Singeries

Beaucoup de singes ont des positions de pouvoir dans la société parce que beaucoup d’humains se laissent fasciner par la singerie.

La singerie, c’est le bluff, le simili, simili-savoir, simili-grandeur, simili-bonté, simili-intelligence, simili-philosophie, simili-poésie, etc., et même simili-amour, par quoi briller de plus de paillettes que n’en voudraient présenter le vrai savoir, la vraie grandeur, la vraie bonté, la vraie intelligence, etc. C’est ainsi que bien des humains qui disposent, par exemple, d’une vraie intelligence, se laissent séduire, comme les imbéciles, par la singerie, qui flatte leur humilité au double sens où les paillettes du singe, dont ils croient voir quelques reflets sur eux, leur semblent donner un peu de lustre à leur propre talent, jusque là moins préoccupé de briller que de s’exercer honnêtement, et où le singe singe en même temps que la brillance l’humilité, semblant ainsi se faire proche du vrai humble.

Il me semble que les hommes sont particulièrement sensibles à la singerie. Les femmes aussi, mais comme elles sont opprimées depuis la nuit des temps par la singerie des singes mâles, elles la démasquent plus souvent plus aisément. Alors que l’enjeu est autre pour les hommes : les singes étant habiles à monter à l’échelle sociale, leur manifester des signes de soumission ou d’admiration ou simplement de respect est un moyen séculaire aussi pour les hommes de s’assurer dans une société de mâles. Les femmes qui flattent les singes pour grimper à l’échelle doivent donner plus en retour, soit de leur corps, soit de leur service. Les singes mâles s’entraident naturellement, tout en se concurrençant et en se détestant, car c’est la condition de survie de leur système, et c’est en recrutant parmi les hommes et les femmes (en moindre proportion, le système l’exige) de nouveaux singes qu’ils font prospérer ce même système, qui permet d’écarter autant que possible les humaines et les humains de leurs affaires de singes.

Après tout, c’est leur vie de singes. Leur affaire. Pas la mienne. Ni hier, ni aujourd’hui, ni demain.

Coup mortel. Lutter pour rester en vie.
Je pense à Kafka, ses impossibilités : impossibilité d’écrire en allemand, impossibilité d’écrire en tchèque, impossibilité d’écrire en une autre langue, impossibilité de ne pas écrire. Et il écrit dans la langue qu’il voudrait rejeter. Moi je n’en ferai rien. Je me suis déjà trouvée devant l’impossibilité imposée par des criminels, celle d’écrire à l’ordinateur. Je me suis mise à écrire à la main. Mais ça n’allait pas, ça ne pouvait pas suffire. La surveillance suffit à détruire la capacité à écrire un texte achevé. Je commençais à m’en remettre, mais ça recommence.
Un violent rejet envahit mon corps. Je ne sais pas comment je vais faire, comment ça va finir. Je veux finir ma traduction, retrouver la grâce pour la finir, pour tout.

« Nourrice, tous me sont odieux, ils machinent le mal.
Mais Contre-Esprit plus que tous ressemble à la noire mort. »
Dévoraison, chant XVII, v. 499-500 (ma traduction)

Seule la mort de la mort délivrera de la mort la maison. C’est pourquoi Dévor les tuera tous.

o popoï, rois et mendiants, société de dévoration

Au début, j’ai fait comme tout le monde, j’ai traduit cette interjection hyper courante dans les dialogues de l’Odyssée, au début d’une prise de parole, par « grands dieux ! ». C’est ce que dit le Bailly, tout en précisant que cette traduction courante repose sur une erreur – sans en proposer d’autre. Mais enfin Zeus s’exclamant « grands dieux », on n’y croit pas trop, pas plus que le Roule-l’œil (Cyclope) et autres brutes humaines, et même Dévor (Ulysse), non, je ne vois pas que ce soit leur genre, pour une raison ou pour une autre. En fait ce qui serait naturel aujourd’hui, ce serait de traduire par « oh putain », ou, pour les personnages plus polis, « oh punaise ». Ne serait-ce qu’à cause du p initial, consonne occlusive de tout bon début d’exclamation. D’abord j’ai changé tous les « grands dieux » en « ô popoï », laissant l’exclamation en grec, puis finalement, comme après tout les Grecs sont des méridionaux, j’ai changé les « popoï » en « peuchère ». J’aime assez entendre Zeus s’exclamer « peuchère », et les autres aussi, ça apporte de la légèreté à toute la comédie et à toute la tragédie. Mais pour ma part, à la maison, dans la vie de tous les jours, j’ai adopté « ô popoï ». Un code sourire entre O et moi.

Et désormais je n’écrirai plus ma traduction ni mon roman ni rien d’important sur mon ordinateur, puisque les voleurs, les violeurs de verbe, y entrent de force, sales morpions qui n’ont de vie qu’à mater celle des autres, d’œuvre qu’à piller celle d’autrui. Certes ce n’est pas nouveau, mais je pensais qu’avec le temps ils s’étaient guéris de cette obsession paranoïaque. Le pire est que tant de gens croient pouvoir faire plier quelqu’un à force d’abus et d’obstacles, de mensonges et de manipulations, de pillages et de destructions, de harcèlement et de rétorsions, etc. Ils ne savent décidément pas du tout ce qu’est la liberté. Peuchère, quels petits mortels. Ceux qu’Homère appelle les kakoi, ceux qui font kaka, les choses mauvaises ou basses.

Je me suis remise à courir ce matin. À jeun, et après quinze jours d’interruption, ce fut un peu dur, mais enfin c’est reparti et c’est bon. Mon tatouage cicatrise à merveille, mon sein est un bon nid pour la chouette d’Athéna, elle y est heureuse comme je suis heureuse de sa présence (et je la fais voler aussi, en bougeant, en écrivant… elle vit avec les mouvements de mon corps, ma respiration…). Homère raconte mon nom, Alina Reyes, le nom de la nouvelle de Cortazar, où je l’ai trouvé, avec, comme le personnage de Cortazar, Dévor* en voyage transformé en mendiant, mais pas vraiment finalement puisqu’il y a une suite et qu’il redevient roi. Es la reina y, comme dit Cortazar : l’être flue.

*Pour celles et ceux qui n’ont pas lu ma note précédente, où je l’explique : Dévor, c’est le nom d’Ulysse dans ma traduction. Ma traduction qui doit parler à la société de dévorations en tous genres que l’humanité est devenue, et l’aider à s’en sortir.