Une lecture du Coran par Alina Reyes, en PDF

Je parlais la dernière fois de la beauté intérieure du corps. Le Coran est à mes yeux le livre de la beauté intérieure de l’esprit. L’une et l’autre beauté, beautés cosmiques, formant la même terra incognita. J’ai juste abordé ses rivages, et ce que j’en ai vu, tel Dévor en son voyage, est déjà fabuleux.

Ce livre fait partie de mon ouvrage Une Chasse spirituelle, dans lequel, à mes lectures de littérature profane, j’ai ajouté mes lectures de textes sacrés (Bible, Coran). J’ai déjà publié dans ma petite bibliothèque gratuite ma traduction de larges passages de la Bible hébraïque, et j’aurais aimé faire l’équivalent pour le Coran, mais ayant moins étudié l’arabe, je n’en ai traduit que quelques versets. Ici il s’agit donc d’une exégèse personnelle du Noble Livre. Une lecture aussi libre que possible, c’est exactement ce dont le Coran a besoin  – comme tous les autres textes religieux ou spirituels, mais la question est particulièrement sensible en ce moment pour le livre des musulmans : de regards libres. Comme je l’ai fait pour la Bible (à voir aussi dans Une Chasse spirituelle), ma lecture est libre mais non pas profane. Parce que j’estime qu’un texte de spiritualité ne peut être lu du même point de vue « humain, trop humain » qu’un roman ou un essai sans y perdre dangereusement son sens, ses sens – comme cela se produit constamment, tant de la part des contempteurs bornés de ce livre que de ceux qui s’en réclament, trop souvent par tradition, sans réelle réflexion, ou pour le pire. Rimbaud disait qu’il fallait se faire voyant. Je dirais qu’il faut aussi savoir se faire croyant, ce qui ne signifie ni devenir crédule ni remplacer la raison par la croyance, ni même croire quoi que ce soit, mais connaître, et pour cela adopter le point de vue de ce qui est plus grand que soi, pour pouvoir envisager les choses de la foi.

Le Coran est sans doute le livre le plus fascinant que j’aie jamais lu. La lecture que j’en ai faite, ou le début de lecture que j’en ai faite, n’est qu’une esquisse de ce qui pourrait y être découvert. Peut-être la reprendrai-je plus tard pour aller plus avant, ou peut-être d’autres poursuivront-ils dans cette voie particulière. Bien entendu la lecture du Coran a déjà inspiré d’immenses penseurs, notamment parmi les soufis, qu’il faut toujours lire. Humblement parmi eux, j’ai pour seul mérite ma sincérité, mon enthousiasme, mon étrangeté culturelle, et, toujours, ma liberté. Que le commencement de travail que j’ai fourni ici soit un commencement pour d’autres, que ce livre dont nous n’avons pas de lecture plus avancée que n’est avancé dans la vie un nouveau-né, puisse revenir à la lumière et à la paix, tel est mon simple vœu d’amoureuse des textes et de la vie.

Voici donc Ma lecture du Coran

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Bibliothèque numérique gratuite

Petite bibliothèque grandira. Mais sa grandeur se trouve d’abord dans la qualité des titres proposés. Voici, dans le registre de mes actions poélitiques, les premiers textes libres de droits que je peux offrir, par ordre alphabétique de noms d’auteurs – ou de titres, quand il n’y a pas d’auteur.

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BIBLE (passages de la Genèse, de l’Exode… traduits par Alina Reyes)

HOMÈRE, Dévoraison, traduction intégrale de « l’Odyssée » par Alina Reyes

PARMÉNIDE, Poème (« Autour de la nature »), trad. A.Reyes

POE, Edgar Allan : La chute de la maison Usher, trad. Alina Reyes

POE, Edgar Allan, Le Corbeau, deux trad. d’A.Reyes

REYES Alina, Une chasse spirituelle, Voyage dans des littératures profanes et sacrées, de la Préhistoire à nos jours, essai

REYES Alina, La Dameuse, nouvelle

REYES Alina, Journal d’une prof

REYES Alina, Nus devant les fantômes, Franz Kafka et Milena Jesenska, roman

RIMBAUD, Arthur, Rapport sur l’Ogadine

SCHWOB Marcel, « La mort d’Odjigh », nouvelle

à suivre

– et ailleurs :

GROTHENDIECK Alexandre, Récoltes et semailles ; et La clef des songes

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Récupération : la chair, les os, les fringues et l’art

Encore deux bonnes heures à la salle aujourd’hui. Je m’y sens tellement bien. Je commence toujours par le tapis de course, qui demande le plus d’effort, puis je travaille sur deux ou trois autres machines, puis à la fin gainage et yoga. La sensation merveilleuse de légèreté en sortant, elle est fondée sur quelque chose de réel, le fait d’avoir bien éliminé. Ce qui était à éliminer dans le corps, et ce qui était à éliminer dans la tête. J’ai le choix entre plusieurs salles, je peux en changer, mais celle où je me suis inscrite au départ occupe les locaux précédemment occupés par une maison d’édition – qui me refusa un manuscrit. Tout un symbole, et même plus d’un. Les machines de sport occupent très avantageusement, à mon sens, le lieu : voilà de la belle et bonne récup.

Ce matin j’ai commandé un jeans et une jupe sur un site de vente en seconde main. Presque tous mes vêtements sont des vêtements de seconde main, soit achetés en friperie, soit trouvés (quelqu’un qui les dépose quelque part pour les donner à qui veut), soit donc achetés en ligne ; ou bien des vêtements que j’ai depuis très longtemps, parfois depuis vingt ans, et qui sont toujours en bon état – c’est l’avantage de garder les mêmes mensurations au fil des ans, en vieillissant pas besoin d’acheter du vintage. Je fais toujours du 36, même si j’ai porté aussi, jadis, du 34 (je suis petite) que je ne peux plus porter ; ceux qui étaient en 36 continuent d’aller. La preuve que j’ai gagné en force, et non en gras, c’est que certains bracelets que je mettais me serrent maintenant trop au poignet, là où il n’y a pas du tout de gras. Et puis les muscles je les sens très bien ; pour les os et les articulations ça ne se voit pas mais je pense que ça s’est amélioré aussi, à la fois grâce à l’entraînement qui leur apporte renouveau et vitalité, et grâce à la musculation qui les soulage et les protège. Je me récupère moi-même. La recette du bonheur est bien simple.

J’aime beaucoup le fait de porter des vêtements récupérés, non seulement parce que c’est plus écologique, mais aussi parce que c’est plus original et, souvent, plus élégant que d’être fringué de neuf. Les dandys n’aiment pas porter du neuf, ou bien ils font en sorte qu’il n’ait pas l’air d’être porté pour la première fois. Et puis on peut aussi faire des associations plus inventives avec des vêtements trouvés çà et là, comme on peut lire des livres plus originaux en se fournissant çà et là chez les bouquinistes, dans les bibliothèques, les boîtes à livres… La mode, il faut l’inventer et non la suivre. Comme le reste. La circulation des vêtements déjà portés, comme celle des livres déjà lus, a la grâce de l’amour, de l’échange, de l’humain.

S me dit que des amis, de jeunes intellectuels, qui ont vu Illusions perdues, lui ont dit que le film était habile mais plutôt foutage de gueule par rapport au roman (voir ce que j’en disais hier). La récup d’œuvres (dont la traduction fait partie), en art, est aussi un art. À pratiquer avec élégance. Le manque d’élégance, c’est de transformer une œuvre ancienne en œuvre clinquante, flambant neuf. Si l’on habille de neuf une œuvre qu’on a décharnée et désossée, au premier coup d’œil ça peut en jeter, mais au deuxième on voit tout s’effondrer. Ne reste plus que le commerce. Préférons la chair, le vivant, l’humain.

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Transe et autres états de conscience

Un article intéressant dans Le Monde – je ne suis pas abonnée mais je l’ai emprunté. En fait, comme dans tous ces articles plus ou moins scientifiques, on n’y apprend rien du tout, mais l’intéressant, c’est son sujet : la transe.

Mesdames et messieurs, roulement de tambour : les Occidentaux découvrent la transe ! L’université Paris-VIII propose, à partir du 22 novembre, des cours d’introduction aux « transes et états de conscience modifiés » destinés aux professionnels de santé, annonce le journal. La science commence à étudier les états de conscience dits modifiés, c’est très bien. Les études sur la méditation ont déjà permis de repérer les changements que la pratique opérait dans le cerveau. Pour mieux étudier la transe, une « transeuse » française (un peu caricaturale, avec sa façon de se transformer en loup) a appris déjà à un tas d’autres gens à entrer en transe. Quelque chose que presque tout le monde sait faire dans d’autres sociétés que la nôtre. Ou certains parmi nous, à l’écart de notre société. Personnellement je pratique la transe et la méditation, entre autres, depuis l’enfance, sans à l’époque les avoir nommés ainsi. C’est ainsi que j’ai beaucoup appris. À l’adolescence, j’ai exploré beaucoup d’autres états de conscience, dont le rêve conscient pendant le sommeil et l’autohypnose. Et je suis sûre que beaucoup d’autres enfants, voire tous les enfants, ont pratiqué ou pratiquent ces états, très naturellement. En fait tout ce qui est vivant pratique ces états de conscience. C’est par la richesse de nos états de conscience que nous devenons plus grands, infiniment plus grands que nous-mêmes ; que nous sommes et devenons infiniment.

Mais la société occidentale moderne, telle que dépeinte dans les Illusions perdues dont je parlais précédemment, s’est complètement coupée des pouvoirs de l’esprit, donc rabougrie humainement, mentalement et physiquement. Certaines sociétés plus traditionnelles, qui connaissent ces états d’esprit, n’en usent pourtant pas au mieux. La preuve en est qu’elles connaissent toujours des iniquités et d’autres troubles graves. Alors qu’une connaissance et une pratique plus accomplies de la conscience dans tous ses états donne une paix royale. Du moins si l’on ne sépare pas la transe, la méditation, les divers états de conscience, de la conscience dans toute son acception, y compris morale. Étudier scientifiquement les états de conscience, c’est très bien, mais attention à ne pas les instrumentaliser.

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Vivre

Tout de suite à cette entrée de l’hôpital Cochin, un bâtiment sur lequel est écrit « Chambre mortuaire ».
Plus loin, dans l’une des chambres doubles d’un autre bâtiment, sur l’un des lits un vieil homme très maigre, raide, bouche ouverte, aussi immobile qu’un mort quoique encore vivant.
Près de l’autre lit, un jeune homme torse nu, athlétique, en pleine splendeur malgré le pansement qui lui barre l’épaule, sortant juste de la salle de réveil après une opération réparant une blessure de sport, va et vient, frais et vigoureux comme un lion en pleine forme.

Ce qui importe c’est de vivre, tant qu’on est vivant. Disant cela j’enfonce une porte ouverte, mais ce sont justement les portes par lesquelles il faut passer. Aux morts conviennent les portes fermées, et laisser derrière elles les morts, sans chercher à passer par elles, est ce qui convient aux vivants. Chaque porte fermée que nous essayons d’ouvrir nous ôte de la vie. La seule porte qui vaille, oui, elle est ouverte, et il ne tient qu’à nous de la franchir, jour après jour.

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Réflexion sur les arts de la récupération. Et deux tableaux « récupérés »

Peint sur une peinture trouvée dans une benne à déchets dans la rue. Acrylique sur bois 52×76 cm




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J’ai goûté la saveur de la récupération d’objets dans la rue il y a longtemps, lorsque j’étais à New York chez un jeune couple d’artistes, dont le garçon ramassait en ville des choses, notamment du papier kraft et du carton, pour en composer des œuvres. Juste avant mon départ, il glissa dans ma valise l’une de ces œuvres, sans me le dire, et je la trouvai à mon arrivée à la maison, de l’autre côté de l’océan. (Depuis, il est devenu écrivain).

J’aime les objets récupérés parce qu’ils ont une histoire. Et parce qu’ils sont chargés de poésie, du fait d’avoir une histoire et du fait d’être devenus inutiles, d’un point de vue utilitaire. C’est alors qu’il est possible de les transcender. De les ressusciter.

Les ressusciter, c’est chaque fois opérer une résurrection en soi-même.
L’art de la récupération est comparable à celui de la traduction. La différence étant que lorsqu’on traduit un chef-d’œuvre, on ne peut que faire de son mieux pour ne pas trop l’abîmer, alors que lorsqu’on récupère un objet usé ou mal achevé, on espère lui donner une valeur supplémentaire. Cependant les deux arts ont en partage l’art de la transformation. L’art de la vie.

L’exégèse, telle que je l’ai pratiquée dans ma Chasse spirituelle (gracieusement disponible ici) est à la fois art de la traduction et art de la récupération, notamment des textes religieux – qui ne sont pas devenus inutiles mais souvent pire, dangereux parce que mal lus. L’histoire et la poésie sont aussi des arts de la récupération, récupération du temps et récupération du réel.

Dans mon travail de plasticienne amateure, j’ai souvent pratiqué la récupération d’objets divers, naturels (cailloux, bois…) ou manufacturés, par exemple avec Madame Terre. Et j’ai repeint trois tableaux trouvés dans la rue : des fleurs, un perroquet, et aujourd’hui cette petite maison dans la forêt. S’y ajoute cette œuvre réalisée sur le fond et le cadre d’un miroir brisé, que j’avais déjà peints une fois, dans un tout autre style, et que j’ai entièrement recouverts de rouge hier, pour en faire une nouvelle œuvre – puisqu’il s’agit d’un ancien miroir, j’y ai mis des effets de miroir, avec une photo peinte prise dans des miroirs de l’Institut du monde arabe, des bouts de dos d’emballage de paquets de chewing-gums qui miroitent, un portrait datant de mes 36 ans, et des extraits de mon roman Le Boucher.

Il n’y a pas de résurrection sans transcendance. Toutes les autres voies mènent à la mort. Je suis super vivante :-)
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Technique mixte sur bois, 38×48 cm (le tableau est beaucoup plus lumineux en vrai, et d’un rouge plus vif, que capte mal la photo)


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La terrible splendeur du guerrier : Iliade, XI, 15-46 (ma traduction)

Après avoir évoqué l’horreur et la bestialité de la guerre dans la nuit du chant X, Homère peint au début du chant suivant, avant le départ au combat, la splendeur du chef de guerre en armes, figurant à la fois les forces terribles que vont devoir affronter les guerriers et la vertu étincelante dont ils vont devoir faire preuve. À lire, à mon sens, comme l’image du courage dont nous devons aussi faire preuve dans la vie.
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L’Atride lance le cri de guerre, ordonne aux Argiens
De se cuirasser d’armes ; lui-même se revêt d’airain
Étincelant. Sur ses jambes d’abord il met ses guêtres,
Belles, où des couvre-chevilles en argent s’ajustent ;
En deuxième il plonge sa poitrine dans son armure,
Don d’hospitalité que lui fit jadis Cinyrès.
Il avait appris de Chypre la grande nouvelle :
Les Achéens s’apprêtaient à embarquer pour Troie ;
Pour lui faire plaisir, il donna son armure au roi.
Cette cuirasse comporte dix bandes de cyan
Noir, douze d’or et vingt d’étain ; des serpents de cyan
S’étirent en montant en direction de son cou,
Trois de chaque côté, tels les arcs-en-ciel que le Cronide
Fixe sur une nuée, pour faire aux humains mortels signe.
Autour de son épaule il jette son épée, dont les clous
D’or scintillent, tandis que le fourreau qui l’entoure
Est d’argent, et ajusté à un baudrier d’or.
Il prend le bouclier mille fois ouvragé qui le couvre
Tout entier, beau, avec dix cercles d’airain sur le bord,
Et sur la surface vingt nombrils d’étain, tout blancs,
À part celui du centre, qui est de sombre cyan.
En couronne, la Gorgone aux yeux lugubres l’entoure,
Avec son regard terrible, ainsi que Terreur et Déroute.
Le baudrier qui s’y attache est en argent ; s’y déroule
Un serpent de cyan, pourvu de trois têtes qui s’enroulent
En tous sens, à partir d’un unique cou générées.
Sur sa tête il met un casque à quatre plaques, et deux cimiers,
À crins de cheval, dont le panache, au sommet, oscille
Terriblement. Il prend enfin, fortes et pointues, deux piques
Couronnées d’airain qui étincelle au loin, jusqu’au fond
Du ciel ; d’un coup de tonnerre, Athéna et Héra font
Honneur au roi de Mycènes, la ville aux mille ors.

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Devant la Loi

« (…) Pendant toutes ces années, l’homme observe le gardien presque sans interruption. Il oublie les autres gardiens et celui-ci lui paraît être le seul obstacle qui l’empêche d’entrer dans la Loi. Il maudit le malheureux hasard, les premières années brutalement et d’une voix forte, puis, plus tard, devenu vieux, il ne fait plus que ronchonner. Il devient puéril, et comme pendant toutes ces années d’études du gardien il a également vu les puces dans son col de fourrure, il finit par prier aussi les puces de l’aider et de faire changer d’avis le gardien. (…) » Franz Kafka, Devant la Loi, trad. Laurent Margantin

Je disais la dernière fois qu’il est plus facile de rire devant un texte ou autre représentation du mal que devant la réalité du mal. Eh bien, en fait il faut nuancer cela. En lisant la parabole de la Loi de Kafka, on peut rire, mais pas autant que dans la vie en voyant certaines personnes attendre, coincées derrière leur système imbécile, et vous suppliant de les en libérer ; voilà qui fait rire franchement, pour ne pas dire franchement jubiler. Le mal se mord la queue tout seul, et ça lui fait mal.

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Achille l’incorruptible et une allégorie d’Homère

Plus j’avance dans ma traduction de l’Iliade, plus j’aime Achille. Une espèce d’Antigone au masculin, qui ne plie pas devant les décrets des humains quand ils sont iniques. Tout le monde essaie de leur faire accepter le compromis, mais comme le dit Achille, il y a plus d’honneur à suivre l’arrêt de Zeus que celui des hommes. Les autres l’accusent d’être trop fier, mais c’est parce qu’ils ne sont pas aussi humains que lui, ils ne comprennent pas que pour « une fille, une seule », une captive qu’Agamemnon lui a prise, il n’accepte pas les sept autres, et des beautés, qu’il veut lui donner, en plus de cadeaux et honneurs à n’en plus finir. Achille, dans un monde esclavagiste, connaît l’importance d’une personne, et qu’elle n’est pas échangeable. Le fait est qu’aujourd’hui on sait, même si on est loin de le respecter toujours, qu’il est inique d’échanger des personnes comme des objets. La leçon d’Achille reste à méditer. Par ceux qui prétendent agir au nom de Dieu alors qu’ils tuent des innocents comme par tous ceux qui pratiquent la manipulation de l’humain par l’humain, par tous ceux qui agissent contre le juste droit et s’y croient autorisés. On reproche à Achille de s’entêter dans son refus au lieu d’accepter de se soumettre au chef inique, mais c’est par sa posture pleine d’honneur qu’il participe à sauver l’honneur de l’humanité, et donc l’humanité.

J’ai fini aujourd’hui de traduire le chant IX, et malgré le marathon soutenu que constitue cette traduction intensive (neuf chants en moins de deux mois), je continue à m’émerveiller de la profondeur d’Homère, de la façon dont il approfondit sa réflexion sur tel ou tel thème en mettant en regard et enchaînant les histoires, et aussi de la beauté éclatante de ses allégories, comme celle-ci :

« Car les prières sont des filles du grand Zeus,
Boiteuses, renfrognées, qui louchent de chaque œil,
Qui marchent empressées derrière le fol aveuglement.
Il est fort et il a le pied prompt, le fol aveuglement,
C’est pourquoi toutes lui courent après ; sur toute la terre
Il les devance et nuit aux humains ; les prières, derrière,
Viennent guérir. (… )»
Iliade, chant IX, v. 502-508 (ma traduction)
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Une chasse spirituelle (publication intégrale)

Voici ma Chasse spirituelle, « Opéra des métamorphoses », gracieusement disponible en 10 pdf.

« L’Ouvrante », présentation : Une Chasse spirituelle (1)
– « Acte premier, Littératures » (début : Préhistoire, littérature, mythes, coquille, grotte, étoile… « L’être s’en est allé habiter ailleurs, mais où ? ») : Une Chasse spirituelle (2)
– « Acte premier, Littératures » (suite : Shéérazade, puis… mille et un auteur-es. « Pas de trajet, mille trajets, et les pauses ne sont pas indiquées », comme dit Henri Michaux) : Une Chasse spirituelle (3)
– « Acte premier, Littératures » (deuxième suite : la Pitié-Salpêtrière et Nuit Debout au prisme de la littérature) : Une Chasse spirituelle (4)
— « Acte premier, Littératures » (troisième suite et fin de cet acte : Molière, Poe, Rimbaud et Nouveau, Kafka, et beaucoup d’autres. « Nous t’affirmons, méthode ! » s’écrie le poète des Illuminations) : Une Chasse spirituelle (5)
– « Tableau : des Anciens » (avant d’entrer dans le deuxième acte, quelques passages traduits d’auteurs anciens, du grec et du latin) : Une Chasse spirituelle (6)
– « Acte 2 : Bible et Évangile » (traductions et commentaires) : Une Chasse spirituelle (7)
– « Tableau : des Modernes » (avant d’entrer dans le troisième acte, quelques poètes de différentes langues, toujours dans mes traductions) : Une Chasse spirituelle (8)
– « Acte trois : Coran » (essentiellement, commentaire) : Une Chasse spirituelle (9)
– « Dénouement » : Une Chasse spirituelle (10)

Plus d’un million de signes pour déchiffrer des myriades de signes laissés par les humains depuis l’aube de l’humanité. À travers les structures anthropologiques de l’imaginaire, et à travers certains faits historiques, apparaissent, dès avant Homo Sapiens et jusqu’à nos jours, des invariants et des variations de ce qui fonde notre être-humain, tel qu’il s’exprime à travers ses constructions et élaborations poétiques. Qu’il s’agisse d’un cercle de stalactites dressées par des Néandertaliens dans la grotte de Bruniquel ou de mystères que l’auteure éclaire dans les « Illuminations » de Rimbaud, qu’il s’agisse de l’expérience de dépassement de l’humain par l’humain dont témoignent une Vénus préhistorique, un sonnet de Shakespeare, des textes de Victor Hugo ou d’Edgar Poe, l’Odyssée ou les Mille et une nuits, une peinture de Vélasquez ou un tableau de Magritte…

De très nombreuses productions de l’imaginaire humain sont convoquées, analysées, comparées, à la lumière notamment de la pensée des Présocratiques, et de toutes disciplines et sciences susceptibles d’éclairer cette recherche. Sont interrogés les mythes convoqués aussi bien par Freud que par la Bible ou le Coran, deux Livres dont l’auteure donne de nombreuses analyses. Et, à travers des exemples choisis, diverses formes du mal à l’œuvre dans l’Histoire, passée ou contemporaine, comme dans la littérature de nombreux siècles. Enfin, les explorations de poètes aptes à transcender la malédiction de la violence par illuminations et bonds « hors du rang des meurtriers », selon la formule de Kafka.

Le livre entier, en ebook ou livre papier, est disponible ici

Voir aussi : « Pourquoi je publie en ligne »

En couverture du livre, l’une de mes peintures

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traduire comme jouer, partager, sauver

« Il ne déploie tant de fureur sans la présence d’un dieu »
Homère, Iliade, V, 185

Chez Homère, tout ce que l’humain fait d’extraordinaire signale la présence d’un dieu à ses côtés.

Athéna est aussi la déesse des artisans. Je l’ai dans la peau, et je sais que je l’ai dans l’esprit, elle s’y est manifestée lumineusement, elle s’y manifeste. Les dieux existent, ou n’existent pas, dans notre esprit. Et chaque dieu est une expression particulière de l’unique divinité.

La traduction est un travail d’artisan. Athéna est ma déesse tutélaire dans ce travail que je fais. Un travail d’artisan fait par une artiste, quelqu’un qui est une artiste en sa propre langue, et donc marie l’artisanat et l’art. On peut faire de l’art sans être artisan, par exemple certains grands peintres, comme Edward Hopper, maîtrisent médiocrement la technique picturale, mais ont une riche vision. L’idéal est de posséder à la fois la technique et la vision, mais pour faire de l’art la vision prime, alors que pour faire de l’artisanat la technique prime. Pour la traduction, elle ne peut se faire sans technique sérieuse, sans réflexion d’une langue à l’autre, on ne peut pas traduire à partir d’autres traductions par exemple, même si le travail des prédécesseurs est utile, voire indispensable dans mon cas, pour apprendre à mieux comprendre le texte qu’on traduit, surtout à partir d’une langue aussi complexe que le grec homérique.

J’avance toujours à raison de plus de cent vers par jour. Je ne me force nullement, je suis portée, et chaque matin réveillée, par l’enthousiasme. Je me sens comme quelqu’un qui joue à un formidable jeu vidéo. Homère a conçu le jeu, j’y joue. Il y a des youtubers qui font florès en jouant en ligne, en offrant à suivre leur art du jeu. C’est une autre façon de vivre le jeu, celle que je veux offrir aux futurs lecteurs de mes traductions. Qu’ils puissent apprécier la façon dont c’est fait et en éprouver de la joie. Nous avons besoin de la joie pour rester vivants, personnellement et collectivement. À condition qu’elle ne soit pas une fuite hors des réalités, mais un véhicule pour les connaître et les découvrir plus profondément : c’est ainsi qu’elle nous rend souples et solides.

Le quasi-omniscient : de nos rêves à Homère

Les rêves sont à mon sens l’une des manifestations de notre état de conscience le plus éveillé, état de conscience dont l’alphabet est notre physiologie. Du moins nos rêves que je dirais « en vers », nos rêves poétiques, par opposition aux rêves prosaïques qui ne sont que des expressions de nos inquiétudes ou de nos désirs du quotidien – et qui ont leur utilité. L’improprement appelé « inconscient » devrait presque être appelé plutôt « omniscient », tant il est supérieur à notre connaissance « consciente » du monde et de l’être. Ce que nous appelons ordinairement conscience est en réalité un état de semi-conscience, ne saisissant du monde, de l’être, du vrai, que des représentations mentales prosaïques, limitées non par notre raison mais par notre hubris, comme disent les Grecs.

Dans le monde d’Homère, quasiment tout et chacun est divin, plus ou moins et quasiment, sous tel ou tel aspect. Et tel ou telle est « le plus » quelque chose – le plus beau, le plus fort, la plus intelligente…, mais quasiment toujours après tel ou telle autre, qui lui-même ou elle-même vient après tel ou telle autre pour telle ou telle qualité. « Quasiment » est la clé de cette divinité, qui est ouverture infinie sur l’infini. Sans ce « quasiment », la conscience est fermée. Les prétendants pleins d’hubris sont une illustration de la conscience fermée. Ils ne voient pas au-delà d’eux-mêmes. Leurs appétits sont dévorants parce qu’ils tournent en rond dans un cercle fermé, sans échappatoire – et c’est ainsi qu’eux-mêmes finiront. Dans le cercle enfermant de l’idolâtrie, cette prison de l’esprit.
Ce qu’on appelle polythéisme est chez les Grecs l’expression ultime de ce refus de l’idolâtrie exprimé par le « quasiment » grec. Dieu a maints aspects, maintes formes de divinités, mais aucun de ces aspects, aucune de ces formes, ne prétend être Dieu. Même « Zeus le père » a lui-même des parents, des sœurs et frères, des enfants, et il parlemente avec les autres dieux pour prendre telle ou telle décision. Aucune image du divin dans le panthéon grec ne peut être considérée, ni se considérer elle-même, comme définitive. La divinité est mosaïque, contenue dans chacun de ses éléments, mais non exclusivement.

Homère emploie parfois le mot dieu, « théos » comme sujet sans article. La plupart du temps, on traduit le mot avec article : un dieu. Pour s’accorder à un contexte polythéiste. C’est ce que j’ai fait, au début. Mais à la réflexion, au fil de la traduction, il m’est apparu qu’il n’était pas plus inexact de traduire, au moins parfois, par « Dieu », sans article et avec majuscule. Puisque Homère ne met pas d’article, et puisque un nom commun sujet sans article devient nom propre. Homère n’ignore pas Dieu comme absolu, seulement il évite d’en faire trop mention pour ne pas tomber dans l’hubris religieuse. Une seule fois dans le texte Athéna dit « moi, je suis Dieu », que l’on peut traduire aussi « moi, je suis dieu », pour, encore une fois, éviter l’hubris. L’entendre dire « moi, je suis Dieu », c’est donner une idée de la mosaïque infinie dont elle est une part, de par son essence de « dieu ». C’est entendre la voix du Principe qui s’exprime à travers les dieux, comme à travers nos rêves non prosaïques.

En écoutant les cours de Michel Zinc au Collège de France sur les romans du Graal, j’ai été frappée par sa remarque selon laquelle toute littérature commence par la poésie puis devient prose. Les grands textes fondateurs sont écrits en vers. Le passage à la prose, dit Michel Zinc, est censé exprimer des vérités, contrairement à l’univers poétique. Nos librairies sont pleines de livres en prose, de prose sans poésie ou pauvre en poésie. Donc pleines de vérités limitées, tournant en rond dans un monde humain, trop humain, inconscient de la grandeur du monde et de l’être.

Des textes et des enfants

Toute la nuit, en dormant, je me suis demandé quelle pouvait être la postérité du mot grec tekos, « enfant », en français. Ce matin dès que je me suis levée j’ai cherché, et trouvé : tekos, en français, a donné texte.

Un autre mot grec pour dire enfant, pais, paidos, se retrouve, comme il est bien connu dans pédiatre, pédocriminel, etc. Il vient d’une racine qui signifie produire. Tekos vient d’une racine qui signifie enfanter, et qui a aussi donné le mot technique.

Nous engendrons des textes incarnés, nous sommes nous-mêmes des textes incarnés, non créés par notre volonté mais par des combinaisons de ces textes qui nous composent, nos ADN. Et notre ADN est l’alphabet complexe avec lequel nous avons loisir d’écrire notre vie à notre façon, de faire de nous-mêmes les enfants de nous-mêmes.

la vie très longue et infinie de l’esprit

Ma traduction de l’Odyssée avance, et aussi évolue, et elle est proprement « révolutionnaire », dans le sens où elle fait spécialement « retour » au chef-d’œuvre d’Homère tout en constituant une œuvre très grandement nouvelle dans le vaste champ des traductions existantes, donnant un sentiment de grande ancienneté et de grande modernité. Et il se pourrait que ce soit mon chef-d’œuvre, à moi aussi.

Sans doute faut-il, pour lire et donc a fortiori pour traduire une œuvre, autant de temps qu’il a fallu pour la créer, ou une capacité à autant de fulgurance. Et là je ne parle pas de quelque chose qui pourrait se produire de façon individuelle, mais du travail de l’esprit à travers le temps et à travers nous, les humains. L’esprit lâche des humains dans la nature et le temps, et d’un autre côté, tel un train, parcourt la nature et le temps, à disposition de qui veut monter à bord et voir autrement, mieux et plus vastement le paysage.

De ma vie quotidienne ordinaire, j’ai oublié beaucoup de choses et tant mieux, mais de ma vie dans l’esprit je n’ai rien oublié, j’en ai des souvenirs depuis que j’étais encore bébé, et ils sont toujours vivants. Voilà ce qu’est, par exemple, la vie très longue et infinie de l’esprit.

La leçon de Tantale

Finissant de traduire le chant XI, une visite aux enfers très antérieure à celle de Dante mais non moins puissante ni moins belle – plus, même, à mon sens, ne serait-ce que par son caractère originel – j’arrive au supplice de Tantale et j’ai pitié de lui qui, debout dans un lac, de l’eau jusqu’au menton, et assoiffé, ne peut boire, car dès qu’il se penche, l’eau se tarit, « et la terre noire apparaît autour de ses pieds » ; une multitude de beaux fruits pendent au-dessus de sa tête, mais dès qu’il tend la main pour les cueillir, le vent les emporte jusqu’aux « sombres nuages ».

Tantales en tous genres, que ne sortez-vous tout simplement de tel funeste lieu ? À pied, à la nage, comme vous voulez, partez, au lieu de vous obstiner à essayer de saisir ce qui est insaisissable. Ailleurs l’eau et les fruits sont encore meilleurs, et vous pourrez boire, cueillir et manger.

Tantale est supplicié pour avoir donné son enfant à manger aux dieux, par ruse. Pour sortir du supplice il faudrait qu’il soit capable de reconnaître son crime mais il ne l’est pas, voilà ce qui le paralyse et le supplicie.

Journal du jour et pensées en train de penser

Finalement ce confinement m’aura permis de traduire l’Odyssée, ce que je ne n’aurais pas fait si j’avais pu continuer à aller travailler tous les jours en bibliothèque, à mes propres écrits. À la maison je ne suis pas assez isolée pour l’écriture pure, mais pour traduire c’est très bien, je peux travailler pendant des heures, mon gros dictionnaire sur ma table et en écoutant de la musique autant que je veux – le sublime Haendel convient particulièrement en ce moment où je m’achemine vers la fin du chant XI, contant la descente d’Ulysse chez les morts. Au rythme où je vais maintenant, je devrais terminer au début de l’été. Il me restera l’été pour réviser le tout et rédiger mon commentaire, et à la rentrée, les salles de travail des bibliothèques seront sans doute de nouveau accessibles (sans masque, j’espère) et je pourrai me remettre à mes propres écrits. Sinon, eh bien on avisera encore. Être souple, avec sa tête au moins autant qu’avec son corps.

Vent froid de face aujourd’hui en courant : j’ai couru un peu moins longtemps. Sinon j’en suis à près de 3 km en fractionné (ou plutôt quelque chose d’inspiré du fractionné), et ma vitesse moyenne monte doucement, chaque fois. Bien sûr, en comparaison avec celles et ceux qui courent depuis longtemps, ou bien mieux du fait de leur jeunesse, mes performances sont très humbles, mais ce qui compte n’est pas de se comparer aux autres mais de se donner le courage et la joie de progresser par rapport à soi-même ; c’est ce qu’on apprend aussi au yoga et c’est une excellente chose, assez bien connue mais pas toujours évidente dans nos têtes trop souvent formées à l’esprit de compétition. Il en va de même pour toute pratique, et pour la vie en général. J’ai toujours détesté l’esprit de compétition, ce qui a fini par me faire me détourner des premières places que j’obtenais comme malgré moi (mais non, c’est juste que le travail me semblait naturel) à l’école. Les Grecs avaient l’esprit de compétition dans les jeux sportifs, et ce n’est pas une mauvaise chose tant que l’esprit reste sportif, justement, fair play, et non mauvais et délétère comme dans la compétition sociale.

Comme le dit en substance Ulysse à un jeune Phéacien qui le provoque, les dieux distribuent des dons différents à chacun, et toi par exemple qui es beau comme un dieu, ta tête sonne creux. Moi je dirais que ce n’est pas parce qu’on est né beau comme un dieu qu’on doit négliger son cerveau et ses autres qualités humaines, et que ce n’est pas non plus parce qu’on est né avec un cerveau agile qu’on doit négliger ses autres qualités humaines, dont celles du corps, si humbles soient-elles. Chacun·e de nous a un corps et un cerveau en état de fonctionner, d’une manière ou d’une autre, sinon c’est que nous sommes mort·es ; et nous avons à les faire fonctionner, fleurir et fructifier. Voilà des évidences bien plates, mais le fait est qu’elles sont trop souvent peu suivies, que nous les oublions souvent et que des rappels, à commencer par des rappels faits à nous-mêmes, ne sont pas inutiles. Comme on dit en islam, Dieu ne change pas un peuple qui ne se change pas lui-même. C’est d’abord la façon dont nous vivons qui compte, pour changer le monde. Rien ne sert de lutter pour un meilleur monde si on n’apprend pas à diriger sa propre existence. C’est-à-dire à suivre une éthique – notamment le refus de la compétition et de la compromission dans la vie sociale, et le mépris de la domination, dans tous ses aspects et dans tous les aspects de la vie. Une société abusive et inique est une société dans laquelle trop d’individus vivent le contraire de cette éthique, ou se laissent corrompre par les corrompus et les malfaisants.

Ce n’est pas aux justes de se sacrifier dans le combat pour une société meilleure, ce n’est pas à eux de faire plus de travail pour l’humanité qu’ils n’en font en vivant justement. La faute est celle des injustes, et c’est à eux de payer. Le premier prix qu’ils paient, sachons-le, c’est celui d’avoir à vivre dans leur iniquité, dans leur merde. Et ce n’est pas aux injustes, eux qui sont prisonniers de leur merde, de prétendre donner des leçons de libération aux autres. D’appeler les autres à renverser leurs semblables, donc eux-mêmes, tant ils sont las de leur merde, de leur merde dans laquelle il leur faut vivre et dont ils fantasment qu’on les débarrasse, afin de pouvoir reprendre leurs iniquités comme après confesse, dans une illusion de propreté. « Qu’ils viennent me chercher », comme dit Macron dans un fantasme de menteur et d’injuste, un fantasme de compétiteurs, de ceux qui se rêvent en premiers de cordée, tout en armant toujours plus toutes sortes de polices pour se bunkériser un peu plus dans leur merde, pour épaissir toujours plus les murs de merde autour d’eux et en eux.

Dieu merci, nous sommes un beau nombre de bienheureux à ne pas vivre dans les tinettes qui leur sert de monde, mais de notre mieux sur la belle terre, et doués comme le ciel nous a faits, et vaillants au mal, et courageux à faire travailler nos dons, au service de la vie.

Le progrès, la croyance, les morts

Certains croient au progrès, d’autres croient qu’il n’y a pas de progrès. Moi je ne crois rien, je me contente de progresser (à la course, par exemple). Comme toutes celles et tous ceux qui aiment progresser et font en sorte de progresser, pendant que d’autres espèrent ou fustigent le progrès.

Le progrès ne peut être un bloc monolithique, ni pour l’humanité, ni pour l’individu. Il y a des progrès et il y a des régrès. Ainsi sont les flux de la vie.

Je ne crois à rien, je pratique, à ma façon, ou je ne pratique pas, c’est tout. Ce à quoi il faut croire pour que ça existe n’est qu’un fantasme. Ce qui est se pratique. Que ce soit le sport, l’art, la lecture, l’amour, Dieu, etc.,… si ce n’est pratiqué mais seulement fantasmé, c’est vain, inconsistant, faussé, nul. Comme les ombres dans la caverne de Platon. La vraie vie est dehors, le réel est vivant et se vit concrètement.

C’est la leçon que donne à Ulysse sa mère morte, quand il la rencontre aux Enfers. Il veut l’embrasser, mais il n’étreint rien. C’est que, lui dit-elle, quand les mortels sont morts, ils n’ont plus de muscles pour tenir les chairs et les os. Comme sa mère, Tirésias lui aussi ramène Ulysse au réel et lui recommande de bien retenir ce qu’il lui dit : que seuls lui parleront, et lui diront la vérité, les morts qu’il voudra faire parler. Inutile de se soucier des autres. Ils sont morts et retourneront là où ils sont déjà, à la mort.

Ayons soin de nos muscles, et de tout notre corps. Le mépriser, c’est se mettre avec les morts. Ayons soin de nos paroles, et de tout notre être. Fausser nos paroles, c’est détruire notre être.

C’est l’un de mes soins d’éviter aux gens que j’aime, et même aux autres, de détruire leur être, ou de continuer à le détruire.

Les voies étonnantes de l’esprit

Square René Le Gall à Paris 13e aujourd'hui, photo Alina Reyes

Square René Le Gall à Paris 13e aujourd’hui, photo Alina Reyes

Je rêve en grec homérique maintenant la nuit, comme si Homère parlait à même mon esprit (alors que moi je suis incapable, le jour, de parler en grec). Ce matin me réveille le verbe grec, bien conjugué et prononcé dans ma tête, signifiant : lève-toi. Je me lève et quand je reprends ma traduction, soudain je reçois les paroles de Tirésias en plein cœur, son oracle s’éclaire, c’est à moi qu’il parle, qu’il indique ce que je dois faire, bien clairement et fortement, ce qui s’est passé et ce qui se passera, et comment arrivera ce qui arrivera.

C’est si fantastique, la façon dont l’esprit travaille. Quand je traduisais de longs passages de la Bible, toute seule là-haut dans ma montagne, il m’est arrivé d’entendre, éveillée, de l’hébreu, comme prononcé par l’invisible. Et quand je travaillais sur le Coran, dictionnaire d’arabe en mains, j’ai eu le sentiment, devant les lettres alignées sans signification connue au début de certaines sourates, qu’elles devenaient soudain des clés, à la fois des clés, des serrures et des portes que je pouvais ouvrir. Quand j’ai lu le Kalevala, en français sauf quelques vers que j’ai tenté de traduire du finnois, pour sentir quand même la langue, vers la fin j’ai eu la sensation d’un retournement, comme si le texte était un gant que j’avais retourné.

Ce que nous traduisons par « élever un tombeau » se dit dans l’Odyssée « verser un signe ». Ma traduction de l’Odyssée avec mon commentaire, ça va être de la bombe.

Toute à ma traduction, mais n’oubliant pas mes exercices physiques, yoga, gym et course (je progresse).

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square rene le gall,-min

Tirésias et la vie de l’esprit

Terminé ce soir le chant X. Abasourdie par la beauté du texte, par l’avancée de ma traduction et par le bonheur et l’honneur immenses qui me sont donnés de la faire. Les hommes ne pensent pas vraiment à la vie de l’esprit, à ce qu’elle est. Je veux dire, en dehors des corps, des individus à travers lesquels elle s’exprime. Dans le chant X il est dit que le devin Tirésias est le seul mort à qui il est donné, par Perséphone, de garder son esprit vivant. Ceux des autres sont « précipités dans les ténèbres ». La différence entre le devin et les autres, c’est que le devin est voyant, il voit même dans les ténèbres – comme la chouette d’Athéna, soit dit en passant. L’esprit qui « voit » ne meurt pas. À mon sens, ce n’est pas seulement une image, c’est l’expression d’une réalité. L’Esprit en lui-même existe et vit, à travers nous et indépendamment de nous. Je le vois vivre intensément en faisant cette traduction. Indépendamment des siècles, du passé ou du présent – en fait dans un éternel présent. L’univers entier, dont nous, est pour ainsi dire l’outil de l’esprit, à travers lequel il vit. Comme nous vivons à travers notre corps, ou même à travers notre ordinateur. Quand nous changeons d’ordinateur, nous ne changeons pas d’esprit pour autant. L’Esprit fait un peu la même chose avec les éléments de l’univers. Ou du moins avec ce que nous appelons les vivants, ou les mortels.

Ulysse et le Cyclope

Les cerisiers sont en fleur ces jours-ci au jardin des Plantes. Photo Alina Reyes

Les cerisiers sont en fleur ces jours-ci au jardin des Plantes. Photo Alina Reyes

Je finis de traduire le chant IX, où se trouve l’épisode des Cyclopes. Récit polysémique comme tout le reste de l’Odyssée, mais dont j’ai trouvé le sens le plus profond avec beaucoup d’émotion, sens épuré d’une simplicité absolue que d’autres ont sûrement trouvé aussi – mais je n’en ai jamais entendu parler, tant la peur fait souvent aux hommes fermer la porte de la simplicité, pourtant libératrice. Je n’en dirai rien ici parce que ce n’est pas l’écrin qui convient, surtout dans un monde de brutes cyclopéennes.

Les chrétiens annoncent aujourd’hui la résurrection du Christ. Très bien, mais je préférerais qu’on annonce la mort du diable, et que ce soit vrai. La vie des humains, comme toute vie, est bien assez difficile, elle n’a nul besoin de ce parasite pour lui compliquer les choses. Les complications sont le contraire de la complexité, qui est un synonyme de la vie et de la simplicité.

J’ai été satisfaite de planter le Cyclope. Dans une vision des choses basique – œil pour œil, dent pour dent -, il s’en tire bien avec seulement l’œil crevé pour avoir mangé des humains. Mais Homère et ses prédécesseurs inventeurs de l’histoire savaient que dans certains cas, laisser en vie le criminel est un plus grand châtiment que de le tuer.

Comme on le répète, si Ulysse s’était abstenu de le narguer en partant, il n’aurait pas eu à subir la vengeance de Poséidon. Mais comme il le dit lui-même, Ulysse n’est pas un lâche. Tous ceux qui le traitent de menteur, confondant mensonge et fiction, sont aussi les mêmes qui le critiquent quand il clame la vérité, quel que soit le prix qu’il ait à en payer. C’est parce que les gens confondent mensonge et fiction que le diable sévit, et c’est parce que le diable s’ingénie à leur faire confondre toujours plus mensonge et fiction que le monde est malade. Le mensonge, c’est le diable ; la fiction, c’est l’esprit sain et saint. Faire passer une fiction pour une réalité, c’est du mensonge, c’est le diable. Dire que la fiction est du mensonge, c’est jeter la confusion dans les esprits, c’est ce que font les esprits soumis au diable, au mensonge – les esprits lâches.

Athéna et sa projection Ulysse incarnent l’intelligence et le courage. Il n’y a pas de courage sans intelligence, et une intelligence sans courage n’est qu’une mécanique infernale, fatalement vouée à se perdre dans le mensonge. Poséidon sait qu’il ne pourra pas perdre Ulysse, qui est protégé par les dieux, c’est-à-dire par son intelligence et son courage. Le Cyclope, fils de Poséidon, incarne le défaut d’intelligence humaine de ce dieu. Le caractère humain des dieux de l’Olympe chez Homère n’est pas un défaut mais un outil de l’Intelligence, un véhicule pour sa manifestation. Qui n’a vraiment pas fini de se produire, Dieu merci.

Forces de l’esprit et forces de la nature

technique mixte sur papier 10x16 cm

technique mixte sur papier 10×16 cm

Je lis en ce moment Millenium, je viens de terminer le deuxième tome (après l’avoir vu en série il y a quelques années). Formidable personnage de Lisbeth Salander. Comme je le disais l’autre jour des séries nordiques, cette trilogie romanesque de Stieg Larsson constitue un véritable bienfait pour l’humanité par son expression des rapports sociaux et la force de ses personnages féminins. J’ai rendez-vous avec de jeunes tatoueuses, « nous aussi on est des guerrières » m’a répondu l’une d’elles quand j’ai dit que je voulais me faire tatouer la chouette d’Athéna.

Homère. Dès ce cours, au collège (où nous étions deux en classe de grec), où nous avons traduit l’arrivée d’Ulysse sur la plage de Nausicaa, dès cet émerveillement, ce transport dans un autre monde, il fut écrit que je le traduirais encore. Plus tard Homère vint me visiter en rêve, me donnant sa tête à manger (à ceux qui m’ont déjà lue, pardon de me répéter). Nous sommes très ignorants, humains, sur les forces de l’esprit. Nous les pratiquons, et certain·e·s d’entre nous en sont des champion·ne·s, dans telle ou telle discipline, telle ou telle branche du savoir, telle ou telle science. Mais la plupart du temps nous ne savons rien des forces de l’esprit en elles-mêmes, pas plus que les champion·ne·s physiques, dans tel ou tel sport, n’en savent généralement sur les forces physiques de l’univers.

La spiritualité est une étude des forces de l’esprit, souvent nommées de divers noms de divinités, dieux et Dieu. Cette science humaine est aussi une science « dure », ou a pour vocation de l’être, comme les mathématiques. Les mathématiques en font d’ailleurs partie, à mon sens. Les personnes les plus ignorantes en sciences de l’esprit les combattent avec la même hargne que d’autres ignorants, notamment religieux, combattent les sciences en général. Beaucoup d’intellectuels défaillants, mal formés, au nom des Lumières (et surtout de la perpétuation de la société telle qu’elle est et les favorise) combattent à la fois les sciences « dures » et les sciences de l’esprit, en rejetant sur elles leurs propres tares : l’ignorance, l’incapacité à penser en vérité, l’obscurantisme.

Divers outils permettent d’étudier les forces de l’esprit. La langue en est un, mais ce n’est pas le seul. L’outil-roi pour connaître les forces de l’esprit, c’est la vie. La vie sauvage. Sauvage renvoie, dans l’esprit des humains domestiqués, à mauvais, chaotique, immaîtrisé en soi, déchaînement des passions et des vices, noirceurs. Alors que la sauvagerie est en réalité lumière, beauté, transcendance. L’étude de la vie sauvage, notamment par les sciences, comme par la poésie, sacrée ou profane, sont les voies royales pour dépasser le stade des « Lumières » en cherchant, dans la lumière, La lumière.
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La grande syntaxe de l’être, avec Ptolémée

"Ways" Technique mixte sur papier 31x41 cm

« Ways »
Technique mixte sur papier 31×41 cm

« Je sais que moi je suis mortel, éphémère ; mais quand,
Des astres, je cherche le cours incessant, spiralant,
Mes pieds ne touchent plus terre mais c’est de l’ambroisie,
Nourri par Zeus lui-même, qu’alors je me rassasie. »

Ptolémée, Anthologie Palatine, IX.577 (ma traduction)

« Qu’on n’objecte pas à ces hypothèses, qu’elles sont trop difficiles à saisir, à cause de la complication des moyens que nous employons. Car quelle comparaison pourrait-on faire des choses célestes aux terrestres, et par quels exemples pourrait-on représenter des choses si différentes ? Et quel rapport peut-il y avoir entre la constance invariable et éternelle, et les changements continuels ? Ou quoi de plus différent des choses qui ne peuvent aucunement être altérées ni par elles-mêmes, ni par rien d’extérieur à elles, que celles qui sont sujettes à des variations qui proviennent de toutes sortes de causes ? Il faut, autant qu’on le peut, adopter les hypothèses les plus simples aux mouvements célestes ; mais si elles ne suffisent pas, il faut en choisir d’autres qui les expliquent mieux. Car si après avoir établi des suppositions, on en déduit aisément tous les phénomènes comme autant de conséquences, quelle raison aura-t-on de s’étonner d’une si grande complication dans les mouvements des corps célestes ? »

Ptolémée, Almageste (ou la Grande syntaxe), XII, 2, trad. Halma, 1813