Courir et traduire

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Je suis bien fatiguée en ce moment – c’est l’un des effets du médicament que je dois prendre pendant encore deux ans et demi, mais aussi de la masse de traduction que j’ai produite ces derniers mois, des milliers de vers (la fatigue me contraint à ralentir un peu en ce moment mais je continue quand même à avancer dans toute cette splendeur de l’Odyssée, j’aurai fini le chant XV d’ici lundi ou mardi je pense). Peut-être aussi parce que je fais pas mal de sport, en particulier mes trois running par semaine, pas bien longs dans l’absolu (environ trois kilomètres) mais bien intenses pour mes capacités de petite débutante (à tous les sens du terme) de 65 ans. J’adore ça et j’y suis allée ce samedi matin malgré ma grosse fatigue et la pluie et le vent, et j’ai fait un de mes meilleurs temps quoique j’ai enlevé ma veste contre la pluie avec l’arrêt de la pluie puis l’ai remise à la reprise de la pluie, tout en marchant et sans arrêter l’appli avant de me remettre à courir. Je dois trouver mon rythme, je cherche encore, au collège ce qui me convenait parfaitement c’était le 400 mètres ; au sprint sur 60 mètres j’étais assez bonne si je me souviens bien mais trop petite par rapport à la plupart des autres filles pour faire les meilleurs temps ; mais au 400 mètres, où il fallait combiner la vitesse avec un peu d’endurance, là j’étais dans les toutes premières. Quand il fera un peu meilleur je prendrai mon vélo et j’essaierai d’aller courir dans un stade, pour voir. Même pour le footing ça doit être agréable.

Je suis vraiment bien musclée maintenant, c’est bon de se sentir ainsi. Et je ne le fais pas exprès, mais cela m’aide à traduire Homère, parce que c’est très physique, son poème. La chose énorme que j’y vois, et que j’y manifeste dans ma traduction (il y a du changement par rapport aux premiers chants que j’ai mis en ligne ici), puisque je la vois manifeste dans le texte grec, n’a jamais été vue, je pense – sinon cela se saurait. La joie de la découverte est intense. Je cours, en grec, se dit théo, un homonyme du nom théos, dieu.

Running

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Bien progressé à la course aujourd’hui. Quel bonheur. Pour mieux faire, je lis des articles, j’écoute des vidéos, j’essaie de suivre les conseils, et ça marche. J’ai décidé de faire un entraînement plus suivi. Méthode et technique. Comme je le disais la dernière fois, les mots texte et technique ont la même racine, la racine indoeuropéenne qui signifie enfanter et qui a donné le mot grec tékos, enfant. À 65 ans, débarrassée de la vie d’adulte dont la perspective me faisait plutôt horreur quand j’étais enfant et dont je me suis sortie pas trop mal, je me sens comme revenue à l’âge d’enfance, à cette liberté, à cette ouverture, à cette indifférence aux préoccupations des adultes, à cette poésie constamment vécue, cette joie d’apprendre, cette gratuité. Mais bien sûr avec l’âge le corps faiblit, alors c’est le moment de ne pas oublier le sport. J’en ai toujours fait un peu, mais jamais aussi régulièrement que maintenant, entre mon yoga ou gym au quotidien, et le running que je commence à pratiquer plus sérieusement, dans le but de garder le rythme de trois sorties par semaine et d’allonger davantage peu à peu mes temps de course, en vitesse mais surtout en endurance (la vitesse c’est génial, mais quand on n’a pas assez d’entraînement pour la tenir longtemps il faut apprendre d’abord l’endurance, donc la lenteur). Le fait de m’être musclée au yoga et à la gym aide aussi pour la course – je viens de tomber sur un test de gainage : si on tient la planche plus de deux minutes, ce qui est mon cas, le gainage est excellent ; et avec un tronc solide, donc, on facilite l’effort des jambes. Je veille aussi à mon alimentation, et j’essaie de dormir assez, même si, à force de penser au grec ou en grec en rêvant, depuis que je traduis l’Odyssée à une forte allure de marathon, je ne suis pas sûre que mon sommeil soit toujours au mieux réparateur. Mais bon je n’ai pas non plus l’intention de participer aux Jeux Olympiques. Demain je fais du vélo.

Joies du sport et sagesse de Circé + un article scientifique sur les bienfaits du sport

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Circé par Béatrice Offor

Circé par Béatrice Offor

Je m’exerce à la course en fractionné, c’est-à-dire en alternant différents rythmes, sans autre méthode pour l’instant que mon ressenti. C’est très agréable d’accélérer ou de décélérer nettement de temps en temps, ça évite la monotonie de la course et ça permet de progresser. J’ai arrêté de courir en musique car j’en avais assez de ma playlist, il faudrait que je trouve le temps d’en faire une autre et aussi de changer mes vieux écouteurs qui tiennent mal dans les oreilles, car la musique aide bien aussi. La musique évite de trop regarder la distance, elle permet de l’oublier un peu, elle contribue à l’euphorie et aide à chercher à se laisser porter par sa propre course.

De temps en temps à la place du yoga quotidien je fais de la barre au sol ou autre gym et un peu de musculation avec mes petits haltères, c’est un tel bonheur de se sentir ferme et souple, de sentir ses muscles. Quand je me suis mise au yoga, il y a deux ans après quelques années sans sport, je me suis rendu compte, en faisant la chandelle en short, que la peau de mes cuisses en se renversant se révélait froissée par le temps. Mais quand j’ai remusclé mes cuisses, ma peau s’est trouvée de nouveau correctement tendue sur ma chair, les muscles étant plus fermes et ayant remplacé ce qui était sans doute un peu de graisse. Ce n’est pas cependant l’esthétique le principal, c’est la sensation de force et de bien-être qu’apporte le sport. La respiration, si bien développée par le yoga. Le nettoyage intérieur, y compris du cerveau, la joie, la paix.

J’adorais faire l’amour quand j’étais plus jeune, depuis quelque temps je me suis assagie mais grâce au sport mon corps exulte tout autant tous les jours – et sans les inconvénients de la libido de la jeunesse, qui apporte aussi souvent du trouble que de la joie (mais c’est la vie). J’y ai pensé en traduisant le passage où Circé demande à Ulysse de coucher avec elle afin qu’ils puissent désormais se faire mutuellement confiance, « en toute amitié ». Les femmes sont pleines de sagesse dans l’Odyssée. Et Ulysse plein de compréhension et de respect, que ce soit avec une jeune fille ou avec une sorcière. Ah mes amies, si nous pouvions rencontrer plus souvent ce genre d’hommes, plutôt que ceux que Circé change en porcs parce qu’ils en sont ! Allons, Ulysse monte dans le « très beau lit » de Circé et elle leur rend leur humanité.

Ma traduction de l’Odyssée est un marathon qui lui aussi me rend très bienheureuse.
*
L’image de Circé en vignette est une peinture de Wright Barker

Et voici un article d’Arash Javanbakht dans The Conversation France pour rappeler les bienfaits de l’exercice physique :

Comment l’exercice physique maintient notre cerveau en bonne santé et nous protège contre la dépression ou l’anxiété



L’auteur, Arash Javanbakht, dans sa salle de sport. Il n’aimait pas faire de l’exercice jusqu’à ce qu’il trouve une activité qui lui plaise.
Arash Javanbakht, CC BY-SA

Arash Javanbakht, Wayne State University

En tant que psychiatre et neuroscientifique, j’étudie la neurobiologie de l’anxiété et la façon dont certaines interventions modifient le cerveau.

Voici quelques années en arrière, lorsque je recommandais à mes patients une activité physique, je n’y voyais rien d’autre qu’une tâche de médecin comme une autre, à l’image de nombreux praticiens. Il faut dire que je n’étais moi-même pas très actif. Les choses ont changé peu à peu : j’ai commencé à pratiquer la boxe, à faire davantage d’exercice, et j’ai fait l’expérience directe de ses effets positifs sur mon propre esprit. J’ai également commencé à faire des recherches sur les effets des thérapies par la danse et le mouvement sur les traumatismes et l’anxiété chez les enfants réfugiés, ce qui m’a permis d’en apprendre beaucoup sur la neurobiologie de l’exercice.

Peu à peu, j’ai commencé à considérer que prescrire à mes patients de l’activité physique n’est finalement pas très différent d’une prescription médicamenteuse : en réalité, je leur prescris leurs « pilules d’exercice ». Mes patients ont désormais conscience eux aussi de l’importance de l’activité physique, et presque tous s’engagent à s’y livrer à un certain niveau. J’ai pu en constater les améliorations qui en ont découlé dans leur vie quotidienne, y compris dans des domaines touchant à leurs moyens de subsistance.

Vous avez probablement déjà entendu parler de la façon dont l’exercice améliore les capacités musculo-squelettiques, cardiovasculaires, métaboliques, etc. Mais savez-vous ce qui se passe dans le cerveau ?


Comment l’exercice améliore notre cerveau (sous-titre en français disponibles)

Biologie du cerveau et croissance

Faire de l’exercice régulièrement modifie la biologie du cerveau. On parle cependant d’activité physique régulière, pas simplement d’aller faire une promenade de temps en temps pour se sentir mieux. Le cardio, en particulier, a un véritable effet sur le cerveau, dont il modifie la structure. En effet, contrairement à ce que certains peuvent penser, le cerveau est un organe très « plastique » : de nouvelles connexions entre les cellules cérébrales, les neurones, se forment chaque jour, et de nouveaux neurones sont générés dans les régions cérébrales importantes. L’une de ces zones clé est l’hippocampe, qui joue un rôle dans l’apprentissage, la mémoire et la régulation des émotions négatives.




À lire aussi :
Qu’est-ce que la plasticité cérébrale ?


Une molécule appelée facteur neurotrophique dérivé du cerveau (« Brain-Derived Neurotrophic Factor » ou BDNF) aide le cerveau à produire des neurones. Divers exercices d’aérobic et d’entraînement en intervalles de haute intensité (« high intensity interval training ») augmentent de manière significative les niveaux de BDNF. Les travaux de recherches menés sur des modèles animaux ont démontré que ces changements se situent au niveau épigénétique, ce qui signifie que ces activités affectent la façon dont les gènes sont exprimés, entraînant des changements dans les connexions et la fonction des neurones.

L’exercice physique modéré semble également avoir des effets anti-inflammatoires : il régulerait le système immunitaire et l’inflammation, évitant qu’elle ne soit excessive. Il s’agit d’un point important à souligner, car les nouvelles connaissances en neurosciences laissent soupçonner un rôle potentiel de l’inflammation dans l’anxiété et la dépression.

Enfin, il existe des preuves des effets positifs de l’exercice sur les neurotransmetteurs (des substances chimiques cérébrales qui sont transmettent les signaux entre les neurones), la dopamine et les endorphines. Or, ces deux dernières substances sont impliquées dans la bonne humeur et la motivation.

L’exercice améliore les symptômes cliniques d’anxiété et de dépression

Les chercheurs ont également examiné les effets de l’activité physique sur les fonctions cérébrales et les symptômes de dépression et d’anxiété. L’exercice améliore la fonction de mémorisation, les performances cognitives et les résultats scolaires. Des études suggèrent également que l’activité physique régulière a un effet modéré sur les symptômes de la dépression, pouvant même être comparable à celui de la psychothérapie. En ce qui concerne les troubles anxieux, cet effet réduit légèrement ou modérément les symptômes d’anxiété . Dans une étude que nous avons menée avec mes collaborateurs, nous avons constaté que des enfants réfugiés qui ont suivi huit à douze semaines de thérapies par la danse et le mouvement voyaient leurs symptômes d’anxiété et syndrome de stress post-traumatique significativement réduits.

Pour les personnes qui expérimentent des symptômes physiques de l’anxiété, l’exercice peut même potentiellement agir comme une désensibilisation. Cela s’explique par la similitude entre les effets corporels de l’exercice (en particulier de l’exercice à haute intensité) et ceux de l’anxiété, notamment l’essoufflement, les palpitations cardiaques et l’oppression thoracique. En outre, la diminution de la fréquence cardiaque de base qui résulte de la pratique d’une activité physique régulière pourrait être interprétée par le cerveau comme le signal d’un plus grand calme physique intérieur (ce qui diminuerait l’impression d’anxiété).

Il est important de noter que la majorité des études scientifiques ont analysé les effets de l’exercice de manière isolée et non en combinaison avec d’autres traitements connus pour leur efficacité contre l’anxiété ou la dépression clinique, tels que la psychothérapie et les médicaments. Je ne suggère pas ici que l’activité physique peut se substituer à ces nécessaires modes de prise en charge de la dépression ou de l’anxiété. En revanche, l’exercice peut compléter l’arsenal thérapeutique, tout comme il peut également être utilisé à des fins de prévention.

Deux hommes s’entraînent sur un pont de singe, en extérieur.

Nombreuses sont les personnes qui se sont mises à la gym en extérieur durant la pandémie.
Richard Baker/In Pictures via Getty Images, CC BY-SA

Les avantages de l’activité physique ne se limitent pas à ses effets neurobiologiques. En sortant marcher, on s’expose à la lumière du soleil, au grand air et à la nature. Au cours de ses promenades régulières, l’une de mes patientes s’est liée d’amitié avec un de ses voisins. Depuis, ils se retrouvent tous les mardis pour de délectables « Taco Tuesday ». De mon côté, je me suis fait des amis formidables à la salle de boxe. Ils me motivent et constituent tous ensemble un formidable réseau social de soutien. Chacun peut trouver son compte comme bon lui semble, qui choisissant de prendre un chien pour s’entraîner à la course, qui rencontrant son futur compagnon, qui profitant de l’énergie débordante du gymnase… L’exercice peut également être une façon de pratiquer la pleine conscience et de s’éloigner des facteurs de stress quotidiens, de tous nos appareils électroniques ou de la télévision.

Enfin, en améliorant notre forme physique et en nous donnant un surplus d’énergie, l’exercice peut aussi améliorer l’image que nous avons de nous-mêmes et notre estime de soi.

Conseils pratiques pour vie bien remplie

Concrètement, comment trouver le temps de faire de l’exercice, surtout avec toutes les contraintes de temps et les limitations supplémentaires imposées par la pandémie, qui a limité l’accès aux salles de sport ?

  • Choisissez une activité que vous aimez. Ce qui fonctionne pour l’un peut ne pas fonctionner pour l’autre. Nous ne sommes pas tous obligés de courir sur un tapis roulant (personnellement, je déteste ça). Essayez un ensemble d’activités variées et voyez laquelle vous préférez : course à pied, marche, danse, vélo, kayak, boxe, poids et haltères, natation… Pour éviter l’ennui, vous pouvez alterner entre plusieurs sports, ou en changer selon les saisons. Il n’est même pas forcément nécessaire de choisir un « sport ». Tout ce qui fait accélère votre rythme cardiaque peut faire l’affaire, même s’il s’agit de danser devant les publicités télévisées ou de jouer avec vos enfants ;

  • Utilisez à votre avantage la pression positive que peuvent exercer vos pairs. À 17h30, après une journée chargée à la clinique, j’ai parfois du mal à me motiver pour aller à la salle de sport, ou pour me consacrer à un entraînement en ligne (si vous rendre dans une salle de sport pendant la pandémie vous rebute, ce type d’entraînement est une alternative). J’ai donc mis en place sur la messagerie instantanée que j’utilise avec mes amis un groupe « salle de boxe ». Nous l’utilisons pour indiquer quand nous allons au gymnase, ce qui nous motive les uns les autres ;

  • Évitez de voir votre activité comme « tout ou rien ». Il ne s’agit pas de choisir entre faire une heure de voiture ou de vélo aller-retour afin de vous rendre à la salle de sport pour une heure d’exercice ou rester affalé sur votre sofa pendant toute la soirée… Comme je le dis toujours à mes patients : « un seul pas supplémentaire vaut mieux que rien, et trois squats valent mieux que pas de squat du tout ». Quand on est peu motivé ou que l’on débute, il faut prendre soin de soi. En faire autant que possible, mais sans exagérer. Danser trois minutes sur votre musique favorite compte aussi pour de l’exercice ;

  • Mélangez l’exercice avec d’autres activités : pendant que vous êtes au téléphone avec un ami, profitez-en pour faire un quart d’heure de marche. Même si vous tournez en rond autour de votre maison, cela reste de l’activité physique ;

  • Si vous hésitez à vous mettre en train, si vous manquez de motivation, posez-vous la question : « À quand remonte la dernière fois où j’ai regretté de m’être bougé ? » ;

  • Bien que l’activité physique aide à perdre du poids, il ne suffit pas à lui seul : il faut y adjoindre un régime alimentaire correct. Un gros brownie peut contenir plus de calories qu’une heure de course à pied ne permet d’en éliminer. Quoi qu’il en soit, même si vous ne perdez pas de poids, ne renoncez pas à l’activité physique : elle vous procure malgré tout tous les avantages dont nous venons de parler !
    Enfin, même si vous ne vous sentez pas anxieux ou déprimé, prenez quand même vos pilules d’exercice : elles vous seront utiles pour protéger votre cerveau.The Conversation

Arash Javanbakht, Associate Professor of Psychiatry, Wayne State University

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Tapie, réunions non mixtes, running, travail quotidien…

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Dans la rue ces jours-ci à Paris, photo Alina Reyes

Dans la rue ces jours-ci à Paris, photo Alina Reyes

Screenshot_2021-04-05 Le parquet de Paris reprend l'enquête sur le cambriolage du couple TapieMacron appelle Tapie parce qu’il a été cambriolé. Ceux que Tapie a « cambriolés », nous tous les contribuables, personne ne les a appelés. Manquerait plus que le lascar ait monté le larcin pour faire marcher les assurances, avec lui on peut s’attendre à tout.

C’est quoi ce pays où certains veulent faire interdire les associations qui pratiqueraient des réunions non mixtes ? Je suis toujours prudente par rapport aux possibles dérives idéologiques de tout activisme, mais enfin comment peut-on seulement songer à interdire ce genre de réunions ? « La question elle est vite répondue » : on peut y songer quand ce ne sont pas des Blancs qui sont concernés. La non-mixité, il y en a partout, on la pratique partout -associations et autres clubs spécialisés, congrégations religieuses et autres, sans parler de la non-mixité informelle, avec des lieux de pouvoir souvent presque exclusivement masculins et blancs), c’est seulement quand il est question de gens non blancs qu’elle pose problème, aux Blancs évidemment. Comme quoi les antiracistes ont d’excellentes raisons de parler de temps en temps entre personnes touchées par le racisme. Les réunions en non-mixité sont un bon outil d’émancipation pour toutes les catégories sociales qui subissent des discriminations, un outil connu et utilisé depuis au moins la Révolution française. Vouloir les interdire aux personnes racisées est une indignité scandaleuse.

En fait l’actualité n’est qu’un fatras d’indignités. Pourquoi parler de celle-ci ou de celle-là plutôt que de telle ou telle autre ? Parce qu’au fond n’importe laquelle fait l’affaire pour rappeler la folie du monde, la nécessité de la combattre mais aussi de s’en détacher, de ne pas la laisser accaparer notre vie.

Courir est l’un des excellents moyens pour ça. J’ai très peu couru cet hiver (je m’y suis mise seulement à la fin de l’été dernier, alors que je n’avais pas couru depuis le lycée), mais je m’y remets ces jours-ci, avec bonheur. Mon appli de sport m’a proposé de relever le défi de courir 30 km entre le 1er et le 30 avril, je m’y suis mise. Ce vendredi 2 j’ai couru 2,8 km en fractionné, hier dimanche 2,4 km en footing continu . Au début, en août dernier, je tenais à peine 200 mètres d’affilée, puis j’ai couru trois ou quatre fois par mois jusqu’à la fin de l’automne, où je suis arrivée à 1,5 km d’affilée, à mon petit rythme. Maintenant j’ai juste hâte d’y retourner, je sens que je peux de nouveau progresser – pas aujourd’hui quand même, je veille à ne pas me faire mal, et puis je pratique d’autres sports.

J’ai trouvé l’autre jour une toile dans la rue et j’ai le projet de la repeindre, quand je sentirai que j’ai besoin d’une pause dans ma traduction. Pour l’instant le désir de traduire me réveille chaque matin, et comme je me couche tard, du coup je dors souvent peu mais la joie du travail qui avance me tient éveillée. Là je commence le chant X, Ulysse et ses compagnons arrivent chez Éole, roi des vents.

Des fesses, de l’écriture inclusive et du bonheur

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Il fait beau, j'ai repris le vélo. À la BnF, les gens s'entraînaient à la danse, d'autres à la boxe... Aujourd'hui à Paris, photo Alina Reyes

Il fait beau, j’ai repris le vélo. À la BnF, les gens s’entraînaient à la danse, d’autres à la boxe… Aujourd’hui à Paris, photo Alina Reyes

O, qui me dit depuis plus de trente ans que j’ai de belles fesses, m’a dit ce matin qu’il ne m’avait jamais vu un aussi joli fessier. Haha ! c’était peut-être un peu flatteur mais c’est vrai qu’il est bien rond et ferme, et à soixante-cinq ans je remercie le yoga, la gym des danseuses et les autres activités sportives que je pratique. Je ne les remercie pas seulement pour l’esthétique, mais plus encore pour le bien-être, le plaisir, le bonheur de sentir jouer ses muscles à toute heure, de se sentir tonique et souple, agile, solide, équilibrée, légère et ancrée. Bien en vie.

Et puis c’est important les fesses, notamment parce qu’on peut, d’un geste, s’en servir pour envoyer promener les ennuyeux. D’autre part, être en forme·s c’est être mieux armé·e contre les virus et autres désagréments. Et voilà que je suis contente d’avoir trouvé une utilité de plus à l’écriture inclusive, avec ce point médian qui vient de me servir à rendre visible le féminin, mais aussi à faire jouer les sens possibles d’un mot.

Ce point médian, c’est comme la fente qui nous fait deux fesses. D’ailleurs fesse, ça veut dire fente. Si on n’avait qu’un ballon à la place des fesses, ce serait bien moins charmant et bien moins pratique, à divers points de vue. Les fesses dont la fente souligne et exalte le rebondi sont le propre de toute l’humanité, tous sexes confondus. Il n’y a que les mal dans leurs fesses pour ne rien comprendre à l’écriture inclusive.

Physique de la poésie

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Yoga et autres gymnastiques au quotidien continuent à me muscler, à me rendre plus souple et plus agile. Je me sens en joie dans mon corps, et dès qu’il fera un peu moins gris et humide je recommencerai à marcher davantage, à courir, à faire du vélo, et quand l’épidémie prendra fin peut-être de la danse, ou aller à la piscine, etc. L’été dernier O et moi avons fait 100 km à pied en Lozère avec chacun un énorme sac sur le dos, en bivouac et en complet bonheur de liberté. En traduisant l’Odyssée je suis transportée de joie aussi – et je me demande pourquoi tant de traducteurs ont affadi la poésie inouïe de ce texte. Et je me dis qu’ils n’ont pas dû la sentir. Les intellectuels sont rarement des gens qui cultivent le bonheur du corps, qui connaissent leur corps, qui savent ressentir la vie et le monde avec leur corps. Or la poésie puissante (je précise puissante car la plupart de la poésie aujourd’hui ne l’est pas, puissante) est de la même nature que la nature, que la vie, elle vient de la même source, et c’est par sa propre nature et par sa propre puissance vitale qu’on la ressent, qu’on la reçoit, qu’on en est revigoré et rincé comme d’une séance de sport. Je dirai donc que la plupart du temps, je préfère de beaucoup les sportifs et autres danseurs de tous sexes aux poètes.

Et en ce moment, je regarde et regarde encore de magnifiques prestations récentes des gymnastes – j’ai déjà évoqué ici Simone Biles, la voici encore, avec aussi, autres plendides corps vivants, Gracie Kramer, Margzetta Frazier, Kyla Ross, MyKayla Skinner, Katelyn Ohashi. Moi aussi, quand j’écris, parfois, je me sens ainsi : virtuose. Dans l’art de quitter le sol en beauté et de retomber sur ses pieds avec grâce et sourire, et même joie féroce.


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à bientôt pour la suite du journal intime d’une jeune femme libre (cf note précédente)

L’œil en éveil. L’oreille, la corde vocale, le corps entier aussi (note actualisée)

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Samedi après-midi : j’actualise la note avec quelques images du jardin des Plantes enneigé aujourd’hui

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J’ai dit, en regardant par la fenêtre : « bon, on attend la neige », et quelques secondes après la neige s’est mise à tomber. Rien de magique, c’est juste que la couleur de l’air m’avait prévenue. Nous avons si souvent le nez sur nos smartphones ou nos écrans que nous ne regardons pas beaucoup vers le haut. Ni vers ailleurs. Parfois des gens s’arrêtent un instant, surpris, quand ils me voient prendre une photo. Surpris parce qu’ils se demandent ce que je peux bien être en train de photographier. Eux n’avaient rien vu. Ils me le disent, parfois. Et parfois en profitent pour entamer une petite conversation.

Notre rapport au monde a bien changé avec la technologie, nous le savons tous mais n’y faisons pas toujours attention. Je pense aussi à la musique. Avant les enregistrements, il n’y avait que le concert comme moyen d’entendre la musique savante. On l’écoutait une fois, et puis c’était fini, ou il fallait attendre un autre concert pour la réentendre. D’un autre côté, la musique populaire était sans doute plus vivante, dans la mesure où les gens chantaient beaucoup dans leur vie quotidienne.

Exercer ses sens et son corps, voilà le secret de la joie et de la pensée fraîche. Je me suis procuré de petits haltères et de temps en temps je fais un peu de musculation et de barre au sol pour changer du yoga quotidien. Je marche pas mal et je cours un peu, quoique moins par ces temps gris. La médecin à l’hôpital (visite de routine) m’a demandé si j’avais une bonne alimentation et sans attendre ma réponse a dit : « Oui, et je vois que vous faites de l’exercice ». Je referais bien de la danse, je referais bien du chant choral, on verra ça quand la pandémie sera finie. Je traduis, je peins, je lis, j’écris. Je cantille le Om chaque matin après l’exercice, en tenant la note le plus longtemps possible. Je vais bientôt faire tatouer mon sein reconstruit, avec un tatouage d’art jusqu’à l’épaule. Il faut sans cesse rendre à la vie les couleurs qu’essaient d’effacer les voleurs. Le blanc est l’une des plus belles.
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Hier (le store) et aujourd’hui (la neige) à Paris, photos Alina Reyes

Vivre bien. Quelques réflexions autour de la création, du sport, de la cuisine, etc.

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"Village", acrylique sur bois 56x48 cm

« Village », acrylique sur bois 56×48 cm

Toujours toute au bonheur de traduire chaque jour l’Odyssée, de peindre quand il me plaît, de me sentir plus souple, solide et musclée que jamais grâce au yoga quotidien et de temps en temps à la course – quand je m’y suis mise, vers la fin de l’été, je ne pouvais courir que quelques dizaines de mètres d’affilée, puis ce fut quelques centaines de mètres et maintenant je me rapproche des 2000 mètres assez tranquillement. C’est évidemment très modeste mais peu importe, l’important est de sentir qu’on est capable de solidité, d’endurance et de joies physiques et mentales. Je me disais que je devrais peut-être faire un test cardiaque pour ne rien risquer en me mettant à courir à cet âge, mais j’ai lu un très bon truc tout simple : si l’on peut monter quatre étages, ou 60 marches, en une minute, sans courir, c’est que le cœur est bon. J’ai fait le test sans me presser, sans m’essouffler, il m’a fallu 38 secondes – donc je peux y aller, continuer à courir sans crainte. Tout cela je le fais malgré des moments de grande fatigue et d’autres problèmes physiques dus à mon traitement anticancer mais je ne le fais pas contre les problèmes, je le fais parce que j’aime le faire, c’est tout.

« Créer c’est résister », répète-t-on. En réalité cela ne signifie pas grand-chose, et puis résister doit-il être le moteur de la vie ? Résister est nécessaire dans les situations d’agression, mais il faut aussi savoir se détacher des situations d’agression, et vivre, tout simplement, malgré l’agression. Ne pas se déterminer par rapport aux agressions. Que la création, le fait de créer, ne soient pas déterminés par un phénomène de réaction comme la résistance. Sinon elle reste une création de niveau inférieur. C’est cela qui rend le militantisme souvent si triste. Mieux vaut une création-agression-gratuite, par exemple. Dans l’opération de la « Marianne qui pleure », dont j’ai parlé hier, il aurait mieux valu ne pas accompagner l’acte d’un texte – un de ces textes qui ne sont en rien des actes. Je ne nie pas l’intérêt ni la nécessité d’une création comme résistance, je refuse de la réduire à cette fonction. Si je cours, ce n’est pas pour opposer une résistance à l’air. Et pourtant je cours. De la même façon je veux pouvoir dire Et pourtant je crée.

Quand nous réalisons une recette de cuisine de façon personnelle, nous créons. Pas pour résister, pour le plaisir de cuisiner et pour nous régaler et régaler les gens qui en mangeront. Pour vivre, vivre bien. Résister est souvent nécessaire mais ce n’est pas vivre bien. Faire en sorte d’être bien dans notre corps et dans notre tête, c’est vivre bien. Agir gratuitement c’est vivre bien. Agir n’est pas nécessairement créer, créer n’est pas agir quand la création n’est qu’une idée de création, une croyance de création comme en ont tant d’intellectuels qui s’imaginent créer alors qu’ils ne font que manier les outils qu’on leur a appris à manier. Action et création se rejoignent quand elles restent à distance des contingences. Je ne suis pas une yogini pour rien.

L’Odyssée, Chant III, v. 1-62 (dans ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 3 (texte grec)

au square René Le Gall à Paris ces jours-ci, photo Alina Reyes

au square René Le Gall à Paris ces jours-ci, photo Alina Reyes

Aujourd’hui j’ai couru 1500 mètres d’affilée, certes pas bien vite mais je me sens pousser des ailes ! Quand je me suis mise à courir, à la fin de cet été, alors que je n’avais pas couru depuis le lycée, depuis plus de trois décennies donc, je devais tenir tout juste 200 ou 300 mètres sans m’interrompre pour marcher avant de recourir. J’ai dû courir en moyenne une fois par semaine, donc une dizaine de fois depuis août, et je sens que je peux continuer à progresser beaucoup – il faut juste que je veille à ne pas aggraver la tendinite d’Achille qui me fait un peu mal après l’effort depuis que je cours plus longtemps – baume du Tigre et quelques jours de repos, puis ça repart.

Mais revenons à Télémaque, parti pour son premier voyage, en compagnie d’Athéna qui a pris l’apparence d’un compagnon d’Ulysse, Mentor. Nous voici au début du Chant III, ils arrivent chez Nestor, fils de Nélée, où se tient une grande cérémonie en l’honneur du dieu Poséidon. Je vous laisse découvrir la scène, et le merveilleux dernier vers sur lequel je me suis arrêtée.
*
*
*
Le soleil s’élance, quittant une splendide mer d’huile,
Dans le toit d’airain du ciel, pour éclairer les immortels
Et les humains mortels sur les terres fécondes.
Ils arrivent à Pylos, la citadelle bien bâtie
De Nélée. Sur la plage les gens offrent un sacrifice
De taureaux tout noirs à l’ébranleur de terre aux cheveux noirs,
Poséidon. Il y a neuf rangs de bancs, cinq cents hommes
Par rang, et devant chaque rang neuf taureaux.
Ils viennent de manger les entrailles et font brûler les cuisses
Pour le dieu, quand les Ithaciens abordent au rivage.
Ils carguent les voiles de la nef bien proportionnée,
Jettent l’ancre et débarquent. Télémaque descend, suivant
Athéna aux yeux brillants de chouette, qui parle en premier :

« Télémaque, tu ne dois pas être timide, pas du tout :
Car tu as navigué sur la mer pour te renseigner
Sur ton père, savoir quelle terre le cache, quel sort
Le poursuit. Allons droit chez Nestor, le dompteur de chevaux !
Voyons quelle pensée il renferme dans sa poitrine.
Supplie-le de te parler avec sincérité.
Il ne mentira pas, car il est très réfléchi. »

Ainsi lui répond à haute voix le prudent Télémaque :

« Mentor, comment irai-je ? Et comment l’aborderai-je ?
Je n’ai pas l’expérience des sages discours
Et un jeune homme n’ose pas questionner un ancien. »

Ainsi lui réplique Athéna aux yeux brillants de chouette :

« Télémaque, d’une part tu y songeras dans ton cœur,
Et d’autre part, un dieu t’inspirera, car tu n’es pas né
Ni n’as été élevé, je pense, en dépit des dieux. »

Ayant ainsi parlé, Pallas Athéna va de l’avant
Promptement. Et Télémaque suit la trace du dieu.
Ils arrivent au lieu où les Pyliens sont assemblés.
Là sont Nestor et ses fils, et autour d’eux les compagnons
Préparent le repas, grillant des viandes, en perçant d’autres.
Dès qu’ils voient les étrangers, ils vont tous ensemble vers eux,
Les attirent de la main, les exhortent à prendre place.
Pisistrate, fils de Nestor, s’approche le premier,
Les prend tous deux par la main et les fait asseoir au festin
Sur des toisons moelleuses posées sur les sables marins,
Auprès de son frère Thrasymède et de son père.
Puis il leur donne des portions d’abats et leur verse
Du vin dans une coupe d’or. La levant, il salue
Ainsi Pallas Athéna, fille de Zeus porteur d’égide :

« Ô étranger, prie maintenant le roi Poséidon :
Car pour lui est le festin auquel vous venez vous asseoir.
Après avoir fait les libations et prié dans les règles,
Donne à ton ami la coupe de vin doux comme le miel,
Qu’il en verse à son tour, car lui aussi, je pense, prie
Les immortels : tous les hommes ont désir et besoin des dieux.
Mais comme il est plus jeune, à peu près de mon âge,
C’est d’abord à toi que je donne cette coupe. »

Sur ces mots, il lui met en mains la coupe de vin doux.
La sagesse et la justesse de cet homme réjouissent
Athéna, à qui il donne en premier la coupe d’or.
Aussitôt avec force elle prie le roi Poséidon :

« Écoute, Poséidon qui tiens et entoures la terre,
Ne refuse pas à ceux qui te prient l’accomplissement
De leurs vœux. Mais tout d’abord glorifie Nestor et ses fils !
Puis sois favorable à tous les autres habitants de Pylos,
En récompense de cette magnifique hécatombe.
Enfin, donne à Télémaque et moi le retour et le but
Qui nous fait voyager sur notre vive et noire nef. »

Ainsi dit-elle sa prière, qu’elle exauce elle-même.

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le texte grec est ici
le premier chant entier dans ma traduction est
le deuxième
à suivre !

Silhouette : mon journal en images

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Samedi, en rentrant de courir où, à mon tout petit niveau de débutante, je progresse bien et avec joie.
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Dimanche, j’ai réalisé ces deux collages : « Woman Bridge » et « Trumpet of Time ». J’ai aussi téléchargé une appli pour voir mes progrès à la course. L’appli compte aussi les autres sports, et indique les calories dépensées : 700 entre le yoga et la marche (promenade) ce dimanche.

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Aujourd’hui lundi nous sommes allés à vélo, O et moi, à l’île aux Cygnes, vingt kilomètres aller-retour par les bords de Seine. Profitons du temps quand il est beau et tant qu’on n’est pas confiné. Entre le yoga, la marche et le vélo aujourd’hui, 900 calories dépensées et surtout, un corps et un esprit bien aérés.

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à Paris ces jours-ci, photos Alina Reyes

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Odyssée, Chant I, v.144-157 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 1 (texte grec)-min

Joueur de cithare sur un vase grec. Encyclopedia Britannica (wikimedia)

Joueur de cithare sur un vase grec. Encyclopedia Britannica (wikimedia)

Je progresse à la course, c’est très euphorisant. J’alterne toujours les temps de course et les temps de marche, mais je tiens la course sur des distances de plus en plus longues. Pas très longues car je pars de loin, n’ayant pas couru depuis le lycée, mais je commence à dépasser les 400 mètres d’un coup, à un bon rythme et sans m’épuiser (je n’ai pas de cardiomètre, j’ai 64 ans, je préfère y aller prudemment). Puis je marche d’un bon pas puis je recommence à courir quelques centaines de mètres, etc., pendant 30 à 35 minutes une à deux fois par semaine. C’est un début ! Au retour je fais une petite séance de yoga supplémentaire, d’étirements contre les courbatures. Je me rappelle que lorsque j’ai commencé à faire du yoga quotidiennement, l’été dernier, les séances me paraissaient fatigantes et il y avait des postures que j’avais du mal à tenir, alors qu’aujourd’hui je fais très aisément les mêmes séances et les mêmes postures. Je me dis que je devrais progresser de la même manière pour la course, et j’espère aussi pour cet exercice et pour cette course de fond que va être ma traduction de l’Odyssée. Voici les vers du jour, exposant le contexte dans lequel nous suivrons ensuite le dialogue entre Télémaque et Athéna. (À la fin du passage, les autres traductions disent que Télémaque se penche vers la tête de la déesse mais ce n’est pas ce que dit le texte, et pour cause : comme nous l’avons vu hier, il lui a donné un siège élevé, et s’est assis près d’elle sur une banquette inclinée, plus bas qu’elle donc – je vérifie les mots un par un, c’est l’avantage de ne pas avoir trop l’habitude de la langue source, cela pousse à des découvertes ou des précisions ; cela m’est arrivé plusieurs fois, pour ce texte ou pour d’autres que j’ai précédemment traduits d’autres langues).
*
*
*
Puis entrent les arrogants prétendants, s’asseyant
À mesure sur les sièges hauts ou inclinés.
Des hérauts leur répandent de l’eau sur les mains,
Des servantes entassent près d’eux des corbeilles de pain,
Des jeunes gens élèvent des cratères de boisson.
Alors ils mettent la main sur les mets, servis tout prêts.
Après avoir bu et mangé, les prétendants ont
Grand désir dans le cœur de s’occuper à autre chose :
Au chant et à la danse, le surcroît d’un repas.
Un héraut place donc une superbe cithare
Entre les mains de Phémios, qui doit chanter de force
Auprès des prétendants. Il joue et tire de sa lyre
Un beau chant. Et Télémaque, s’approchant de sa tête
Pour qu’on ne l’entende pas, dit à Athéna :

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le texte grec est ici
à suivre !

Définition du yoga dans trois dictionnaires de français

Statue de Shiva à Bangalore

Krishna enseignant le Yoga à l'archer Arjuna, en pleine bataille

Krishna enseignant le Yoga à l’archer Arjuna, en pleine bataille


CNRTL : Discipline hindoue visant, par des exercices corporels, la méditation et l’ascèse morale, à réaliser l’unification de l’être humain dans ses aspects physique, psychique et spirituel (dont la dissociation ou le déséquilibre caractérisent les états névrotiques ou psychotiques).

Larousse : Très ancienne méthode d’obtention de l’illumination, systématisée dans le texte des Yogasutra. Discipline spirituelle et corporelle issue de cette méthode et qui vise à libérer l’esprit des contraintes du corps par la maîtrise de son mouvement, de son rythme et du souffle.

Petit Robert : Discipline traditionnelle indienne visant à libérer l’âme de sa condition existentielle, dans l’union à l’absolu, par un ensemble de pratiques psychiques et corporelles.
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Statue de Shiva à Bangalore

Statue de Shiva à Bangalore


source des images : wikimedia : ici et

Mise en page et running

Ce matin au retour de mon running

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Je continue à travailler à la préparation du livre papier Une chasse spirituelle, en complément de l’ebook. Quand il sera prêt, j’enverrai l’info à la presse, et on verra bien s’ils traitent un livre autoédité comme un livre publié par un éditeur établi. Que chacun fasse son travail honnêtement, sans calculs ni manœuvres, et tout ira bien. S’ils ne veulent pas le faire, tant pis. J’ai vu ou revu plusieurs films de Clint Eastwood ces jours derniers, c’est intéressant de retrouver le monde tel qu’il va mal, en effet, dans ses fictions. J’ai apprécié tout particulièrement la fin de l’un d’eux, où Clint Eastwood dit au cinglé qui se croit indispensable face à lui en incarnant le mal : « je n’ai pas besoin de toi ». Non, la vie n’a pas besoin d’actes retors, elle a juste besoin de s’en débarrasser quand ils prétendent la régenter.

Deuxième running ce matin. Quel bonheur. J’y vais doucement bien sûr, n’ayant quasiment pas couru depuis le lycée, ce qui fait un bail. J’ai lu les conseils, j’alterne course et marche, et cette fois j’avais préparé une playlist sur mon téléphone, la musique aide bien. J’espère retrouver au moins en partie les bonnes dispositions que j’avais pour le 400 mètres au collège. Quoi qu’il en soit ça fait du bien et c’est bon aussi pour me préparer au voyage à vélo que nous projetons, O et moi (je ne pourrai jamais suivre son rythme de très bon vététiste de montagne alors je louerai un vélo électrique, qui apporte une assistance dans les côtes tout en nécessitant quand même des efforts). En rentrant j’ai fait une petite séance de yoga après running, des étirements pour éviter les courbatures. La vie est belle.
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Ce matin au retour de mon running

Ce matin au retour de mon running


à Paris, photos Alina Reyes

De la littérature, du sport

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"Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous" Franz Kafka. Un café dans mon quartier, photo Alina Reyes

« Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous » Franz Kafka. Un café dans mon quartier, photo Alina Reyes

Il y a un problème avec la littérature. Un jour, l’un de mes éditeurs m’a dit, en parlant d’un autre éditeur et de ses amis – si l’on peut parler d’amitié dans ce milieu : « tu ne sais pas de quoi les libertins sont capables ». Il avait raison : non, je ne le savais pas. Comment se fait-il que je ne le savais pas, alors que j’avais lu tant de livres, y compris de libertins ? Eh bien, c’est que la littérature fonctionne comme une religion à l’envers : on n’y croit pas. Le lecteur non-criminel ne croit pas que le mal décrit dans la littérature puisse être commis dans la réalité par des amateurs de littérature, ni a fortiori par des écrivains. La littérature tenant du sacré, on imagine que ses pratiquants sont, sinon saints, du moins sages, magnanimes et serviteurs de la vérité. C’est le constat que fait à peu près Vanessa Springora dans Le consentement. Elle était jeune adolescente à l’époque où elle a été confrontée à une réalité toute contraire, mais ce genre d’enfer peut s’ouvrir sous vos pieds à tout âge. Certaines personnes vont sans doute tomber de haut en apprenant, grâce à une enquête du New York Times (et pas des journaux français), que Christophe Girard, l’un des « amis » et soutiens de Matzneff, est maintenant accusé lui aussi, documents à l’appui, d’avoir abusé d’un adolescent. Ouvrons les yeux : la littérature est pour tout un tas de gens l’alibi de leur vie criminelle. C’est pourquoi la littérature est en si mauvais état aujourd’hui dans notre pays : à force d’être utilisée comme façade, une façade maquillée mais faite de pourriture, elle s’écroule, et les maisons qui l’ont abritée vont tomber aussi.

Pour ma part, tout en continuant à lire j’en suis à « l’autre tigre », comme dit Borges, celui qui n’est pas dans les livres. Après avoir marché quinze jours sac au dos, ce matin j’ai enfilé ma tenue de yoga, je suis sortie et je me suis mise à courir. La prochaine fois que nous voyagerons, O et moi avons décidé de le faire à vélo.

Trek en Lozère. 4) Pas à pas, le chemin

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Nous avons évoqué dans les notes précédentes les ciels du causse Méjean ; puis son bestiaire ; puis l’architecture et l’habitat traditionnels de la Lozère. Voici pour finir un retracé de notre parcours, commencé par un grand V du nord-est au sud et du sud ou nord-ouest sur le causse au départ de Florac la première semaine, et continué du nord-ouest au nord-est le long des gorges du Tarn. Au total 100 km à pied, plus 12 km en canoë-kayak (mine de rien, c’est sportif, avec de délicieux petits rapides), et à la fin des deux semaines, pour O. qui avait loué un vélo, deux grands tours en VTT. Voici les images, commentées :

trek lozere 1-minPremier soir à Florac-Trois-Rivières (voir la note sur l’architecture, comme pour tous les autres villages mentionnés), dans un petit camping au bord de la rivière, où nous nous sommes baignés après avoir planté la tente. Ça, c’était avant les coups de soleil sur les jambes (n’ayant pas pris de crème solaire) attrapés le lendemain en montant là-haut et au-delà, 500 mètres de dénivelé en plein cagnard :
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trek lozere 3-min Arrivés là-haut, quel plaisir de se détendre et de casser la croûte sous un (maigre et rare) arbre avant de reprendre la marche !
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trek lozere 5-minLe soir venu, nous plantons notre tente sous ce beau pin et nous admirons le coucher de soleil, puis le ciel nocturne splendidement déployé, comme le jour, sur 360° d’horizon dégagé. La Voie lactée, les constellations, les étoiles filantes sont au rendez-vous, le premier croissant de lune aussi, et Vénus, et sans doute la comète Néowise mais sa chevelure n’étant plus visible nous ne pouvons que la supposer, à tel point brillant où elle est dite se trouver.
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trek lozere 7-minReprise du chemin le lendemain matin, d’abord le long de champs de blé puis à travers monts et vaux, sans suivre le GR, par de splendides paysages.
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trek lozere 9-min Nous faisons une longue halte à midi sur un col. Nous sommes les seuls sur le terrain, depuis le matin.
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trek lozere 10-minLe soir, nous arrivons en vue du chaos de Nîmes. Nous allons jusqu’au Veygalier, où la fermière nous autorise à camper dans son champ, et nous dînons à la ferme. Cette famille habite seule tout le hameau et possède 700 brebis, des vaches, des cochons, et bien sûr des poules et un potager, et cultive aussi le blé.
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trek lozere 11-minLe lendemain nous allons visiter le chaos de Nîmes, avec ses dolomies fantastiques (voir la note sur le bestiaire). Nous nous y reposons à l’ombre d’un rocher aux heures les plus chaudes du jour puis nous repartons et marchons encore quelques heures jusqu’à trouver un endroit où bivouaquer. C’est là que nous nous faisons agresser par des patous (voir également la note sur le bestiaire).
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trek lozere 12-minLe lendemain, après 20 km de marche dans la chaleur à travers des paysages époustouflants, avec une boucle passant par la Bégude blanche et le hameau Marcel, où nous nous réapprovisionnons en eau (pas d’eau sur le causse, nous devons toujours consulter la carte IGN pour repérer les rares fermes où remplir nos gourdes, car les 5 litres que nous transportons ne suffisent pas pour deux jours), nous prenons un peu de repos à Nivoliers, où nous dormons et dînons au gîte.
trek lozere 13-minLe lendemain matin, nous partons voir les chevaux de Przewalski (voir note sur le bestiaire), dont nous avons la veille traversé le vaste enclos de steppes, en escaladant les barrières.
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trek lozere 14-minAprès une deuxième nuit au gîte, nous repartons pour 15 km. Dès qu’un arbre se présente, nous profitons de son ombre pour boire ou manger. La dernière partie du trajet est une longue et très raide descente dans les gorges, par un étroit chemin dans la forêt, sur Sainte-Enimie.
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trek lozere 18-minNous nous installons dans un petit camping au bord de la rivière, où nous nous baignons, et le lendemain nous partons visiter Saint-Chély (voir la note sur l’architecture de la Lozère). Le surlendemain, en descendant le Tarn en canoë, nous passons nous tremper sous sa cascade. En attendant, nouveau bain dans la rivière.
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trek lozere 21-minLa descente en canoë se fait par des gorges somptueuses. Je fais une photo à l’arrivée, à Hauterives, et O m’y photographie dans l’eau.
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trek lozere 23-minLe lendemain, nous repartons vers l’est en longeant la rivière, tantôt au bord, tantôt dans les hauteurs. Arrivés au très beau village de Castelbouc (voir la note sur l’architecture), quel bonheur de se reposer sous les arbres dans le petit camping !
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trek lozere 25-minLe lendemain, O loue un VTT et part en faire pendant que je vais me balader à pied. Et le surlendemain, nous revoici en chemin le long de la rivière, jusqu’à Montbrun (voir la note sur l’architecture). De là nous trouvons un endroit où pique-niquer et O remonte à VTT sur le causse, à l’endroit d’où nous sommes partis voici une dizaine de jours.
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En fin d’après-midi la loueuse de VTT vient récupérer son vélo et nous avance en voiture (la seule fois où nous serons montés en voiture) jusque là où nous voulons dormir, non loin de là, au camping utopique « Le petit monde ».
trek lozere 27-minLa soirée y est toute joyeuse des chants de marins de nos voisins campeurs bretons, dont une accordéoniste, et d’autres musiciens, accordéoniste et violoniste, qui font aussi résonner la buvette proche tard dans la nuit de musique et de chansons, dont Bella ciao.
trek lozere 28-min Thibaut a conçu son éco-camping au bord de la rivière dans un esprit d’harmonie, entre les gens et entre les gens et la nature – avec zones humides, zone de compost, et tarifs doux et constants. Exactement le sens dans lequel le monde aspire à aller, loin de l’esprit « start-up nation » et envie de devenir milliardaire.
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Le lendemain nous partons pour Quézac et Ispagnac, deux villages proches que nous visitons dans la journée (voir la note sur l’architecture). Nous passons la dernière nuit de ce trek dans un petit hôtel.
trek lozere 29-min Un selfie dans l’abribus avant de prendre la navette pour Florac, puis le car pour Alès, puis le train pour Nîmes où nous passons l’après-midi en attendant la correspondance pour Paris.
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Voilà, le Ouigo nous ramène à la maison, heureux comme roi et reine !
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photos Alina Reyes

voir aussi :

les ciels du causse Méjean
le bestiaire du causse Méjean
l’architecture traditionnelle en Lozère
l’art urbain à Quézac

Leçons de confinement : comment Mandela a su rester en forme dans sa minuscule maison de Soweto et en prison

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Je republie cet article de Gavin Evans paru dans The Conversation, média dans lequel j’ai publié plusieurs articles il y a quatre ans, alors que j’étais doctorante (depuis je suis devenue, en 2018, docteure en Littérature comparée). D’autres de mes notes sur Nelson Mandela se trouvent ici.



L’ancien président sud-africain Nelson Mandela avec l’ancien champion du monde de boxe américain Marvin Hagler. Cette photo non datée a été prise après la libération de Mandela.
Louise Gubb/Getty Images

Gavin Evans, Birkbeck, University of London

La propagation du Covid-19 a forcé des millions de personnes dans le monde à se confiner chez eux et à abandonner les exercices en plein air. Quand on possède une grande maison et un jardin, la situation est gérable, mais que faire quand on vit dans des maisons exiguës ou des appartements minuscules ? Peut-on éviter de se laisser aller pendant le confinement ? Gavin Evans examine comment l’ancien boxeur et icône de la lutte de libération sud-africaine Nelson Mandela a réussi à garder la forme alors qu’il était incarcéré dans une minuscule cellule de Robben Island.


15 février 1990 : Nelson Mandela se réveille comme toujours à 5 heures du matin et commence son programme d’exercices d’une heure. La différence, cette fois-ci, est qu’au lieu d’une cellule de prison, sa salle de gym est une pièce de sa maison « boîte d’allumettes » – appelée ainsi pour sa petite taille – située au 8115 Vilakazi Street, à Soweto. Et que, bientôt, il sera assiégé par des journalistes, des sympathisants, des diplomates et des membres de sa famille qui viendront le saluer après sa sortie de prison quatre jours plus tôt.

Je l’interviewe quelques heures plus tard pour lui demander ce qu’il a prévu de faire. Ses réponses sont claires et concises et je suis trop nerveux pour approfondir. Mais vers la fin, je lui pose une question sur la boxe, et son attitude réservée change soudain. Rayonnant de joie, il commence à parler de ses boxeurs préférés et de la façon dont il a suivi l’actualité de ce sport en prison.

Mandela a commencé la boxe quand il était étudiant à l’université de Fort Hare. Il s’est mis à s’entraîner plus sérieusement pendant ses années d’études, de travail et de lutte à Johannesburg dans les années 1940 et 1950, bien qu’il ne soit pas allé jusqu’à combattre en compétition. Des décennies plus tard, il se montrait modeste sur son niveau : « Je n’ai jamais été un boxeur exceptionnel », a-t-il écrit dans son autobiographie Long Walk to Freedom.

« J’étais dans la division des poids lourds, et je n’avais pas assez de puissance pour compenser mon manque de vitesse, ni assez de vitesse pour compenser mon manque de puissance. »

Il appréciait particulièrement la rigueur de l’entraînement – une routine périodiquement rompue par les arrestations et les exigences de la « lutte ». Il écrivait ainsi :

« Je passais ma colère et ma frustration sur un punching-ball plutôt que de m’en prendre à un camarade ou même à un policier. »

Se réfugier dans l’exercice

Mandela considérait que cette routine était la clé à la fois de sa santé physique et de sa tranquillité d’esprit.

« L’exercice dissipe les tensions, et la tension est l’ennemie de la sérénité. J’ai découvert que je travaillais mieux et pensais plus clairement lorsque j’étais en bonne condition physique, et je me suis donc inflexiblement plié, toute ma vie durant, à la discipline de l’entraînement



Nelson Mandela était un passionné de boxe. Ici vers 1950.
Getty Images

Quatre matins par semaine, il partait courir et trois soirs par semaine, il s’entraînait dans une salle de boxe de Soweto – sa façon de se perdre « dans quelque chose qui n’était pas la lutte ». Il disait qu’il se réveillait le lendemain matin en se sentant plus frais, « mentalement et physiquement plus léger » et « prêt à repartir au combat ».

À partir de 1960, Mandela s’est mis à organiser la campagne clandestine de la branche militaire du Congrès national africain, umKhonto weSizwe, se déplaçant dans tout le pays déguisé en chauffeur et se rendant à l’étranger pour rallier des soutiens, si bien que son entraînement à la boxe est devenu sporadique. Le « Mouron noir », comme on l’appelait (« Black Pimpernel », en référence au héros du roman de cape et d’épée britannique The Scarlet Pimpernel, le « Mouron rouge »), a été arrêté en 1962 – suite, comme on l’a appris plus tard, à un tuyau donné par la CIA à la police de l’apartheid – et a passé les 27 années et demie suivantes en prison, dont dix-huit à Robben Island.

La vie derrière les barreaux

À l’arrivée de Mandela à Robben Island, un gardien de prison a ricané : « Bienvenue dans l’île. C’est ici que tu vas mourir. » Une partie de la difficulté de sa vie de prisonnier consistait à s’habituer à la monotonie. Comme il l’a formulé lui-même :

« La vie en prison est une question de routine : chaque journée est identique à la précédente, chaque semaine également, de sorte que les mois et les années se fondent les uns dans les autres. »

La routine quotidienne du matricule 46664 consistait en un travail manuel exténuant : il s’agissait de travailler dans une carrière pour extraire le calcaire en utilisant de lourds marteaux pour briser les roches en gravier. Ce travail était épuisant, mais Mandela n’en a pas pour autant abandonné ses exercices physiques d’antan. Désormais, le rituel commençait à 5 heures du matin et se déroulait dans une cellule humide de 2,1 mètres carrés plutôt que dans une salle de boxe de Soweto trempée de sueur. « J’ai essayé de suivre mon ancienne routine de boxe, qui consistait à faire de la course et de la musculation », a-t-il expliqué.

Il commençait par courir sur place pendant 45 minutes, suivi de 100 pompes avec doigts en extension, 200 abdos, 50 flexions profondes des genoux et des exercices de gymnastique appris lors de son entraînement en salle (à l’époque, et aujourd’hui encore, cela comporte des sauts en étoile et des « burpees » – des mouvements où l’on commence debout avant de s’accroupir, de poser les mains au sol, de projeter ses pieds en arrière, puis de revenir en position accroupie et de se relever).

Mandela se tenait à cette routine du lundi au jeudi, puis se reposait pendant trois jours. Il a tenu ce rythme même pendant ses nombreux séjours en isolement.

Vaincre la tuberculose

En 1988, âgé de 70 ans, il contracte une tuberculose qu’exacerbe l’humidité de sa cellule. Il est admis à l’hôpital, toussant du sang. Transféré dans la maison d’un gardien de prison à Victor Verster Prison près de Paarl, il reprend rapidement une version tronquée de son programme d’exercices, qui comprend désormais des longueurs de piscine.

Il est libéré de prison, avec d’autres prisonniers politiques, le 11 février 1990, neuf jours après la levée de l’interdiction du Congrès national africain et d’autres mouvements de libération. Il devient ensuite le premier président d’une Afrique du Sud démocratique, poste qu’il a occupé de 1994 à 1999.

Naturellement, lorsqu’il a atteint la barre des 80 ans, il a allégé son programme d’exercices mais ne l’a jamais abandonné. Il est décédé le 5 décembre 2013, à l’âge de 95 ans, d’une infection respiratoire.

Mandela pensait que l’habitude de faire de l’exercice toute sa vie durant l’avait aidé à survivre à la prison et à en sortir prêt à relever les défis qui l’attendaient. « En prison, il était absolument essentiel d’avoir un exutoire pour mes frustrations », a-t-il déclaré – des mots qui parleront sans doute à tous ceux qui se retrouvent aujourd’hui, du fait de l’épidémie de Covid-19, contraints d’affronter des mois de confinement dans des conditions d’exiguïté…The Conversation

Gavin Evans, Lecturer, Culture and Media department, Birkbeck, University of London

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Exercices pratiques contre les effets néfastes du confinement

Screenshot_2020-03-23 VIDÉO Pause Sport prenez 30 minutes pour vous remettre en forme

 

Le Parisien propose des cours de sport et des cours de yoga en ligne, gratuitement, pendant le confinement. C’est excellent. D’autres médias le font, mais souvent pour leurs abonnés. C’est excellent, surtout quand on est confiné en appartement, sans possibilité de sortir dans son jardin. Attention tout de même : en cas de maladie, il faut laisser le corps se reposer. O et moi sommes confinés depuis plus de deux semaines, le coronavirus s’étant invité chez nous avant le confinement général. O a subi des symptômes assez sérieux ; la fièvre a baissé assez rapidement avec les cachets mais la fatigue et la toux ont perduré pendant quatorze jours. Pour ma part j’ai été paucisymptomatique, très peu atteinte, mais j’ai constaté, en continuant mon yoga quotidien, que lorsque je faisais une séance un peu trop sportive mes petits symptômes se ravivaient – et cela n’est pas tout à fait terminé, ce coronavirus se comportant comme une entité itinérante, qui se manifeste tantôt ici tantôt là dans le corps, auquel il occasionne ainsi la fatigue de devoir se défendre.

Cela dit, oui, faire de l’exercice est excellent pour le corps, et au moins autant pour l’esprit. Le confinement est particulièrement révélateur de l’état de calme ou d’agitation de notre esprit, et c’est une période pénible ou même dangereuse pour les enfants et les gens qui vivent avec des personnes agitées ou violentes, physiquement ou psychiquement. Le stress est aussi contaminant qu’un virus et tout ce qui peut l’apaiser est bienvenu. Chacun le sait, mais chacun ne l’applique pas pour autant, et cela fait partie des choses qu’il ne faut pas hésiter à répéter malgré leur banalité, leur simplicité. Nous devons sans cesse nous encourager les uns les autres, et nous encourager nous-mêmes, aux choses simples, à la simplification de notre vie. La simplification est une hygiène.

Simplifier notre vie, c’est la libérer de tout ce qui l’encombre inutilement. Exactement comme dans les diverses formes de la méditation on libère l’esprit des pensées parasites. Chacun de nous, placé au pied du mur, devant l’injonction « simplifie ta vie », sait très bien ce qu’il lui faut faire pour cela. Ne reste plus qu’à trouver courage et détermination. Comment ? C’est en pratiquant qu’on devient pratiquant.

Rien ne peut détruire notre paix royale.

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Grimper

Screenshot_2019-11-29 Entrainement de grimper à la corde The Legion Rope climb training - YouTube-min

Cette vidéo d’un cours pour grimper à la corde, avec un instructeur admirablement athlétique, me réjouit. Enfant et adolescente, j’adorais grimper à la corde, je grimpais très vite (il y avait une corde attachée haut dans les branches d’un arbre, dans la forêt, et puis au gymnase on grimpait aussi, chronométrés). Il y a très longtemps que je n’en ai plus eu l’occasion, mais je suis sûre que ça reviendrait. Je grimpais aussi aux poteaux, aux arbres, sur les toits (au collège j’ai été punie pour avoir grimpé par l’échelle de pompiers en séchant un cours)… À dix-neuf ans, enceinte de plusieurs mois, j’ai grimpé sur le toit d’une maison par une échelle pour sauver un chat qui ne pouvait plus en redescendre. À trente-neuf ans, enceinte de plusieurs semaines, j’ai fait un long vol en parapente (avec un ami moniteur) dans la montagne. Je n’ai pas eu l’occasion de faire de l’escalade (sauf une petite fois avec O comme instructeur, et une descente en rappel qui m’a ravie) mais j’ai des fils qui en font. Il y a tant de façons de grimper, avec son corps et avec sa tête. Je vis le yoga comme une sorte de grimpe intérieure.

 

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Yoga-gym. De la charrue, et des bœufs

charrue

 

À tout prendre, mieux vaut réduire le yoga à une gymnastique, plutôt que de le pratiquer dans une spiritualité débile. À condition tout de même de conserver aux séances calme, élégance et dignité. En se rapprochant de la gymnastique, le yoga rapproche l’Inde de la Grèce antique, voilà qui est intéressant si on veut bien y penser.

Mon yoga quotidien est souvent un yoga-gym, avec un peu de méditation en plus : hatha yoga, vinyasa yoga, yin yoga se prêtent aisément à cet usage. Mais de temps en temps je pratique un yoga plus spirituel, notamment avec le yoga kundalini (en restant consciente qu’il y a des bêtises aussi dans le kundalini, genre « ouverture du cœur »), ou en suivant de vieux cours indiens enregistrés sur mon pc, plus proches du hatha yoga traditionnel – ou bien seule, en construisant moi-même ma séance, ou mon complément de séance, avec ou sans musique.

charrueHier je me suis un peu blessée aux lombaires dans un étirement trop forcé, dans la posture de la charrue – je n’ai pas encore retrouvé complètement la souplesse que j’avais il y a dix ou vingt ans, quand j’ignorais que la chandelle et la charrue étaient des postures de yoga et que j’aimais les faire, juste comme ça, à la maison, en m’amusant à la fin à enserrer mes oreilles entre mes genoux. Vouloir aller trop loin quand on n’est pas encore prêt, c’est ce qui s’appelle mettre la charrue avant les bœufs, ou le but avant la réalité. Ce matin j’ai donc fait une séance plus courte et plus douce, et ça va déjà mieux. Ces choses qu’on apprend dans n’importe quel sport sont aussi de la spiritualité, après tout. Ceux et celles qui mettent le yoga à toutes les sauces psy à la mode, « self-care » et compagnie, mettent plus gravement la charrue avant les bœufs : ce qu’on peut attraper ainsi est pire qu’un lumbago, c’est un abrutissement de l’esprit. Exactement le contraire du yoga.

L’une de mes prochaines séances sportives, repérée aujourd’hui :

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Kundalini yoga

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photo Alina Reyes

photo Alina Reyes

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C’est un corps encore un peu courbaturé, et déjà un peu aminci, qui écrit cette note, au surlendemain d’un premier cours de kundalini yoga. Un corps rassasié, après avoir eu si faim d’exercice, durant les trois mois où il en a été privé, suite aux opérations chirurgicales (seule la marche m’était permise).

Le kundalini yoga est un exercice complet du corps et de l’esprit, conjuguant postures tenues longtemps et savamment enchaînées, concentration mentale (yeux fermés tout au long de la séance, guidée par la parole de la professeure), écoute de la musique légère diffusée, chant de mantras, temps de méditation, techniques de souffle, techniques de contractions, pratique répétée de la « respiration du feu ». Pratiques qui semblent ne demander, lorsqu’on les accomplit, que très peu d’efforts, voire aucun effort, et qui s’avèrent pourtant solliciter profondément le corps – en témoignent les moments où durant la séance le sang se met à chauffer sans raison apparente, puis l’état presque second dans lequel on en sort, et, du moins pour moi après un long temps sans exercice, les courbatures du lendemain, des cuisses aux épaules en passant par les abdos.

Diagramma-chakra-kundaliniLe travail ne s’exerce pas seulement sur les muscles et les articulations, mais aussi sur les organes, la circulation du sang, l’oxygénation, notamment du cerveau. Dès le premier cours, il est clair qu’il s’agit d’une pratique puissante (d’ailleurs dangereuse pour les personnes qui ont ou ont eu des problèmes psychiatriques). Une pratique spirituelle autant que physique. Kundalini, du mot sanskrit kundala qui signifie « entouré en spirale », désigne « une puissante énergie spirituelle lovée dans la base de la colonne vertébrale », une « énergie cosmique » (article détaillé : wikipédia). Très ancien, le kundalini yoga a été aussi appelé rāja yoga, yoga royal.

J’ai pratiqué au fil des années différentes formes de gym et de danse ; celles et ceux qui sont dans ce cas et savent donc contrôler les postures pour ne pas se faire mal peuvent s’initier au yoga sur Internet, s’il n’y a pas de cours assez bon marché à proximité ; mais je recommanderais au moins quelques cours en salle pour bien se pénétrer de l’esprit du kundalini. Il n’est pas indispensable d’être particulièrement souple, la souplesse s’acquiert avec la pratique. Personnellement j’ai  perdu un peu de souplesse avec les traumatismes chirurgicaux, mais il m’en restait assez pour pouvoir réaliser toutes les postures. J’espère retrouver toute ma souplesse originelle (par exemple, je réussis encore, à très peu près, l’exercice consistant à, couchée sur le dos, lancer les jambes derrière la tête jusqu’à toucher le sol des pieds, mais je ne peux plus du tout, comme je m’amusais à le faire avant, (mais cela ne nous a pas été demandé) ramener de là mes genoux au sol de chaque côté de ma tête pour l’encadrer), j’espère même l’améliorer. En tout cas j’ai été si satisfaite que j’ai changé mon cours hebdomadaire d’une heure pour un cours d’une heure et demie. Notre corps aussi veut être savant, apprenant.

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Salle de réveil. Champions du monde !

Entendons « champions du monde » pas seulement comme « les plus forts du moment » mais surtout au sens chevaleresque : champions au service du monde, équipe de génies au service du monde. Admiration et joie.

La première chose que j’ai vue l’autre jour en ouvrant les yeux après l’anesthésie, ce fut le visage d’une infirmière peint aux couleurs de l’équipe de France. Au service de la vie.

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Le Vélo ivre

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Comme je descendais des Routes impassibles…

Apprenant à faire du vélo sur celui, trop petit, d’un petit voisin, je descendis la ruelle à toute allure, traversai la rue et m’encastrai dans la vitrine du boulanger. La fois suivante j’empruntai le vélo de ma grand-mère, trop grand, et descendant à toute allure la piste dans la forêt, je valdinguai, me retrouvai la pédale enfoncée dans le mollet, avec le muscle qui sortait par le trou et le sang qui giclait par gros jets rythmés (recousue sur deux centimètres par le médecin de campagne, sans anesthésiant et au gros fil, j’en ai encore la cicatrice). Je dus attendre l’adolescence, et mes premiers salaires, pour avoir un vélo à moi. Un mini-vélo, comme c’était alors la mode, sur lequel je montais à l’assaut de la dune à toute allure, et la redescendais encore plus vite, exultant – au plus haut point le jour où je revins de la forêt où j’avais fait pour la première fois l’amour. Moi qui avais tant rêvé de la vie de chevalier errant, je l’avais choisi blanc et appelé Arthur, en hommage à Rimbaud et au roi légendaire. J’allais avec lui jusqu’à la Pointe de Grave, à une bonne dizaine de kilomètres, puis je l’embarquai avec moi dans le bateau, nous traversions l’estuaire et nous reprenions la chevauchée une fois à terre, de l’autre côté.

Quand j’eus des enfants, il y eut un siège derrière mes vélos. Quand Le Seuil me fit un chèque de cinq mille francs pour mon premier roman, je les dépensai aussitôt en achetant un vélo pour chacun de mes fils, et pour moi un Grand Robert, pour rouler dans la vaste langue. Aujourd’hui mon vélo c’est le Vélib, ou les vélos empruntés au gré des déplacements. Ô présente Vigueur ! partenaire de la liberté, le vélo comme l’amour ouvre l’espace, démultiplie le temps, file l’ivresse de la tête et des jambes.

J’ai fait du cheval, aussi, ou de la moto, j’adore, mais le vélo c’est la monture la plus légère et la plus impertinente. O qui montait très haut dans la montagne à VTT maintenant parcourt l’Île de France et au-delà par dizaines de kilomètres avec Madame Terre. Pendant ce temps, comme le plus souvent je marche, avec bonheur aussi, j’aime bien prendre en photo les vélos que je vois dans tous leurs états, leurs repos presque toujours transitoires.

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vélophotos Alina Reyes

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L’invitation au voyage, de Baudelaire, mis en musique par Henri Duparc, chanté par Gérard Souzay ; et Kohei Uchimura ; Simone Biles

12 août : je reposte cette note en y ajoutant la prestation de Simone Biles hier soir aux Jeux Olympiques

entendue en écoutant une émission sur Baudelaire

« Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté »

Madame Terre au Réveil Matin, lieu de départ du premier Tour de France

La leçon tous les ans renouvelée et qui manifeste que la France est vivante, est que le Tour est bien le Tour de France.
Louis Aragon dans le journal Ce Soir, dont il était directeur, le 24 juin 1947, à la veille de la reprise du Tour après la guerre.

madame terre au réveil matin

prise de terre au réveil matin

mise de terre au réveil matin

mme terre réveil matin

mme terre et jn h au matin réveil

Aujourd’hui, en chemin vers chez Alfred Jarry (ce sera la prochaine étape de Madame Terre), O, toujours à vélo depuis Paris, a réalisé notre action poélitique (voir la procédure à l’action précédente au château de Monte Cristo) au joliment nommé Réveil Matin, le café de Montgeron d’où est parti le premier Tour de France, en 1903.

Une occasion de relire son récit du Tour comme on le célèbre sur les bords des routes aux Pyrénées : ici

et de revoir, ah, ces vélocipédistes drôlement moustachus !

Le vainqueur fut Maurice Garin, né italien en 1871, et dont le métier et la petite taille lui vaudront plus tard le surnom de « Petit ramoneur« 

Et ce fut le début d’une longue, grande épopée, pleine d’étoiles :

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« Comme dans l’Odyssée, la course est ici à la fois périple d’épreuves et exploration totale des limites terrestres. Ulysse avait atteint plusieurs fois les portes de la Terre. Le Tour, lui aussi, frôle en plusieurs points le monde inhumain : sur le Ventoux, on a déjà quitté la planète Terre, on voisine là avec des astres inconnus. » Roland Barthes, Mythologies

Eh oui, comme dirait Galilée, « si muove » ! Comme la Terre, comme les roues des vélos, avec ses stars et ses étoiles inconnues, le Tour tourne !

Pourquoi le foot peut nous satisfaire si profondément

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La joie du supporter de foot quand son équipe marque un but s’apparente à celle que nous éprouvons quand nous pouvons enfin percer un bouton devenu mûr et en voir jaillir sa blanche réserve. Disons que ce sont là deux joies en miroir, à la façon du yin et du yang. Deux joies qui nous donnent une satisfaction, une plénitude à la fois sexuelles et philosophiques, en se résumant dans la joie de l’accomplissement. Le bouton percé libère son blanc contenu comme un pénis son sperme, mais en même temps c’est nous qui, en quelque sorte virilement, de nos doigts le perçons. Quant aux joueurs de foot, ils sont bien sûr comme des spermatozoïdes affairés à parvenir au saint des saints, au sacro-saint utérus où ils se qualifieront et assureront leur postérité.

Quand la balle – leur désir -, perçant soudain la défense, pénètre enfin dans la cage ouverte mais relativement étroite, l’extase du spectateur se manifeste par des bonds, des frétillements, des exultations, des cris souvent plus puissants que ceux que lui inspirent les moments les plus forts d’un film pornographique. À noter d’ailleurs que les films pornographiques, pour essayer de donner plus de sensations que n’en peut donner la pornographie, imitent les matchs de foot en cela qu’ils tiennent à montrer les éjaculations, plutôt que de les laisser avoir lieu à l’intérieur des corps, de façon invisible donc.

« Les méfaits du théâtre psychologique venu de Racine nous ont déshabitués de cette action immédiate et violente que le théâtre doit posséder », écrivait Antonin Artaud dans le chapitre « Le théâtre et la cruauté » du Théâtre et son double. Or le football ne « se borne » pas, comme ce théâtre psychologique que dénonçait Artaud, « à nous faire pénétrer dans l’intimité de quelques fantoches. » Le terrain, les joueurs, le ballon, les cages où il tente de pénétrer sont bel et bien matériels. Et l’engouement du public prouve que ce spectacle produit, même si de façon qu’on peut juger grossière, l’office qu’Artaud assignait au théâtre : « il est certain, ajoutait-il, que nous avons besoin avant tout d’un théâtre qui nous réveille nerfs et cœur. »

La propension de certains à ne voir dans le football que jeux du cirque tient de l’aveuglement puritain. Le puritain méprise volontiers les foules, trop charnelles et jouisseuses pour son goût racorni par la phobie. Pour cette raison, il se peut que le puritain soit allergique aussi bien aux manifestations révolutionnaires, aux mouvements sociaux de masse, qu’au football fédérateur de masses. Mais il se peut aussi qu’il compense son puritanisme à l’égard du football, figure d’un plaisir gratuit, « pour rien », par d’autres excitations de groupe jugées « utiles », comme le fait de partir à la guerre la fleur au fusil, pour la patrie, ou d’aller défiler dans la communion scandante et criante, voire mêlée de violences si affinités, pour défendre des droits. Communier pour des idéaux est plus noble, croit le puritain, que communier pour le seul plaisir, comme au foot. Le foot ne vise pas un idéal, il ne donne pas cette satisfaction prétendument élevée à l’esprit avide de vanités. Son but c’est le jeu, et le but du jeu c’est de marquer des buts. Pas avec la main, si habile à former des fantasmes, des images, des représentations de « fantoches », comme dit Artaud, ou des « fantômes », comme disent Kafka ou Guibert, mais avec les pieds, si bas, si humbles, aussi humbles que l’humus qu’ils foulent et parcourent, aussi humble que le corps humain en lui-même, fait d’humus comme l’expriment les mythes, et humide en ses intimités comme là d’où sort la vie, le vivant. Et montrer qu’on peut parvenir avec ce corps, cette condition primitive, à franchir la cage, c’est faire éprouver la satisfaction, la libération que n’obtient pas l’homme kafkaïen, bloqué toute sa vie derrière la porte de la loi par son pervers gardien. C’est, tout simplement, un moment au moins retrouver cet Éden dont deux redoutables chérubins, tels deux gardiens de buts, tiennent paraît-il l’entrée interdite à l’homme depuis sa « chute ».

Le foot nous montre qu’il n’est pas facile, mais pas impossible de nous libérer de la malédiction consécutive au prétendu péché originel. Allons, ne boudons pas notre plaisir. Car il est profond, donc ontologique, et politique. « Pénétré de cette idée, écrit encore Artaud, que la foule pense d’abord avec ses sens (…), le Théâtre de la Cruauté se propose de recourir au spectacle de masses ; de rechercher dans l’agitation de masses importantes, mais jetées l’une contre l’autre et convulsées, un peu de cette poésie qui est dans les fêtes et dans les foules, les jours, aujourd’hui trop rares, où le peuple descend dans la rue. » Si le football, comme jeu du cirque, peut servir les intérêts politiciens des puissants, il suffit de le considérer autrement, de le considérer comme ce qu’il est vraiment : une pensée, comme tout jeu, et une manifestation de vitalité et de vie, pour y trouver une leçon de puissance et d’énergie capable de dépasser et même de renverser les pouvoirs tristes des puissants de ce monde.

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