à propos d’aimer & cie

tag tag 2 tag 3 tag 4hier à Paris 5e

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Conjuguer aimer, pardonner, faire des enfants, créer, avec il faut, comme si cela dépendait de nous, c’est vouloir donner des ordres à Dieu, ce qui est très mauvais. Ce n’est pas notre moi qui aime, qui pardonne, qui fait des enfants, qui crée, c’est Dieu à travers nous. C’est-à-dire cela se fait par soi-même. Sinon, c’est que ce n’est pas bon, pas vrai, faussé. Apprendre l’abandon, voilà la source du « cela se fait par soi-même », c’est elle qu’il faut retrouver, et là on peut dire il faut car le chemin est l’ascèse spirituelle, et chacun peut le suivre volontairement.

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Lumière et grandeur du Moyen Âge

marco_poloMarco Polo, Le Livre des merveilles du monde, 1298. Bibliothèque nationale de France, Mandragore, base iconographique du département des Manuscrits, Fr 2810 fol. 14v.

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Lumière et grandeur du Moyen Âge, où l’amour était aimé innocent ou courtois, les femmes sveltes, pleines et fortes d’esprit et de sagesse, les hommes beaux, preux, valeureux, aimant les femmes leurs vis-à-vis, généreux envers les hommes. Univers de grâce, d’honneur, de poésie, de chant, de jeux d’amour et de jeux d’armes portées pour le tournoi ou pour le devoir, de joie et de finesse populaires portées par des chansons et des scènes de rue.

Dans quel siècle, ensuite, vit-on d’aussi clairs êtres humains ? La peinture en témoigne, ce ne furent bientôt après cet âge candide que chairs grasses, regards viciés, désirs et plaisirs bas, idéaux bourgeois, pente fatale qui mena à la perte du sens de l’honneur, de la gratuité, de la grâce, qui éclate aujourd’hui dans le règne de l’argent, de la com dévoyeuse de parole, des corps et visages trafiqués par l’industrie de l’esthétique.

Le Moyen Âge est le temps du printemps. C’est ce qu’il a légué à la Renaissance. Le Moyen Âge est un temps de médiation, comme son nom l’indique. Lui-même, qui ne s’appelait pas encore Moyen Âge, se percevait comme temps de renaissance perpétuelle. C’était là sa façon d’être antique.

La Résurrection ne vient qu’après la mort, et le Moyen Âge vint après la mort de l’Empire romain. Tout en étant un temps de renaissance, le Moyen Âge était un temps de résurrection. Alors qu’il ne désirait que toujours faire renaître les valeurs antiques, il développait malgré lui un univers entièrement nouveau : là fut la résurrection. La Révélation annonce que la résurrection sauve ce qui doit être sauvé, élimine ce qui doit être éliminé. Il faut se garder de n’en parler qu’au futur. Le propre de la révélation est d’être constamment à l’œuvre.

Si le temps va du passé vers le futur, c’est par un enchaînement de cause à effet. Mais il va aussi du futur vers le passé, toujours en passant par le présent : ce qui est projeté (futur) arrive (présent) et devient à mesure qu’il arrive, passé. Dans ce sens il s’agit d’un enchaînement de nécessité à effet. Tant qu’il s’agit de projets humains, les choses se passent relativement simplement, plus ou moins telles qu’elles ont été prévues et organisées. Mais dans le champ du futur, champ infini des possibles d’où nous vient la vie, les possibles majeurs, ceux qui dépassent la vie ordinaire de l’homme, adviennent de façon incontrôlée par l’homme : tel est le champ de la résurrection, celui où tel être (de chair/d’esprit) ressuscite pour la vie éternelle, tels autres pour être réenterrés dans le passé.

Le sens du temps n’est pas seulement linéaire, du passé vers le futur ou du futur vers le passé. En vérité il est fractal. L’homme est entouré d’une multitude de ponts pour voyager dans le temps. Le Moyen Âge en est une fraction toute proche de nous, comme l’Antiquité et la Préhistoire. « Moyen » Âge signifie âge de « passage ». L’époque moderne par son obscurantisme a obstrué le passage, mais le futur nous réserve les armes pour le libérer.

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Pour en finir avec le jugement dernier

jugement dernier,Suite des méditations pascales de ces jours derniers avec Parménide, Marc, Ovide, Kantor, Artaud, Van Gogh…

« Laisse-les aller, car ils ne voient pas ce qu’ils font » (Luc 23, 34). Ils ne voient (premier sens du verbe grec qui signifie aussi savoir) pas ce qu’ils font parce que, vivant au jour mais aveugles, ils se sont laissé prendre au mensonge, à la propagande. Contrairement à ceux qui font la propagande et le mal délibérément, par calcul caché. Ceux qui ont des yeux qui voient et ont choisi d’occulter le jour de toutes sortes de façons, ceux qui se sont destinés eux-mêmes au lieu où ils ont choisi de vivre : dans les ombres, les limbes, le froid.

Ouvrir la cage, le piège où se sont laissé prendre ceux qui ne savent pas ce qu’ils font, les « laisser aller » (vrai sens du mot grec habituellement traduit par « pardonner »). Car peut-être finiront-ils par voir ce qu’ils ne voyaient pas, comme l’annonce l’Apocalypse (1, 7).

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Être pour la vie

Juste avant que l’alarme de mon téléphone ne se déclenche, mon esprit a élaboré tout un rêve pour m’annoncer ce fait, en inventant un enchaînement de causes pour cela. Cela arrive tout le temps, presque tout le monde a cette expérience. Et très certainement le rêve survient non pas avant, comme il en donne l’impression, mais au tout premier instant où se fait entendre l’alarme. En une fraction de seconde, nous avons le temps de faire tout un rêve complexe et riche. Le temps, tout comme l’espace, est en vérité sans mesures, au sens où il dépasse toutes les mesures que nous en faisons. Un milliard d’années peut être aussi bref qu’une fraction de seconde, de même qu’un espace peut être tout à la fois extrêmement grand et extrêmement petit. C’est l’existence qui borne l’homme, et l’homme aime être borné, rassuré par des bornes. L’être est vivant, dans l’éternité. Celui qui voit la mort face à lui, au bout du chemin (ou celui qui refuse de la regarder parce que comme les autres c’est le terme qu’il s’est donné), vit dans une angoisse qui l’entraîne dans le faux, la dépendance intellectuelle, la compétition, le désir de meurtre symbolique ou réel. Ce qu’il nous faut, c’est apprendre aux hommes à dépasser la mort, non par la croyance dans une vie après la mort, qui implique encore la croyance en la mort, mais par la connaissance de la vie qui se vit éternellement. Il faut enseigner aux hommes qu’ils sont des êtres pour la vie. Il faut leur ré-enseigner à ne pas s’engager dans la voie qui voit la mort au bout, la voie nihiliste qui mène au malheur. La vraie vie n’a pas de bout. Elle n’est pas éparpillée non plus, elle n’est pas chaotique, elle est enclose en plénitude en elle-même, la vie. Elle n’a d’autres termes que la vie.

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Des musulmanes montrent la voie

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Ce n’est pas la première mosquée pour femmes, mais celle de Los Angeles, fondée par deux jeunes musulmanes, bénéficie sans doute de l’écho des anges de la cité. Les anges ont une grande importance en islam, ils accompagnent l’homme de très près tout au long de sa vie et notamment de sa prière. Hazna Maznavi et Sana Muttalib, pour pallier la mise à l’écart des femmes dans les mosquées, ont fondé dans une ancienne synagogue, aujourd’hui partagée en lieu interreligieux, une mosquée où les femmes ont leur pleine place, sans que les hommes en soient pour autant exclus – ils peuvent notamment assister aux cours s’ils le désirent, mais l’imam est une femme et la prière s’accomplit entre femmes, débarrassée de la domination des hommes (ce qui est impossible dans le catholicisme, par exemple). L’islam est sans clergé, et c’est la religion la plus souple, qui offre le plus de possibilités d’interprétation et d’application. La variété de ses courants est une richesse ; en ce moment on en voit surtout le côté négatif, et même nihiliste, mais la crise passera et la lumière vaincra.

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vue de l’autre face, »plus si cachée que ça », de la lune

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La drachme retrouvée, une utopie ?

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La manne, aquarelle, pastel gras,gouache, feutre, encre sur carte 17×23 cm

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Les Grecs ont inventé la monnaie (en Ionie, alors monde grec, chez les premiers penseurs présocratiques – les physiologues) au septième ou sixième siècle avant Jésus-Christ. La drachme qui était, jusqu’à ce qu’elle soit remplacée par l’euro, la plus ancienne monnaie toujours en cours, a donné son nom au dirham. Elle est mentionnée dans les Évangiles (parabole de la drachme perdue, Luc 15-8), et dans le Coran (vente de Joseph à vil prix par ses frères, 12-20). Le dirham a pu servir de monnaie en Europe entre le Xe et le XIIe siècles. Si des Grecs, ou d’autres, faisaient revivre la drachme comme monnaie venue du peuple et plus vertueuse, ce serait beau, non ?

« Quelle femme ayant dix drachmes ne désirerait, si elle en perdait une, allumer une lampe, balayer la maison et chercher avec soin, jusqu’à ce qu’elle trouve ? Et quand elle a trouvé, elle appelle ensemble ses amies et ses voisins et leur dit : ‘Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé la drachme qui était perdue’. Ainsi, je vous le dis, vient la grâce face aux anges de Dieu quand un égaré réfléchit et change de voie. » Jésus dans l’évangile de Luc 15, 8-10 (ma traduction).

Ce qui serait vivant, ce serait que toute l’Europe change sa monnaie pour adopter la drachme, monnaie qui fut inchangée pendant des millénaires. Si elle pouvait le faire par désir d’être un espace de joie commune, et  par sens du beau, du temps, de la lumière. (Je parle ici selon l’optatif, comme dans les versets ci-dessus, au mode de l’option, du désir, de la projection).

« Les cadeaux de Dieu ne sont pas toujours faciles », disait à Christian de Chergé son ami Mohammed, qui concevait le jeûne de Ramadan comme un don du ciel. La drachme perdue de la parabole c’est aussi, dans un système de pensée, l’élément qui manque. Ce qui manque au monde n’est pas l’austérité, mais la grâce d’une lampe allumée, d’une maison balayée et d’une pièce retrouvée comme on trouverait une pièce d’habitation oubliée, une nouvelle pièce claire et dépouillée, où habiter en joie.

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Sauvage

Longs chapelets de rêves splendides, sauvages, hier et cette nuit. Dormant sous une tente tout au bout de la Fin des Terres avec O, à côté de la grande tente ronde des oiseaux, leur campement. Par l’ouverture de la nôtre, je les contemplais, par l’ouverture de la leur. Le matin venu, dans sa lumière vivante, déchirante, arrivée d’une grande manifestation, là, jusqu’au bord de l’eau, de l’océan. Je prenais mon appareil photo dans notre voiture et je la photographiais. Je photographiais notamment l’un des manifestants, qui portait un panneau aussi grand que lui, tout écrit ; puis il me demandait si j’accepterais d’écrire un livre retraçant son engagement politique. La route nous attendait, O et moi, mais il n’était pas impossible de tout faire, cela restait à voir. Hier mes rêves se terminaient sur des noms de personnes et de lieux, que j’inventais, qui me venaient, nus, étranges et beaux comme du début du monde.

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Franchissement

Je prépare dans ma tête mon roman inouï, « Histoire de l’être », qui sera un peu, si Dieu le veut, L’Iliade et l’Odyssée du temps qui vient. Ce matin en me réveillant j’ai compris encore quelque chose sur ce fameux « être ». Appuyée sur de nombreux travaux accomplis par des chercheurs de différentes disciplines, notamment scientifiques, et bien sûr aussi sur mon expérience propre, je vais de découverte en découverte. Le tout est d’analyser et de synthétiser. C’est justement ce que j’adore faire. Le travail est immense, et donc la joie aussi. C’est un travail pour l’essentiel invisible, et il donne toute quiétude parce qu’il s’accomplit dans l’assurance que même s’il ne pouvait être achevé en ce monde, il le serait dans un autre, de la même façon ou d’une autre, et pour tous les mondes. Et ce que j’aurai achevé en ce monde, je le parachèverai quand je n’y serai plus, car j’ai franchi les portes du temps.

Les larmes du diable

visitation de la maison bleue de van gogh,« Visitation de la maison bleue de Van Gogh »

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Cet après-midi, au service d’action sociale de la mairie où je me trouvais, j’ai vu une brochure qui disait : « Mariage forcé : vous n’êtes pas obligée d’accepter ». Il peut paraître fou que des hommes ne se rendent pas compte que plus on veut forcer une personne à s’unir à une autre, plus on provoque son dégoût, voire son désespoir, pouvant aller jusqu’au meurtre ou au suicide. Mais ce n’est que le résultat de l’aliénation dans laquelle vivent ces mêmes hommes : aliénés au monde, et incapables de comprendre qu’on puisse ne pas l’être.

Y a -t-il un autre État au monde où, comme au Vatican, il est décrété et réaffirmé avec force que jamais une femme ne pourra en être chef ou ministre ? Le Vatican n’est-il pas comme Israël le dernier lieu de la « civilisation » à pratiquer l’apartheid officiel – l’un racial, l’autre sexiste ? Ce sont des reliquats du vieux monde, et ils tomberont immanquablement.

Le sort d’une famille avec des enfants, même s’ils sont déjà grands, cela importe aux services sociaux. Cela a même un nom : Aide sociale à l’enfance. Alors que certains responsables religieux ne s’en soucient guère. Je parle d’expérience : à partir du moment où j’ai voulu rendre service aux chrétiens, et pour cela écrit de quoi renouveler la foi, qui en a grand besoin, les pressions et l’espionnage que la hiérarchie s’est mise à exercer sur moi, avec la complicité de personnes de l’édition et de la presse, pressions exercées afin que je me soumette tout en confiant mes écrits à un manipulateur à qui je refuse de les confier (de même qu’un parent ne confierait pas ses enfants à n’importe qui), ont eu pour effet de me couper des possibilités de gagner ma vie et de me défendre. Pour résumer : à partir du moment où j’ai commencé à m’approcher un peu trop des catholiques, le réflexe qui leur est venu, c’est celui de se saisir de moi pour me crucifier comme le Christ.

Et je voudrais juste dire ceci : il y a une dérive de fond dans cette religion extrêmement perverse. Elle est ontologique et le plus terrible est qu’ils semblent tous trouver cela normal. Qui plus est, avec la peur de l’islam, les athées de culture chrétienne s’y mettent aussi, s’accrochant aux jupes de grand-maman Église dans l’espoir qu’elle les garde de la perte de cette identité qu’ils ont pourtant le plus souvent honnie. Tout ce vieux monde est bien malade, mais heureusement, même dans le vieux monde, il y a des jeunes, et qui ont à s’occuper d’autre chose que des sursauts de peur et des angoisses de ceux qui vont mourir. Eux ont la vie à vivre, et ils la vivront, balayant ce qui doit être balayé sans se soucier de ce qu’en moi la part d’imbécile de l’ancien temps a voulu renouveler pour le sauver. Comme le dit un conte spirituel musulman, seul le diable pleure en se retournant sur le passé. Ce qui doit changer changera.

Neige, tigre, fleuve

Tôt ce matin-là, O et moi nous nous sommes levés, ayant un désir irrépressible d’aller nous promener. En plus de vingt ans à Paris, c’était la première fois que nous faisions cela, et nous ne l’avons jamais refait. La raison en était qu’il neigeait. Il a neigé d’autres fois et nous ne l’avons pas fait, mais ce jour-là, oui. En fait il y avait une autre raison, que nous ignorions et que j’ai trouvée soudainement cette nuit. L’autre raison était qu’il nous fallait aller voir le tigre à la Seine. Nous l’ignorions, évidemment. Qui imaginerait une telle chose ? Or la neige est le signe de Voyage, qui s’est primitivement intitulé Un chemin dans la neige. L’eau est le signe de la parole, le fleuve celui du temps héraclitéen, comme il est rappelé dans Voyage ou d’autres de mes livres. « Panta rei », tout flue. Vers où ? Vers l’océan. Quel océan ? Celui de l’éternité de Dieu, encre pour ses Écritures, comme le dit le Coran. Et le tigre ? Le titre est le signe de Jorge Luis Borges, le poète sur lequel j’ai travaillé pour mon mémoire de dernière année d’études, auteur d’un livre intitulé L’or des Tigres et obsédé spirituellement par cet animal. Et pourquoi Borges ? Parce que son compatriote Jorge Bergoglio allait être élu, à la fin de ce jour-là, 13 mars 2013, pape – une élection qui importait pour l’avenir de Voyage. Cinq ans plus tôt, à Lourdes, j’avais parlé avec le recteur des Sanctuaires, le P. Horacio Brito, argentin lui aussi, de Borges.

Je l’ai écrit déjà, je rêvais souvent de fauves dans ma jeunesse. Ici à la maison, je lis dans L’auteur et autres textes, de Borges, ces phrases que j’extrais du poème Dreamtigers :

« Dans mon enfance, je professais avec ferveur l’adoration du tigre. (…) Souvent, je m’attardais sans fin devant l’une des cages du Jardin zoologique (…) ils demeurent dans mes rêves. À ce niveau submergé ou chaotique, ils continuent à prévaloir, et de la manière suivante. Assoupi, un rêve quelconque me distrait et tout à coup je sais que c’est un rêve. Alors, je me mets à penser : ceci est un rêve, une diversion pure de ma volonté et puisque j’ai un pouvoir illimité, je vais causer un tigre.
Quelle incompétence ! Mes songes n’arrivent jamais à engendrer le fauve convoité. »

C’est que Dieu seul peut faire que les rêves deviennent faits.
Et je ne m’interdis pas de rêver que s’il y a eu avant-hier rumeur d’un tigre en liberté non loin de Paris, c’était pour me rappeler le tigre que nous vîmes à la Seine, O et moi. Pourquoi me le rappeler cette semaine ? Ce serait trop long à expliquer, et puis Dieu sait mieux. Voici, tiré du même recueil, un autre poème de Borges, auteur d’un concept disant la substance du Coran, selon Voyage : celui du « livre de sable ».

L’AUTRE TIGRE

And the craft that createth a semblance.
Morris, Sigurd the Volsung (1876)

 

J’imagine un tigre. La pénombre exalte

La vaste Bibliothèque travailleuse

Et paraît éloigner les rayonnages.

Puissant, innocent, sanglant et neuf,

Il ira par sa forêt et son matin.

Il imprimera son empreinte dans la boueuse

Rive d’un fleuve dont il ignore le nom.

(Dans son univers, il n’y a ni noms, ni passé,

Ni avenir, rien que l’indubitable instant.)

Il franchira les distances barbares

Et humera dans le labyrinthe tressé

Des odeurs l’odeur de l’aube

Et l’odeur délectable des proies.

Parmi les raies des bambous, je déchiffre

Ses raies. Je pressens l’ossature

Sous la peau splendide qui frissonne.

En vain s’interposent les mers

Convexes et les déserts de la planète ;

Depuis cette demeure d’un port lointain

De l’Amérique du Sud, je te suis et te rêve,

Tigre des rives du Gange.

 

Traduit de l’espagnol par Roger Caillois.

Intérieur extérieur jour

saint justinphoto Alina Reyes

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Plusieurs nuits de suite que je marche en rêve dans un splendide domaine, château et nature, intérieur et extérieur n’étant pas séparés et toujours renouvelés. Il y a quelques nuits j’y avais fait, dans un ruisseau, des découvertes archéologiques, coquillages, fossiles… Cette nuit j’en ai fait une autre : une sorte de ticket de métro en pierre, gravé, très beau, très doux et très agréable au toucher.

L’ours est dans la caverne, l’oiseau dans l’œuf, et la joie dans le cœur.

Nous sommes en voyage. Le splendide voyage.

Être ange

ail y a 18 ans avec mon quatrième fils, sur une banquette que j’avais graffée – notamment avec un ange de William Blake

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Maintenant que ma mission d’intervention ici et là sur internet est terminée, maintenant que quelques-uns des principaux dormeurs ont senti l’aile de l’ange les effleurer, les faisant remuer dans leur sommeil, ou se tourner sur leur couche – souvent avec beaucoup d’agacement – voire, parfois, commencer à ouvrir les yeux – me voici partie pour la nouvelle mission, me voici dans la préparation extasiée d’un prochain grand livre extraordinaire. Dieu veut que l’homme monte à la connaissance du réel supérieur. Le chemin est radieux.

Le Messie et ses saints

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île Solovki, image trouvée dans l’article : Les lieux de pèlerinage les plus emblématiques de la Russie

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Le christianisme n’est pas, comme le croient les chrétiens, la religion de la Trinité – concept théologique, vue de l’esprit. Il est, comme son nom l’indique, la religion du Messie (Christ, en grec). C’est-à-dire une religion eschatologique, comme le judaïsme et l’islam – toute proche du judaïsme avec son messie juif, bien que les juifs ne le reconnaissent pas, et toute proche de l’islam qui reconnaît la messianité de Jésus.

Que signifie : être la religion du Messie ? Être la religion qui produit des saints messianiques, pour supporter le monde en attendant l’arrivée messianique finale, et soutenir de leur présence, comme les anges, toute prière adressée au Dieu unique.

En dérivant de plus en plus, en fonction du dogme trinitaire, vers l’humanisme sans mystique, le christianisme s’est coupé du Christ. L’effusion sentimentale ou hystérique a remplacé la mystique ; la désillusion, le pragmatisme et la peur ont supplanté la compréhension du mystère. Si le christianisme égaré ne retrouve pas le chemin du Messie, il s’éteindra. Et ressuscitera sous une nouvelle forme avec le retour du Messie parmi les hommes, et notamment les croyants des religions qui, telles les vierges sages de la parabole, auront gardé le sens de l’au-delà.

Barbares

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dimanche dernier au monastère des soeurs de l’Adoration, à Paris, photo Alina Reyes

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Les barbares occidentaux, même s’ils n’osent plus employer pour leurs guerres le terme de frappes chirurgicales, s’emploient toujours à cacher les atrocités qu’ils commettent, et cela notamment par une propagande de la peur, agitant comme des épouvantails les dangers que font courir à la civilisation des peuples ou des groupes supposément barbares. Les fossoyeurs en tas et les décapiteurs de l’EI, en réponse, font délibérément jouer cet imaginaire de la sauvagerie barbare, avec leurs mises en scène macabres très représentatives de la barbarie contemporaine, leur déshumanisation de l’ennemi tant par le registre de la mort donnée comme à un mouton que par celui de l’utilisation technologique du spectacle publicitaire, soigneusement mis en vidéo. Ainsi ce sont les spectateurs qu’ils tentent de déshumaniser en leur tendant ce miroir – c’est pourquoi il faut refuser de regarder ces vidéos, et tenir ferme : la barbarie de l’homme n’a ni couleur ni âge, elle se manifeste dans toutes les cultures et toutes les époques. Le barbare, à l’origine, c’est celui qui ne parle pas grec, c’est-à-dire, dans un monde qui était alors grec, celui qui ne sait pas parler, celui qui ne possède pas le langage. Le spectacle propagandiste, de tous côtés, nous ramène à cela.

On appelle maintenant l’EI, OEI. Manque plus qu’à dire OEIL, « organisation de l’état islamique au Levant », et on pourra penser au diabolique borgne annoncé par la tradition islamique pour la fin des temps. L’OEI (encore plus borgne ainsi) est une création des États-Unis et de ses alliés. Tout comme Israël est une création de la Grande-Bretagne et soutenu par les mêmes alliés, occidentaux et orientaux, souterrainement. Et leurs créatures sont devenues des entités qu’elles ne contrôlent plus, et qui les embarquent dans une fuite en avant nihiliste.

Diable d’homme, titre Libération en Une, pour qualifier Jean-Jacques Pauvert, qui vient de mourir. S’avouant ainsi, inconsciemment, aussi puritain et malvoyant que François Mauriac, appelant en 1960 l’éditeur légendaire « le Mal absolu », « le Mal qui est Esprit, le Mal qui est Quelqu’un ». Ils ne savent pas ce qu’ils disent. Le mal est le mensonge, or Pauvert a passé sa vie à chercher la vérité, et à la libérer, en faisant sauter les censures. Courageux, libre, souriant, un homme dont le génie était dans son mode d’être, Pauvert, publiant Sade dans son garage eut en son temps une démarche similaire à celle des créateurs de start-up légendaires, et à celle des lanceurs d’alerte d’aujourd’hui : libérer la vérité pour le monde, avec le courage que cela implique. Et notamment la parole exploratrice des confins du mal caché, la parole qui a fait s’écrouler les murs de la Bastille, du seul fait qu’elle ait pu se trouver dedans, telle une bombe à retardement.

Quand le voyant montre la lune, le borgne ne voit que la lune, et ne pense qu’à la décrocher.

Mitterrand et ses écoutes, saleté vichyste.

Avoir lu des centaines de livres m’a prévenue. Notamment des abîmes dans lesquels peut sombrer l’âme humaine. Mais les livres, du moins ceux du temps où ils n’étaient pas produits en grande partie de façon industrielle et trafiquée, sont innocents, et souvent salvateurs. Alors que la réalité humaine est souvent hideuse et coupable.

Seul le retour de la vérité, le retour à la vérité, pourra rétablir la paix. Que mes livres paraissent, si Dieu le veut.

Deuxième jour d’écriture.

Rêvé que j’avais repeint un rideau de fer dans mon ancien quartier, à Saint Germain des Prés où nous sommes passés l’autre jour, O et moi. Je l’avais peint en champ plein de fleurs.

Le livre avance, avance.

Un livre doit être une expérience inoubliable, pour le lecteur comme pour l’auteur.

Et d’autant plus à l’heure où se démultiplient dans les librairies les livres oubliables, oubliés d’une saison à l’autre, produits d’une industrie devenue comme les autres.

La parole « exousia » peut tout ce que les hommes ne peuvent pas, et notamment : changer le monde. C’est toujours ce à quoi j’œuvre (pour le sens d’ « exousia », voir Voyage). N’écoutez pas les ignorants qui voudraient mettre en ordre le Coran. Seule la Parole sait quel est le bon ordre, même si les ignorants et les industriels croient y voir désordre. Je suis partie de l’autre côté du monde, mais je suis toujours là, et je reviendrai.

Grâce, vie, lumière

Mes livres avancent, bien, vraiment bien.

La parole vous tient debout et vous fait avancer.

L’histoire suscite la parole, mais c’est la Parole qui porte l’Histoire.

Carpe momentum. Qui veut voyager loin voyage dans l’instant. Avant de signifier moment, instant, momentum signifie mouvement, impulsion, importance, influence, raison déterminante.

La lumière est notre momentum.

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Over the Rimbaud

jolie lumière

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Après avoir passé un bon temps sous terre, telle la graine, voici que je sors et monte, avec mes livres tout prêts à éclore. Le roman que j’ai terminé hier. Et puis au moins trois autres livres encore en bourgeons mais prêts à éclore, à partir de dizaines de pages de notes et autres écrits : un livre de spiritualité, un livre de politique, un livre de poésie. Plus le nouveau roman que j’ai commencé à écrire. Plus d’autres projets auxquels je pense, dans la photo, dans l’art… Et puis la suite de ce que Dieu veut, comme il voudra. « David » a pris cette photo d’arc-en-ciel au-dessus de nous juste après notre longue conversation hier, en sortant du café. La vie est splendide.

De l’autre côté

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chez nous, photo de moi par Sydney, revue par moi

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Les cimetières de Gaza débordent. Les pèlerins ne vont plus à Jérusalem. Tant que la Terre Sainte est soustraite au monde, le monde est dans la nuit, il ne trouve pas le tombeau vide, et la lumière de la résurrection, enfermée, lui manque.

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La soumission ou la mort : chantage à la force brute d’Israël.

Que la communauté internationale cesse de jouer les éplorées. La demande de levée du blocus et de libération des prisonniers palestiniens est légitime. Rien ne sert de jeter la pierre au Hamas, il faut faire pression sur Israël afin qu’il se rende à la raison et cesse son oppression. Sinon c’est le retour à la situation antérieure, invivable, jusqu’au prochain massacre. Quand se décidera-t-on à exiger l’application du droit, en condamnant Israël par tous moyens au lieu de continuer à être son allié ? Israël ne peut rien sans la complicité internationale. La seule solution est de mettre en œuvre l’application du droit, en accompagnant cette mise en œuvre d’un soutien diplomatique à toutes les parties concernées. Le monde qui a créé Israël de toutes pièces est responsable de ce que fait Israël et a le devoir absolu de mettre fin à ses abus et à ses crimes.

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La légende juive du Golem, être artificiel fait de glaise pour servir d’aide à celui qui le façonna, illustre bien le problème d’Israël.

Israël est le Golem que l’Occident a façonné à partir de la terre de Palestine.

Le front du Golem porte le mot meth, « mort », par effacement d’une lettre du mot emeth, « vérité ».

Toujours dans la légende, le destin du Golem, qui ne cesse de grandir, est de redevenir poussière. C’est la responsabilité de son créateur de stopper sa créature avant qu’elle ne soit complètement incontrôlable.

Le destin d’Israël est de redevenir terre commune et équitable pour tous ses habitants, musulmans, juifs, chrétiens ou autres. Que cesse la mort et que règne la vérité, condition de la paix.

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Palestine, tu es et nous sommes avec toi le jeune monde. Le vieux monde est tel un patriarche qui, désobéissant à Dieu, s’emploierait à sacrifier son enfant : il veut empêcher le jeune monde de se développer. Mais telle est la loi de Dieu : même si les hommes essaient de faire régner leur propre loi injuste et morbide, ce qui gagne toujours, c’est ce qui va dans le sens de la vie.

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« Combien de guerres faudra-t-il aux Palestiniens pour comprendre qu’on ne lutte pas indéfiniment contre plus fort que soi ? », dit un commentaire sur la page du journal Le Monde. Si nous n’avions eu que des collabos de cette sorte, la France serait toujours occupée par l’Allemagne nazie. Mais à la lâcheté immonde d’une telle réaction, emblématique de celle de beaucoup de conformistes, s’ajoute sa bêtise : car se ranger prudemment du côté du plus fort, c’est oublier que rien n’est plus renversable que le rapport des forces, surtout quand il est défavorable à ce qui est juste. Tout simplement parce que le mal, l’inique, ne sont pas viables, et font venir d’eux-mêmes leur propre mort. La vie n’avance que dans un équilibre de justice. La maladie tue. Le mauvais finit toujours par tomber dans le néant, à quoi il appartient. Et quand justice n’a pas été faite du vivant des hommes, elle vient d’autant plus éclatante plus tard, pour leur descendance et quant à leur mémoire.

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« Il en est des amours comme des empires ; que cesse l’idée sur laquelle ils reposent et ils s’effondrent avec elle » dit Milan Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être. L’idée du colonialisme est morte depuis quelques décennies, il n’en reste que ses fantômes, le néo-colonialisme et le sionisme. Ils sombreront fatalement aussi, et les empires qui reposent sur eux feraient bien de songer à se reconvertir dès maintenant à une autre idée sur laquelle se fonder.

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Palestine, quelque chose de grand, fort, plein de joie et plein de vie va venir de toi.

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Dans leur malheur les chrétiens d’Irak ont au moins la possibilité de fuir, ce qui n’est pas le cas des Gazaouis. Et l’ensemble des Palestiniens, s’ils voulaient échapper à l’oppression d’Israël qui dure depuis plus de soixante ans, devrait fuir aussi. Israël comme l’EI ne leur laisse pas d’autre choix. Ils ont choisi de supporter tout en se battant contre l’oppresseur, afin de ne pas le laisser s’emparer totalement de leur pays. La difficulté est d’autant plus grande pour les Palestiniens que tout l’Occident, à commencer par les États-Unis, soutient leurs oppresseurs. Les Arabes ne les aident pas non plus, ou seulement du bout des doigts, d’un peu de charité.

Car en fait les forces en jeu sont celles de l’argent et de la domination contre celles de la vérité, de la vie, de la dignité. Il s’agit d’un même combat ici et là, et il est mondial. Dans ce combat, au-delà des apparences, EIIL et Israël servent le même camp, celui de l’empire qui, en soutenant d’un côté, frappant de l’autre, ne cherche qu’à consolider sa mainmise sur les richesses dont il spolie les peuples – avec la nécessaire bénédiction de sa propagande, fondée sur l’affirmation implicite de sa supériorité judéo-chrétienne, par laquelle il s’octroie tous les droits.

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C’est un mouvement irrépressible qui pousse les Israéliens depuis 1947 à tout faire pour empêcher la création d’un État palestinien afin de pouvoir s’étendre toujours davantage, jusqu’à gagner l’ensemble de ces terres qu’il considère comme siennes de droit divin. Gandhi en personne se serait-il chargé de l’affaire, rien n’y aurait changé. Ce double mouvement d’extension de l’État juif et d’anéantissement de la Palestine est irrépressible parce que personne au monde ne le réprime, d’autant qu’il est emblématique de la suprématie de l’Occident sur le Moyen Orient, que les puissances de l’argent veillent à garder incontestable. Personne ne lutte contre cette énorme iniquité, sauf le petit peuple palestinien, armé de cailloux et de roquettes artisanales. Et armé de son bon droit, aux yeux de la Vérité et de la Justice, et aux yeux de tous les peuples du monde, de plus en plus conscients de l’enjeu en cours, d’autant qu’ils sont eux-mêmes les victimes de ces mêmes puissances de l’argent qui règnent en parasites sur l’humanité, la nature et l’esprit, et méprisent l’humain et sa dignité.

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Je lis cette question d’une internaute qui défend le pape François : « croyez-vous qu’il soit un mauvais pape ? »

Mais la bonne question à poser est : croyez-vous qu’il serve le bon, ou le mauvais ?

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L’Église et son éternelle leçon de moraline. L’Église est au moins aussi corrompue et gangrenée par le mal que le monde, mais elle fait la leçon au monde ! L’honnête Ettore Tedeschi, qui fut renvoyé de l’IOR pour avoir tenté de le nettoyer, et renvoyé de façon brutale et particulièrement ignoble, avec menaces et calomnies, n’a toujours pas reçu de réponse à ses demandes réitérées de rencontrer le pape. Ce n’est pas anecdotique, c’est symptomatique. D’un côté les puissances du mal, de l’autre celles du bien – et ce sont ces dernières qui sont maltraitées, voire persécutées et mises à l’écart.

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Comme baptisée, je me sens proche des chrétiens orthodoxes et catholiques. Mais beaucoup plus proche, toujours dans l’esprit du Christ, des musulmans, des bouddhistes ou des taoïstes que des chrétiens évangéliques. Ceux d’entre eux, très nombreux, qu’ils soient protestants ou catholiques, qui font du prosélytisme partout dans le monde avec des méthodes intellectuellement malhonnêtes, sont particulièrement néfastes pour tous, y compris les chrétiens. Une grande part de la persécution des chrétiens leur est imputable, comme une grande part de l’islamophobie est imputable aux islamistes. Malheureusement comme ces gens, avec leur spiritualité dévoyée, idolâtrique de la « réussite » et de l’argent, en suscitant le sentimentalisme et l’obscurantisme des foules, ont beaucoup de succès et ramassent beaucoup de gens, l’Église catholique les courtise – et plus que jamais depuis qu’elle est aux mains du pape argentin. Ce qui passe pour de l’habileté politique est souvent le signe d’une grande faiblesse d’esprit. Et la faiblesse d’esprit, en fin de compte, ne donne rien de bon.

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Nun. La lettre arabe dont l’EI se sert pour marquer les maisons des Nazaréens (chrétiens) est aussi la première lettre du mot qui donne son titre à la dernière sourate du Coran, et du dernier mot du chacun des versets de cette dernière sourate, et du dernier mot du Coran : Nas, les hommes. La lettre Nun est en vérité le signe de toute l’humanité. Face à Celui qui est « l’Alpha et l’Oméga » (Apocalypse 1, 8), « le Premier et le Dernier » (Isaïe 44,6 et Coran 57, 3).

Mon voyage en religion

arbre de vie,

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J’ai été élevée sans religion, quoique baptisée bébé pour contenter mes grand-parents. Mes parents étaient farouchement athées et anticléricaux, ils nous avaient instruits sur les méfaits du clergé, qu’ils avaient connus pendant leur enfance. Mais ils étaient communistes et croyaient au progrès, à la nécessité de libérer les peuples opprimés. Ce n’était pas une religion mais cela y ressemblait, la lecture quotidienne de l’Huma et les réunions de cellule en formant la liturgie. Comme je m’intéressais à la politique mais critiquais le communisme, mon père m’emmena un jour à l’une de ces réunions afin que je puisse en parler avec les camarades. Toute gamine, j’exposai à ces messieurs mes vues, essayant de les convaincre qu’une anarchie régulée par la responsabilité personnelle et le sens de la communauté formerait un monde bien plus accompli que leur système. Ils m’écoutèrent poliment, par respect pour mon père sans doute, et nous en restâmes là.

En 6ème je commençai le latin, en 4ème le grec. Avec ces langues, je découvris la mythologie antique, qui constitua pour ainsi dire ma première religion, une religion à laquelle il n’y avait pas à croire. Cela me convenait tout à fait : un enchantement du monde, sans contraintes. Je me mis à explorer aussi la mythologie égyptienne, puis je m’intéressai à l’hindouïsme, au taoïsme, au bouddhisme. Je recopiais dans un cahier les éléments que je trouvais dans des livres, avec aussi des écritures en langues orientales, sans les connaître mais pour le bonheur des signes. Parallèlement j’explorai aussi l’esprit en lisant Freud et un peu Jung, et toujours beaucoup de littérature et de poésie, notamment française et russe, bien sûr imprégnées de christianisme.

À dix-sept ans, lors de mon premier voyage, j’eus un contact inattendu, précis et extrêmement fort avec Dieu dans l’église-mosquée de Sainte-Sophie, à Istanbul. Je me cachai pour pleurer. Pendant très longtemps je demeurai comme je le disais « mystique mais athée ». C’est-à-dire, vivant dans l’expérience de Dieu, mais sans croire en Dieu, au sens où je voyais les gens croire en Dieu un peu comme au Père Noël. Je m’intéressai à l’art pariétal, visitant des grottes préhistoriques, allant voir des spécialistes, m’interrogeant sur le sens liturgique de ces œuvres. À la montagne, et notamment au cours de mes ermitages, mes expériences mystiques devinrent de plus en plus fortes et je finis par me tourner plus concrètement vers le christianisme, d’autant que la première ville en plaine était Lourdes. Je fis des retraites au carmel, où j’appris à prier selon le catholicisme. À Paris j’allai un peu au catéchisme, puis je retournai dans mes montagnes, munie d’une Bible en hébreu, d’un dictionnaire et d’une grammaire d’hébreu, et je me mis à apprendre, seule, suffisamment de cette langue pour traduire et commenter de longs passages de la Genèse et de l’Exode. Je me remis aussi au grec, et traduisis et commentai aussi de larges passages des Évangiles. Tout cela entra dans la composition de mon livre Voyage.

En retournant vivre à Paris, je passai régulièrement devant la Grande mosquée, tout près de chez moi. Je commençai à lire le Coran, un peu plus que je ne l’avais fait jusqu’à présent. Un jour, j’allai à la mosquée et demandai la permission d’y prier. On me demanda si je voulais me convertir. Je dis que je voulais seulement prier. C’était le milieu de la matinée, on me laissa aimablement entrer dans la salle de prière des femmes, en me disant que le Prophète avait dit qu’il était permis au musulman de prier partout. Je priai debout en silence pendant un peu plus d’une demi-heure, en compagnie des moineaux qui se faufilaient sous le toit. Quelques semaines plus tard, j’allai trouver un imam (du moins je suppose que c’en était un) dans un bureau de la mosquée, pour qu’il me fasse prononcer la shahâda.

Ainsi donc, des premières à la dernière religion, j’ai fait le parcours. Et je continue à marcher.

La dernière heure est cachée

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photo Alina Reyes

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Palestine invincible, refuge spirituel de tous les justes du monde.

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Ces chrétiens veules d’aujourd’hui, qui plutôt que d’œuvrer pour rendre Jérusalem à tous ses enfants, musulmans, chrétiens et juifs, préfèrent la posséder par procuration à travers Israël, comme un impuissant livrerait sa femme à un autre pour se faire leur voyeur.

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Les Palestiniens n’ont pas besoin de protection, ils ont besoin de justice. Qu’on cesse de s’allier de toutes parts avec leurs oppresseurs. Qu’on reconnaisse que leurs droits sont bafoués et qu’on juge et condamne ceux qui commettent le mal à leur encontre. Qu’on rétablisse leurs droits, et ensuite qu’on les laisse vivre. La suite ne regarde qu’eux-mêmes.

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De plus en plus de monde, dans le monde entier, se lève pour les droits de la Palestine et contre les crimes et l’occupation d’Israël. Seuls les dirigeants du monde, à l’exception de ceux d’Amérique Latine, restent muets. S’ils continuent ainsi, cette révolte va devenir celle des peuples contre celle de leurs dirigeants. Et toutes les vieilles institutions paralysées vont se révéler dépassées, toutes les voix médiatiques qui ne savent que bégayer hypocritement devant le massacre et le cautionner par omission, vont se révéler néant. Alors, du cœur souffrant de la Palestine, du cœur souffrant de l’éternel opprimé, du cœur souffrant de tous les justes du monde, naîtra le nouveau monde.

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Ces Français qui accusent le Hamas et refusent de condamner Israël : réaction pétainiste : plutôt Vichy que la Résistance.

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Quand les peuples palestinien et juif seront finalement réconciliés et alliés – ce qui arrivera, je l’ai toujours dit -, il se pourrait qu’ils tournent le dos à tous ces Arabes qui croient bon aujourd’hui de s’allier à la puissance dominante et de pratiquer les mêmes iniquités qu’elle. Qui se retrouvera isolé, alors ? Les imbéciles.

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Hier à la manifestation j’ai entendu une intervenante déplorer que nul écrivain français ne se soit manifesté pour la Palestine. Bon, ils ont moi, je sais écrire et puissamment, je sais aussi parler de vive voix aux assemblées humaines et les toucher au cœur, je l’ai fait maintes fois. Beaucoup d’entre eux le savent depuis longtemps, mais par compromission avec ceux qui m’empêchent de publier dans les médias mainstream, comme je le faisais avant que mon embarrassante habitude de dire la vérité ne les décide à me bannir, ils ont décidé de me tenir à l’écart aussi. Bien, j’ai fait de mon mieux pour apporter ma contribution, mais je ne souhaite en aucun cas m’imposer, je vais donc retourner cultiver mon jardin. 

Nun

NUN

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Les chrétiens de Gaza soutiennent leur gouvernement, la résistance et leur patrie, ils le répètent chaque jour sur les réseaux sociaux et y compris par leurs voix officielles. Mais les chrétiens d’ailleurs ont décidé de détourner le regard quand le Christ est en train d’être crucifié là où il nous avait bien dit qu’il nous attendait, en Palestine. Oui, c’est devant ce mur que nous étions attendus, et que le jugement dernier est en train de se faire. De distinguer entre ceux qui y sont, et ceux qui ont fui. Ceux qui ont gardé leur robe propre, et ceux qui l’ont sale. Ceux qui seront sauvés, et ceux qui se perdent.

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Le massacre des enfants. Le déplacement des familles. Le pillage des biens d’autrui et la colonisation. L’aide des « bons Samaritains ». La traîtrise de l’apôtre Judas, celui qui est du côté de l’argent. La nuit de terreur au jardin des Oliviers et le sommeil des autres. La souffrance de l’homme, Jésus, vacillant à travers les rues de la ville. Les clous dans son corps. La lâcheté des apôtres. La compassion des femmes et de Jean, l’ami. Le ciel se couvrant et le tremblement de terre faisant sortir les morts. Tout ce qui se passe en ce moment à Gaza se trouve dans l’Évangile.

Après cela, nous savons qu’Israël fut défait, son temple est tombé, pour ne plus jamais se relever.

Après encore, Dieu a envoyé le Coran, afin de nous faire pénétrer plus avant dans le mystère, de nous avertir puissamment sur le bien et sur le mal, de nous annoncer l’Heure du jugement dernier et la résurrection, de nous garantir que justice sera faite. Dans islam, il y a paix.

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Judas est du côté de l’argent, et il finit pendu dans un champ.

Dans le combat mondial qui se mène en ce moment sur le tout petit territoire de Gaza, s’affrontent en vérité le camp de l’argent et celui de la justice.

Celui du diable et celui de Dieu.

Dieu est le plus fort. Si petite soit Gaza, elle vaincra.

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Nun

C’est le nouveau signe pour désigner les chrétiens. Une lettre arabe. Une lettre du Coran.

La première lettre du mot Nazaréen. De Nazareth, comme Jésus : Palestinien.

Cette lettre est aussi l’impératif d’un verbe signifiant partir, s’éloigner.

L’exode politique qui leur est imposé est dramatique, mais il a un autre sens.

C’est d’un nouveau départ spirituel que les chrétiens ont besoin.

Ils sont devenus une vieille religion.

Il leur faut se remettre en marche.

Le Verbe avance.

Al-Aqsa, la Lointaine, est à Jérusalem. Les chemins pour la vie d’aujourd’hui ne mènent plus à Rome. L’humanité est attendue, ailleurs.