Rohingyas. Merci à Bernard Kouchner

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Tandis que les médias rapportent que dans une télé poubelle du samedi soir une écrivaine s’en est pris, au nom de la défense des juifs, à l’Arabe et au Noir en France – c’est ainsi que je l’interprète, en l’absence de critique aussi du racisme et de l’islamophobie, qui est une forme d’antisémitisme – il est bon d’entendre Bernard Kouchner s’exprimer sans détours contre l’épuration ethnique qui dure depuis trop longtemps en Birmanie et dire clairement la responsabilité d’Aung San Suu Kyi, icône occidentale en toc. Merci à lui et à Christophe Hondelatte qui lui a donné la parole.

Voir aussi cet appel de 2013 des Rohingyas à la communauté internationale, décrivant la situation insoutenable de ces gens.

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Forêt profonde

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L’exclusion des auteurs gênants, qu’on aime dénoncer dans les pays étrangers, se passe en France de façon beaucoup plus sournoise et plus efficace. Voici un livre qui a été empêché de rentrée littéraire, qui reste donc d’actualité, toujours à lire et à découvrir. Il y a dix ans, la parution de mon roman Forêt profonde aux éditions du Rocher, parce qu’il contrariait le milieu littéraire, fut occultée par toute la presse parisienne. Il passa tout de même à travers les mailles de ce filet d’exclusion serré dans trois journaux éloignés de ce milieu. Voici des extraits de deux critiques et d’un entretien parus respectivement dans La Marseillaise, Autre Regard, et Grandes écoles magazine.

« Elle fut mondialement connue (…) cette romancière au souffle puissant possède une vraie plume de conteuse, et surtout ne pratique pas la langue de bois. Pour ses fans et son fidèle public, c’est une joie de la retrouver en cette rentrée littéraire 2007 avec son excellent « Forêt profonde », qu’elle publie aux éditions du Rocher, dont on constatera que le catalogue réunit peu ou prou toute la grande famille des auteurs français. (…) une longue analyse, une belle réflexion sur le sens du sacré. Nous verrons comment une crèche en montagne devient un objet d’art, pourquoi l’on se perd parfois dans l’Europe gelée, et on brossera devant nous une foule de personnages iconoclastes, avec ce qu’il convient de compassion et de brutalité langagière. Un roman coup de poing, mystérieux comme une « forêt profonde ».

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« Alina Reyes fait par bribes le récit de sa vie dans un jaillissement, un long cri.(…) On retrouve les thèmes et l’écriture envoûtante et poétique de La chasse amoureuse. On est fasciné par le rythme de ses phrases, le poids des mots : « Je livre mon âme comme on saute dans l’abîme car c’est ma vocation ». (…) abasourdi, le lecteur en sort terrassé. »

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« En quoi ce dernier roman est-il l’aboutissement d’une carrière littéraire exceptionnelle ?

- Quelques mois après l’avoir écrit, je me suis rendue compte, un beau matin, qu’Alina Reyes était morte. Peut-être l’a-t-on un peu tuée. »

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Globale ou syllabique ? Éducation Nationale, le grand déni

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grafLe ministre de l’Éducation nationale parle de restaurer la méthode syllabique d’apprentissage de la lecture, aussitôt les syndicats se récrient, prétendant que la globale n’est plus employée depuis « des décennies ». Il y a quinze ans, j’ai découvert avec une énorme consternation que le livre de lecture de mon fils, entrant au CP, lui demandait de « photographier les mots », avec petit dessin d’appareil photo à l’appui au-dessus des mots, avant qu’on lui ait seulement appris les lettres – cela viendrait, plus ou moins, plus tard. J’ai cherché et acheté un livre de méthode syllabique, à l’ancienne, et je lui ai appris à lire de cette façon, ce qui l’a beaucoup soulagé car il était désemparé par cette méthode qualifiée de semi-globale (qui a toujours cours) qui est tout simplement un interdit de penser. Sur la lancée, préférant prévenir que guérir, j’ai appris aussi à son petit frère à lire ainsi alors qu’il était encore à la maternelle (du coup, sachant déjà lire, il a pu prendre un an d’avance en primaire et depuis il a fait et fait d’excellentes études).

À la même époque, j’ai été invitée à dîner, avec quelques autres personnes, par la ministre de l’Éducation nationale alors en poste. J’en ai profité pour évoquer ce problème. Tous ses conseillers m’ont alors soutenu, comme le font les syndicats aujourd’hui, que cette méthode n’était plus employée depuis des décennies. J’avais beau leur parler du petit appareil photo du livre, ils niaient. Ce n’est pas tout, disent les syndicats d’enseignants, d’apprendre à déchiffrer, il faut aussi enseigner aux enfants à comprendre ce qu’ils lisent. Certes, mais comment le comprendraient-ils, s’ils sont incapables de le lire, comme un grand pourcentage d’entre eux à leur arrivée au collège ? La méthode syllabique ne fait pas qu’apprendre à déchiffrer. Comme les mathématiques ou l’apprentissage des langues, elle éduque le cerveau, le rend capable de déchiffrement non seulement des lettres mais du sens des textes, et de la complexité du monde. La globale est la méthode de la passivité, de la réception des images comme devant la télévision, de la destruction de la capacité à penser.

Tout semble fait pour empêcher les élèves de penser. Les programmes sont surchargés, il faut toucher à tout sans rien apprendre en profondeur. Ce n’est pas de l’apprentissage, c’est du zapping, et il n’en reste quasiment rien. Je ne crie pas à la décadence de l’éducation, car il y a très longtemps que le problème se pose, même s’il semble s’accentuer dramatiquement. Où ai-je appris la littérature ? Certainement pas au lycée, il y a plus de quarante ans. La méthode Lagarde & Michard n’était pas non plus apte à enseigner la lecture. Mais du moins n’avais-je aucun problème à déchiffrer un texte, et partant, à lire tous les livres que je voulais, sans souci des programmes. De même en mathématiques j’avais acquis assez d’outils pour le calcul à l’école primaire, mon cerveau était assez exercé pour aborder l’algèbre en sixième. Ce que j’ai vu avec la scolarité de mes derniers enfants, qui étaient en primaire au début des années 2000, c’était un programme aux yeux beaucoup plus gros que le ventre, où tout n’était qu’effleuré, dans toutes les matières. Pour autant, les enfants étant ce qu’ils sont, intelligents par nature, beaucoup arrivent à développer leurs capacités malgré les mauvaises méthodes d’apprentissage qu’ils subissent. Mais beaucoup, trop écrasés à la fois par le milieu social et par l’école, ne s’en sortent pas. Et nous n’avons pas le droit de nous y résoudre. Il en va de leur avenir et de notre avenir, de l’avenir de tout le pays, que chaque talent puisse se développer au mieux.

Dans quelques jours c’est la rentrée. Certifiée de l’année, je sais dans quel lycée j’ai été affectée, mais comme tous mes nouveaux collègues sans doute, j’ignore quelles classes me seront confiées et quel programme je devrai leur enseigner. On voit là tout le décalage entre des programmes venus d’en haut, contraignants, et l’impréparation, voire l’improvisation auxquelles sont abandonnées les enseignants. Si j’avais à faire moi-même un programme d’enseignement pour telle ou telle classe qu’on m’aurait dit me confier, je l’aurais préparé avec joie. Mais je me sens traitée comme un élève à qui l’on veut apprendre à lire en lui disant de photographier les mots : comme quelqu’un dont on veut nier l’intelligence et l’autonomie. Les programmes officiels du lycée, que j’ai consultés dans l’espoir d’y trouver des indications, sont si vastes qu’il faudrait y passer vingt ans avec une classe pour les aborder un peu sérieusement. Une situation déplorablement absurde.

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L’argument de tous les abuseurs. Un enseignement pour les élèves

l'autre jour à Paris 1er, photo Alina Reyes
l'autre jour à Paris 1er, photo Alina Reyes

l’autre jour à Paris 1er, photo Alina Reyes

E. Macron après avoir manœuvré afin de se faire élire grâce à la presse, et notamment la presse people, une fois élu porte plainte contre un photographe de presse posté dans la rue de sa résidence de vacances.

Roman Polanski est accusé par au moins une troisième femme de l’avoir violée alors qu’elle était adolescente.

D. Trump justifie le meurtre d’une manifestante antifasciste par des manifestants néonazis à Charlottesville par l’argument de tous les abuseurs : « Il y a eu des torts des deux côtés. »

Trois exemples qui ne font qu’illustrer la masse des comportements œuvrant à la confusion des valeurs afin de toujours restaurer la loi du plus fort. L’une de ces constantes que la littérature peut aider à repérer. Les professeurs de lettres, dont je suis dans quelques semaines, doivent aider leurs élèves à repérer, plus encore que la forme des textes, dont l’étude est trop privilégiée par les programmes, leur fond (que même certains professeurs agrégés, faisant passer les concours, ne voient pas). Voir note précédente sur l’écorce et le noyau de l’arbre vus par Rûmî, poète mystique du treizième siècle qui rappelons-le avait entre autres aperçu, de façon beaucoup plus élaborée que Démocrite, le fonctionnement nucléaire et la fission de l’atome, avec ses conséquences.

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Il y a toujours des bidonvilles en France

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Voilà ce qu’on voit de l’autoroute, sur des dizaines et des dizaines de mètres, au nord de Paris. Après plus de vingt ans, tout reste à faire, titrait Médecins du monde en 2014. En 2017, rien n’a changé.

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Comment se fait-il que la riche Europe, et notamment la France (car dans certains autres pays, les choses se passent mieux) laissent perdurer cet état de fait indigne ?

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Cessons de chasser les Roms de leurs bidonvilles si c’est pour les jeter à la rue, il faut bien qu’ils habitent quelque part ; mais cessons aussi de supporter que des enfants, que des gens, vivent dans ces conditions à nos côtés.

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C’est une question de volonté politique.

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Les Espagnols ont intégré des centaines de milliers de Roms. Il y en a quelques milliers en France, il est tout à fait possible de faire quelque chose,

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si l’on veut bien considérer qu’un être humain est un être humain, et que les pouvoirs politiques sont délégués pour tous les êtres humains.

bidonville autoroute nord paris 7Gennevilliers, août 2017, photos Alina Reyes

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Qu’est-ce que rien ? Déterminations de l’être

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Comme le pronom indéfini on, qui peut être pronom personnel lorsqu’il est employé à la place de nous, rien est à l’origine un nom : on vient du latin homo, « homme » (en ancien français hom, om ou on, tantôt nom et tantôt pronom), rien vient du latin rem, accusatif de res, « chose, être, affaire, fait » (« chose publique » dans république, faut-il le rappeler à M. Macron qui dans son nihilisme existentialiste – l’être ne serait pas donné, il faudrait y accéder en s’accrochant de toutes ses longues dents à la société – déclarait le 29 juin dernier qu’il y a « des gens qui ont réussi et des gens qui ne sont rien » – qui, donc, ne feraient partie ni de l’humain ni de la république). C’est avec des « ils ne sont rien » qu’on (pronom indéfini) remplit les camps de la mort. Parménide a bien spécifié que ce qui est, est ; et que ce qui n’est pas, n’est pas. Dire « des gens qui ne sont rien », c’est-à-dire « des gens qui ne sont être », « des gens qui sont néant », c’est tout simplement une faute de logique. On ne peut être non-être, on ne peut être néant (du latin populaire negens), littéralement non-gens : on ne peut être à la fois gens et non-gens. Nihilisme et confusion, nuit et brouillard.

Rien peut être un nom (un rien, des riens). Le plus souvent, il est employé comme pronom indéfini (rien ne va plus). Quelle est sa nature dans la négation ? Selon les grammairiens, pronom indéfini ou adverbe. Essayons d’y voir plus clair.

Si nous transformons en affirmative la proposition négative ce n’est rien, nous obtenons c’est quelque chose. Pour il n’est rien : il est quelqu’un. Que rien puisse être remplacé par des pronoms indéfinis indique qu’il est également pronom indéfini dans une telle configuration.

Mais quelque chose et quelqu’un sont-ils toujours de simples pronoms indéfinis quand nous disons c’est quelque chose ou il est quelqu’un ? Ne peuvent-ils avoir une valeur adverbiale, être adverbes comme lorsque, par antiphrase, rien est employé à la place de l’adverbe rudement (« C’est rien bath ici » Queneau) ? Un pronom représente ou remplace un nom. Que fait un adverbe ? Il modifie, précise, détermine le sens du verbe ou du mot (l’adjectif bath dans l’exemple précédent) auquel il s’ajoute. Si nous pouvons remplacer ces pronoms indéfinis par d’importance ou par sans importance, groupes nominaux à valeur adverbiale, (« cela n’est rien » : « cela est sans importance »), ou par les adverbes beaucoup ou peu, n’est pas parce qu’ici ils modifient le verbe, deviennent adverbes ? Avec rien, être ne prend-il pas le sens de compter pour (« n’être rien » : « compter pour rien ») ? N’être rien, dans la philosophie de l’être et du néant où l’être n’est que s’il se fabrique et s’il compte, c’est en fait n’avoir rien, socialement parlant, n’avoir pas de costard pour vous maquiller le manque d’être. Nu, le roi n’est plus roi, mais seulement ce qu’il est : un on, un homme déterminé par la société, dont l’être est mangé par l’indéfini.

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Stupides, forcément stupides

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Le « coup de théâtre » dans l’affaire dite du petit Gregory réveille des souvenirs douloureux pour ceux qui comme moi l’ont vécue dans leur jeunesse. Je n’ai jamais oublié l’abominable article demandé à Marguerite Duras par Libération et publié par ce journal. Intitulé « Sublime, forcément sublime », d’après la façon dont l’écrivaine délirante et irresponsable qualifiait la mère de l’enfant, qu’elle accusait d’infanticide sur Gregory. En montant un scénario grotesque et inique sur une prétendue mésentente des parents de l’enfant, alors qu’ils ont toujours été unis.

Cet acte et cette publication réitéraient les mécanismes qui avaient abouti au meurtre, au sacrifice de Gregory. Il y avait fallu une bande de gens plus stupides que des bêtes. La première bande pour tuer l’enfant et harceler ses parents de lettres anonymes. Puis une bande pour diffamer, sans rien savoir de ce qui s’était passé, une femme déjà torturée par la perte de son enfant et la grossièreté, la férocité de l’emballement médiatique autour de cet événement et autour de son couple souffrant.

On n’a pas avancé depuis les vieux récits bibliques de tentation de sacrifice d’enfant (ou de juste). Cette humanité crasseuse est toujours là, toujours prête à réitérer le crime, à céder à ses fantasmes de mort, de meurtre, d’acharnement en groupe sur un individu ou quelques individus isolés, manigances et crimes justifiés par des mensonges plus épais que la cendre caillée, motivés par des jalousies, des pulsions sexuelles inavouées, des hantises, toute une inconscience avide de s’enfoncer toujours plus dans sa masturbation morbide. Une humanité se roulant dans sa stupidité comme le porc dans sa fange – mais le porc est bien moins mauvais.

 

Albert Camus, se donner à la terre et faire avancer l’histoire

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jeanne d'arc fluctuat nec mergiturune image pour illustrer l’accord de Paris sur le climat, rejeté par Trump : « Fluctuat nec mergitur » ; ces jours-ci à Paris, photo Alina Reyes

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Dans son discours à Stockholm, lors de la remise de son prix Nobel en 1957, Albert Camus déclarait que la tâche la plus grande de sa génération était d’ « empêcher que le monde ne se défasse. » Il s’agit là du même appel que celui que sa voix fait entendre ici : celui de se donner à la terre, à la dignité des vivants – un appel qui reste d’une grande urgence dans l’écologie de la nature comme dans celle des esprits : refus de la culture de l’abus, du viol, de la destruction, du trafic, de la domination, du mensonge ; respect et amour de la vérité, de la vie, et courage de les défendre et de les cultiver.

Dans l’entretien avec Jean Mogin, il dit se considérer d’abord comme un artiste, parle de l’importance du style et de la composition, rappelle la possible fécondité du sentiment de l’absurde et affirme qu’ « il y a un chemin qui passe entre la servitude et la folie, et c’est celui que les intellectuels, en particulier, ont pour mission de repérer, au moins ». Puis il lit un passage de son livre L’homme révoltéje donne après la vidéo les dernières phrases de sa lecture, écrites.

 

« L’obsession de la moisson et l’indifférence à l’histoire, écrit admirablement René Char, sont les deux extrémités de mon arc. »

Si le temps de l’histoire en effet n’est pas fait du temps de la moisson, l’histoire n’est qu’une ombre fugace et cruelle où l’homme n’a plus sa part.

Qui se donne à cette histoire ne se donne à rien et à son tour n’est rien. Mais qui se donne au temps de sa vie, à la maison qu’il défend, à la dignité des vivants, celui-là se donne à la terre et en reçoit la moisson qui ensemence et nourrit à nouveau.

Pour finir, ceux-là font avancer l’histoire qui savent, au moment voulu, se révolter contre elle aussi.

Cela suppose une interminable tension et la sérénité crispée dont parle le poète. Mais la vraie vie est présente au cœur de ce déchirement. Elle est ce déchirement lui-même, l’esprit qui plane sur des volcans de lumière, la folie de l’équité, l’intransigeance exténuante de la mesure.

Ce qui retentit pour nous aux confins de cette longue aventure révoltée, ce ne sont pas des formules d’optimisme, dont nous n’avons que faire dans l’extrémité de notre malheur, mais des paroles de courage et d’intelligence qui, près de la mer, sont même vertu.

Aucune sagesse aujourd’hui ne peut prétendre à donner plus.

La révolte bute inlassablement contre le mal, à partir duquel il ne lui reste qu’à prendre un nouvel élan.

L’homme peut maîtriser en lui tout ce qui doit l’être. Il doit réparer dans la création tout ce qui peut l’être.

Après quoi, les enfants mourront toujours injustement, même dans la société parfaite.

Dans son plus grand effort, l’homme ne peut que se proposer de diminuer arithmétiquement la douleur du monde. Mais l’injustice et la souffrance demeureront et, si limitées soient-elles, elles ne cesseront pas d’être le scandale.

Le « pourquoi ? » de Dimitri Karamazov continuera de retentir ; l’art et la révolte ne mourront qu’avec le dernier homme. »

Albert Camus, L’Homme révolté

Mwasi et Nizar Kabbani. Contre la politique de la séparation

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La polémique autour du festival afroféministe Nyansapo non-mixte accueilli cette année par le collectif Mwasi est un triste symptôme d’une tendance grandissante à la ghettoïsation de notre société. Directement inspirée du modèle américain, la lutte communautaire opère toujours plus de division et de séparation dans la population. Les problèmes de racisme et de sexisme, pour plus d’efficacité dit-on, sont traités en non-mixité. S’il est vrai que des espaces et des temps dédiés uniquement à telle ou telle catégorie de personnes peuvent aider à libérer la parole, le recours rigide à une telle solution finit par s’avérer dangereux et contre-productif. Le danger est celui du repli sur soi et d’une culture de l’apartheid réactivée. Pourquoi ce festival non-mixte, dont l’essentiel est réservé aux femmes « noires » compte-t-il parmi ses organisatrices une femme non noire, Sihame Assbague, l’une des piliers de Mwasi et organisatrice du « camp d’été décolonial », également non-mixte, de l’année dernière ? Pourquoi Houria Bouteldja, du PIR, non-Noire dont elle est proche, conseille-t-elle, toujours au nom de l’antiracisme, aux Noirs de se marier entre eux, aux Noires de ne pas épouser des non-Noirs ? Pourquoi la sociologue Nacira Guénif, non-Noire elle aussi, est-elle une proche du collectif Mwasi ? Que font ces non-Noires à conseiller aux Noirs et aux Noires de rester entre eux ? Il y a dans cette pratique quelque chose d’enfoui qui n’est pas dit, qui sans doute reste inconscient, quelque chose de dévastateur qui est au fondement de l’Amérique et qui a compromis l’Europe : le trafic d’esclaves et l’esclavage. Autrement dit, il y a un moment où le combat contre le racisme replonge dans l’histoire créée par le racisme de façon très dangereusement ambiguë.

Cette affaire me rappelle celle de la Grande mosquée de Paris, où j’allais prier avant 2013, année où les femmes furent reléguées dans une salle à l’entresol parce que certaines personnes avaient protesté du fait que des femmes étaient trop bruyantes dans la grande salle de prière. En fait ce sont surtout certaines Sub-sahariennes qui étaient pointées du doigt, beaucoup d’entre elles étant peu rigides dans la pratique de la religion, mais très vivantes et animées, vêtues de magnifiques couleurs… et le plus souvent à part des croyantes d’origine maghrébine, peu enclines à se mélanger. J’ai observé et connu à la mosquée une culture de la séparation. Séparation des hommes et des femmes, d’abord manifestée par un rideau tendu entre les uns et les autres dans la grande salle de prière, puis par l’expulsion des femmes de cette salle et leur relégation à l’entresol (alors que du temps du Prophète, hommes et femmes priaient dans un même espace). Et culture d’une certaine séparation ethnique (voire nationale) – en contradiction totale avec l’enseignement de l’islam.

Comme toujours, pour décoincer les esprits engagés sur des voies de garage, il faut faire appel aux poètes.  Voici un texte du grand poète syrien Nizar Kabbani, texte que j’ai trouvé sur la page facebook d’une militante afroféministe, Ndella Paye :

 

Ne vous en déplaise,
J’entends éduquer mes enfants à ma manière; sans égard pour vos lubies ou vos états d’âme…
Ne vous en déplaise
J’apprendrai à mes enfants que la religion appartient à Dieu et non aux théologiens, aux Cheikhs ou aux êtres humains.
Ne vous en déplaise
J’apprendrai à ma petite que la religion c’est l’éthique, l’éducation et le respect d’autrui, la courtoisie, la responsabilité et la sincérité, avant de lui dire de quel pied rentrer aux toilettes ou avec quelle main manger.
Sauf votre respect,
J’apprendrai à ma fille que Dieu est amour, qu’elle peut s’adresser à lui sans intermédiaire, le questionner à satiété, lui demander ce qu’elle souhaite, loin de toute directive ou contrainte.
Sauf votre respect,
Je ne parlerai pas du châtiment de la tombe à mes enfants qui ne savent pas encore ce qu’est la mort.
Sauf votre respect,
J’enseignerai à ma fille les fondements de la religion, sa morale, son éthique et ses règles de bonne conduite avant de lui imposer un quelconque voile.
Ne vous en déplaise,
J’enseignerai à mon jeune fils que faire du mal à autrui ou le mépriser pour sa nationalité, sa couleur de peau ou sa religion est un grand pêché honni de Dieu.
Ne vous en déplaise,
Je dirai à ma fille que réviser ses leçons et s’investir dans son éducation est plus utile et plus important aux yeux d’Allah que d’apprendre par cœur des versets du Coran sans en comprendre le sens.
Ne vous en déplaise,
j’apprendrai à mon fils que prendre le prophète comme modèle commence par adopter son sens de l’honnêteté, de la droiture et de l’équité, avant d’imiter la coupe de sa barbe ou la taille de ses vêtements.
Sauf votre respect,
je rassurerai ma fille que son amie chrétienne n’est pas une mécréante, et qu’elle cesse de pleurer de crainte que celle-ci n’aille en enfer.
Sauf votre respect, je dirai qu’Allah a interdit de tuer un être humain, et que celui qui tue injustement une personne, par son acte, tue l’humanité toute entière.
Sauf votre respect,
J’apprendrai à mes enfants qu’Allah est plus grand, plus juste et plus miséricordieux que tous les théologiens de la terre réunis, que ses critères de jugement diffèrent de ceux des marchands de la foi, que ses verdicts sont autrement plus cléments et miséricordieux.
Sauf votre respect …

Nizar Kabbani

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