Pays agité

Raoult délire toujours, Mélenchon délire, Lalanne cogne un journaliste, un type gifle Macron au cri de « Monjoie ! Saint Denis ! », Papacito reprend la mise en scène de Charlie Hebdo (« Le Coran n’arrête pas les balles », transformé en « Le gauchisme est-il pare-balles ? », l’un mettant en scène le meurtre d’un musulman, l’autre celui d’un Insoumis), Zemmour soutient évidemment Papacito, Enthoven trouve Le Pen « tout en finesse » et appelle au moins subliminalement à voter pour elle… Un bon paquet de fachos dans le tas de fous qui s’agitent dans le pays, et dont ceux-là ne sont que le visible de l’iceberg à la dérive.

La santé mentale des Terriens a été éprouvée par la pandémie. Il y a des gens qui ont eu à en souffrir plus que d’autres et il est normal qu’ils s’en trouvent mentalement plus fragilisés ; mais parmi ceux qui n’ont pas eu plus que d’autres à en souffrir, ceux qui manquent d’hygiène de vie sont visiblement particulièrement atteints. Dans les premiers confinements, certains se sont moqué de voir tant de runners soudain dans les rues de la ville, pendant l’heure de sortie autorisée. Mais ils avaient raison de courir. Ou de faire d’autres sports. Faire circuler son sang aide à évacuer les ruminations morbides, les obsessions, les délires paranoïaques, les haines. À condition bien sûr d’agir avant de s’enfermer dans un mental rouillé et verrouillé, que plus rien ne peut libérer. Un pays dont trop de citoyens ont l’esprit déréglé, incapable de se sortir de logiques d’échec et de chemins qui ne mènent nulle part, est un pays en danger.

Mobilisée par ma traduction, je marche moins souvent mais je fais du vélo chaque fois que je dois m’éloigner de quelques kilomètres – vivement qu’il y ait moins de voitures encore à Paris et qu’on puisse y respirer un meilleur air -, je continue le yoga, je reprendrai la gym et la course en fin de semaine ou la semaine prochaine (je viens de recevoir la deuxième dose de vaccin, je préfère éviter de me fatiguer trop rapidement après, comme la dernière fois). Le mal des hommes vient beaucoup de ce qu’ils ne se sentent pas assez vivants. J’ai toujours eu à cœur de me sentir très vivante, ça amusait un ami il y a très longtemps, mais à quoi bon vivre, si c’est pour avoir le corps et l’esprit dans les limbes ? Je suis très vivante et très en paix.

Le nom que j’avais trouvé, Pèlefil, pour traduire Pénélope (comme expliqué ici) ne me satisfaisait pas. J’en ai cherché et trouvé plusieurs autres, et finalement retenu un qui me semble particulièrement pertinent. Jusqu’à nouvel ordre du moins, je le garde. (Ordre de l’esprit sain, ou saint :)

Du sexisme au monde du crime, réflexion du jour

Pour l’instant, en fonction de ce que j’ai expliqué ici, j’ai appelé Pénélope Pèlefil, mais ça changera peut-être. Pénélope, au vers 254 du chant XVIII, dit à un prétendant : εἰ κεῖνός γ᾽ ἐλθὼν τὸν ἐμὸν βίον ἀμφιπολεύοι. Le dernier mot du vers est un verbe, « amphipoleuo », qui signifie servir. Le Bailly donne aussi comme sens « prendre soin de », mais en donnant pour seul exemple ce vers. Le nom « amphipolos », très couramment employé, signifie serviteur. Ce que dit donc Pénélope, c’est : « s’il revenait servir ma vie ». Il y a même un sens religieux à ce verbe, puisqu’il signifie aussi « être prêtre » ou « être prêtresse », dans le sens où le prêtre sert le divin. Littéralement, le verbe signifie « tourner autour ». Comme les planètes tournent autour d’un astre. Bref, on peut voir là le très haut statut qu’Homère confère à « la très sensée Pénélope » – qui vient d’apparaître parmi les prétendants, les subjuguant tous. Tous ne tournent-ils pas inlassablement autour d’elle ? Mais ils ne le font pas « selon le cosmos », c’est-à-dire selon l’ordre juste, c’est pourquoi Homère bâtit son histoire autour de la nécessité de rétablir l’ordre cosmique des choses humaines, en éliminant toutes ces planètes qui usurpent leur place.

Il n’y a pas d’autres sens à ce verbe « amphipoléo ». Eh bien, nos traducteurs sexistes, dont j’ai déjà plusieurs fois évoqué les nombreux abus, trouvent moyen de le traduire quand même autrement. Les plus honnêtes disent « prendre soin de », ce qui est tout de même une formule qui atténue beaucoup le sens du verbe grec. Mais même « prendre soin de », c’est trop d’honneur fait à une femme, pour certains. Ainsi Leconte de Lisle, qui n’en est pas à son premier mauvais coup sexiste, traduit-il : « s’il gouvernait ma vie » ; Dufour et Raison font encore pire, ils traduisent « s’il gouvernait son bien », estimant donc que la vie de Pénélope appartient à son époux, fait partie de ses biens, et qu’il leur faut corriger la pensée d’Homère en disant qu’il doit la gouverner, et non la servir. Bérard dit « veiller sur ma vie », ce qui est moins brutal mais sent fort son paternalisme.

Près de trois millénaires après Homère, les intellectuels sont devenus incapables de comprendre le regard d’Homère sur les femmes. Le christianisme est passé par là, en particulier le catholicisme, qui a gâché l’être des femmes comme il a gâché l’être des enfants. Qui a gâché l’être des hommes, aussi, avec son regard forcément condescendant sur l’être humain, stigmatisé, considéré hiérarchiquement comme né pécheur et surtout pécheresse. Les intellectuels sont devenus trop souvent à l’image de ces vieux hommes qui, dans l’émission Apostrophes, adressaient reproches et conseils condescendants au grand Mohamed Ali, ne supportant pas qu’il se dise le plus grand. Sa réplique est entrée dans l’Histoire.

… vous vous dites, « quel est ce Noir qui ouvre sa grande gueule ? Nous ne lui avons jamais appris à se comporter de la sorte ! Les gens comme ça, nous en avons fait des esclaves. Nous n’avons jamais appris à ces gens-là à être fiers (…) Quel est ce Noir qui subitement se permet d’ouvrir sa grande gueule pour dire qu’il est le plus grand ? » Alors ça, ça vous gêne ! »

Eh bien moi, traduisant Homère, je dis aux hommes, quelle que soit leur couleur, qu’ils ne sont pas plus grands que les femmes, et surtout je dis aux femmes qui ne le savent pas toujours bien qu’elles aussi peuvent être « la plus grande », exceller dans tel ou tel domaine. Au Moyen Âge, en Occident, on a eu ce sentiment de la grandeur des femmes, qu’on retrouve dans la littérature courtoise avec ses chevaliers servants, au service d’une dame. Puis l’avènement de la bourgeoisie a emporté toute cette poésie, les corps sont devenus puants, au sens propre, si on peut dire, et au sens figuré, et bien sûr, les âmes aussi. Le vieux monde n’est pas sorti de cette puanteur et il ne veut pas en sortir, il veut même s’y enfoncer ; le mieux à faire est de le laisser tomber. Comme vient de le faire le cardinal Marx, démissionnant à cause des abus sexuels dans l’église, constatant « un échec institutionnel et systématique ». La récente découverte d’un charnier de centaines d’enfants sans nom dans un pensionnat catholique du Canada s’ajoute à la trop longue liste des crimes de cette institution. Collaborer avec les criminels, que ce soit dans l’église ou ailleurs, c’est participer au crime et renforcer ses moyens de se perpétuer.

Mais le monde du crime, comme toute mafia, refuse par tous ses moyens illégaux et scélérats qu’on le quitte. Cela peut être un combat de nombreuses années, et l’issue en est incertaine. Vous soumettre ou vous tuer, telles sont les seules options du vieux monde criminel. Le plus terrible est de constater combien aisément il trouve des complices, qu’il embrigade au prétexte d’une prétendue bonne cause. Il y a du souci à se faire pour l’humanité.

Des vieux cons

PPDA : 23 femmes l’accusent de viol, d’agression sexuelle ou de harcèlement. Sa défense, rapportée servilement par France Info ? À 73 ans, le bonhomme se croit encore poursuivi par les femmes, se croit follement désirable sans doute puisqu’il s’imagine qu’il les obsède. Il me fait penser à Goebbels qui offrait des médaillons avec son propre portrait aux femmes qu’il convoitait et qui ne voulaient pas de lui, pensant ainsi les séduire enfin. Le même mécanisme que celui que je notais dans la pièce vue hier, où un homme croit parler d’une femme alors qu’il ne dit absolument rien d’elle, ne lui accorde même pas l’humanité d’un nom, et ne voit en fait que lui-même. Une inversion de la réalité associée à une corruption du langage, chez Goebbels comme chez les hommes de télévision et plus généralement les hommes en vue, ceux qui font les singes en pavoisant dans leur gloriole. Je note que la presse rapporte complaisamment l’  « excuse » de PPDA, et qu’elle est beaucoup moins complaisante avec les harceleurs de Mila. Ah mais c’est que ce ne sont que des jeunes « qui ne sont rien », comme dit Macron. N’empêche, les vieux cons n’ont même pas l’excuse de l’âge, ils sont gravement plus cons que les jeunes cons. Notamment ceux qui se croient irrésistibles au point de se croire autorisés à harceler par tous moyens, manipulations et autres mensonges et abus, une femme qui ne cesse de les repousser, s’imaginant qu’ils arriveront ainsi un jour à leurs fins, quand ils auront cent ans peut-être ? Oui, quels cons.

La bête immonde

D’après un sondage, si les élections présidentielles avaient lieu aujourd’hui, Le Pen arriverait en tête au premier tour : voilà « le monde d’après » Macron.

L’extrême-droite est plus que jamais vivace en France et ailleurs. Et hier au théâtre j’ai vu une pièce où, dans la même phrase, étaient prononcés le prénom de Pétain et le nom d’un philosophe nazi. Non, la bête immonde n’est pas morte. Dans la pièce, les seuls personnages en scène sont un père et son fils, et les seuls deux autres personnages évoqués sont un Noir, sans nom ni prénom et d’emblée assassiné, et une femme, sans nom ni prénom et d’emblée morte, et sans aucune existence bien qu’obsessionnellement mentionnée par le père et le fils, et surtout par le père, qui ne parlent en fait que d’eux-mêmes. Non le suprémacisme blanc et le patriarcat ne sont pas morts : ils font partie de la bête.

Une bête qui tantôt se dévoile brutalement – « Nous sommes la bête qui monte, qui monte… », disait Jean-Marie Le Pen – et tantôt s’insinue insidieusement dans une langue contaminée, une vieillesse pas encore morte, une jeunesse abusée par un vieux passé enfoui dans le moi profond, dirait la langue des coachs, et dangereusement viral.

Singeries

Beaucoup de singes ont des positions de pouvoir dans la société parce que beaucoup d’humains se laissent fasciner par la singerie.

La singerie, c’est le bluff, le simili, simili-savoir, simili-grandeur, simili-bonté, simili-intelligence, simili-philosophie, simili-poésie, etc., et même simili-amour, par quoi briller de plus de paillettes que n’en voudraient présenter le vrai savoir, la vraie grandeur, la vraie bonté, la vraie intelligence, etc. C’est ainsi que bien des humains qui disposent, par exemple, d’une vraie intelligence, se laissent séduire, comme les imbéciles, par la singerie, qui flatte leur humilité au double sens où les paillettes du singe, dont ils croient voir quelques reflets sur eux, leur semblent donner un peu de lustre à leur propre talent, jusque là moins préoccupé de briller que de s’exercer honnêtement, et où le singe singe en même temps que la brillance l’humilité, semblant ainsi se faire proche du vrai humble.

Il me semble que les hommes sont particulièrement sensibles à la singerie. Les femmes aussi, mais comme elles sont opprimées depuis la nuit des temps par la singerie des singes mâles, elles la démasquent plus souvent plus aisément. Alors que l’enjeu est autre pour les hommes : les singes étant habiles à monter à l’échelle sociale, leur manifester des signes de soumission ou d’admiration ou simplement de respect est un moyen séculaire aussi pour les hommes de s’assurer dans une société de mâles. Les femmes qui flattent les singes pour grimper à l’échelle doivent donner plus en retour, soit de leur corps, soit de leur service. Les singes mâles s’entraident naturellement, tout en se concurrençant et en se détestant, car c’est la condition de survie de leur système, et c’est en recrutant parmi les hommes et les femmes (en moindre proportion, le système l’exige) de nouveaux singes qu’ils font prospérer ce même système, qui permet d’écarter autant que possible les humaines et les humains de leurs affaires de singes.

Après tout, c’est leur vie de singes. Leur affaire. Pas la mienne. Ni hier, ni aujourd’hui, ni demain.

De la langue, et du Moyen Âge présent et à venir

Les paroles s’envolent, les écrits restent, selon le dicton. Homère, lui, dit souvent qu’il est mal de parler en vain, et distingue ce bavardage du discours apteros, c’est-à-dire « qui ne s’envole pas ». Cette parole-là, tout orale qu’elle soit, reste, s’imprime dans l’esprit de qui la reçoit, et par là, agit.

Est-il vain de parler des discours vains ? En partie, dans le sens où c’est donner de l’importance à la confusion qui règne. Mais nul corps ne peut se dispenser d’évacuer ses déchets, et le corps du Discours, comme le corps social, doit être régulièrement assaini par un travail de rejet des discours vains et faux.

Macron estime maintenant que nous vivons « des temps très moyenâgeux ». Voilà qui est plus qu’approximatif, mais la clarté intellectuelle n’est pas son fort, et comme il est une boussole qui indique toutes les directions en même temps sauf le nord, on pourrait en déduire qu’au contraire nous allons vers des temps médiévaux (et non moyenâgeux). Le fait est que tous les temps sont médiévaux, au sens où médiéval signifie entre deux, époque de transition. Un autre fait est que le partage de l’Histoire en grandes époques à épithètes n’est qu’une convention grossière, remise largement en question par les historiens. Enfin un autre fait à considérer quand on parle aujourd’hui de Moyen Âge est l’extraordinaire engouement des plus ou moins jeunes générations pour une culture inspirée de l’imaginaire médiéval, dans les mangas, les jeux vidéos, le cinéma… sur à peu près toute la planète. Tout le contraire du vieux fantasme d’un sinistre Moyen Âge « moyenâgeux » dont il faudrait sortir.

Les discours de Macron, comme d’une très grande partie des divers discoureurs qui occupent l’espace médiatique, s’envolent parce que, contrairement aux oiseaux, ils ne savent reposer sur rien de concret. Tant que la colombe du Déluge ne peut revenir à l’arche avec un rameau d’olivier, tant qu’elle n’a trouvé nul endroit sur lequel se poser, l’esprit humain est ballotté par les flots, perdu dans le néant, menacé de destruction prochaine. Ce qui perd l’homme et les peuples, c’est la confusion intellectuelle.

L’époque où a vécu Homère (huitième siècle avant notre ère) a souvent été qualifiée de moyen âge de l’Antiquité grecque. Avoir étudié la littérature du Moyen Âge, l’avoir lue en ancien français, m’aide beaucoup, de fait, à comprendre ce qui jusqu’ici est resté incompris, tant dans l’Odyssée que je suis en train de traduire, que dans ce qu’est un Moyen Âge moderne, nullement moyenâgeux, vers lequel nous pourrions aller, pour trouver le monde habitable. Cela passe par une innocence et une libération de la langue.

Détournements d’âmes, chauvinisme et boomerang

« Exhorte-les à arrêter ces folies, en les conseillant gentiment ; ils ne t’obéiront pas, parce que pour eux s’avance le jour fatal. » Homère, Odyssée, XVI, 278-280 (ma traduction)

Macron détourne pour sa promotion les youtubers Mcfly et Carlito. Outre l’indignité politique de l’opération, qui continue à défigurer le fait politique en France, il faut souligner la tristesse qui en résulte pour tous les jeunes qui appréciaient ces youtubers et qui se trouvent maintenant pris dans ce piège tendu par le pouvoir. Beaucoup, trop déçus, ne veulent pas regarder la récupération en question. D’autres regardent et se sentent plus ou moins salis de le faire. Macron fait partie de ces gens qui salissent tout. Ça a commencé avec une campagne électorale pleine de bidonnages, public commandé, applaudissements commandés, etc., ça a continué, dès son élection, avec les insultes aux Français, puis avec la violence criminelle contre les Gilets jaunes, puis tous les actes de division du peuple, comme le discours antiséparatiste qui est en fait, en classique inversion « diabolique », une action de séparatisme, de division pour mieux régner, mieux faire régner le discours de l’extrême-droite, à la fois pour le récupérer et pour se poser en rempart contre lui, le moment venu. Quand on regarde le plan d’action de Joe Biden pour son pays, alors que dans notre pays seules les manœuvres politiciennes, et du plus bas étage, font office de politique et de gouvernance, on se dit qu’il faudra qu’on vire notre micro-pseudo-Trump et qu’on trouve un Biden qui, sans être plus parfait que ne l’est Biden, aura du moins comme lui le courage d’agir, au lieu de remuer du vent.

Je lis que Cyril Hanouna voudrait qu’on destitue le groupe rock italien qui a gagné l’Eurovision au motif qu’on les soupçonne de s’être drogués (en fait le test prouve ce soir qu’ils ne s’étaient pas drogués), et qu’on donne ainsi la première place à la Française, arrivée deuxième. Cette dernière a déclaré qu’ils avaient été élus et que le reste, « qu’ils se droguent ou qu’ils mettent leur culotte à l’envers », ça ne la regardait pas. Merci à elle pour cette réponse au chauvinisme français, une hystérie aux relents nationalistes dans la ligne du discours dominant, discours d’extrême-droite, de gens qui salissent tout. Trump non plus n’a pas accepté de n’être pas l’élu. Qui vole un œuf vole un bœuf, dans l’état d’esprit où est la France de Macron et d’Hanouna, on pourrait bien avoir des problèmes aux prochaines présidentielles. Gare à l’effet boomerang, messieurs.

L’insupportable morgue et domination des journalistes

Corporatisme des journalistes qui n’aiment pas qu’on attaque tel ou tel titre ou journaliste. Les articles bidonnés ou bâclés par certain·e·s de leurs confrères et consœurs, ils ne les voient pas ? Ils les gobent comme le lecteur moyen, qui ne sait pas ? Ils ignorent à ce point leur métier ? Ou bien ils voient, et cela ne leur fait ni chaud ni froid ? Je dis qu’un titre trop accommodant avec le mensonge perd toute crédibilité, même si certains de ses journalistes font un travail correct. Il devient illisible, comme tout ce qui est corrompu à la racine.

Même des journalistes de gauche, ceux qui aiment bien dénoncer les dominations, soutiennent et exercent eux-mêmes une domination sournoise, minable, voire criminelle, à la fois sur leurs lecteurs et sur les gens dont ils parlent. Se permettant si souvent de déformer les propos qu’on leur tient, de déformer des faits, d’affirmer sans avoir enquêté, et même de bidonner des articles, d’inventer ce qu’ils présentent comme vrai, de mentir (raison pour laquelle, les ayant trop pris sur le fait, je n’ouvre plus ni L’Obs ni Libé). J’ai une formation de journaliste et je vois ce qu’ils font, depuis cette formation et aussi depuis ma position de proie potentielle pour les journalistes – combien de fois m’a-t-on prêté des discours que je n’avais pas tenus, combien de fois a-t-on rapporté avec des approximations énormes ce que j’avais dit ou fait, combien de fois m’a-t-on insultée parce qu’on avait la possibilité de le faire et que je n’avais pas la possibilité de répondre, à combien de milliers de gens ont-ils de la même façon nui, combien de fois ai-je vu leur traîtrise, leurs connivences avec tel ou tel pouvoir, leur fausseté, leur propension non à dire les faits mais à promouvoir ou salir telle ou telle personne, tel ou tel événement.

Voilà qui ferait un beau sujet d’étude pour des sociologues. Le journalisme a sa noblesse, s’il est exercé avec honnêteté. La France fait partie des pays, malheureusement, où il est particulièrement corrompu et vendu. En toute impunité. Cela aussi devra changer. Cette domination inique, si largement répandue, elle aussi devra être largement dévoilée, remise en question, mise en accusation, sanctionnée. Afin que puisse continuer à vivre, et vive, un journalisme au service des faits et des citoyens, plutôt qu’au service de tel ou tel notable, de tel ou tel pouvoir.

Palestine, et combat des forces morbides contre les forces de vie

Pourquoi les médias ne parlent-ils jamais des mouvements de gauche de la résistance palestinienne ?, se demande-t-on dans cet article de Oumma.com. Mais déjà, en 2006, cet article dans Le Monde rappelait comment et pourquoi Israël avait favorisé le Hamas.

Le mot apartheid pour désigner le régime israélien n’est plus tabou aux États-Unis, même dans des médias mainstream, détaille cet article de Mondoweiss (en anglais).

Alexandra Schwartzbrod, directrice adjointe de la rédaction de Libération, le journal encore promoteur de violeurs, déclare à la télé que la colonisation est un cancer pour Israël. Discours pernicieux, propageant l’idée d’un Israël toujours victime. C’est pour les Palestiniens que la colonisation est un cancer, comme pour tous les peuples colonisés et sous régime d’apartheid.

Manifester à Paris pour soutenir les Palestiniens, comme cela se fait un peu partout dans le monde, est interdit. Devant la violence coloniale, fermer les yeux – et si besoin avec des grenades lacrymogènes, pour ceux qui les garderaient ouverts. C’est l’exception française. L’exception d’un pays où tant de coincé·e·s ne supportent ni la vue d’une femme voilée, ni la vue d’une femme dévoilée, comme dans ce fait divers où, à Bordeaux, une jeune femme a été frappée par une autre femme, sans que personne ne vienne à son secours, parce qu’elle allaitait son bébé en public. Comme personne ne vient au secours des femmes battues et menacées, malgré les belles paroles de nos sinistres ministres et président. Fait divers emblématique du combat des forces morbides contre les forces de vie, combat qui prend de l’ampleur dans notre pays, et ailleurs dans le monde.

Bella Hadid l’a dit : «Les générations futures regarderont en arrière, incrédules, et se demanderont comment nous avons pu laisser la souffrance des Palestiniens durer si longtemps.»

Je suis la Palestine,
sans fin spoliée, réduite, martyrisée.
Mais nul autre que la vie ne gouverne chez moi.
Et je sais que toujours un jour vient
où tout se retourne.
Que les criminels sont vus pour ce qu’ils sont.
Au ciel – et c’est le plus terrible, dit-on,
mais sur terre aussi.
Il y a bel et bien un jugement des humains
sur les humains.

Palestine

À feu et à sang, encore. J’ai beaucoup écrit pour la Palestine, j’ai passé beaucoup de temps à suivre ce qui s’y passait, je m’en suis beaucoup préoccupée. Aujourd’hui je reste sur ce que j’écrivais ici en 2014 :

Hier à la manifestation j’ai entendu une intervenante déplorer que nul écrivain français ne se soit manifesté pour la Palestine. Bon, ils ont moi, je sais écrire et puissamment, je sais aussi parler de vive voix aux assemblées humaines et les toucher au cœur, je l’ai fait maintes fois. Beaucoup d’entre eux le savent depuis longtemps, mais par compromission avec ceux qui m’empêchent de publier dans les médias mainstream, comme je le faisais avant que mon embarrassante habitude de dire la vérité ne les décide à me bannir, ils ont décidé de me tenir à l’écart aussi. Bien, j’ai fait de mon mieux pour apporter ma contribution, mais je ne souhaite en aucun cas m’imposer, je vais donc retourner cultiver mon jardin.

Que chacun prenne ses responsabilités. On peut toujours, si on veut, aller voir toutes mes notes sur le sujet, ici.

Santé !

Je recevrai une première dose de vaccin la semaine prochaine, c’est très bien mais je trouve que la vaccination devrait être ouverte à tout le monde ; quelqu’un de vacciné, même si ce n’est pas une personne prioritairement à risque, protège tout le monde en étant vacciné. Et il faut penser que les jeunes ont largement le droit de voyager ou de faire d’autres activités pour lesquelles il faudra désormais être vacciné. Voilà plus d’un an qu’ils sont privés de vivre pour protéger les plus âgés, et maintenant ils devraient encore être privés de vivre pendant que les plus âgés, vaccinés, pourraient, eux, retrouver certaines activités ? On manque de doses ; que n’en achète-t-on aux Russes, comme l’a décidé l’Allemagne ? Il faut se procurer tous les vaccins sûrs qu’il est possible de trouver, puisque nous n’en produisons pas. Après un an et demi de pandémie, la logistique et la volonté politique continuent d’être à la traîne, c’est usant pour tout le monde et on ne sait ce que tout cela va générer à l’avenir.

oiseau de paradis,Au yoga ce matin, pour la première fois j’ai réussi à faire la posture de l’oiseau de paradis, qui est une posture de yoga avancé. En fait je ne m’y suis jamais entraînée, mais les deux ou trois fois où je l’ai rencontrée dans un cours et essayé de la faire, quand je me relevais je n’arrivais pas à garder mes mains liées dans mon dos. Mais ce matin, ça a marché. Une vraie joie. La preuve que le yoga quotidien fait doucement progresser le corps jusqu’à le rendre capable même de quelques postures improbables. Cela ressemble à ce qui se passe avec ma traduction. Parfois, soudain, quelque chose de tout nouveau se passe. Et là où j’en suis maintenant, ma traduction pourrait se passer de commentaire, tant elle dit par elle-même. Oui, ce sont des moments de joie indicible – il y a un adjectif grec merveilleux pour dire cela, et intraduisible par un seul mot en français : athesphatos, qui signifie « que les dieux même ne sauraient exprimer, ce dont on ne peut dire la grandeur, la beauté ». Ce que j’ai trouvé de plus grand en traduisant l’Odyssée, et qui se verra avec éclat sans qu’il soit besoin de l’expliquer ni de le commenter (ce que je ferai probablement quand même), je sens que c’est de cet ordre. À la santé d’Homère !

En regardant Le maître du haut château

J’ai commencé à regarder la série The Man in the High Castle, d’après le roman que je n’ai pas lu. Torture, chantage, élimination : les techniques des nazis n’appartiennent pas au passé, et l’uchronie de Philip K. Dick a bien lieu dans un temps, le nôtre, mais de façon cachée, souterraine et, dans les sociétés « avancées » comme la nôtre, en s’en prenant à tout dans un être mais pas au corps, justement afin d’éviter que par sa disparition il ne signale l’existence de ce monde immonde à l’arrière de notre monde. Pas de gaz pour éliminer les personnes qu’on veut éliminer, on les étouffe autrement, tout en les laissant vivre afin que leur vie apparente serve de témoignage contre elles-mêmes, si jamais elles voulaient dénoncer des faits qui seraient alors déclarés faux. Pour les néonazis souterrains, ceux qui n’affichent aucun signe de nazisme, qui ne se savent même pas eux-mêmes nazis, voire qui se croient humanistes et le font croire, un vivant rayé de la société est moins dangereux qu’un vivant qu’on a physiquement tué. Les morts crient, mais on peut empêcher les vivants de parler, ou de parler assez fort pour qu’on les entende. Cependant les vivants seront morts quand même un jour, et le jour viendra où leur cri sera entendu et leurs bourreaux démasqués, et le voile sur leur monde immonde arraché.

Remueurs de queue, serviteurs du pire

En traduisant le passage où les loups ensorcelés par Circé se tiennent autour des hommes comme de gentils toutous et « les flattent en remuant leurs longues queues », je pense à l’édito de Serge Raffy dont j’ai vu quelques passages sur Twitter (je ne vais plus du tout, depuis longtemps, sur le site de l’Obs), édito dans lequel, encore une fois, il tourne énamouré autour de Macron d’une façon telle que, comme dit un twitto, « un tel léchage de bottes, ça ne peut pas se faire en respectant les gestes barrière ». J’avoue, ma comparaison n’est guère scientifique, car d’une part je doute que Serge Raffy ait jamais été un loup, et d’autre part j’ignore tout de la longueur de sa queue, et de sa capacité à la remuer aussi vigoureusement qu’un chien remue la sienne.

Mais d’un autre côté, notre Emmanuel ne tient-il pas d’une Circé, d’une ensorceleuse, pour susciter tant de flagornerie ? Voyez ses mines, entendez ses formules (si vous supportez encore de l’entendre et de le voir), n’essaie-t-il pas constamment de subjuguer les humains ? Sans doute, mais alors il est bien moins doué que Circé, car si ça « marche » encore avec quelques professionnels de la chose comme Raffy et quelques vieux bourgeois, la catégorie dans laquelle il recrute ses fans depuis l’enfance, pour plus de gens sans doute il est plutôt le valet d’antichambre d’une autre sinistre sorcière qui attend à la porte de l’Élysée. Continuez à lui cirer les pompes, JDD et autres Nouvel Obs, vous ne faites que dégoûter encore plus de lui. Et ainsi servir le pire.

Quand je pense que Serge Raffy, en 1998, avait tenu à parler de mon livre Poupée, anale nationale, et à me donner la parole sur mes inquiétudes quant à la montée du Front national. Comment peut-il avoir sombré dans ce macronisme pitoyable ? Lui et ses pareils des médias ont non seulement porté Macron au pouvoir, mais certains continuent à le soutenir après la catastrophe de ses quatre ans au pouvoir ? Voilà comment s’avancent les régimes fascisants, par la démission intellectuelle, la compromission politique, l’aveuglement porté par une vie confortable, tout cela germant sur des choses plus louches encore, plus intimes, plus cachées. Tous ces gens qui chutent et essaient d’entraîner le plus de gens possible dans leur chute.

Il y a toujours des inquisiteurs qui croient pouvoir arriver à leurs fins par la torture.

Tapie, réunions non mixtes, running, travail quotidien…

Dans la rue ces jours-ci à Paris, photo Alina Reyes

Dans la rue ces jours-ci à Paris, photo Alina Reyes

Screenshot_2021-04-05 Le parquet de Paris reprend l'enquête sur le cambriolage du couple TapieMacron appelle Tapie parce qu’il a été cambriolé. Ceux que Tapie a « cambriolés », nous tous les contribuables, personne ne les a appelés. Manquerait plus que le lascar ait monté le larcin pour faire marcher les assurances, avec lui on peut s’attendre à tout.

C’est quoi ce pays où certains veulent faire interdire les associations qui pratiqueraient des réunions non mixtes ? Je suis toujours prudente par rapport aux possibles dérives idéologiques de tout activisme, mais enfin comment peut-on seulement songer à interdire ce genre de réunions ? « La question elle est vite répondue » : on peut y songer quand ce ne sont pas des Blancs qui sont concernés. La non-mixité, il y en a partout, on la pratique partout -associations et autres clubs spécialisés, congrégations religieuses et autres, sans parler de la non-mixité informelle, avec des lieux de pouvoir souvent presque exclusivement masculins et blancs), c’est seulement quand il est question de gens non blancs qu’elle pose problème, aux Blancs évidemment. Comme quoi les antiracistes ont d’excellentes raisons de parler de temps en temps entre personnes touchées par le racisme. Les réunions en non-mixité sont un bon outil d’émancipation pour toutes les catégories sociales qui subissent des discriminations, un outil connu et utilisé depuis au moins la Révolution française. Vouloir les interdire aux personnes racisées est une indignité scandaleuse.

En fait l’actualité n’est qu’un fatras d’indignités. Pourquoi parler de celle-ci ou de celle-là plutôt que de telle ou telle autre ? Parce qu’au fond n’importe laquelle fait l’affaire pour rappeler la folie du monde, la nécessité de la combattre mais aussi de s’en détacher, de ne pas la laisser accaparer notre vie.

Courir est l’un des excellents moyens pour ça. J’ai très peu couru cet hiver (je m’y suis mise seulement à la fin de l’été dernier, alors que je n’avais pas couru depuis le lycée), mais je m’y remets ces jours-ci, avec bonheur. Mon appli de sport m’a proposé de relever le défi de courir 30 km entre le 1er et le 30 avril, je m’y suis mise. Ce vendredi 2 j’ai couru 2,8 km en fractionné, hier dimanche 2,4 km en footing continu . Au début, en août dernier, je tenais à peine 200 mètres d’affilée, puis j’ai couru trois ou quatre fois par mois jusqu’à la fin de l’automne, où je suis arrivée à 1,5 km d’affilée, à mon petit rythme. Maintenant j’ai juste hâte d’y retourner, je sens que je peux de nouveau progresser – pas aujourd’hui quand même, je veille à ne pas me faire mal, et puis je pratique d’autres sports.

J’ai trouvé l’autre jour une toile dans la rue et j’ai le projet de la repeindre, quand je sentirai que j’ai besoin d’une pause dans ma traduction. Pour l’instant le désir de traduire me réveille chaque matin, et comme je me couche tard, du coup je dors souvent peu mais la joie du travail qui avance me tient éveillée. Là je commence le chant X, Ulysse et ses compagnons arrivent chez Éole, roi des vents.

Ulysse, le Cyclope, Poséidon et les #pasdevague

La réaction furieuse du Cyclope quand Ulysse lui dévoile qui il est me rappelle celle de ma mère quand, alors que j’avais sept ans, elle me demanda, de toute sa hauteur, « pour qui tu te prends ? », et que je lui répondis : « pour quelqu’un d’intelligent ». Je crois bien que comme Poséidon, le dieu de la mer, le fit avec Ulysse, elle m’a poursuivie de sa vengeance toute sa vie – mais sans le savoir, elle. Ce n’était pas seulement la revendication de mon intelligence qui l’avait choquée, mais sans doute aussi le fait que j’aie dit « quelqu’un ». Quelqu’un, c’est le contraire de personne. Ma mère n’a pas été la seule à se venger de moi pour la même raison. Toute volonté de domination se sentant, stupidement, menacée par un petit être qui s’affirme, s’acharne à s’en venger.

Symptomatique est ce reproche largement fait à Ulysse de n’être pas parti du pays du Cyclope sans rien dire. Parti sans rien dire, il aurait pu continuer peinard son chemin. C’est ce que font tant de gens, et notamment tant de responsables et de petits chefs, adeptes du #pasdevague et du souci de faire bonne figure. Les sales coups, ils en font, mais planqués, sans rien risquer. Comme le Cyclope dans son antre. Or leur lâcheté ne les préserve pas toujours, et il leur arrive de perdre en fin de compte même ce qui leur était le plus précieux, leur inique et illusoire domination, et avec leur unique œil, l’image qu’ils se faisaient d’eux-mêmes et présentaient d’eux-mêmes.

Je l’ai dit à mes élèves et j’espère qu’ils l’ont bien entendu, qu’ils ne l’ont pas oublié : vous êtes intelligents. Puissent-ils ne pas perdre leur intelligence en se pliant comme tant d’adultes à l’attrait d’une vie d’apparences et de souci du regard des autres. Un jour, immanquablement, les masques tombent, et le visage risque de tomber avec.

Décadence française et relève

Si je vivais aux États-Unis par exemple, je pourrais travailler selon mes capacités dans la société, comme auteure et comme enseignante. En France, si vous n’êtes pas né·e dans la bonne classe sociale, le seul moyen de s’en sortir est de se soumettre et de se corrompre pour pouvoir entrer dans un système de dominants inter-soumis et corrompus. Le système hiérarchique français, le système des premiers de cordée, comme dit Macron, est le contraire d’un système aristocratique : ce ne sont pas les meilleurs qui sont au pouvoir, ce sont les plus médiocres et les plus corrompus. Ces derniers travaillant sans cesse, non pas à quelque bonne et utile œuvre, mais à produire des artefacts pour entretenir l’illusion qu’ils sont, et à éliminer des domaines qu’ils veulent occuper et se réserver, ou du moins à caser et faire taire, les meilleur·e·s, celles et ceux qui travaillent vraiment et honnêtement, de façon créative et capable de faire avancer le pays et le monde en son temps et pour le temps de ses descendant·e·s.

Je ne suis pas décadentiste mais le fait est que toutes les statistiques montrent le recul de notre pays dans le monde, sa perte considérable d’excellence dans à peu près tous les domaines de la science, de l’art, de l’industrie. La faute en est à la médiocrité, à l’aveuglement, à l’égoïsme paralysants de la classe dominante, qui ne se maintient que par l’exclusion de tout ce qui ne marche pas dans ses combines. À ceux-là s’ajoute la lourdeur d’une administration d’autant plus indétrônable que les pouvoirs ont toujours trouvé utile de la trouver à leur botte pour accomplir toutes sortes de sales boulots.

La décadence française, ce n’est pas, comme les identitaires le croient, la perte de valeurs culturelles françaises, par ailleurs fantasmées (voyez les films du vingtième siècle, lisez les romans des siècles précédents : qui a envie de vivre dans cette France-là ?), mais au contraire la constipation d’une classe sociale qui croit devoir retenir ses déchets dans ses entrailles comme un capital placé en banque. La décadence française, c’est le mur sans cesse reconstruit par des classes dominantes auto-enfermées, entre elles et des personnes vivantes en train de réinventer la vie, comme la vie l’exige. C’est l’esprit vieilli contre la jeunesse de l’esprit. C’est l’idée fixe contre la pensée en mouvement. Le déni du réel contre l’accueil et l’analyse du réel. L’insulte permanente au vivant et à la vérité contre le respect du vivant et de la vérité.

Eh bien, mes capacités me restent, comme vos capacités vous restent, même si la société les nie. Continuer de les affirmer, de les mettre en œuvre d’une façon ou d’une autre, c’est aussi garder la meilleure de toutes nos capacités : la capacité à la liberté. Notre liberté que les enfermés dans leurs ghettos de privilégiés jalousent, et qui change à chaque instant le monde, notre monde, contre leur gré et pour notre meilleur commun.

*
en vignette : Mathilde Mauté et Arthur Rimbaud sur un mur de Paris, photo S.G.

Macron et le Cyclope

Pandémie. D’après sa com’, Macron serait si intelligent qu’il serait devenu assez épidémiologiste pour se passer de l’avis des épidémiologistes et gérer tout tout seul. On voit le résultat : plus d’un an après, toujours plus de malades et de morts, toujours des attestations à remplir et des amendes à payer, toujours autant ou plus de gens privés de travail, et maintenant trop peu de vaccins et de plus mauvais résultats que la plupart des autres pays. Bref, toujours plus de preuves que, pour tout le reste comme en politique, masturbation intellectuelle, vanité narcissique et méthode Coué sont non seulement stériles mais potentiellement dévastatrices. Comme dit l’autre, c’est sur vos œuvres que vous serez jugés.

Il faut vraiment être stupide pour croire mieux savoir que ceux qui savent mieux et pouvoir se passer de leur savoir chèrement acquis – c’est la maladie de vanité qui touche les bluffeurs. Ces imbéciles me font penser au Cyclope qui se croit plus fort que tout le monde, « beaucoup plus fort » que Zeus lui-même, comme il le déclare, et qui finit avec son unique œil crevé. Drôlerie du dialogue (que j’ai traduit aujourd’hui) au cours duquel Ulysse, minuscule à côté de la masse de Polyphème, l’appelle « mon brave » en essayant de lui apprendre à bien se comporter. Peine perdue, l’idiot lui répond avec condescendance et va coûter la vie à plusieurs compagnons d’Ulysse avant d’être mis hors d’état de nuire par l’intelligent héros.

L’injure faite à Amanda Gorman

J’ai encore éclaté de rire aujourd’hui en voyant l’un des commentateurs de l’Odyssée se demander ce que pouvait bien signifier tel passage, en précisant que plus d’un savant se le demande. Or c’est ce que j’ai découvert hier ! C’est magnifique et j’en ferai une démonstration absolument irréfutable.

Le problème de ces super-lecteurs que sont les traducteurs, c’est que le plus souvent ils comprennent ce que leur esprit comprend, pas ce que l’esprit de l’auteur comprend et dit. Je ne les critique pas globalement, je m’y inclus et connais les mêmes problèmes ; beaucoup font un excellent travail, mais il est vrai que la distance culturelle et temporelle entre un auteur et son traducteur rend la compréhension plus difficile. Anyway, c’est le job.

Il y a en ce moment une histoire avec la traduction du texte, je ne sais s’il faut dire du poème car cela ressemble plutôt à un juvénile discours politique, qu’Amanda Gorman a lu lors de l’investiture de Joe Biden. En Hollande et en Espagne, des auteurs reconnus ont dû renoncer à publier leur traduction de ce texte, une journaliste ayant décrété qu’il devait être traduit par des jeunes femmes noires, comme Amanda Gorman, au motif qu’elles partageraient la même expérience, prétendument nécessaire pour faire une bonne traduction. Bien entendu c’est ridicule et scandaleux. Le marketing et la politique se sont emparés, avec son accord et sa volonté, de cette jeune poète, et cela ne pouvait mener qu’au désastre. Nous y sommes. Double désastre : la survalorisation d’une auteure pour des motifs complètement étrangers à la poésie ou à la littérature ; et cette récupération politico-sociétale, elle aussi complètement étrangère à la poésie (voire raciste, d’un autre point de vue). Que les activismes connaissent des dénaturations mortifères, c’est banal, archiconnu, vu et revu, par exemple avec les mouvements de libération sexuelle qui naguère aboutirent à la promotion de la pédophilie, dans Libé ou ailleurs.

Cela dit, reste que la traduction est un art comme un autre, qui a ses chefs-d’œuvre et ses barbouillages. Le poème d’Amanda Gorman, à l’écoute, ne m’a pas semblé requérir de grands artistes de la traduction, mais c’est quand même lui faire injure que de prétendre qu’il suffirait, ou serait indispensable, d’avoir en partage avec elle telle expérience de vie pour pouvoir la traduire dignement. Car alors il faudrait décréter aussi que seules les jeunes femmes noires auraient le droit de la lire et de la commenter. Amanda Gorman a le droit, comme n’importe quel auteur, de prétendre à l’universalisme. Si elle ne se désolidarise pas de ce mouvement d’interdit sur son texte – interdit aux non-noires -, elle achève, après s’être déjà tant mise en danger comme auteure en frayant avec les institutions et le marketing, de se séparer complètement de la poésie. En acceptant l’injure qui lui est faite, c’est elle-même, alors, qu’elle injurierait.

Le viol (extrait de « La foire aux serpents », de Harry Crews)

foire aux serpentsAu violeur promu par Libé, à tous les violeurs, à tous les abuseurs, pervers narcissiques, cogneurs de femmes et autres brutes et manipulateurs, qui se trouvent toujours les mêmes excuses : « elle l’a cherché, aussi ; et puis c’est la faute à la société ; moi aussi je me sens mal, je suis une victime ; tout le monde en fait autant de toutes façons ; et puis c’est l’amour, c’est comme ça… mais au final moi, regardez-moi, je suis un esprit supérieur, d’ailleurs y en a qui le croient aussi, même si d’autres affirment que tout ce que je dis est terriblement banal et vicieux. »
À ceux-là et à leur complices, voilà ma réponse, avec ce morceau de littérature : mieux vaudrait pour vous apprendre à bien vous tenir, plutôt que d’attendre qu’on vous l’apprenne de force.
Le shérif de Mystic a pour habitude de faire chanter les femmes qu’il dit « aimer » : soit elles couchent avec lui, soit il les met en prison, tout à fait arbitrairement. Lottie Mae a refusé de se soumettre, elle se retrouve donc en prison. Une façon imagée de dire ce que font tant d’hommes qui détiennent un quelconque pouvoir dans la société.

*

Lorsqu’il entra, son adjoint Luther Peacock était assis au bureau.

— C’est l’heure d’aller manger, Luther.

— Vous voulez que je mange pour combien de temps ?

— Reviens pas avant minuit, Luther. Mange bien, prends tout ton temps.

— Ça tombe bien parce que j’ai les crocs », dit Luther en attrapant son chapeau.

Buddy Matlow traversa la pièce et s’avança jusqu’à une cellule qui se trouvait au bout du couloir. Il s’arrêta sans prendre la peine de regarder ce qu’il y avait à l’intérieur. « Si tu vas raconter à qui que ce soit que je t’aime, je te zigouille, tu le sais. Tu le sais, hein ? »

Lottie Mae ne répondit pas. Elle était assise sur une chaise basse au milieu de la cellule, immobile et calme comme un roc. Il n’y avait qu’une seule cellule dans la grande pièce vide. Le seul détenu, c’était elle. Les deux seules fenêtres étaient fermées. Le visage de Lottie Mae était irisé de sueur, on aurait dit des gouttes d’huile. Buddy Matlow commença à faire les cent pas devant la cellule. On n’entendait que le claquement sourd et répété de sa jambe de bois sur le sol.

— Je dirai rien à personne.

— T’en as parlé à George. T’en as parlé à George qu’en a parlé à Joe Lon, et je suis sûr qu’à l’heure qu’il est, tous les connards de Mystic se foutent de la gueule du vieux Buddy Matlow. Et je vais te dire un truc, juste un truc, si y a quelque chose que Buddy Matlow il aime pas, c’est bien qu’on se foute de sa gueule. Alors ça, il aime pas du tout.

— J’y ai rien dit, au George, se défendit-elle.

— Bon alors qu’est-ce que c’est ? Il est devin, c’est ça ?

— Personne à Mystic qui sait seulement où j’chuis d’abord.

Buddy Matlow s’arrêta de marcher. Il prit les barreaux à pleines mains et posa son regard sur elle. Sa mince robe de coton lui collait au dos, des gouttes de sueur coulaient le long de ses jambes nues.

— Qu’ils sachent ou pas, de toute façon, ça changera rien, dit-il.

Elle descendit du tabouret et vint se planter devant lui « Je vous en prie, msieu Buddy, relâchez-moi…

— Merde à la fin, arrête de m’appeler Monsieur! Est-ce que je t’ai pas dit que je t’aime ?

Elle retourna s’asseoir sur la chaise en marchant à reculons sans le quitter des yeux; tout son corps tremblait, comme transi de froid.

Quand elle eut fini de frissonner, elle murmura d’une voix pleine de rancœur « C’est pas de l’amour que je cause. Tout ça va mal finir. D’ailleurs vous êtes déjà dans le pétrin.»

Buddy Matlow agrippa les barreaux et la transperça du regard. « Moi, dans le pétrin ? Mais mon petit cœur de négresse, depuis le jour de ma naissance chuis dans le pétrin. Et depuis ce jour, j’en suis pas sorti, du pétrin. » Il se frappa la cuisse droite. « Tu vois ça, ça veut dire pétrin. Cette saloperie de jambe de bois égale pétrin. » Il avait hurlé ces mots, mais il baissa soudain d’un ton. « Qu’est-ce que ça peut foutre, j’essaye de pas trop pleurnicher. Chacun sa merde. Regarde, toi. Suffit que tu montres ta tronche noire pour être illico dans le pétrin. Tu crois que je suis pas au courant ? Je sais très bien ce que ça veut dire, d’être nègre. Je pige tout ça. N’empêche qu’il a suffi que je pose les yeux sur ce petit cul bien roulé que t’as là, pour tomber amoureux.

— Cinglé, ce que vous dites, lui lança-t-elle.

— Peut-être que chuis cinglé.

— Feriez aussi bien de me relâcher. Je fais rien de dégoûtant. L’ai pas fait la dernière fois. Le ferai pas cette fois-ci non plus.

— Sauf que maintenant c’est pas pareil.

— Ça sera toujours pareil. Ma mère elle nous a pas élevés pour qu’on fasse rien de dégoûtant.

Buddy Matlow sourit « Sauf que la dernière fois que tu t’étais au violon, c’était pas la fête aux serpents.

— La fête ?

— Serpents, dit-il.

— Serpents ?

— Des crotales.

— Doux Jésus. »

Buddy Matlow alla fouiller dans un coin, derrière un bureau en bois fendillé. Lorsqu’il se releva, il tenait un seau en métal, recouvert de grillage. Il posa le récipient devant la porte de la cellule et le posa par terre.

— Tu sais ce qui y a dans ce seau ?

— Doux Jésus doux Jésus doux Jésus doux Jésus. » Elle murmurait ces mots comme un chant étranglé.

Il renversa le seau du bout de sa jambe de bois, et un crotale épais comme un poing d’homme et long d’un bon mètre roula sur le sol. Il ne sifflait pas, ne relevait la tête non plus. Seuls ses yeux clairs et sans paupières prouvaient qu’il était en vie. Il y avait une boule dans le corps du reptile, un renflement qui ressemblait à une tumeur, à une trentaine de centimètres de la tête.

« T’as rien à craindre, Lottie Mae ma chérie. Y vient juste de becqueter. S’est tapé un rat. »

Il effleura la bosse qui ballonnait le corps du reptile du bout de son pilon. Le crotale redressa la tête, la langue se mit à frémir dans l’air. Mais il ne se releva pas dans la position caractéristique qui précède l’instant où le reptile frappe sa proie, il reposa sa tête au sol.

« Un de nous deux va venir te rejoindre à l’intérieur, le serpent ou moi. C’est toi qui choises ? »

Lottie Mae ne répondit pas. Elle fixait le crotale, incapable de regarder ailleurs. Du bout de sa béquille, Buddy amena la tête du reptile entre les barreaux. Il poussa lentement le serpent dans la cellule.

Elle parla une première fois, mais Buddy ne comprit pas qu’elle venait de dire, alors il lui demanda de répéter, elle obéit, mais il la fit répéter encore une fois.

« J’aime encore mieux vous », dit-elle sans quitter le serpent des yeux. Elle remonta la main jusqu’au bouton du haut de sa robe de coton. « J’aime encore mieux vous.

— C’est-y pas un miracle divin, ce qu’un serpent peut faire pour l’amour ? »

Buddy retourna au bureau chercher la clé. Quand il revint, elle avait enlevé sa robe, elle était allongée sur l’étroite couche, et regardait toujours le serpent. Buddy s’allégea de son flingue et de sa cartouchière, retira la matraque plombée de sa poche arrière, et tout ce temps il ne la quittait pas plus des yeux qu’elle pouvait détacher son regard du serpent. Il se déshabilla entièrement sans ôter sa jambe de bois.

« Sais que t’es mignonne ? » chuchota-t-il avant de se laisser tomber sur elle en grognant, comme s’il venait de recevoir un coup.

Il fît vite et — pour le reste — fut silencieux. Juste son corps lourd se ruant par secousses sur elle. On ne voyait que ses mains et ses genoux relevés dépasser de sous lui, ça et son visage détourné contre son torse, qui regardait, les yeux révulsés, le serpent qui la fixait sans cligner les siens.

« Bon, fit-il enfin, tu peux t’en aller, maintenant. »

Tout en l’observant enfiler à la hâte sa robe légère en coton, il cognait régulièrement son pilon contre le mur du côté du lit.

Comme elle s’éloignait dans le couloir, il lui cria « Et fais en sorte que ça se reproduise pas. »

(…)
(…)
(…)
(…)
(…)

Elle avançait, écoutait et regardait, terrifiée. Le monde était devenu dangereux. Ce qu’elle avait toujours craint était arrivé, bien qu’elle n’ait jamais su ce qu’elle redoutait avant cela.

Les Blancs étaient dangereux, les serpents étaient dangereux, et les deux étaient maintenant dans le même camp, chacun obéissant à l’autre. Elle était certaine d’avoir vu un serpent avec une tête de Blanc dans un fossé herbeux. C’était juste après être sortie de chez elle. Du coup elle en avait immédiatement oublié qu’elle allait chez Big Joe. Elle l’avait vu, long, noir avec ses taches en losange, dans le fossé, avec une tête d’homme blanc. Avec des yeux bleus. Et des yeux les plus bleus qu’un Blanc ait jamais eus. Elle était sûre de l’avoir vu. Elle pensait l’avoir vu. Ce n’était peut-être qu’un rêve ou le souvenir d’un autre temps. Elle le revoyait chaque fois qu’elle fermait les yeux, lové derrière ses paupières, il avait les yeux bleus et il était dangereux.

Elle se rendit sur le terrain de jeu de l’école et ne fut pas étonnée d’y trouver l’idole qu’ils avaient construite. Elle savait bien que ce n’était pas un véritable serpent, qu’il était fait de papier et de colle, plus grand qu’aucun serpent ne serait jamais, mais elle savait aussi pourquoi ils l’avaient construit, et ce qui l’étonnait le plus c’était que personne ne soit agenouillé ou prosterné devant. En fait d’adoration, on entendait plutôt des rires, des gens qui mangeaient et dansaient de façon plutôt malvenue. Mais c’étaient des Blancs, et rien de ce qu’ils faisaient ne pouvait étonner Lottie Mae.

Elle faisait très attention au serpent à tête d’homme, et aux yeux clairs, bleus et ardents. Elle scrutait les fossés et les mauvaises herbes, et même les branches des arbres. On ne savait jamais, il pouvait très bien guetter votre passage, suspendu dans un arbre. S’il avait les yeux bleus, ne pouvait-il avoir d’autre pouvoir ou génie diabolique ?

Lottie Mae regardait et attendait. Elle savait parfaitement ce qui allait se passer. Elle ne pouvait rien empêcher. Elle s’était résignée à prendre le risque, à subir les conséquences du monde et des misères qu’il lui apportait. Cela ne l’empêchait pas d’avoir peur pour autant. Elle marchait, le cœur inondé d’une panique glacée. Mais il n’y avait pas d’autre solution et elle sentait une sorte de quiétude engourdie qui s’enracinait dans ses os.

— Eh la môme, tu veux ça ?

Lottie Mae pivota lentement vers le type qui venait de lui parler. C’était un Blanc au visage buriné par le soleil avec une barbe de plusieurs jours. Sa salopette était enfoncée dans des bottes montantes, et il avait un serpent autour du cou, aussi fin qu’un fouet, couleur terre battue Le serpent aux yeux félins avait la tête dressée, sa langue trépidait et frétillait dans le vide. Le type enleva le serpent de son cou, le reptile s’enroula immédiatement autour de son avant-bras. La tête luisante et lustrée était posée dans sa paume comme une prune. Le type s’approcha d’elle, tout guilleret.

— C’est rien qu’un petit serpent, dit-il. T’as quand même pas la trouille des serpents, dis, fillette ?

Lottie Mae ne broncha pas. Elle était prête. Le serpent savait qu’elle était prête, lui semblait-il. Il s’étirait dans la paume ouverte, mais sans redresser la tête.

— Tu fais des cochoncetés pour une tite pièce, la môme. »

Elle se retourna et prit le chemin de la maison. L’homme ne la suivit pas mais lui cria de revenir voir son serpent. Elle passa devant le podium recouvert de tissu rouge, où la Reine des Crotales serait couronnée. Très joli. Si tout avait été différent, elle aurait aimé être parée elle aussi d’un tissu comme celui-là. Cela lui aurait fait une jolie robe. Ou peut-être une chemise pour Brother Boy. Mais il était inutile d’y penser. Le serpent l’avait vue. Elle avait vu le serpent. Elle était tout à fait prête, maintenant. Inutile de songer à tailler des robes ou des chemises. Inutile de se cacher.

Un homme était assis sur le bord du fossé. Elle l’aperçut tout de suite parce qu’elle ne quittait pas le fossé des yeux, à l’affût du serpent. Mais elle ne put le quitter des yeux, car ses cheveux faisaient penser à des serpents, ses cheveux auraient pu être des serpents, vu comment les touffes blanches se dressaient. C’était un vieillard, et en approchant elle entendit ses paroles, il psalmodiait presque. Elle ne le quittait pas des yeux.

« Les serpents, pas les fils, enroulés autour des os de Tiriel! hurlait-il. Dieu a dit Vous n’en mangerez point et vous n’y toucherez pas, sous peine de mourir. Et le serpent dit à la femme, non tu n’en mourras point. »

Elle s’approcha encore, remonta le foulard en coton de sa mère sous son menton. Le jour déclinait, l’air était plus vif, plus mordant. D’ailleurs, elle ne se souvenait plus pourquoi elle déambulait parmi tous ces Blancs. Il n’y avait pas un seul autre Noir alentour, ni homme ni femme, elle se demandait bien pourquoi elle avait décidé de venir se promener là, alors qu’aucun des siens — ni sa mère, si son père ni aucun de ses oncles — n’avait jamais fréquenté ces fêtes de serpents. Peut-être qu’en s’exposant au dangereux serpent, elle pourrait lui montrer qu’elle n’avait pas peur. Elle savait que les serpents étaient peureux, ses oncles le lui avaient dit. Ils s’enfuyaient. Ils se cachaient. Ils attaquaient par surprise. La crécelle n’était en fait qu’un effort désespéré pour qu’on ne leur marche pas dessus, pour ne pas être confronté à quoi que ce soit, surtout pas à quelque chose qui risquerait de se rebiffer.

Elle arrivait au petit sentier qui traversait un bouquet de pins et conduisait à la maison de sa mère, au moment où elle fut éclaboussée de lumière bleue, d’une lumière qui éclairait les troncs d’arbre et l’herbe sèche marron sur l’accotement de la petite route. Elle ne prit même pas la peine de se retourner. Elle s’immobilisa et ne fit plus un geste. Et même lorsqu’elle entendit le moteur de la voiture et que les phares furent suffisamment proches pour les sentir sur la peau de son visage, elle ne regarda pas. Elle sut avant même d’entendre la voix. Et quelque part, elle sut aussi qu’il avait apporté le serpent qu’elle attendait, ou que peut-être le serpent avait attiré l’homme jusque-là. Cela n’avait pas d’importance. Elle allait devoir affronter le serpent. Elle était l’élue.

« Monte donc, Lot, nom d’un chien, je te cherchais partout », fit Buddy Matlow.

La porte s’ouvrit, et il était là à l’autre bout perché au-dessus de la banquette, qui la dévisageait sous son chapeau de shérif à bord plat.

Elle resta debout à le regarder.

« Monte donc, on va pas y passer la journée !

Elle monta.

— Eh bien, ferme la portière, ma douceur. »

Elle ferma la portière. Buddy Matlow trouva une petite échancrure dégagée dans le rideau de pins en lisière de la route, fit demi-tour, puis repartit dans l’autre sens. Lottie Mae attendait, tendue mais toujours traversée de cette quiétude engourdie qu’elle avait ressentie avant. Elle se préparait, elle savait ce qui lui restait à faire.

« Comment va, Lottie Mae ?

— Ça va, msieu Buddy.

— Nom d’un chien, Lottie Mae, combien de fois je vais te dire de pas m’appeler Msieu ? Combien de fois, hein ?

— Ouimsieu, dit-elle.

— Enfin, c’est pas possible. » Il se contorsionna pour toucher les mains raides qu’elle avait posées sur ses genoux. « M’appelle pas Monsieur. Plus jamais.

— D’accord, dit-elle.

— Je t’ai pas déjà dit que je t’aimais ?

— Si msieu.

— Bordel », fit-il en faisant tourner la Plymouth d’une main pour s’engager dans un petit chemin de terre à presque deux kilomètres au sud de Mystic. « Tu redis ça encore une fois, va falloir que je t’en colle une, merde. C’est la vérité, Lottie Mae. Si y a un truc que je supporte pas, c’est que quelqu’un à qui j’ai dit je t’aime continue à me donner du Msieu à en plus finir. » Il s’interrompit, pris d’une quinte de toux. C’est pas convenab’.

— Je le ferai pu. Sauf si j’oublie. Va être dur de pas oublier.

— Tas parlé du serpent à quelqu’un ?

— Ce que c’était ? fit-elle aussitôt.

Il soupira et roula des yeux jusqu’au rebord de son chapeau. « Lottie Mae, arrête de me causer en petit nèg’, d’accord ?

— Quel serpent c’était ?

— Aie pas peur, dit-il. De toute façon, je te cause pas de serpent. Je parle de moi. De la prison. T’en as parlé à quelqu’un, de ça ?

— J’ai pas causé.

— Bien. C’aurait été un peu crétin, non ? Chérie, tu t’es fait mettre hier soir par un héros du Vite Nam des États Unis d’Amérique, ancien capitaine des Ramblin Wrecks, l’équipe de foot de Georgia Tech. Tiens, tu veux boire un coup ?

Il lui tendit la bouteille.

— Ça me rend malade.

— Mais non, ça ça te rendra pas malade. Vu que ça vient de chez M. Joe Lon. Merde, c’est George qui me l’a vendue. Allez, bois un coup.

— Chuis obligée ? demanda-t-elle sans le regarder.

— Tes obligée. »

Cela ne l’ennuyait pas vraiment de boire un peu de whisky. Sauf si ça la rendait malade. Elle ne voulait pas être barbouillée quand il faudrait affronter le serpent. Son adversaire n’était pas Buddy Matlow. C’était le serpent. Elle lui prit la bouteille des mains. Cela lui brûla un peu la gorge, puis s’écoula dans son ventre en le réchauffant comme les cataplasmes que lui mettait sa mère des fois. Elle en avait déjà vu avant, mais c’était la première fois qu’elle buvait du whisky brun. Les rares fois qu’elle avait goûté du whisky clair ça l’avait immédiatement fait dégobiller. Ce whisky brun, c’était meilleur.

— Ces saloperies de serpents me font déjà tourner en bourrique, dit Buddy Matlow, et faut tenir jusqu’à demain.

— Serpents, pas bon.

— Sacrement vrai. Tous les ans je me dis fini les serpents, et tous les ans je me retrouve dedans quand même. » Il lui lança un regard. «Ça te fait du bien, le whisky ?

— Fait du bien, dit-elle.

— Bon. Faut bien qu’y ait quelqu’un pour empêcher ces abrutis de s’entretuer. Je serais pas là, y se boufferaient tout cru. Même que des fois j’avais beau être là, ils ont bien failli le faire quand même.

— M’étonne pas.

— T’en veux encore ?

— Non. »

Il avala une longue gorgée, puis se pencha sur la banquette, ouvrit la boîte à gants et y rangea la bouteille. Il tâtonna quelques instants puis referma.

« Je te cherchais, ce matin, dit-il. Bon Dieu, t’étais où ? »

Elle lui dit que sa mère avait les misères, qu’elle avait dû préparer à manger pour Big Joe et Beeder.

« Merde, j’y étais moi aussi pour voir son clébard. J’ai dû te louper de peu. Je vais emprunter sur tout ce que je possède dans ce bas monde pour miser sur son cabot Tuffy. » Il éclata de rire. « Possible même que j’hypothèque cette putain de Plymouth. » Puis, sérieusement : « T’as vu sa fille Beeder ?

— Uh huh, acquiesça Lottie Mae. Elle se demandait pourquoi il n’arrêtait pas de se tortiller sur son siège. Il était pire que Little Brother à l’église. Mais elle ne regardait pas. Elle ne voulait pas savoir. Elle regardait droit devant elle dans la nuit tombante.

— Tu te sens bien ? lui demanda-t-il.

Elle ne le regardait toujours pas. Elle s’adressa aux arbres sombres que les phares illuminaient un bref instant « Où c’est qu’on va ?

— T’inquiète.

— Vous m’emmenez où ?

— J’ai pas vu Beeder Mackey depuis… ça fait un bail, maintenant. Au bahut de Mystic, j’étais trois classes au-dessus de Joe Lon — à l’époque, les gens de couleur venaient pas — et lui était deux classes au-dessus de Willard. La vache, ça fait six ans que j’ai pas vu cette petite. Elle est comment, maintenant ?

— Passe son temps devant sa télé. Elle reste dans sa chambre.

— J’avais l’impression qu’elle allait devenir un beau brin de fille. Je me souviens que de ça. »

Ils roulèrent en silence sur un sentier de terre. « Mais ça va, maintenant tu te sens bien, hein ? Là, tu te sens bien ? » demanda-t-il finalement. Comme elle ne répondait pas, il ajouta « Très bien. Ça me gêne pas. Moi non plus j’ai pas envie de causer. Tiens, regarde ce que j’ai là. Regarde donc. Là. Tu vois. »

Sans même regarder, elle sut que c’était pour ça qu’il l’avait recherchée, pour ça qu’il l’avait fait monter dans sa voiture de shérif, qu’il n’y avait rien à faire, qu’il fallait qu’elle regarde. Elle tourna la tête et aperçut un serpent sur ses genoux. Exactement entre ses cuisses, un serpent se dressait nu comme un fil à plomb. Il n’était pas du tout enroulé, mais dressé comme une flèche, le haut du corps étiré. Elle voyait les crochets aussi acérés que de minuscules épées.

C’était le serpent qu’elle attendait, le serpent qu’elle avait attendu depuis ce matin dans la chambre de Beeder.

«Ça te dit rien ? fit-il. Hein, quesse t’en dis ? »

Elle ne répondit pas, mais, en un mouvement qu’elle avait mentalement répété toute la journée, elle se pencha en avant pour atteindre sa cheville où elle avait le coupe-chou fourré dans sa chaussure, et en un seul mouvement fluide lui donna un coup entre les cuisses, se retrouvant avec le serpent dans la main, la tête flasque toujours avec ses crochets effilés dépassant au-dessus de son pouce et index.

Elle le leva en l’air et fut étonnée qu’il ne se débatte pas, qu’il pendouille juste dans sa main, complètement mort, vaincu. Elle leva les yeux sur Buddy Matlow. Il écarquillait les yeux au-dessus du volant de la Plymouth, le visage livide, les lèvres essayant vainement de dire quelque chose. De la main il montrait ses cuisses d’où une fontaine de sang jaillissait en l’air, puis s’écoulait sur ses jambes et s’égouttait sur le plancher de la voiture.

— Tu… tu… me l’as coupée, réussit-il finalement à articuler.

— Je savais que je pouvais. Je le savais que j’y arriverais. »

Elle ouvrit la portière et descendit. Buddy Matlow se tortillait derrière son volant. Il la regarda et émit un drôle de bruit. Pas un mot, juste un bruit. Il ne sentait encore rien, mais la tête s’était instantanément mise à tourner à cause de la terreur et du sang qu’il perdait. Il savait qu’il était en train de mourir. Il savait qu’il aurait dû tenter quelque chose, mais ne savait pas quoi. Lottie Mae se pencha et le regarda à travers la vitre.

— Attends, souffla Buddy Matlow. Attends.

— Fini, maintenant », dit-elle en s’éloignant de la voiture. Sans lambiner, mais sans hâte non plus. Elle venait de faire ce qu’elle avait attendu de faire depuis le début de la journée. Elle se souvint alors où elle devait aller. Sa mère l’avait envoyée chez Big Joe pour s’occuper de mademoiselle Beeder.

Il fallait qu’elle passe devant l’école, et devant le terrain où ils faisaient le football. Elle n’aurait jamais imaginé qu’il puisse y avoir autant de personnes et autant de feux de camp au même endroit et en même temps. Un serpent en posture d’attaque se dressait au milieu de tous ces gens, haut d’une dizaine de mètres dans le ciel qui s’assombrissait. Elle resta à l’orée de la foule dans le crépuscule, elle n’avait pas peur.

Harry Crews, La Foire aux serpents, trad. de l’américain par Nicolas Richard

Libé a gerbé

Barbarin et d’autres ont dû s’expliquer devant la justice pour non-dénonciation de crime. Le torchon Libération ne trouve rien de mieux à faire que de célébrer le 8 mars en publiant la lettre d’un violeur, affichée en une et dans laquelle il excuse son crime, au prétexte de l’expliquer. Libération devrait être poursuivi pour non-dénonciation de crime, et en plus pour apologie de crime, de crime contre l’humanité.
Ce journal n’est plus lu. Sa tactique est la même que celle de Charlie Hebdo quand Val en prit les commandes et fit de l’islamophobie son argument de vente. Libé choisit d’insulter les femmes, c’est moins risqué. Mais tout aussi mal calculé. La sanction sera plus lourde et plus longue que le bénéfice d’un buzz.

Screenshot_2021-03-08 Rokhaya Diallo ( RokhayaDiallo) Twitter

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Académie française : le club des vieux cons incompétents

À écouter jusqu’au bout. Tellement emblématique de l’esprit de notre pays. Que les vieux riches réacs, voire fachos, s’y retrouvent, on le comprend bien. Ce qui m’a plus peinée, c’est de penser à ceux, rares sans doute, qui viennent d’ailleurs, qui viennent de là où payer 35 000 euros le costume pour pouvoir entrer à l’Académie c’est vraiment beaucoup, et qui y vont quand même si on leur fait l’aumône de les y élire, qui vont quand même rejoindre cette bande d’esprits sales, parce qu’ils ne résistent pas à l’attrait des honneurs. Évidemment après ça ils n’auront plus qu’à rester bien aplatis devant les pouvoirs en place. C’est à ça que servent les gens récupérés, à affermir le pouvoir des sales types, des abuseurs en tous genres. C’est de ces complicités passives et actives qu’une société pourrit sur pied. Il y a quand même une bonne nouvelle, c’est que ces prétendus immortels, en habitués de la falsification de la langue, n’arrêtent pas de mourir. Et qu’ils finiront par disparaître complètement de l’Histoire. Qui retiendra, quand l’Académie n’existera plus, qu’elle fut une triste institution.
Le sujet commence à la deuxième minute.

Qui a falsifié Homère ?

En novembre 2000, j’ai donné dans le cadre de l’Université de tous les savoirs une conférence que j’ai intitulée « 2001, l’Odyssée d’Éros. Entre monts et merveilles, répression et régression ». J’y comparais le destin de l’humanité en ce début de vingt-et-unième siècle au voyage d’Ulysse dans un monde comparable à notre univers dit virtuel. Quelques années plus tard, alors que j’avais une relation virtuelle avec Philippe Sollers, je lui parlai de l’Odyssée. Il réagit par l’ironie – c’était sa façon de ne pas accepter que je puisse penser, de se placer très au-dessus tout en me rabaissant comme, je le compris beaucoup plus tard, il l’avait déjà fait à mon insu en embauchant des copains et copines pour dénigrer mon travail dans la presse ou à la radio (notamment pour Au corset qui tue, Quand tu aimes, il faut partir, Lilith, Ma vie douce, La Vérité nue…). Sur le moment j’ai laissé pisser, les vanités de certains bonshommes me faisant plutôt sourire, sans vraiment m’atteindre. Mais aujourd’hui je ne souris plus en songeant que le bonhomme en question pourrait bien se tenir, par l’idée, non seulement derrière Sylvain Tesson et son livre ni fait ni à faire sur Homère, mais aussi derrière cette série d’Arte qui falsifie complètement le sens de l’œuvre du poète, comme je l’ai montré hier.

Il y a très longtemps que je me désintéresse du triste Sollers, n’ayant que trop vu ce qu’il y avait derrière la façade. Mais le soupçon m’étant venu de sa manipulation autour d’Homère, j’ai fait un tour sur Google, voir où il en était. Et j’ai vu qu’il était l’auteur d’un « éloge du porc » dans lequel il dit notamment « demandez donc à ma femme de vous préparer un rôti de porc ». Tellement élégant. Il a vanté le porc au moment de #BalanceTonPorc, déclarant à France Inter (où il disait aussi, tout récemment, qu’il faut se taire sur les affaires privées, même en cas de harcèlement ou d’inceste – décidément cette radio, qui embaucha aussi Sylvain Tesson pour dire n’importe quoi sur Homère, n’est pas dégoûtée) que « la Française a baissé de niveau depuis le XVIIIe siècle ». Se sent-il donc visé comme porc, pour produire cet éloge où se mirer ? Le vieux notable se croit malin en affichant son beaufisme, ajoutant au sexisme le racisme d’une allusion aux religions qui interdisent la consommation de porc parce qu’elle serait, selon lui, érotique (l’érotisme des catholiques, il est vrai, se porte plus sur les enfants, qu’ils prennent pour des rôtis du dimanche – mais chut, il ne faut pas en parler). Quelle intention derrière cet éloge du porc, comme derrière l’affichette apposée en vitrine de tel restaurant de quartier, tout près de la Grande mosquée de Paris : « ici on aime le porc » ? La question elle est vite répondue, comme dit le génie des réseaux.

N’est-ce pas la même intention qui se cache derrière cette série d’Arte qui réussit à faire ce que Circé n’a pu faire : transformer Ulysse en porc ? Plus explicitement : transformer le pieux Ulysse en athée acharné à « libérer » les hommes du divin ? Quels esprits s’agit-il de « libérer » ainsi, en vérité d’endoctriner ? Ceux du grand public, et des collégiens auxquels la série est destinée – les collégiens non-croyants qu’il s’agit de conforter dans leur rejet de la foi et des croyants, et bien sûr les collégiens croyants, et spécialement les collégiens musulmans. La ficelle est très grossière, à l’image du manipulateur. Si ce n’est Sollers, c’est l’un de ses semblables – ils sont légion dans le milieu, où n’ont droit de cité que ceux et celles qui sont comme eux, copains comme cochons. Et trop bêtes pour se rendre compte qu’à vouloir ainsi forcer les esprits, ils ne font que la même politique que ceux qu’ils entendent combattre, les islamistes intégristes, et renforcent les autres dans le rejet de leur idéologie frauduleusement dominante. On n’instaure pas la liberté en minant le pays de pièges, en régnant par le mensonge, le mépris, les coups bas, les falsifications. On n’instaure pas la liberté, on l’invite, et pour cela on nettoie la maison, on débroussaille, on déterre les cadavres intellectuels, on fait place à la lumière, que certains écrivent Lumière – et c’est bien leur droit.