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Alexandre Grothendieck bientôt publié. Qu’est-ce qu’un génie ?

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On m’annonce que Récoltes et semailles, d’Alexandre Grothendieck, va bientôt être publié aux éditions Hermann, en deux volumes d’une édition « plutôt luxe ». Si vous n’êtes pas riches, vous pouvez encore télécharger ce livre mis à disposition en pdf ici. Car on va s’occuper, me dit-on aussi, de le faire retirer d’internet. Je salue l’initiative de l’Université Paris 13 qui a permis aux internautes intéressés de découvrir ainsi une œuvre que les éditeurs refusèrent de publier au temps où l’auteur désirait la publier – ensuite il a déclaré refuser qu’elle soit publiée… d’autant que personne, autant que je sache, ne désirait le faire.

En même temps que cette annonce, on me dit qu’Alexandre Grothendieck, unanimement reconnu comme l’un des plus grands génies des mathématiques de tous les temps, était un « homme exceptionnel mais orgueilleux ». Quel contresens absolu. Et banal. Un génie orgueilleux, cela n’existe tout simplement pas. Le génie implique l’humilité absolue, même si cela ne se voit pas.

Qu’est-ce qu’un génie ? Un être dont la pensée est pure. La médiocrité vient de ce que l’homme, même intelligent ou doué, est animé par des pensées impures – non pas au vieux sens sexuel des curés, mais au sens où son existence se préoccupe de poursuivre des buts sociaux : être une personne en vue, avoir de l’argent, avoir quelque pouvoir sur d’autres, manipuler et manœuvrer pour cela. Nul être ne peut développer son génie en se laissant encombrer et corrompre par de telles pensées.

Les génies sont les saints réels. Les saints des religions sont faux, c’est pourquoi ils plaisent. Les saints réels renvoient ceux qui les regardent, par contraste éclatant, à leur médiocrité. D’autant plus insupportable qu’on ne naît pas médiocre, on le devient. Aucun petit enfant n’est médiocre, tous sont géniaux mais peu le restent en grandissant, par la faute de l’environnement qui châtie constamment le génie et par la faute de ceux qui s’y soumettent et perdent ainsi leur génie. La société hait le génie parce qu’il la menace, du moins est-ce ainsi qu’elle le ressent. En vérité le génie ne menace que le mal dans la société, mais comme les hommes ont obtenu leur position etc. par le mal, les mensonges, manœuvres et manipulations diverses, ils ne peuvent y renoncer sans voir s’écrouler l’ordre inique qu’ils ont instauré ou au sein duquel ils se sont fait une place. Le génie qui ne marche pas dans ce système est donc taxé d’orgueil. Mais comme disent les enfants, c’est celui qui le dit qui y est. L’homme médiocre vit dans l’orgueil, cette pommade qui le protège de son indignité. Le génie est nu, va nu.

Le poème de Baudelaire « Bénédiction » commence par ces vers :

 
« Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
Le Poète apparaît en ce monde ennuyé,
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié :

–  » Ah ! que n’ai-je mis bas tout un nœud de vipères,
Plutôt que de nourrir cette dérision !
Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères
Où mon ventre a conçu mon expiation ! »

 
Et quand, dans l’évangile, la mère et les frères de Jésus viennent le chercher alors qu’il est en train de parler, il répond : « Qui est ma mère, qui sont mes frères ? » Car nul n’est génie en son pays. La vraie famille des génies est ailleurs, elle est dans les êtres qui les voient avec un cœur purifié. Les autres, ceux qui appartiennent non à la pensée mais à la société, les sacrifient, en font leur victime expiatoire. Socrate doit boire la ciguë, Jésus comme tous les prophètes est persécuté, Nietzsche comme tant d’autres choisit plutôt la folie, Rimbaud s’en va, Van Gogh est « suicidé de la société », comme le dit Artaud. Car ainsi que le résume René Char, « Ce dont le poète souffre le plus dans ses rapports avec le monde, c’est du manque de justice interne. » Les génies sont juste justes, à tous les sens du terme. Les hommes sont dans l’existence, le génie dans le pur être.

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Déborah de Robertis, bien plus belle, vraie et vivante que la croûte de Courbet

Le travail de ces artistes femmes sur le corps des femmes est capital. Les musées sont pleins de nus, spécialement féminins, peints par des hommes, et le monde ne dispose que du regard des hommes sur les femmes, ou presque.

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 Deborah de Robertis a notamment posé devant la croûte de Courbet L’origine du monde. Montrant ce que le tableau du peintre, soumis à sa propre tartufferie, cache.

Et les gardiens de musée, comme elle dit, jouent leur rôle : celui de gardiens de choses mortes, et de chasseurs d’êtres vivants. Exactement comme en littérature, dans l’édition, la critique, on vante les poètes et les auteurs morts, et on se débarrasse des vivants, soit en les poussant à se conformer au marché, soit en neutralisant leur œuvre par le traitement qui en est fait, le plus souvent au prétexte de la promouvoir (mais les plus promus sont les moins vrais, les plus insignifiants, les plus assimilables, c’est plus sûr), soit encore, s’ils sont irrécupérables, en les excluant.

Car si pour ces gardiens les œuvres qu’ils gardent étaient réellement des œuvres vivantes, comme elles le sont pour qui les voit avec des yeux bien vivants, s’ils reconnaissaient et aimaient vraiment l’art, ils ne songeraient pas un instant à chasser Deborah de Robertis. Mais les amateurs d’art et de littérature, ou du moins ceux qui vivent de l’art et de la littérature faits par d’autres, ne sont en fait que des conformistes, des assis parlant volontiers de révolution et mourant dans leur confort, des imposteurs contribuant à l’imposture et à l’aveuglement du monde que les artistes et les auteurs révèlent.

Autres vidéos sur la chaîne viméo de Déborah de Robertis

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Le symptôme Mehdi Meklat


 
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Ainsi donc Mehdi Meklat a déversé des tombereaux de merde sur twitter pendant des années, et ne les a jamais regrettés puisqu’avant de se faire pincer, il y a quelques jours, et de supprimer à la hâte quelque 50 000 tweets, il les y a gardés comme témoins de sa pensée hideuse. Tel un flic ultra-brutal surpris en train de torturer un citoyen au coin d’un mur ou un curé dénoncé par les enfants qu’il a violés, il s’est donc vite rajusté pour essayer de garder bonne figure et bonne place au sein de la société, et il a mêlé explications foireuses, apitoiements sur soi et arrogance secrète de qui se croit tout permis et se voit bientôt « pardonné » pour des actes qui après tout lui paraissent assez naturels.

Et de même que la police et l’église cherchent avant tout à préserver leur institution respective, de même les médias qui avaient porté ce sadique qu’ils avaient décidé bankable ont aussitôt… gardé le silence, puis, quand il leur est devenu trop difficile de continuer à se taire, ont déployé maint tour de passe-passe afin de faire apparaître la chose pour ainsi dire comme une aventure littéraire, faisant référence à des personnages de roman, relativisant les faits en les comparant avec d’autres sans commune mesure et présentant un jeune homme joueur et inconscient des risques qu’il prenait – pour un peu, le présentant comme la victime des réseaux sociaux scandalisés par ses incitations aux crimes racistes, antisémites, sexistes, homophobes, par meurtre, viol, violences. Le garçon n’était-il pas sympathique devant les caméras ? Ah, si on avait pu s’en tenir là, au lieu d’aller lui chercher des noises, tout ceci pour faire monter le Front National. Voilà où en est la presse de gauche.

Mise à part cette ignominie, je me demande : mais pourquoi donc se sont-ils entichés de ces deux jeunes hommes, Mehdi Meklat et son compère Badroudine Saïd Abdallah, dit Badrou, au point de les inviter et de les faire travailler partout, dans tous les médias et même dans l’édition et à la fondation Cartier ? Ont-ils vraiment quelque chose de si spécial ? Après avoir lu quelques-uns de leurs textes et visionné quelques-unes de leurs vidéos, ma réponse est clairement : non. J’ai aussi trouvé et lu en ligne quelques pages de leurs deux romans : néant. Il faut dire que c’est l’éditeur, Le Seuil, qui leur en a passé commande – et leur a donné les moyens d’aller écrire le premier à Istanbul, le deuxième à Los Angeles. Ce qui est juste hallucinant. Ce qui veut dire que ces deux jeunes hommes ont été récupérés comme des produits. Le produit « banlieusard des cités » (comme il existe pour les entrepreneurs à qui l’on passe commande d’abris pour les migrants, le produit « migrant »). L’être humain, en même temps que l’art et la littérature, transformé en produit. Voilà où en est la culture.

Dès lors il ne faut pas s’étonner qu’une rage antisémite, raciste, homophobe, misogyne, puisse être chiée par le produit et que ceux qui vivent du produit s’empressent tant bien que mal d’essuyer les dégâts et d’assurer que ce n’est rien. Rien qu’un dommage collatéral de la guerre contre la vérité menée à tout moment par ce que nous appelons la civilisation.
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Mahmoud Darwich, « Telle est ma langue »

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Je suis l’adversaire des liens
Et contre l’éternel recommencement.
Telle est ma langue.
Je suis l’adversaire des commencements.
Prolonger un fleuve de musique qui consigne mon histoire et me dépouille des détails de l’identité,
Telle est ma langue.
Je suis l’adversaire des épilogues.
Que toute chose soit son propre commencement et sa fin et que je parte,
Telle est ma langue…
Et je témoigne qu’il est mort, le papillon, le marchand de sang, l’amoureux des portes.
J’ai une cellule de prison qui s’étend d’une année… à une langue,
D’une nuit… à des chevaux,
D’une blessure… aux blés.
Et j’ai une cellule, érotique comme la mer.

(…)

Et le rêve prend forme
Et prend peur.
Mais la cité est debout
Dans la flamme du feu en liberté,
             Dans les veines des hommes.
             Dissous-toi, ou répands-toi, cendres ou beauté !
             Que dit le vent ?

   Nous sommes le vent.
      Nous sommes le vent.
         Nous sommes le vent…

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extrait d’un recueil-anthologie de poèmes de Mahmoud Darwich intitulé La terre nous est étroite (Poésie/Gallimard)