Al-Azhar et François

 

Al-Azhar provoque le Vatican en demandant au pape de déclarer que l’islam est une religion de paix. Comment pourrait-il le faire, alors que les chrétiens sont chaque jour plus discriminés et persécutés dans tout le Moyen Orient ? Bien sûr que l’islam est une religion de paix, de même que le christianisme est une religion de paix, et que cela ne l’a pas empêché de commettre plus d’horreurs qu’à son tour, persécution des juifs des siècles durant, croisades, inquisition, conversions forcées, bûchers… sans parler des derniers scandales contemporains. Alors plutôt que de se tenir en chien de faïence devant Al-Azhar, si j’étais pape j’agirais, je ferais comme saint François fit, je ferais le déplacement, le ferais le voyage, j’irais parler d’homme à homme avec les chefs religieux et les chefs d’État, sur place.

Voilà ce qu’inspire la solitude. Au service de ceux qui ne peuvent la vivre. Et qui mendie de servir.

 

À partir d’une simple petite lettre, le faux et la mort, ou le vrai et la vie

Sano di Pietro

 

« Une seule goutte d’eau a fait cela », écrivait Victor Hugo, contemplant l’énorme cavité du cirque de Gavarnie.

Selon Robert Redecker, le but de Jean-François Mattéi est de « dépasser le nihilisme, en passer la ligne, remettre les pas sur le chemin de la pensée, fixer l’étoile et s’abandonner à l’élan de la source ». Noble objectif, et sans doute cet intellectuel, invité récemment, en compagnie de Julia Kristeva, au catholique « Parvis du Cœur » à Marseille, a-t-il des moments de lucidité, inspirés par ses très nombreuses lectures académiques. Mais ils sont malheureusement non articulés, non cohérents, ne faisant pas une pensée mais une illusion de pensée, et participant donc à l’extension du nihilisme. Quand, interrogé par Élisabeth Lévy pour le magazine Le Point, en avril 2008, il déclare : « Autant le dire clairement : pour moi, il y a non seulement une spécificité, mais une supériorité de la culture européenne. Les autres cultures ont des signes, des images, des mots, mais les Européens inventent le concept. Or concept vient de capere, qui signifie « prendre avec soi ». L’Europe prend l’Autre pour l’identifier à elle-même, mais, en prenant l’Autre, elle fait disparaître son altérité. D’où sa mauvaise conscience »… quand il déclare cela, nous pouvons retenir comme juste sa vision de la mauvaise conscience de l’Europe – mauvaise conscience que par ailleurs il refuse d’assumer, en s’opposant à toute repentance. En effet, d’autres intellectuels le notent aussi, l’Europe n’a rien inventé, elle a tout pris ailleurs. Il en résulte une mauvaise conscience qui ne provient pas seulement de cette captation, mais du fait que toujours, après avoir capté, elle a trahi et renié. Développant tout à la fois un universalisme logiquement issu de ses sources, et une repli honteux et caché sur le sentiment de son infériorité fondamentale (puisqu’il lui a fallu tout emprunter – car si la Grèce a inventé l’Europe, elle n’est pas européenne, mais grecque, de même que la Chine est chinoise), l’Europe se drape dans l’arrogance des honteux en croyant idolâtriquement à sa supériorité. Voici, par exemple, une pensée humble mais articulée, une pensée qui trouve la sortie du labyrinthe sans issue dans lequel J-F Mattéi croit que nous vivons, parce qu’il y vit lui-même – ainsi que beaucoup d’autres, il est vrai.

« On se souvient qu’Oedipe a tué son père à un carrefour en forme de À, le gamma grec, bifurcation entre le désir et le meurtre » déclare Julia Kristeva dans un entretien avec Alain Braconnier pour Cairn Info. On se souvient aussi qu’Alan Sokal et Jean Bricmont, dans Impostures intellectuelles, démontrent que la dame est accoutumée d’une « utilisation de termes techniques mathématiques ou physiques, qui seraient destinés, selon eux, à impressionner un lecteur qui ne possède pas les connaissances permettant de juger du bien fondé de l’utilisation de ces termes » et « ne maîtrise pas les termes mathématiques et physiques qu’elle emploie » (Wikipédia). Ici je voudrais juste faire remarquer que la lettre grecque gamma n’a en aucun cas une forme de A, mais se rapprocherait plutôt de notre y : γ. Or prendre une lettre pour une autre, un mot pour un autre, une réalité pour une autre, rompre le lien de vérité entre le signifiant et le signifié, le sujet et l’objet, c’est ce que faisaient les gens de Babel, comme je l’ai montré dans Voyage. Faussez la source, et tout ce qui en découle est faux. Voici une pensée encore plus simple, plus humble et mieux articulée, puisqu’elle coule de source, elle coule de Dieu.

Y a-t-il quelque chose à ajouter ?

Non, mais citons encore un extrait – très représentatif de la fantasmagorie à prétention scientifique que développe J. Kristeva depuis toujours – du même entretien, pour mieux sentir les dérives immondes auxquelles le faux conduit, dans cette analyse de la relation entre la mère, l’enfant et le père, et voyons si vraiment il y a compatibilité entre la vision chrétienne, ou même simplement humaine, de cette relation, et ce langage torturé, torturant :

« … j’avance que la mère et l’infans se constituent, dans les périodes précoces de l’existence du bébé, comme “des ab-jects” : ni sujets ni objets, mais pôles d’attraction et de rejet, ils amorcent l’ultérieure séparation dans le triangle oedipien ; à ceci près que dans la modalité de la subjectivation en question, logiquement et chronologiquement antérieure à l’oedipe, l’interaction des “ab-jects” s’appuient sur l’ “identification primaire”, “directe et immédiate”, avec le père de la préhistoire individuelle… » Voilà ce qui se fait passer pour un humanisme, et que j’appelle une singerie. Malheureux enfants dont on convainc les mères que leur relation avec eux tient de l’abject, comprenant l’attraction mais aussi le rejet. J’ai eu quatre enfants, et je sais, Dieu merci, que la vérité est toute autre. C’est que, comme pour tous les bienheureux pauvres de cœur, ma pensée et ma vie ne viennent pas du néant de la déconstruction de l’être, suivi du néant de sa reconstruction artificielle, mais de l’amour, qui est plénitude et donne plénitude.

 

Refuser le nihilisme : accepter de le voir

tout à l'heure devant le collège des Bernardins, photo Alina Reyes

 

La cathédrale de Nantes a été vandalisée. Le ministre de l’Intérieur fait part de son émotion et de son indignation aux catholiques, l’Église appelle à l’apaisement « pour ne pas exacerber les tensions ». Les profanations de mosquées sont légion, comme le diable, mais il ne me semble pas avoir lu quelque déclaration de M. Valls pour exprimer sa sympathie aux musulmans, et ces derniers n’ont eu nul besoin qu’un imam les appelle au calme pour rester calmes.

Rester calme doit-il pour autant équivaloir à fermer les yeux ? Les tags nazis se multiplient de mois en mois sur les mosquées, victimes également d’envois orduriers. En quelques semaines voici aussi trois attaques spectaculaires contre des églises : le suicide d’un intellectuel d’extrême-droite à Notre-Dame de Paris ; la violation de la chapelle du Val-de-Grâce pour y tourner un clip vidéo, le Saint-Sacrement se trouvant sur l’autel, et le prêtre étant évacué de force ; et maintenant cette vandalisation de Saint-Pierre de Nantes, avec signes nazis, précédée d’un tagage de la cathédrale de Limoges. En quelques semaines, un jeune homme est mort sous les coups d’un néo-nazi à Paris, tandis qu’à Argenteuil une jeune fille voilée a été violemment agressée par un autre skinhead, qui l’a lâchée quand un homme est intervenu pour la secourir alors qu’elle était au sol – suite à quoi la police n’a rien fait d’autre que recommander à la victime de ne pas ébruiter l’affaire. Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire, comme les trois singes ?

De puissantes forces nihilistes ont été à l’œuvre tout au long du vingtième siècle à travers les œuvres de l’esprit. Elles continuent à produire leurs effets dévastateurs, d’autant plus aisément qu’elles ne sont pas identifiées comme nihilistes, ou même qu’elles se font passer pour humanistes. Ceux que j’appelle singes ne sont pas des personnes, mais comme disait saint Paul les puissances et les dominations spirituelles que nous devons affronter, et qui agissent à travers certains hommes et femmes, certains discours qu’elles ont investi d’une façon ou d’une autre. Détourner le regard ou se montrer complaisant avec les expressions ou manifestations du mal, c’est se soumettre à elles, qui œuvrent  à la destruction du monde. La mission de chaque être humain, c’est de sauver le monde, chaque jour. De débusquer le mal et de l’anéantir, empêcher sa nuisance. Quand trop d’hommes manquent à cette mission, le mal gagne du terrain, il finit par investir tout l’espace, et viennent des temps d’horreur, servis par des êtres humains déshumanisés. Nous devons sauver nos frères, les hommes victimes de la peste qui avance, mortelle mais aussi révélatrice, et autant que possible ouvrir les yeux des hommes tombés dans l’idolâtrie, dans la singerie de la condition humaine qu’ils croient devoir démonter comme une horlogerie et remonter à leur façon.

Les prophètes anciens nous ont laissé des avertissements et des enseignements lumineux. Mais ils n’ont pu porter de jugement sur les formes spécifiques du mal dans notre temps complexe, et c’est pourquoi beaucoup d’hommes pourtant instruits par les prophètes demeurent aveugles et désarmés devant des langues et des pensées séduisantes contemporaines, dont ils ne voient pas la portée malfaisante. Dieu n’a pas abandonné l’homme, il lui fait parvenir des paroles sûres pour aujourd’hui. Il ne reste qu’à attendre que l’homme veuille bien essayer de les écouter.

 

« La cathédrale de Nantes vandalisée par des tags à caractère nazi »

 

« les évocations sont mélangées : il y a des 666 (le chiffre satanique), ainsi que des évocations à caractère nazi, un buste de Femen ainsi que des petits bonshommes, style manif pour tous ». Lire l’article sur Francetv info.

Cette photo, que je choisis pour la couverture de mon livre Lumière dans le temps, je la pris à l’intérieur de cette cathédrale.

Ceci est en relation avec la peste de Marseille, évoquée dans le post précédent. Et avec celle de Notre-Dame de Paris – son autel profané par un suicide, et avec celle de la Pitié-Salpêtrière – son tout jeune homme mort sous les coups. Et avec toutes les autres profanations d’églises ou de mosquées. Quand les hommes comprendront-ils les signes et la parole que Dieu leur adresse ?

 

La peste noire

 

Un évêque ancien, dans le combat spirituel contre la peste, arrivée par bateau, qui ravagea Marseille, consacra la cité au Sacré Cœur de Jésus. Un cardinal d’aujourd’hui, sur le Parvis du Cœur, par avion rapporte dans la même cité la peste. « Ils ne savent pas que nous leur apportons la peste », dit Freud à Jung alors qu’ils approchaient en bateau de New York, en 1909. Comme le disent les psychanalystes, même si l’on n’est pas sûr de l’authenticité de « l’anecdote », elle dit vrai. Et non, un siècle d’horreurs plus tard, ils ne le savent toujours pas.

Le jeune Clément Méric, tué par des néo-nazis, est mort à la Pitié-Salpêtrière. C’est dans cet hôpital qu’on enferma les pauvres, puis les fous. C’est là que Charcot exhiba devant des parterres de messieurs, dont Freud, engoncés dans leurs habits de dix-neuvième siècle bourgeois, engoncés dans leur enfermement et cherchant pour en sortir à déconstruire l’homme, anéantir son unité, l’examiner en entomologistes, le transformant en cet insecte répugnant que Franz Kafka décrivit, coincé dans son étouffante cellule familiale ou sociale, ses conventions morbides, sa pensée aberrante, son regard dénaturant l’amour en machinerie destructrice. Et c’est ainsi, une fois l’homme réduit à l’état de cafard ou de souris de laboratoire (cf Art Spiegelmann), qu’il fut rendu licite de le traiter industriellement, d’abord dans les camps de la mort, puis dans les temples de la consommation, et pour finir dans sa parole, faussée par les médias à grande échelle et pire encore au cœur même de ce qui fut la littérature, et qui n’est presque plus que production de livres écrits en usine par des ouvriers anonymes et signés par de petites ou grandes idoles. Et pire encore, la peste s’introduisant au dernier degré de ce qui reste de l’homme ainsi émietté, dans ses textes sacrés, avec la complicité stupide, béate ou malveillante, de ceux qui sont censés en être les gardiens.

 

Il n’y a pas que les gaz industriels qui polluent l’atmosphère

 

Cette semaine tous les médias catholiques sont soucieux d’une chose : la réforme du quotient familial. Le magazine hebdomadaire de KTO lui consacre son débat ; le directeur de la rédaction de La Vie lui consacre sa chronique ; celui de Famille Chrétienne aussi ; La Croix consacre un dossier spécial aux allocations familiales… On finirait par croire que pour les catholiques, la famille c’est un papa, une maman, et leurs sous à compter. Jésus, lui, rendait à César la pièce qui lui était demandée et se passait d’allocations pour entrer au Royaume et dans les Béatitudes.

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Un témoignage sur les skinheads (assimilés par certains écolo-chrétiens aux antifas), dans le nouvelobs

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« La « guerre du Bien contre le Mal » de Bush ou la guerre d’Oussama ben Laden et d’Al-Qaida contre les « nouveaux croisés », les intégristes islamistes et les théo-conservateurs puisent aux sources d’un colonialisme propre au XIXe siècle, bien plus qu’à l’histoire médiévale telle que les historiens l’écrivent et l’étudient aujourd’hui. Comme les deux facettes d’une même médaille. En effet, au temps de ce que l’on appellera plus tard les « croisades » ne régnaient pas entre musulmans, juifs, chrétiens d’Orient et chrétiens latins, fussent-ils croisés ou templiers, des relations aussi manichéennes que celles auxquelles ont veut aujourd’hui nous faire croire.

Faudra-til attendre encore un siècle pour que les acquis de cette historiographie moderne des croisades parviennent à effacer les clichés les plus éculés sur le sujet ? À moins que les nouveaux médias, ou les artistes, ne parviennent à faire plus rapidement évoluer les esprits ? L’enjeu est d’importance. Qu’on n’ait pas à regretter le Moyen Âge dit obscur… »

extrait d’un article de Simonetta Cerrini dans la revue Noor.

 

Le sang coule comme on le fait couler


« L’Amérique et ses alliés veulent que vous versiez votre sang et le sang de vos enfants et de vos femmes pour renverser le régime baasiste criminel [d’Assad], puis pour mettre en place un gouvernement à leur solde qui défendra la sécurité d’Israël. »  (Ayman Al Zaouahri, « chef d’Al Qaïda », appelant néanmoins « les Syriens » à s’unir… contre Bachar al Assad.

Cette brève note, Patrice de Plunkett l’a intitulée « L’Orient compliqué ». Pour ma part, cela me paraît simple comme bonjour, et comme on ne peut commenter la note chez lui, j’en donne ici ma traduction : Al Qaïda ne souhaite pas que l’Amérique et ses alliés mettent en place en Syrie un régime à leur solde, mais eux aussi souhaitent renverser Bachar Al-Assad, pour y mettre un régime à leur convenance, un régime islamiste. Que les Occidentaux ou les islamistes emportent la partie, le perdant sera le même : le peuple qui voulait la liberté. Cependant ce ne sera que partie remise, à la fin le peuple vaincra.

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Que Frigide Barjot, celle dont le nom fut l’étendard de ce mouvement, ait prophétisé « du sang », et que le sang se soit mis à couler aux périphéries de ladite manif pour tous, éclaboussant d’abord l’autel de Notre-Dame par le suicide d’un vieil intellectuel, et maintenant Paris par la mort violente d’un jeune étudiant à Sciences Po, figure de nos élites de demain, cela rend le malaise palpable. Mais il n’est pas plus judicieux de s’enfoncer, comme certains le font, dans le déni de la différence entre skins et antifas, qu’il ne fut judicieux de s’enfoncer dans le déplorable départ qui fut donné à la contestation contre le mariage pour tous. Contestation qui avait lieu d’être, mais tout à fait autrement. Tout vient de la source. Une source d’action pourrie ne fait que pourrir davantage les situations. Ne pas le voir, c’est s’exposer à beaucoup de gâchis. Voyons plus loin, voyons à la source ! Et ici, voyons bien que nazillons et antifas n’ont pas la même source. Ni l’une ni l’autre ne sont pures, mais elles ne s’équivalent pas, et donc ce et ceux qu’elles produisent ne s’équivalent pas non plus.

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Et quels que soient leurs torts, leurs erreurs et leurs stupides envies d’en découdre, les antifas, contrairement aux nazillons, ne sont pas animés par la haine raciale de tout autre, et ne se livrent pas à des ratonnades. Il y a quelques jours à Argenteuil deux skins ont agressé violemment une jeune fille voilée. Qu’ont fait les pouvoirs publics ? Rien d’autre que conseiller à la jeune fille de ne pas ébruiter l’affaire. Son témoignage est sur oumma.com, ici.

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