Les absents de Terry Rodgers

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Voici un texte que j’écrivis en 2007 pour le catalogue d’une exposition de Terry Rodgers à la Torch Gallery d’Amsterdam

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LES ABSENTS

 

Comment sont-ils arrivés là ? Sur quelle invitation ? De quel beau monde viennent-ils ?

Ils ne sont pas arrivés. Ils ne sont pas là.

Il y eut des flyers, des e-mails, des appels téléphoniques, des sms, des cartes postées ? Ce sont ailes d’oiseaux cassées. Leur hôte a disparu. Épars ils s’agitaient dans des villes immenses, des immeubles de glace pilée, qui les a propulsés là ? Sont-ils là ? Les uns sur les autres. Combien sont-ils ? Où sommes-nous ? Nous croyons reconnaître de vastes salons, des plages, des terrasses, luxe, calme ? Insensibilité. Seins de sang-froid, durs tétons, strings, sexes nus en repos, jeunesses jetées comme des dollars dans l’espace bondé.

Silence. Quelle musique ? Musiques sans cesse et incessant silence, musiques assourdissantes qui coupent le son des voix et qu’on ne peut entendre. Histoires sans paroles. Non-parlé sans histoire.

Qui les a rassemblés ? Sont-ils ensemble ? L’hôte s’est dissous. Où çà ? Où suis-je ? Hors du tableau ? Je veux entrer dedans. Boire ce champagne, porter ces lourds bijoux, ces bouts de tissus accrochés çà et là sur mon corps, ces fanions. Qui me rejette ? La toile me rejette. Il n’y a pas de place. Suis-je arrivée trop tard ? Non, trop tôt. D’un temps où les corps encombrent. Comment ont-ils fait pour se déshabiller de leur chair ? Mais non, tu ne vois pas ? Ils n’y sont jamais entrés, ils n’y sont pas. Sont-ils beaux ? Jouissent-ils ? Tu ne vois pas que non ? Si. Peut-être vont-ils jouir ? Que se prépare-t-il ? Rien. Rien ne va se passer ? Rien se passe, Rien ne passera pas, tu vois bien que les chiens n’aboient pas. Je ne vois pas de chiens. Qui dit je ? À qui dis-tu tu ?

Pendules molles les sexes des garçons circoncis, seins bilboquets des filles à pubis épilé, peaux hâlées lisses, minces, déliés, parfaits, plus grands que nature, demi-dieux ? D’yeux ils n’en ont pas, seulement des billes figées sur le vide, lequel, laquelle d’entre elles et eux regarde l’autre ? Nul ne regarde nul, nul nulle, nulle nul, nulle nulle. Seulement.

Il y a quelqu’un ? Nul ne répond. Oseras-tu frapper à la porte de leur corps ? Sonne toujours, le loft est vide, le loft qu’est chacun de leurs corps. Où sont parties leurs âmes ? Leurs quoi ? Leurs âmes, tu sais bien ce que je veux dire. Qui es-tu, je ? Pourquoi m’appelles-tu tu ? À qui parla Zarathoustra ? Sont-ce là les surhommes ? Ils sont si beaux et hauts de taille. Où sont leurs animaux ? Où le jardin, où la montagne, où la tombe de Dieu ? Tais-toi, ceci n’a jamais existé. Où l’océan ? Où le début du monde, où la fin, où le livre ? Silence, ne prononce pas d’obscénités.

J’ai envie de toucher ce garçon, cette fille aussi, et celui-ci. Je suis la femme invisible, entrée sans effraction dans le temps arrêté.

Personne ne se regarde. Le silence hurle. L’espace entre eux cousu de lames de rasoir. Aucun ne me regarde aux yeux, mes yeux pour eux sont crevés, excavés, aucun ne sait que face à eux se tient un être humain, le peintre, le spectateur, moi. Qui ça, moi ?

Comment peux-tu dire moi, toi que nul ici ne voit, toi lavé par la toile de toute existence, toi vidé de ton âme par tes orbites creuses, creusées par le non-regard de ceux-ci qui n’ont pas d’yeux, qui n’ont d’yeux pour toi ni pour personne ? Toi sidéré par ce néant bondé, bondé comme on dit gavés les transports publics aux heures d’affluence, comme on dit bondée la femme ficelée par le désir sadique. Toi entravé par ton envie entravée d’entrer dans la toile, déambuler dans ce chaos soigné de faux corps immobiles. La chair est pourtant là, non ?

Dans ton regard, elle n’y est pas ? Dans ma chair elle y est, ma chair qui mate la peinture, la matière qu’à coups de pinceaux l’homme-peintre n’a pas cherché à cacher ni lisser, matière, sperme de l’homme-peintre jetant là le désabus de son regard plus grand que lui, la couleur irisée, l’iris-sperme de son désir anéanti par ses fantômes trop grands pour lui, ses fantasmes imposés à sa main d’artiste, imposants. Des hommes et des femmes de chair ont-ils posé ? Ces scènes furent-elles réelles, y eut-il un atelier rempli de modèles figés dans un désenchantement calculé, une connivence froide, une excitation rentrée ? Ont-ils baisé ?

Oui, c’est ça, à la fin : ONT-ILS BAISÉ ? Vont-ils le faire ? Sont-ils en train, et que je ne verrais rien ? Laissez-moi voir ! Laissez-moi voir, au moins ! Pourquoi ne me regardent-ils pas ? Il n’y a donc rien ? Tout est sans fin ? Quand l’abandon, quand la satisfaction, quand la douce joie d’après ? Mon peintre, pourquoi m’as-tu abandonnée ?

Leurs peaux luisent, leurs lèvres sont sévères. Quelle sorte de beauté m’est ici dite ? Rien ne t’est dit, tu n’entends pas ? Le silence hurle, celui des lames de rasoir qu’on ne voit pas, celui des larmes, de la salive, des jus d’hommes et de femmes qui ne coulent pas, celui de ma langue qui ne peut pas s’insinuer sous les strings, de mes trous auxquels nul sexe n’adresse de promesse, celui de la politesse à laquelle leur distante indécence me contraint, nul mot trivial n’a droit de cité ici, regarde et tais-toi.

Je veux y être, m’inviter dans la conversation. Quelle conversation ? Nul ne dit rien, leurs lèvres fuient comme leurs regards. Eux si légers, lèvres paupières épaules soumis à la loi de la gravité. Où est le ciel, où sont les hauts plafonds ? Où les gorges renversées dans la joie ? Quelle sorte de fête est-ce là ? Ni fête ni beauté si tu appelles fête l’ivresse et beauté l’âme vivante du divin manifestée.

Ce que tu vois ici c’est ton propre nerf blanchi au feu de ton angoisse jusqu’à paralysie, ces rasoirs entres les corps invisibles et pourtant reflétés dans le luisant des peaux et des cheveux, le silence des visages, la satiété des nudités irrassasiées, le mutisme des muscles.

Voici un peintre, Terry Rodgers, qui peint le désert en multipliant les corps. Désert d’un désir exténué à force d’absence, désespoir qui s’ignore comme ici tous s’ignorent. Buvez ceci est ma coupe de champagne, mangez ceci ne mange pas de pain, ceci vous laissera sur votre soif et votre faim, ceci, ermite te tentera au-delà de toute tentation, te tentera jusqu’à te faire céder à la tentation d’oublier toute tentation, ceci te mentira, te tentera, sans pour autant t’inciter à résister ni à céder, ceux-ci ne sont pas les chimères diaboliques que le désert enfante, ceux-ci ne sont pas nombreux, ceux-ci ne sont pas même un seul, ceux-ci sont zéro, ceux-ci sont le désert en soi.

Ne sens-tu pas que le sol s’est dérobé sous toi, que le ciel te manque et que de tout cela tu ne souffres même pas ? Tu as peur de l’amour, peur de l’autre ? Voici enfin venu le temps de la radieuse indifférence, de la non-différence idéalement réalisée. Le ciel vient à manquer mais il ne manque pas puisque nul ne le sait, ont-ils renoncé à comprendre ce qu’est l’appel du ciel ?

Qui ça, ils ? De qui parles-tu ? Ceci n’est pas une assemblée d’hommes et de femmes à demi-nus, ceci est la peinture projetée d’un cerveau d’homme sur une toile, ceci est une excrétion cervicale.

C’est lui le maître de ces lieux, lui qui ouvre au pinceau son vaste château, l’homme-peintre aux hôtes amoncelés comme s’amoncellent et grandissent les ombres par les nuits solitaires où le désir frappe aux fenêtres des chambres. Beautés offertes et refusées ! Une matière grise, étrange chair humaine, vous a mises en couleurs. Vous, leurres du néant qui m’obligez, de tout votre dédain, à regarder en moi ce que vous m’y montrez : ma mort spirituelle et loin, très loin caché dans mon propre palais, le bouton de vie qui veut crever la toile du monde pour éclore au plein jour.

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De la Pitié à la Mosquée (ajout)

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lieu d’effroi / le jour vient d’un petit soupirail en hauteur c’est par là qu’on leur passe leur nourriture / assises côte à côte / le corps rivé au mur par des chaînes / des boulets aux pieds / mort lente /

monde confus / univers de cruauté / de charité et de corruption mêlées / où religion / péché / punition / sexe / et fouet / sont présents / latents / partout / où les bourreaux fouettent les fouetteurs / où le bien / le mal / se retournent comme des gants

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Au milieu de descriptions d’horreurs (catholiques) s’étendant sur près de quatre siècles, soudain cet îlot dans le livre de  Mâkhi Xenakis, qui a construit sur les archives son poème, Les folles d’enfer de la Salpêtrière, paru aux éditions Actes Sud en août 2004 (je mets des / où le livre laisse dans le texte des espaces) :

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on est loin du monde arabe / à Bagdad / au Caire / à Fez / au septième siècle / qui leur construit des hôpitaux / et qui pour toute thérapie leur prescrit / de la musique / de la danse / des spectacles / et des récits merveilleux /

on est loin de l’Espagne au quinzième siècle où laïcs et riches commerçants / financent des hôpitaux accueillant les fous de tous les pays / de tous les gouvernements / de tous les cultes / pour une vie en pleine nature / rythmée par les saisons / les moissons / les vendanges / la cueillette des olives / à Valence / Saragosse / Séville / Tolède

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toutes les notes « De la Pitié à la Mosquée » ici

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Les nieurs

La jeune fille musulmane qui s’est défenestrée après avoir été agressée par des skinheads est vivante. Il semble que depuis son agression elle ait eu à subir beaucoup de suspicions, voire de harcèlement, de la part de la police – et nous savons toute la suspicion avec laquelle cette affaire a été relatée dans la presse. Une agression comme celle qu’elle a subie est très traumatisante, mais le traumatisme devient gravissime quand le témoignage de la victime est partout mis en doute et qu’elle se retrouve en position d’accusée. Sur internet, nos bons concitoyens continuent à exprimer leurs doutes face au témoignage de cette jeune fille, mais à Annecy, où une nouvelle agression de skinheads sur des musulmans vient de se produire, l’un des agresseurs vient d’être arrêté. Qu’on cesse de nier le problème.

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Les premiers qui scandalisent les petits sont en vérité les derniers

Aujourd’hui il m’a fallu entendre le pape, que je n’écoutais plus depuis quelque temps, dire aux chrétiens du monde entier que ceux qui avaient commis de très grands péchés n’avaient pas à s’inquiéter, parce que c’étaient justement eux que le Christ préférait, pour leur donner son pardon. Ainsi donc on encourage les chrétiens à faire le mal, en leur assurant que Jésus préfère les pécheurs, et plus encore ceux qui commettent les plus graves péchés, et que de toutes façons ils en seront quittes. Ceci en contradiction totale avec la parole du Christ lue aujourd’hui même : « Éloignez-vous de moi, vous tous qui faites le mal. Il y aura des pleurs et des grincements de dents quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob et tous les prophètes dans le royaume de Dieu, et que vous serez jetés dehors. »

Se rend-on compte de la gravité de telles paroles, d’autant plus graves qu’elles sont prononcées par un pape ? Certes la tendance à la complaisance envers le péché n’est en rien nouvelle, elle est un moyen de s’assurer d’une emprise sur les âmes : ne gouverne-t-on pas mieux sur les esclaves, sur ceux qui sont redevables de l’acquittement donné par le clergé, que sur les êtres libres ? Mais n’est-ce pas ainsi que l’on se complaît dans la pourriture, qu’on laisse pourrir l’Église, qu’on pervertit les âmes ? N’est-ce pas ainsi qu’on incite les âmes à se perdre, non seulement en ce monde, mais pour l’éternité ? Quelqu’un qui a le souci des âmes ne peut pas parler ainsi. Quelqu’un qui aime les hommes et veut leur salut ne peut pas parler ainsi, ne peut pas ne pas prendre au sérieux les paroles du Christ comme de tous les prophètes avant lui et après lui, affirmant certes la miséricorde de Dieu envers ceux qui demandent pardon, renoncent aux œuvres de satan et se convertissent au bien, et toujours aussi sa Justice, sans laquelle l’univers tout entier s’écroulerait.

« Alors on viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le royaume de Dieu. Oui, il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers », poursuit le Christ. L’Église véritable n’est pas l’Église apparente, et en elle il y a des derniers qui sont premiers, et des premiers qui sont derniers. Qu’ils se convertissent, avant qu’il ne soit trop tard, et qu’ils n’aient à finir dans les pleurs et les grincements de dents.

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De la Pitié à la Mosquée (12). Oiseaux en cage

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tout à l’heure sur le boulevard, photo Alina Reyes

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« Dès que les portes furent forcées, le 3 septembre 1792, vers les 16 heures, 350 hommes se précipitèrent sur nos prisonnières (…) Durant quarante heures d’horloge, plus de 600 filles, femmes, fillettes, vieillardes, furent possédées, sodomisées ou violées, chacune une ou plusieurs fois, devant 8000 voyeurs accourus de toute la ville. Et, au milieu de cette débauche, le 4 septembre, en fin de journée, des égorgeurs en provenance de Bicêtre assassinèrent 35 femmes dans la cour dite encore aujourd’hui « des massacres » du bâtiment de la Force. » Maximilien Vessier, La Pitié-Salpêtrière, éd APHP.

Les Massacres de Septembre ont fait plus d’un millier de morts à Paris, prisonniers et prisonnières assassinés dans un délire de fureur des révolutionnaires, « boutiquiers, artisans, gardes nationaux, Fédérés, entraînés par la hantise de la trahison », écrit François Furet dans le Dictionnaire critique de la Révolution française, qui précise aussi qu’il n’y eut à l’origine de la tuerie « aucun ordre venu de plus haut ». Et qu’après cet épisode sur lequel on jugea bon de « jeter un voile », « de fait, la Terreur va peu à peu se mettre en place, comme un système répressif organisé d’en haut et institutionnalisé. »

Moins d’un siècle plus tard, le Dr Charcot, issu du peuple, menait la vie d’un grand bourgeois boulevard Saint-Germain, ayant fait fortune en inventant l’hystérie et en exhibant ses malades de la Pitié-Salpêtrière au Tout-Paris et au-delà – Freud y passa un semestre. Il est connu aujourd’hui que ses séances d’  « hypnose » comme les manifestations de ses « hystériques » n’étaient qu’artifices et singeries. En vérité l’exhibition de ces femmes et hommes, de leurs convulsions et de leurs soumissions, n’était que la reprise hypocrite du tour qu’avaient pris ici les Massacres de Septembre, substituant aux violences physiques des violences psychiques collectives sur des personnes emprisonnées, affaiblies, sans défense, dont nous avons vu (ici et )comment s’exerçait la maniaquerie de ces « messieurs » à leur encontre.

Un siècle plus tard encore, et l’hypnose et l’hystérie, une fois inventées faisant leur chemin, règnent via les médias sur leur maître, le peuple, et via la production intellectuelle sur leurs soumis, les héritiers de Charcot, inventeurs de faux en tout genre. « Que le phallus ne se trouve pas là où on l’attend, dit Lacan (au dixième tome de la publication de son Séminaire), là où on l’exige, à savoir sur le plan de la médiation génitale, voilà qui explique que l’angoisse est la vérité de la sexualité, c’est-à-dire ce qui apparaît chaque fois que son flux se retire et montre le sable. La castration est le prix de cette structure, elle se substitue à cette vérité. » Jean Guitton ne dit-il pas que « l’on a toujours l’impression avec Lacan qu’autrui n’est qu’un être, un objet dont on voudrait abuser, et de ne pas le pouvoir librement, là serait l’origine de tous les problèmes psychiques » ?

« Mais en fait, poursuit Lacan, cela est un jeu illusoire. Il n’y a pas de castration parce que, au lieu où elle a à se produire, il n’y a pas d’objet à castrer. Il faudrait pour cela que le phallus fût là. » S’il n’y est pas, où est-il donc ? Sans doute reste-t-il confiné, comme avec Charcot, dans l’habit de ces messieurs, engoncés dans leur obsession sexuelle et trop apeurés à l’idée que pourrait leur être coupé, de par le don de leur corps, leur pouvoir symbolique. Le réel n’est-il pas trop risqué pour ces angoissés de la mort ? « La vie humaine pourrait être définie comme un calcul dans lequel zéro serait irrationnel », a dit Lacan en 1959. Voyez comme la vérité parle, voyez comme malgré lui cet homme parle en fait de lui, tout calcul, zéro phallus, zéro homme, tout faux puisque le zéro irrationnel cela n’existe pas, et tout irrationnel, élaborant des théories irrationnelles auxquelles des générations d’angoissés croiront idolâtriquement, comme à toutes les théories de la non-vie aptes à justifier le choix des existences entre-deux, entre vie et mort, des paroles entre-deux, entre oui et non, des actes entre-deux, entre exhibition et occultation, des engagements entre-deux, entre bien et mal, et de tout entre-deux qui permet, par sa non-franchise, de ne pas assumer sa vie, sa parole, ses actes, et qui sépare l’être de l’être, pour le remplacer par l’artificielle existence et la pseudo-relation du zéro irrationnel.

L’inconscient n’est pas structuré comme un langage car l’inconscient n’est pas. L’inconscient existe comme hypothèse de travail, comme langage fabriqué par et pour une hypothèse de travail, rien de plus. La conscience est, elle seule est, crée et anime le monde. La conscience nous est donnée, nous ne la connaissons pas toute et nous avons à aller vers elle, qui vient vers nous notamment à travers ce que nous appelons inconscient mais qui n’est pas inconscient mais au contraire conscience. Si la physis aime à se cacher, comme disait Héraclite, ce qui nous en est caché ou inconnu n’est pas pour autant une in-physis, une non-physis. La conscience est, la non-conscience n’est pas. Avoir convaincu les hommes qu’ils étaient gouvernés par leur inconscient, c’est les avoir déresponsabilisés, leur avoir ôté le sens de la liberté qui assume, les déshumaniser. Continuer à les pousser à explorer ce qui n’est pas, à les convaincre que la vie est un calcul et un néant, c’est continuer l’œuvre de destruction massive de l’époque industrielle. Il est temps de revenir à l’incarnation.

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De la Pitié à la Mosquée (11) Les musulmans

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hier au Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

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Il y a quelque chose qui ne peut pas se dire, c’est la mort. Qui pourrait témoigner de la mort, sinon un mort ? Or, comment un mort pourrait-il témoigner ? Il ne le peut pas. Ce qui ne peut pas se dire, il faut pourtant le dire. Dire qu’on ne peut pas le dire, d’abord. Et disant cela, l’identifier. Et l’identifiant, commencer à pouvoir le dire. Car seuls les morts enterrent les morts. Les Vivants les arrachent à la mort. Le dernier ennemi vaincu c’est la mort, vaincue par la parole.

Dans Ce qui reste d’Auschwitz Giorgio Agamben expose, en convoquant plusieurs auteurs, que l’exception permet de mieux connaître la règle, et qu’une situation d’exception, comme celle du camp de concentration, permet de distinguer ce qui est humain et ce qui est inhumain. Or, dit Agamben, ici « L’intémoignable porte un nom. Il s’appelle, dans l’argot du camp, der Muselmann, le « musulman ». Et, citant Améry : « Celui qu’on appelait le « musulman » dans le jargon du camp, le détenu qui cessait de lutter et que les camarades laissaient tomber, n’avait plus d’espace dans sa conscience où le bien et le mal, le noble et le vil, le spirituel et le non-spirituel eussent pu s’opposer l’un à l’autre. Ce n’était plus qu’un cadavre ambulant, un assemblage de fonctions physiques dans leurs derniers soubresauts. » Peut-être les appelait-on ainsi à cause de leur attitude de prostration, on ne sait pas exactement. Mais alors que la soumission du musulman à Dieu est volontaire, qu’elle est même un effort de la volonté, soutenu et animé par la foi en ce que la volonté de Dieu est à l’œuvre à chaque instant, les « musulmans » du camp étaient au contraire ceux qui avaient perdu toute volonté et toute foi. Agamben cite en ce sens Kogon : « Leur soumission n’était pas un acte de volonté, mais au contraire une preuve que leur volonté était brisée. Ils acceptaient leur sort parce que toutes leurs forces intérieures étaient paralysées ou déjà détruites. »

Des « musulmans » de cette sorte, c’est-à-dire en vérité des anti-musulmans, on en rencontre bien au-delà d’Auschwitz. Auschwitz les a révélés, le monde continue à les occulter. Ces « musulmans » d’Auschwitz, ce n’était pourtant pas eux, les morts ultimes. Eux, ces cadavres ambulants, n’ont été que le miroir où auraient pu se voir confusément les âmes de leurs bourreaux, si ces derniers avaient été encore vivants, s’ils avaient encore eu des yeux. C’était eux, les antisémites absolus, les anti-musulmans : ceux qui n’avaient plus d’espace dans leur conscience « où le bien et le mal, le noble et le vil, le spirituel et le non-spirituel eussent pu s’opposer l’un à l’autre. » Et c’est encore ainsi. Voici les morts. Invisibles. Enfouis dans les recoins ou replis de la société, ou bien au contraire tout à fait exposés, propres sur eux et pleins d’autorité et de pouvoir. Au camp on appelait musulmans ceux qui étaient le contraire de musulmans mais pouvaient en avoir une apparence – et cela continue d’arriver dans le monde du mensonge, de même que dans ce monde il arrive qu’on appelle humanistes ceux qui sont le contraire d’humanistes mais peuvent en avoir une apparence.

Et voici que la mort, une fois débusquée là où elle est vraiment, dans la déshumanité des destructeurs d’âmes plus que dans celle de leurs victimes, peut tout à fait se dire, même si le monde interdit un tel témoignage, même si le monde est incapable de supporter un tel témoignage et n’a de cesse de vouloir l’effacer, d’une manière ou d’une autre – y compris en effaçant le témoin. Mais ce n’est pas possible.

Poursuivant son chemin (§ 2.4), Agamben note que la situation extrême, en fin de compte, ne fait pas que définir la limite entre ce qui est humain et ce qui ne l’est pas. Elle la dépasse. Parce que l’homme qui ne s’y fait pas se met à errer, encore vivant, dans la mort ; et parce que celui qui s’y fait, précisément, s’y habitue, renversant la situation extrême en situation ordinaire. Et il cite Karl Barth : « D’après ce que l’on observe aujourd’hui, écrivait-il en 1948, on peut dire avec certitude que, même au lendemain du Jugement dernier, si c’était possible, chaque bar ou dancing, chaque bal musette, chaque maison d’édition avide d’abonnements et de publicité, chaque groupuscule fanatique, chaque cercle mondain, chaque cénacle pieux rassemblé autour de l’inévitable tasse de thé et chaque synode chercherait à se reconstituer le mieux possible et à reprendre normalement ses activités, sans en être autrement affecté, comme si de rien n’était. » C’est bien cela, n’est-ce pas ? Seulement, il y a quelque chose qui ne va pas. Si nous devons, avec Agamben, en déduire que la leçon de la situation extrême est « celle de l’immanence absolue, du « tout qui est dans tout » [et que] En ce sens, on peut définir la philosophie comme le monde vu depuis une situation extrême qui est devenue la règle », alors c’est la preuve que la philosophie ne suffit pas. Car alors, on n’en sort pas. De la mort. Quand Agamben ajoute, entre parenthèses, que « selon certains philosophes, le nom de cette situation extrême est Dieu », il ne va pas assez loin. La situation extrême n’est pas Dieu, mais le lieu où notre ultime volonté peut s’exprimer, et ce faisant, rencontrer Dieu. C’est pourquoi il nous faut apprendre à vivre toute situation ordinaire comme ce qu’elle est en vérité, une situation extrême.

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à suivre

De la Pitié à la Mosquée (10). Le déshumain

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le grand puits de Bicêtre

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Avant d’être fous et folles, et internés comme tels, les pauvres furent chômeurs. À partir du XVIIème siècle, toute l’Europe est prise dans des crises économiques qui jettent les ouvriers des manufactures à la rue et font augmenter dramatiquement la pauvreté. Partout des Hôpitaux généraux sont bâtis pour y enfermer les miséreux et en débarrasser les villes  – tandis que parallèlement on les en chasse et on tente de les empêcher d’y rentrer en leur en barrant les accès. La façon de traiter le problème de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants, considérés comme de la « vermine », est toute proche de celle qui se pratique aujourd’hui – que l’on songe au sort fait aux Roms et aux immigrés : fermeture des frontières, reconduites forcées au pays d’origine, détention dans des centres de rétention. Mais leur Enfermement à grande échelle est plus proche encore des univers concentrationnaires soviétiques ou nazis. Sans atteindre l’horreur et la planification meurtrière de ces derniers, les traitements y sont particulièrement dégradants et cruels, la mortalité très élevée, les trafics et les abus courants, notamment sur les enfants.

L’exclusion crée la folie. Au dix-neuvième siècle la Salpêtrière et Bicêtre, de prisons pour pauvres, allaient se transformer en prisons pour folles et pour fous. Si nous prenions des leçons dans l’histoire, nous saurions à quoi nous nous exposons en créant de l’exclusion. Que devient un peuple méprisé ? Les fous y deviennent si nombreux qu’ils ne sont plus enfermables, même si le système pénitentiaire s’est extraordinairement développé dans le monde moderne. La folie change de visage selon les époques, elle crée aujourd’hui des tueurs en série, des terroristes, des désespérés politiques. Et du côté des créateurs d’exclusion, la froide mécanique assassine des grands serviteurs de l’argent.

En 1725, l’architecte Germain Boffrand fut chargé de concevoir un puits pour approvisionner Bicêtre en eau. Foucault dit qu’il s’avéra très vite inutile, mais qu’on continua à le construire, trois ans durant, pour faire travailler les prisonniers. Creusé en 1733, le « grand puits » descend à 58 mètres de profondeur et mesure 5 mètres de large. Deux immenses seaux contenant chacun 270 litres étaient remontés par la force de douze chevaux. À partir de 1781, les chevaux sont remplacés par 72 prisonniers, qui se relaient de cinq heures du matin à huit heures du soir. En 1836, les prisonniers sont remplacés par des fous. Et en 1856, les fous cèdent la place à une machine à vapeur.

Jesenska-M-Nus-Devant-Les-Fantomes-Livre-895441448_MLDe quoi s’agit-il en vérité ? D’évider l’homme de l’homme. De la déshumanisation de l’homme par l’homme. « Nous creusons la fosse de Babel », écrivit Franz Kafka le 12 juin 1923. C’est la dernière page de son Journal. Les phrases immédiatement précédentes étaient : « Qu’est-ce que tu construis ? – Je veux creuser un souterrain. Il faut qu’un progrès ait lieu. Mon poste est trop élevé là-haut. » Il mourut avant de connaître le « progrès » de l’horreur qu’il constatait en marche, mais sa sœur Ottla n’est jamais revenue d’Auschwitz, où elle s’était portée volontaire pour accompagner un convoi d’enfants. Tel est le nulle part où entraînent les chemins de l’homme séparé, désincarné, déconscientisé, quand l’homme moderne se rêve transhumain, surhumain, alors qu’il ne devient que déshumain.

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à suivre

De la Pitié à la Mosquée (9). La peau et les os

Artaud autoportrait arthur rimbaud franz-kafka1[2] gogh.self-orsay

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Il ne suffit pas de lire ce qui est arrivé à ces internées de la Pitié-Salpêtrière, l’horreur qui leur a été faite. Il faut en faire l’expérience, au profond de son cœur. Oui, aller au fond, vivre par compassion la déshumanisation que l’homme fait subir à l’homme. Ainsi seulement est-il possible d’être de ceux qui assument, qui assomptionnent l’être humain, avec sa peau et ses os, ses bêtes et ses étoiles. Être à jamais vivant, rendre à jamais vivant tout homme qui, au lieu de fermer les yeux, se laisse élever en levant le regard vers l’œuvre-vie élevée comme le serpent par Moïse dans le désert.

Voyons Georges Hyvernaud, ancien prisonnier de guerre. « Lui seul, dit Raymond Guérin, a su peindre le drame intérieur de l’homme qui sent qu’il cesse d’être un homme. Le seul drame qui compte. Le seul dont on ne se remet pas. Le seul aussi (heureusement, peut-être) dont bien peu de nos compagnons avaient conscience. Car combien y en eut-il, au fond, qui refusèrent d’accepter le fait accompli et l’ignoble secours des artifices ? Combien y en eut-il pour regarder la chose en face, pour l’affronter chaque jour cyniquement ? Pas de massacres, pas d’abjections, pas de calamités infernales comme chez Dwinger, dans le petit monde d’Hyvernaud. Non, mais la pire des déchéances. Celle de l’homme que d’autres hommes ont dépossédé de lui-même. »

Écoutons Hyvernaud, dans son récit La peau et les os (éd. Pocket) :

« L’expérience de la faim, de l’humiliation et de la peur donne aux choses leurs dimensions exactes. On voit clairement que les débats de Péguy avec quelques pions, ça ne compte pas. Ça se passe hors de l’action, hors de la vie. Dans cet univers arbitraire et sans résistance où la pensée scolaire mène ses jeux dérisoires.

(…) Pourtant, il arrive qu’une déchirure se fasse dans cet univers d’apparences où se tiennent les professeurs. Il arrive qu’ils soient mis en présence d’un de ces gestes insolites qui crèvent la toile. Comme cette fois où un petit élève de seconde s’est enfui du collège. On ne s’était jamais douté de rien. Il était si sage, si effacé, si quelconque. Pas fort en mathématiques, disait le professeur de mathématiques. Pas mauvais en anglais, disait le professeur d’anglais. Ce qui s’appelle un élève moyen. Et voilà qu’il avait fait ça. Personne n’y a rien compris. Il est parti un soir, et toute la nuit il a erré on ne sait où dans la campagne. Toute une nuit il a eu pour lui seul toute la nuit et toute la campagne, avec leurs bêtes et leurs étoiles. Et au matin, il s’est jeté dans un étang. Ses livres et ses cahiers étaient bien rangés dans son pupitre. Mais il ne laissait pas une confidence qui éclairât son drame. Pas un des ces pauvres carnets où l’enfance tente de démêler ses chances et ses forces. Pas même la lettre qui commence par : « Quand vous lirez ces lignes, je serai mort. » Il avait effacé ses traces et emporté toutes les clefs. Quand ces choses-là arrivent, on se demande si ça suffisait de corriger soigneusement des versions. Ils sont là, ces ombres de vivants, autour de ce jeune mort si lourd.

(…) Et on ne veut pas d’histoires. Surtout pas d’histoires. Rien de ce qui menacerait notre confort moral. Donc, les yeux fermés, les oreilles bouchées, la mémoire bouchée. Éviter de prendre contact. Éviter de prendre conscience. »

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à suivre

Devant la grille de Van Gogh

Elle est musulmane, elle est noire, elle a seize ans, deux types l’agressent violemment, lui arrachent son voile, la renversent, la touchent, lui griffent le visage, la traitent de sale pute, sale noire, sale musulmane. Un passant les met en fuite, que serait-il arrivé sinon, dans cette rue déserte où ils l’avaient traînée ? Les grands médias rapportent l’information, le plus souvent en mettant l’accent sur le fait qu’il n’y aurait pas de preuves. Les lecteurs bien-pensants de ces médias, comme chaque fois qu’il s’agit de l’islam, dans leur grande majorité justifient l’islamophobie, tout en la niant. Nous sommes dans la continuité de Charcot à la Salpêtrière, lui-même dans la continuité de Cuvier et de la masse devant la « Vénus hottentote » – voir ma note précédente, en attendant la suivante, sur Charcot encore, et cette fois l’hystérie masculine.

 

De la Pitié à la Mosquée (6) Voyeurisme et sadisme

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moulage de la dépouille mortelle de Saartjie Baartman, la « Vénus hottentote »

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Depuis le dix-septième siècle donc, les mendiants, les pauvres, les fous et toutes sortes de marginaux sont raflés en ville et enfermés à l’Hôpital Général. Nous y reviendrons. La Pitié-Salpêtrière est particulièrement chargée d’interner les femmes. Pauvres ou folles, ce sont souvent les mêmes. Que la folie vienne de trop de souffrance, et trop de souffrance de trop d’exclusion, personne ne semble y songer. Au contraire, en enfermant et enchaînant les gens, on ajoute à l’exclusion une exclusion inique et délibérée, qui ne peut qu’aggraver leur état mental. Nous écouterons une prochaine fois Charcot évoquer des cas d’ « hystérie » masculine. Mais entendons-le d’abord raconter, sans se rendre compte de ce qu’il dit et fait, ses séances de torture publique sur des femmes « hystériques ». Et interrogeons-nous : de ces « malades » ou de ces « soignants », de ces pauvres femmes réduites à se réfugier dans des comportements qui sonnent comme autant de refus de la « normalité » du monde, et à se laisser examiner comme quelques décennies plus tôt on avait examiné la « Vénus hottentote », ou de ces beaux messieurs satisfaisant en réunion, sous le couvert de la science, pour la bonne cause, leurs pulsions voyeuristes et sadiques inavouées… de ces êtres en situation de faiblesse ou de ces autres en situation de pouvoir et sans conscience, déshumanisés, déshumanisants, quels sont réellement ceux qui ont perdu la raison ?

« Parmi ces symptômes, expose donc Charcot (Jean Martin Charcot, L’hystérie, éditions L’Harmattan), il en est un qui, en raison du rôle prédominant qu’à mon sens il joue dans la clinique de certaines formes de l’hystérie, me paraît mériter toute votre attention. (…) Je fais allusion à la douleur ovarienne ou ovarique, dont je vous ai dit un mot dans la dernière séance (…) Cette douleur, je vous la ferai pour ainsi dire toucher du doigt, dans un instant ; je vous en ferai reconnaître tous les caractères, en vous présentant cinq malades qui forment la presque totalité des hystériques existant actuellement parmi les 160 malades qui composent la division consacrée dans cet hospice aux femmes atteintes de maladies convulsives, incurables, et réputées exemptes d’aliénation mentale. »

« Tantôt c’est une douleur vive, très vive même : les malades ne peuvent supporter le moindre attouchement (…) elles s’éloignent brusquement, par un mouvement instinctif, du doigt investigateur (…) D’autres fois, la douleur n’est pas spontanément accusée ; il faut la rechercher par la pression (…) cette première exploration montre que le siège de la douleur n’est pas dans la peau ni dans les muscles. Il est par conséquent indispensable de pousser l’investigation plus loin, et, en pénétrant en quelque sorte dans l’abdomen, à l’aide des doigts, on arrive sur le véritable foyer de la douleur. »

S’ensuit une description de « l’exploration profonde de cette région », puis Charcot enchaîne : « C’est à ce moment de l’exploration que l’on provoque surtout la douleur (…) Il ne s’agit pas là d’une douleur banale, car c’est une sensation complexe qui s’accompagne de tout ou partie de l’aura hysterica (…) En somme, Messieurs, nous venons de circonscrire le foyer initial de l’aura, et du même coup, nous avons provoqué des irradiations douloureuses vers l’épigastre (…) compliquées parfois de nausées et de vomissements. Puis, si la pression est continuée, surviennent bientôt des palpitations de cœur avec fréquence extrême du pouls, et enfin se développe au cou la sensation du globe hystérique. (…) d’après ce que j’ai observé, l’énumération ainsi limitée serait incomplète, car une analyse attentive permet de reconnaître, le plus souvent, certains troubles céphaliques qui ne sont évidemment que la continuation de la même série de phénomènes. Tels sont, s’il s’agit, par exemple de la compression de l’ovaire gauche, des sifflements intenses qui occupent l’oreille gauche (…) ; une sensation de coups de marteau frappés sur la région temporale gauche ; puis en dernier lieu une obnubilation de la vue marquée surtout dans l’œil gauche. Les mêmes phénomènes se montreraient sur les parties correspondantes du côté droit, dans les cas où l’exploration porterait, au contraire, sur l’ovaire droit. L’analyse ne peut être poussée plus loin ; car, lorsque les choses en sont à ce point, la conscience s’affecte profondément, et, dans leur trouble, les malades n’ont plus la faculté de décrire ce qu’elles éprouvent. L’attaque convulsive éclate d’ailleurs bientôt, pour peu qu’on insiste. »

Charcot explique ensuite comment mettre fin à la crise de la malade, par une très forte pression du poing sur l’ovaire, l’hystérique étant couchée par terre, jusqu’à ce qu’elle crie que cela lui fait mal, ou au contraire que cela lui fait du bien. Il raconte que des méthodes équivalentes se pratiquaient spontanément sur les convulsionnaires de Saint-Médard. Par exemple « le secours administré à l’aide d’un pesant chenet dont on frappait le ventre à coups redoublés », ou bien « trois, quatre ou même cinq personnes montaient sur le corps de la malade ; – une convulsionnaire appelée par ses coreligionnaires sœur Margot affectionnait plus particulièrement ce mode de secours »… Charcot s’indigne de ce qu’un médecin de l’époque, Hecquet, prétendait que ces secours étaient en fait des pratiques motivées par la lubricité. « Je ne vois pas trop, pour mon compte, ajoute Charcot, ce que la lubricité pouvait avoir à faire avec ces coups de chenet et de pilon administrés avec une extrême violence », ajoutant tout de même « bien que je n’ignore pas ce qu’est capable d’enfanter, dans ce genre, un goût dépravé. »

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à suivre

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De la Pitié à la Mosquée (2) De profundis

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Emplacement de la mosquée où de l’aube à la nuit est prié le Dieu Tout Miséricordieux, Très Miséricordieux, où se trouva d’abord Notre-Dame de la Pitié.

Labyrinthe de la souffrance, labyrinthe de l’âme humaine, labyrinthe de l’hôpital.

Géographie et histoire de l’âme, du corps et de l’esprit. Ici le temps se croise avec l’espace. Énorme surface, organisation pavillonnaire en mosaïque des unités de soins.

Pauvreté, folie, maladie : progression des accueillis dans le temps.

Souffrants, soignants.

Que reste-t-il aujourd’hui des pauvres et des folles de la Salpêtrière ?

Au commencement, la Seine avala la Bièvre. Ou plutôt, car il y a toujours un autre début avant le début, tout commence dans l’eau. Maximilien Vessier le rappelle, Paris fut d’abord « un grand lac de cinq kilomètres de large », où « seules émergent les îles de Chaillot, de Montmartre, de Belleville, du Panthéon, et, plus près du groupe hospitalier, de la Butte-aux-Cailles. Elles sont couvertes d’une végétation tropicale ». Dans les eaux, nous dit-il, des Mosasaures, dans les airs, des Ptérodactyles. Toutes sortes de bêtes que l’on peut aujourd’hui aller contempler en face de la mosquée, en face de l’hôpital, au Museum d’Histoire Naturelle.

Puis les eaux se retirent et ce qu’il en reste, la Seine, passe à partir de l’est, bien plus au nord qu’elle ne le fait aujourd’hui, avant de terminer sa grande boucle à l’ouest de la ville actuelle. Quant aux eaux qui baignent l’île de la Cité, ce sont celles d’une autre rivière, aujourd’hui rendue complètement souterraine : la Bièvre, venue par le sud. Au lieu, tout proche de l’actuel hôpital, où les deux rivières se rencontrent, la plus grande finira par s’engouffrer dans le lit de la plus petite et le faire sien – laissant en même temps mourir son ancien bras.

Dans Histoire du Corps (ouvrage dirigé par Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello), est racontée la fascination qu’exerça au dix-neuvième siècle le fait que les têtes, une fois tranchées de leur corps par la guillotine, semblaient produire des expressions. « Que l’individu puisse penser que sa propre mort a survenu paraît inimaginable », mais c’est pourtant ce que l’on se met à fantasmer. « Monte la croyance en un temps intermédiaire entre la vie et le néant », et l’on se livre à des expériences d’électrisation des têtes de meurtriers décapités. « De 1850 à 1900, alors  que s’autonomise la physiologie et que triomphe la médecine expérimentale, les savants, plus fascinés que jamais, multiplient les tentatives et s’efforcent d’obtenir des cadavres les plus frais possible… qu’il s’agisse d’une simple autopsie, d’une tentative de galvanisation, de la mesure de la persistance de l’excitabilité et de la contractibilité ou de l’observation de la digestion », des expressions qui traduiraient un retour de la conscience. Des médecins vont alors jusqu’à injecter leur propre sang dans un bras ou dans une tête pour tenter de lui rendre vie.

à suivre

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