Identification. Réflexion à partir de l’ « Odyssée »

J’aurai fini de traduire Odysseia demain. En avançant, je révise fortement mon appréciation d’hier sur ce dernier chant, quoique le style en reste, après le récit des enfers qui est encore soutenu, dans certains passages très affaibli. Car on y trouve bien des choses très intéressantes, et même capitales. Par exemple : comment se fait-il que des esclaves du père de Dévor le reconnaissent aussitôt, alors que personne parmi ses proches ne l’a reconnu d’emblée, ou du moins ne l’a reconnu clairement ? Il y a aussi ce vers singulier et à vrai dire vertigineux, adressé par Dévor à Tresseur-de-peuple :

« C’est moi, père, je suis celui sur lequel tu m’interroges ».

Certes cet épisode champêtre est en partie moins bien écrit que le reste du poème, mais il met le reste en perspective, et dans une nouvelle perspective. Qu’il soit entièrement ou non d’Homère, il ne démérite pas d’Homère car il a bien son utilité, et une grande utilité, dans l’ensemble du poème, jusqu’au bout je pense. À suivre.

Ce qui est sûr, c’est que cette œuvre, Dévoraison, a un grand pouvoir de réparation, si on la comprend bien.

Je suis musulmane d’esprit, je préfère avoir affaire à Dieu plutôt qu’à ses saints. Et chez les humains, je préfère avoir affaire à la personne elle-même, qui que ce soit, qu’à ses bourrés de crâne ou bourreurs de crânes, « prétendants » à ce qu’ils ne sont pas, qui ne parlent pas selon ce qu’ils sont, qui détruisent les ajustements du cosmos et de l’esprit – c’est pourquoi le chef des prétendants s’appelle Contre-esprit. Il y a beaucoup de gens qui existent ainsi, à côté d’eux-mêmes, désajustés d’eux-mêmes, des autres, du vivant, et comme un robinet d’eau dont le joint est défaillant peut provoquer un déluge, leurs jointures défectueuses menacent le monde. L’identité d’un peuple tient à la qualité de ses ajustements, personnels et collectifs. On ne peut faire peuple bien ajusté, donc apaisé, avec des identités écornées, bafouées, désajustées d’elles-mêmes et des autres, ni avec des identités fermées, refusant les ajustements aux autres. Ni avec une langue « politique », censée tresser le peuple, comme le dit le nom du roi, tresser la polis, qui est désajustée, désajustante.

Archéologie : une immersion dans la préhistoire à Tautavel

Retour vers le futur ? Je suis allée sur les fouilles de Tautavel il y a une vingtaine d’années et me suis entretenue plusieurs fois avec Henry de Lumley sur cet humain très ancien, le plus ancien trouvé en France, qu’est l’homme de Tautavel ; je trouve beau et émouvant de pouvoir visualiser les paysages, avec leurs animaux et leur végétation, tels qu’ils ont été depuis les six cent mille dernières années. Je republie donc cet article paru dans The Conversation.

Archéologie : une immersion dans la préhistoire à Tautavel grâce à la réalité virtuelle et à l’intelligence artificielle



Une plate-forme permet de simuler l’environnement préhistorique de la vallée de Tautavel au cours d’un épisode glaciaire il y a 550 000 ans.
Auteurs, Fourni par l’auteur

Nicolas Boulbes, Université de Perpignan; Bernard Quinio, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières et Sophie Grégoire, Université de Perpignan

Pouvoir se promener dans une grotte habitée il y a plus de 500 000 ans, visualiser les restes d’une occupation humaine puis sortir dans la vallée qui la borde pour observer la faune et la flore de cette époque : voilà le rêve des archéologues du site de Tautavel, dans les Pyrénées-Orientales.

Aujourd’hui, ce rêve devient presque réalité avec le projet Schopper porté par l’Agence nationale de la recherche. Autour de celui-ci gravitent cinq partenaires français : trois laboratoires (CERP-HNHP, CEROS et LIX) et deux entreprises (Craft.AI et Immersion Tools) qui créent ensemble des solutions technologiques novatrices appliquées à la recherche en archéologie.

Ce projet nous a permis d’aboutir notamment à une technologie générant les paysages de la vallée de Tautavel fréquentée par les hommes préhistoriques au cours de périodes climatiques contrastées (glaciaire et interglaciaire), entre 600 000 ans et 90 000 ans avant le présent.

La simulation est alimentée par les paramètres climatiques (température, humidité) obtenus par des modèles de machine learning (apprentissage automatique) appliqués aux périodes passées. Elle permet de positionner les espèces végétales selon leurs aptitudes écologiques et les animaux qui se déplacent et se nourrissent en fonction des ressources disponibles et de leur éthologie.

Associé au développement de l’ensemble de la vallée en 3D immersif, le résultat offre aujourd’hui aux chercheurs archéologues la possibilité de se déplacer à l’échelle 1 :1 dans la vallée afin d’apprécier le relief du terrain et les distances, la densité du couvert végétal, les zones de franchissement de barrières naturelles, de regroupement et de passage des animaux. Autant de repères importants pour appréhender la mobilité des chasseurs-cueilleurs. Il est également possible d’observer des dispositions de flores dont les pollens ont été retrouvés fossilisés dans la grotte, ou encore de suivre l’évolution du paysage.

54 ans de fouilles

À l’origine de cette reconstitution virtuelle, on retrouve « Schopper », un simulateur qui permet de tester des hypothèses sur l’environnement et les comportements des hommes préhistoriques dans un environnement immersif reconstitué. Le principe est dans un premier temps d’apprendre des données archéologiques, pour ensuite formuler des hypothèses sur le comportement ou sur l’environnement, et enfin observer les mécanismes et impacts de ces hypothèses dans l’environnement reconstitué.

Ce simulateur est le résultat de deux plates-formes en interaction.



Deux plates-formes interagissent pour explorer la faune et la flore avoisinant la grotte de Tautavel. La vallée au cours d’un interglaciaire il y a 500 000 ans.
Auteurs, Fourni par l’auteur

La première repose sur la base de données du laboratoire de recherche en préhistoire situé à Tautavel, en charge de la fouille du site pilote du projet, la Caune de l’Arago. Ce gisement du paléolithique inférieur d’intérêt mondial a livré, entre autres, les plus vieux fossiles humains sur le territoire français.

Grâce aux travaux du préhistorien Henry de Lumley, le CERP a constitué une base de données qui mémorise 54 ans de fouilles avec une méthodologie structurée. Elle contient près de 500 000 objets (ossements d’animaux, industries lithiques…), correspondant à une cinquantaine de moments d’occupation de la grotte, ainsi que des prélèvements (sédiments, pollens…).

Pour exploiter cette base de données, Craft.AI, start-up spécialisée dans l’intelligence artificielle (IA), a développé pour Schopper un moteur qui permet de tester des hypothèses scientifiques. Il est ainsi possible d’interroger par exemple la durée des périodes d’occupation de la grotte, la fonction qu’elle avait pour les hommes du passé, mais aussi les conditions climatiques.

La deuxième plate-forme est réalisée par l’équipe d’Immersion Tools, spécialisée dans l’intégration d’outils de présentation visuelle innovants. Elle offre aux archéologues la possibilité d’interagir en réalité virtuelle, en immersion, avec la base de données dans la grotte modélisée en 3D comme le montre l’animation ci-dessous.


Chaque objet est matérialisé par un parallélépipède de couleur correspondant à sa nature. Leur position spatiale au moment de leur découverte à la fouille, leur orientation et leur inclinaison sont respectées. Les chercheurs ont accès à une palette d’outils leur permettant de mesurer les distances entre les objets, d’afficher des scans 3D ou le carroyage, ou encore de se déplacer en suivant les mouvements du corps ou par « téléportation ».

Deux approches pour entraîner l’IA

Pour fonctionner, un outil d’IA a besoin d’apprendre. Quand il s’agit d’un apprentissage supervisé, comme c’est le cas de Schopper, il faut lui donner des données « étiquetées », associant par exemple un ensemble de restes de flore et de faune avec un certain climat.

Deux difficultés majeures se présentent ici en archéologie. Tout d’abord, le volume de données est faible. Les données proviennent de plusieurs disciplines académiques et sont donc assez hétérogènes. Elles restent de plus difficiles à interpréter : comme personne n’était là il y a 400 000 ans pour savoir s’il faisait chaud ou froid, il paraît difficile de savoir dans quelles conditions climatiques se développait une plante dont nous retrouvons un fossile de pollen.

Nous avons donc dû adapter les modes d’entraînement de l’IA à ces contraintes spécifiques de l’archéologie. Le premier mode d’entraînement proposé dans Schopper repose ainsi sur l’« actualisme » : il s’agit d’admettre que ce qui se passe maintenant est similaire à ce qui se passait il y a longtemps (dans certains cas). Cela nous permet d’avoir accès à un plus grand volume de données en enrichissant les données préhistoriques avec des données actuelles.

On suppose par exemple que le renne chassé par l’homme de Tautavel il y a 450 000 ans possède la même écologie que le renne actuel. Cela revient à émettre l’hypothèse qu’il vivait sous un climat relativement froid dans des régions arctiques ou subarctiques. Le chêne vert, dont les grains de pollens sont prélevés dans certains niveaux de la Caune de l’Arago, devrait, lui, rester typique du cortège méditerranéen actuel, thermophile et résistant à la sécheresse.

Pour la faune, nous nous référons notamment à une importante base de données WWF listant les espèces de vertébrés de l’ensemble des écorégions du globe. Celles-ci représentent autant de points de données nourrissant l’apprentissage en associant aux animaux les caractéristiques de leur environnement. Ce peut être le biome terrestre, une valeur de température moyenne annuelle, ou encore un total des précipitations en millimètres sur l’année.



D’après l’IA, les thèses des experts ne reposent pas toujours exactement sur les arguments qu’ils énoncent.
Fourni par l’auteur

Le deuxième mode utilisé a pour point de départ des « dires d’experts ». Un archéologue selon sa spécialité va par exemple déduire d’un ensemble de données que les hommes à une certaine date n’avaient résidé que brièvement dans la grotte.

L’IA vient alors interroger les mêmes éléments pour identifier ceux qui ont poussé, d’après elle, le chercheur à donner cet avis. Il peut d’ailleurs arriver que l’algorithme déduise que les variables décisives dans la décision finale diffèrent de celles énoncées par l’expert dans ses articles.

Exploitation des modèles

Une fois ainsi les données préparées, débute une série d’aller-retour qui visent à identifier les paramètres optimaux. Elle est entrecoupée d’étapes de validation permettant de déterminer la qualité de l’apprentissage du modèle ainsi que son pouvoir de généralisation. En ce sens, le machine learning suit le principe du rasoir d’Ockham où une modélisation plus simple est préférée à une explication trop complexe.

Les modèles se voient enfin appliqués pour comprendre, dans la région de la Caune de l’Arago et à différentes époques, le biome, le type de climat, la température, la quantité de précipitations ou la durée d’occupation et la fonction du site.

Des algorithmes d’explication tels que SHAP sont par ailleurs utilisés afin de comprendre comment un modèle aboutit à une décision et pas une autre. Cela permet notamment aux archéologues qui ne sont pas experts en machine learning d’appréhender les processus décisionnels mis en œuvre dans les modèles qu’ils utilisent.

Reste maintenant à approfondir le traitement par le modèle de ce qui touche aux comportements de nos ancêtres. Cela se heurte malheureusement aux difficultés d’établir des référentiels solides d’apprentissage avec peu de données sur des périodes aussi anciennes. Le consortium du projet travaille néanmoins sur de nouvelles pistes techniques pour améliorer la performance de l’IA et ajouter de l’immersion par le son. Ce sera la suite des développements de Schopper.


Ce papier a été rédigé avec Philippe Carrez, fondateur d’Immersion-Tools, et Matthieu Boussard, ingénieur Recherche et Développement chez Craft.AI, deux partenaires du projet Schopper.The Conversation

Nicolas Boulbes, Ingénieur d’études en paléontologie & archéozoologie, Université de Perpignan; Bernard Quinio, MCF en système d’information, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières et Sophie Grégoire, Maître de conférences en Préhistoire, Université de Perpignan

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Amorcer le tournant

Aïe aïe ! Les serviteurs sont partis ramasser les épines, dans la deuxième partie du dernier chant, et ça pique la traductrice, tout ce passage tellement prosaïque dans le style, tellement plus faible du point de vue de la langue que le reste du poème d’Homère. Soit ce dernier a eu un gros coup de mou, soit c’est un autre aède sachant versifier mais sans génie qui a ajouté ici l’épisode de la visite du héros à son vieux père. D’un côté, ça permet de mesurer encore le génie de tout le reste. Car là c’est d’un ennui, et ça n’a pas l’air de s’arranger avant la fin. Peut-être la langue elle-même est-elle fatiguée, comme le vieillard au bout de ses années, au bout de ces douze mille vers. Peut-être faut-il qu’elle redescende sur terre, dans cette campagne où le vieil homme a son ermitage, qu’elle apprenne aussi au lecteur un certain renoncement, et aussi qu’elle lui facilite la lourde tâche d’avoir bientôt à sortir du poème avec lequel il a vécu si longtemps, pour que la fin soit moins déchirante, moins traumatisante que s’il fallait perdre soudainement toute la splendeur, et rien que la splendeur. Me voilà donc entrée dans la phase d’atterrissage. Je vais devoir bientôt sortir de cet avion qu’est Odysseia, aller récupérer mes bagages avant de sortir de l’aéroport, et de m’en aller continuer à vivre. Tant mieux, j’apprécierai d’autant mieux, après ce chant médiocre et pénible à traduire, d’en finir.

Non, plus j’y pense, plus il me semble très improbable que ce chant soit d’Homère, du même auteur que le reste du génial poème. Arrivons au bout, et nous verrons.

Sinon, j’ai une idée grandiose, pour autre chose.

Dévoilement de la mort

Le chant XXIV, dont certains doutent qu’il soit d’Homère, commence en tout cas de façon majestueuse, très belle à traduire. Mais l’essentiel est de voir si oui ou non ce dernier chant tient bien sa place dans le poème. Le fait est que cette seconde descente aux enfers par laquelle il commence fait sens dans la logique du récit. Et même si on peut douter que le Salvator Mundi soit de la main, ou de la seule main, de Léonard de Vinci, s’il a été peint par un de ses élèves doués et intimement inspiré par le maître, il est évident que l’esprit de Léonard s’y trouve, au moins en partie. Je l’ai déjà souvent dit, j’estime que l’Esprit travaille à travers les vivants, qu’il passe toutes sortes de frontières, dont celle des individus s’il le veut, et moi aussi, en traduisant Homère, je porte en moi l’esprit d’Homère, et Purcell et Bach l’ont très bien accompagné dans la traduction de ce passage, poignant tribut à la mort.

Les enfers chez Homère sont lugubres, mais bien moins que les enfers dans la tête de certaines personnes. L’un des symptômes de leur dysfonctionnement morbide, lié directement à leur usage de l’anonymat, est qu’elles croient qu’on s’adresse à elles quand on s’adresse nommément à quelqu’un d’autre. Et qu’elles refusent de voir qu’on ne veut pas d’elles quand on le leur dit et répète clairement. Comme si la parole n’avait pas plus d’accès à elles qu’à la poussière, comme si elles n’existaient pas dans leur être, comme si elles avaient une existence à part de l’être, ou sans être. Comme si, par suite, on ne touchait rien quand on leur parle, comme si la parole tournait en sempiternels cercles en elles, inutilement. Une maladie malheureusement contagieuse, mais sans doute, quand ils l’auront finalement identifiée, car le fond des âmes finit par se dévoiler, d’autres sauront qu’il leur faut garder leurs distances pour cesser de l’attraper. « Tu es mort mais ton nom n’est pas mort », dit l’âme d’Agamemnon à celle d’Achille. Il y a des corps qui sont en vie mais dont la parole est morte. Voilà ce qui rend leurs enfers plus mauvais que ceux des morts sous terre.

Écouter Homère

Homère m’a dit d’aller promener ma rame chez qui n’a jamais vu la mer poissonneuse et ses nefs aux flancs écarlates – je me suis donc mise en chemin.

J’ai fini ce soir celle du chant XXIII, je vais donc commencer la traduction du dernier chant de l’épopée. Elle sera finie dans quelques jours. Et on ne pourra pas dire que je l’aurai faite sans la vivre.

Je vis et vivrai même ce qu’Homère a annoncé sans l’écrire. Ce n’est qu’un début, l’aventure continue. Les prétendants sont morts, vivent les rois !

Amour, ajustement et génie

Gestes d’amour partagés à six heures du matin, quand pour la première fois il retourne au travail qui reprend doucement après la pandémie, et que je suis encore au lit. Bonheur et paix. Je les retrouve à traduire ce chant plein de subtilité, de désir contenu mais pas pour longtemps, de délicatesse et de tendre provocation entre les deux amants. Les rapports entre « Ulysse » et « Pénélope » me rappellent ceux d’Yvain et de Laudine.

À part guerrier (contraint et forcé), quelle est la qualification de Dévor (Ulysse) ? Artisan. Comme nous l’avons vu au début bâtir avec soin et savoir-faire son radeau, le voici racontant maintenant comment il a bâti son lit et sa chambre nuptiale, autour d’un olivier. Toutes les précisions techniques y sont ; le pilier de son lit, enraciné, me rappelle les pierres de la montagne qui dépassaient du plancher de notre grange. C’est une affaire d’ancrage, et plus que ça. C’est une question de non-séparation. De bon et solide ajustement, comme il en est sans cesse question dans le texte d’Homère, comme une évocation de cette même nécessité de bon ajustement à la fois dans la technique poétique et dans les rapports des humains avec les humains et avec le monde. Le bon ajustement que Dévor est venu remettre en place.

J’ai commencé ce vingt-troisième chant hier après-midi (après avoir fini le précédent le matin, traduisant ainsi au total 175 vers dans la journée), demain je devrais le terminer, et alors il ne me restera qu’à traduire le chant final. En moins de dix mois j’aurai traduit, en vers libres, les douze mille cent neuf vers de ce poème qui reste encore à découvrir, dans sa splendeur et sa profondeur. Ainsi va le génie : des décennies, des siècles, des millénaires ne suffisent pas à l’appréhender entièrement, des générations et des générations d’humains sont nécessaires pour le voir pleinement et le comprendre, pour ajuster le lent génie de l’humanité au fulgurant génie singulier d’un humain.

Réflexions après le massacre des prétendants

L’histoire de Britney Spears, mise sous tutelle et entourée d’un tas de gens qui se gavent sur son dos, me rappelle celle de Dévor avec les prétendants. Heureusement lui, malgré son long et périlleux voyage au-delà des frontières de la raison, grâce à Athéna ne l’a jamais perdue, la raison – ce qui le sauve.

C’est quand même incroyable tout ce que la traduction de Bérard, qui fait toujours « autorité », rate du texte. Comme il y va allègrement non seulement de défigurer le style (Lascoux en est un héritier, qui pousse l’indignité encore plus loin), mais de sauter des mots, des morceaux de vers entiers, et de réduire l’ensemble du poème à une hyper-trivialité, aplatissant le sens. Ces gens n’ont aucun respect pour l’auteur et son texte, Dévor les passerait au fil de l’épée.

Je le disais hier, les deux seuls que Dévor épargne sont l’aède et le héraut, deux porteurs de parole honnêtes. Le prêtre sacrificateur supplie pour sa vie, mais Dévor le tue aussi. Dévor est pieux, sa parole et ses actes le prouvent sans cesse, mais sans bigoterie, et ce n’est pas la fonction qu’il respecte mais l’humain. Quand la nourrice pousse des cris de joie à la vue des cadavres des prétendants qui jonchent la salle, Dévor lui rappelle qu’il n’est pas saint, ou pieux, de triompher sur des hommes morts, et lui demande de garder sa joie dans son cœur. C’est la part des dieux, dit-il, et leurs propres iniquités, leur manque de respect envers les gens, qui leur a fait achever ainsi lamentablement leur destin – et c’est une façon de ne pas se glorifier lui-même de cette « grande œuvre », comme dit Homère, dont il sort « semblable à un lion qui vient de dévorer un bœuf ».

Ce midi j’ai fini la traduction de ce chant XXII, celui du massacre des prétendants. Comme c’est beau, le retour de la paix et de l’amour dans la maison. Maintenant je vais commencer l’avant-dernier chant, neuf mois après avoir commencé à traduire toute l’épopée. Le chant d’amour de Dévor et Pénélope (elle porte un autre nom dans ma traduction, selon le principe déjà dit) et de leur nuit de chair et de parole qu’Athéna leur allonge.

Honneur, honnêteté, valeur. Le sourire de Dévor et les cris de joie de la nourrice

Isabelle Balkany se voit retirer sa légion d’honneur, comme le règlement en prévoit la possibilité pour comportement « contraire à l’honneur ». Reste une certitude, c’est que la plupart des gens qui se comportent avec honneur ne risquent pas d’être assez appréciés des pouvoirs pour se voir décerner la légion d’honneur.

Je l’ai déjà dit, la traduction du chant XXII, le massacre des prétendants, est éprouvante. Une éclaircie cependant l’adoucit, quand Dévor épargne l’aède et le héraut. C’est à ce moment du texte, à la fin de la tuerie, qu’est dit le premier sourire, non sardonique, de Dévor. Autant Ithaque peut se passer de tous ces princes, et même doit s’en passer dès lors qu’ils se sont obstinés dans l’abus, autant les honnêtes porteurs de parole sont nécessaires à la continuité de la civilisation, de l’humanité.

Mieux vaut attendre le bon moment pour que ce que nous voulons se passe dans l’honneur, plutôt que, par hâte, accepter de faire les choses sans honneur. Car ce qui est fait sans honneur n’a pas de valeur. Si nous n’y sommes pas prêts, attendons, plutôt que de laisser nous-mêmes et autrui entrer ou rester dans le manque d’honneur.

Où est l’honneur, dans l’espionnage, la contrefaçon, la dissimulation, la trahison, la volonté de domination ? Où est l’honneur, dans le fait de les accepter, pour soi ou pour autrui ? Ou serait l’honneur, si l’on n’épargnait pas les justes et ceux qui se reconvertissent sincèrement à ce qui est juste ?

L’honneur, c’est de bien faire les choses, autant que faire se peut. De les faire honnêtement. Dans ses relations avec autrui et dans sa profession, chez soi et en société. Allez vous asseoir dans la cour, restez à l’écart de la mort, dit Dévor au héraut et à l’aède, pendant que moi je ferai dans ma maison ce qu’il faut faire. C’est si merveilleux, qu’il sourie à ce moment-là. Un peu après, quand la nourrice, appelée sur les lieux, découvre l’énorme carnage, elle pousse des cris de joie.

Journal du jour

Armada de jeunes bénévoles du Secours catholique dans mon quartier aujourd’hui, interpellant les passants. Je leur ai demandé si ça ne les dérangeait pas de servir cette institution, en leur rappelant notamment les faits mentionnés dans ma note d’hier. Merveilleuse réponse : le Secours catholique n’a rien à voir avec l’église catholique. J’ai eu pitié d’eux, acculés à se démarquer de l’Église, comme, souvent, on demande aux musulmans de se démarquer des islamistes. La différence c’est que l’islamisme est une perversion de l’islam, nullement représentative de l’islam, alors que l’église de Rome est la représentation officielle du catholicisme et qu’elle y fait bel et bien la loi pour tous les catholiques. Et je sais bien que ces jeunes veulent bien faire, mais ils se font manipuler, en servant au nom d’une bonne cause une institution incorrigiblement criminelle.

Catholique ou pas, qui manipule les adultes, mentalement ou physiquement, est capable aussi de faire plus ignoble encore, manipuler les enfants – comme l’a multi-démontré l’église. Ils n’ont pas d’autre choix que les chaînes de la manipulation parce qu’ils se sont d’entrée de jeu excommuniés de la vérité, ils sont ligotés dans le mensonge et ne voient d’autre possibilité d’en sortir que toujours plus de manipulations, de manipulations de plus en plus ignobles. Il n’y a pire esclaves que les prisonniers du mensonge, les hypocrites, ceux qui avancent masqués, ceux qui sont cadenassés dans la loi du silence, ceux qui se sont rejetés comme de l’Éden du rapport de vérité et de confiance avec autrui. Ils feraient bien de méditer la parole du Christ « la vérité vous rendra libres » et de s’y convertir, de se détourner du mensonge, d’y renoncer en l’exprimant ouvertement et avec force, et de franchir le pas qui les sépare de la vérité en la disant, clairement.

Chronique du jour : des criminels en action ou en esprit, et de leur chute

“J’ai eu un ami qui a été traîné au dehors une nuit, il hurlait”, s’est-il souvenu. Il ne l’a plus jamais revu. “Il s’appelait Bryan… Je veux savoir où est Bryan.”
“On nous a fait découvrir le viol”, a ajouté Barry Kennedy. “On nous a fait découvrir les coups violents. On nous a fait découvrir des choses qui n’étaient pas normales dans nos familles”.
750 tombes anonymes découvertes sur le site d’un pensionnat catholique où jusque dans les années 1990 on enferma et maltraita des enfants autochtones. Après les restes de 215 enfants trouvés récemment sur le site d’un autre de ces pensionnats, on s’attend à beaucoup d’autres découvertes du même type – il y avait 139 de ces pensionnats au Canada, où « 150.000 enfants amérindiens, métis et inuits ont été enrôlés de force » – l’article du Huffington Post est ici. Le pape refuse de présenter des excuses pour ce énième crime contre l’humanité commis par l’église catholique. La faute n’est sans doute pas aussi grave dans son esprit que celle d’une religieuse qu’il a chassée de sa congrégation où elle vivait depuis trente ans, en refusant de donner une raison, de façon ouvertement arbitraire (Le Monde suit l’affaire, qui semble surtout être celle de « différends » entre cette religieuse et une autre qui, elle, est très amie avec un cardinal proche du pape).

Val défend Valeurs Actuelles au procès de leurs caricatures de Danièle Obono, Valls appelle à voter Pécresse contre la gauche prétendument islamiste. Je parlais l’autre jour des caricatures de Coco, ex de Charlie, dans Libé, titre qui pratique lui aussi l’en-même-tempisme (un coup contre le RN, plusieurs coups contre les racisé·es, les femmes violées, les lesbiennes, etc., ou encore un coup pour les Palestiniens, un coup pour représenter les Palestiniens comme des rats, toujours via Coco…) : racisme, sexisme, homophobie et j’en passe, les anti-valeurs de l’extrême-droite laissent toute une pseudo-élite prétendument humaniste contaminée par la haine de tout ce qui n’est pas de l’entre-soi. Il existe un syndrome de la femme battue, qui est un stress post-traumatique dû à une longue exposition aux mauvais traitements. Ce syndrome est pris en compte quand se produit le meurtre de l’homme violent par une femme longtemps violentée. Nous ferions bien de veiller aux possibles effets d’un syndrome des populations battues, violentées et par le harcèlement de l’extrême-droite, et par celui de prétendus adversaires de l’extrême-droite. Voyez l’église catholique : certes elle a très longtemps sévi, mais qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Moins qu’hier et bien plus que demain. Le mécanisme vaut pour tous les abuseurs.

Le massacre des prétendants

Le premier qu’il tue, c’est Contre-Esprit. Les autres prétendants, ces imbéciles comme dit Homère, sont en colère mais croient qu’il n’a pas fait exprès, que la flèche est partie malgré lui. Tant ils sont convaincus de leur impunité, tant ils se croient à l’abri. Dévor doit leur mettre les points sur les i. Il n’est pas un mendiant étranger, il est Dévor. Et il va les tuer tous. Quand enfin ils comprennent, ils se défaussent sur le mort, Contre-Esprit. Tout ça est de sa faute, disent-ils, c’est lui qui est à l’origine de tout ça. C’est la vérité, mais il n’empêche que tous ont participé, et très longuement. Et que Dévor va tous les éliminer, seul moyen de rétablir la paix dans la maison et dans Ithaque.

Ils disent que si Dévor les épargne, ils lui donneront monts et merveilles, le couvriront de cadeaux. Aux frais du peuple, précisent-ils. Ce n’est pas ce que veut Dévor. Vous n’avez pas craint le châtiment divin, dit-il, ni l’opprobre des générations futures sur vous.

La description de la tuerie est longue, comme fut long le siège du palais. Amère à traduire. Dévor n’est pas seul contre tous, il a avec lui trois hommes de confiance. Et Athéna. Le combat est difficile. On ne sait pas combien ils sont, les ennemis, on sait seulement qu’ils sont beaucoup plus nombreux. Comme tout le monde j’en connais l’issue mais c’est tout de même éprouvant à traduire. J’en suis au tiers du chant, je continue à avancer.

Les bourgeois gentilshommes

Tandis qu’hier à République pour la fête de la musique la police française traquait les jeunes à coups de lacrymogènes, au palais les vieux monsieur et madame Ubu recevaient les jeunes monsieur et madame Bieber. Paris est une fête, qu’ils disaient il y a peu, parlant sans savoir qui parlait, comme Coco, passée de Charlie à Libé, continue à se payer la tête des racisé·es, faisant du racisme comme le bourgeois gentilhomme faisait de la prose, toujours sans le savoir. Sans le savoir, sans vouloir le savoir et sans savoir le vouloir, c’est la trinité des singes, dieux des humains aux yeux et aux oreilles grand fermées, à la bouche marionnettisée.

*

J’ai tracé dans la forêt,
avec pour meute pacifique, aimante,
les forces qui m’habitent,
l’Esprit splendide qui habite le monde.
Des humains en retour, avec leurs chiens,
me traquent.
Croient-ils que je ne suis pas de leur espèce
ou sont-ils cannibales,
à s’acharner
alors que je ne cède, ni ne céderai.
Ils ont leurs raisons
que ma raison rejette,
pourquoi veulent-ils me soumettre
à leur sempiternel mensonge ?
Leurs langues sont collées
à tous les culs du monde.
Les pactes de confiance, une fois rompus,
restent rompus s’ils ne sont dénoncés.
Pardon donné à ceux qui persistent
à la traque et au crime,
serait arme donnée pour se faire achever.
Moi, pour tous ceux que j’aime,
je n’oublie pas de vivre.

Réflexions et excitation en avançant vers le but

« Puisse-t-il tirer autant de jouissance de la vie
Qu’il aura jamais de puissance à bander cet arc ! »
dit ironiquement un prétendant qui ne croit pas si bien dire, au chant XXI, v. 402-403 (dans ma traduction)

Drôlement érotique, tout ce chant sur oui ou non, pour tous ces hommes, arriver à bander l’arc de Dévor (Ulysse) pour être l’élu qui épousera Pénélope. Chant qui finit en délivrance et beauté quand Dévor, lui seul en ayant la force et la maîtrise, traverse d’une flèche les douze trous des haches. Voyez comme cet étranger est bien bâti, a dit de lui, quelques minutes plus tôt, Pénélope aux prétendants, histoire de bien faire monter la tension, en elle et en Dévor. Exquis et violents préliminaires (le massacre approche) à leur prochaine nuit d’amour, mais la violence n’a jamais lieu entre eux, elle s’exerce seulement contre ce qui nuit à leur union et à la paix dans la maison.

21 juin, début de l’été, je viens de terminer la traduction de ce chant 21 – sur 24. Dans les derniers kilomètres de cette traduction, commencée en septembre dernier, des douze mille cent neuf vers d’Homère, je me concentre comme Dévor sur l’élimination des prétendants, je ne fais plus rien à côté excepté le yoga, pour accompagner ce yoga de la langue que je suis en train de pratiquer. Arjuna, né du dieu des orages comme Athéna et premier humain yogi, est un guerrier, un archer.

Comme Pénélope donc, pendant la tuerie je me retire dans mes appartements, pour travailler à « la trame » et « dormir » comme, dans mon bref roman La Dameuse, la narration se retire hors-champ pendant la vengeance contre le violeur, l’acte de mort étant révélation dans l’occultation. Homère, juste avant ce moment, attache les portes pour enfermer l’action avec un cordage en papyrus (byblos, qui a donné le mot livre) – support d’écriture.

L’excitation monte à mesure que j’approche du but. Le poème d’Homère est mon arc. En traduisant l’épreuve de l’arc je bougeais sur mon siège comme s’il était de charbons ardents. Maintenant, au chant suivant, à moi le massacre des prétendants.

Scandale des élections d’aujourd’hui

En arrivant dans mon bureau de vote, à Paris, j’ai eu la surprise de voir qu’il y avait bien plus de candidats que je n’avais reçu de professions de foi. J’ai vérifié de retour à la maison : j’ai reçu sept professions de foi seulement, alors qu’il y avait onze candidats. Je vois que le problème est général, qu’énormément de gens, partout en France, n’ont reçu aucune profession de foi, ou ne les ont pas toutes reçues. Pourquoi ? Parce que la macronie a confié leur distribution à une société privée. À vendre ! Comme dit Rimbaud. Tout ce qu’ils peuvent vendre du pays, ils le vendent, et tout le bien commun qu’ils peuvent saccager, ils le saccagent. Et pour finir comme ça a commencé, ils saccagent les élections, donc la démocratie.

J’ai voté pour Audrey Pulvar. Je trouve que la gratuité des transports en commun, c’est une bonne idée à plusieurs titres, notamment du point de vue écologique – idée que j’entends d’ailleurs prônée à la maison, par O, depuis longtemps. Malheureusement ça ne sera peut-être pas pour tout de suite, mais c’est le jeu, on attendra. Un jeu que Macron a particulièrement pourri, plus que les autres politiques, lui qui dès sa campagne électorale a piétiné le politique pour faire du marketing – c’est ça aussi, voire d’abord, la cause de l’abstention : on ne vote pas, dans le marketing. Lui et sa clique, moitié traîtres à leur parti, moitié imbéciles et autres arrivistes, voire violeurs, sans conscience politique, ont fait et font beaucoup de mal à ce pays et à la démocratie. Qu’autant en emporte le vent, et qu’il emporte le RN avec.

Influenceurs et influenceuses ès illusions

Michel Onfray, « nietzschéen » qui déteste le catholicisme et Freud, déclare regretter « la civilisation judéo-chrétienne ». Cet athée enragé croit dur comme fer, en toute irrationalité, que Socrate n’a pas existé – mais quelle lucidité, quelle rigueur intellectuelle, attendre d’un homme qui, près d’un an après le début de la pandémie, croyait que le 19 de Covid 19 signifiait qu’il y en avait eu 18 avant ? Pas plus que d’un BHL citant Botul.

Il y a l’inconsistance des vieux « nouveaux philosophes », et il y a celle des jeunes « influenceurs » et « influenceuses ». Autrement dit, il y en a pour tous les publics, mais c’est la même soupe. Léna Situations et le magazine Elle font le buzz avec une couverture dudit magazine où la jeune femme apparaît « sans maquillage ». Sans maquillage mais, un coup d’œil suffit à le voir, pas sans fond de teint, pas sans rose à lèvres, pas sans eye-liner, pas sans mascara. Pourquoi dire vrai, quand on peut mentir ? La youtubeuse est par ailleurs l’« auteur » d’un livre sur le « développement personnel », publié, tiens, chez Robert Laffont, mon éditeur qui ne répond pas quand je lui envoie un manuscrit – dont j’ai le tort d’être l’auteure réelle.

Bien des guillemets (ah, j’avais écrit par lapsus « guillements »), mais il le faut, tant l’en-même-tempisme mensonger, débile et insensé ravage la société.

Des têtes qui déraillent

Les traducteurs ont un problème avec Pénélope comme avec Eumée, le porcher. La plupart du temps, ils refusent de suivre Homère quand il la qualifie de divine, de même qu’ils refusent de le suivre quand il qualifie le porcher de divin. Pour les autres personnages, l’adjectif divin ne les dérange pas, mais pour ces deux-là, ils trouvent plus souvent qu’à leur tour une autre épithète. Je me dis que dans leur tête ils doivent identifier Pénélope à leur femme, et le porcher à tout domestique ou homme « de condition inférieure », et que s’ils aiment bien ces gens-là, leur femme et les petites gens, ce n’est qu’à la condition de se sentir supérieurs à elle et eux, et de leur faire sentir plus ou moins discrètement leur supposée supériorité. Alors les qualifier de divins, ne serait-ce pas les disqualifier, eux, les intellectuels convaincus d’avoir seuls accès au monde de l’esprit ? Voilà comment se perpétue à travers les siècles, à travers tant d’œuvres, la malformation de l’esprit consistant à inférioriser les femmes et les classes sociales modestes.

Macron vante la culture classique de Rimbaud ; on dirait bravo s’il était encore possible, dans ce pays, d’étudier les lettres classiques, le grec et le latin. En même temps on n’est pas surpris qu’il dise une chose et fasse son contraire.

Cela dit, il ne suffit pas d’avoir étudié les lettres classiques pour être Rimbaud, ni pour avoir l’esprit libre et ouvert, comme le prouvent tous ces traducteurs d’Homère empêtrés dans leurs préjugés et autres complexes de leur monde si freudien. Non solum ils sont vieux jeu, sed etiam ils sont malhonnêtes.

Journal du jour

J’ai fini ce jeudi après-midi de traduire le chant XX, qui est l’un des plus brefs (394 vers quand même) et que j’ai commencé à traduire mardi (avant-hier). Avec des passages fantastiques – le coup de folie des prétendants, suivi de la prophétie du devin Théoclymène – et une montée en tension extrêmement habile et maîtrisée. Homère est vraiment le roi des poètes. J’ai hâte d’avancer, tant le texte est haletant, et je commence à penser que lorsque j’aurai fini, ce sera un peu difficile de devoir en sortir. Heureusement il me restera encore fort à faire, trouver un ordinateur sur lequel réviser et taper le manuscrit en paix, et écrire le commentaire. Mais cela ne me prendra peut-être pas non plus beaucoup de temps, si je continue à travailler à cette allure, portée par le mouvement. Heureusement, encore ensuite, il y a mon roman qui m’attend. Et puis me remettre un peu à la peinture ou autre art plastique, et enfin à tout ce que j’aime faire et qui ne peut s’énumérer, tant tout m’intéresse. Il me semble que mes paupières, ma pupille, sont écarquillées, que j’ai des lampes à la place des yeux, tant je passe de temps à « voir » le texte d’Homère. Oui, et je sens ma tête creuse, comme un phare, tant le texte la remplit, la nettoie de l’inutile. J’ai la tête qui tourne, et c’est de pure joie.

Petit poème du jour

Moi, petite-fille de Vraie-louve
Que je suis en ma forêt profonde,
Mangeuse de la tête d’Homère,
Retourneuse de sexes et de textes,
Massacreuse de sots,
Langue des langues,
Je suis la joie aux yeux brillants,
Le repaire pour l’amour,
Et la route que je trace.
Ô popoï ! Je tonne sur Saint-Pierre,
Je neige sur les âmes,
Je fonds et je lave
La vallée qui aime mon âme,
Je dis aux rois vous n’êtes pas les rois,
Aux princes mince alors, vous êtes si minces
Que vous disparaissez déjà,
Dieu merci !
Et aux humbles, aux honnêtes,
Vous, vous sauvez le monde.
Je vois les mondes,
Je vois,
Je ris.

Dévor, l’humain augmenté

Ce qui sauve Dévor (Ulysse), à chaque fois, c’est son indestructible foi. Même quand il récrimine, il n’abandonne pas. Au chant XX, le voici tardant à trouver le sommeil en se demandant, non pas tant comment il va vaincre à lui seul des dizaines d’hommes, puisque Athéna l’a assuré de son aide, mais plutôt où, une fois qu’il les aura tués, il pourra se réfugier. Athéna vient, sans autre détail lui dit de ne se soucier de rien, il l’écoute, il s’endort.

On s’est habitué à voir les dieux partout chez Homère, mais Dévor est le seul personnage à avoir autant de contact avec le divin. Pendant cette nuit où malgré l’immense danger Dévor dort, par terre dans l’entrée du palais, sa femme, dans ses hauts et brillants appartements, tourmentée et appelant la mort, ne peut trouver le sommeil. Non, même chez Homère, le divin ne se manifeste pas si couramment ni si puissamment à tous, très loin de là. Dévor est l’exception. La dimension de Dévor, c’est celle de l’humain augmenté, augmenté d’un autre monde auquel les autres n’ont pas accès, ou auquel ils ont peu d’accès.

La déesse Cacheuse lui avait promis immortalité et jeunesse s’il restait auprès d’elle, caché. Il est parti, mais non sans emporter avec lui sa foi. Et la promesse de la déesse s’est quand même réalisée, au grand jour : près de trois mille ans plus tard, il est toujours là, toujours jeune et rajeunissant au fil des lectures et des traductions.

Après cette nuit, à l’aurore, Dévor adresse une prière à Zeus, lui demande deux signes pour confirmer qu’il est avec lui, signes que le dieu lui envoie aussitôt : un grondement de tonnerre, et une parole prophétique prononcée par une servante épuisée de travail à cause des prétendants. Une femme qui moud le grain pour nourrir contre son gré tout ce monde de la dévoration, que bientôt Dévor va rendre à la raison.

La porte d’ivoire et la porte de corne

Voici la traduction que je me suis amusée à trouver au jeu de mots d’Homère dans le fameux passage des portes du rêve, discours de Pénélope au chant XIX qui a eu et garde une immense postérité. En grec le jeu de mots est fondé sur des ressemblances entre le nom signifiant ivoire et le verbe signifiant tromper, et entre le nom signifiant corne et le verbe signifiant réaliser. Bien entendu on ne peut rendre directement le jeu de mots d’une langue à une autre, il faut en inventer un autre. Voici d’abord la façon dont Victor Bérard s’en était pas trop mal tiré, alors que beaucoup de traducteurs y ont à peu près renoncé ou sont restés plus évasifs :

Les songes vacillants nous viennent de deux portes ; l’une est fermée de corne ; l’autre est fermée d’ivoire ; quand un songe nous vient par l’ivoire scié, ce n’est que tromperies, simple ivraie de paroles ; ceux que laisse passer la corne bien polie nous cornent le succès du mortel qui les voit.

Et voici donc la mienne, du moins pour l’instant :

Il y a deux portes pour les rêves évanescents :
L’une est faite de corne, l’autre est faite d’ivoire.
Les songes qui viennent par l’ivoire d’éléphant
Trompent énormément, ils ne se réalisent pas.
Ceux qui viennent par la porte de corne raclée
N’écornant pas le vrai, se réalisent quand on les voit.

Chant XIX, v.562-567

δοιαὶ γάρ τε πύλαι ἀμενηνῶν εἰσὶν ὀνείρων·
αἱ μὲν γὰρ κεράεσσι τετεύχαται, αἱ δ᾽ ἐλέφαντι·
τῶν οἳ μέν κ᾽ ἔλθωσι διὰ πριστοῦ ἐλέφαντος,
οἵ ῥ᾽ ἐλεφαίρονται, ἔπε᾽ ἀκράαντα φέροντες·
οἱ δὲ διὰ ξεστῶν κεράων ἔλθωσι θύραζε,
οἵ ῥ᾽ ἔτυμα κραίνουσι, βροτῶν ὅτε κέν τις ἴδηται.

Madame Terre au platane de Diane, au chêne de Louis XIV et au chêne de la Vierge

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Madame Terre continue à pèleriner à vélo autour de Paris, sortant du sac à dos d’O pour faire acte de présence ici ou là où l’emporte le bon plaisir d’O.
Voici trois de ses dernières balades auprès d’arbres remarquables, chacun à sa façon.

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le platane de Diane, aux Clayes-sous-Bois : L’arbre de Diane est appelé ainsi car il aurait été planté vers 1556 par la favorite d’Henri II de France, Diane de Poitiers. Il est haut de 31 mètres, a une circonférence supérieure à 8 mètres, et une envergure de 43 mètres. Certaines de ses branches plongent dans le sol par marcottage naturel, créent des racines qui donnent naissance à de nouvelles boutures.
Wikipedia

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le chêne de Louis XIV, à Buc : Le Roi-Soleil, dit-on, aimait lors de ses promenades s´arrêter au pied de cet arbre Le Parisien

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le chêne de la Vierge, à Viroflay : c´était déjà un chêne majestueux dans les années 1850 lorsqu´à la faveur des grandes épidémies de choléra il est paré de vertus miraculeuses et fait l´objet d´un culte à sa dévotion Le Parisien

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Toutes les randos vélo de Madame Terre autour de Paris : ici (Sur chaque lieu, prend une pincée de terre et la met dans le corps de Madame Terre, conçue par mes soins :)

« Appelez-le Dévor »

Ni les auditeurs d’Homère, ni Homère lui-même, ne pouvaient se soucier de savoir quelle racine indoeuropéenne se nichait dans le nom Odysseus. Mais Homère et ses auditeurs étaient sensibles aux correspondances, aux signes qu’ils pouvaient trouver entre les mots, et on trouve plusieurs exemples de ce qu’on a parfois appelé des calembours dans l’Odyssée. Le plus marquant étant celui qui explique le nom du héros. J’ai déjà expliqué pourquoi j’avais choisi de traduire Odysseus par Dévor. Le passage du chant XIX que j’ai traduit aujourd’hui l’éclaire encore un peu plus.

Ce nom lui a été donné à sa naissance par son grand-père, Autolycos. Autolycos signifie « lui-même loup », « vrai loup ». Appelez-le Odysseus, dit-il aux parents du nouveau-né, parce que j’ai été irrité par beaucoup d’hommes et de femmes sur cette « terre nourricière ». Il y a là un jeu de mots entre odyssamenos, qui signifie, irrité, en colère, et Odysseus. Les vers qui suivent sont consacrés à la description de la préparation d’un festin, et au festin – une énième fois dans le poème. À la lecture de ce passage, on pourrait dire que si l’Iliade est le récit de la colère d’Achille, l’Odyssée est celui de la colère d’Ulysse. C’est vrai, mais ce n’est pas assez. En élargissant le point de vue, en considérant l’ensemble du texte, on peut comme je l’ai fait repérer le thème majeur de la dévoration (festins, faims, prétendants dévorateurs, Cyclope et autres mangeurs et mangés, nourriciers et nourricières, etc.), qui est bien sûr, in fine, métaphysique. D’autant que le nom Odysseus peut rappeler aussi, par homophonie pour les auditeurs grecs, les mots du manger, edo – mots dont aujourd’hui le dictionnaire étymologique des racines indoeuropéennes indique qu’il est en effet fondé sur la même racine qu’odyssamenos – racine qui nous a donné entre autres le mot dent, et dont la parenté avec l’irritation s’entend toujours dans des expressions comme « avoir une dent contre », ou en grec, l’expression couramment utilisée par Homère et directement traduisible en français « avoir le cœur dévoré (ou rongé…) de ». À plusieurs reprises Odysseus explique que ce qui fait le malheur de l’homme, c’est son ventre affamé. C’est pourquoi je conserve au petit-fils de Vrai-loup le nom qu’à mon tour je lui ai choisi dans ma langue, Dévor – ni dévoré, ni dévorant, mais risquant d’être l’un ou l’autre, s’arrêtant au bord du gouffre et se sauvant de ce néant grâce à la Raison divine, ici en particulier figurée par la déesse Athéna.

Sport ; mosquée ; amour

Je suis allée me renseigner dans une salle de sport et la visiter, pour mieux m’entraîner. Je commencerai sans doute la semaine prochaine. J’y allais, il y a une vingtaine d’années, quand j’étais à Paris. Ensuite j’ai vécu pas mal de périodes à la montagne, là-bas je me dépensais comme on se dépense en montagne, et puis de retour à Paris j’ai été occupée à une espèce de voyage odysséen, et j’ai eu le tort de cesser un moment de faire du sport, ça m’aurait aidée ; je n’en ai jamais fait beaucoup mais quand même un peu de tout, gyms diverses, danse, équitation, aquagym, quoi encore ? Un peu des sports qu’on pratique à la mer, en montagne, etc. En me remettant à l’exercice il y a environ deux ans, j’ai constaté que j’avais pas mal à rattraper, en souplesse, en muscles et en endurance – c’est fait, et je vais continuer.

Je suis sortie sans me souvenir qu’on était vendredi, à la maison je venais de réciter la Fatiha et l’Ikhlas et j’avais envie de faire un tour à la mosquée, juste m’y arrêter quelques instants comme je le fais de temps en temps, mais quand je suis arrivée c’était la sortie de la grande prière, des foules se déversaient de la mosquée, dont l’accès était barré par les cars de police, pour la sécurité des fidèles. Je me suis donc contentée de marcher parmi eux, en continuant mon chemin, et c’était très beau.

On ne se rend pas bien compte de ce qu’il en est en lisant les traductions, et je craignais un peu qu’à partir du chant Treize, dans la deuxième partie du poème, les chants se passant à Ithaque soient moins merveilleux à traduire que ceux du voyage. C’est le contraire. Les rapports humains se sont approfondis, la réflexion du poète aussi, tout est bouleversant. Notamment les vers que je viens de traduire, la première nuit de retrouvailles entre Dévor (Ulysse) et Pénélope, alors qu’il est encore déguisé en mendiant et qu’elle est censée ne pas le reconnaître (mais Homère fait en sorte que l’auditeur puisse en douter). Comment, après tant de temps, ils se préparent l’un à l’autre, avec quelle délicatesse ils se rapprochent, se complimentent mutuellement et aussi se mettent en valeur l’un·e pour l’autre. Souvent je m’arrête sur tel ou tel mot choisi par Homère, quelques syllabes qui, placées là, ouvrent des univers. C’est un bonheur inouï que de traduire ce texte. Moi aussi je suis de retour à la maison.

Encore quelques réflexions sur l’Odyssée ; et un point (final) sur la « traduction » de Lascoux

En traduisant le passage où Dévor (Ulysse) dit que son plus proche ami sur le bateau, celui avec lequel il est en communion de pensée, celui qu’il estime le plus, est un héraut aux « épaules rondes, peau noire, cheveux crépus », j’ai pensé à Bilal, le proche du prophète Mohammed chargé de l’appel à la prière – une sorte de messager, lui aussi. Il n’y a pas plus de racisme que de sexisme dans l’Odyssée, et c’est normal, car racisme et sexisme vont ensemble, procèdent du même état d’esprit, se retrouvent forcément ensemble dans les esprits, même quand ils le nient ou s’en cachent. Dès les premiers vers de l’épopée sont évoqués les Éthiopiens – Bérard traduit « les nègres », sans doute parce que le mot signifie « teint brûlé », mais autant Éthiopien ou teint brûlé n’ont aucune connotation, ni péjorative ni méliorative, autant nègre est plombé de racisme, qu’on le veuille ou non. En tout cas, ce que révèle une lecture attentive de l’Odyssée, c’est que nous sommes très en retard sur Homère, surtout très très en-dessous d’Homère quant au regard porté sur les femmes et sur les « autres », étrangers ou caractères singuliers divers. Homère le répète, Zeus est toujours aux côtés de l’étranger, de l’errant et du mendiant, et qui les maltraite s’expose à sa colère. Et chez Homère, les esclaves, comme le porcher ou la nourrice, peuvent être aussi hautement considérés que les héros, ils peuvent s’adresser aux nobles tout aussi librement que n’importe qui ; et il en va de même pour les femmes, qui malgré leur place assignée par le patriarcat, n’en ont pas moins, quel que soit leur statut, de dignité et de liberté d’expression que les hommes. Pour Homère, la beauté compte beaucoup, et compte également pour les deux sexes, qu’il s’agisse de beauté physique ou de beauté morale – l’une n’étant pas du tout nécessairement le reflet de l’autre.

En hébreu et en arabe on désigne couramment Dieu par des mots qui se réfèrent à la matrice, à l’amour maternel – « le Matriciel », comme l’a bellement traduit du Coran André Chouraqui. Mais contrairement aux textes saints, la tradition patriarcale occulte la dimension féminine du divin, Dieu reste au masculin. Dans le poème homérique, gouverné par la figure d’une déesse, Athéna, le divin chatoie dans tous ses genres, le masculin et le féminin, mais aussi tous autres genres non sexuels. Les gens s’y présentent toujours en faisant référence à leur « race », mais race est une mauvaise traduction, plombée de racisme qu’on le veuille ou non elle aussi, et je préfère traduire par lignée, qui est d’ailleurs plus juste puisqu’en grec le mot fait référence à la suite des engendrements, des genres, des générations ; c’est l’équivalent de ce que nous appelons le nom de famille. Il s’agit de poser sa présence et son être clairement dans le monde, afin qu’y règne le juste ordre cosmique. Si Dévor retourne chez lui sous une fausse identité, ce n’est pas pour mentir, c’est pour rétablir, par une opération intellectuelle, spirituelle et physique, l’ordre cosmique qui y est perturbé et constitue ainsi une menace de mort. Aujourd’hui le déséquilibre accentué par des siècles d’histoire entre hommes et femmes, et entre lignées humaines, menace de mort l’Ithaque qu’est devenue notre planète.

J’ai finalement pu feuilleter en librairie la traduction de Lascoux qui vient de paraître. Pire que je ne pensais d’après ce que j’en avais vu en ligne. Un gros pavé – chaque vers doit faire au moins le triple du vers grec, avec tout ce qu’il y ajoute en bavardage, onomatopées, interjections. J’ai regardé le vers sur la couronne de Pénélope : sans surprise, pas plus que les autres traducteurs, il n’a voulu admettre une couronne et a traduit collier, contre le texte grec. Aussi sexiste que les autres donc, mais en plus vulgaire et plus mauvais : appelant Aphrodite « fifille » ou, quand Homère dit « la très intelligente (ou la très sensée) Euryclée », traduisant « la vieille ». Je ne vais pas multiplier les désastreux exemples de ses insultes à Homère, ajoutons simplement que son entrée dans le poème est d’une platitude accablante (alors que tous les autres traducteurs jusque là ont essayé de rendre sa beauté, sa subtilité, sa majesté) et que d’emblée il se montre inspiré non par Homère, mais par une série d’Arte qui est une contrefaçon d’Homère, puisque, reprenant le même contresens selon lequel Ulysse s’opposerait aux dieux, en toute falsification là encore, il qualifie Ulysse de « rival des dieux », quand Homère le dit « semblable aux dieux ». Eh bien, on ne peut pas en dire autant de tout le monde.

L’Odyssée, miracles et réflexions ; sur la royauté

Le verbe me sort de la tête comme la nourriture sortit de la tête d’Homère, quand il me la donna à manger en rêve, dans ma jeunesse. J’ignorais alors qu’un jour je traduirais l’Odyssée, et que je la traduirais par Dévoraison, mais l’esprit en moi le savait. De sa tête, qu’il me donnait donc à manger, montaient des sortes de fils multicolores, c’était ce que je mangeais et dont je sais maintenant qu’ils étaient les vers qu’aujourd’hui je traduis, les sortant à mon tour de ma tête, passés par alchimie du verbe d’une langue à une autre. « Moi je trame des amorces », comme dit dans ma langue Pénélope, dont j’ai aussi traduit le nom – que je ne donne pas pour l’instant au cas où il changerait. Dévor aussi est l’homme aux mille amorces, plutôt qu’aux mille ruses, comme je l’ai expliqué. Ce que je comprends de l’Odyssée a mûri dans ma tête et mon sang depuis des décennies, depuis mon adolescence de collégienne amorçant pour la première fois une traduction de quelques vers de ce texte. Ce n’est pas une traduction à distance du texte que je donne, c’est une traduction que je sors de la tête d’Homère lui-même, et de ma propre chair qui l’a mangée.

Traduire l’Odyssée est un régal grâce à la richesse de son sens, et à la splendeur de sa langue, composite, archaïque et unique, moderne au sens où elle est pure nouveauté dans son époque et pour toute époque, étant donné qu’elle n’a jamais existé que dans, par et pour ce poème. Qui la traduit doit aussi réinventer sa propre langue, à partir de ce qu’elle est, ce qu’elle fut, ce qu’elle pourrait être. J’ai été contente de trouver le mot pharmaque, un vieux mot français devenu inusité, qui sonne si particulièrement et traduit au plus près le mot grec qu’on traduit habituellement par drogue. Je ne cherche pas à multiplier ce genre de trouvailles, il ne faut pas s’embarquer dans un système, tout doit rester libre et ouvert, variable et changeant, avec aussi un aspect hiératique pour respecter la situation, la dimension du poème, qui n’a rien de prosaïque, dans un texte où le porcher lui-même est mille fois qualifié de divin. Il me semble qu’à part Leconte de Lisle, tous ceux et celle qui ont traduit l’Odyssée jusqu’à présent se sont efforcés de la transposer dans une langue prosaïque, y compris et spécialement Bérard malgré la fausse poésie de ses alexandrins blancs. Seulement la traduction de Leconte de Lisle est souvent approximative, et comme je l’ai maintes fois noté, au moins aussi misogyne que les autres, alors qu’Homère n’est pas du tout misogyne – ce qui est tout sauf un détail concernant ce poème où les femmes ont une si grande importance.

Je n’ai toujours pas vu la traduction de Lascoux, qui vient de sortir, toute farcie d’onomatopées comme au guignol, mais le fait qu’il appelle Aphrodite « fifille », en contradiction totale avec le regard d’Homère, ne laisse rien espérer de mieux pour ce qui est du sexisme qui défigure complètement l’esprit de l’œuvre – appelle-t-il Zeus « pépère », pour achever de rabaisser le poème ? J’y reviendrai dès que j’aurai eu l’occasion de consulter cette traduction que je n’ai certes pas l’intention d’acheter. Son auteur se dit musicien et avoir voulu faire œuvre de musicien, c’est très bien, moi aussi j’ai une oreille, j’ai pratiqué la musique depuis l’enfance et longtemps, en particulier le chant choral, mais enfin il ne suffit pas d’avoir l’air, à tous les sens de l’expression, il ne suffit pas de se donner un air, de donner un air à ce qu’on fait, ni pour faire de la poésie, ni pour faire quoi que ce soit. Poésie, en grec, signifie faire, cela implique le concret, le solide, quelque chose qui n’appartient pas au domaine des apparences, du bluff. On ne fait pas des enfants en se masturbant ni en jetant de la poudre aux yeux d’autrui. Croire à ses fantasmes et y faire croire, voilà le nihilisme, celui qui est à l’œuvre aussi dans ceux qui fantasment sur la royauté, les Macron comme ceux qui giflent les Macron, les faux rois comme les faux sujets. Voilà la dévoration, et voilà la nécessité de la raison, de la réflexion fondée, pour sortir l’être et le monde de cette folie.

*

« Ô femme, nul mortel sur la terre sans frontières
Ne te blâmerait ; car ta gloire va jusqu’au vaste ciel ;
Toi, telle un roi irréprochable qui, respectueux
Des dieux, règne sur un peuple nombreux et courageux,
En soutenant le bon droit, tandis que la noire terre
Porte l’orge et le blé, les arbres se chargent de fruits,
Les brebis font des petits, la mer fournit des poissons,
Et les peuples, sous son bon gouvernement, sont heureux. »
Dévoraison, XIX, 107-114 (ma traduction)