Aube

Alors qu’il fait encore nuit, immobile les yeux ouverts dans l’ombre je regarde une étoile sur les toits, une planète suspendue au-dessus des cheminées.

La dernière étoile disparaît, j’ouvre la fenêtre et j’entends la cloche de l’église sonner. « Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant », dit Rimbaud.

J’ouvre Google Actualités, je lis : « La bourse de Paris finit dans l’allégresse ». Le corps hésite entre aller vomir ou aller se recoucher.

Où se trouve l’argent, se trouvent ses esclaves. Ceux qui en jouissent, par leur train de vie ou dans leur for intérieur, lui appartiennent. C’est lui qui détermine leur conduite et leurs choix politiques, même quand il n’y paraît pas. Et ceux qui parmi eux croient prier Dieu vénèrent en fait le diable.

Longtemps j’ai espéré, afin de protéger l’ordre du cosmos, que les corps des méchants ne mourraient pas tant que leurs iniquités n’auraient pas pris fin, tant que la vérité ne serait pas rétablie. Puis j’ai admis que leur duplicité, leur lâcheté, leur perversité, ne cesseraient de plomber le monde qu’avec la disparition des corps et âmes dont elles avaient pris possession. Confiance, le temps fait et fera son œuvre. « Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant ». La fin du monde est la fin de la domination du monde, à savoir de la société et de l’argent, sur l’humanité.

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À la Pitié-Salpêtrière

le crane du conducteur,

Le crâne du conducteur, acrylique et fil électrique sur bois

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L’horloge de la chapelle indiquait 10h33, j’avais trois minutes de retard. Il faisait gris et froid, c’était bon de marcher vite, d’avoir remonté tout le boulevard d’un bon pas, faisant courir et chauffer le sang. O et moi avons traversé le jardin de la hauteur, désert par ce temps. De l’autre côté, nous sommes entrés directement dans le sous-sol du pavillon où j’avais rendez-vous. En fait nous avons dû patienter une bonne heure, au moins, assis dans la salle d’attente parmi des femmes, et dans les allées et venues du personnel hospitalier et de temps en temps des brancards, poussés avec leur chargement humain dans une salle ou une autre par les grandes portes. Dès le début, comme il passait au bureau où je m’enregistrais, j’avais repéré à son badge le chirurgien avec qui j’avais rendez-vous. Je le voyais encore de temps en temps sortir de son cabinet, ou y rentrer, mais pour s’occuper de quelqu’un d’autre puisque je n’étais pas encore appelée. « C’est Kafka à l’hôpital », ai-je dit en riant à O. Et nous avons parlé de sa parabole sur la Loi, avec l’homme qui attend toute sa vie devant la porte, et aussi d’un texte de Jacques Lacarrière où il raconte que Yunus Emré, s’étant sur son chemin arrêté chez un maître soufi, y fut laissé à la porte trois nuits durant, pour éprouver sa patience, avant d’être admis à passer quelque temps dans la confrérie, une sorte de monastère dans le désert.

Je regardais toutes ces femmes en attente, très paisibles, et toute l’agitation de l’hôpital, paisible aussi, et je trouvais toutes ces personnes très belles, j’aurais aimé faire des photographies. O m’a fait remarquer que les bruits de glissements des brancards et les bruits de pas sur le sol lisse rappelaient la façon dont Jacques Tati avait traité les sons dans Playtime ou dans Mon oncle. C’était un bon moment.

Finalement, le chirurgien m’a appelée, par la petite porte, celle des debouts. Je l’ai regardé scruter les mammographies, les anciennes et les dernières. Il m’a demandé ce que m’avait dit le médecin, sans doute voulait-il savoir s’il devait m’annoncer que la tumeur était cancéreuse, ou si c’était déjà fait. Il y a une semaine, le médecin m’avait dit seulement : « il y a une anomalie », et j’avais compris qu’il évitait de prononcer le mot cancer. Je l’avais donc prononcé moi-même et il avait acquiescé. Devant le chirurgien, j’ai recommencé, il a seulement eu à acquiescer lui aussi. Je n’ai pas peur et c’est tellement mieux quand tout est clair. La petite tumeur sera retirée de mon sein dans deux semaines, ensuite il y aura un mois de radiothérapie, et cela devrait aller. Il est possible qu’une autre intervention ou que d’autres soins s’avèrent nécessaires, nous verrons bien. C’est une chance de vivre dans un pays où tout le monde peut se faire soigner. N’oublions jamais toutes les chances que nous avons. Même la maladie peut être une chance, une chance d’expérience.

Je viens de commencer à écrire ma prochaine pièce de théâtre, sur la lancée de la petite pièce que j’ai écrite la semaine dernière. C’est beau d’avancer.

L’ange de la nuit

L’ange descend et monte sur l’homme la nuit.

Ses ailes grand ouvertes pleines d’écriture

Cachées dans la ténèbre se déploient sans bruit

Par la respiration d’une pauvre âme pure.

 

Ange venu d’ailleurs relever la souffrance

Comme les sentinelles au portail se relaient,

Sais-tu pourquoi ce monde est gâté de cœurs rances,

De manipulateurs et de manipulés ?

 

Oh, qui déchirera la croûte de leurs yeux ?

L’ange s’approche encore et son aile t’effleure,

T’entoure et te transporte au véritable lieu.

Les morts ne savent pas pourquoi les vivants pleurent.

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Passeport

Mes muscles de panthère bougent dans mon jeans

Rouge. Transsibérien tout chaud, je roule, trace

Au milieu des neiges terrestres et célestes

La route des anciens aux nouveaux univers.

Huilée, articulée, je joue, file le oui

Aux noces de la vie avec la vie-toujours.

Je marche dans l’espace, dans les inter-espaces,

Délestée et présente à jamais près des miens

Dans l’amour que j’émets, ma main et mon parfum,

Mon souffle maternel, mon baiser sur leur front,

Viatique et passeport des voyages à venir.

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