Parole et destin

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au Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

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J’ai complété un peu ma notice wikipédia, qui était assez déséquilibrée. Jusqu’ici je répugnais à le faire, mais après tout cela peut rendre service à ceux qui cherchent des informations. D’autres écrivains ont des amis qui le font pour eux, ou bien ils le font eux-mêmes sous pseudo, ou bien ils ne le font pas et leur notice est réduite. Tout cela n’est pas objectif, mais c’est wikipédia, et cela rend service quand même. Contrairement à d’autres, je n’ai pas mis d’informations sur la réception de mes livres, ce qui en a été dit par les uns ou les autres, parce que je n’accorde pas beaucoup d’importance à ces choses, mais j’ai mis quelques notes personnelles sur ma biographie. Ce sont d’autres contributeurs qui ont raconté l’histoire de mon premier roman, du prix littéraire etc – moi j’ai préféré dire par exemple que ma mère aimait jouer du piano, ou que je menais maintenant une vie de moine. Parce que c’est très important, la vie, quelle vie vous vivez. Si vous avez une vraie parole, il est impossible de la séparer de votre vie. Et il est impossible à quiconque de séparer votre vie de votre parole. C’est cela, être libre.

Un rêve plus réel que la réalité

« J’étais bien à Lourdes pour un colloque, ces trois jours derniers ? », lui dis-je. Il me regarde comme si je me moquais de lui, nie.

« Alors comment se fait-il que j’ai laissé mon sac là-bas ? Allons le chercher ensemble, tu verras bien ! »

« Mais qu’est-ce que tu racontes ? », dit-il. Je lui demande encore une fois de venir avec moi, chercher mon sac là-bas. Il commence à être un peu en colère, je comprends qu’il ne peut pas comprendre, et que même s’il me croyait un peu, il ne pourrait jamais envisager de faire huit cents kilomètres pour aller vérifier que mon sac est bien là-bas. Quant à lui expliquer que nous pourrions y être en un instant, sans avoir à prendre le train ni la voiture ni l’avion ni rien, ce n’est même pas la peine d’y songer. J’y vais donc seule.

À peine décidé, j’y suis. Les dernières personnes sont en train d’évacuer l’amphithéâtre, sous la conduite de l’évêque qui se tient en bas, vers une sortie latérale, les invitant à le suivre dans les catacombes. Je trouve mon sac près de la scène où j’ai parlé, par terre contre un mur. Je regarde à l’intérieur, tout y est, même mes lunettes. Pourtant je les ai sur le nez. Je regarde, ce sont bien exactement les mêmes. Je me dis que quand il va voir, l’instant d’après, que j’ai soudain deux paires de lunettes exactement pareilles, alors que je n’en avais qu’une, il va bien devoir soupçonner qu’il se passe quelque chose. D’ailleurs cela se produit, en même temps – car je suis aux deux endroits en même temps.

Alors que je remonte vers la sortie de l’amphithéâtre, un crâne humain minuscule, de la taille d’un caillou et doré, apparaît. C’est celui de quelqu’un qui m’est extrêmement cher mais qui Dieu merci est bien vivant, à Paris. Je comprends qu’ici est le monde de la mort, je souffre terriblement, je pleure. Une lumière immense vient et m’habite tout entière car voici que je suis simultanément dans une multitude de lieux dans le monde et de temps dans l’histoire, et au-delà du monde et de l’histoire et de tout ce qu’on peut connaître et imaginer.

Des Roms, des Égyptiennes, et des moines tibétains

Aujourd’hui j’ai vu L., une Rom que je connais depuis pas mal de temps, en train de manger joyeusement sur un banc avec son mari et leur fils. Une autre fois aussi je l’ai vue, plus loin, en famille et avec d’autres Roms, ils prenaient le soleil dans un endroit tranquille à l’heure du déjeuner, paisibles et joyeux. Nous nous disons toujours bonjour, avec deux ou trois mots car elle ne parle pas français (mais ça commence à venir) et de grands sourires. Je ne lui donne jamais beaucoup d’argent, ni systématiquement, car je l’aime beaucoup, je veux qu’elle continue à me considérer comme une personne, je sais qu’elle l’a compris, cela m’importe beaucoup, pour elle et pour moi. Quelque chose de particulier me préoccupe dans son histoire, mais je ne peux pas le lui demander et c’est ainsi, chacun a sa vie. Que la police fasse son travail, qu’elle s’occupe des mafias, et qu’on laisse les mendiants paisibles en paix.

Le matin je suis allée à L’Escurial voir Les femmes du bus 678, un film poignant sur la condition des femmes égyptiennes harcelées. La conversation qui a suivi avec une représentante d’Amnesty n’a pas été consolante. Depuis le tournage du film, en 2009, il semble que les choses aient empiré, même si désormais la loi condamne le harcèlement. On sait en tout cas qu’il a été très utilisé, et même le viol, pour dissuader les femmes de manifester. C’est un phénomène qui touche toutes les classes sociales et tous les âges, du côté des harceleurs ou violeurs autant que du côté des victimes. Des femmes ont créé des associations pour lutter contre cette maladie de la société.

L’après-midi je suis allée à La Clef voir Miroir du vide, un documentaire d’une réalisatrice chinoise sur un monastère bouddhiste tibétain situé à 4500 mètres d’altitude. Dans la conversation qui a suivi, avec un Tibétain et une spécialiste du Tibet, j’ai appris qu’eux aussi étaient menacés par la chute des vocations, car la Chine ne leur permet plus de faire entrer les enfants au monastère comme ils le faisaient traditionnellement à partir de l’âge de six ans. Ils ne peuvent maintenant devenir moines avant l’âge de dix-huit ans. À part cela, un monastère est un monastère, comme un port est un port, une ville une ville, n’importe où dans le monde et dans n’importe quelle culture. Physiquement, leur prière est proche de la prière islamique. Ils ont des chapelets, comme aussi les musulmans et les moines chrétiens. Comme dans tous les monastères chrétiens, ils se lèvent très tôt, commencent par la prière commune, puis la journée est rythmée par les temps de prière et d’étude des textes sacrés. Ce qui est plus particulier, ce sont leurs joutes oratoires de l’après-midi, très vives, où ils s’exercent à des questions de dialectique et de dogme – par exemple à partir de la question : un vase est-il impermanent ? Laquelle amène : et une chèvre ?… et toi ?…

Ma Li a filmé pour la première fois, paraît-il, une cérémonie de funérailles célestes. Selon le bouddhisme tibétain, offrir son corps aux vautours après sa mort est un grand acte de don. L’officiant doit d’abord plier le cadavre dans un sac de toile, puis il l’apporte avec quatre personnes dans un lieu élevé à l’écart, où il le sort du sac et le dépose par terre dans la montagne. Il souffle dans un tibia troué pour ce seul usage, afin d’émettre un son qui appelle les vautours. Ils arrivent très vite, ce sont des vautours fauves, comme dans mes montagnes. Pendant que l’officiant récite les prières, ils se tiennent debout par terre à quelques mètres du corps, assistant sagement à la cérémonie comme les quatre hommes assis entre eux et le cadavre – qu’ils ne leur cache pas. L’officiant découpe le cadavre. Quand les prières sont terminées, les hommes se lèvent et les vautours vont faire à leur tour leur office.

Les moines ne travaillent pas, la Chine leur donne un modeste salaire, et les familles et les pèlerins les entretiennent. Il y a parmi eux des ermites. J’ai pensé aussi au vieux moine du Grand silence. Leur croyance en la réincarnation est intéressante, si on ne la prend pas à la lettre. Tous les problèmes avec les religions viennent de ce qu’on les prend trop à la lettre. Quand j’étais jeune adolescente, je disais avoir vécu il y a près de trois mille ans en Crète, où j’étais une prêtresse, comme on en voit bondir au-dessus des taureaux sur les fresques – celle qu’on appelle La Parisienne. La Crète est déjà l’Asie. L’histoire de la mort et des vautours je la comprends très bien aussi, je l’ai vécue, dans mes montagnes (j’en parle dans Forêt profonde et dans Voyage). Les choses ne sont pas ce qu’on croit qu’elles sont. Il faut continuer à faire la lumière. Tout est si splendide. Le révéler, donner la clé, c’est encore ce que je veux faire, en écrivant le prochain livre que j’écris.