Faux-semblants

Marine Le Pen ne veut pas qu’on dise que le Front National est un parti d’extrême-droite. Il se pourrait qu’elle n’ait pas tout à fait tort. Il se pourrait que le parti d’extrême-droite de Jean-Marie Le Pen soit en train de devenir un parti de « troisième voie », comme le furent les partis fascistes, peut-être plus présentable mais encore plus dangereux.

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Ségolène Royal pose en Liberté guidant le peuple. Mais à sa façon : en linceul, de biais, toute statique avec un sèche-cheveux soufflant dans sa figure refaite. La vraie va de l’avant, de face, dépoitraillée, un bras levé bien haut. Et on voit le peuple derrière elle.

Qu’ils mangent de la brioche

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« La pauvreté gagne du terrain au Kosovo », image (Keystone) trouvée ici

 

En visite en Israël, l’archevêque de Paris, le cardinal André Vingt-Trois, interrogé sur l’affaire Leonarda Dibrani, a déclaré : « Il y a des lois, et les lois sont appliquées. Si le gouvernement n’estime pas nécessaire de défendre l’application de la loi et fait une exception, c’est la responsabilité du gouvernement. Si Leonarda se passionne pour l’étude du français, je crois qu’il existe des écoles françaises au Kosovo. »

Que faut-il déplorer le plus ? Le manque de charité évangélique du cardinal, ou son ahurissante ignorance géopolitique ?

Car il n’y a aucune école française au Kosovo. Le Kosovo est un pays extrêmement pauvre, encore marqué des stigmates de la guerre. Un tiers de la population y vit avec moins d’1,55 euro par jour, 12 % avec 1,02 euro. 48 % de la population est au chômage. 36 % de la population n’a pas accès à l’eau potable. 69 enfants sur 1000 y meurent avant l’âge de cinq ans – c’est le taux le plus élevé d’Europe. Un enfant sur dix de moins de cinq ans y est malnutri. Seuls 10 % des enfants ont accès à l’école maternelle. En primaire, en raison du manque d’infrastructures, ceux qui vont en classe doivent y aller par roulement. Seuls 77 % des Kosovars issus des minorités sont inscrits à l’école. Parmi eux, ceux qui ont été rapatriés de force, comme les enfants de la famille Dibrani, n’ont généralement pas accès à l’école, ne connaissant pas la langue et se retrouvant dans une pauvreté extrême.

Droit du sol et droit à la mobilité

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le collège devant lequel le bus transportant Leonarda s’est arrêté, et devant lequel la police l’a emportée

 

Voilà exactement deux semaines que Leonarda Dibrani, ses frères et sœurs et ses parents, ont été déportés de France. Et voici que des politiciens saisissent l’occasion du pic de hantise suscité par cette histoire pour copier le programme du Front National et demander l’abrogation du droit du sol. Ces gens inspirés par les thèses différentialistes développés dans les années 70 par le GRECE, qui a essaimé ses idées trompeuses dans l’extrême-droite, une certaine partie de la droite et aussi d’autres courants idéologiques prônant une troisième voie prétendant à l’ « écologie humaine », ces gens si prompts à réclamer le retour à l’identité française, ou le respect de l’identité française, sont en train de vouloir détruire ce droit du sol inscrit dans l’identité française depuis de longs siècles, à travers un parcours profondément enraciné dans notre histoire.

En 1315, le roi de France Louis X le Hutin publie le 3 juillet un édit qui affirme que «selon le droit de nature, chacun doit naître franc», c’est-à-dire libre. Officiellement, depuis cette date, «le sol de France affranchit l’esclave qui le touche».

En 1515, le Parlement de Paris publie un arrêt qui reconnaît à un enfant né en France de parents étrangers le droit d’avoir la nationalité française, à condition que celui-ci ait atteint la majorité civile et qu’il ait vécu de façon durable sur le territoire français.

En 1791, la Constitution déclare que « sont français les fils d’étrangers nés en France et qui vivent dans le royaume ».

En 1804, le Code civil instaure la primauté du droit du sang, mais sans abroger le droit du sol – simplement la personne née en France de parents étrangers doit faire la demande de nationalité à sa majorité.

En 1889, le droit du sol est pleinement rétabli.

Mais le droit du sol ne peut que s’accompagner d’un droit à la mobilité.

« En Europe, écrit Catherine Wihtol de Wenden dans Le droit d’émigrer (CNRS Éditions, 2013, 4 euros), les accords de réadmission vers les pays d’origine, des systèmes informatiques (…) ou policiers (…) cherchent à piéger les fraudeurs. Mais, à moins de poster un garde-frontière armé tous les 100 mètres, les États se contentent, par une mise en scène, de suggérer à une opinion publique traumatisée par le syndrome de l’invasion, que l’on contrôle toujours plus. L’effet dissuasif du tout sécuritaire n’est pas démontré et les pays d’immigration ne font que médiatiser fortement les opérations les plus musclées s’opérant souvent sur les plus démunis (…). Les effets pervers sont, au pire, les morts aux frontières, les murs, les camps, les zones d’attente et centres de rétention, la transformation des pays situés aux portes des grands pays d’immigration en pays de transit, où les sans-papiers ne bénéficient d’aucun droit, l’exploitation de l’économie du passage par des filières de drogue et de prostitution. Le résultat est, au mieux, un bricolage où la raison d’État vient heurter à la fois les droits de l’Homme et les mécanismes du marché du travail. (…) Des rapports officiels d’organisations internationales comme l’OCDE ou les instances onusiennes préconisent depuis plus de dix ans la reprise de l’immigration pour pallier les déficits de main d’œuvre et les déséquilibres démographiques liés au vieillissement de la population. (…) D’autres rapports soulignent le coût du contrôle et des reconductions : un coût considérable en termes financier, économique, diplomatique et de violations des droits. »

La honte de l’Europe et la raison de Leonarda

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photo Christophe Agostinis/DL

 

Dans l’affaire Leonarda, la presse étrangère pointe avec insistance l’influence du Front National. The Guardian écrivait il y a deux jours : Valls a durci sa rhétorique contre l’immigration illégale et les camps roms de fortune en même temps que le Front National, parti d’extrême-droite, a fait un bond en popularité, avant les élections municipales et européennes de l’année prochaine.

The Australian écrivait hier : Une telle rhétorique a été vue comme faisant partie d’un effort pour garder le Front National à distance, en vue des élections municipales l’année prochaine. Cela n’a pas marché : le parti d’extrême-droite a secoué récemment la classe politique avec sa victoire dans une élection partielle locale. Dans le même temps, l’ambitieux M. Valls a été accusé d’essayer de copier l’ancien président Nicolas Sarkozy, qui a bâti sa réputation et assis son pouvoir sur un maintien de l’ordre agressif.

Dans un article intitulé Le traitement de l’adolescente kosovar Leonarda Dibrani en France comparé à la rafle des Juifs sous l’occupation nazie, The National écrit hier : L’affaire Leonarda a conduit beaucoup d’observateurs modérés de la politique française à se demander si c’est ainsi qu’un gouvernement socialiste pouvait agir, ce à quoi on pourrait s’attendre de la part d’une administration dans laquelle l’actif FN a son mot à dire.

Rien ne sert d’afficher un menton martial si c’est pour se laisser mener par le bout du nez par le Front National. Ce n’est pas ce que j’appelle le courage en politique. Avec une telle attitude, le désastre est déjà là, et ce n’est qu’un début.

Qui est-ce qui nous vole le plus ? Les Roms ou les banques ? Les Roms ou la NSA ? Etc. Ce que nous ne supportons pas, c’est l’indignité à laquelle est réduit ce peuple persécuté depuis des siècles, et l’incapacité à laquelle nous nous réduisons face à ce drame. Que leur culture et leur façon d’être soient à bien des égards différents des nôtres ne peut en aucune manière justifier leur misère et leur exclusion. Dans quel autre continent riche voit-on une minorité réduite à une telle misère ? La condition des Noirs dans les townships sud-africains était meilleure – elle suscita pourtant une réprobation mondiale et un boycott qui participèrent à la mise en œuvre d’un changement de politique. Aux États-Unis, au Canada, en Australie, les minorités ethniques malgré les difficultés sont loin d’être plongées dans une si horrible condition.

Mais pour que cela change, il faut que notre regard change. M. Valls ne ferait pas une telle politique si elle n’était demandée par une grande majorité de Français, si elle n’était suscitée par la hantise de la montée du Front National, qui achève de signer notre honte. Sortons de la honte, demandons une autre politique. Les renvoyer « chez eux » alors qu’ils sont apatrides, que leur terrain c’est l’Europe, est un non-sens. Doublé par celui de notre inconséquence : avons-nous fait l’Europe, oui ou non ? Il faut assumer ce qui a été fait. Retourner aux nations, ce serait retourner dans l’Europe des guerres, nous plonger dans des difficultés bien plus grandes et bien plus dramatiques que celle de mettre en œuvre une politique d’intégration des Roms – politique qui a déjà été faite en Espagne, où les Roms sont pourtant beaucoup plus nombreux qu’en France. Pour cela il faut de la bonne volonté et de la patience, de la compréhension. Il faut par exemple que la presse cesse de nous présenter M. Dibrani comme une espèce de monstre indigne de rester dans notre pays. M. Dibrani fait ce qu’il peut avec ce qu’il est, et le plus important c’est que ses enfants étaient en train de s’adapter à la vie dans ce pays qu’ils considèrent comme le leur. Ce qui prouve que nous avons du bon, beaucoup de bon. C’est notre bon, et non notre mauvais, que nous avons à cultiver. Y compris en changeant les lois et les règlements quand c’est nécessaire. Pays vieillissant, n’avons-nous pas besoin de jeunes ? « Je veux rentrer chez moi », affirme Leonarda. « Avec ma famille ». Rien ni personne ne peut empêcher qu’elle ait parfaitement raison.

Joué soit Lésus !

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le merle blanc des jardins du Vatican (trouvé chez Benoît et moi)

*

Des Valls, des Copé, courent derrière ce qui réussit au FN, mais cela n’empêchera pas les gens qui vont mal de voter pour le FN. En allant dans le sens de la peur, on ne va que vers la défaite et la chute.

Tristesse, grande tristesse d’apprendre que le pape François a bloqué l’examen des messes du Chemin néocatéchuménal, qu’avait demandé Benoît XVI. (Alors qu’il a interdit la messe traditionnelle, permise par Benoît XVI, à une communauté franciscaine – dire que certains voudraient faire passer Bergoglio pour Martini, alors que Mgr Martini était loin de soutenir le Chemin…). Ce désastreux Chemin, tout entier tourné autour de son gourou, qui régente absolument tout à sa façon, y compris l’architecture, la musique et la liturgie, comme tous les mouvements sectaires ramasse du monde, et c’est pourquoi il est soutenu, maintenant sans mesure, à l’instar de l‘Opus Dei, des Légionnaires du Christ, et d’autres communautés dites du renouveau charismatique qui forment les gens à n’être que des « petits chiens mouillés », comme le répétait avec délectation certain producteur de télévision formé par eux et médiatique, des gens au service de la non-pensée. Est-ce ainsi, en se soumettant à la superficialité et à la supercherie, que l’Église compte aller de l’avant ? Les yeux grand fermés, courant vers le bord de la falaise ?

Ce qu’il faut, c’est se retourner et faire face. Avec cœur et intelligence profonde.

Présence

Leonarda a été arrêtée par la police au premier endroit où le bus a pu se garer : sur le parking du collège Lucie Aubrac.

Le petit ami de Leonarda s’appelle Théo (Dieu, en grec). Il l’appelle B.B.

Qu’est-ce qui provoque une crise politique majeure ? Une petite Rom sans papiers, mais avec tant de présence.

*

Des Tziganes parlant une langue d’Europe Centrale distribuent aux voyageurs disséminés dans le wagon des papiers jaunes imprimés pour expliquer qu’ils sont sans abri, sans travail, qu’ils ont des enfants, et donc demandent un ou deux euros ou tickets restaurant. Quand la récolte est faite ils se retrouvent joyeusement, deux hommes et une femme à tignasse noir corbeau, l’œil vif. Leur visage marqué s’illumine de tendresse et d’émerveillement quand ils se penchent tous trois, comme sur la crèche, vers l’enfant aux cheveux d’or qui les accompagne.

Un jour ou l’autre la police les embarquera, les renverra chez eux où ils seront maltraités, persécutés peut-être, et d’où ils fuiront de nouveau pour revenir ici. Peut-être aussi feront-ils l’épreuve de l’un de ces centres de rétention où les pays riches parquent les étrangers en situation irrégulière. Peut-être sont-ils parents de cette poétesse qui chanta la liberté et les bonheurs de son peuple dans la forêt, peut-être sont-ils, malgré la pauvreté, malgré la précarité, plus heureux que beaucoup des habitants de ces maisons qui se distinguent dans l’ombre – ici ou là le long des voies ferrées une fenêtre allumée, un jardinet qu’on devine…

(extrait de Souviens-toi de vivre)

L’odeur

Un sondage qui vient à point pour conforter les égoïsmes et M. Valls, revenu en urgence des Antilles sans être allé voir comme prévu les gens de Saint Martin, qui se sentent abandonnés depuis longtemps et espéraient tant en sa visite. 65 % des Français sont donc paraît-il contre le retour de Leonarda. À voir les commentaires haineux suscités par cette affaire sur les sites internet de tous les journaux, et à tous les niveaux de la société, ce pourcentage est malheureusement crédible. Tous les sites des magazines aussi en parlent – sauf, d’après ce que j’ai pu voir, ceux des magazines chrétiens (on trouve quand même le titre critique « Roms, la surenchère » daté du 2 octobre dans Témoignage chrétien) et les sites d’information musulmans – Leonarda est pourtant musulmane, si j’ai bien compris. Mais une musulmane gitane, c’est comme une chrétienne gitane, comme n’importe quelle gitane, ça déborde bien trop des cases pour qu’on estime qu’elle ait sa place, transfrontière.

Heureusement il y a les jeunes. Avec leur cœur vivant. Notre société est si vieille. Si rassise. Les jeunes ont la réaction saine, ils ne veulent pas qu’on emporte de force certains de leurs camarades pour des raisons de politique qui leur rappellent bien trop ces plaques scellées sur les collèges et lycées, avec les noms des petits juifs enlevés pour les camps. Certes Leonarda, Khatchik et les autres ne sont pas envoyés à la mort. Mais cette ambiance pue la mort. Les vivants la sentent, cette odeur que le vent ne cesse de porter. Les rassis ont le nez aussi bouché que les oreilles et les yeux. S’ils ouvrent la bouche, c’est pour dire de la merde. Ou bien ils la ferment. Et la mauvaise odeur continue à avancer. Il n’y a pas que la pollution de l’air qui soit cancérigène. La pollution de l’esprit mène à la mort encore plus terriblement.