Le Corbeau, par Edgar Allan Poe : deux traductions d’Alina Reyes

J’ai réalisé ces traductions il y a quelques années. Les voici en format PDF, toujours en libre accès, précédés d’une brève explication de ma démarche. Personnellement je préfère la première présentée, c’est-à-dire la dernière écrite, mais à vous de voir !
Le Corbeau, par Edgar Allan Poe, traduit de l’américain
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« Dévoraison », traduction intégrale de « l’Odyssée » d’Homère par Alina Reyes

J’avais l’intention de finir rapidement de traduire l’Iliade pour mettre les deux textes en ligne, mais finalement je vais prendre mon temps pour terminer cette traduction et donc je donne, en attendant, celle de « l’Odyssée », précédée d’une brève présentation : DEVORAISON, traduit du grec ancien

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En musique : Local Hero vs héros tueur (Iliade, XI, 143-162, ma traduction)


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À six heures du matin retrouver la splendeur d’Homère. Quelques vers traduits avant l’aurore, et puis, parce que la poésie est toujours belle mais pas la guerre, ce lien pour voir ou revoir Local Hero gratuitement (jusqu’au 18 novembre à 17 heures) sur le site de MK2, film merveilleux de Bill Forsyth, musique de Mark Knopfler, sorti en 1983, que j’ai regardé hier soir et qui nous parle aujourd’hui, par son histoire, sa poésie, sa musique, bien mieux qu’une mauvaise COP, de la beauté naturelle et de la paix à sauvegarder.
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Sur ces mots, il jette Pisandre à bas du char, d’un coup
De lance à la poitrine ; il tombe au sol à la renverse.
Hippoloque s’écarte d’un bond, il le tue par terre,
De l’épée lui coupe la main et lui tranche le cou,
L’envoie rouler comme un billot à travers la foule.
Les laissant là, il bondit où les plus denses troupes
S’affrontent, avec les autres Achéens aux belles guêtres.
Les fantassins tuent les fantassins, contraints de s’échapper,
Les cavaliers tuent les cavaliers ; sous eux la poussière
Monte de la plaine, soulevée à grand bruit par les pieds
Des chevaux, tandis qu’à l’airain ils massacrent ; et le roi
Agamemnon, tuant toujours, donne aux Argiens ses ordres.
De même que lorsqu’un feu ravageur tombe sur un bois
Épais, porté de tous côtés par le vent qui tourbillonne,
Les troncs d’arbres arrachés tombent sous la poussée des flammes,
Sous les coups de l’Atride Agamemnon tombent les têtes
Des Troyens qui fuient, et de nombreux coursiers, la tête
Haute, secouent leurs chars vides à travers le champ de bataille,
Regrettant leurs irréprochables cochers, qui sur la terre
Gisent, bien plus doux pour les vautours que pour leurs femmes.
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La terrible splendeur du guerrier : Iliade, XI, 15-46 (ma traduction)

Après avoir évoqué l’horreur et la bestialité de la guerre dans la nuit du chant X, Homère peint au début du chant suivant, avant le départ au combat, la splendeur du chef de guerre en armes, figurant à la fois les forces terribles que vont devoir affronter les guerriers et la vertu étincelante dont ils vont devoir faire preuve. À lire, à mon sens, comme l’image du courage dont nous devons aussi faire preuve dans la vie.
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L’Atride lance le cri de guerre, ordonne aux Argiens
De se cuirasser d’armes ; lui-même se revêt d’airain
Étincelant. Sur ses jambes d’abord il met ses guêtres,
Belles, où des couvre-chevilles en argent s’ajustent ;
En deuxième il plonge sa poitrine dans son armure,
Don d’hospitalité que lui fit jadis Cinyrès.
Il avait appris de Chypre la grande nouvelle :
Les Achéens s’apprêtaient à embarquer pour Troie ;
Pour lui faire plaisir, il donna son armure au roi.
Cette cuirasse comporte dix bandes de cyan
Noir, douze d’or et vingt d’étain ; des serpents de cyan
S’étirent en montant en direction de son cou,
Trois de chaque côté, tels les arcs-en-ciel que le Cronide
Fixe sur une nuée, pour faire aux humains mortels signe.
Autour de son épaule il jette son épée, dont les clous
D’or scintillent, tandis que le fourreau qui l’entoure
Est d’argent, et ajusté à un baudrier d’or.
Il prend le bouclier mille fois ouvragé qui le couvre
Tout entier, beau, avec dix cercles d’airain sur le bord,
Et sur la surface vingt nombrils d’étain, tout blancs,
À part celui du centre, qui est de sombre cyan.
En couronne, la Gorgone aux yeux lugubres l’entoure,
Avec son regard terrible, ainsi que Terreur et Déroute.
Le baudrier qui s’y attache est en argent ; s’y déroule
Un serpent de cyan, pourvu de trois têtes qui s’enroulent
En tous sens, à partir d’un unique cou générées.
Sur sa tête il met un casque à quatre plaques, et deux cimiers,
À crins de cheval, dont le panache, au sommet, oscille
Terriblement. Il prend enfin, fortes et pointues, deux piques
Couronnées d’airain qui étincelle au loin, jusqu’au fond
Du ciel ; d’un coup de tonnerre, Athéna et Héra font
Honneur au roi de Mycènes, la ville aux mille ors.

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Achille l’incorruptible et une allégorie d’Homère

Plus j’avance dans ma traduction de l’Iliade, plus j’aime Achille. Une espèce d’Antigone au masculin, qui ne plie pas devant les décrets des humains quand ils sont iniques. Tout le monde essaie de leur faire accepter le compromis, mais comme le dit Achille, il y a plus d’honneur à suivre l’arrêt de Zeus que celui des hommes. Les autres l’accusent d’être trop fier, mais c’est parce qu’ils ne sont pas aussi humains que lui, ils ne comprennent pas que pour « une fille, une seule », une captive qu’Agamemnon lui a prise, il n’accepte pas les sept autres, et des beautés, qu’il veut lui donner, en plus de cadeaux et honneurs à n’en plus finir. Achille, dans un monde esclavagiste, connaît l’importance d’une personne, et qu’elle n’est pas échangeable. Le fait est qu’aujourd’hui on sait, même si on est loin de le respecter toujours, qu’il est inique d’échanger des personnes comme des objets. La leçon d’Achille reste à méditer. Par ceux qui prétendent agir au nom de Dieu alors qu’ils tuent des innocents comme par tous ceux qui pratiquent la manipulation de l’humain par l’humain, par tous ceux qui agissent contre le juste droit et s’y croient autorisés. On reproche à Achille de s’entêter dans son refus au lieu d’accepter de se soumettre au chef inique, mais c’est par sa posture pleine d’honneur qu’il participe à sauver l’honneur de l’humanité, et donc l’humanité.

J’ai fini aujourd’hui de traduire le chant IX, et malgré le marathon soutenu que constitue cette traduction intensive (neuf chants en moins de deux mois), je continue à m’émerveiller de la profondeur d’Homère, de la façon dont il approfondit sa réflexion sur tel ou tel thème en mettant en regard et enchaînant les histoires, et aussi de la beauté éclatante de ses allégories, comme celle-ci :

« Car les prières sont des filles du grand Zeus,
Boiteuses, renfrognées, qui louchent de chaque œil,
Qui marchent empressées derrière le fol aveuglement.
Il est fort et il a le pied prompt, le fol aveuglement,
C’est pourquoi toutes lui courent après ; sur toute la terre
Il les devance et nuit aux humains ; les prières, derrière,
Viennent guérir. (… )»
Iliade, chant IX, v. 502-508 (ma traduction)
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Iliade, IX, 307-431 : le refus d’Achille (ma traduction)

J’ai traduit hier et aujourd’hui ce fantastique discours de refus d’Achille. Dévor (Ulysse) et Ajax ont été envoyés par Agamemnon supplier ce guerrier hors pair de revenir combattre à leurs côtés, alors qu’Hector et les Troyens sont en train de menacer de détruire l’armée des Achéens (ou Danaens) : lui seul peut les sauver – c’est d’ailleurs depuis qu’il a décidé de se retirer du combat, à cause de l’iniquité du chef des chefs, Agamemnon, qu’ils sont en déroute. Agamemnon lui promet monts et merveilles s’il revient au combat, des trésors à n’en plus finir, une de ses filles en mariage au choix, sept villes, des honneurs, et de lui rendre Briséis, la captive qu’il lui avait donnée en part d’honneur et qu’il lui a prise. Après que Dévor lui a exposé tout cela, voici donc ce que répond Achille (j’avoue, j’aime toujours me le représenter en Brad Pitt, trop beau et avec un air d’innocence, comme dans le film), cet ancêtre de Bartleby, qui fait la révolution par le non :
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Ainsi lui répond en retour Achille aux pieds agiles :

« Fils de Tresseur-de-peuple, né de Zeus, Dévor aux mille arts,
Il faut que je vous dise ma pensée en toute franchise,
Comme je l’entends, et ce que je ferai pour ma part,
Que vous ne roucouliez plus l’un l’autre, assis à mes côtés.
Autant que les portes de l’Hadès, il m’est détestable,
Celui qui, ayant dans l’esprit quelque chose, en dit une autre.
Je vous dis, moi, ce qui me paraît la meilleure chose :
Je ne crois pas que l’Atride Agamemnon me persuade,
Ni les autres Danaens, car il n’y a pas d’avantage
À se battre toujours, sans relâche, contre l’ennemi,
Mais une part égale à qui reste à l’écart et qui
Guerroie dur, un même honneur au vaillant et au lâche.
Et meurent de même qui ne fait rien et qui fait beaucoup.
Il ne m’a rien rapporté de tant souffrir en mon âme,
D’être toujours à exposer ma vie dans la bataille.
Comme un oiseau à ses petits sans ailes apporte tout
Ce qu’il a pris, en se donnant bien du mal, à la becquée,
De même, combien de nuits sans dormir ai-je passées,
Et de journées sanglantes, tout entières à me battre,
À affronter des hommes pour leur prendre leurs femmes !
Avec mes nefs, j’ai dévasté douze cités d’humains,
Et sur terre j’en compte onze dans la Troade fertile ;
Dans toutes j’ai pris un abondant et précieux butin,
Et tout ce que j’ai rapporté je l’ai donné à l’Atride
Agamemnon ; lui qui restait derrière, près des rapides
Nefs, le prenait, en distribuait un peu, en gardait plein.
Et alors qu’il donne des parts d’honneur aux rois et aux chefs,
Eux les ont bien gardées, mais à moi seul des Achéens
Il l’a prise, il a ma douce femme ; qu’il couche avec elle,
Qu’il s’en rassasie ! mais pourquoi se battraient-ils, les Argiens,
Contre les Troyens ? pourquoi a-t-il conduit une armée
Ici, l’Atride ? À cause d’Hélène aux beaux cheveux ?
Sont-ils seuls, de tous les mortels, à aimer leurs femmes, eux,
Les Atrides ? Tout homme qui est bon et sensé
Aime la sienne et en prend soin, comme moi je l’ai aimée
De tout mon cœur, toute captive qu’elle était.
Il m’a pris ma part d’honneur des mains, il m’a trompé,
Qu’il n’essaie pas, je le connais, il ne me convaincra pas.
Mais avec toi, Dévor, et avec les autres rois,
Qu’il songe à écarter des nefs le feu meurtrier.
Il s’est déjà donné bien de la peine, sans moi,
Il a bâti un mur, creusé un fossé large et grand,
Y a même planté des pieux ; mais il ne pourra pas
Arrêter ainsi la force d’Hector tueur d’hommes ; tant
Que je combattais avec les Achéens, il n’osait pas,
Hector, avancer hors des remparts le combat,
Il n’allait pas plus loin que les portes Scées et le chêne.
Il m’attendit là un jour, j’étais seul et c’est à peine
S’il put m’échapper. Mais je ne veux plus me battre avec
Le divin Hector, et demain, une fois sacrifié
À Zeus et tous les autres dieux, je chargerai et mettrai
Mes nefs à la mer, et tu les verras, si tu veux,
Si cela t’intéresse, naviguer sur le poissonneux
Hellespont, dès l’aube, mes hommes ramant avec ardeur ;
Si nous donne une bonne traversée l’illustre ébranleur
De la terre, en trois jours je serai dans la fertile Phthie.
J’ai là-bas de grands biens, que j’ai laissés pour mon malheur quand
Je vins ici, d’où je rapporterai l’or, le rougeoyant
Airain, les femmes aux belles ceintures et le fer gris,
Autant que j’en ai obtenu ; la part d’honneur qu’il m’avait
Donnée, il me l’a prise pour m’outrager, le fils d’Atrée,
Le roi Agamemnon ; dis-lui tout comme je l’ordonne,
Publiquement, que les autres Achéens se révoltent,
S’il espère tromper quelque Danaen encore ;
Lui, toujours bardé d’impudence, tout chien qu’il soit,
N’oserait jamais me regarder en face, moi.
Je ne l’aiderai ni de mes conseils, ni de mes bras ;
Il m’a trompé et offensé, il ne me bernera
Plus encore avec ses discours ; c’est assez ! qu’il disparaisse
Tranquillement ; le sage Zeus lui a pris toute sagesse.
Ses cadeaux me font horreur, et de lui je fais cas
Comme d’un cheveu. Même s’il me donnait dix ou vingt fois
Ce qu’il a maintenant ou qu’il pourrait un jour posséder,
Tout ce qui arrive à Orchomène ou à Thèbes
D’Égypte, où les maisons regorgent de richesses,
La ville aux cent portes, dont chacune laisse passer
Deux cents guerriers avec leurs chars et leurs cavales ;
Même s’il me donnait autant qu’il y a de sable
Et de poussière, jamais il ne convaincrait mon âme,
Agamemnon, avant de payer jusqu’au bout son outrage
Douloureux. Je n’épouserai pas la fille de l’Atride ;
Même si elle était rivale en beauté d’Aphrodite
Dorée, ou d’Athéna aux yeux brillants pour l’ouvrage,
Non, je ne l’épouserais pas ; qu’il prenne un autre Achéen,
Un qui soit comme lui et soit plus roi que moi.
Si les dieux me sauvent, si chez moi je reviens,
Pélée lui-même cherchera bien une femme pour moi.
Il y a nombre d’Achéennes en Hellade et en Phthie,
Des filles de seigneurs qui défendent leur ville,
Et c’est de l’une d’elles que je veux faire ma femme.
C’est là que mon cœur viril me pousse à aller
Prendre pour épouse une femme raisonnable,
Pour nous rassasier des biens acquis par le vieux Pélée ;
Il n’est rien pour moi qui vaille autant que la vie, pas même
Ce que Troie, ville bien peuplée, a dit-on acquis naguère,
Avant l’arrivée des fils des Achéens, en temps de paix,
Ni même ce que renferme le seuil de pierre de l’archer
Phébus Apollon dans la rocailleuse Pytho.
Les bœufs, les gras moutons, on peut les enlever,
Et on achète les trépieds et les blonds chevaux ;
La vie de l’homme ne revient pas, ne peut être pillée
Ni prise, une fois qu’elle a passé l’enclos de ses dents.
Ma mère m’a dit, la déesse Thétys aux pieds d’argent,
Que deux sorts, vers le terme de la mort, m’emporteraient.
Si je reste ici à combattre la ville de Troie,
Je perdrai le retour, mais ma gloire ne périra pas ;
Et si je reviens dans la terre de la patrie,
Je perdrai la noble gloire, mais une longue vie
Me sera donnée, et la mort ne m’atteindra pas trop vite.
Et moi j’encouragerais les autres Achéens
À rentrer chez eux, car vous ne verrez jamais la fin
De la haute Troie ; car surtout Zeus qui voit au loin
Étend sa main sur elle, et rend confiance à ses guerriers.
Vous, allez donc plutôt vers les chefs des Achéens
Rapporter mon message – c’est la part des anciens –
Pour qu’ils trouvent en réfléchissant une meilleure idée,
Qui puisse sauver leurs bateaux et l’armée achéenne
Devant nos nefs creuses, car elle n’est d’aucune aide,
Celle qu’ils ont imaginée, tandis que je suis colère.
Phénix peut rester avec nous pour passer la nuit
Afin de retourner sur nos nefs dans sa patrie,
Demain, s’il le veut ; je ne l’y forcerai pas. »

Ainsi dit-il, et tous restent sans bouger, sans voix,
Ébahis de ses mots : si rudement il a refusé !

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Leçons de musique : Ravel et Aloysius Bertrand ; Homère (VII, 421-441, ma traduction)


Une magnifique leçon de musique et de poésie
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mes autres notes mentionnant Maurice Ravel : ici
et Aloysius Bertrand :

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et ces vers, traduits aujourd’hui, du chant VII de l’Iliade, chant que je suis ce soir en train de finir de traduire :
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Le soleil se projette tout juste sur les champs,
Sorti des flots calmes et profonds de l’Océan,
Montant dans le ciel ; et les voici face à face,
Ceux des deux camps, peinant à distinguer les cadavres.
Mais ils lavent le sang des blessures avec de l’eau,
Et versent de chaudes larmes en chargeant les chariots.
Le grand Priam n’autorise pas les lamentations ;
En silence ils empilent les morts sur le bûcher,
Le cœur affligé ; après les avoir brûlés, ils s’en vont
Vers la sainte Troie ; pour leur part, les Achéens bien guêtrés
Empilent leurs morts sur le bûcher, le cœur affligé,
Et après les avoir brûlés, vers leurs nefs creuses s’en vont.

Ce n’est pas l’aurore, mais l’aube encore à mi-ténèbre,
Quand autour du bûcher des Achéens choisis, réunis,
Versent sur son pourtour de la terre prise à la plaine,
Pour un tombeau commun, puis construisent devant lui
De hauts remparts, pour protéger les vaisseaux et eux-mêmes.
Ils pratiquent dans le mur des portes bien ajustées,
En sorte que les attelages puissent y passer ;
À l’extérieur, tout contre, ils creusent un long fossé,
Large et profond, dans lequel ils plantent des pieux.

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Homère, Dante… journal du jour en beauté

« Ajax, bondissant, perce le bouclier ; traversant
Droit, la pique s’enfonce, repousse Hector en plein élan »
Homère, Iliade, VII, 260-261

Premier bonheur au lever : relire les quelques dizaines de vers traduits la veille. La communion avec un aussi immense poète ne donne que du bonheur. Que du meilleur. Je continue à penser à la Divine comédie, en fait je crois que je vais bel et bien la traduire, malgré les hésitations dont je faisais part la dernière fois. Peu importe si ma théologie n’est pas, loin s’en faut, celle de Dante. D’ailleurs il se peut qu’en la traduisant je la découvre autre que ce dont elle a l’air. Et puis l’essentiel c’est le poème. En écoutant hier un bon documentaire d’Arte sur cette œuvre, j’ai entendu cette phrase qui m’a convaincue de réaliser cette traduction : « l’avantage que les Italiens ont sur nous, c’est que ce texte, c’est eux ». Eh bien moi qui ai un grand-père italien, j’ai envie que ce texte, ce soit moi, aussi. Et pour cela, de le transposer dans ma propre langue, en beauté. Puis ensuite j’écrirai ma propre Divine comédie, au moins aussi belle que celle de Dante, oui, je le peux. Je suis devant toute cette perspective – mes traductions de l’Odyssée, de l’Iliade, de l’Énéide, de la Divine comédie, puis mon écriture de ma propre œuvre nourrie de tous ces prédécesseurs et de mon travail avec eux, comme lorsque, arrivé très haut dans la montagne, on se retourne pour contempler le splendide paysage, à 360 degrés et à des dizaines ou des centaines de kilomètres à la ronde, dans l’air pur et vivifiant, le corps chaud de toute la marche accomplie, bienheureux de ce qui est fait et de ce qui reste à faire, l’esprit tout de lumière, de joie, de liberté.

Quelle belle invention que la roue, décidément ! Faire du vélo est toujours euphorisant, et quand il fait trente degrés comme en ce moment, cela me convient mieux que de courir. Je peux tout faire, et je fais tout ce que je peux faire. Une autre personne dans le documentaire sur Dante, un étudiant, disait qu’il cherchait dans ce poème une expérience de la beauté qu’il ne trouvait pas à faire dans la littérature d’aujourd’hui. Belle remarque profonde. Nous vivons dans un univers de communication, où l’essentiel n’est ni le faire, donc la poésie, puisque c’est le sens premier du verbe poiein, ni la beauté, donc la grâce, mais la communication et l’utilitaire – deux domaines qui sont aussi ceux des faussaires, de la facture faussée, de l’assombrissement des esprits. La bassesse du faux est ce qui nous tue, la grandeur et la beauté du vrai ce qui nous donne vie.

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Iliade, VI, 119-211 (ma traduction) : écriture et lignée

Cependant Glaucos, fils d’Hippoloque, et le fils de Tydée,
Brûlant de se battre, se rencontrent entre les lignes.
Se dirigeant l’un sur l’autre, ils sont bientôt tout près,
Et Diomède au bon cri de guerre parle le premier :

« Qui es-tu, ô très brave, parmi les humains mortels ?
Je ne t’ai pas vu jusque là au combat qui confère
Gloire ; et maintenant tu fais de tous le pas le plus
Audacieux, en attendant ma lance à l’ombre longue ;
Malheureux, ceux dont les enfants vont à la rencontre
De ma fureur ! Mais si tu es un immortel descendu
Du ciel, je ne combattrai pas, moi, les dieux célestes.
Même le dur Lycurgue, fils de Dryas, n’a pas vécu
Longtemps, quand aux dieux célestes il a cherché querelle ;
Un jour il poursuivit sur le saint Nyséion les nourrices
De Dionysos ivre de délire ; alors elles jetèrent
Toutes ensemble à terre, sous l’aiguillon, leurs thyrses,
Frappées par l’assassin Lycurgue ; dans le flot de la mer,
Dionysos affolé plongea, et Thétys l’accueillit
Dans son sein, apeuré, tremblant fort à cause des cris
De l’homme. Contre lui s’indignèrent les dieux à la vie
Douce, et l’enfant de Cronos fit un aveugle de lui ;
Il ne vécut pas longtemps, de tous les dieux haï ;
Moi donc, je ne veux pas aux dieux bienheureux chercher querelle.
Mais si tu es un mortel qui mange les fruits de la terre,
Approche, et plus vite tu feras l’épreuve de la mort. »

L’illustre fils d’Hippoloque lui répond alors :

« Magnanime Tydéide, pourquoi me demander
Ma lignée ? Comme naissent les feuilles, ainsi naissent les hommes.
Les feuilles, le vent les répand sur le sol, et la forêt
Luxuriante, quand naît le printemps, en fait pousser d’autres ;
Ainsi des hommes : une génération pousse, une autre cesse.
Mais si tu veux bien savoir, et que je t’en instruise,
Quelle est ma naissance, que beaucoup d’hommes connaissent :
Il est une ville, Éphyre, tout au fond d’Argos nourrice
De chevaux, où vivait Sisyphe, entre tous hommes habile,
Sisyphe fils d’Éole ; or il eut un fils, Glaucos,
Et Glaucos engendra Bellérophon sans reproche,
À qui les dieux accordèrent beauté et mâle charme ;
Mais Proitos médita en son cœur de lui faire du mal,
Et il le chassa du pays d’Argos, étant bien plus fort,
Car Zeus avait soumis les Argiens sous son sceptre.
La femme de Proitos, la divine Antéia, s’était prise
D’un fol désir de se mêler d’amour à lui en cachette ;
Bellérophon, bon et sage esprit, ne se laissa séduire,
Alors elle dit au roi Proitos, pleine de mentir :
« Que tu meures, ô Proitos, si tu ne tues Bellérophon,
Qui a voulu se mêler d’amour à moi par effraction ! »
Elle dit, et l’entendant, la colère prit le roi ;
Il évita de le tuer, craignant en son cœur cela,
Mais l’envoya en Lycie, lui donnant des signes funestes,
Ayant écrit sur une tablette pliée maintes lettres
Tueuses, lui ordonnant de les montrer à son beau-père,
Pour qu’il en meure ; il partit pour la Lycie, bien escorté
Par les dieux ; une fois arrivé, sur les bords du Xanthe,
Le roi de l’ample Lycie l’honora, l’âme bienveillante ;
Neuf jours, immolant neuf vaches, il lui fit hospitalité.
Mais le dixième, quand parut Aurore aux doigts de roses,
Il l’interrogea et demanda à voir le message
Qu’il lui apportait de la part de son gendre Proitos.
Et quand il eut reçu de son gendre ce mauvais message,
D’abord il lui ordonna d’aller tuer l’invincible
Chimère, qui n’est pas de lignée humaine, mais divine,
Lion devant, serpent derrière, au milieu chèvre, crachant
Le feu, un feu terriblement puissant et ardent ;
Et il la tua, confiant dans les signes des dieux.
Il combattit les fameux Solymes, en deuxième lieu –
Le plus dur combat où il plongea, dit-il, parmi les hommes.
En troisième il tua, égales aux hommes, les Amazones.
À son retour, le roi lui tissa un piège fourni :
Choisissant les meilleurs hommes de la vaste Lycie,
Il tendit l’embuscade ; aucun ne revint à la maison ;
Car il les tua tous, l’irréprochable Bellérophon.
Quand le roi comprit que c’était d’un dieu le noble fils,
Il le retint près de lui en lui donnant sa fille
Et en lui donnant la moitié de tout son honneur royal ;
C’est un domaine plus grand que les autres que, pour lui,
Taillèrent les Lyciens, produisant le blé comme les fruits.
Sa femme conçut trois enfants pour Bellérophon le brave,
Qui furent nommés Isandre, Hippoloque et Laodamie ;
Aux côtés de Laodamie vint s’étendre Zeus le sage,
Et elle conçut le divin Sarpédon casqué d’airain.
Mais quand Bellérophon fut de tous les dieux pris en haine,
Alors qu’il errait seul par la plaine Aléienne,
Dévorant son cœur, évitant la route des humains,
Arès insatiable de guerre tua Isandre, son fils,
Au cours d’un combat contre les illustres Solymes,
Et Artémis aux rênes d’or, colère, tua sa fille.
Hippoloque m’a engendré, je le dis, je suis son fils.
Il m’a envoyé à Troie, me recommandant avec force
D’être toujours le meilleur et de surpasser les autres,
De ne pas déshonorer la lignée de mes pères,
Qui à Éphyre et dans la vaste Lycie se distinguèrent.
Voilà la lignée et le sang dont je m’honore d’être. »

*

La Divine Comédie, Enfer, I, 1-27 (ma traduction)

Pour me reposer un peu de l’Iliade, je viens de traduire les premiers vers de la Divine Comédie. J’avais dans les vingt ans quand une nuit, en rêve, il me fut intimé de la traduire. Dante ayant pris pour guide Virgile, qui lui-même a pour maître Homère, il est dans le bon ordre, « selon le cosmos », comme diraient les Grecs, que j’aie commencé par Homère et Virgile. Et peut-être continuerai-je par Dante. Pour mon premier essai, je me suis servi des dictionnaires en ligne (préférant ne pas me fier seulement aux ressemblances avec le français), et pour les mots que je n’y trouvais pas, de leur étymologie. La comparaison finale du passage me rappelle le système de comparaisons récurrent chez Homère, qui peint un monde plein d’analogies chatoyantes, et aussi l’arrivée de Dévor (Ulysse) sur la plage des Phéaciens, unique rescapé du naufrage.
*

À mi-chemin de notre vie,
Je me trouvai par une sylve obscure,
Car la voie droite était perdue.

Ah, dire combien sauvage, forte et rude,
Était cette forêt, est chose dure,
Qui ranime la peur en la pensée !

Tant amère, mort l’est à peine plus ;
Mais pour traiter du bien que j’y trouvai,
Je dirai d’autres choses que j’y vis.

Je ne sais dire comment j’y entrai,
Tant j’étais plein de sommeil en ce point
Où j’abandonnai la voie vraie.

Mais le pied d’une colline rejoint,
Au lieu où prenait fin cette vallée
Qui de peur m’avait empoigné le cœur,

Levant les yeux, je vis ses épaules
Déjà vêtues de la planète aux rais
Qui mènent droit par les sentiers tout homme.

Alors fut un peu apaisée la peur
Qui m’avait duré, dans le lac du cœur,
La nuit que je passai si plein de peine.

Et comme celui qui, hors d’haleine,
Sorti de la mer sur le rivage,
Se tourne et l’eau périlleuse regarde,

Ainsi encore réchappée mon âme
Se retourna pour regarder le pas
Qui jamais ne laissa personne en vie.

*

Iliade , V, 607-626 (ma traduction) et petit journal du jour

Ainsi parle-t-il, et les Troyens arrivent tout près d’eux.
Là Hector abat deux hommes experts en bataille
Qui sont sur le même char, Ménesthe et Anchiale.
Le grand Ajax, fils de Télamon, a pitié d’eux 
Qui sont tombés ; il se place près d’eux, lance sa pique
Brillante, et atteint Amphios, fils de Sélague, qui habite
Paise et qui est riche en blé et en tous biens ; mais sa part
Fut d’être appelé en renfort de Priam et de ses fils.
Ajax, fils de Télamon, au ceinturon le frappe,
La pique à l’ombre longue dans son bas-ventre se fiche,
À grand bruit il tombe ; pour le dépouiller de ses armes,
L’illustre Ajax accourt ; les Troyens lancent sur lui des piques
Aiguës, étincelantes, qui sur son bouclier s’abattent
En nombre ; posant son pied sur le cadavre, il en retire
Sa lance d’airain ; mais ne peut enlever les belles armes
De ses épaules, les traits le pressant de toutes parts.
Il craint d’être encerclé par les insolents Troyens
Qui, nombreux et vaillants, se dressent sur lui, pique en main,
Et si grand soit-il, si robuste, si illustre,
Le repoussent ; ébranlé, Ajax alors recule.

*

Comme dit O, c’est un peu l’équivalent des courses-poursuites dans les films à succès, tous ces récits de bataille qui n’en finissent pas. L’Iliade étant une épopée à succès, il en fallait pour tous les goûts, sans doute. Mais bien sûr ça va au-delà de ça, c’est une course, vraiment, la course de la vie et de la mort, qui donne au récit son rythme haletant, si différent de celui de l’Odyssée – et j’ai mon idée sur la question, je l’exposerai en commentaire de ma traduction, de mes deux traductions quand je les réunirai et les publierai ensemble.

Je suis retournée courir, cette fois bien mieux que lors de ma reprise, il y a quelques jours. Plus de distance et meilleur temps. Je sens que je vais progresser encore, notamment parce que je suis de mieux en mieux musclée, grâce au yoga ou gym quotidienne. J’hésite à me procurer une montre cardio, pour courir sans craindre de me faire mal – ce qui me fait ralentir quand j’ai l’impression que ça bat trop fort, alors que ce n’est peut-être qu’une impression. J’ai scrupule à consommer inutilement de la technologie, forcément polluante. J’ai réparé moi-même mon ordi, qui avait un problème de faux contact qui noircissait l’écran, après être passée chez un réparateur, boulevard Saint-Michel, où l’on m’a dit qu’il faudrait très probablement changer l’écran. Je suis rentrée chez moi, j’ai cherché des conseils sur les forums, et j’ai fait la réparation moi-même ; ça marche et si jamais ça recommençait je sais maintenant comment ouvrir l’ordi et régler le problème. Merci aux gens qui donnent des conseils en ligne, qui partagent, c’est l’esprit du monde d’aujourd’hui que j’aime.

Iliade, V, 1-8 (ma traduction) : l’astre de la fin de l’été

Terminé ce matin la traduction du chant IV. J’ai donc traduit en 20 jours les quatre premiers chants. Je commence juste celle du cinquième, qui est très long, 909 vers. Voici les 8 premiers (et j’ai rêvé il y a quelques nuits que j’étais une toute jeune femme, en train de lire un livre en grec ancien qui me parlait).

*

À Diomède, fils de Tydée, Pallas Athéna donne
Alors force et audace, afin qu’entre tous les hommes
Il s’illustre et gagne auprès des Argiens une belle gloire ;
Elle allume un feu constant sur son bouclier et son casque,
Pareil à un astre à la fin de l’été, resplendissant
D’un plus vif éclat après s’être baigné dans l’Océan.
Tel est le feu qu’elle allume sur sa tête et ses épaules,
Et elle le lance au cœur de la confusion la plus folle.

Iliade, chant IV, v.422-456 (ma traduction) : la guerre

La splendeur continue. Je vous laisse entendre :

*

Quand, sur la rive, le flot marin aux mille bruits, par vagues
Sur vagues, se soulève, ébranlé par le Zéphyr,
D’abord il enfle en haute mer, et ensuite se brise
Sur la terre ferme en grondant sourdement, et contre un cap
Dresse sa crête courbe à l’écume salée, qu’il crache ;
Ainsi, bataillons sur bataillons, les Danaens, sans trêve,
S’ébranlent vers la guerre, chacun aux ordres de son chef ;
Les autres vont en silence, et l’on ne dirait pas
Qu’ils sont si nombreux, avec dans la poitrine une voix ;
Par crainte des chefs ils se taisent ; autour de tous brillent
Les armes rutilantes revêtues pour marcher en ligne.
Les Troyens, eux, comme les brebis à l’étable d’un riche
Se tiennent par myriades quand on trait le lait blanc,
Poussant à l’appel de leurs agneaux d’incessants bêlements,
Les Troyens, de même, élèvent leur vacarme incessant
Par leur vaste armée : tous n’ont pas même langue ni accent,
Et ils mêlent leurs langages, venant de pays divers.
Arès anime les Troyens, Athéna aux yeux de chouette
Les Argiens, avec Terreur, Panique, et Discorde aux fureurs
Acharnées, du meurtrier Arès la compagne et la sœur,
Qui d’abord se dresse peu, et qui ensuite a la tête
Enfoncée dans le ciel, tandis qu’elle marche sur la terre ;
Encore elle vient, de même pour tous, jeter la querelle
À travers la foule, faisant enfler la plainte des hommes.
Bientôt ils arrivent à la rencontre les uns des autres,
Heurtant leurs cuirs, leurs lances, et leurs colères d’hommes
Cuirassés d’airain ; les boucliers bombés s’entrechoquent,
Un énorme tumulte s’élève. Des lamentations
Et des cris de triomphe montent de ceux qui se font
Tuer et de ceux qui tuent ; le sang coule sur la terre.
Comme les torrents dans la montagne, gros des pluies d’hiver,
Affluent et mêlent dans la vallée leurs eaux puissantes,
Jaillies du creux d’un ravin aux sources abondantes –
Le berger dans la montagne entend leur fracas à distance –
Ainsi de la mêlée montent les cris et les souffrances.

Iliade, IV, 273-282 (ma traduction) : 10 des 15 693 rangs armés du poème

Il arrive aux Ajax, en traversant les guerriers en masse ;
Une nuée de fantassins les suit, ils passent leurs armes.
Comme un chevrier, du haut d’un rocher, perçoit un nuage
Arrivant sur la mer au souffle du Zéphyr, et le voit
Apparaître de loin plus noir encore que la poix,
Avançant sur la mer, amenant une forte tempête –
Tremblant à sa vue, il pousse dans une grotte ses bêtes ;
Ainsi avec les Ajax s’avancent au ruineux combat
De robustes nourrissons de Zeus en bataillons serrés,
Sombres, hérissés de lances et de boucliers.

sans rival parmi les mortels (Iliade, III, v. 217-224, ma traduction)

Il restait là, debout, les yeux baissés, fixés à terre,
Sans mouvoir son sceptre ni en avant ni en arrière,
Le tenant immobile, avec comme un air stupide ;
Il semblait être en colère, ou avoir perdu la tête.
Mais quand sa grande voix sortait de sa poitrine,
Avec des mots pareils à des flocons de neige en hiver,
Aucun mortel avec Dévor ne pouvait rivaliser,
Et ce que nous admirions en lui n’était plus sa beauté.

Le catalogue des vaisseaux

« L’illustre Hippodamie sous Piritoos le conçut,
Le jour où ce dernier punit les Monstres velus. »
Homère, Iliade, II, 742-743 (ma traduction)

Comment ne pas être absolument réjouie en traduisant Homère ? J’en suis au fameux « catalogue des vaisseaux », où le poète expose, en centaines de vers, les forces grecques et troyennes en présence. Comme tout catalogue, fût-il signé d’Homère, ce n’est sans doute pas le plus intéressant à traduire, et pourtant il recèle d’innombrables perles. Et je lui accorde le même soin qu’au reste du poème, et je m’en réjouis autant.

Par ailleurs ce catalogue des vivants me rappelle celui des morts, que j’ai traduit dans l’Odyssée, lors de la descente aux enfers ; il s’agissait là de quelques dizaines de vers seulement, et l’exposé était différent, mais entre les deux on peut voir une béance, qui est celle de l’histoire, que pourraient résumer ces deux vers plus haut cités.

J’aurai terminé de traduire ce long deuxième chant ce soir ou demain matin. Je me sens comme ces chefs tirant sur l’eau une longue suite de vaisseaux, et ces vaisseaux sont des mots.

Athéna guerrière : Iliade, II, 445-458 (ma traduction)

Autour de l’Atride, les rois nourrissons de Zeus s’élancent
Pour ranger les hommes, avec Athéna aux yeux brillants,
Portant la précieuse égide, incorruptible et immortelle,
Dont les cent franges toutes d’or voltigent dans le vent,
Bien tressées et valant cent bœufs, chacune d’elles ;
Apparaissant soudainement, elle parcourt les rangs,
Les poussant à marcher ; dans chaque torse, la déesse
Fait se lever le cœur de combattre et lutter sans trêve.
Et tout d’un coup, leur devient plus douce la guerre
Que le retour, sur les nefs creuses, au pays de leurs pères.
Comme un feu aveuglant consume une immense forêt
Au sommet d’une montagne, et qu’au loin brille sa lumière,
Ainsi dans leur avancée l’éblouissante clarté
De l’airain merveilleux monte au ciel à travers l’éther.

*

La beauté terrible de l’Iliade remplit d’indicible.

Virgile et Lucifer

« Dis les vers du Ménale, ma flûte, avec moi.
Le Ménale a ses forêts et ses pins qui parlent,
Toujours, il écoute les amours des bergers,
Et Pan, qui fit parler les roseaux en premier.
Dis avec moi, ma flûte, les vers du Ménale. »
Bucoliques, VIII, 21-25

Un chant à la tonalité sombre, que j’ai commencé à traduire hier et fini ce matin. L’enchanteur Virgile connaît aussi les forces obscures et les égarements morbides de l’esprit et de ce qu’on nomme parfois l’amour. Poète total, comme tout vrai poète. Chant d’envoûtement, d’encerclement, aux refrains obsédants, placé sous le signe de Lucifer, qui est en latin le nom de l’étoile du matin, « porteuse de lumière », autrement nommée Vénus, mais qui a bien ici la tonalité maladivement ambiguë que nous connaissons à l’adjectif luciférien.

Ne me reste plus qu’à traduire les deux derniers chants pour avoir une vue d’ensemble du tableau saisissant peint par Virgile dans cette œuvre plus complexe qu’il ne pourrait y paraître.

Virgile, Bucoliques, églogue 3 : la joute poétique (ma traduction)

J’avais donné, toujours au fur et à mesure de ma traduction, le début de la première églogue, puis la deuxième en entier, et voici maintenant, de la troisième, un large extrait : celui de la joute poétique qui suit la dispute des deux bergers poètes, assis dans la prairie, réglant leurs différends à coups de vers dont les habituelles traductions en prose rendent mal la vivacité et la virtuosité – j’ai fait de mon mieux, devant souvent terminer mes alexandrins par des assonances plutôt que par des rimes, mais enfin l’idée est là.

*

DAMÉTAS

Premier, Jupiter ; tout est plein de Jupiter :
Il veille sur les terres ; il a soin de mes vers.

MÉNALQUE

Moi, Phébus m’aime ; toujours chez moi du laurier,
Des présents pour lui, l’hyacinthe douce et pourprée.

DAMÉTAS

Galatée, la jeune enjouée, me jette un fruit,
Et voulant être vue, vers les saules s’enfuit.

MÉNALQUE

Amyntas, ma flamme, à moi s’offre de lui-même :
Mes chiens ne connaissent mieux Délie elle-même.

DAMÉTAS

J’ai des présents tout prêts pour ma Vénus : je vis
Où d’aériennes palombes firent leur nid.

MÉNALQUE

J’ai envoyé au garçon dix pommes dorées,
Lui enverrai dix autres cueillies en forêt.

DAMÉTAS

O que de mots Galatée m’a dits, et quels mots !
Vents, aux oreilles des dieux, n’en touchez-vous mot ?

MÉNALQUE

Pourquoi m’aimer si, toi chassant le sanglier,
Amyntas, moi je reste à garder les filets ?

DAMÉTAS

Envoie Phyllis, Iollas, c’est mon anniversaire ;
Viens, toi, quand je sacrifie aux fruits de la terre.

MÉNALQUE

Phyllis, ma préférée, pleurait quand je partais,
Répétant « Adieu, Iollas, adieu, ma beauté. »

DAMÉTAS

Triste aux bergeries le loup, aux moissons le givre,
Aux arbres le vent, à moi d’Amaryllis l’ire.

MÉNALQUE

Doux l’humide aux semis, l’arbousier aux chevreaux
Le saule aux brebis, Armyntas à mon propos.

DAMÉTAS

Pollion aime, quoique rustique, notre Muse :
Paissez une génisse pour qui vous lit, Muses.

MÉNALQUE

Pollion fait des vers nouveaux : paissez un taureau
Déjà cornu, levant le sable du sabot.

DAMÉTAS

Qui t’aime, Pollion, vienne où tu te réjouis :
Que le miel coule, et pousse l’amome pour lui.

MÉNALQUE

Qui ne hait Bavius, qu’il aime, Mévius, tes vers,
Attelle des renards, trouve des boucs à traire.

DAMÉTAS

Vous qui cueillez des fleurs, des fraises nées à terre,
Fuyez, enfants ! un froid serpent caché sous l’herbe.

MÉNALQUE

Gardez-vous, brebis, de trop avancer : la rive
N’est pas sûre, le bélier, encor, s’y lessive.

DAMÉTAS

Tityre, éloigne les chèvres de la rivière :
À temps, je les laverai à la source claire.

MÉNALQUE

Groupez les brebis, enfants : si leur lait tarit
Sous la chaleur, nous presserons en vain leur pis.

DAMÉTAS

Hélas ! combien maigre est au pré gras mon taureau !
Même amour est ruine du pâtre et du troupeau.

MÉNALQUE

Eux – l’amour n’en est cause – n’ont plus que leurs os :
Je ne sais quel œil fascine mes doux agneaux.

DAMÉTAS

Dans quels pays, dis – tu seras mon Apollon –
Le ciel ne dépasse pas cinq mètres de long.

MÉNALQUE

Dans quel pays, dis, poussent des fleurs où s’inscrit
Le nom des rois – et tu auras pour toi Phyllis.

*

ici une traduction de l’églogue entière, en prose

à suivre !

Virgile, Les Bucoliques, Eglogue 2 (ma traduction)

C’est l’histoire du berger Corydon qui aime le bel Alexis, sans espoir. J’ai traduit en alexandrins son monologue discrètement érotique, qui charme et fait sourire, le voici :

(N.B. Il ne s’agit pas de ma traduction définitive, je la corrigerai au fil de mon travail, de ma traduction de toute l’œuvre)

Églogue II

Le berger Corydon, pour le bel Alexis,
Joie du maître, brûlait, sans espoir d’être admis.
Il venait assidu sous les faîtes ombrés
Des hêtres denses. Là, seul et désordonné,
5 Il jetait aux monts, aux forêts, sa vaine ardeur :
« Ô cruel Alexis, tu dédaignes mes chants ?
Sans pitié de moi ? J’en mourrai finalement.
C’est l’heure où les bêtes cherchent l’ombre et le frais,
L’heure où les lézards verts se cachent dans les haies,
10 Où Thestylis broie aux moissonneurs fatigués
Par la rude chaleur l’ail et le serpolet.
Avec moi, qui tourne dans tes traces, s’exhale
Des arbres, au soleil, le son rauque des cigales.
Mieux ne vaut-il tristes colères et mépris
15 Hautains d’Amaryllis, mieux ne vaut être épris
De Ménalque, lui, noir autant que tu es blanc ?
Ne te fie pas trop à la couleur, bel enfant !
Blanc troène tombe, noirs vaciets sont cueillis.
Tu me prends de haut, ne veux savoir qui je suis,
20 Combien riche en troupeaux, en laitages neigeux.
J’ai mille brebis en Sicile aux monts herbeux ;
Le lait frais ne me manque, l’hiver ni l’été ;
Je chante ce qu’appelant ses bêtes chantait
Amphion de Dircé sur l’Aracynthe actéen.
25 Je me suis vu hier, je ne suis pas vilain,
Miré dans la mer calme ; je ne craindrais pas
Daphnis à tes yeux, si l’image ne ment pas.
Veuilles-tu habiter avec moi les cabanes
Et transpercer les cerfs dans ces humbles campagnes,
30 Pousser aux vertes mauves les chevreaux, d’un chant
Imiter avec moi, unis dans les bois, Pan !
Lui qui, à la cire, conjoignit les pipeaux,
Pan qui veille aux brebis et aux chefs des troupeaux.
N’aie regret de frotter ta lèvre au flageolet ;
35 Pour connaître ces airs, qu’Amyntas n’a-t-il fait ?
J’ai une syrinx à sept tuyaux inégaux,
Dont autrefois Damète me fit le cadeau.
« Te voilà son second », me dit-il en mourant,
Et le sot Amyntas en fut tout jalousant.
40 De plus j’ai trouvé au fond d’un ravin risqué
Deux petits chevreuils encor de blanc tachetés,
Qui chaque jour épuisent deux pis de brebis ;
Je te les garde ; mes dons t’inspirent mépris ?
Les auront donc qui les demande, Thestylis.
45 Viens, bel enfant : voici pour toi, pleines de lis,
Des corbeilles portées par les nymphes ; pour toi,
La blanche Naïade cueille violettes pâles
Et pavots, puis narcisse et aneth aromale,
Les tresse avec herbes suaves et daphné,
50 Peint de jaunes soucis les flexibles vaciets.
Moi je cueillerai des coings au tendre duvet,
Des châtaignes que mon Amaryllis aimait ;
Puis de blondes prunes, fruit honoré aussi ;
Et vous, lauriers, et toi, myrte bien assorti,
55 Qui, tout proches, mêlez vos suaves parfums. 
Simple es-tu, Corydon : Alexis n’a aucun
Souci de tes dons ; Iollas n’y céderait pas
Non plus. Hélas ! qu’ai-je voulu, pauvre de moi ?
Perdu, lançant l’Auster aux fleurs, le sanglier
60 Aux sources. Qui fuis-tu, fou ? Les dieux habitaient
Aussi les forêts, et le Dardanien Pâris.
Que Pallas réside entre les remparts bâtis 
Par elle ; et qu’à nous, les forêts plaisent, avant tout.
La lionne aux yeux farouches suit le loup ; le loup,
65 La chèvre ; la chèvre lascive, le cytise ;
Toi, Corydon, Alexis : chacun, qui l’attise.
Regarde, les taureaux ramènent les charrues,
Le soleil bas double les ombres étendues :
Moi je brûle encor ; quelle mesure à l’amour ?
Ah, Corydon, Corydon, quel démentiel tour !
Ta vigne dans l’ormeau est taillée à moitié ;
Que ne tresses-tu donc quelque chose en osier
Et jonc souple, dont tu aurais besoin ? Et puis,
S’il ne veut, tu trouveras un autre Alexis.

*
Pour comparaison, on peut voir cette traduction en prose disponible en ligne ; on peut comprendre que j’ai dû çà ou là renoncer à un adjectif ou à quelque substantif, l’alexandrin forçant à la concision. Mais il me semble que l’essentiel y est ! Je viens à l’instant de terminer cette traduction, commencée hier, je la réviserai peut-être plus tard mais elle me semble déjà présentable.
Demain je passe à la troisième églogue, c’est un exercice qui me plaît beaucoup comme je l’expliquais hier. À suivre !