De la Pitié à la Mosquée (ajout)

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lieu d’effroi / le jour vient d’un petit soupirail en hauteur c’est par là qu’on leur passe leur nourriture / assises côte à côte / le corps rivé au mur par des chaînes / des boulets aux pieds / mort lente /

monde confus / univers de cruauté / de charité et de corruption mêlées / où religion / péché / punition / sexe / et fouet / sont présents / latents / partout / où les bourreaux fouettent les fouetteurs / où le bien / le mal / se retournent comme des gants

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Au milieu de descriptions d’horreurs s’étendant sur près de quatre siècles, soudain cet îlot dans le livre de  Mâkhi Xenakis, qui a construit sur les archives son poème, Les folles d’enfer de la Salpêtrière, paru aux éditions Actes Sud en août 2004 (je mets des / où le livre laisse dans le texte des espaces) :

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on est loin du monde arabe / à Bagdad / au Caire / à Fez / au septième siècle / qui leur construit des hôpitaux / et qui pour toute thérapie leur prescrit / de la musique / de la danse / des spectacles / et des récits merveilleux /

on est loin de l’Espagne au quinzième siècle où laïcs et riches commerçants / financent des hôpitaux accueillant les fous de tous les pays / de tous les gouvernements / de tous les cultes / pour une vie en pleine nature / rythmée par les saisons / les moissons / les vendanges / la cueillette des olives / à Valence / Saragosse / Séville / Tolède

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toutes les notes « De la Pitié à la Mosquée » ici

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De la Pitié à la Mosquée. Épilogue

En déambulant dans l’église si particulière, avec ses quatre chapelles et ses quatre nefs distribuées en cercle autour de ce qui fut son chœur, et dans le dédale de l’hôpital, avec l’aimable coopération de Joachim. Il n’était pas prévu qu’il me filme à la fin, ni qu’en faisant ces quelques pas j’arriverais à cet endroit de la Pitié-Salpêtrière que je n’avais encore jamais vu, avec l’inscription Emmaüs. Voilà !

De la Pitié à la Mosquée (12). Oiseaux en cage

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tout à l’heure sur le boulevard, photo Alina Reyes

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« Dès que les portes furent forcées, le 3 septembre 1792, vers les 16 heures, 350 hommes se précipitèrent sur nos prisonnières (…) Durant quarante heures d’horloge, plus de 600 filles, femmes, fillettes, vieillardes, furent possédées, sodomisées ou violées, chacune une ou plusieurs fois, devant 8000 voyeurs accourus de toute la ville. Et, au milieu de cette débauche, le 4 septembre, en fin de journée, des égorgeurs en provenance de Bicêtre assassinèrent 35 femmes dans la cour dite encore aujourd’hui « des massacres » du bâtiment de la Force. » Maximilien Vessier, La Pitié-Salpêtrière, éd APHP.

Les Massacres de Septembre ont fait plus d’un millier de morts à Paris, prisonniers et prisonnières assassinés dans un délire de fureur des révolutionnaires, « boutiquiers, artisans, gardes nationaux, Fédérés, entraînés par la hantise de la trahison », écrit François Furet dans le Dictionnaire critique de la Révolution française, qui précise aussi qu’il n’y eut à l’origine de la tuerie « aucun ordre venu de plus haut ». Et qu’après cet épisode sur lequel on jugea bon de « jeter un voile », « de fait, la Terreur va peu à peu se mettre en place, comme un système répressif organisé d’en haut et institutionnalisé. »

Moins d’un siècle plus tard, le Dr Charcot, issu du peuple, menait la vie d’un grand bourgeois boulevard Saint-Germain, ayant fait fortune en inventant l’hystérie et en exhibant ses malades de la Pitié-Salpêtrière au Tout-Paris et au-delà – Freud y passa un semestre. Il est connu aujourd’hui que ses séances d’  « hypnose » comme les manifestations de ses « hystériques » n’étaient qu’artifices et singeries. En vérité l’exhibition de ces femmes et hommes, de leurs convulsions et de leurs soumissions, n’était que la reprise hypocrite du tour qu’avaient pris ici les Massacres de Septembre, substituant aux violences physiques des violences psychiques collectives sur des personnes emprisonnées, affaiblies, sans défense, dont nous avons vu (ici et )comment s’exerçait la maniaquerie de ces « messieurs » à leur encontre.

Un siècle plus tard encore, et l’hypnose et l’hystérie, une fois inventées faisant leur chemin, règnent via les médias sur leur maître, le peuple, et via la production intellectuelle sur leurs soumis, les héritiers de Charcot, inventeurs de faux en tout genre. « Que le phallus ne se trouve pas là où on l’attend, dit Lacan (au dixième tome de la publication de son Séminaire), là où on l’exige, à savoir sur le plan de la médiation génitale, voilà qui explique que l’angoisse est la vérité de la sexualité, c’est-à-dire ce qui apparaît chaque fois que son flux se retire et montre le sable. La castration est le prix de cette structure, elle se substitue à cette vérité. » Jean Guitton ne dit-il pas que « l’on a toujours l’impression avec Lacan qu’autrui n’est qu’un être, un objet dont on voudrait abuser, et de ne pas le pouvoir librement, là serait l’origine de tous les problèmes psychiques » ?

« Mais en fait, poursuit Lacan, cela est un jeu illusoire. Il n’y a pas de castration parce que, au lieu où elle a à se produire, il n’y a pas d’objet à castrer. Il faudrait pour cela que le phallus fût là. » S’il n’y est pas, où est-il donc ? Sans doute reste-t-il confiné, comme avec Charcot, dans l’habit de ces messieurs, engoncés dans leur obsession sexuelle et trop apeurés à l’idée que pourrait leur être coupé, de par le don de leur corps, leur pouvoir symbolique. Le réel n’est-il pas trop risqué pour ces angoissés de la mort ? « La vie humaine pourrait être définie comme un calcul dans lequel zéro serait irrationnel », a dit Lacan en 1959. Voyez comme la vérité parle, voyez comme malgré lui cet homme parle en fait de lui, tout calcul, zéro phallus, zéro homme, tout faux puisque le zéro irrationnel cela n’existe pas, et tout irrationnel, élaborant des théories irrationnelles auxquelles des générations d’angoissés croiront idolâtriquement, comme à toutes les théories de la non-vie aptes à justifier le choix des existences entre-deux, entre vie et mort, des paroles entre-deux, entre oui et non, des actes entre-deux, entre exhibition et occultation, des engagements entre-deux, entre bien et mal, et de tout entre-deux qui permet, par sa non-franchise, de ne pas assumer sa vie, sa parole, ses actes, et qui sépare l’être de l’être, pour le remplacer par l’artificielle existence et la pseudo-relation du zéro irrationnel.

L’inconscient n’est pas structuré comme un langage car l’inconscient n’est pas. L’inconscient existe comme hypothèse de travail, comme langage fabriqué par et pour une hypothèse de travail, rien de plus. La conscience est, elle seule est, crée et anime le monde. La conscience nous est donnée, nous ne la connaissons pas toute et nous avons à aller vers elle, qui vient vers nous notamment à travers ce que nous appelons inconscient mais qui n’est pas inconscient mais au contraire conscience. Si la physis aime à se cacher, comme disait Héraclite, ce qui nous en est caché ou inconnu n’est pas pour autant une in-physis, une non-physis. La conscience est, la non-conscience n’est pas. Avoir convaincu les hommes qu’ils étaient gouvernés par leur inconscient, c’est les avoir déresponsabilisés, leur avoir ôté le sens de la liberté qui assume, les déshumaniser. Continuer à les pousser à explorer ce qui n’est pas, à les convaincre que la vie est un calcul et un néant, c’est continuer l’œuvre de destruction massive de l’époque industrielle. Il est temps de revenir à l’incarnation.

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De la Pitié à la Mosquée (11) Les musulmans

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hier au Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

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Il y a quelque chose qui ne peut pas se dire, c’est la mort. Qui pourrait témoigner de la mort, sinon un mort ? Or, comment un mort pourrait-il témoigner ? Il ne le peut pas. Ce qui ne peut pas se dire, il faut pourtant le dire. Dire qu’on ne peut pas le dire, d’abord. Et disant cela, l’identifier. Et l’identifiant, commencer à pouvoir le dire. Car seuls les morts enterrent les morts. Les Vivants les arrachent à la mort. Le dernier ennemi vaincu c’est la mort, vaincue par la parole.

Dans Ce qui reste d’Auschwitz Giorgio Agamben expose, en convoquant plusieurs auteurs, que l’exception permet de mieux connaître la règle, et qu’une situation d’exception, comme celle du camp de concentration, permet de distinguer ce qui est humain et ce qui est inhumain. Or, dit Agamben, ici « L’intémoignable porte un nom. Il s’appelle, dans l’argot du camp, der Muselmann, le « musulman ». Et, citant Améry : « Celui qu’on appelait le « musulman » dans le jargon du camp, le détenu qui cessait de lutter et que les camarades laissaient tomber, n’avait plus d’espace dans sa conscience où le bien et le mal, le noble et le vil, le spirituel et le non-spirituel eussent pu s’opposer l’un à l’autre. Ce n’était plus qu’un cadavre ambulant, un assemblage de fonctions physiques dans leurs derniers soubresauts. » Peut-être les appelait-on ainsi à cause de leur attitude de prostration, on ne sait pas exactement. Mais alors que la soumission du musulman à Dieu est volontaire, qu’elle est même un effort de la volonté, soutenu et animé par la foi en ce que la volonté de Dieu est à l’œuvre à chaque instant, les « musulmans » du camp étaient au contraire ceux qui avaient perdu toute volonté et toute foi. Agamben cite en ce sens Kogon : « Leur soumission n’était pas un acte de volonté, mais au contraire une preuve que leur volonté était brisée. Ils acceptaient leur sort parce que toutes leurs forces intérieures étaient paralysées ou déjà détruites. »

Des « musulmans » de cette sorte, c’est-à-dire en vérité des anti-musulmans, on en rencontre bien au-delà d’Auschwitz. Auschwitz les a révélés, le monde continue à les occulter. Ces « musulmans » d’Auschwitz, ce n’était pourtant pas eux, les morts ultimes. Eux, ces cadavres ambulants, n’ont été que le miroir où auraient pu se voir confusément les âmes de leurs bourreaux, si ces derniers avaient été encore vivants, s’ils avaient encore eu des yeux. C’était eux, les antisémites absolus, les anti-musulmans : ceux qui n’avaient plus d’espace dans leur conscience « où le bien et le mal, le noble et le vil, le spirituel et le non-spirituel eussent pu s’opposer l’un à l’autre. » Et c’est encore ainsi. Voici les morts. Invisibles. Enfouis dans les recoins ou replis de la société, ou bien au contraire tout à fait exposés, propres sur eux et pleins d’autorité et de pouvoir. Au camp on appelait musulmans ceux qui étaient le contraire de musulmans mais pouvaient en avoir une apparence – et cela continue d’arriver dans le monde du mensonge, de même que dans ce monde il arrive qu’on appelle humanistes ceux qui sont le contraire d’humanistes mais peuvent en avoir une apparence.

Et voici que la mort, une fois débusquée là où elle est vraiment, dans la déshumanité des destructeurs d’âmes plus que dans celle de leurs victimes, peut tout à fait se dire, même si le monde interdit un tel témoignage, même si le monde est incapable de supporter un tel témoignage et n’a de cesse de vouloir l’effacer, d’une manière ou d’une autre – y compris en effaçant le témoin. Mais ce n’est pas possible.

Poursuivant son chemin (§ 2.4), Agamben note que la situation extrême, en fin de compte, ne fait pas que définir la limite entre ce qui est humain et ce qui ne l’est pas. Elle la dépasse. Parce que l’homme qui ne s’y fait pas se met à errer, encore vivant, dans la mort ; et parce que celui qui s’y fait, précisément, s’y habitue, renversant la situation extrême en situation ordinaire. Et il cite Karl Barth : « D’après ce que l’on observe aujourd’hui, écrivait-il en 1948, on peut dire avec certitude que, même au lendemain du Jugement dernier, si c’était possible, chaque bar ou dancing, chaque bal musette, chaque maison d’édition avide d’abonnements et de publicité, chaque groupuscule fanatique, chaque cercle mondain, chaque cénacle pieux rassemblé autour de l’inévitable tasse de thé et chaque synode chercherait à se reconstituer le mieux possible et à reprendre normalement ses activités, sans en être autrement affecté, comme si de rien n’était. » C’est bien cela, n’est-ce pas ? Seulement, il y a quelque chose qui ne va pas. Si nous devons, avec Agamben, en déduire que la leçon de la situation extrême est « celle de l’immanence absolue, du « tout qui est dans tout » [et que] En ce sens, on peut définir la philosophie comme le monde vu depuis une situation extrême qui est devenue la règle », alors c’est la preuve que la philosophie ne suffit pas. Car alors, on n’en sort pas. De la mort. Quand Agamben ajoute, entre parenthèses, que « selon certains philosophes, le nom de cette situation extrême est Dieu », il ne va pas assez loin. La situation extrême n’est pas Dieu, mais le lieu où notre ultime volonté peut s’exprimer, et ce faisant, rencontrer Dieu. C’est pourquoi il nous faut apprendre à vivre toute situation ordinaire comme ce qu’elle est en vérité, une situation extrême.

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à suivre

De la Pitié à la Mosquée (10). Le déshumain

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le grand puits de Bicêtre

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Avant d’être fous et folles, et internés comme tels, les pauvres furent chômeurs. À partir du XVIIème siècle, toute l’Europe est prise dans des crises économiques qui jettent les ouvriers des manufactures à la rue et font augmenter dramatiquement la pauvreté. Partout des Hôpitaux généraux sont bâtis pour y enfermer les miséreux et en débarrasser les villes  – tandis que parallèlement on les en chasse et on tente de les empêcher d’y rentrer en leur en barrant les accès. La façon de traiter le problème de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants, considérés comme de la « vermine », est toute proche de celle qui se pratique aujourd’hui – que l’on songe au sort fait aux Roms et aux immigrés : fermeture des frontières, reconduites forcées au pays d’origine, détention dans des centres de rétention. Mais leur Enfermement à grande échelle est plus proche encore des univers concentrationnaires soviétiques ou nazis. Sans atteindre l’horreur et la planification meurtrière de ces derniers, les traitements y sont particulièrement dégradants et cruels, la mortalité très élevée, les trafics et les abus courants, notamment sur les enfants.

L’exclusion crée la folie. Au dix-neuvième siècle la Salpêtrière et Bicêtre, de prisons pour pauvres, allaient se transformer en prisons pour folles et pour fous. Si nous prenions des leçons dans l’histoire, nous saurions à quoi nous nous exposons en créant de l’exclusion. Que devient un peuple méprisé ? Les fous y deviennent si nombreux qu’ils ne sont plus enfermables, même si le système pénitentiaire s’est extraordinairement développé dans le monde moderne. La folie change de visage selon les époques, elle crée aujourd’hui des tueurs en série, des terroristes, des désespérés politiques. Et du côté des créateurs d’exclusion, la froide mécanique assassine des grands serviteurs de l’argent.

En 1725, l’architecte Germain Boffrand fut chargé de concevoir un puits pour approvisionner Bicêtre en eau. Foucault dit qu’il s’avéra très vite inutile, mais qu’on continua à le construire, trois ans durant, pour faire travailler les prisonniers. Creusé en 1733, le « grand puits » descend à 58 mètres de profondeur et mesure 5 mètres de large. Deux immenses seaux contenant chacun 270 litres étaient remontés par la force de douze chevaux. À partir de 1781, les chevaux sont remplacés par 72 prisonniers, qui se relaient de cinq heures du matin à huit heures du soir. En 1836, les prisonniers sont remplacés par des fous. Et en 1856, les fous cèdent la place à une machine à vapeur.

Jesenska-M-Nus-Devant-Les-Fantomes-Livre-895441448_MLDe quoi s’agit-il en vérité ? D’évider l’homme de l’homme. De la déshumanisation de l’homme par l’homme. « Nous creusons la fosse de Babel », écrivit Franz Kafka le 12 juin 1923. C’est la dernière page de son Journal. Les phrases immédiatement précédentes étaient : « Qu’est-ce que tu construis ? – Je veux creuser un souterrain. Il faut qu’un progrès ait lieu. Mon poste est trop élevé là-haut. » Il mourut avant de connaître le « progrès » de l’horreur qu’il constatait en marche, mais sa sœur Ottla n’est jamais revenue d’Auschwitz, où elle s’était portée volontaire pour accompagner un convoi d’enfants. Tel est le nulle part où entraînent les chemins de l’homme séparé, désincarné, déconscientisé, quand l’homme moderne se rêve transhumain, surhumain, alors qu’il ne devient que déshumain.

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à suivre

De la Pitié à la Mosquée (9). La peau et les os

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Il ne suffit pas de lire ce qui est arrivé à ces internées de la Pitié-Salpêtrière, l’horreur qui leur a été faite. Il faut en faire l’expérience, au profond de son cœur. Oui, aller au fond, vivre par compassion la déshumanisation que l’homme fait subir à l’homme. Ainsi seulement est-il possible d’être de ceux qui assument, qui assomptionnent l’être humain, avec sa peau et ses os, ses bêtes et ses étoiles. Être à jamais vivant, rendre à jamais vivant tout homme qui, au lieu de fermer les yeux, se laisse élever en levant le regard vers l’œuvre-vie élevée comme le serpent par Moïse dans le désert.

Voyons Georges Hyvernaud, ancien prisonnier de guerre. « Lui seul, dit Raymond Guérin, a su peindre le drame intérieur de l’homme qui sent qu’il cesse d’être un homme. Le seul drame qui compte. Le seul dont on ne se remet pas. Le seul aussi (heureusement, peut-être) dont bien peu de nos compagnons avaient conscience. Car combien y en eut-il, au fond, qui refusèrent d’accepter le fait accompli et l’ignoble secours des artifices ? Combien y en eut-il pour regarder la chose en face, pour l’affronter chaque jour cyniquement ? Pas de massacres, pas d’abjections, pas de calamités infernales comme chez Dwinger, dans le petit monde d’Hyvernaud. Non, mais la pire des déchéances. Celle de l’homme que d’autres hommes ont dépossédé de lui-même. »

Écoutons Hyvernaud, dans son récit La peau et les os (éd. Pocket) :

« L’expérience de la faim, de l’humiliation et de la peur donne aux choses leurs dimensions exactes. On voit clairement que les débats de Péguy avec quelques pions, ça ne compte pas. Ça se passe hors de l’action, hors de la vie. Dans cet univers arbitraire et sans résistance où la pensée scolaire mène ses jeux dérisoires.

(…) Pourtant, il arrive qu’une déchirure se fasse dans cet univers d’apparences où se tiennent les professeurs. Il arrive qu’ils soient mis en présence d’un de ces gestes insolites qui crèvent la toile. Comme cette fois où un petit élève de seconde s’est enfui du collège. On ne s’était jamais douté de rien. Il était si sage, si effacé, si quelconque. Pas fort en mathématiques, disait le professeur de mathématiques. Pas mauvais en anglais, disait le professeur d’anglais. Ce qui s’appelle un élève moyen. Et voilà qu’il avait fait ça. Personne n’y a rien compris. Il est parti un soir, et toute la nuit il a erré on ne sait où dans la campagne. Toute une nuit il a eu pour lui seul toute la nuit et toute la campagne, avec leurs bêtes et leurs étoiles. Et au matin, il s’est jeté dans un étang. Ses livres et ses cahiers étaient bien rangés dans son pupitre. Mais il ne laissait pas une confidence qui éclairât son drame. Pas un des ces pauvres carnets où l’enfance tente de démêler ses chances et ses forces. Pas même la lettre qui commence par : « Quand vous lirez ces lignes, je serai mort. » Il avait effacé ses traces et emporté toutes les clefs. Quand ces choses-là arrivent, on se demande si ça suffisait de corriger soigneusement des versions. Ils sont là, ces ombres de vivants, autour de ce jeune mort si lourd.

(…) Et on ne veut pas d’histoires. Surtout pas d’histoires. Rien de ce qui menacerait notre confort moral. Donc, les yeux fermés, les oreilles bouchées, la mémoire bouchée. Éviter de prendre contact. Éviter de prendre conscience. »

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à suivre

De la Pitié à la Mosquée (8) Baleine blanche

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À partir de 1659, La Pitié est dédiée à l’enfermement des petits garçons, et d’autre part des « femmes de mauvaise vie ». La Salpêtrière « accueille » quant à elle des femmes et des petites filles. En 1684, sous le « roi soleil », y est construite une véritable prison. Chaque année deux mille femmes y sont internées. Parmi ces prisonnières, beaucoup sont mariées de force, et déportées en vue de peupler les colonies du Québec, de la Louisiane et des Antilles.

« Dès les débuts de l’Hôpital Général, des locaux spéciaux avaient été prévus à la Salpêtrière pour les insensées, puis, à la fin du XVIIème siècle, on avait construit les premières « loges » pour les épileptiques et les aliénées. Il s’agissait de cellules fermées par une grille de fer, dotée d’un banc de pierre et munies de chaînes auxquelles on entravait les malades. Celles qui étaient particulièrement violentes et agitées avaient droit à de véritables cachots souterrains où elles étaient enchaînées, souvent toutes nues, et où elles recevaient la visite des rats qui, parfois leur rongeaient les pieds – sans compter les méfaits des gels hivernaux et des inondations de la Seine. » Paul-André Bellier, Revue d’histoire de la pharmacie, vol 80 (1992).

Les détenues étaient rouées de coups et souffraient de malnutrition. Contraintes à des travaux forcés, maltraitées au point que chaque année, sur environ six mille internées, cinq à six cents mouraient à la Salpêtrière, elles étaient cependant, pour leur salut, conduites de force, chaque matin à l’aube, à la messe en l’église Saint-Louis. L’autel se trouvait au centre de la rotonde, chœur visible des quatre chapelles et des quatre nefs où étaient réparties les différentes catégories de personnes internées. Ainsi l’enfermement et la surveillance panoptiques des internées se retrouvaient-ils inexorablement, et indépendamment de la volonté humaine, incarnés par cette disposition où, dans une inversion de la figure éclatait la vérité de la situation : dans l’iniquité et les souffrances faites à ces femmes, dans ce déni de leur humanité, c’était le Christ qu’au nom du Roi et au nom du Christ – plus tard au nom de l’État et de la Science – on torturait et assassinait.

En cet automne 2013, à l’occasion d’un hommage à Charcot, un des vétérans du réseau fera à la Pitié-Salpêtrière une communication intitulée : Faire l’amour avec Dieu. Sur l’autel une femme d’aujourd’hui, enfermée socialement pour son insoumission au système, sera une fois de plus exhibée devant la bonne société de son temps. Cependant la bonne société meurt et le Ressuscité vit.

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à suivre

De la Pitié à la Mosquée (7) Folles d’enfer s’exhibant par procuration

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« Les folles d’enfer de la Salpêtrière », par Mâkhi Xenakis, à Saint-Louis de la Salpêtrière

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Charcot déniche aussi l’hystérie chez des hommes. Il expose divers cas d’hystérie masculine déclenchée par des accidents de chemin de fer. Mais surtout, il la trouve parmi les pauvres, les pauvres d’entre les pauvres.

« Où l’hystérie va-t-elle se nicher ? Je vous l’ai montrée bien souvent dans ces derniers temps dans la classe ouvrière, chez les artisans manuels, et je vous ai dit qu’il fallait la chercher encore sous les haillons chez les déclassés, les mendiants, les vagabonds ; dans les dépôts de mendicité, les pénitenciers, les bagnes peut-être ? Vous verrez qu’un jour, tout compte fait, en raison de l’extension singulière que semble prendre l’hystérie mâle dans les classes inférieures de la société à mesure qu’on apprend à mieux la connaître, on en viendra à poser la question suivante : la névrose hystérique est-elle vraiment, comme on l’a cru, comme on l’a prétendu jusqu’ici, plus fréquente chez la femme que chez l’homme ? »

Comme il l’a fait avec les femmes, il présente ses cas à l’assemblée, les décrivant en leur présence comme s’ils n’étaient que des objets :

« Il a en effet, comme vous voyez, l’air abruti, stupide, renfrogné, féroce même… »

Puis, après un long exposé sur ce cas, présentant le suivant : « Lui aussi est un dégénéré (…) Son intelligence est faible, pour ne pas dire plus ; il n’a jamais pu apprendre à lire ; sa marche est gênée par l’existence de deux pieds-bots congénitaux et on lui voit au cou de nombreuses traces de scrofule. De plus, il bégaye horriblement comme vous aurez dans un instant l’occasion de le constater. (…) avec la permission des autorités compétentes, il vit de la profession de chanteur des rues, dans la banlieue de Paris. Voyez, il porte constamment dans sa poche son pauvre livret de licence, sale, crasseux « à vous tirer des larmes »… »

S’ensuit la triste histoire de la vie du sujet, puis vient le récit de l’auscultation : « La peau du scrotum à gauche est très sensible à la moindre pression ; le testicule correspondant est plus douloureux encore et quand on comprime un peu fortement soit le testicule lui-même, soit les téguments qui le recouvrent, le malade éprouve la sensation de quelque chose qui lui remonte vers la poitrine et vers le cou où il éprouve un sentiment de suffocation… »

Après l’analyse clinique, Charcot conclut en disant : « Messieurs, (…) parmi les agents provocateurs de l’hystérie, à côté des grandes perturbations morales, des traumatismes, des intoxications, etc., il y a lieu de placer la misère, la misère avec toutes ses duretés, toutes ses cruautés. »

Que dire des cruautés et de la misère de ces Messieurs, exhibitionnistes par procuration, trop bien éduqués pour s’exhiber eux-mêmes mais suffisamment pervers pour inventer de le faire faire à d’autres, femmes et hommes hystérisés sur commande pour les bourgeois du tout-Paris qui se pressaient aux mises en scène du neurologue comme ils auraient ouvert leur manteau pour exhiber comme lui et avec lui, non leur pénis mais leur utérus, la femme fantasmatique en eux et qu’il leur fallait partager, entre hommes. Les « folles d’enfer », comme dit Mâkhi Xenakis, n’étaient-ce pas, au moins un peu, ces Messieurs eux-mêmes ?

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à suivre

De la Pitié à la Mosquée (6) Voyeurisme et sadisme

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moulage de la dépouille mortelle de Saartjie Baartman, la « Vénus hottentote »

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Depuis le dix-septième siècle donc, les mendiants, les pauvres, les fous et toutes sortes de marginaux sont raflés en ville et enfermés à l’Hôpital Général. Nous y reviendrons. La Pitié-Salpêtrière est particulièrement chargée d’interner les femmes. Pauvres ou folles, ce sont souvent les mêmes. Que la folie vienne de trop de souffrance, et trop de souffrance de trop d’exclusion, personne ne semble y songer. Au contraire, en enfermant et enchaînant les gens, on ajoute à l’exclusion une exclusion inique et délibérée, qui ne peut qu’aggraver leur état mental. Nous écouterons une prochaine fois Charcot évoquer des cas d’ « hystérie » masculine. Mais entendons-le d’abord raconter, sans se rendre compte de ce qu’il dit et fait, ses séances de torture publique sur des femmes « hystériques ». Et interrogeons-nous : de ces « malades » ou de ces « soignants », de ces pauvres femmes réduites à se réfugier dans des comportements qui sonnent comme autant de refus de la « normalité » du monde, et à se laisser examiner comme quelques décennies plus tôt on avait examiné la « Vénus hottentote », ou de ces beaux messieurs satisfaisant en réunion, sous le couvert de la science, pour la bonne cause, leurs pulsions voyeuristes et sadiques inavouées… de ces êtres en situation de faiblesse ou de ces autres en situation de pouvoir et sans conscience, déshumanisés, déshumanisants, quels sont réellement ceux qui ont perdu la raison ?

« Parmi ces symptômes, expose donc Charcot (Jean Martin Charcot, L’hystérie, éditions L’Harmattan), il en est un qui, en raison du rôle prédominant qu’à mon sens il joue dans la clinique de certaines formes de l’hystérie, me paraît mériter toute votre attention. (…) Je fais allusion à la douleur ovarienne ou ovarique, dont je vous ai dit un mot dans la dernière séance (…) Cette douleur, je vous la ferai pour ainsi dire toucher du doigt, dans un instant ; je vous en ferai reconnaître tous les caractères, en vous présentant cinq malades qui forment la presque totalité des hystériques existant actuellement parmi les 160 malades qui composent la division consacrée dans cet hospice aux femmes atteintes de maladies convulsives, incurables, et réputées exemptes d’aliénation mentale. »

« Tantôt c’est une douleur vive, très vive même : les malades ne peuvent supporter le moindre attouchement (…) elles s’éloignent brusquement, par un mouvement instinctif, du doigt investigateur (…) D’autres fois, la douleur n’est pas spontanément accusée ; il faut la rechercher par la pression (…) cette première exploration montre que le siège de la douleur n’est pas dans la peau ni dans les muscles. Il est par conséquent indispensable de pousser l’investigation plus loin, et, en pénétrant en quelque sorte dans l’abdomen, à l’aide des doigts, on arrive sur le véritable foyer de la douleur. »

S’ensuit une description de « l’exploration profonde de cette région », puis Charcot enchaîne : « C’est à ce moment de l’exploration que l’on provoque surtout la douleur (…) Il ne s’agit pas là d’une douleur banale, car c’est une sensation complexe qui s’accompagne de tout ou partie de l’aura hysterica (…) En somme, Messieurs, nous venons de circonscrire le foyer initial de l’aura, et du même coup, nous avons provoqué des irradiations douloureuses vers l’épigastre (…) compliquées parfois de nausées et de vomissements. Puis, si la pression est continuée, surviennent bientôt des palpitations de cœur avec fréquence extrême du pouls, et enfin se développe au cou la sensation du globe hystérique. (…) d’après ce que j’ai observé, l’énumération ainsi limitée serait incomplète, car une analyse attentive permet de reconnaître, le plus souvent, certains troubles céphaliques qui ne sont évidemment que la continuation de la même série de phénomènes. Tels sont, s’il s’agit, par exemple de la compression de l’ovaire gauche, des sifflements intenses qui occupent l’oreille gauche (…) ; une sensation de coups de marteau frappés sur la région temporale gauche ; puis en dernier lieu une obnubilation de la vue marquée surtout dans l’œil gauche. Les mêmes phénomènes se montreraient sur les parties correspondantes du côté droit, dans les cas où l’exploration porterait, au contraire, sur l’ovaire droit. L’analyse ne peut être poussée plus loin ; car, lorsque les choses en sont à ce point, la conscience s’affecte profondément, et, dans leur trouble, les malades n’ont plus la faculté de décrire ce qu’elles éprouvent. L’attaque convulsive éclate d’ailleurs bientôt, pour peu qu’on insiste. »

Charcot explique ensuite comment mettre fin à la crise de la malade, par une très forte pression du poing sur l’ovaire, l’hystérique étant couchée par terre, jusqu’à ce qu’elle crie que cela lui fait mal, ou au contraire que cela lui fait du bien. Il raconte que des méthodes équivalentes se pratiquaient spontanément sur les convulsionnaires de Saint-Médard. Par exemple « le secours administré à l’aide d’un pesant chenet dont on frappait le ventre à coups redoublés », ou bien « trois, quatre ou même cinq personnes montaient sur le corps de la malade ; – une convulsionnaire appelée par ses coreligionnaires sœur Margot affectionnait plus particulièrement ce mode de secours »… Charcot s’indigne de ce qu’un médecin de l’époque, Hecquet, prétendait que ces secours étaient en fait des pratiques motivées par la lubricité. « Je ne vois pas trop, pour mon compte, ajoute Charcot, ce que la lubricité pouvait avoir à faire avec ces coups de chenet et de pilon administrés avec une extrême violence », ajoutant tout de même « bien que je n’ignore pas ce qu’est capable d’enfanter, dans ce genre, un goût dépravé. »

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à suivre

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