« Dévoraison », traduction intégrale de « l’Odyssée » d’Homère par Alina Reyes

J’avais l’intention de finir rapidement de traduire l’Iliade pour mettre les deux textes en ligne, mais finalement je vais prendre mon temps pour terminer cette traduction et donc je donne, en attendant, celle de « l’Odyssée », précédée d’une brève présentation : DEVORAISON, traduit du grec ancien

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En musique : Local Hero vs héros tueur (Iliade, XI, 143-162, ma traduction)


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À six heures du matin retrouver la splendeur d’Homère. Quelques vers traduits avant l’aurore, et puis, parce que la poésie est toujours belle mais pas la guerre, ce lien pour voir ou revoir Local Hero gratuitement (jusqu’au 18 novembre à 17 heures) sur le site de MK2, film merveilleux de Bill Forsyth, musique de Mark Knopfler, sorti en 1983, que j’ai regardé hier soir et qui nous parle aujourd’hui, par son histoire, sa poésie, sa musique, bien mieux qu’une mauvaise COP, de la beauté naturelle et de la paix à sauvegarder.
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Sur ces mots, il jette Pisandre à bas du char, d’un coup
De lance à la poitrine ; il tombe au sol à la renverse.
Hippoloque s’écarte d’un bond, il le tue par terre,
De l’épée lui coupe la main et lui tranche le cou,
L’envoie rouler comme un billot à travers la foule.
Les laissant là, il bondit où les plus denses troupes
S’affrontent, avec les autres Achéens aux belles guêtres.
Les fantassins tuent les fantassins, contraints de s’échapper,
Les cavaliers tuent les cavaliers ; sous eux la poussière
Monte de la plaine, soulevée à grand bruit par les pieds
Des chevaux, tandis qu’à l’airain ils massacrent ; et le roi
Agamemnon, tuant toujours, donne aux Argiens ses ordres.
De même que lorsqu’un feu ravageur tombe sur un bois
Épais, porté de tous côtés par le vent qui tourbillonne,
Les troncs d’arbres arrachés tombent sous la poussée des flammes,
Sous les coups de l’Atride Agamemnon tombent les têtes
Des Troyens qui fuient, et de nombreux coursiers, la tête
Haute, secouent leurs chars vides à travers le champ de bataille,
Regrettant leurs irréprochables cochers, qui sur la terre
Gisent, bien plus doux pour les vautours que pour leurs femmes.
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La terrible splendeur du guerrier : Iliade, XI, 15-46 (ma traduction)

Après avoir évoqué l’horreur et la bestialité de la guerre dans la nuit du chant X, Homère peint au début du chant suivant, avant le départ au combat, la splendeur du chef de guerre en armes, figurant à la fois les forces terribles que vont devoir affronter les guerriers et la vertu étincelante dont ils vont devoir faire preuve. À lire, à mon sens, comme l’image du courage dont nous devons aussi faire preuve dans la vie.
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L’Atride lance le cri de guerre, ordonne aux Argiens
De se cuirasser d’armes ; lui-même se revêt d’airain
Étincelant. Sur ses jambes d’abord il met ses guêtres,
Belles, où des couvre-chevilles en argent s’ajustent ;
En deuxième il plonge sa poitrine dans son armure,
Don d’hospitalité que lui fit jadis Cinyrès.
Il avait appris de Chypre la grande nouvelle :
Les Achéens s’apprêtaient à embarquer pour Troie ;
Pour lui faire plaisir, il donna son armure au roi.
Cette cuirasse comporte dix bandes de cyan
Noir, douze d’or et vingt d’étain ; des serpents de cyan
S’étirent en montant en direction de son cou,
Trois de chaque côté, tels les arcs-en-ciel que le Cronide
Fixe sur une nuée, pour faire aux humains mortels signe.
Autour de son épaule il jette son épée, dont les clous
D’or scintillent, tandis que le fourreau qui l’entoure
Est d’argent, et ajusté à un baudrier d’or.
Il prend le bouclier mille fois ouvragé qui le couvre
Tout entier, beau, avec dix cercles d’airain sur le bord,
Et sur la surface vingt nombrils d’étain, tout blancs,
À part celui du centre, qui est de sombre cyan.
En couronne, la Gorgone aux yeux lugubres l’entoure,
Avec son regard terrible, ainsi que Terreur et Déroute.
Le baudrier qui s’y attache est en argent ; s’y déroule
Un serpent de cyan, pourvu de trois têtes qui s’enroulent
En tous sens, à partir d’un unique cou générées.
Sur sa tête il met un casque à quatre plaques, et deux cimiers,
À crins de cheval, dont le panache, au sommet, oscille
Terriblement. Il prend enfin, fortes et pointues, deux piques
Couronnées d’airain qui étincelle au loin, jusqu’au fond
Du ciel ; d’un coup de tonnerre, Athéna et Héra font
Honneur au roi de Mycènes, la ville aux mille ors.

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Achille l’incorruptible et une allégorie d’Homère

Plus j’avance dans ma traduction de l’Iliade, plus j’aime Achille. Une espèce d’Antigone au masculin, qui ne plie pas devant les décrets des humains quand ils sont iniques. Tout le monde essaie de leur faire accepter le compromis, mais comme le dit Achille, il y a plus d’honneur à suivre l’arrêt de Zeus que celui des hommes. Les autres l’accusent d’être trop fier, mais c’est parce qu’ils ne sont pas aussi humains que lui, ils ne comprennent pas que pour « une fille, une seule », une captive qu’Agamemnon lui a prise, il n’accepte pas les sept autres, et des beautés, qu’il veut lui donner, en plus de cadeaux et honneurs à n’en plus finir. Achille, dans un monde esclavagiste, connaît l’importance d’une personne, et qu’elle n’est pas échangeable. Le fait est qu’aujourd’hui on sait, même si on est loin de le respecter toujours, qu’il est inique d’échanger des personnes comme des objets. La leçon d’Achille reste à méditer. Par ceux qui prétendent agir au nom de Dieu alors qu’ils tuent des innocents comme par tous ceux qui pratiquent la manipulation de l’humain par l’humain, par tous ceux qui agissent contre le juste droit et s’y croient autorisés. On reproche à Achille de s’entêter dans son refus au lieu d’accepter de se soumettre au chef inique, mais c’est par sa posture pleine d’honneur qu’il participe à sauver l’honneur de l’humanité, et donc l’humanité.

J’ai fini aujourd’hui de traduire le chant IX, et malgré le marathon soutenu que constitue cette traduction intensive (neuf chants en moins de deux mois), je continue à m’émerveiller de la profondeur d’Homère, de la façon dont il approfondit sa réflexion sur tel ou tel thème en mettant en regard et enchaînant les histoires, et aussi de la beauté éclatante de ses allégories, comme celle-ci :

« Car les prières sont des filles du grand Zeus,
Boiteuses, renfrognées, qui louchent de chaque œil,
Qui marchent empressées derrière le fol aveuglement.
Il est fort et il a le pied prompt, le fol aveuglement,
C’est pourquoi toutes lui courent après ; sur toute la terre
Il les devance et nuit aux humains ; les prières, derrière,
Viennent guérir. (… )»
Iliade, chant IX, v. 502-508 (ma traduction)
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Iliade, IX, 307-431 : le refus d’Achille (ma traduction)

J’ai traduit hier et aujourd’hui ce fantastique discours de refus d’Achille. Dévor (Ulysse) et Ajax ont été envoyés par Agamemnon supplier ce guerrier hors pair de revenir combattre à leurs côtés, alors qu’Hector et les Troyens sont en train de menacer de détruire l’armée des Achéens (ou Danaens) : lui seul peut les sauver – c’est d’ailleurs depuis qu’il a décidé de se retirer du combat, à cause de l’iniquité du chef des chefs, Agamemnon, qu’ils sont en déroute. Agamemnon lui promet monts et merveilles s’il revient au combat, des trésors à n’en plus finir, une de ses filles en mariage au choix, sept villes, des honneurs, et de lui rendre Briséis, la captive qu’il lui avait donnée en part d’honneur et qu’il lui a prise. Après que Dévor lui a exposé tout cela, voici donc ce que répond Achille (j’avoue, j’aime toujours me le représenter en Brad Pitt, trop beau et avec un air d’innocence, comme dans le film), cet ancêtre de Bartleby, qui fait la révolution par le non :
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Ainsi lui répond en retour Achille aux pieds agiles :

« Fils de Tresseur-de-peuple, né de Zeus, Dévor aux mille arts,
Il faut que je vous dise ma pensée en toute franchise,
Comme je l’entends, et ce que je ferai pour ma part,
Que vous ne roucouliez plus l’un l’autre, assis à mes côtés.
Autant que les portes de l’Hadès, il m’est détestable,
Celui qui, ayant dans l’esprit quelque chose, en dit une autre.
Je vous dis, moi, ce qui me paraît la meilleure chose :
Je ne crois pas que l’Atride Agamemnon me persuade,
Ni les autres Danaens, car il n’y a pas d’avantage
À se battre toujours, sans relâche, contre l’ennemi,
Mais une part égale à qui reste à l’écart et qui
Guerroie dur, un même honneur au vaillant et au lâche.
Et meurent de même qui ne fait rien et qui fait beaucoup.
Il ne m’a rien rapporté de tant souffrir en mon âme,
D’être toujours à exposer ma vie dans la bataille.
Comme un oiseau à ses petits sans ailes apporte tout
Ce qu’il a pris, en se donnant bien du mal, à la becquée,
De même, combien de nuits sans dormir ai-je passées,
Et de journées sanglantes, tout entières à me battre,
À affronter des hommes pour leur prendre leurs femmes !
Avec mes nefs, j’ai dévasté douze cités d’humains,
Et sur terre j’en compte onze dans la Troade fertile ;
Dans toutes j’ai pris un abondant et précieux butin,
Et tout ce que j’ai rapporté je l’ai donné à l’Atride
Agamemnon ; lui qui restait derrière, près des rapides
Nefs, le prenait, en distribuait un peu, en gardait plein.
Et alors qu’il donne des parts d’honneur aux rois et aux chefs,
Eux les ont bien gardées, mais à moi seul des Achéens
Il l’a prise, il a ma douce femme ; qu’il couche avec elle,
Qu’il s’en rassasie ! mais pourquoi se battraient-ils, les Argiens,
Contre les Troyens ? pourquoi a-t-il conduit une armée
Ici, l’Atride ? À cause d’Hélène aux beaux cheveux ?
Sont-ils seuls, de tous les mortels, à aimer leurs femmes, eux,
Les Atrides ? Tout homme qui est bon et sensé
Aime la sienne et en prend soin, comme moi je l’ai aimée
De tout mon cœur, toute captive qu’elle était.
Il m’a pris ma part d’honneur des mains, il m’a trompé,
Qu’il n’essaie pas, je le connais, il ne me convaincra pas.
Mais avec toi, Dévor, et avec les autres rois,
Qu’il songe à écarter des nefs le feu meurtrier.
Il s’est déjà donné bien de la peine, sans moi,
Il a bâti un mur, creusé un fossé large et grand,
Y a même planté des pieux ; mais il ne pourra pas
Arrêter ainsi la force d’Hector tueur d’hommes ; tant
Que je combattais avec les Achéens, il n’osait pas,
Hector, avancer hors des remparts le combat,
Il n’allait pas plus loin que les portes Scées et le chêne.
Il m’attendit là un jour, j’étais seul et c’est à peine
S’il put m’échapper. Mais je ne veux plus me battre avec
Le divin Hector, et demain, une fois sacrifié
À Zeus et tous les autres dieux, je chargerai et mettrai
Mes nefs à la mer, et tu les verras, si tu veux,
Si cela t’intéresse, naviguer sur le poissonneux
Hellespont, dès l’aube, mes hommes ramant avec ardeur ;
Si nous donne une bonne traversée l’illustre ébranleur
De la terre, en trois jours je serai dans la fertile Phthie.
J’ai là-bas de grands biens, que j’ai laissés pour mon malheur quand
Je vins ici, d’où je rapporterai l’or, le rougeoyant
Airain, les femmes aux belles ceintures et le fer gris,
Autant que j’en ai obtenu ; la part d’honneur qu’il m’avait
Donnée, il me l’a prise pour m’outrager, le fils d’Atrée,
Le roi Agamemnon ; dis-lui tout comme je l’ordonne,
Publiquement, que les autres Achéens se révoltent,
S’il espère tromper quelque Danaen encore ;
Lui, toujours bardé d’impudence, tout chien qu’il soit,
N’oserait jamais me regarder en face, moi.
Je ne l’aiderai ni de mes conseils, ni de mes bras ;
Il m’a trompé et offensé, il ne me bernera
Plus encore avec ses discours ; c’est assez ! qu’il disparaisse
Tranquillement ; le sage Zeus lui a pris toute sagesse.
Ses cadeaux me font horreur, et de lui je fais cas
Comme d’un cheveu. Même s’il me donnait dix ou vingt fois
Ce qu’il a maintenant ou qu’il pourrait un jour posséder,
Tout ce qui arrive à Orchomène ou à Thèbes
D’Égypte, où les maisons regorgent de richesses,
La ville aux cent portes, dont chacune laisse passer
Deux cents guerriers avec leurs chars et leurs cavales ;
Même s’il me donnait autant qu’il y a de sable
Et de poussière, jamais il ne convaincrait mon âme,
Agamemnon, avant de payer jusqu’au bout son outrage
Douloureux. Je n’épouserai pas la fille de l’Atride ;
Même si elle était rivale en beauté d’Aphrodite
Dorée, ou d’Athéna aux yeux brillants pour l’ouvrage,
Non, je ne l’épouserais pas ; qu’il prenne un autre Achéen,
Un qui soit comme lui et soit plus roi que moi.
Si les dieux me sauvent, si chez moi je reviens,
Pélée lui-même cherchera bien une femme pour moi.
Il y a nombre d’Achéennes en Hellade et en Phthie,
Des filles de seigneurs qui défendent leur ville,
Et c’est de l’une d’elles que je veux faire ma femme.
C’est là que mon cœur viril me pousse à aller
Prendre pour épouse une femme raisonnable,
Pour nous rassasier des biens acquis par le vieux Pélée ;
Il n’est rien pour moi qui vaille autant que la vie, pas même
Ce que Troie, ville bien peuplée, a dit-on acquis naguère,
Avant l’arrivée des fils des Achéens, en temps de paix,
Ni même ce que renferme le seuil de pierre de l’archer
Phébus Apollon dans la rocailleuse Pytho.
Les bœufs, les gras moutons, on peut les enlever,
Et on achète les trépieds et les blonds chevaux ;
La vie de l’homme ne revient pas, ne peut être pillée
Ni prise, une fois qu’elle a passé l’enclos de ses dents.
Ma mère m’a dit, la déesse Thétys aux pieds d’argent,
Que deux sorts, vers le terme de la mort, m’emporteraient.
Si je reste ici à combattre la ville de Troie,
Je perdrai le retour, mais ma gloire ne périra pas ;
Et si je reviens dans la terre de la patrie,
Je perdrai la noble gloire, mais une longue vie
Me sera donnée, et la mort ne m’atteindra pas trop vite.
Et moi j’encouragerais les autres Achéens
À rentrer chez eux, car vous ne verrez jamais la fin
De la haute Troie ; car surtout Zeus qui voit au loin
Étend sa main sur elle, et rend confiance à ses guerriers.
Vous, allez donc plutôt vers les chefs des Achéens
Rapporter mon message – c’est la part des anciens –
Pour qu’ils trouvent en réfléchissant une meilleure idée,
Qui puisse sauver leurs bateaux et l’armée achéenne
Devant nos nefs creuses, car elle n’est d’aucune aide,
Celle qu’ils ont imaginée, tandis que je suis colère.
Phénix peut rester avec nous pour passer la nuit
Afin de retourner sur nos nefs dans sa patrie,
Demain, s’il le veut ; je ne l’y forcerai pas. »

Ainsi dit-il, et tous restent sans bouger, sans voix,
Ébahis de ses mots : si rudement il a refusé !

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Leçons de musique : Ravel et Aloysius Bertrand ; Homère (VII, 421-441, ma traduction)


Une magnifique leçon de musique et de poésie
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mes autres notes mentionnant Maurice Ravel : ici
et Aloysius Bertrand :

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et ces vers, traduits aujourd’hui, du chant VII de l’Iliade, chant que je suis ce soir en train de finir de traduire :
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Le soleil se projette tout juste sur les champs,
Sorti des flots calmes et profonds de l’Océan,
Montant dans le ciel ; et les voici face à face,
Ceux des deux camps, peinant à distinguer les cadavres.
Mais ils lavent le sang des blessures avec de l’eau,
Et versent de chaudes larmes en chargeant les chariots.
Le grand Priam n’autorise pas les lamentations ;
En silence ils empilent les morts sur le bûcher,
Le cœur affligé ; après les avoir brûlés, ils s’en vont
Vers la sainte Troie ; pour leur part, les Achéens bien guêtrés
Empilent leurs morts sur le bûcher, le cœur affligé,
Et après les avoir brûlés, vers leurs nefs creuses s’en vont.

Ce n’est pas l’aurore, mais l’aube encore à mi-ténèbre,
Quand autour du bûcher des Achéens choisis, réunis,
Versent sur son pourtour de la terre prise à la plaine,
Pour un tombeau commun, puis construisent devant lui
De hauts remparts, pour protéger les vaisseaux et eux-mêmes.
Ils pratiquent dans le mur des portes bien ajustées,
En sorte que les attelages puissent y passer ;
À l’extérieur, tout contre, ils creusent un long fossé,
Large et profond, dans lequel ils plantent des pieux.

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Homère, Dante… journal du jour en beauté

« Ajax, bondissant, perce le bouclier ; traversant
Droit, la pique s’enfonce, repousse Hector en plein élan »
Homère, Iliade, VII, 260-261

Premier bonheur au lever : relire les quelques dizaines de vers traduits la veille. La communion avec un aussi immense poète ne donne que du bonheur. Que du meilleur. Je continue à penser à la Divine comédie, en fait je crois que je vais bel et bien la traduire, malgré les hésitations dont je faisais part la dernière fois. Peu importe si ma théologie n’est pas, loin s’en faut, celle de Dante. D’ailleurs il se peut qu’en la traduisant je la découvre autre que ce dont elle a l’air. Et puis l’essentiel c’est le poème. En écoutant hier un bon documentaire d’Arte sur cette œuvre, j’ai entendu cette phrase qui m’a convaincue de réaliser cette traduction : « l’avantage que les Italiens ont sur nous, c’est que ce texte, c’est eux ». Eh bien moi qui ai un grand-père italien, j’ai envie que ce texte, ce soit moi, aussi. Et pour cela, de le transposer dans ma propre langue, en beauté. Puis ensuite j’écrirai ma propre Divine comédie, au moins aussi belle que celle de Dante, oui, je le peux. Je suis devant toute cette perspective – mes traductions de l’Odyssée, de l’Iliade, de l’Énéide, de la Divine comédie, puis mon écriture de ma propre œuvre nourrie de tous ces prédécesseurs et de mon travail avec eux, comme lorsque, arrivé très haut dans la montagne, on se retourne pour contempler le splendide paysage, à 360 degrés et à des dizaines ou des centaines de kilomètres à la ronde, dans l’air pur et vivifiant, le corps chaud de toute la marche accomplie, bienheureux de ce qui est fait et de ce qui reste à faire, l’esprit tout de lumière, de joie, de liberté.

Quelle belle invention que la roue, décidément ! Faire du vélo est toujours euphorisant, et quand il fait trente degrés comme en ce moment, cela me convient mieux que de courir. Je peux tout faire, et je fais tout ce que je peux faire. Une autre personne dans le documentaire sur Dante, un étudiant, disait qu’il cherchait dans ce poème une expérience de la beauté qu’il ne trouvait pas à faire dans la littérature d’aujourd’hui. Belle remarque profonde. Nous vivons dans un univers de communication, où l’essentiel n’est ni le faire, donc la poésie, puisque c’est le sens premier du verbe poiein, ni la beauté, donc la grâce, mais la communication et l’utilitaire – deux domaines qui sont aussi ceux des faussaires, de la facture faussée, de l’assombrissement des esprits. La bassesse du faux est ce qui nous tue, la grandeur et la beauté du vrai ce qui nous donne vie.

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Iliade, VI, 119-211 (ma traduction) : écriture et lignée

Cependant Glaucos, fils d’Hippoloque, et le fils de Tydée,
Brûlant de se battre, se rencontrent entre les lignes.
Se dirigeant l’un sur l’autre, ils sont bientôt tout près,
Et Diomède au bon cri de guerre parle le premier :

« Qui es-tu, ô très brave, parmi les humains mortels ?
Je ne t’ai pas vu jusque là au combat qui confère
Gloire ; et maintenant tu fais de tous le pas le plus
Audacieux, en attendant ma lance à l’ombre longue ;
Malheureux, ceux dont les enfants vont à la rencontre
De ma fureur ! Mais si tu es un immortel descendu
Du ciel, je ne combattrai pas, moi, les dieux célestes.
Même le dur Lycurgue, fils de Dryas, n’a pas vécu
Longtemps, quand aux dieux célestes il a cherché querelle ;
Un jour il poursuivit sur le saint Nyséion les nourrices
De Dionysos ivre de délire ; alors elles jetèrent
Toutes ensemble à terre, sous l’aiguillon, leurs thyrses,
Frappées par l’assassin Lycurgue ; dans le flot de la mer,
Dionysos affolé plongea, et Thétys l’accueillit
Dans son sein, apeuré, tremblant fort à cause des cris
De l’homme. Contre lui s’indignèrent les dieux à la vie
Douce, et l’enfant de Cronos fit un aveugle de lui ;
Il ne vécut pas longtemps, de tous les dieux haï ;
Moi donc, je ne veux pas aux dieux bienheureux chercher querelle.
Mais si tu es un mortel qui mange les fruits de la terre,
Approche, et plus vite tu feras l’épreuve de la mort. »

L’illustre fils d’Hippoloque lui répond alors :

« Magnanime Tydéide, pourquoi me demander
Ma lignée ? Comme naissent les feuilles, ainsi naissent les hommes.
Les feuilles, le vent les répand sur le sol, et la forêt
Luxuriante, quand naît le printemps, en fait pousser d’autres ;
Ainsi des hommes : une génération pousse, une autre cesse.
Mais si tu veux bien savoir, et que je t’en instruise,
Quelle est ma naissance, que beaucoup d’hommes connaissent :
Il est une ville, Éphyre, tout au fond d’Argos nourrice
De chevaux, où vivait Sisyphe, entre tous hommes habile,
Sisyphe fils d’Éole ; or il eut un fils, Glaucos,
Et Glaucos engendra Bellérophon sans reproche,
À qui les dieux accordèrent beauté et mâle charme ;
Mais Proitos médita en son cœur de lui faire du mal,
Et il le chassa du pays d’Argos, étant bien plus fort,
Car Zeus avait soumis les Argiens sous son sceptre.
La femme de Proitos, la divine Antéia, s’était prise
D’un fol désir de se mêler d’amour à lui en cachette ;
Bellérophon, bon et sage esprit, ne se laissa séduire,
Alors elle dit au roi Proitos, pleine de mentir :
« Que tu meures, ô Proitos, si tu ne tues Bellérophon,
Qui a voulu se mêler d’amour à moi par effraction ! »
Elle dit, et l’entendant, la colère prit le roi ;
Il évita de le tuer, craignant en son cœur cela,
Mais l’envoya en Lycie, lui donnant des signes funestes,
Ayant écrit sur une tablette pliée maintes lettres
Tueuses, lui ordonnant de les montrer à son beau-père,
Pour qu’il en meure ; il partit pour la Lycie, bien escorté
Par les dieux ; une fois arrivé, sur les bords du Xanthe,
Le roi de l’ample Lycie l’honora, l’âme bienveillante ;
Neuf jours, immolant neuf vaches, il lui fit hospitalité.
Mais le dixième, quand parut Aurore aux doigts de roses,
Il l’interrogea et demanda à voir le message
Qu’il lui apportait de la part de son gendre Proitos.
Et quand il eut reçu de son gendre ce mauvais message,
D’abord il lui ordonna d’aller tuer l’invincible
Chimère, qui n’est pas de lignée humaine, mais divine,
Lion devant, serpent derrière, au milieu chèvre, crachant
Le feu, un feu terriblement puissant et ardent ;
Et il la tua, confiant dans les signes des dieux.
Il combattit les fameux Solymes, en deuxième lieu –
Le plus dur combat où il plongea, dit-il, parmi les hommes.
En troisième il tua, égales aux hommes, les Amazones.
À son retour, le roi lui tissa un piège fourni :
Choisissant les meilleurs hommes de la vaste Lycie,
Il tendit l’embuscade ; aucun ne revint à la maison ;
Car il les tua tous, l’irréprochable Bellérophon.
Quand le roi comprit que c’était d’un dieu le noble fils,
Il le retint près de lui en lui donnant sa fille
Et en lui donnant la moitié de tout son honneur royal ;
C’est un domaine plus grand que les autres que, pour lui,
Taillèrent les Lyciens, produisant le blé comme les fruits.
Sa femme conçut trois enfants pour Bellérophon le brave,
Qui furent nommés Isandre, Hippoloque et Laodamie ;
Aux côtés de Laodamie vint s’étendre Zeus le sage,
Et elle conçut le divin Sarpédon casqué d’airain.
Mais quand Bellérophon fut de tous les dieux pris en haine,
Alors qu’il errait seul par la plaine Aléienne,
Dévorant son cœur, évitant la route des humains,
Arès insatiable de guerre tua Isandre, son fils,
Au cours d’un combat contre les illustres Solymes,
Et Artémis aux rênes d’or, colère, tua sa fille.
Hippoloque m’a engendré, je le dis, je suis son fils.
Il m’a envoyé à Troie, me recommandant avec force
D’être toujours le meilleur et de surpasser les autres,
De ne pas déshonorer la lignée de mes pères,
Qui à Éphyre et dans la vaste Lycie se distinguèrent.
Voilà la lignée et le sang dont je m’honore d’être. »

*

Iliade , V, 607-626 (ma traduction) et petit journal du jour

Ainsi parle-t-il, et les Troyens arrivent tout près d’eux.
Là Hector abat deux hommes experts en bataille
Qui sont sur le même char, Ménesthe et Anchiale.
Le grand Ajax, fils de Télamon, a pitié d’eux 
Qui sont tombés ; il se place près d’eux, lance sa pique
Brillante, et atteint Amphios, fils de Sélague, qui habite
Paise et qui est riche en blé et en tous biens ; mais sa part
Fut d’être appelé en renfort de Priam et de ses fils.
Ajax, fils de Télamon, au ceinturon le frappe,
La pique à l’ombre longue dans son bas-ventre se fiche,
À grand bruit il tombe ; pour le dépouiller de ses armes,
L’illustre Ajax accourt ; les Troyens lancent sur lui des piques
Aiguës, étincelantes, qui sur son bouclier s’abattent
En nombre ; posant son pied sur le cadavre, il en retire
Sa lance d’airain ; mais ne peut enlever les belles armes
De ses épaules, les traits le pressant de toutes parts.
Il craint d’être encerclé par les insolents Troyens
Qui, nombreux et vaillants, se dressent sur lui, pique en main,
Et si grand soit-il, si robuste, si illustre,
Le repoussent ; ébranlé, Ajax alors recule.

*

Comme dit O, c’est un peu l’équivalent des courses-poursuites dans les films à succès, tous ces récits de bataille qui n’en finissent pas. L’Iliade étant une épopée à succès, il en fallait pour tous les goûts, sans doute. Mais bien sûr ça va au-delà de ça, c’est une course, vraiment, la course de la vie et de la mort, qui donne au récit son rythme haletant, si différent de celui de l’Odyssée – et j’ai mon idée sur la question, je l’exposerai en commentaire de ma traduction, de mes deux traductions quand je les réunirai et les publierai ensemble.

Je suis retournée courir, cette fois bien mieux que lors de ma reprise, il y a quelques jours. Plus de distance et meilleur temps. Je sens que je vais progresser encore, notamment parce que je suis de mieux en mieux musclée, grâce au yoga ou gym quotidienne. J’hésite à me procurer une montre cardio, pour courir sans craindre de me faire mal – ce qui me fait ralentir quand j’ai l’impression que ça bat trop fort, alors que ce n’est peut-être qu’une impression. J’ai scrupule à consommer inutilement de la technologie, forcément polluante. J’ai réparé moi-même mon ordi, qui avait un problème de faux contact qui noircissait l’écran, après être passée chez un réparateur, boulevard Saint-Michel, où l’on m’a dit qu’il faudrait très probablement changer l’écran. Je suis rentrée chez moi, j’ai cherché des conseils sur les forums, et j’ai fait la réparation moi-même ; ça marche et si jamais ça recommençait je sais maintenant comment ouvrir l’ordi et régler le problème. Merci aux gens qui donnent des conseils en ligne, qui partagent, c’est l’esprit du monde d’aujourd’hui que j’aime.

Iliade, V, 1-8 (ma traduction) : l’astre de la fin de l’été

Terminé ce matin la traduction du chant IV. J’ai donc traduit en 20 jours les quatre premiers chants. Je commence juste celle du cinquième, qui est très long, 909 vers. Voici les 8 premiers (et j’ai rêvé il y a quelques nuits que j’étais une toute jeune femme, en train de lire un livre en grec ancien qui me parlait).

*

À Diomède, fils de Tydée, Pallas Athéna donne
Alors force et audace, afin qu’entre tous les hommes
Il s’illustre et gagne auprès des Argiens une belle gloire ;
Elle allume un feu constant sur son bouclier et son casque,
Pareil à un astre à la fin de l’été, resplendissant
D’un plus vif éclat après s’être baigné dans l’Océan.
Tel est le feu qu’elle allume sur sa tête et ses épaules,
Et elle le lance au cœur de la confusion la plus folle.

Iliade, chant IV, v.422-456 (ma traduction) : la guerre

La splendeur continue. Je vous laisse entendre :

*

Quand, sur la rive, le flot marin aux mille bruits, par vagues
Sur vagues, se soulève, ébranlé par le Zéphyr,
D’abord il enfle en haute mer, et ensuite se brise
Sur la terre ferme en grondant sourdement, et contre un cap
Dresse sa crête courbe à l’écume salée, qu’il crache ;
Ainsi, bataillons sur bataillons, les Danaens, sans trêve,
S’ébranlent vers la guerre, chacun aux ordres de son chef ;
Les autres vont en silence, et l’on ne dirait pas
Qu’ils sont si nombreux, avec dans la poitrine une voix ;
Par crainte des chefs ils se taisent ; autour de tous brillent
Les armes rutilantes revêtues pour marcher en ligne.
Les Troyens, eux, comme les brebis à l’étable d’un riche
Se tiennent par myriades quand on trait le lait blanc,
Poussant à l’appel de leurs agneaux d’incessants bêlements,
Les Troyens, de même, élèvent leur vacarme incessant
Par leur vaste armée : tous n’ont pas même langue ni accent,
Et ils mêlent leurs langages, venant de pays divers.
Arès anime les Troyens, Athéna aux yeux de chouette
Les Argiens, avec Terreur, Panique, et Discorde aux fureurs
Acharnées, du meurtrier Arès la compagne et la sœur,
Qui d’abord se dresse peu, et qui ensuite a la tête
Enfoncée dans le ciel, tandis qu’elle marche sur la terre ;
Encore elle vient, de même pour tous, jeter la querelle
À travers la foule, faisant enfler la plainte des hommes.
Bientôt ils arrivent à la rencontre les uns des autres,
Heurtant leurs cuirs, leurs lances, et leurs colères d’hommes
Cuirassés d’airain ; les boucliers bombés s’entrechoquent,
Un énorme tumulte s’élève. Des lamentations
Et des cris de triomphe montent de ceux qui se font
Tuer et de ceux qui tuent ; le sang coule sur la terre.
Comme les torrents dans la montagne, gros des pluies d’hiver,
Affluent et mêlent dans la vallée leurs eaux puissantes,
Jaillies du creux d’un ravin aux sources abondantes –
Le berger dans la montagne entend leur fracas à distance –
Ainsi de la mêlée montent les cris et les souffrances.

Iliade, IV, 273-282 (ma traduction) : 10 des 15 693 rangs armés du poème

Il arrive aux Ajax, en traversant les guerriers en masse ;
Une nuée de fantassins les suit, ils passent leurs armes.
Comme un chevrier, du haut d’un rocher, perçoit un nuage
Arrivant sur la mer au souffle du Zéphyr, et le voit
Apparaître de loin plus noir encore que la poix,
Avançant sur la mer, amenant une forte tempête –
Tremblant à sa vue, il pousse dans une grotte ses bêtes ;
Ainsi avec les Ajax s’avancent au ruineux combat
De robustes nourrissons de Zeus en bataillons serrés,
Sombres, hérissés de lances et de boucliers.

D’Homère à Dostoïevski en passant par Kafka, drame, sourire et beauté

La flèche inscrit sur la peau de l’homme son éraflure ;
Un sang couleur de nuée noire coule de la blessure. »
Homère, Iliade, chant IV, v.139-140 (ma traduction)

Il n’y a pas que le sens du récit qui soulève l’enthousiasme, à la traduction. Le bonheur des mots est intense dans le grec homérique (ce qui n’était pas le cas dans le latin de Virgile, par exemple, dont j’ai traduit les quand même très belles Bucoliques). Les images poétiques de ces deux vers, parmi tant d’autres, sont splendides et chatoyantes, surtout si l’on suit de près le vocabulaire d’Homère. Il y a moyen aussi de rendre le chant de la langue, dans la tonalité de sa propre langue. Et puis ces sortes de clins d’yeux envoyés par certains mots, comme ici celui qui dit littéralement que la flèche « trace sur », « écrit sur » la surface de la peau de Ménélas. En français, le verbe donnerait : épigrapher. Et le voyage du mot depuis le grec très ancien jusqu’au français contemporain, qui utilise le mot épigraphe, est en soi un poème et un sujet de méditation – et pour les amateurs de Kafka, renvoie à une correspondance avec la machine à écrire dans la peau de sa Colonie pénitentiaire.
Ensuite nous avons encore une démonstration de l’humour d’Homère – humour que beaucoup de commentateurs ont perçu de façon générale, mais sur lequel il faut se pencher dans toute sa finesse, ce qui n’a pas été fait à ma connaissance (mais je ne connais pas tout). Ici me fait rire le fait de savoir que, quelques vers plus loin, alors que le poète a bien spécifié, avec tous les détails, que la flèche n’avait fait qu’égratigner Ménélas, Agamemnon va se lamenter terriblement , « avec de lourds gémissements », suivis des mêmes gémissements de ses guerriers, imaginant déjà son frère mort, et le lui disant, évoquant devant le prétendu mourant le pourrissement prochain de ses os, et la violation de sa tombe par des Troyens moqueurs qui sauteraient dessus. Cet humour discret est quasiment constant dans le texte, et participe à rendre sa lecture réjouissante, en prenant de la distance avec le drame et paradoxalement, en le rendant plus grave et plus profond encore : si l’auteur prend ses distances, c’est justement pour ne pas succomber aux horreurs qu’il voit et qu’il décrit. Comme Kafka en effet, mais avec plus de beauté, plus de place pour la beauté, énormément de place pour la beauté. Comme dit Dostoïevski, « la beauté sauvera-t-elle le monde ? »

J’irais beaucoup plus vite si je ne m’obligeais pas à faire des fins de vers rimées ou assonancées. Mais autant les assonances et allitérations au sein des vers m’ont semblé convenir à ma traduction de l’Odyssée, autant la beauté particulière de l’Iliade, plus simplement ordonnée, me semble mieux rendue par cette formule plus régulière. Il y a par ailleurs un mouvement général et des mouvements particuliers dans l’Odyssée, et un autre mouvement général et d’autres mouvements particuliers, différents, dans l’Iliade, ce qui m’a d’ailleurs conduite à la retitrer.

sans rival parmi les mortels (Iliade, III, v. 217-224, ma traduction)

Il restait là, debout, les yeux baissés, fixés à terre,
Sans mouvoir son sceptre ni en avant ni en arrière,
Le tenant immobile, avec comme un air stupide ;
Il semblait être en colère, ou avoir perdu la tête.
Mais quand sa grande voix sortait de sa poitrine,
Avec des mots pareils à des flocons de neige en hiver,
Aucun mortel avec Dévor ne pouvait rivaliser,
Et ce que nous admirions en lui n’était plus sa beauté.

Le catalogue des vaisseaux

« L’illustre Hippodamie sous Piritoos le conçut,
Le jour où ce dernier punit les Monstres velus. »
Homère, Iliade, II, 742-743 (ma traduction)

Comment ne pas être absolument réjouie en traduisant Homère ? J’en suis au fameux « catalogue des vaisseaux », où le poète expose, en centaines de vers, les forces grecques et troyennes en présence. Comme tout catalogue, fût-il signé d’Homère, ce n’est sans doute pas le plus intéressant à traduire, et pourtant il recèle d’innombrables perles. Et je lui accorde le même soin qu’au reste du poème, et je m’en réjouis autant.

Par ailleurs ce catalogue des vivants me rappelle celui des morts, que j’ai traduit dans l’Odyssée, lors de la descente aux enfers ; il s’agissait là de quelques dizaines de vers seulement, et l’exposé était différent, mais entre les deux on peut voir une béance, qui est celle de l’histoire, que pourraient résumer ces deux vers plus haut cités.

J’aurai terminé de traduire ce long deuxième chant ce soir ou demain matin. Je me sens comme ces chefs tirant sur l’eau une longue suite de vaisseaux, et ces vaisseaux sont des mots.

Athéna guerrière : Iliade, II, 445-458 (ma traduction)

Autour de l’Atride, les rois nourrissons de Zeus s’élancent
Pour ranger les hommes, avec Athéna aux yeux brillants,
Portant la précieuse égide, incorruptible et immortelle,
Dont les cent franges toutes d’or voltigent dans le vent,
Bien tressées et valant cent bœufs, chacune d’elles ;
Apparaissant soudainement, elle parcourt les rangs,
Les poussant à marcher ; dans chaque torse, la déesse
Fait se lever le cœur de combattre et lutter sans trêve.
Et tout d’un coup, leur devient plus douce la guerre
Que le retour, sur les nefs creuses, au pays de leurs pères.
Comme un feu aveuglant consume une immense forêt
Au sommet d’une montagne, et qu’au loin brille sa lumière,
Ainsi dans leur avancée l’éblouissante clarté
De l’airain merveilleux monte au ciel à travers l’éther.

*

La beauté terrible de l’Iliade remplit d’indicible.

Thersite ou Homère parrésiaste : Iliade II, 211-244 (ma traduction)

Thersite est présenté comme laid parce que la vérité qu’il présente est laide. Certes c’est un aspect de la vérité, qui en a d’autres, mais c’en est un. On ne me fera pas croire qu’Homère ne s’identifie pas en partie à lui, diseur de vérité, parrésiaste menacé par les puissants et rejeté par les autres. À mon sens, c’est justement à cause de cette menace et de ce rejet qu’Homère utilise un personnage qu’il a l’air de mépriser pour lui faire dire des vérités sans trop risquer les coups de bâton. Sinon, pourquoi lui donner la parole, pourquoi écrire (oui, je parle d’écrire, car je vois, en lisant çà et là de savants hellénistes, qu’Homère ait écrit ses textes est très sérieusement estimé vraisemblable, ou du moins complètement possible) – pourquoi écrire, donc, ce vigoureux passage, reprenant des reproches plus tôt exprimés par Achille à l’encontre d’Agamemnon, avec plus de force encore quand ils sont dits par un humble ?

*

Les hommes enfin s’assoient et se tiennent en place.
Seul Thersite, intarissable bavard, continue à criailler ;
Il connaît en son cœur un tas de mots inappropriés
Et vains, inconvenants, pour s’en prendre aux rois,
215 Et essayer de faire rire les Argiens ;
C’est l’homme le plus laid venu sous les murs de Troie ;
Il est cagneux, boiteux d’une jambe, et se tient
Voûté, les épaules affaissées sur le torse ; par-dessus,
Un poil rare fleurissant sur une tête pointue.
220 Il est surtout odieux à Achille et à Dévor,
Qu’il insulte tous deux ; cette fois, avec des cris aigus,
C’est au divin Agamemnon qu’il adresse ses reproches ;
Car terribles sont au cœur des Achéens la rancune
Et la colère contre le roi. L’invectivant, il hurle :

225 « Atride, de quoi te plains-tu ? de quoi as-tu besoin
Encore ? Ton campement est plein d’airain, il est plein
De femmes de premier choix, celles que nous, les Achéens,
Nous te donnons, à toi d’abord, quand nous prenons une ville.
Ou manques-tu encore d’or, de l’or que t’apporterait
230 Un Troyen dompteur de chevaux, en rançon pour son fils
Que moi ou un autre Achéen aurions capturé ?
Ou d’une nouvelle femme avec qui faire l’amour,
En la retenant pour toi, à l’écart ? Non, je ne trouve
Normal qu’un chef plonge dans le mal les fils des Achéens.
235 Ô ventres mous, cœurs vils, Achéennes, et non plus Achéens,
Rentrons à la maison avec nos nefs, et laissons-le là,
À Troie, savourer ses privilèges, qu’il voie
Si nous allons venir à son secours, ou pas.
Lui qui maintenant offense Achille, un homme bien supérieur
240 À lui : il lui a enlevé sa part, et il la garde.
Mais Achille laisse se calmer sa colère en son cœur ;
Sinon, Atride, c’eût été ta dernière brimade. »

Ainsi, insultant, parle à Agamemnon, berger des peuples,
Thersite ;

*

Je suis absolument bouleversée par tout ce que je trouve dans l’Iliade. Je ne m’attendais pas à tant, à si fort. Dans la nuit, l’image qui m’est venue est celle du bac révélateur dans lequel apparaît la photographie (j’ai pratiqué cela à vingt ans, avant la photo numérique). Jusque là, je n’avais lu que des extraits de ce poème, et seulement en traduction. Vivre avec, le vivre comme je le fais en le traduisant à haute intensité, en donne une tout autre vision. Une autre vision d’Homère que celle qu’il donne de lui dans l’Odyssée. Après environ 900 vers traduits ce midi, en sept jours pile donc, depuis que j’ai commencé, dimanche après-midi dernier (ayant terminé le matin même de traduire les dernières dizaines de vers des Bucoliques), je commence à avoir aussi une idée du commentaire qui accompagnera ma traduction.

Homère, Iliade, chant I, v.1-21

Sur ma lancée, j’ai traduit vite fait les premiers vers de l’Iliade – j’ai de l’entraînement, après l’Odyssée et les Bucoliques, ça va vite. Je n’ai pas l’intention de continuer tout de suite, je préférerais le faire après avoir trouvé un éditeur, mais voici comment cela pourrait commencer :

Colère d’Achille, fils de Pélée, chante-la, déesse,
Ire funeste qui mille maux valut aux Achéens,
Qui tant d’âmes vaillantes de héros jeta dans l’Hadès,
Faisant d’eux la proie de tous oiseaux et celle des chiens –
5 Ainsi s’accomplissait la volonté de Zeus –
Chante à partir du jour où une dispute déchire
L’Atride, roi des hommes, et le divin Achille.
Qui d’entre les dieux suscita en eux discorde et combat ?
Le fils de Létô et de Zeus ; irrité contre le roi,
10 Il fit se lever dans l’armée une peste mortelle,
Parce que l’Atride avait outragé Chrysès, son prêtre.
Lequel était allé aux nefs rapides des Achéens
Pour affranchir sa fille, apportant une immense rançon,
Avec en mains les bandelettes de l’archer Apollon
15 Et le sceptre d’or ; et il implora tous les Achéens,
Spécialement les deux Atrides, chefs des peuples :
« Atrides, et vous autres, Achéens aux belles guêtres,
Puissent les dieux qui habitent l’Olympe vous faire
Entrer dans la ville de Priam et avec bonheur
20 En revenir. Mais libérez ma chère fille, agréez
Sa rançon, par respect du fils de Zeus, Apollon l’archer. »

Mission accomplie

15h30, ce samedi 3 juillet 2021, j’écris le dernier mot de ma traduction d’Odysseia – et l’écrivant, me surgit une autre idée géniale à incorporer dans l’ensemble du texte.
J’ai commencé cette traduction en vers libres – libres mais non sans contraintes – le 6 septembre dernier, il y a un peu moins de dix mois, donc ; je me suis interrompue en décembre ; le rythme s’est accéléré à partir de janvier, passant de quinze vers par jour au début, à plusieurs dizaines au printemps, jusqu’à 100 ou 150 ces jours derniers, ma connaissance de la langue d’Homère, qui n’est pas un grec ordinaire, s’améliorant bien sûr avec le temps. J’ai été portée par le texte et je le suis encore, je le serai toujours sans doute. Comme Dévor à la fin, j’ai le cœur en joie. Accompli.

Réflexions et excitation en avançant vers le but

« Puisse-t-il tirer autant de jouissance de la vie
Qu’il aura jamais de puissance à bander cet arc ! »
dit ironiquement un prétendant qui ne croit pas si bien dire, au chant XXI, v. 402-403 (dans ma traduction)

Drôlement érotique, tout ce chant sur oui ou non, pour tous ces hommes, arriver à bander l’arc de Dévor (Ulysse) pour être l’élu qui épousera Pénélope. Chant qui finit en délivrance et beauté quand Dévor, lui seul en ayant la force et la maîtrise, traverse d’une flèche les douze trous des haches. Voyez comme cet étranger est bien bâti, a dit de lui, quelques minutes plus tôt, Pénélope aux prétendants, histoire de bien faire monter la tension, en elle et en Dévor. Exquis et violents préliminaires (le massacre approche) à leur prochaine nuit d’amour, mais la violence n’a jamais lieu entre eux, elle s’exerce seulement contre ce qui nuit à leur union et à la paix dans la maison.

21 juin, début de l’été, je viens de terminer la traduction de ce chant 21 – sur 24. Dans les derniers kilomètres de cette traduction, commencée en septembre dernier, des douze mille cent neuf vers d’Homère, je me concentre comme Dévor sur l’élimination des prétendants, je ne fais plus rien à côté excepté le yoga, pour accompagner ce yoga de la langue que je suis en train de pratiquer. Arjuna, né du dieu des orages comme Athéna et premier humain yogi, est un guerrier, un archer.

Comme Pénélope donc, pendant la tuerie je me retire dans mes appartements, pour travailler à « la trame » et « dormir » comme, dans mon bref roman La Dameuse, la narration se retire hors-champ pendant la vengeance contre le violeur, l’acte de mort étant révélation dans l’occultation. Homère, juste avant ce moment, attache les portes pour enfermer l’action avec un cordage en papyrus (byblos, qui a donné le mot livre) – support d’écriture.

L’excitation monte à mesure que j’approche du but. Le poème d’Homère est mon arc. En traduisant l’épreuve de l’arc je bougeais sur mon siège comme s’il était de charbons ardents. Maintenant, au chant suivant, à moi le massacre des prétendants.

La porte d’ivoire et la porte de corne

Voici la traduction que je me suis amusée à trouver au jeu de mots d’Homère dans le fameux passage des portes du rêve, discours de Pénélope au chant XIX qui a eu et garde une immense postérité. En grec le jeu de mots est fondé sur des ressemblances entre le nom signifiant ivoire et le verbe signifiant tromper, et entre le nom signifiant corne et le verbe signifiant réaliser. Bien entendu on ne peut rendre directement le jeu de mots d’une langue à une autre, il faut en inventer un autre. Voici d’abord la façon dont Victor Bérard s’en était pas trop mal tiré, alors que beaucoup de traducteurs y ont à peu près renoncé ou sont restés plus évasifs :

Les songes vacillants nous viennent de deux portes ; l’une est fermée de corne ; l’autre est fermée d’ivoire ; quand un songe nous vient par l’ivoire scié, ce n’est que tromperies, simple ivraie de paroles ; ceux que laisse passer la corne bien polie nous cornent le succès du mortel qui les voit.

Et voici donc la mienne, du moins pour l’instant :

Il y a deux portes pour les rêves évanescents :
L’une est faite de corne, l’autre est faite d’ivoire.
Les songes qui viennent par l’ivoire d’éléphant
Trompent énormément, ils ne se réalisent pas.
Ceux qui viennent par la porte de corne raclée
N’écornant pas le vrai, se réalisent quand on les voit.

Chant XIX, v.562-567

δοιαὶ γάρ τε πύλαι ἀμενηνῶν εἰσὶν ὀνείρων·
αἱ μὲν γὰρ κεράεσσι τετεύχαται, αἱ δ᾽ ἐλέφαντι·
τῶν οἳ μέν κ᾽ ἔλθωσι διὰ πριστοῦ ἐλέφαντος,
οἵ ῥ᾽ ἐλεφαίρονται, ἔπε᾽ ἀκράαντα φέροντες·
οἱ δὲ διὰ ξεστῶν κεράων ἔλθωσι θύραζε,
οἵ ῥ᾽ ἔτυμα κραίνουσι, βροτῶν ὅτε κέν τις ἴδηται.

L’Odyssée, miracles et réflexions ; sur la royauté

Le verbe me sort de la tête comme la nourriture sortit de la tête d’Homère, quand il me la donna à manger en rêve, dans ma jeunesse. J’ignorais alors qu’un jour je traduirais l’Odyssée, et que je la traduirais par Dévoraison, mais l’esprit en moi le savait. De sa tête, qu’il me donnait donc à manger, montaient des sortes de fils multicolores, c’était ce que je mangeais et dont je sais maintenant qu’ils étaient les vers qu’aujourd’hui je traduis, les sortant à mon tour de ma tête, passés par alchimie du verbe d’une langue à une autre. « Moi je trame des amorces », comme dit dans ma langue Pénélope, dont j’ai aussi traduit le nom – que je ne donne pas pour l’instant au cas où il changerait. Dévor aussi est l’homme aux mille amorces, plutôt qu’aux mille ruses, comme je l’ai expliqué. Ce que je comprends de l’Odyssée a mûri dans ma tête et mon sang depuis des décennies, depuis mon adolescence de collégienne amorçant pour la première fois une traduction de quelques vers de ce texte. Ce n’est pas une traduction à distance du texte que je donne, c’est une traduction que je sors de la tête d’Homère lui-même, et de ma propre chair qui l’a mangée.

Traduire l’Odyssée est un régal grâce à la richesse de son sens, et à la splendeur de sa langue, composite, archaïque et unique, moderne au sens où elle est pure nouveauté dans son époque et pour toute époque, étant donné qu’elle n’a jamais existé que dans, par et pour ce poème. Qui la traduit doit aussi réinventer sa propre langue, à partir de ce qu’elle est, ce qu’elle fut, ce qu’elle pourrait être. J’ai été contente de trouver le mot pharmaque, un vieux mot français devenu inusité, qui sonne si particulièrement et traduit au plus près le mot grec qu’on traduit habituellement par drogue. Je ne cherche pas à multiplier ce genre de trouvailles, il ne faut pas s’embarquer dans un système, tout doit rester libre et ouvert, variable et changeant, avec aussi un aspect hiératique pour respecter la situation, la dimension du poème, qui n’a rien de prosaïque, dans un texte où le porcher lui-même est mille fois qualifié de divin. Il me semble qu’à part Leconte de Lisle, tous ceux et celle qui ont traduit l’Odyssée jusqu’à présent se sont efforcés de la transposer dans une langue prosaïque, y compris et spécialement Bérard malgré la fausse poésie de ses alexandrins blancs. Seulement la traduction de Leconte de Lisle est souvent approximative, et comme je l’ai maintes fois noté, au moins aussi misogyne que les autres, alors qu’Homère n’est pas du tout misogyne – ce qui est tout sauf un détail concernant ce poème où les femmes ont une si grande importance.

Je n’ai toujours pas vu la traduction de Lascoux, qui vient de sortir, toute farcie d’onomatopées comme au guignol, mais le fait qu’il appelle Aphrodite « fifille », en contradiction totale avec le regard d’Homère, ne laisse rien espérer de mieux pour ce qui est du sexisme qui défigure complètement l’esprit de l’œuvre – appelle-t-il Zeus « pépère », pour achever de rabaisser le poème ? J’y reviendrai dès que j’aurai eu l’occasion de consulter cette traduction que je n’ai certes pas l’intention d’acheter. Son auteur se dit musicien et avoir voulu faire œuvre de musicien, c’est très bien, moi aussi j’ai une oreille, j’ai pratiqué la musique depuis l’enfance et longtemps, en particulier le chant choral, mais enfin il ne suffit pas d’avoir l’air, à tous les sens de l’expression, il ne suffit pas de se donner un air, de donner un air à ce qu’on fait, ni pour faire de la poésie, ni pour faire quoi que ce soit. Poésie, en grec, signifie faire, cela implique le concret, le solide, quelque chose qui n’appartient pas au domaine des apparences, du bluff. On ne fait pas des enfants en se masturbant ni en jetant de la poudre aux yeux d’autrui. Croire à ses fantasmes et y faire croire, voilà le nihilisme, celui qui est à l’œuvre aussi dans ceux qui fantasment sur la royauté, les Macron comme ceux qui giflent les Macron, les faux rois comme les faux sujets. Voilà la dévoration, et voilà la nécessité de la raison, de la réflexion fondée, pour sortir l’être et le monde de cette folie.

*

« Ô femme, nul mortel sur la terre sans frontières
Ne te blâmerait ; car ta gloire va jusqu’au vaste ciel ;
Toi, telle un roi irréprochable qui, respectueux
Des dieux, règne sur un peuple nombreux et courageux,
En soutenant le bon droit, tandis que la noire terre
Porte l’orge et le blé, les arbres se chargent de fruits,
Les brebis font des petits, la mer fournit des poissons,
Et les peuples, sous son bon gouvernement, sont heureux. »
Dévoraison, XIX, 107-114 (ma traduction)