Le lac, la forme, le fond

Le temps de lire. Les paradis réels.

Je reposte cette note d’il y a deux ans en y ajoutant cette photo de paradis, l’un de tous mes paradis : primitivité et langue, amour et paix, dépouillement et esprit

l'oiseau bleu 2

29J’étais en train de lire (Les Poulpes, de Guérin – je m’en souviens) sur la petite plage éloignée et tranquille que nous appelions L’oiseau bleu, à Sanguinet dans les Landes, au temps où (avant d’écrire mon premier roman) nous y passions des journées entières, en petite tribu, nus sur le sable, sous les arbres, dans l’eau et sur l’eau (en planche à voile), et où j’écrivis aussi le texte qui suit :

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Sanguinet, le lac, par cinq mètres de fond. Losa : sur un hectare, des vestiges gallo-romains, éparpillés autour d’un fanum, petit temple en garluche, pierre ferrugineuse du pays. Un village occupé du début de l’ère chrétienne jusqu’à la fin du IIIème siècle.

De nombreuses céramiques, pièces de monnaie, bijoux, objets divers : poids de tisserands ou de pêcheurs, fusaïoles, mortiers, biberon, lampe à huile, ont été retrouvés sur le site. Des vases sigillés fabriqués à Montans, dans le Tarn, témoignent des échanges commerciaux dans la Gaule romaine. De très grandes jarres, encore incrustées de goudron, révèlent l’existence d’une industrie du goudron par distillation du bois – goudron qui, envoyé à Bordeaux, servait à l’industrie navale romaine.

L’emploi de ces grandes jarres s’est perpétué dans la région. Au début du siècle on en utilisait de semblables dans l’industrie de la résine. Avant la guerre, les lavandières de Sanguinet se servaient d’immenses cuviers, de forme similaire, sur les bords du lac.

A un kilomètre et demi environ au large de Losa, par sept mètres de fond, s’étend un site du deuxième âge du fer (480-450 ans avant J-C), dit de l’Estey du large. On y a trouvé les vestiges d’une double palissade en bois, autour des quelques restes d’un habitat : céramiques et jattes singulières, avec leurs anses intérieures permettant de les suspendre au-dessus du feu.

Je vois les planches qui filent sur l’eau, multicolores, les corps arqués contre la voile, dans la vitesse, la lumière, l’oubli de soi, la jouissance immédiate.

Je sais les cités englouties, plongées dans l’ombre, hantées par les brochets, les hôtes silencieux des eaux, et aussi, de temps en temps, des hommes en combinaison sombre, munis de masques et d’oxygène, pour ce monde où l’on ne respire pas comme là-haut.

Et le sentiment me vient que ce lac est un texte, dont la surface est la page, dont les mots sont des voiles où je peux m’accrocher et jouir dans le souffle des phrases. Et au fond… Au fond du texte sont des royaumes… Avant les recherches archéologiques, dans quelque nuit des temps, le bruit errait à Sanguinet qu’au fond du lac gisaient une ville et une statue d’or.

La science y a trouvé d’autres merveilles. La critique universitaire s’est attachée à l’importance de la forme du texte. Mais au fond, qu’est-ce que le fond ? N’est-ce pas bien davantage que le contenu du texte, maintenu dans les limites de la forme ? Que nous dit la surface, sinon qu’il est tellement grisant de s’y laisser glisser seulement parce qu’on ressent, en-deçà, une vertigineuse étrangeté ?

L’image du lac-texte, surgie par elle-même, s’évanouit aussi d’elle-même à la réflexion. On pourrait encore jouer sur la métaphore de l’eau et de la page miroirs. Mais ce qui m’intéresse, c’est le fond. Le fond, il me semble, englobe la forme, la surface, les bords, le texte tout entier. Le fond dépasse la volonté de celui qui écrit, le fond est celui qui écrit. Il l’est, très mystérieusement.

Invictus


 

Ce poème fameux fut le préféré de Nelson Mandela. Le voici dans ma traduction.

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Par la nuit qui me couvre,

noir puits de pôle à pôle,

je remercie les dieux quels qu’ils soient

pour mon âme imprenable.

 

Dans la situation cruciale

je ne grimace ni ne crie.

Sous les coups de matraque

ma tête en sang demeure droite.

 

Par-delà ce lieu de colère et de larmes

ne se profile que l’horreur de l’ombre

mais la menace des années

me trouve et me trouvera sans peur.

 

Qu’importent l’étroitesse de la porte,

la charge du rouleau en punitions :

je suis le maître de mon destin,

je suis le capitaine de mon âme.

 

William Ernest Henley, Invictus

 

Aller à la source, aux noces de la poésie et de la science

1dessin-écriture de « Toby »

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« le fil du discours » Gilbert DURAND, Les Structures anthropologiques de l’imaginaire : introduction à l’archétypologie générale, Paris, PUF, 1963, p.54

Pour commencer une œuvre, et pour l’accomplir, je dois être d’une certaine façon en état d’enfance. Je n’aime pas partir de « là où on en était ». J’aime partir du début, et même d’avant le début connu. Aller à la source. La source qui est en moi, comme en chacun, comme en tout.

Héraclite le dit, phusis, la nature au sens de ce qui croît, la nature en sa sève, en sa source d’où proviennent fleuve et terres irriguées, en sa source comme océan promis et joie immédiate pour la soif, aime à se cacher. C’est dans le temps qu’elle se cache. Les épaisseurs du temps qui s’accumulent sur notre être, voiles qu’il faut déchirer par soi et de soi pour retrouver la pure paix, la pure lumière, la pure interrogation originelle.

Je suis extrêmement heureuse de commencer une thèse de doctorat, avec le soutien scientifique d’un éminent professeur, qui est poète et traducteur. Ainsi fidèle au projet que j’avais au moment de publier mon premier livre, et que j’abandonnai à ce moment, happée par une autre vie. Et engagée dans une autre aventure littéraire, différente de celle qui consisterait à écrire directement un essai en ce qu’elle m’oblige. Car retourner à la source ne signifie pas ignorer ceux qui vous ont précédé dans l’aventure. Par un travail universitaire, donc scientifique, je m’oblige au contraire à retourner vers eux avec une grande rigueur dans l’exigence de vérité. Je le crois, la poésie et la science peuvent se marier, doivent se marier, toujours de nouveau.

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Ce que nous ne savons pas que nous savons

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Quelques heures à peine avant de mourir brutalement, un homme apparemment en pleine santé, sachant ce que nul, pas même lui, ne savait, postait en dernière note sur sa page facebook un lien vers un article illustré par cette image évocatrice de « grand départ » et portant dans son titre les mots « catastrophe annoncée ».

Rappelons le sens premier du mot catastrophe : « dernier et principal événement (d’un poème, d’une tragédie) » (kata indique ce qui vient d’en haut, et strophe ce qui tourne).

Un mois plus tôt, il avait aussi écrit : « la mort est une résurrection ».

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Journal de mon corps et âme

Rêve extraordinaire cette nuit : j’accouchais d’un garçon. Pour la cinquième fois, puisqu’en réalité j’en ai quatre. Là c’était particulier car je le sortais d’une sorte de récipient de terre et d’eau, ou de planète Terre qui était en moi, et je le contemplais, levé à bout de bras, magnifique, magnifiquement vivant.

Savoir que je vais pouvoir bientôt partir six jours au bord de l’eau me ressuscite. C’est-à-dire, me donne envie d’écrire. Je n’ai jamais passé autant d’années enfermée en ville sans en sortir, c’est pourquoi je n’écris plus. Je dessine ou je peins ou je fais des photos car je dois absolument créer, cela m’est aussi nécessaire que de respirer. Je ne chante plus dans un chœur, je ne fais plus de danse, je ne joue plus ou presque du piano, mais il est toujours possible de me remettre à tout cela que je fais parfois depuis l’adolescence par intermittence et de façon très très humble, en même temps que chaque jour, écrire. Puis ces derniers temps j’ai cessé de chaque jour, écrire. À cause du manque de nature et de mouvement. Mais voilà que cela va revenir.

Hier soir je suis allée voir un beau film, La isla minima. Je suis amoureuse de mon homme. Cette nuit j’ai encore accouché d’un fils. Et dans quelques jours, je vais revoir l’océan, mon vieux frère.

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Pour une souveraineté alimentaire et artistique


Retrouver le sens de l’agriculture familiale
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« Jardiner, c’est écrire sur la terre »
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… et même si vous n’avez qu’un tout petit jardin, voici quelques livres en pdf gratuits sur la permaculture
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Voir aussi :
Le sens de l’humus, son blé, son pain
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Bricoleurs de paradis
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Ma récolte de pommes de terre
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Madame Terre

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Cueillettes
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Splendeur

Il me reste à composer mon grand livre sur le temps. Cela m’emplit de joie. Je suis un peu fatiguée, par les difficultés de la vie et par le traitement du cancer, mais la vitalité de l’esprit, du désir, de la joie, est totale en moi.

Je songe aux grands textes, je songe aux grands poètes mes compagnons de grande jeunesse, je suis dans la lumière de l’été, les cris des oiseaux, le ressac de la mer, les hauteurs des montagnes, tous et toutes mes compagnes et mes compagnons aussi. Je suis parfaitement seule et immensément accompagnée, je suis avec la vie, aux côtés des enfants, des femmes, des hommes, des arbres, je suis avec tout le vivant, toute la création, je suis au ciel et partout sur la terre, je suis le bonheur et l’amour absolus.

Je vous salue, humain-e-s.

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Exode 15, 1-21 (ma traduction)

Myriam danse,Poursuivi par Pharaon, le peuple guidé par Moïse a franchi la mer Rouge, mer du Roseau – que j’ai appelée aussi mer du Parler, parce que les roseaux parlent. Pharaon et ses armées sont engloutis, un chant de joie s’élève.

1. Alors auront, eurent à chanter Moïse et les fils d’Israël ce chant via le Seigneur. Ils dirent via dire :

« Que je chante via le Seigneur !

il est monté, il est monté,

cheval et cavalier dans la mer il a jetés !

2. Ma force, un chant, Yah ! Via lui il fut, mon salut !

Lui, mon Dieu, je le louange, Dieu de mon père, je l’exalte !

3. Le Seigneur est un guerrier, Seigneur est son nom !

4. Chars de Pharaon et son armée, dans la mer il les a jetés !

L’élite de ses officiers s’est enfoncée dans la mer du Roseau,

5. les abîmes les couvrent,

ils ont coulé aux profondeurs comme une pierre.

6. Ta droite, Seigneur, magnifique en puissance,

ta droite, Seigneur, brise l’ennemi.

7. Dans la profusion de ta majesté, tu détruis ceux qui se dressent contre toi,

tu envoies le feu de ta colère, il les mange comme du chaume !

8. Au souffle de tes narines, s’avisèrent les eaux,

s’enflèrent comme une digue les ondes,

se figèrent les abîmes dans le cœur de la mer !

9. L’ennemi disait :

Je poursuivrai, j’atteindrai,

je partagerai le butin,

je m’en remplirai l’âme,

je viderai mon épée,

ma main les ruinera !

10. Tu fis souffler dans ton esprit,

la mer les couvrit,

ils sombrèrent comme du plomb

dans les eaux formidables.

11. Qui est comme toi parmi les dieux, Seigneur ?

Qui est comme toi magnifique en sainteté,

terrifiant de gloire,

faisant merveille ?

12. Tu as étendu ta main,

le pays va les engloutir.

13. Tu as dirigé dans ton amour

ce peuple que tu as racheté,

tu l’as conduit par ta puissance

vers ta demeure sainte.

14. Ils ont entendu, les peuples,

ils frémissent !

Une douleur saisit

les habitants de Philistie.

15. Alors sont troublés

les maîtres d’Édom,

les puissants de Moab,

un tremblement les saisit,

ils fondent tous, les habitants de Canaan.

16. Tombent sur eux

épouvante et terreur,

dans la grandeur de ton bras

ils sont muets comme la pierre,

tant que passe ton peuple, Seigneur,

tant que passe ce peuple que tu as acquis.

17. Tu les emmèneras, les planteras

dans la montagne, ta possession,

lieu que tu as créé, Seigneur,

via ta demeure,

sanctuaire, mon Seigneur,

fondé de tes mains !

18. Le Seigneur règne via l’éternité, à jamais. »

19. Car est entré le cheval de Pharaon, son char et son armée, dans la mer, et il a fait retourner sur eux, le Seigneur, les eaux de la mer, et les fils d’Israël ont marché à pied sec au milieu de la mer.

20. Alors Marie, la prophétesse, sœur d’Aaron, prit en sa main un tambourin, et sortirent toutes les femmes à sa suite, dans les tambourins et les danses du pardon.

21. Et Marie leur entonna :

« Chantez via le Seigneur, il est monté, il est monté,

cheval et cavalier à la mer il a jetés ! »

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Notre frère l’espace-temps

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Je songe à Göbekli Tepe, son nom me rappelle celui de mes derniers fils. Le plus ancien temple monumental connu, datant de 11000 ans avant notre ère, soit 7000 ans avant les pyramides. Des milliers de pèlerins s’y retrouvaient, c’est peut-être de là qu’est partie l’agriculture, pour pouvoir nourrir tout ce monde aux moments d’afflux. Une agriculture religieuse, comme on la pratiqua, à l’époque contemporaine, dans des monastères. On ne sait rien de la religion qui lui donna lieu. C’était encore la préhistoire, le début du néolithique. On sait si peu. Je songe à la découverte récente d’objets gravés de signes géométriques, datant semble-t-il de 500 000 ans, alors qu’Homo Sapiens n’existait pas encore.

Je songe à la découverte du plus ancien système planétaire de notre galaxie connu à ce jour. Comprenant cinq petites planètes orbitant tout près d’un petit soleil, dont elles font le tour en quelques jours. N’est-ce pas charmant comme un jeu d’enfants ? Je songe aussi à la découverte que notre système solaire comporte sans doute au moins deux planètes de plus. La maison a plus de pièces que nous ne l’imaginions. Et puis je songe que, toujours dans les nouvelles de ces derniers jours, on nous annonce avoir perçu en direct un signal radio venu d’une autre galaxie, vers la constellation du Verseau, dont on ne sait ce qui l’a émis.

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Sauvage

Longs chapelets de rêves splendides, sauvages, hier et cette nuit. Dormant sous une tente tout au bout de la Fin des Terres avec O, à côté de la grande tente ronde des oiseaux, leur campement. Par l’ouverture de la nôtre, je les contemplais, par l’ouverture de la leur. Le matin venu, dans sa lumière vivante, déchirante, arrivée d’une grande manifestation, là, jusqu’au bord de l’eau, de l’océan. Je prenais mon appareil photo dans notre voiture et je la photographiais. Je photographiais notamment l’un des manifestants, qui portait un panneau aussi grand que lui, tout écrit ; puis il me demandait si j’accepterais d’écrire un livre retraçant son engagement politique. La route nous attendait, O et moi, mais il n’était pas impossible de tout faire, cela restait à voir. Hier mes rêves se terminaient sur des noms de personnes et de lieux, que j’inventais, qui me venaient, nus, étranges et beaux comme du début du monde.

*

Franchissement

Je prépare dans ma tête mon roman inouï, « Histoire de l’être », qui sera un peu, si Dieu le veut, L’Iliade et l’Odyssée du temps qui vient. Ce matin en me réveillant j’ai compris encore quelque chose sur ce fameux « être ». Appuyée sur de nombreux travaux accomplis par des chercheurs de différentes disciplines, notamment scientifiques, et bien sûr aussi sur mon expérience propre, je vais de découverte en découverte. Le tout est d’analyser et de synthétiser. C’est justement ce que j’adore faire. Le travail est immense, et donc la joie aussi. C’est un travail pour l’essentiel invisible, et il donne toute quiétude parce qu’il s’accomplit dans l’assurance que même s’il ne pouvait être achevé en ce monde, il le serait dans un autre, de la même façon ou d’une autre, et pour tous les mondes. Et ce que j’aurai achevé en ce monde, je le parachèverai quand je n’y serai plus, car j’ai franchi les portes du temps.

L’ange de la nuit

L’ange descend et monte sur l’homme la nuit.

Ses ailes grand ouvertes pleines d’écriture

Cachées dans la ténèbre se déploient sans bruit

Par la respiration d’une pauvre âme pure.

 

Ange venu d’ailleurs relever la souffrance

Comme les sentinelles au portail se relaient,

Sais-tu pourquoi ce monde est gâté de cœurs rances,

De manipulateurs et de manipulés ?

 

Oh, qui déchirera la croûte de leurs yeux ?

L’ange s’approche encore et son aile t’effleure,

T’entoure et te transporte au véritable lieu.

Les morts ne savent pas pourquoi les vivants pleurent.

*

Passeport

Mes muscles de panthère bougent dans mon jeans

Rouge. Transsibérien tout chaud, je roule, trace

Au milieu des neiges terrestres et célestes

La route des anciens aux nouveaux univers.

Huilée, articulée, je joue, file le oui

Aux noces de la vie avec la vie-toujours.

Je marche dans l’espace, dans les inter-espaces,

Délestée et présente à jamais près des miens

Dans l’amour que j’émets, ma main et mon parfum,

Mon souffle maternel, mon baiser sur leur front,

Viatique et passeport des voyages à venir.

*

Écrire et fêter

reflets au jardin du monastere,*

Écrit hier les douze dernières pages d’une petite pièce de théâtre que j’avais promise à une toute jeune petite troupe, sur les indications de son chef. Avec une grande joie dans le sang. Du coup cette nuit, encouragée par O, j’ai trouvé un autre sujet pour écrire une plus grande pièce. Et j’ai toujours en tête, en préparation, le roman sur l’histoire de l’être, et la thèse au sujet fantastique et basée sur une grande découverte que j’ai faite. Voilà, je suis chez moi, comme partout.

Aujourd’hui nous fêtons un anniversaire à la maison, je vais passer l’après-midi à cuisiner. Mais avant de m’y mettre, voici quelques citations de Franz Kafka que je retrouve en consultant l’un de mes anciens cahiers, issues de lettres à Max Brod.

« Je veux bien partager mon cœur avec des êtres, mais pas avec des fantômes qui jouent avec les paroles. »

« Un enfant se met en colère quand son château de cartes s’écroule parce qu’un adulte a poussé la table. Le fait est pourtant que le château de cartes ne s’est pas écroulé parce qu’on a poussé la table, mais parce que c’était un château de cartes. Un vrai château ne s’écroule pas, quand même la table serait débitée en bois de chauffage, il n’a besoin d’aucune fondation d’emprunt. »

« La vérité ne fait que détruire ce qui est détruit. »

« L’essence même de l’art » est de « créer la possibilité d’une parole vraie d’être à être. »

« Je suis parti de chez moi et il me faut continuellement écrire chez moi, quand même tout chez-moi serait depuis longtemps emporté dans l’éternité. Toute cette littérature n’est rien d’autre que le drapeau de Robinson sur le plus haut sommet de l’île. »

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Le Vivant

semephoto Alina Reyes

*

Mon univers écrit a la forme de l’Univers. Je ne parle pas de sa partie visible, la trentaine de livres publiés, mais de l’ensemble, visible et invisible. L’ensemble est vivant, évoluant. Ceux de mes livres publiés sur mon site sont déjà légèrement différents que lors de leur première publication. Mais le plus fantastique, ce sont les manuscrits. Il y a ceux qui sont perdus, notamment mon Journal d’adolescente, plusieurs cahiers courant sur plusieurs années, et que j’ai brûlés vers l’âge de dix-sept ans. Perdus mais ayant laissé leur trace dans mon esprit et continuant à agir. Il y a ceux qui ont traversé le temps, le plus souvent de façon partielle, sur des feuilles de papier dactylographiées, aujourd’hui un peu jaunies, et dont certaines manquent. Il y a ceux qui sont restés dans des ordinateurs devenus inutilisables. Et tous ces manuscrits sont souvent en partie récupérés, réinsérés dans d’autres textes plus récents, publiés ou non publiés. J’ai plusieurs livres en ce moment tout écrits, et notamment un roman composé de différentes façons à partir de la même base. Les éditeurs n’en veulent pas, ils veulent des livres composés et formatés selon les limites du monde tel que les voit l’homme limité, formaté. Mais je m’émerveille moi-même des merveilles produites par tous ces textes, et du fait qu’à partir des mêmes textes plusieurs livres coexistent dans mon ordinateur, plusieurs états du même livre, un peu comme dans la variabilité quantique. Lucie au long cours, Derrière la porte, Forêt profonde et Voyage notamment, sont eux-mêmes construits ainsi, de façon mouvante et libre, selon des formes pleines de rappels, de passages, de variations. Hier soir j’ai rassemblé pour Syd, qui veut monter une pièce, des passages, sauvegardés au sein d’un autre livre non publié, d’une pièce de théâtre inachevée, écrite il y a un quart de siècle. Il a été enthousiaste, aussitôt ses idées ont fusé pour récupérer la base et la redévelopper à sa façon. Deux nuits plus tôt j’avais rêvé que nous jouions ensemble au théâtre, voilà que le rêve arrive au jour, transposé. Tout est vivant, tout est merveille, joie, beauté.

Jaillissements

visitation du jeune homme de caillebotte,

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Jaillissement sur jaillissement, le sujet de ma thèse ouvre des perspectives extraordinaires, voire vertigineuses. Incroyable puissance de la vie. Ce qu’on appelle pensée n’est rien d’autre que la vie, ou bien ce n’est que fausse pensée.

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J’ai fait en rêve une phrase de réflexion linguistique, une phrase sur l’être de la langue, qui contenait le mot « préxome », néologisme produit par le rêve. Disant à la fois « presque homme » et pré-x-homme » (x comme en mathématiques et en biologie, notamment), et d’autres choses encore notamment avec l’anglais « home », ce terme est indubitablement lié à mon autre micro-rêve d’il y a quelques jours, sur la permutation du monde.

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« J’insiste sur ce fait qu’il n’est pas sûr qu’il soit possible de décrire un jour l’origine du langage », dit Noam Chomsky au cours de cette conférence que je suis en train d’écouter. Or j’ai de mon côté trouvé quelque chose d’inouï sur ce sujet. Tout cela bouillonne et fuse et jaillit en moi, de tout cela je prends note et tout cela va être écrit.

Qu’importe la matière, pourvu que le génie s’exerce

48en chemin vers chez nous, photographiée par O

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Hier quand je suis arrivée dans la salle d’attente de Pôle Emploi, où j’avais rendez-vous pour m’inscrire, s’y trouvait P., un homme sans abri que je connaissais quand j’étais bénévole dans une association. Il ne m’a pas vue, mais peut-être n’a t-il pas souhaité me voir, ayant une raison pour cela : la dernière fois que nous nous sommes rencontrés, c’était quelque temps après que j’avais quitté l’association – il m’a abordée dans la rue, nous nous sommes mis à parler joyeusement, puis à la fin j’ai vu que quelqu’un, d’un peu plus loin, était en train de nous filmer. Il s’agissait de l’une des manœuvres de dossier et de surveillance, complètement contre mon gré bien entendu, faites dans l’optique de contrôler la mise en œuvre de mon ordre des Pèlerins d’Amour. Cela a duré des années, j’ai toujours continué à refuser ces indignités, c’est pourquoi rien ne s’est fait. Mais ce qui m’est revenu en voyant hier P., et alors que je me retrouvais un peu comme lui en train de chercher à me « réinsérer » dans la société, c’est le même sentiment de tristesse que lorsque j’avais vu ce type à la caméra, il y a quelque trois ans, alors que P. repartait (et je ne l’avais plus jamais revu, il avait ensuite brusquement quitté le quartier), la tristesse pour lui, qu’on avait poussé à trahir quelqu’un qui ne lui avait jamais fait de mal, en l’occurrence moi. Ceux qui lui ont fait cela, alors qu’ils étaient censés lui apporter leur aide, manquent-ils à ce point d’empathie, qu’ils ne se rendent pas compte de la blessure que cela peut constituer pour une telle personne, sensible et fragile ? Que les installés habitués à toutes les compromissions m’aient trahie de même ne les a peut-être pas beaucoup marqués, endurcis qu’ils sont. Mais il n’en est pas ainsi avec des gens qui se retrouvent à la rue justement parce qu’ils n’ont pas eu assez d’aptitude à la compromission. Comment peut-on oser les utiliser comme s’ils n’avaient pas d’âme ? Et cela, au nom du bien qu’on prêche ? Honte aux abuseurs, ils se déshumanisent eux-mêmes, au point de ne même plus avoir conscience de leurs fautes, de la faute dans laquelle ils baignent en permanence et qu’ils trouvent normale.

Au cours de ma conversation avec l’employé de Pôle Emploi – très aimable – j’ai eu soudain l’idée que je pourrais travailler en bibliothèque, comme Borges. Après avoir pris le temps de me promener à la Butte aux Cailles (cf note précédente), et photographié les nouvelles œuvres de street art du quartier, une fois à la maison je me suis renseignée sur internet. J’ai découvert qu’il existait un concours pour être conservateur de bibliothèque. Aussitôt j’ai eu envie de le préparer et de le passer. Il semble que les inscriptions soient closes pour 2015, alors je ferai le suivant, incha’Allah. La Société des Gens de Lettres m’a accordé une aide pour passer le moment difficile, financièrement, que je traverse, je lui en suis très reconnaissante. En janvier je saurai si ma demande de bourse au Centre National du Livre a été acceptée – ce serait la première fois que j’aurais une bourse et si je dois en avoir une, ce serait vraiment le bon moment. J’ai tendance à critiquer l’assistanat, mais je suis heureuse de savoir que la solidarité peut encore fonctionner dans cette société, quand c’est vraiment nécessaire. Si je n’obtiens pas de bourse pour mon livre je continuerai à chercher du travail, j’y crois. Hier soir j’ai eu soudain l’idée aussi que je pourrais reprendre le chemin de l’école et préparer une thèse de doctorat de littérature comparée, qui pourrait me permettre de donner des cours à l’université, ce qui me plairait beaucoup. De nouveau j’ai cherché des informations sur les possibilités d’inscription, puis après un bref dialogue avec O, j’ai trouvé mon sujet. Si fantastique qu’il m’a tenue un bon moment éveillée dans la nuit, puis m’a réveillée ce matin. Avec ce sujet je continue à me sentir proche d’Alexander Grothendieck, dont bien sûr je ne peux comprendre les travaux mathématiques, mais dont je peux avoir tout de même une approche, par l’intuition et l’amour. Ainsi mon sujet de thèse, mon roman en préparation et même la préparation du concours de conservateur sont-ils tous liés, comme l’éventail d’une même vision à développer, tout en ayant en vue la démarche de Grothendieck, si proche de la mienne. J’ai là un fantastique travail à réaliser, et je me sens d’attaque à tout mener de front : ce qui est grand, difficile et salvateur est si exaltant ! La vie est absolument extraordinaire, et si belle. Tous les vivants sont géniaux, qu’ils le sachent ! Que la journée vous soit douce et souriante.

Le début

alexander-grothendiecka-t-on jamais vu plus beau sourire ? et ses écrits sont pleins de moments de pure grâce ; d’amour, de bonté, d’intelligence humble et foudroyante ; je l’aime follement

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Cette nuit j’ai rencontré Alexander Grothendieck. Près, très près. Comme il dit, c’est dingue : dès l’instant où j’ai vu son nom, j’ai été irrépressiblement attirée par lui, que je ne connaissais pas. Je ne peux pas me détacher de lui, je ne le veux pas non plus. Ce n’est que le début.

ses livres en ligne :

Récoltes et semailles

La clef des songes, ou Dialogue avec le bon Dieu