Marcel Proust, Le Temps retrouvé

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ma table bureau-atelier, ce midi

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« Mais enfin je pourrais à la rigueur, dans la transcription plus exacte que je m’efforcerais de donner, ne pas changer la place des sons, m’abstenir de les détacher de leur cause à côté de laquelle l’intelligence les situe après coup, bien que faire chanter doucement la pluie au milieu de la chambre et tomber en déluge dans la cour l’ébullition de notre tisane ne dût pas être en somme plus déconcertant que ce qu’ont fait si souvent les peintres quand ils peignent, très près ou très loin de nous, selon que les lois de la perspective, l’intensité des couleurs et la première illusion du regard nous les font apparaître, une voile ou un pic que le raisonnement déplacera ensuite de distances quelquefois énormes. »

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Joie de la marche qui écrit

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mon Bailly

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« Le poème court ». Ce sont les premiers mots d’un titre à l’instant vu sur un marque-page portant une publicité pour un livre de haïkus. Mais je n’ai pas lu le mot court comme un adjectif, je l’ai lu comme un verbe, voyant le poème courir. En même temps m’est revenu mon rêve de la nuit dernière, où je marchais à travers ville et divers espaces d’un pas bondissant et dansant de joie. Je venais de faire des versions grecques et latines pendant trois jours du matin à la nuit comme une forçate, me rendant compte du travail qu’il me reste à faire pour récupérer un niveau suffisamment correct si je veux passer l’agreg – on ne peut pas dire que c’était entièrement agréable, mais malgré tout voilà l’effet des mots, ils vous mettent en marche et en joie.

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Traduire, converser, féconder

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une petite reproduction de l’une de mes peintures qui s’était détrempée dans mon sac l’autre jour quand j’ai marché longtemps sous la pluie – j’ai ajouté du feutre autour, sur la carte gondolée et marquée par l’eau

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M’étant soudain inscrite au concours externe de l’agrégation de Lettres modernes, j’ai passé mon week-end à tester mes compétences en faisant des versions grecques, latines, anglaise, données à ce concours les précédentes années. En anglais ça va mais en langues anciennes, comme ces derniers temps je traduisais en m’aidant de diverses traductions antérieures, j’ai négligé de réviser la grammaire : une fois seule devant le texte originel, elle me manque sérieusement, je vais devoir m’y remettre, quand j’aurai déterminé si je suis meilleure en grec ou en latin, quoique je préfère le grec. Il faudra aussi que je me remette à la grammaire en ancien français et en français, ce n’est pas un petit morceau. Puis lire les œuvres au programme (déjà lues pour la plupart, mais il y a si longtemps), et bref, préparer ce qui est à préparer. Je m’y prends bien tard et je ne serai sûrement pas bien prête, voire pas du tout, d’autant que je n’ai surtout pas l’intention de sacrifier le travail de ma thèse. Mais bon, cela peut se tenter. J’aime les défis intellectuels, et surtout c’est une façon de revitaliser l’écriture en obligeant la pensée à opérer un déplacement, à ne plus se reposer sur son fonctionnement habituel, à aller à la rencontre d’autres modes de pensée pas seulement en se contentant de les regarder (de lire des livres), de converser avec eux sans se mélanger mais au contraire en allant au contact, comme je l’ai fait précédemment avec la théologie, en les accueillant, en les pénétrant et en les fécondant, comme il est bon et humain de le faire, afin de faire progresser l’humanité, comme nous l’avons fait depuis notre plus haute préhistoire, quand le monde était peuplé de plusieurs espèces d’humains et que nous avons copulé avec eux, enrichissant notre génome d’une part du leur et permettant ainsi à notre espèce d’évoluer. Aujourd’hui nous sommes la seule espèce humaine sur cette planète et pour continuer l’aventure nous devons continuer à évoluer, par la pensée, par la rencontre des diverses pensées.

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Peter Sloterdijk, Bulles

« Le terme « continent » désigne, dans l’histoire moderne, la cohésion du sol terrestre, alors que le continens classique désigne l’écorce la plus externe du ciel [et]… que, dans le contexte global de la planète, ce sont les océans qui sont les contenants tandis que les prétendus continents sont le contenu. »

traduit de l’allemand par Olivier Mannoni

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