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La postérité spirituelle de Joachim de Flore, par Henri de Lubac. 18) L’ « appel au génie, à l’inspiration »

en Turquie. Photo Alina Reyes

 

« Le Christ « agrandi » et renouvelé de Quinet, c’est « ce Dieu qui se réveille dans les cœurs ». » (t.2, p. 227) La voie de Bro, avec sa hache de glace qui « réveille » les cœurs, n’est-elle pas une expression post-moderne de cette pensée, ce joachimisme égaré dont nous poursuivons l’exploration ? « Sous un autre langage, écrit Lubac, la pensée de Quinet n’est pas autre ici que celle de Michelet. » Et de citer l’Ahasverus de Quinet, où l’Éternité déclare :

« Au Père et au Fils j’ai creusé de ma main une fosse dans une étoile glacée qui roule sans compagne et sans lumière… » (p.232)

Lubac rappelle en note qu’il y a là un souvenir du Discours du Christ mort, de Jean-Paul. J’en donne ce passage, qui notamment par la mention du froissement, résonne aussi avec le livre de Sorokine :

« Alors je vis se lever pour s’enlacer autour de l’univers, le serpent gigantesque de l’éternité. Je vis le cercle se former et se doubler autour du grand Tout. Puis il se plia mille fois autour de la nature, et froissa tous les mondes les uns contre les autres ; et pulvérisant tout, il réduisit bientôt le temple de l’universalité, à n’être plus que l’église d’un cimetière. Tout était étroit, sombre et triste. — Se levant avec lenteur, le marteau d’une cloche immense allait sonner la dernière heure du temps, et la destruction de l’univers… quand je m’éveillai. »

Autre est la pensée d’Adam Mickiewicz, collègue au Collège de France et ami de Michelet et Quinet. « Ce qu’il attend, nous dit Lubac, c’est une « nouvelle explosion du Verbe de Jésus-Christ ». Edmond Fondille le faisait observer dès 1862 : « On a affecté, disait-il, de confondre Mickiewicz avec MM. Michelet et Quinet, … le maître catholique et napoléonien avec les deux professeurs voltairiens et révolutionnaires. La vérité est qu’il n’y eut rien de commun en esprit entre eux » ; alors que ceux-ci parlaient en adversaires de plus en plus virulents de l’Église et de toute foi dogmatique, celui-là « n’a pas un seul moment déserté la croyance dans laquelle il est né ». » (p.237) Et Lubac cite Ladislas, le fils du poète, pour lequel Michelet et Quinet « cherchaient toujours davantage dans la raison humaine les lumières que Mickiewicz ne demanda jamais qu’à l’inspiration chrétienne ». (p.238) Puis Daniel Halévy écrivant, toujours à propos de Mickiewicz :

« … Cette grandeur étrange est manifeste dans les leçons qu’il prononce de 1840 à 1844. On n’y trouve pas trace de cette rhétorique, de cette déclamation – donc de cette insincérité – qui gâtent les écrits de Quinet et de Michelet. Quinet et Michelet prétendaient parler d’inspiration, improviser ; ce n’était pas vrai ; mais Mickievicz, dont ils prenaient exemple, improvisait véritablement. Ses leçons… nous donnent sa parole même, libre, simple et puissante. La littérature de 1848 est gâtée par le faux et l’emphase. En lui, rien de tel… Les fleurs d’un merveilleux folklore se mêlaient sur ses lèvres au feu du messianisme. La puissance slave de souffrir, d’espérer, de transformer la souffrance en espérance, vivait en lui… Les improvisations de Mickiewicz ont la qualité mystérieuse, pressante, des Ballades. C’est une fantaisie, un feu, une beauté : on lit, on est saisi… » (p.246)

« Plus fondamentale, poursuit Lubac, est sa conception même de l’art. « Malheur, dit-il, aux poètes s’ils se bornaient seulement à parler ! C’est alors que la Poésie leur jetterait cette guirlande de fleurs mortes dont ils seraient condamnés à s’amuser pendant toute leur vie. » Il fait partager à son compatriote Krasinski son mépris pour cette pure littérature « qui brille quelque temps comme le ver luisant sur l’herbe de mai, puis s’éteint pour toujours ». Analysant l’œuvre de Pouchkine, il reproche au poète russe d’avoir subi d’abord l’influence des idées reçues dans l’occident, d’après lesquelles le poète est un artiste qui doit chercher seulement la perfection de son œuvre, ce qui est « déifier l’art » ; il le loue d’avoir ensuite reconnu – même s’il n’eut pas le courage de se maintenir à cette hauteur – que pour chanter dignement il faut subir une transformation intérieure et devenir « prophète ». » (p.247)

« Si le messianisme de Mickievicz est « d’abord le sentiment d’une intervention constante des puissances surnaturelles dans ce monde terrestre », Édouard Krakovski se dit tenté de croire qu’un tel sentiment lui vient d’abord « de la conscience qu’il a d’être en certains instants un véritable illuminé » ; avançant en âge, le poète discerne dans ce don « un avertissement de Dieu, un ordre obscur auquel il doit se soumettre et dont il doit déchiffrer complètement le sens ». Ce n’était pas orgueil, mas « sentiment très noble d’une sorte de responsabilité à accepter devant le malheur de sa patrie…, sentiment que le sacrifice est le suprême moyen dont nous disposons pour conformer notre monde visible aux desseins du monde invisible qui le régit… » Il est clair en effet qu’il généralise son cas lorsqu’il dit dans sa leçon du 15 janvier 1843 : « Ce qui commence dans la littérature des derniers temps, c’est cet appel au génie, à l’inspiration, ce que nous avons appelé le messianisme ». « (p.250)

Oui, il vient encore, le temps de la parole libre, ouverte, inspirée, la parole écrite mais aussi orale, spontanée, vivante ! Je la sens pousser en moi, si grand est son désir ! Tout vient et viendra à son heure, j’ai confiance et foi absolument et je vous donne pour finir ce chapitre ces quelques vers d’Adam Mickiewicz :

La glace insensible se crève,

L’ombre des préjugés n’est plus :

Matin de liberté, salut !

Où le soleil sauveur se lève !

 

La postérité spirituelle de Joachim de Flore, par Henri de Lubac. 17) Obscurantisme ?

un malade à la chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière. Photo Alina Reyes

 

Avant de reprendre notre lecture de Sorokine, il est intéressant de poursuivre celle d’Henri de Lubac, qui maintenant aborde Michelet : nous verrons que les deux ne sont pas sans lien, et comment une certaine pulsion destructrice du christianisme perdure sourdement à travers l’histoire.

« De tous les joachimites que nous passons en revue à travers huit siècles, écrit Lubac, Michelet est peut-être le plus ardent, le plus explicite, le plus abondant, le plus original aussi. Il est même le plus constant, car s’il a beaucoup varié dans les applications, il est demeuré fidèle, au long d’une cinquantaine d’années, au schème des trois âges et à l’idée d’un règne de l’Esprit. » (t.2, p.189)

Dans sa préface de 1869 à son Histoire de France, Michelet écrit :
« Je refis la vie de l’Église chrétienne, j’énonçai sans détour la sentence de sa mort prochaine, j’en étais attendri… Conclure que je suis catholique ! quoi de plus insensé ! Le croyant ne dit pas cet office des morts sur un agonisant qu’il croit éternel. » (cité p.192)

« Il est bien vrai que malgré de nombreux retours nostalgiques, dit Lubac, il s’achemine « d’une sympathie diffuse pour certains aspects du christianisme à une hostilité déclarée pour son essence »[Gaulmier]. Après avoir été le libre interprète de Jésus, l’Esprit va de plus en plus devenir son antagoniste. » (p.198)

« Dès 1841, poursuit Lubac, le cours sur la Renaissance avait chanté le triomphe de la vie sur les doctrines de mort [la tradition judéo-chrétienne]. Désormais Michelet répudie ouvertement son histoire du moyen âge, comme trop favorable à cette période obscurantiste. » (p.202)

« Tout cela ne le fait pas renoncer à son mythe de l’Évangile éternel, mais se traduit par une opposition toujours plus accentuée du Fils et de l’Esprit et par la substitution radicale du second au premier. « Combat éternel du Fils et du Saint-Esprit », notait-il dans son Journal le 3 mai 1842. Ce n’est même plus assez dire. Il faut que l’œuvre du Christ soit écrasée, qu’il n’en reste même plus une poignée de cendre, pour que l’Esprit seul triomphe. 5 juillet 1843 : « J’entre dans la Renaissance… Il était grand temps que je prisse nettement parti, contre le parti de la mort ». Reprenons cette émouvante méditation de Michelet sur la mort de son père, le 21 novembre 1846 : « Le monde fera-t-il son chemin en traduisant le christianisme, comme je l’avais cru d’abord, ou bien en le détruisant, comme je le vois aujourd’hui ? Personne n’a fait plus de vœux que moi pour une transformation douce et régulière qui laisserait subsister ce que la forme a d’innocent. Erreur et faiblesse. La vie nouvelle est plus exigeante : il lui faut l’immolation, la mort de ce qui l’a précédée. » (p. 203)

« Idéal de la Renaissance, idéal de notre temps », commente Henri de Lubac : selon Michelet un « miracle, contraire à l’Évangile » du Christ. (p. 209) « De plus en plus, dans le rapport de l’homme à Dieu, il en vint à opposer le principe de la liberté humaine au « fatalisme mystique » dont il faisait de saint Augustin le fondateur et de Luther le sombre héraut moderne, heureusement contredit par Érasme dans « son formidable De liberio arbitrio » ; puis, en généralisant, il attaqua le « fatalisme chrétien » de la grâce, jusqu’à mettre la divinité dans le « libre esprit » de l’homme. » (p. 211)

Michelet, « monsieur Symbole » comme on le surnomma, finit par revenir de son « grand rêve » après la « catastrophe », dit Lubac, de 1870.  Alors « le déroulement du siècle lui paraît se faire en sens inverse de ce qui avait été longtemps son rêve éveillé : « Que vois-je au fond ? horreur : trois millions de morts pour commencer, de plus, 1815, 1870… Cette histoire toute matérielle pourrait se dire en trois mots : Socialisme, Militarisme et Industrialisme, trois choses qui s’engendrent et s’entredétruisent l’une l’autre… La concentration des sciences… amènera-t-elle à l’idée-mère d’où viendra l’univers nouveau ? Il n’y paraît pas jusqu’ici. » L’homme devient majeur, et cependant l’usine et la caserne ramènent la fatalité. Une dernière parole d’espoir aveugle ne remédie point à la tristesse du grand rêve éteint. » (p. 213)

 

La postérité spirituelle de Joachim de Flore, par Henri de Lubac. 16) La démangeaison

un village français. Photo Alina Reyes

 

On peut crier, en se grattant furieusement une furieuse démangeaison. Crier de quoi ? De rage d’assouvir son désir de réduire la démangeaison tout en éprouvant son feu. C’est ainsi que crient les personnages de Sade, enchaînés à leurs scénarios morbides et complexes, quand ils grattent via leurs sexes leurs cerveaux torturés, à si grand peine en quête de jouissance. Croyant que le grattage est l’horizon indépassable du plaisir. C’est ainsi qu’on vend aux gens des tickets de loterie et tout autre excitant à disposition dans les supermarchés, boutiques et médias. C’est ainsi que des piqûres de moustique déclenchent chez eux de nerveuses envies de « paradis ». C’est aussi ce qui se passe avec la politique, en particulier pendant les périodes d’élections, et de crise. Tout le monde se met à se gratter, voici Français le temps que vous aimez tant, le temps de la grande partouze de grattage !

En ce dix-neuvième siècle où nous sommes arrivés depuis quelque temps en suivant l’ouvrage de Lubac, nous retrouvons cet état d’esprit dans ce qui reste de l’héritage fort déformé de Joachim, à travers des oeuvres où se combinent lourdement fatras spirituel et idéologies politiques. Ce dix-neuvième siècle qui n’en finit pas de ne pas finir, dirait Muray – voyez ce qu’écrivait George Sand – sans distance critique hélas -, citée par Lubac :

« Comment s’appelle la religion ? Elle s’appelle République. Quelle est sa formule ? Liberté, Égalité, Fraternité. Quelle est sa doctrine ? L’Évangile, dégagé des surcharges et des ratures du moyen âge… Quels sont ses prêtres ? Nous le sommes tous. » (t.2, p.185)

C’est dans Consuelo, mais n’est-ce pas un discours de ce début de vingt-et-unième siècle ? Un « progressisme » de cent cinquante ans au moins… Pour cela Satan, « cette mystérieuse allégorie », doit être réhabilité. « Loin d’être l’adversaire du Christ », dit Lubac commentant et citant toujours Sand, « il mène la révélation du Christ à son terme, en luttant contre toutes les forces qui l’obscurcissent et l’empêchent de s’épanouir. C’est lui qui de siècle en siècle déroule la chaîne de l’hérésie, la chaîne unique des « saintes hérésies ». Il est « l’esprit de contestation et de liberté qui permet à l’humanité d’avancer ». Il n’est donc pas « l’ennemi du genre humain, mais au contraire son protecteur et son patron ». En un sens, il est supérieur au Christ ; en un autre sens, il n’est pourtant qu’un avec lui. » (p.183)

Dans Spiridion, voici le passage où « les vengeurs terribles », raconte Lubac,  « entrent dans l’église. Bientôt un groupe de soldats ivres force la porte, ils pillent les autels, brisent un crucifix, le foulent aux pieds en chantant ; ils tuent Alexis [le moine], qui a toutefois le temps de dire à son disciple : « Mon fils, ceci est l’oeuvre de la Providence, et la mission de nos bourreaux est sacrée, bien qu’ils ne la comprennent pas encore… C’est au nom du sans-culotte Jésus qu’ils profanent le sanctuaire… Ceci est le commencement du règne de l’Évangile éternel prophétisé par nos pères… » Sur quoi il expire. » (p.171)

Il expire dans sa jouissance morbide et abortive comme dans une sadique petite mort. Car « cette société » dont ils rêvent, comme dit Lubac « les suscitant toujours à nouveau », veut « les faire à chaque fois jouir de ses nouveaux progrès, travailler encore à des progrès nouveaux. » Jouir de chimères en vérité, et de fait ne jamais jouir, confondre jouir et courir après l’impossible assouvissement dans la démangeaison toujours répétée, le mal toujours recommencé, seul véritable objet du « progrès », laissant toujours plus amer et plus insatisfait.

Si les croyants mettaient davantage de passion à parler de Dieu et à le chercher qu’à discuter et s’échauffer de politique, ils seraient en voie de devenir vraiment libres et de répandre la liberté, au lieu de s’aliéner toujours et encore. L’un des inspirateurs de George Sand, après Lammenais dont nous avons déjà parlé, fut Pierre Leroux, qui écrivait :

« Si Jésus est l’Humanité, c’est l’Humanité qui nous sauve, ce n’est pas Jésus. » (p.143) Et : « nous ne sommes plus les fils de Jésus ni de Moïse », mais « les fils de l’Humanité ». (p.146) « Les chrétiens, pendant dix-huit siècles, écrit aussi Leroux, ont marché vers la vie future au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. La Philosophie, expliquant leur formule, nous apprendra à marcher vers l’avenir au nom de la Réalité, de l’Idéal et de l’Amour. » (p.147) Nous voici donc désincarnés, pour la satisfaction des démangés. Fils d’anonymes et anonymes nous-mêmes, débarrassés de vis-à-vis, l’autre devenant maltraitable à souhait pour la bonne cause, cette Humanité pour laquelle, nous l’avons vu, le diable se dévoue. Encore quelques mots de Pierre Leroux ? « Puissante théorie du Progrès, souffle divin de la Perfectibilité, c’est toi qui triomphes ! Les hommes ne sont rien devant toi… » (p.146) Mosquitoes, disait un très grand écrivain…