Hommage à Réjean Ducharme / Roch Plante, artiste du bout du monde

l'une des très rares photos de Réjean Ducharme

l’une des très rares photos de Réjean Ducharme

« Il me faut tout le continent, tous les continents. Je veux voguer sur des continents et des déserts. Je veux venir à bout des abysses et des pics. » Trois phrases de L’Avalée des avalés. Il y a bien longtemps que j’ai lu cet inventeur de langue, Réjean Ducharme, je ne saurais en dire plus que ce qui m’en reste : un immense respect pour cet auteur qui vient de mourir – alors que je le croyais toujours jeune, parce qu’il l’était, cet enfant, cet adolescent délibéré ! J’ai connu au Québec, quand j’y ai vécu, l’émotion intense que suscitait en tous les habitants de Montréal le fait de savoir qu’il était là, parmi nous, ne désirant pas se montrer ; et chacun respectait son désir, ceux qui savaient où il habitait n’en disaient rien, je suis allée voir une exposition de Roch Plante, le nom sous lequel il faisait des œuvres d’art plastique à partir d’objets récupérés dans les rues, et dès qu’on parlait de lui avec quelqu’un pour ainsi dire Dieu était là, c’est-à-dire quelque chose d’au-delà de ce monde et pourtant complètement de ce monde, ce quelque chose qui est aussi l’enfance de l’esprit.

Comme le dit le journal québécois La Presse : « Ducharme mettra souvent à l’avant-scène des personnages d’adolescents farouchement individualistes, à la recherche de savoir et d’amour dans un monde qu’ils considèrent restrictif et hypocrite. » L’article entier est ici. Et dans Le Devoir, où je fus chroniqueuse (je le rappelle comme on se rappelle la vie vivante qui vous relie aux morts qui vous restent vivants), je trouve cette anecdote :

Roch Plante, "Chaos Genitor"

Roch Plante, « Chaos Genitor »

« Gaston Miron n’avait de cesse de raconter cette formidable anecdote qui montre jusqu’à quel point Ducharme se trouvait à des années-lumière de tout l’univers autour duquel gravitent pareils m’as-tu-vu. Responsable du prix Gilles-Corbeil, le Nobel de la littérature québécois, Miron avait eu la tâche d’annoncer à Ducharme que ce prix d’une valeur de 100 000 $ lui était accordé. Sa compagne, Claire Richard, éternelle messagère, accueillit la nouvelle. Au téléphone, à cette annonce, elle répondit à Miron : « Oh, Réjean va être si content ! Ça fait si longtemps qu’il voulait s’acheter une bicyclette. » Toute la simplicité tendre et désarmante de l’univers de Ducharme est résumée là : une bicyclette pour seul horizon de l’immédiat. Alors, donnez-vous la peine de pédaler un peu pour lire ses livres. Vous irez au bout du monde. »

Dans le magazine Voir, auquel j’ai collaboré aussi à Montréal, je trouve ces dessins de lui, à paraître après-demain dans un livre posthume :

ducharme etats desunis

ducharme rimbaud

ducharme

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Luminet, Rosset, deux lecteurs d’Eurêka : cherchez l’erreur

EurekaJean-Pierre Luminet a étudié  en astrophysicien et en poète l’œuvre ultime – à tous les sens du terme – de Poe, Eurêka. Il écrit notamment :

« on trouve dans Eurêka plusieurs intuitions fulgurantes qui semblent anticiper plusieurs découvertes de la physique du XXe siècle : l’âge fini des étoiles comme explication du noir de la nuit (cf. l’extrait du chap. XI), les trous noirs et les trous de ver, la théorie du chaos, la matière sombre, l’existence des nébuleuses extragalactiques et leurs regroupements en amas de galaxies, l’expansion de l’espace, l’atome primitif, le Big Crunch et les univers-phénix… »

Pas moins. Comme le dit quelque part Poe, les génies se comprennent et s’estiment entre eux, les autres tombent en idolâtrie, en haine ou mépris devant les génies. Le philosophe Clément Rosset, lui, n’a rien vu dans le texte de Poe. On a le droit de ne pas savoir lire, mais est-ce une raison pour clamer qu’il n’y a rien d’écrit ? C’est ce qu’il fait, affirmant de toute son « autorité » :

« Une fois le livre lu, on se demanderait en vain ce qu’a découvert Edgar Poe. J’ai trouvé, soit, mais trouvé quoi ? Le plus remarquable de cet Eurêka est qu’il n’y ait précisément rien de découvert alors que son auteur est persuadé d’avoir fait une découverte immense et de révéler au lecteur un secret fabuleux. Car il n’y a dans Eurêka, pas même de théorie fausse, de doctrine fantaisiste, d’hypothèse d’illuminé : il n’y a pas de théorie du tout, il n’y a exactement rien de dit. »

Déclaration publiée dans un livre de Rosset intitulé Le Réel : traité de l’idiotie – comme c’est bien dit (toutes proportions gardées, ça me rappelle mes passages devant certains jurys de l’agrégation)

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Eurisko. Le rire de Poe

David_Plunkert__Edgar_Allan_Poe« Edgar Poe (…) de qui l’analyse s’achève parfois, comme celle de Léonard, en sourires mystérieux », écrit Paul Valéry dans son Introduction à la méthode de Léonard de Vinci. C’est sans doute qu’il ne l’a pas suivi assez loin, qu’il ne l’a pas suivi jusqu’au bout. Car chacune des histoires de Poe vise une décharge. C’est de la littérature érotique masquée. D’où son succès, sa formidable vitalité malgré les apparences morbides. Qui ne sont que celles de petites morts. Le lire va au soulagement et à la satisfaction. Si l’on y va assez fort, assez profond, si on le comprend en plénitude, si on le réfléchit assez, ce qui vient ensuite ce ne sont pas des sourires mystérieux, c’est le rire, le rire clair et absolument joyeux, le rire de tout le corps et l’esprit.

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« La Relation d’Arthur Gordon Pym » lue par Jean-Pierre Naugrette

deux pages de ma thèse en couleurs

deux pages de ma thèse en couleurs

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Je suis allée hier chercher dans une bibliothèque l’excellente édition, que je ne connaissais pas, des Histoires, Essais et Poèmes de Poe dans La pochothèque du Livre de Poche. Voici un passage de la très belle présentation par Jean-Pierre Naugrette du si énigmatique Arthur Gordon Pym – réflexion directement en relation avec le sujet de ma thèse, « Poétique du trait » :

« … remarquons que le même mot anglais, figure, est utilisé pour désigner à la fois le dessin des grottes et la « figure » blanche et voilée sur laquelle s’achève le récit. Il y a bien là, pour reprendre les termes de Ricardou, un « Voyage au bout de la page », c’est-à-dire une quête en abyme de l’écriture, du dessin, de la gravure inscrits contre et sur ce « vide papier que la blancheur défend » dont parle Mallarmé dans « Brise marine ». Dans cette perspective, Pym et ses compagnons seraient à la recherche de l’écriture, à la fois dans l’eau des ruisseaux, dans le labyrinthe, les hiéroglyphes des cavernes, et « cette figure humaine » qui pourrait être le spectre même de l’écrivain. Pym, faux personnage vrai, s’arrêterait au moment où il rencontrerait la figure voilée de Poe, l’auteur même qui l’a enfanté au bout de ces neuf mois : figure ambiguë, à la fois homme et femme, aussi hermaphrodite que le brick-goélette inconnu. »

Mes autres notes sur ce roman, à suivre : En lisant Arthur Gordon Pym

Pour d’autres notes sur Poe, dont des traductions et des vidéos : mot-clé Edgar Poe (à suivre) ; associé au thème de ma thèse, voir aussi Écriture et dessin

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Élucidation d’Arthur Gordon Pym d’Edgar Allan Poe

Place Clichy, dimanche 13 août à 8 h du matin, photo Alina Reyes

Place Clichy, dimanche 13 août à 8 h du matin, photo Alina Reyes

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J’ai la joie d’annoncer, alors que j’entends les cloches de l’église sonner, me rappelant que nous sommes le 15 août, fête de l’Assomption, que ce matin à 8 h 57 j’ai élucidé, dans une soudaine illumination, les énigmes du roman The Narrative of Arthur Gordon Pym, sens cherché avant moi, avec beaucoup de talent, successivement par Marie Bonaparte, Gaston Bachelard, Jean Ricardou, l’une et les autres ayant émis diverses hypothèses non inintéressantes mais non concluantes. Or la chose est d’une simplicité adorable, géniale ! Borges non plus ne l’a pas comprise. J’y ai beaucoup songé ces derniers jours en lisant Poe, entre autres, et même ces dernières nuits en rêvant, et comme mes prédécesseurs je voyais des pistes intéressantes, mais pas l’arrivée, le sommet. Or ça y est, j’y suis ! Je ne peux le dire ici tout de suite, car il faut que j’accompagne ma démonstration de beaucoup d’éléments, pour montrer sa beauté et la rendre plus savoureuse, il me faut maintenant prendre le temps de faire cela – et je vais continuer à collecter d’autres éléments avant de le faire. Simplement je l’annonce comme, enceinte, on annonce le bébé à naître, même s’il reste encore invisible. Et une telle annonce, dans les âmes bien nées, apporte toujours une grande joie.

Mes autres notes sur ce roman, à suivre : En lisant Arthur Gordon Pym

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En lisant Poe et Borges

William Bouguereau, "Dante et Virgile"

William Bouguereau, « Dante et Virgile »

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J’ai donné dans la note précédente ma traduction de l’énigmatique dernière phrase du roman de Poe, Les Aventures d’Arthur Gordon Pym. C’est un roman dont parle souvent Borges, qui l’a fortement impressionné, et dont il pense qu’il a inspiré Melville pour Moby Dick. En relisant des entretiens et des nouvelles de Borges, je tombe sur « L’imposteur invraisemblable Tom Castro », dans Histoire universelle de l’infamie. « Ese nombre le doy » (« Je lui donne ce nom »), sont les premiers mots de cette nouvelle, comme « My name is Arthur Gordon Pym » sont les premiers mots du roman de Poe, et comme « Call me Ishmael » sont les premiers mots du roman de Melville. Mais le vrai nom de son personnage, dit quelques lignes après Borges, son nom à l’état-civil, est Arthur Orton. Bien entendu, le lecteur informé y voit la référence à Arthur Gordon Pym. Pourquoi Borges a-t-il donné ce nom à un imposteur, dont il dit en guise de résumé dans les dernières lignes de sa nouvelle : se hizo querer ; era su oficio (« il se fit aimer ; c’était son métier »), c’est une question qui peut nous aider à comprendre la dernière phrase du roman The Narrative of Arthur Gordon Pym, récit d’Edgar Allan Poe.

Ce qui est curieux dans ce tableau de Bouguereau illustrant un passage de l’Enfer de Dante, outre le tableau lui-même, c’est que Virgile et Dante, qui sont les spectateurs de la scène, à l’arrière-plan, lui donnent son titre. Bouguereau, comme les poètes, peint le mal de l’emprise de l’homme sur l’homme.

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Mes autres notes sur ce roman, à suivre : En lisant Arthur Gordon Pym

Santé du poète : René Char, Héraclite (actualisé)

Nicolas de Stael, "Agrigente"

Nicolas de Stael, « Agrigente »

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Je republie cette note d’hier avec quelques ajouts, notamment une citation de René Char « oiseau » et « fruit »,  et une citation de Marc Seguin sur « la Connaissance », principe héraclitéen, chez René Char.

« La connaissance eut tôt fait de grandir entre nous. Ceci n’est plus, avais-je coutume de dire. Ceci n’est pas, corrigeait-il. Pas et plus étaient disjoints. Il m’offrait, à la gueule d’un serpent qui souriait, mon impossible que je pénétrais sans souffrir. »

René Char, « Suzerain », « Le poème pulvérisé » in Fureur et mystère

Ces phrases de René Char, qui se trouvent juste avant le texte « À la santé du serpent » et que j’ai citées lors d’un oral de l’agrégation pour conforter la lecture que je venais d’en faire, n’ont pas suffi à convaincre le président du jury que les mots « connaissance », « fruit » et « serpent » qu’il avait vus dans le texte n’étaient surtout pas nécessairement bibliques. C’est avoir une vision bien erronée du poète héraclitéen et quoique ce ne soit pas au candidat de noter les jurés et de les sanctionner pour contresens, ayant été sanctionnée à tort (de même que pour ma lecture de Montaigne et Socrate, où là aussi un président du jury a voulu ramener le texte à la Bible) il me reste du moins la possibilité de rétablir le vrai par écrit.

Pour Héraclite, tout est en devenir et en redevenir – ce qui ne signifie pas en éternelle répétition mais en perpétuelle mutation : d’où le serpent, comme je l’avais expliqué. Rien là de biblique, rien là de mauvais – au contraire. Le fruit n’est pas cause de chute de l’homme, mais image de la saine puissance de transformation de la vie, comme il est image du mouvement et de la mutation de la vie de l’esprit chez Hegel (« Le bourgeon disparaît dans l’éclosion de la floraison, et l’on pourrait dire qu’il est réfuté par celle-ci, de la même façon que le fruit dénonce la floraison comme fausse existence de la plante, et vient s’installer, au titre de la vérité de celle-ci, à la place de la fleur », dit-il dans Phénoménologie de l’esprit). Il est très regrettable que même parmi les élites l’esprit grec soit à ce point méconnu, et que prévale l’accablante moraline judéochrétienne, prétexte à trop d’erreurs, voire de « bassesse », pour reprendre le mot de Char dans L’âge cassant.

« Pouvoir marcher, sans tromper l’oiseau, du cœur
de l’arbre à l’extase du fruit »
René Char, Fureur et mystère, « Le Poème pulvérisé » XVIII

« Ma toute terre, comme un oiseau changé en fruit dans un arbre éternel, je suis à toi »
René Char, La parole en archipel

Monsieur le président du jury, remballez votre catéchisme, ne trompez pas l’oiseau-fruit en faisant mentir sa parole.

« Entre innocence et connaissance, amour et néant, le poète étend sa santé chaque jour. »
René Char, Fureur et mystère, « Seuls demeurent », « Partage formel »

L’harmonie selon Héraclite est harmonie des contraires. Et l’harmonie est la santé du poète, à la fois foudroyant et serpent, peintre et harmonie des couleurs, mesure et musique.

« Son vocabulaire porte la marque indélébile de la Parole héraclitéenne (…) et couvrant le tout…, ce principe de la Connaissance » Marc Seguin

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Meillassoux, Mallarmé, et cette si reine !

Une élucidation géniale. Je vais lire le livre. Là tout de suite je vois que COMME SI compte 7 lettres, qu’entre les deux COMME SI il y a 4 + 12 segments = 16, que 16 (1+6 =7) c’est deux fois 8, que le 8 couché est le symbole de l’infini… que entre et avec les deux COMME SI il y a 14 O (2×7 lettres o = zéro) -> 707

Si vous voulez jouer aussi après l’avoir écouté, le texte de Mallarmé est ici.

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La vie en rose. Henri Michaux, lecture d’une lithographie de Zao Wou-Ki

reproduction de la  lithographie n°8 de Zao Wou-ki dans "Lecture de huit lithographies de Zao Wou-ki" par Henri Michaux

reproduction de la lithographie n°8 de Zao Wou-ki dans « Lecture de huit lithographies de Zao Wou-ki » par Henri Michaux

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sur la toile blanche du monde

il va faire quelque chose

il est décidé
pour le moment
il marche
quoique indubitablement oiseau et fait pour voler

mais le vol n’est pas à l’horizon
pas pour lui

sur sa droite
en l’air
un insecte à deux paires d’ailes
l’asticote d’idées d’ascension

vraiment ?
est-ce qu’une petite sauterelle
ses leçons de vol pourraient profiter à une outarde ?

non

aussi ne tourne-t-on pas la tête

on va plutôt prendre conseil d’un arbre
(plus réaliste un arbre
plus à l’essentiel
à tenir d’abord
à s’enraciner)
d’un arbre
pour qui
sucer la terre et le dur gravier
c’est déjà la vie en rose

Essence et thèse

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Hier, aujourd’hui, dès cinq heures le matin et pour de longues rapides heures écrivant ma thèse, dans l’effervescence et la joie. Ma méthode : commencer par les gestes, le dessin, les actions poélitiques, porte ses fruits. Le moteur est lancé, le véhicule a fait le plein d’essence, le pays défile – voyage exaltant. Ce que je veux, je l’est (non, ce n’est pas une coquille. Quoique…)

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Bilal Berreni, Nicolas Bouvier et autres êtres aux semelles de vent : de la grande jeunesse

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Je l’ai déjà dit ici, pour moi Bilal Berreni, alias Zoo Project, est un Rimbaud du street art. Et je soutiens de tout cœur l’initiative de ses amis pour mieux le faire connaître et lui rendre hommage.

Qu’est-ce que la jeunesse, sinon la mémoire vivante du haut et grand âge dans lequel nous sommes nés ?

À Prilep en Macédoine (voir note précédente), Nicolas Bouvier décrit des « vieux plaisantins » pleins de légèreté et de joie enfantine, tels que j’en ai vu aussi dans le Sud marocain un demi-siècle plus tard : « semblables à ces bonshommes que les enfants dessinent sur les murs ».

« Seuls les vieux ont de la fraîcheur, une fraîcheur au second degré, conquise sur la vie.

Dans les jardinets qui ceinturent la ville, on tombe ainsi au point du jour sur des musulmans aux barbes soignées, assis sur une couverture entre les haricots, qui hument en silence l’odeur de la terre et savourent la lumière naissante avec ce talent pour les moments bien clos de recueillement et de bonheur que l’Islam et la campagne développent si sûrement.

(…)

Un autre matin que j’étais accroupi dans le jardin municipal en train de photographier la mosquée, un œil fermé, l’autre sur le viseur, quelque chose de chaud, de rugueux, sentant l’étable, se pousse contre ma tête. J’ai pensé à un âne – il y en a beaucoup ici, et familiers, qui vous fourrent le museau sous l’aisselle – et j’ai tranquillement pris ma photo. Mais c’était un vieux paysan venu sur la pointe des pieds coller sa joue contre la mienne pour faire rire quelques copains de soixante-dix-quatre-vingts ans. Il est reparti, plié en deux par sa farce ; il en avait pour la journée.

Le même jour j’ai aperçu par la fenêtre du café Jadran un autre de ces ancêtres en bonnet fourré, quelques pépins de passa-tempo dans la barbe, qui soufflait, l’air charmé, sur une petite hélice en bois. Au Ciel pour fraîcheur de cœur !

Ces vieux plaisantins sont ce qu’il y a de plus léger dans la ville. À mesure qu’ils blanchissent et se cassent, ils se chargent de pertinence, de détachement et deviennent semblables à ces bonshommes que les enfants dessinent sur les murs. Des bonshommes, ça manque dans nos climats où le mental s’est tellement développé au détriment du sensible ; mais ici, pas un jour ne passe sans qu’on rencontre un de ces êtres pleins de malice, d’inconscience et de suc, porteurs de foin ou rapetasseurs de babouches, qui me donnent toujours envie d’ouvrir les bras et d’éclater en sanglots. »

Nicolas Bouvier, L’Usage du monde

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L’islam en Macédoine en 1953, vu par Nicolas Bouvier

Prilep dessiné lors de ce voyage par Thierry Vernet

Prilep dessiné lors de ce voyage par Thierry Vernet

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En 1953, Nicolas Bouvier et son compagnon de voyage Thierry Vernet résident quelques semaines à Prilep, « une petite ville de Macédoine, au centre d’un cirque de montagnes fauves à l’ouest de la vallée du Vardar », alors en Yougoslavie. Après avoir vu le pasteur puis le pope et son église où il trouve « Quelque chose de chaud et de vaincu : comme si le péché, l’enfance et la faiblesse humaines constituaient un capital dont Dieu, par le pardon, touche les intérêts », il fréquente les Turcs de la ville et passe un dimanche à festoyer avec eux. Voici son témoignage, qui commence par une comparaison entre la mosquée et l’église :

 

prilep-old-mosquee*

« La mosquée des Turcs exprime plus de placidité dans l’adoration. C’est un bâtiment trapu, encadré par deux minarets où nichent les cigognes. L’intérieur est crépi à la chaux, les dalles couvertes de tapis rouges, les murs décorés de versets coraniques en papier découpé.

Une fraîcheur affable et une absence de gravité qui n’exclut pour autant pas la grandeur. Rien comme dans nos églises ne suggère le drame ou l’absence, tout indique entre Dieu et l’homme une filiation naturelle, source de candeur dont les croyants sincères n’ont pas fini de se réjouir. Une pause dans cette demeure, les pieds nus sur la laine rugueuse, fait l’effet d’un bain de rivière.

Ici, les Turcs sont peu nombreux mais bien organisés. C’est par Eyoub, le barbier, que nous sommes entrés dans leur société. Il a notre âge et sait quelques mots d’allemand. On s’est lié. Depuis qu’on lui a dit aimer Smyrne dont sa famille est originaire, il insiste pour nous raser à l’œil. Tous les deux jours, nous allons donc nous étendre, la gueule pleine de savon, dans le fauteuil aux cuirs crevés, face aux chromos de Stamboul qui encadrent la glace. De fil en aiguille, on se fait admettre et l’autre jour, Eyoub et ses copains nous ont invités à passer le dimanche aux champs avec eux. Vin, musique, noisettes… on irait en charrette… il y aurait un chamois braconné par le meunier. Tout cela, il nous l’explique par gestes, son allemand ne va pas si loin dans le merveilleux.

Au point du jour, nous nous sommes retrouvés à la sortie de la ville avec quantités d’inconnus qui nous connaissaient – c’est ça « être étranger ». Salaams enroués, complets bleus, cravates à pois énormes, bonnes têtes ensanglantées par le rasoir matinal, et une carriole remplie de mangeailles entre lesquelles on avait coincé un violon et un luth. À l’écart, un gamin tenait deux vélos verts et violets empruntés par Eyoub pour nous honorer. Une fois la compagnie au complet, chacun – comme c’est l’usage ici le dimanche – a lâché la colombe qu’il avait apportée, et nous avons pris la route de Gradsko sur nos vélos versicolores suivis par une charretée de fêtards.

[Je passe le récit des festivités – ripailles, musique, raki – « C’était un dimanche très réussi »]

Le chamois nettoyé jusqu’à l’os, on s’est tous allongés dans le trèfle pour une de ces siestes où l’on sent la terre vous pousser dans le dos. Vers six heures, comme aucun des dormeurs ne bronchait, nous sommes rentrés à Prilep. Nos vélos jetaient mille feux. Les jambes coupées, mais la tête claire, et grande envie de travailler. C’était satisfaisant, cette gonflée rustique sur ces ventres pleins, et rien ne vaut le spectacle du bonheur pour vous remettre en train.

Les Turcs faisaient bien de profiter du dimanche et des champs parce qu’à la ville, les Prilepois leur menaient la vie dure. Les Macédoniens, qui se disaient exploités par Belgrade, se rattrapaient sur cet Islam dont autrefois ils avaient tant pâti. À tort, évidemment ; les quelques Turcs de la ville constituaient une famille candide et très unie dont l’âme était moins troublée que la leur.

Entre leurs minarets et leurs jardins salvateurs, ils formaient un îlot agreste bien défendu contre le cauchemar ; une civilisation du melon, du turban, de la fleur en papier d’argent, de la barbe, du gourdin, du respect filial, de l’aubépine, de l’échalote et du pet, avec un goût très vif pour leurs vergers de prunes où parfois un ours, la tête tournée par l’odeur des jeunes fruits, venait la nuit attraper de formidables coliques.

Les Prilepois préféraient pourtant les tenir à l’écart, se priver de leurs services et les brimer discrètement comme toutes les populations qui, ayant trop souffert, se font justice avec retard, à contre-temps et sans souci de leur propre intérêt. »

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