À la maison

cet après-midi à la Grande Mosquée de Paris, photos Alina Reyes

 

J’ai fait mes ablutions à côté d’une dame anglophone. Nous nous sommes aidées mutuellement pour l’eau, puis je l’ai conduite à la salle de prière. J’ai fait six rekaas, lentement. Puis je suis restée encore un peu dans l’enceinte de la mosquée, indiciblement bienheureuse.

À la mosquée je suis à la maison, comme à la montagne, comme à l’église, comme dans le cosmos.

Dans la lumière.

 

Humbles et courageux

début de printemps hier à la sortie de la prière du vendredi à la Grande Mosquée de Paris ; comme nous saluons à droite et à gauche, après avoir mis sur ma page fb la vue de l'autre côté de l'arbre...

 

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Je pense aux mélodies anciennes et nouvelles à la fois, aux fines pointes, aux avancées délicates, exquises, inquiètes et renversantes de l’esprit, je pense au rouge sur le monde, doux comme un été indien, flamboyant, avant la grande neige, enceinte de la prochaine vie, du printemps. Je pense l’amour, je le suis, main dont les doigts parcourent le monde en frémissant, ruisseaux chargés de nutriments, de senteurs, de larmes et de consolations.

Le ciel vous a fait de ciel, puis vous a envoyé sur terre, vous a lié à la loi de la pesanteur, afin que vous puissiez connaître que vous n’êtes pas d’elle, mais du ciel, et partir à la recherche, à la rencontre du ciel. Vous devenez la conscience du ciel dans sa créature, dans sa création.

Soyons humbles et courageux, faisons ce qu’il faut faire, la liberté nous salue, soyons heureux.

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Chahada


aujourd’hui à la Grande Mosquée de Paris, photos Alina Reyes

 

Je suis allée à la mosquée, j’ai fait mon attestation de foi.

Ce fut très rapide, très simple, complètement beau et bouleversant.

Juste avant j’avais écouté de l’extérieur la prière. Bientôt je la ferai à l’intérieur.

J’y suis restée près de deux heures, dans un bonheur intense. À flaner dans les cours, les jardins, la bibliothèque. Le ciel était d’un bleu ! Je me suis demandé pourquoi j’avais tant de chance.

J’ai entendu un guide expliquer à des visiteurs que rien de ce qu’ils voyaient ici n’était sacré, que nous seuls le sommes. Plus tard il a dit qu’il fallait un sixième œil pour comprendre le Coran. Nous en avons donc cinq ? Oui, si nous savons voir ce qui est. Alors le sixième vient, comme dans la tapisserie de la Dame à la licorne. À mon seul désir, dit-elle enfin.

 

Religion et liturgie de la presse, avec Marine Le Pen en prêtresse

la Compagnie Républicaine de Sécurité, hier devant la Grande Mosquée de Paris, photo Alina Reyes
la Compagnie Républicaine de Sécurité, hier devant la Grande Mosquée de Paris, photo Alina Reyes

 

Voyez comme la presse est bien organisée. Et après on reprochera aux religions de vouloir dicter une pensée toute faite aux fidèles. Mais l’opinion, qui la manipule ?

Reprenons. Mercredi Charlie Hebdo sort ses fameuses « caricatures », des sortes de crachats envoyés à toute une partie d’entre nous, Français, et visant tous les musulmans d’un monde pris dans les douleurs et les violences de sa transformation. Aussitôt bien sûr les islamistes s’énervent, les islamophobes déversent leur hargne et leur haine dans le vaste défouloir d’Internet. Et l’immense majorité des musulmans, les pacifiques, s’appellent les uns les autres au calme et restent calmes.

Jeudi après-midi Le Monde paraît avec en Une une grande photo et un gros titre sur Salman Rushdie qui accuse l’islam. En ligne (et peut-être sur le papier) se trouve aussi un texte d’un philosophe musulman expliquant que les musulmans doivent sortir de la religion, comme l’ont fait les catholiques (l’idée étant de toujours dire à l’autre de se mettre au pas en étant non à sa façon mais à la nôtre). Pendant ce temps le reste de la presse continue à gloser sur « caricature et religion », pour bien enfoncer le clou : dormez en paix braves gens il ne s’agit en rien de notre racisme, seulement de notre droit à nous moquer des religions, comme notre vieille France anticléricale en a la tradition.

Vendredi en Une du site internet, c’est tapis rouge à Marine Le Pen. Portrait soigné, long entretien, au cours duquel elle fait des déclarations martiales sur la nécessité d’éradiquer tout signe visible de l’islam dans les rues de France. Rapidement toute la presse reprend ses propos, et l’article est le plus partagé du journal en ligne. Il fait la Une du journal papier du week-end, sous le titre « L’offensive laïque de Marine Le Pen ». Comme ça sonne tout de suite doux aux oreilles du Français, bien mieux que par exemple « l’offensive raciste » ! Bien sûr le reste de la presse joue son rôle en s’indignant de ses idées radicales, on les trouve « inopportunes » (mais on lui a donné opportunément l’occasion de les exprimer)… mais enfin, c’est ainsi que ça marche, et que ça marche si bien que le Front National est devenu sans problème digne des honneurs du Monde : ses idées opportunément jetées au peuple courent, et secrètement le peuple s’y fait.

Résumons : mercredi Charlie amène la merde, jeudi Le Monde l’assaisonne et la rend présentable, vendredi il la sert sur un plateau… et la France en bouffe pour un bon moment.

Jusqu’au prochain service. Oui, ne sont-ils pas tous bien organisés, dans leur propagande, disons à tendance islamophobe ? Ou pour être plus poli, anti-islamiste (on a quand même bien le droit d’être contre ces sauvages obscurantistes !) C’est que ce sont des héritiers des Lumières, eux. De la Révolution française, des guerres de 70, de 14-18, de 39-45, des guerres coloniales, des déportations, de la collaboration… Des sages, des avisés, pas des barbares !

Mais leur combat est-il vraiment un combat contre l’islamisme ? Ou bien a-t-il de vrais relents de peur et de rejet des musulmans, ou même des Arabes, qui sont nos concitoyens ? Nous verrons cela dans quelques heures, en revenant sur Charlie Hebdo, les idées qu’il véhicule vraiment, délibérément, depuis des années, et ce que sont en vérité ses « caricatures ».

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Un thé à la mosquée

 

C’est l’été, je prends un thé dans le patio de la Grande Mosquée. Des moineaux pépient dans les figuiers, au-dessus des parasols crème. Ils vont et viennent, se posent sur les lanternes en fer ajouré qui pendent du plafond en marquetterie, étroit comme une allée, de l’auvent ; sur les grilles forgées des fenêtres ; sur le bord des petites tables rondes de mosaïque bleue ; sur le dossier des chaises de rotin, tressées de bleu et blanc, ou blanc et rouge ; sur le sol à mes pieds, et mes orteils frémissent de joie. Les gens sont là en couples, ou par deux amies. Moi aussi j’y suis venue avec une amie ou l’autre, dans le passé. Maintenant j’y vais seule avec mon cahier – je n’ai jamais eu de meilleur ami que lui. Je suis heureuse. La paix est belle. Les gens sont ici en paix.

(…)

Les pépiements, les volettements des moineaux me ravissent, ils me rappellent ceux qui ont accompagné le temps de prière que je fus autorisée à passer, seule, il y a quelques mois, dans une petite salle de la mosquée. Je ne l’ai pas refait, car ils s’attendraient à ce que je me convertisse, n’est-ce pas ? Or je suis déjà musulmane de cœur, en plus d’être catholique de naissance, et juive de langue, disons. Et je les aime tous, intensément, très.

(extraits d’un livre en cours d’écriture)


photos Alina Reyes

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Reflets

une vieille vitrine en face de la Mosquée de Paris. Photo Alina Reyes

 

Le changement c’était ce matin. Ils sont partis, grande fille à cheveux longs et pattes d’éph, et son petit voyou de mari à rolex. Ils sont arrivés, monsieur tout le monde et madame petite bourge à mise en plis. Voies impénétrables du progressisme.

Il a mis en garde contre l’antisémitisme, mais pas contre l’islamophobie ni contre la christianophobie. Il n’y a qu’à dire que nous trois, fidèles des religions apparentées au Livre, sommes en quelque sorte tous des sémites d’origine. Et qu’il a voulu nous protéger tous de ceux qui n’aiment pas ceux qui aiment Dieu. Non, ce n’est pas vraiment ça ?

Ce matin pendant que tout le monde dormait j’ai écrit une scène d’orage. À midi en ouvrant ma boîte gmail j’ai découvert que le fond en était changé en ciel d’orage. Et maintenant voici qu’il est redevenu bleu et blanc, sur ma boîte mail et en vrai, à ma fenêtre. C’est sur celui-ci que nous pouvons compter, le vrai ciel, bon à en manger.

 

Ce monde qui veut priver les pauvres de leur Pauvreté

Mikhaïl Nesterov, La vision du jeune Bartholomée

 

« La Renaissance a dépouillé la misère de sa positivité mystique. Et cela par un double mouvement de pensée qui ôte à la Pauvreté son sens absolu et à la Charité la valeur qu’elle détient de cette Pauvreté secourue. (…)

Désormais, la misère n’est plus prise dans une dialectique de l’humiliation et de la gloire ; mais dans un certain rapport du désordre à l’ordre qui l’enferme dans la culpabilité. Elle qui, déjà, depuis Luther et Calvin, portait les marques d’un châtiment intemporel, va devenir dans le monde de la charité étatisée, complaisance à soi-même et faute contre la bonne marche de l’État. Elle glisse d’une expérience religieuse qui la sanctifie, à une conception morale qui la condamne. Les grandes maisons d’internement se rencontrent au terme de cette évolution : laïcisation de la charité, sans doute ; mais obscurément aussi châtiment moral de la misère. (…)

On a l’habitude de dire que le fou du Moyen Âge était considéré comme un personnage sacré, parce que possédé. Rien n’est plus faux. S’il était sacré, c’est avant tout que, pour la charité médiévale, il participait aux pouvoirs obscurs de la misère. Plus qu’un autre, peut-être, il l’exaltait. Ne lui faisait-on pas porter, tondu dans les cheveux, le signe de la croix ? C’est sous ce signe que Tristan s’est présenté pour la dernière fois en Cornouailles – sachant bien qu’il avait ainsi droit à la même hospitalité que tous les misérables ; et, pèlerin de l’insensé, avec le bâton pendu à son cou, et cette marque du croisé découpée sur le crâne, il était sûr d’entrer dans le château du roi Marc (…)

L’hospitalité qui l’accueille va devenir, dans une nouvelle équivoque, la mesure d’assainissement qui le met hors circuit. Il erre, en effet ; mais il n’est plus sur le chemin d’un étrange pèlerinage ; il trouble l’ordonnance de l’espace social. Déchue des droits de la misère et dépouillée de sa gloire, la folie, avec la pauvreté et l’oisiveté, apparaît désormais, tout sèchement, dans la dialectique immanente des États. »

Michel Foucault, Histoire de la folie, « Le grand renfermement »

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« Cependant, au début du XVIIe siècle… en haut de l’actuelle rue Cuvier, se construit, sur l’emplacement d’un jeu de paume désaffecté, un établissement créé en 1612 par édit de Marie de Médicis, régente du royaume,… dont le nom est tout un programme : « Notre-Dame de la Pitié ». (…)
Cet établissement fut d’abord affecté au « renfermement » des mendiants, car depuis longtemps, et malgré la création du « Grand Bureau des Pauvres » par François 1er, le décret de 1525 les menaçant de pendaison, la condamnation du Parlement de 1552 les vouant, enchaînés par deux, au curage des égouts, l’interdiction de 1554 de chanter dans les rues sous peine de mort, l’édit de Charles IX leur promettant les galères, celui d’Henri III les astreignant à l’asile de fous, les mendiants continuaient à envahir Paris comme les mouches les ruisseaux de ses ruelles.
Ne cherchez pas de vestiges de cette première « Pitié », ni sur un plan, ni sur le terrain car elle a été remplacée, depuis trois quarts de siècle, par la mosquée de Paris. »

Maximilien Vessier, La Pitié-Salpêtrière

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