Odyssée, Chant II, v. 161-207 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 2 (texte grec)

ces jours-ci à Paris, photo Alina Reyes

ces jours-ci à Paris, photo Alina Reyes

J’ai critiqué vivement hier la traduction de Victor Bérard (et j’ai révisé ma note car je m’y étais emmêlé les pinceaux) d’après le début que j’en avais lu. Aujourd’hui, m’étant procuré d’autres traductions encore en bibliothèque, j’ai trouvé cette autre critique sur le travail de Bérard par un autre traducteur de l’Odyssée, Louis Bardollet : « V. Bérard, dans son édition parue en 1924, et sans cesse reprise depuis cette date, s’est livré à un travail de démolition du poème d’Homère qu’il a conduit avec une admirable persévérance. Des vers, des morceaux entiers sont supprimés ou changés de place, quand ce ne sont pas des chants, et cela d’un bout à l’autre de l’œuvre. » La prochaine fois, nous entendrons un homme, animé par Athéna, accuser ceux qui regardent sans réagir les prétendants se livrer à leur entreprise de vandalisme. On pourrait en dire autant de ceux des professeurs, éditeurs et autres intellectuels qui se font les complices de tels vandalismes sur des chefs-d’œuvre.

Nous en étions au moment où, après la survenue des aigles, le vieux devin allait prendre la parole. Voici ce qu’il dit, et comment lui réplique Eurymaque, l’un des prétendants.
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« Écoutez maintenant, gens d’Ithaque, ce que je vais dire :
C’est particulièrement aux prétendants que je m’adresse,
Car un grand malheur roule vers eux. En effet Ulysse
Ne sera plus longtemps loin des siens. Il est quelque part
Près d’ici, plantant la graine du carnage et de la mort
Pour tous les prétendants. Et il y aura du malheur
Pour d’autres habitants de la bien visible Ithaque. Alors
Songeons dès maintenant au moyen d’arrêter cela.
Qu’ils cessent d’eux-mêmes, c’est présentement le mieux.
Je ne rends pas des oracles en homme inexpérimenté,
Mais en savant, et tout ce que j’ai dit s’accomplira,
Comme ce que j’avais prédit quand les Argiens embarquèrent
Pour Troie et que partit avec eux Ulysse aux mille sens :
Qu’il souffrirait mille maux, perdrait tous ses compagnons,
Et qu’inconnu de tous, vingt ans après il reviendrait
Chez lui. Voici maintenant que tout cela se réalise. »

Ainsi lui réplique Eurymaque, fils de Polybe :

« Eh, le vieux, va donc rendre tes oracles chez toi,
À tes enfants, de peur qu’il ne leur arrive malheur
Dans l’avenir ! Ici, je prophétise bien mieux que toi.
Certes beaucoup d’oiseaux vont et viennent sous le soleil
Mais tous n’annoncent pas l’avenir. Quant à Ulysse,
Il a péri au loin. Dommage que tu ne sois pas mort
Avec lui ! Tu ne nous ferais pas de telles prédictions
Et tu n’exciterais pas la bile du si affligé
Télémaque, dont, j’imagine, tu auras un cadeau !
Mais je te le dis, et cela va bel et bien s’accomplir :
Si tu as en tête, avec tes très antiques conseils,
De pousser un tout jeune homme au ressentiment,
Celui qui, d’abord, aura à en pâtir le plus, c’est lui :
Car de toutes façons, il ne pourra jamais réussir.
Quant à toi, vieillard, nous t’infligerons un châtiment
Pénible à ton cœur, une douleur dure à supporter.
À Télémaque, devant tous, voilà ce que je conseille :
Qu’il ordonne à sa mère de retourner chez son père.
Qu’on s’apprête au mariage, qu’on prépare les cadeaux,
Fort nombreux comme il convient pour une fille bien-aimée.
Je ne pense pas qu’avant cela les fils des Achéens
Cesseront leur terrible poursuite. Quoi qu’on fasse, nul
Ne nous fait peur, ni Télémaque qui parle tant,
Ni toi, vieillard, et tes prophéties dont nous n’avons cure,
Que tu nous assènes en vain et qui te rendent plus odieux
Encore. Ses biens seront dévorés toujours plus et rien
Ne changera tant que les Achéens verront différé
Le mariage. Encore une fois nous attendons tous les jours,
Nous luttons à cause de sa vertu, sans aller
Vers d’autres femmes, que chacun serait digne d’épouser. »

Ainsi répond à haute voix le sage Télémaque :

*
le texte grec est ici
le premier chant dans ma traduction, en entier
à suivre !

Victor Bérard, embourgeoiseur de l’Odyssée

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Victor Bérard (wikimedia)

Victor Bérard (wikimedia)

Depuis que j’ai commencé à traduire l’Odyssée, je n’avais pas encore vu la traduction de Bérard. C’est en entendant Brunel en parler comme de la traduction qui fait toujours autorité que je me suis dit qu’il fallait quand même que j’aille la voir. Je comptais aller la chercher en bibliothèque, et puis j’ai vu qu’elle se trouvait en ligne. J’en ai donc lu ce que j’ai jusqu’ici traduit, c’est-à-dire le premier chant et les 180 premiers vers du deuxième chant. Et là, j’ai été presque en colère. Que cette traduction fasse autorité alors qu’elle ne respecte pas le texte. Bérard transformerait l’Odyssée, s’il le pouvait, en un récit bourgeois. Ce n’est pas seulement une question de style – chaque traducteur fait nécessairement plus ou moins avec son style, et à ce compte je préfère certes celui de Leconte de Lisle mais cela ne suffirait pas à mon reproche à l’égard de Bérard s’il ne changeait carrément le sens de certains mots, ou en ajoutait d’autres. Selon lui, Zeus au sommet de l’Olympe habite, non dans un palais, mais dans un « manoir » (pourquoi pas un chalet suisse ?) Quand Athéna conseille à Télémaque de se préparer une bonne renommée pour les hommes du futur, lui dit « pour quelque petit-neveu ». Quand Homère inaugure son deuxième chant en disant « Dès que parut Éos (l’Aurore) aux doigts de rose », lui ajoute, d’entrée, quelque chose qui ne s’y trouve pas du tout : « dans son berceau de brume » – la poésie d’Homère ne lui suffit-elle pas, il faut donc qu’il y ajoute la sienne, de poète pompier ?
De plus il tire ridiculement le texte vers le christianisme en appelant Hypérion, fils d’Hélios, « Fils d’En Haut » et Athéna « la Vierge », dès les premiers vers.
Quant aux Éthiopiens, il les appelle les Nègres.

Homère par Philipppe-Laurent Roland, musée du Louvre (wikimedia)

Homère par Philipppe-Laurent Roland, musée du Louvre (wikimedia)

Ces quelques exemples tirés de quelques vers lus rapidement suffisent à disqualifier complètement cette traduction. Je ne dis pas que tout y est mauvais, du reste je vois que j’ai parfois fait les mêmes choix que lui à tel ou tel moment ; je ne dis pas non plus qu’une traduction parfaite est possible, mais enfin je préfère encore des moments maladroits dans une traduction plutôt que des arrangements de cette sorte, qui sont des trahisons conscientes et assumées, sans que le lecteur puisse s’en rendre compte. Certes chacun traduit avec ce qu’il est, son milieu, son époque, et c’est pourquoi les grands textes sont toujours à retraduire et à offrir en plusieurs traductions, mais il faudrait songer tout de même à respecter le texte source autant que possible.

Dans plusieurs traductions que j’ai vues jusque là, y compris donc celle de Bérard, les vers 101 et 102 du chant II sont traduits de façon que Pénélope semble dire vouloir éviter que les autres femmes la critiquent pour n’avoir pas fait de linceul à Laërte. Mais elle dit que les autres n’ont pas à s’indigner, ou à s’irriter contre elle : ce n’est pas le commérage qu’elle repousse, mais l’injustice, qu’elle ou les autres pourraient commettre. Pénélope ne se place pas sous le regard des autres mais veille elle-même à son propre honneur, tout en ne s’excluant pas du peuple, même si elle en est la reine. Là aussi le fait de craindre le regard d’autrui est une considération bien bourgeoise ; en tout cas ce n’est pas, si je ne me trompe, ce que dit le texte.

L’Odyssée a été transmise pendant l’Antiquité et ensuite avec beaucoup de soin, d’esprit de fidélité et de souci d’en établir et préserver le texte d’origine, autant que possible. Ses traducteurs (et c’est une leçon que je me fais aussi) doivent l’aborder avec le même immense respect, ce poème extraordinaire, construit comme pourrait l’être un grand roman de la modernité, et d’une richesse de sens inimaginable, qu’on ne peut rendre toute comme on ne peut en rendre toute la beauté, la musique. À défaut, chaque traducteur doit essayer d’y ouvrir dans sa langue une nouvelle porte, par où entrevoir de nouveau sa splendeur.

la traduction de Victor Bérard peut être lue ici
celle de Leconte de Lisle ici
l’émission avec Pierre Brunel est sur youtube
ma traduction du premier chant (et la suite dans les notes suivantes)
à suivre !