Comme « nous », de force ?

Selon Claude Guéant, l’ancien ministre de l’Intérieur, « il y a des libertés qui peuvent être facilement abandonnées »… pour, bien sûr, lutter contre le terrorisme. Encore un Charlie. Mais ils n’ont pas attendu la tuerie de Charlie pour s’emparer de nos libertés en organisant la surveillance à grande échelle des citoyens. Pour quel résultat, d’ailleurs ? Ils auraient mieux fait d’entraîner correctement la police, afin qu’avec ses dizaines d’hommes elle soit capable de prendre vivants deux terroristes retranchés dans un bâtiment désert et sans otages, et qu’on ne finisse pas par se demander si les pouvoirs publics ne veulent pas éviter systématiquement que les terroristes puissent dire qui les a commandités. Ainsi donc, au nom de la liberté d’expression, au nom de Charlie, on va encore restreindre un peu plus nos libertés. Décidément, non seulement le Prophète n’est pas Charlie, contrairement à ce que clame misérablement la prochaine Une du magazine, mais surtout, ni Charlie Hebdo ni tous ses Charlie ne sont prophètes. Les prophètes, eux, œuvrent pour la vérité et la liberté.

Les synagogues et les écoles juives doivent être protégées dans notre pays. C’est un immense scandale, et je hais l’antisémitisme qui en est la cause. Je suis passée hier devant la Grande mosquée de Paris : aucune protection. Pourtant les agressions contre les mosquées se multiplient, un véritable cancer sur tout le territoire. Parmi les incendies, tirs de balles, jets de grenades, tags de menaces et autres croix gammées, celui-ci : « I am Charly ». Apprécions l’anglais. « I am Charly » tagué sur une mosquée, c’est comme « je suis Charlie » attribué au Prophète en Une du prochain Charlie Hebdo. Une blessure de plus imposée aux musulmans, avec la publicité de toute la presse dominante. Qui a prétendu que la France, après la manifestation de dimanche, avait changé d’état d’esprit ? Manuel Valls, dont le rictus vers le bas a été attribué au Prophète sur cette même Une. En fait, le racisme condescendant à la mode coloniale s’affiche plus que jamais (à la télévision aussi, on s’empare du Prophète pour le faire parler de force comme « nous », comme dirait Moix), et l’œuvre de division se poursuit. Le Prophète Mohammed était un homme très doux et souriant, et quels que soient les mensonges déversés sur son compte, quelle que soit l’indignité des récupérations faites sur son compte, il le reste.

Hollande, ce matin : « La France ne plie jamais, elle reste debout ». Haha, on a vu ça en 40… Et aujourd’hui, à la botte des USA et de leurs guerres impérialistes qui portent la mort ailleurs et ici même. La France a ses traîtres et ses collabos, mais elle a aussi, heureusement, ses résistants. Nous ne cédons pas tous aux tentatives de prise en otage de notre être de ceux qui nous intiment d’être qui nous ne sommes pas – si nous ne sommes ni racistes, ni terroristes. Le terrorisme est un racisme, puisqu’il nie l’autre, et pour la même raison, le racisme est un terrorisme. L’un et l’autre s’appellent et se suscitent mutuellement.

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Qu’est-ce qu’ils ont clamé ?

Imaginons que Charlie Hebdo, ces dernières années, au lieu de s’en prendre de façon obsessionnelle aux musulmans, s’en serait pris, avec autant de hargne et de haine, disons… non pas aux juifs, car c’est devenu tout à fait impossible, ils auraient croupi en prison depuis longtemps. Et les juifs ont eu raison de s’organiser pour empêcher qu’une telle ignominie leur soit encore faite, c’est tant mieux. Mais à qui alors, à quelle partie de la population aurait-on accepté qu’ils s’en prennent, pendant des mois et des années ? Non, contrairement à ce qu’on prétend, ils n’ont jamais fait la même chose avec les catholiques ou avec le pape. Jamais de façon aussi ordurière et surtout avec une telle charge de mépris et de haine, souvent dirigée contre les humbles du petit peuple. Je crois que les seuls contre lesquels on peut s’acharner impunément en France, voire avec la bénédiction des autorités, ce sont les musulmans.

Dans le Times of Israël français, je lis à propos de la grande manifestation de dimanche : « Nous, la communauté juive de France, avons comme l’impression que ces victimes juives passent au second plan dans l’opinion publique même si, heureusement, nous avons reçu le soutien de la classe politique française ». Et je réponds : « C’est que beaucoup de Français sont antisémites, soit envers les juifs, soit envers les musulmans arabes, ces autres sémites, soit envers les deux à la fois. Et il y avait quelque chose d’ambigu dans ce rassemblement, même si c’était bien caché : ce n’était pas seulement un rassemblement contre le terrorisme, c’était aussi, de façon inavouée, un rassemblement contre les musulmans. Et pas vraiment pour les juifs, comme vous l’avez remarqué (sauf de la part des politiques, mais les politiques ont leurs raisons…) ».

C’est un bien grand tour de passe-passe que d’avoir réussi à faire passer pour défense de la liberté d’expression le fait de faire dire aux Français « je suis Charlie ». Mais après tout, ils l’ont dit d’eux-mêmes. Parce que cela avoue une vérité qu’ils ne veulent pas voir, mais qui les habite si profondément qu’ils ont eu besoin de la clamer, par millions. Il est vraiment urgent que les cœurs s’éclaircissent, et se débarrassent d’un racisme aussi destructeur pour eux-mêmes que pour ceux qui en sont les cibles.

Et maintenant, certains accusent ceux qui ont dénoncé le racisme de ces caricatures d’avoir ainsi attiré l’attention des terroristes sur Charlie Hebdo, et d’être ainsi coupables de la tuerie. Quelle hypocrisie. Quand tout ce petit monde bien-pensant des médias a soutenu Charlie, annonçant ses caricatures comme une gourmandise avant même que le public ne les ait vues, organisant la publicité autour de leur action scélérate. Et quand Charlie lui-même surfait sur ses forfaits répétés pour se faire remarquer et vendre. Les personnes ou les associations qui ont dénoncé ce racisme ou ont porté plainte contre Charlie n’ont fait qu’exercer leur droit, et tout d’abord leur responsabilité : elles ne peuvent abandonner ceux qu’elles représentent, elles ont à les défendre. Les juifs, qui ont été victimes du même phénomène dans les années 30, se sont depuis organisés pour que cela ne puisse plus se faire, et je l’ai dit, ils ont eu raison de le faire. Les musulmans ont à faire le même travail, puisque c’est contre eux que s’exprime la haine antisémite aujourd’hui.

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Pour Lassana Bathily

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« Je suis allé au congélateur, j’ai ouvert la porte, et plusieurs personnes sont rentrées avec moi. Je leur ai dit de se calmer, de ne pas faire de bruit », a-t-il déclaré sur BFMTV. C’est ainsi qu’une quinzaine de personnes ont échappé à une mort quasi certaine.

Quand il a pu sortir du magasin, les policiers l’ont arrêté et menotté pendant 1h 30, pensant que cet homme noir était forcément l’un des terroristes. Quand les policiers ont enfin compris leur erreur, ils ont pu l’interroger, et il leur a donné les plans du magasin, ce qui a permis de faciliter l’intervention.

Le jeune homme de 24 ans s’avère particulièrement modeste. « Je suis musulman, pratiquant. J’ai déjà fait mes prières dans ce magasin, dans la réserve. Et oui, j’ai aidé des Juifs. On est des frères, a-t-il déclaré. Ce n’est pas une question de juifs, de chrétiens ou de musulmans, on est tous dans le même bateau », a-t-il estimé.

J’ai signé la pétition pour demander la nationalité française et la légion d’honneur pour Lassana Bathily.

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Yann Moix dans Le Point, adressant une lettre ouverte aux musulmans : « Je propose que désormais on appelle musulman celui d’entre vous qui défilera volontiers avec nous ». « Nous » ? Le racisme crasse s’étale sans honte, tellement bête qu’il ne s’en rend même pas compte.

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« Ces derniers jours, j’ai lu la peur dans le regard de mes amis de culture musulmane, la même peur que me décrivent mes amis juifs. » Pierre Henry, directeur général de France terre d’asile.

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À écouter jusqu’au bout, cet entretien de 8 minutes avec François Burgat, auteur de L’islamisme à l’heure d’Al-Qaïda, sur les tueries à Charlie Hebdo et à Vincennes. Dans un premier temps il parle du Yémen comme base d’entraînement des djihadistes, puis du contexte dans lequel certains de nos concitoyens deviennent des terroristes, et des errements qui les suscitent.

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Charlie confirmera-t-il son antisémitisme ?

Charlie Hebdo annonce qu’il va de nouveau publier des « caricatures de Mahomet » (qui jusque là ont été en fait, via « Mahomet », des caricatures des musulmans aussi sordides que les caricatures de juifs publiées dans la presse satirique des années 30). Je doute qu’ils livrent à trois millions d’exemplaires des dessins et des textes aussi haineux qu’ils l’ont fait pendant des mois et des années, car alors l’ignominie de leur production apparaîtrait aux yeux de tous et en dissuaderait sans doute beaucoup de continuer à les soutenir – ou bien c’est que la France est tombée dans un antisémitisme aveugle et forcené. Je parle bien d’antisémitisme pour les insultes aux musulmans, parce que les musulmans arabes sont des sémites, et parce que l’islam, au-delà des divergences politiques, est le monothéisme le plus proche du judaïsme, dans l’esprit et dans la pratique (c’est pourquoi Coulibaly ne s’est pas privé de manger un sandwich casher). La belle façade d’union de ce dimanche est déjà en train de révéler ses énormes lézardes. Manifestants qui avez clamé « Je suis Charlie » dans un désir de rassemblement de tous les Français, ce que Charlie vous annonce semble signifier qu’il a l’intention d’en profiter pour semer encore parmi vous la division, tout en ramassant beaucoup d’argent. Allons, je veux bien escompter qu’ils auront assez de bon sens pour faire de l’humour sans haine, cette fois.

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Les terroristes étaient musulmans, comme moi

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la mosquée du Prophète, à Médine

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Des otages survivants de l’épicerie casher témoignent que Coulibaly pratiquait la prière. Et aussi qu’il était extrêmement calme et tranquille, mangeant un sandwich pris dans les rayons de l’épicerie et disant à ses otages, qu’il ne surveillait pas vraiment, «allez-y, profitez-en, servez-vous » . Il leur dit aussi qu’il n’avait pas peur de mourir. Il faut le dire, la religion et ses bienfaits sur l’esprit peuvent être utilisés pour le pire comme pour le meilleur. La religion (quelle qu’elle soit), pas plus que la culture ou la civilisation, n’empêche les hommes de verser dans le crime. Toute notre histoire depuis des millénaires en témoigne abondamment.

Toute notre histoire témoigne aussi que la religion est à l’origine d’avancées fantastiques de l’humanité. Elle ouvre l’esprit, lui fait accomplir de grandes choses dans tous les domaines, scientifiques, culturels, politiques. Et elle aide les hommes à vivre ensemble dans la paix, à s’entraider, à susciter entre eux miséricorde et pardon.

La religion, les religions, sont des instruments que la Vérité met à notre service pour nous aider à structurer notre compassion, notre pensée, notre paix personnelle et commune. Qui reprochera au ciel de nous avoir fait libres ? Parce que nous sommes libres, nous avons la possibilité de lire les signes du ciel dans le bon sens, ou dans un mauvais sens. La religion est une arme, comme la science et la culture elle peut être utilisée pour faire avancer l’humanité, ou pour contribuer à la détruire.

Ne sacralisons pas la religion. Ne sacralisons ni les religions ni rien d’autre. « Dieu seul est bon », a dit Jésus à quelqu’un qui l’appelait bon maître, qui était donc tenté de le sacraliser. Dieu seul est saint, Dieu seul est sacré, l’islam ne dit rien d’autre. Même les athées et les anarchistes doivent pouvoir comprendre cela, et peut-être plus encore que beaucoup de croyants. N’être soumis qu’à Dieu, c’est une façon de dire qu’on n’est soumis à aucun humain ni à rien de ce qui est humain – et le fait qu’il n’y ait en islam pas de clergé, pas d’intermédiaires humains entre l’homme et Dieu, va dans le sens de la plus grande responsabilité et en même temps de la plus grande indépendance vis-à-vis du monde des hommes. « Dieu » est l’absolu – de l’amour, de la vérité, d’autant de qualités qu’il a de noms… et de notre liberté.

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Voir ce qui est

Une fois encore, nous pouvons dire qu’à la nécessité de travailler à l’unité, a été substituée l’apparence de l’unité. Comme dirait Parménide, ils croient changer les choses en changeant « la surface brillante des choses ». Ils ne font ainsi que s’abuser, et abuser ceux qui les suivent.

Nous sommes face à des élites sans profondeur, donc sans pensée. Leur politique n’est pas la vérité, mais la roublardise. Pas l’honnêteté, mais la manipulation. Pas la responsabilité, mais la récupération.

Il n’y a qu’une façon de lutter contre le terrorisme, c’est de lutter contre l’injustice. Dans nos rapports avec les autres pays, et à l’intérieur de notre société. La paix ne vient qu’avec la justice, et la justice ne vient qu’avec la vérité. Nous en sommes certes très éloignés, mais il faut se mettre en marche ou crever.

Maintenant que la grande illusion a été jouée, il reste à se mettre sérieusement au travail pour retrouver le chemin du réel. Descendre réellement dans le pays, quitter les sièges confortables de la bourgeoisie dominante, aller voir réellement ce qui est dans ce pays et dans ce monde.

Pour le dire plus crûment, se débarrasser de la merde qu’on a dans les yeux.

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Rhetoric

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« Je ne suis pas Charlie »… Si la deuxième image est blessante, pourquoi la première ne le serait-elle pas ? Essayons un instant de décentrer notre regard. À lire, là où j’ai trouvé cette image, un texte de Jose Antonio Gutierrez

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J’ai trouvé cette image sur la page fb de Giora Meisler, un photographe israélien. Une preuve parmi d’autres que les Israéliens bénéficient de la liberté d’expression. N’oublions pas cependant qu’Israël refuse l’entrée sur son territoire aux dessinateurs pro-palestiniens, entre autres. Et que la présence de Netanyahou n’était pas la seule présence scandaleuse à la manifestation de ce jour, où se trouvaient des oppresseurs de la liberté d’expression comme Omar Bongo ou Victor Orban, ce dernier proche des néo-nazis. J A Gutierrez dans l’article ci-dessus en lien pointe du doigt une vérité en écrivant :

« L’Europe se consume dans une spirale de haine xénophobe, d’islamophobie, d’antisémitisme (les Palestiniens sont de fait des sémites) et cette atmosphère devient de plus en plus irrespirable. Les musulmans sont déjà les juifs de l’Europe du XXIème siècle, et les partis néo-nazis redeviennent respectables 80 ans plus tard, grâce à ce sentiment répugnant. Pour tout cela, malgré la répulsion que provoque en moi l’attentat de Paris, Je ne suis pas Charlie. »

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Et maintenant, après cette énorme récupération politicienne qui, d’après Manuel Valls, a changé l’état d’esprit de la France… ?

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Autour de la manifestation de ce 11 janvier

Mon instinct de reporter photographe me poussait à y aller, mais je suis encore fragilisée physiquement par l’intervention chirurgicale, et je suis plutôt restée à regarder le direct sur mon ordinateur. Ce matin j’ai pensé au moment où nous avons dû voter Chirac parce qu’il n’y avait pas d’autre choix si nous ne voulions pas de Le Pen comme président, le dilemme devant cette manifestation très récupérée ressemblait à cela : y aller quand même, ou non ? Mon état de santé a décidé pour moi, je suis restée à la maison.

Au début de la manifestation, j’ai entendu que des gens chantaient la Marseillaise et répondaient en chœur « Charlie ! » aux meneurs qui demandaient : « Vous êtes qui ? » J’ai pensé aux foules de Paris qui avaient acclamé Pétain, puis quelques années après, De Gaulle. Quel esprit restera de cette manifestation, qu’est-ce qui va suivre ? L’esprit de rassemblement, ou l’esprit de division, la chasse aux musulmans, la stigmatisation accrue, l’esprit de guerre ? J’ai pensé aussi que cet été, plus de deux mille innocents sont morts à Gaza, et qu’on nous a interdit dans un premier temps de manifester.

J’ai entendu sur France 24 le premier ministre albanais, Edi Rama, rappeler que dans son pays, musulmans et chrétiens vivent ensemble, et que ce qui menace le vivre ensemble, partout, ce sont les problèmes sociaux et de pauvreté. Dire qu’il était là comme chez lui, car selon lui ce sont les valeurs universelles de la France qu’il faut défendre, pas seulement pour les Français mais pour tous. Et enfin appeler à ne pas fermer l’Europe, et à cesser de dire qu’on est en guerre, car si on est en guerre, c’est contre nous-même, dire qu’on est en guerre ou se comporter comme si on menait une guerre, c’est susciter la guerre civile. Le ciel fasse que ce discours soit entendu par tant de nos intellectuels qui se croient partis en guerre contre l’obscurantisme, et qui au nom de la culture nous poussent dans la nuit de la guerre civile.

J’ai entendu aussi un représentant de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme, Patrick Baudouin, rappeler qu’on ne peut lutter efficacement contre le terrorisme tout en soutenant les violations du droit international, en Palestine et ailleurs. J’ai entendu Missoum Chaoui, aumônier musulman, appeler à donner la parole aux intellectuels musulmans dans les médias, et d’autres appeler aussi à promouvoir l’exégèse de l’islam.

J’ai pensé que le premier caricaturiste assassiné, en 1987, fut Naji al-Ali, fameux dessinateur palestinien qui dirigeait ses critiques contre tous les puissants, aussi bien arabes qu’israéliens, et finalement on ne sait quel clan a commandité son assassinat. Voilà ce qui arrive aux hommes vraiment libres. Aujourd’hui nous déplorons aussi la mort de caricaturistes qui eux, s’en prenaient à un seul camp – mais il n’empêche que c’est toujours le même nœud politique qui est au centre du problème. Et que rien ne s’arrangera, ni pour les juifs ni pour les musulmans ni pour personne, tant qu’on ne se résoudra pas à renoncer à soutenir la colonisation de la Palestine. Que la liberté d’expression continuera à être bafouée tant que seront promus la division, l’esprit de guerre interne.

J’ai entendu le directeur d’Afrique Magazine, Zyad Limam, rappeler que la très grande majorité des musulmans en Europe sont tout à fait intégrés, et que le maire de Rotterdam est un musulman qui n’est pas né aux Pays-Bas. Que le problème vient de la frange qui est restée en marge de la société – rejoignant ainsi le constat du premier ministre albanais sur la question de l’appauvrissement.

J’ai entendu un juif (dont je n’ai pas entendu le nom) rappeler qu’en France on est citoyen avant d’être juif, musulman, chrétien, bouddhiste, athée… ingénieur, médecin, ouvrier… et qui a récusé le terme de communauté juive et a jugé indécente l’invitation de Netanyahou faite aux membres de la « communauté juive » de partir s’installer en Israël, où par ailleurs, a-t-il rappelé, il y a aussi des problèmes sociaux et des problèmes de sécurité.

J’ai entendu une autre personne dont je n’ai pas retenu le nom mais qui n’était pas musulmane rappeler que la stigmatisation des musulmans était, au même titre que l’antisémitisme, un « mal français », et que s’il était bon que le Président soit auprès des juifs ce soir à la synagogue, il serait bon qu’il fasse aussi un geste envers les musulmans.

J’ai entendu toute la journée les hélicoptères tourner au-dessus de Paris, et en ce moment encore.

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Où est l’union ?

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« Je ne suis pas Charlie, je suis Ahmed, le flic mort. Charlie a ridiculisé ma foi et ma culture et je suis mort en défendant son droit de le faire. »
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Et ce dimanche, une manifestation récupérée par les politiques, où l’on a refusé l’extrême-droite française mais où l’on accueille l’extrême-droite israélienne, qui est pire. En fait le compréhensible désir des gens de se retrouver pour manifester ensemble a été capturé par les politiques, du moins à Paris. Si bien qu’on peut se demander au profit de quoi, de qui, vont se déplacer les manifestants. Je ne sais pas encore si j’irai faire des photos. Je pourrais manifester avec un panneau « Je suis moi-même (ou « Moha m’aime », comme le titre d’un de mes livres…), disciple de tous les prophètes, d’Isaïe à Gandhi et de Jésus à Mohammed »…

Nous ne sommes pas nombreux, dans le camp des résistants au racisme anti-musulmans. C’est toujours ainsi, ce fut ainsi aussi avec les juifs, quand il fallait résister à l’antisémitisme (et il le faut toujours, mais les musulmans sont maintenant des cibles plus prisées, étant moins défendus), mais le fait que ce soit toujours ainsi n’est pas une consolation – on aimerait que les hommes évoluent… S’ils le font, c’est si lentement…

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La grande récupération

Tout le monde dit « Je suis Charlie » et ça ne plaît pas trop aux dessinateurs survivants de Charlie. Je les comprends. L’ironie est que beaucoup de ceux qui disent « Je suis Charlie » sont à mille lieues de ressembler à Charlie, d’hier ou d’aujourd’hui, alors que ceux qui ont en commun avec Charlie l’esprit libertaire et le rejet de tout consensus mou et de toute « pensée unique », ne clameront certes pas « Je suis Charlie ». D’autant que Charlie était devenu islamophobe – l’esprit des rédactions aussi vieillit, et il n’est pas rare que le naufrage guette ce qui est vieillissant. Luz et Willem pointent du doigt la récupération actuelle de leur magazine, mais ils auraient bien fait de s’en soucier plus tôt. Car depuis Val, Charlie était la proie des récupérateurs, et cela a continué. Tant que Charlie était Charlie et rien d’autre, il pouvait bien caricaturer ce qu’il voulait, c’était dans sa nature, comme le dit Luz, d’être un fanzine auquel il ne fallait pas accorder une importance démesurée. Luz le dit, les gars ne sont pas des penseurs. Or ils ont été récupérés par la « pensée unique » qui bien sûr en vérité est une non-pensée, à des fins politiques. Ils ont été soutenus par des gens qui œuvrent, assez paranoïaquement, pour un certain ordre du monde occidental qu’ils ont peur de voir disparaître, et qui pour cela s’emploient à récupérer voire manipuler des figures qui passent pour de la contre-culture alors qu’elles sont utilisées -comme les Femen- pour la perpétuation de la culture dominante. Le même phénomène s’est produit pour le dernier roman de Michel Houellebecq, qui a été soutenu de façon absolument exceptionnelle par les grands médias, lui valant même un passage au 20 heures. Il n’est pas difficile de voir qu’il s’agissait là de promouvoir non pas un roman mais une idéologie, toujours la même. La France qu’on veut nous vendre depuis quelques années est la France de l’esprit Deschiens : une France morne et triste, sans lumière, sans consistance, repliée sur des sentiments négatifs et sur son impuissance. Cela se traduit par une phraséologie également sans éclat ni beauté, dans les livres comme dans la bouche d’un chef d’État linguistiquement ségolénisé, ramenant la langue au niveau de l’entresol. Pourquoi, par exemple, dire « La France, elle a fait face », plutôt que « La France a fait face » ? C’est qu’il faut que la langue ressemble à un personnage des Deschiens ou de Houellebecq, qu’elle soit une pauvre chose représentative de pauvres citoyens sans pouvoir ni espoir. C’est qu’il faut mettre l’étouffoir sur l’homme, afin de le dissuader d’essayer de comprendre ce qui se passe vraiment, comment le dieu argent essaie de faire de l’homme un ver dans une décharge publique, seulement occupé à se nourrir et à nourrir par la même occasion le clan des pollueurs, en matière et en esprit.

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