Villiers de l’Isle-Adam, lumière pour notre temps

contes cruels

Carnavalet_-_Auguste_Villiers_de_l'Isle-Adam_01Comme annoncé, voici une note sur cet auteur magnifique, qui sera peut-être suivie d’autres.

« Écrivain de race », « poète absolu » selon Verlaine, « exorciste du réel » et « portier de l’idéal » selon Rémy de Gourmont, Villiers de l’Isle-Adam est un auteur incisif, perspicace, d’une exquise et puissante finesse, doué d’une sensibilité aiguë, sauvage, raffinée, un ciseleur de brèves nouvelles hors pair. Ses bien nommés Contes cruels et Nouveaux Contes cruels sont semblables, dans l’esprit, à des pièces shakespeariennes extrêmement condensées. Ils en ont la profondeur métaphysique, l’acuité, la folie à la fois vertigineuse et maîtrisée – mais la bouffonnerie et le rire sont absents de ce théâtre de la cruauté, ou plutôt en sont très sous-jacents, de façon glaciale, dans une ironie aussi discrète que dévastatrice.

C’est que le siècle de Villiers, ce dix-neuvième industrialisé, bourgeois et décadent, pourri par le souci d’argent, traversé de révoltes écrasées dans le sang, est sans doute trop grossier pour son intellect subtil. Sans doute n’y trouve-t-il pas à sourire de la condition humaine – sinistre, trop sinistre, dans une société si vieille, si usée, et une modernité si froide, si déshumanisante. Lui qui aimait mettre en œuvre le choc des temporalités apprécierait sûrement la correspondance que l’on peut ressentir, à la lecture de ses contes, entre son époque et la nôtre, avec leurs sociétés figées par l’exacerbation des classes et des castes et leur fuite en avant hors de l’humain – cet humain qui faisait encore sourire Shakespeare et rire (jaune) Molière – cette fuite, cette marche forcée que figure la « bête humaine » de Zola et que le macronisme met aujourd’hui au pas de l’oie, en avant toute vers le précipice.

Évidemment lecteur de Poe, auquel il se réfère splendidement sans en aucun cas l’imiter, tout en paraissant indifférent aux préoccupations sociales de son temps il en évoque indirectement l’esprit par une écriture imprégnée d’inquiétante étrangeté, dans des textes de très risqué et parfait équilibriste, donnant le sentiment de se tenir toujours au bord de l’abîme. Où le monde est une illusion, la mort et les passions mauvaises rôdent sous les masques de joie ou d’honorabilité, où sous les apparences de paix s’ouvrent des gouffres sans fond.

Villiers de l’Isle-Adam fut peu apprécié du public de son temps et eut une vie difficile (mais l’aristocratie de son caractère l’élevait au-dessus de ces trivialités) ; son génie reste méconnu. Mais pour qui veut comprendre où en est aujourd’hui l’humain, il est l’heure de le lire.

 

"La Gloire tirant Auguste de Villiers de l'Isle Adam de son sommeil éternel" par Frédéric Brou, musée Carnavalet

« La Gloire tirant Auguste de Villiers de l’Isle Adam de son sommeil éternel » par Frédéric Brou, musée Carnavalet

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Comment commencer une histoire, selon E.T.A. Hoffmann

E. T. A. ­Hoffmann (1776-1822). par Élodie Bouédec

hoffmann_homme_au_sableN’ayant pas rapporté de la montagne tous les livres que j’aimerais relire, dont les Contes d’Hoffmann, j’ai emprunté l’un d’eux à la bibliothèque, le plus fameux peut-être, L’Homme au sable, paru aux éditions Sillage dans la traduction d’Henry Egmont. Voici donc le passage, au milieu du conte, où il explique comment commencer à écrire une histoire – ou non. S’adressant au « lecteur bénévole » :

« J’ai donc ressenti un violent désir de t’entretenir de l’histoire extraordinaire de Nathanael. J’avais l’âme remplie de ce que sa vie offrait d’extraordinaire et de fatal. Mais c’est précisément à cause de cela, et, en outre, parce qu’il fallait te préparer, cher lecteur, à écouter du merveilleux, ce qui n’est pas peu de chose, que je me suis tourmenté l’esprit pour trouver à l’histoire de Nathanael un début remarquable, original, saisissant ! « Il était une fois… » : le plus beau commencement de tout récit, mais un peu fade. « Dans la petite ville de province de S… vivait… » : pas trop mal, c’est au moins commencer par présenter le lieu de la scène. Ou bien, tout de suite, in medias res : « Allez-vous-en au diable ! » s’écria l’étudiant Nathanael, la fureur et l’effroi peints dans ses regards farouches, quand le marchand de baromètres Giuseppe Coppola… » Ceci, je l’avais effectivement déjà écrit, lorsque je crus apercevoir dans les regards farouches de l’étudiant Nathanael quelque chose de burlesque, et l’histoire n’est pourtant nullement plaisante. Bref, il ne me venait à l’esprit aucune tournure de phrase qui me parût refléter le moins du monde l’éclatant coloris du tableau que j’imaginais en moi-même. Je pris le parti de ne pas commencer du tout. »

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E. T. A. ­Hoffmann (1776-1822). par Élodie Bouédec

E. T. A. ­Hoffmann (1776-1822). par Élodie Bouédec

Si donc vous voulez savoir comment il s’y est pris, lisez-le, c’est un conte captivant, aux sens profonds, démultipliés, inépuisables. Bonne recherche !

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Gilets jaunes, acte 8

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D’abord hommage et respect à Christophe Dettinger, dit le Gitan de Massy, champion de boxe qui s’est illustré vaillamment et en grand style sur la passerelle Léopold Sedar Senghor (du nom d’un très grand poète) face à la machine des forces de l’ordre qui ne cessent de mutiler et violenter. J’ai trouvé ce commentaire parfait sur un compte twitter intitulé Macron démission à propos de cet homme : « Je le connais, il fait partie de mon club de poésie ». C’était avant que son identité soit connue, et bien sûr c’était de l’humour. Mais je reprends la phrase à mon compte et au sérieux. Oui, c’est ce que j’appelle un poète, et son acte, de la poésie.

 

Et parce que les Gilets jaunes savent être vivants et joyeux, se rassemblant dans le désir de justice, de vérité, de dignité, de fraternité, faisant passer au second plan leurs diverses opinions (tout en veillant, souhaitons-le, à ne pas se laisser récupérer par des idéologues et religieux de toutes sortes), hommage à eux aussi :

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Mes phrases à travers siècles

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lilithEn ces jours symboliques de passage du temps, quelques phrases de mes livres et autres écrits comme autant de projecteurs sur ce qui est passé, ce qui se passe, ce qui se passera.

Dans mon roman Lilith (éd Robert Laffont, 1999, anticipation située dans Lone, une ville-monde, et dont la narratrice est paléontologue, directrice du Muséum d’histoire naturelle, livre préfigurant entre autres l’effondrement d’un ordre inique du monde, la crise dévastatrice du réchauffement climatique et la vague #MeToo) :

 » – Il y a toujours eu des dominants et des dominés, vous savez, disait une mère de bonne famille interrogée à la sortie de l’école. Ils seront pareils une fois adultes, c’est normal !
– Et ton gosse, pétasse, c’est un dominant, évidemment ! hurla le chauffeur. Si tu te fais braquer dans la rue par un camé, ça sera qui, le dominant ?  Ces conneries me tuent, conclut-il en me regardant dans le rétro. Ils sont en train de tuer Lone. Ils ont peur de la fin, alors ils la précipitent… Moi je vais me casser. Je tiens pas à être là quand ça va péter. »

« À travers Lone de grands primates policés par millions se croisent et se désirent, enfermant leur désir derrière des murs et des vêtements, l’évacuant dans l’art, la folie ou la mort – mais bien plus nombreux sont les fous et les morts, mêmes vivants. Car le singe nommé homme est un génie, et un dégénéré. »

« Ce millénaire sera celui du temps du rêve, où l’esprit humain et le monde ne feront plus qu’un même et vaste espace mental, peuplé de rêves et de visions…
– Ou bien celui du temps de la guerre…, dit Leïla. »

« Dans la bagarre je lui arrachai sa barbe, qui était fausse. Je ne m’en rendis pas compte sur le coup mais j’en ris beaucoup, après. Quand tout fut fini, son visage enfin immobile, son postiche arraché et son chapeau tombé, je reconnus T. T., Thomas Tuvu, un ami de Rudolf, et le plus célèbre présentateur du journal télévisé. »

« Les premières émeutes naissent spontanément dans les quartiers est de la ville. Sauvagement réprimées, elles font deux morts et plusieurs blessés parmi les manifestants. »

« Depuis des années beaucoup s’attendaient à une révolution violente. Mais la violence s’est infiltrée si profondément au cœur des corps qu’elle ne sait plus en sortir et les mange de l’intérieur.
La ville restait sans maire, la préparation de nouvelles élections se trouvant sans cesse retardée par des problèmes administratifs aussi complexes qu’incompréhensibles. Depuis longtemps l’administration n’était plus qu’une énorme ogresse impotente, une grosse machine aux rouages rouillés et dangereux. (…)
Cependant les balayeurs continuaient à balayer, les éboueurs à ramasser les ordures, les flics à faire leurs rondes, les écoles à encadrer les enfants, les médias à médiatiser, les spéculateurs à spéculer, les hôpitaux à se cogner la douleur de la ville, les morgues à encaisser les morts et les incinérateurs à les faire cramer.
Lone était un paquebot géant affairé à sombrer très lentement dans l’insondable océan et bien sûr quelques-uns, trop lucides ou paniqués, sautaient par-dessus bord avant la fin, mais la plupart fermaient les yeux sur le naufrage et continuaient à nettoyer les ponts et à entretenir les salons et les cabines, comme si cela devait suffire à maintenir le bateau sur l’eau. Fluctuat et mergitur.« 

« À cause de la chaleur les plus faibles, vieux, jeunes enfants et malades commencent à mourir. Des bouches de métro et d’égout on voit sortir des larves humaines par centaines, souvent mortes, mais parfois encore horriblement vivantes. Microbes et  virus se propagent à toute allure, semant la mort avec une gloutonnerie sauvage. »

« José erre dans l’hôpital, en quête d’un médecin ou d’une sage-femme, elle est seule dans le couloir avec sa douleur. Des allées et venues se produisent autour d’elle, mais personne ne semble la voir ni l’entendre. »

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titre-minCes thèmes, ainsi que ceux du racisme, du sexisme, de l’immigration, de la domination politique et religieuse, sont mis en scène dans beaucoup de mes livres, notamment dans Poupée, anale nationale, dans Moha m’aime, dans Corps de femme et dans Politique de l’amour, tout particulièrement dans Forêt profonde, également dans Souviens-toi de vivre… Je ne vais pas tous les citer, voici simplement quelques phrases de ma thèse Écrire (2018, en ligne sur ce site) :

« L’homme est un être qui trace : qui suit à la trace, et qui trace ce faisant des lignes, de ses doigts sur toutes sortes de parois comme de tout son corps dans l’espace où il se déplace (j’aime spécialement l’emploi intransitif du verbe tracer pour exprimer le fait de marcher à vive allure, ou, en botanique, l’action de ce qui est traçant : des racines notamment). »

« L’art, la littérature, ne sont pas des reproductions de l’être mais des mécanismes à réveiller la conscience de l’être. Mécanismes comparables à l’allégorie de la Caverne de Platon, faite pour réveiller la conscience des hommes face au mur de représentations humaines qui ne sont pas plus des êtres humains que la pipe ou la pomme peintes par Magritte ne sont une pipe ou une pomme. »

« L’écriture pourrait être considérée comme une lecture de notre sang, une traduction, une interprétation de la langue portée par l’écriture qui constitue notre sang. »

« À ce stade de notre histoire, il nous faut toujours continuer à chercher la lumière, et dans cette quête le sang que nous devons faire couler, dans un cadre bien pensé, n’est pas d’hémoglobine mais d’esprit : ce qu’il nous faut tuer, c’est ce qui a rassis en nous au cours des millénaires, ce qui continue à œuvrer mécaniquement, ayant perdu son sens. »

« Notre cheminement tient du ruban de Möbius, sauf que nous ne tournons pas sans fin dans la nuit ni ne finissons consumés par le feu, comme le dit en en palindrome latin Guy Debord : le ruban sur lequel nous évoluons a bien davantage de dimensions que celui de Möbius. Si bien que nous ne repassons jamais exactement aux mêmes points, les courbures de l’espace-temps changeant continuellement le paysage. Ce qui semble fermé s’ouvre, et de même que nos ancêtres gravèrent des signes sur les coquilles ou à l’intérieur de ces autres coquilles que sont les grottes, un poussin de signes a grandi dans notre thèse, et voici que, frappant en sa conclusion, il la fend et en sort (…) »

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Au-dessous du volcan, la prostitution au monde

Au-dessous-du-volcan

Je termine cette note de lecture en différents temps sur ce livre prodigieux. À lire de bas en haut.

L’explosion du Popocatepetl, le volcan du roman, ces jours-ci

21-12-2012, 8h41

De même qu’Einstein demanda l’heure au consul du roman, dans une autre vie Arthur Cravan, qui lui aussi devait se perdre dans les eaux du Mexique, demanda un jour à André Gide : « Où en sommes-nous avec le temps ? » En attendant une tout autre réponse que celle, plate comme la terre avant la science, que lui fit l’écrivain : « il est trois heures moins le quart ». Pour sa part le consul, saisi, ne sut que désigner sans paroles au savant la pendule accrochée au mur.

L’heure tourne sur les pendules comme tout tourne dans Au-dessous du volcan, où les heures tournent, l’espace tourne dans l’ivresse perpétuelle du consul, les pensées tournent, le cosmos tourne, le texte tourne, charriant visions et réminiscences et cortèges de signes : tours, coursives, tour du monde, retour, tourner son alliance, tourbillons, escaliers en colimaçon, tournoyer, tourner en rond, carrousel, grande roue, planètes tourbillonnantes et ainsi de suite. Finalement, après la chute dans la prostitution, un calendrier en vient à désigner le futur, le mois suivant, et ce futur n’aura pas lieu pour le consul puisqu’il sera mort avant, puisque la mort est désormais fichée en lui qui n’a pas su s’empêcher de se retourner sur cette prostituée qu’il est allé chercher aux enfers, cette Yvonne égoïste repliée dans son confort, sa vie facile, ses séductions, ce mirage de si charmante apparence qui ne peut qu’entraîner dans la mort quiconque ne rejette pas la pomme qu’elle lui tend. « Votre cheval ne cherche pas à boire, Yvonne, rien qu’à se mirer dans l’eau », lui a dit et redit le demi-frère du consul, qui sans alcool, lui, a vu ce que l’ivresse s’est employée à cacher.

Je pourrais gloser encore longtemps sur ce livre aux reflets et aux terrains aussi mouvants que les représentations de l’espace-temps d’Einstein, mais je préfère me taire, ayant trouvé cela qui s’y dissimulait, cette descente d’Orphée aux enfers de l’autre, qu’il endosse. Orphée a Eurydice dans le dos, la voir là c’est voir qu’elle est perdue – c’est ainsi qu’il la perd. Le consul aussi va jusqu’au fond la voir dans sa prostitution mais au lieu d’en tirer la leçon et de poursuivre son chemin comme Orphée, il consomme lui-même la prostitution, il se perd à son tour.

« À tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront, il est l’heure de s’enivrer ; pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise », écrit Baudelaire, sous le spleen comme le consul est sous Saturne. Platon n’avait pas tort dans sa critique des poètes. La poésie sans la science a tôt fait de virer au mensonge, à la morbidité. Le consul de Lowry a échoué dans la science de la mystique. Poètes, si vous n’êtes pas prophètes, si vous n’êtes pas savants, vous courez à la mort. La réponse à la question « quelle heure est-il ? », la voici : il est l’heure.

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20-12-2018, 13h13

« Le Trou du Golgotha… Golf = gouffre = golf »…. «  Quant aux démons… ils le possédaient »… « La Machine infernale »… «Rue de la Terre-de-Feu. 666 »… Lowry injecte des signes dans son texte comme autant de loupiotes de bars, de cantinas, dans la nuit. Ou comme « le phare qui invite la tempête, et qui l’éclaire… Le Farolito ». Le Farolito étant une cantina composée « de nombreuses petites pièces, chacune plus petite et plus sombre que la précédente, s’ouvrant l’une dans l’autre, la dernière et la plus sombre de toutes pas plus grande qu’une cellule », « des antres où devaient se tramer des complots diaboliques, où se décidaient d’atroces meurtres » et où « là, comme lorsque Saturne est dans le Capricorne, la vie atteignait le fond », mais où « là aussi de grandes pensées tournoyantes flottaient dans le cerveau. »

Qu’est-ce à dire ? L’auteur n’est pas en enfer, il y va voir. Voir, comme Rimbaud voyant, voir en poète, en Orphée chargé d’en remonter Eurydice. Et Yvonne, son Eurydice, y restera. Voir cela, c’est soudain éclairer le texte d’un tout autre sens que celui qu’on lui donne habituellement. Ce n’est pas l’auteur plongé dans son ivresse qui est en enfer, c’est l’autre personnage, celui qui n’a pas l’air d’y être, cette Yvonne trompeuse à la vie apparemment si légère. Voilà : l’enfer est autre que ce qu’il a l’air d’être. Si le consul finit par y rester aussi, c’est parce que, dans son voyage, il a omis de ne pas se laisser posséder par les démons.

à suivre

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19-12-2018, 9h

Qu’est-ce que l’enfer ? En paraphrasant Baudelaire selon qui la plus grande ruse du diable est de faire croire qu’il n’existe pas, on pourrait dire que la plus grande ruse de l’enfer est de faire croire qu’il est autre que ce qu’il est. En fait il y a au moins deux enfers : celui de la vie vécue dans la faute, et celui qu’incarnent pour d’autres ceux qui vivent dans l’enfer de la faute.

Je donne tout de suite un exemple vécu : un jour, apercevant Jean-Marie Le Pen dans un couloir de télévision, j’ai ressenti une nausée tenace. Cet homme, comme d’autres, incarnait l’enfer. L’enfer de la faute morale ne ressemble pas a priori à l’enfer qu’on se représente habituellement, lieu de souffrances et de tortures. Ceux qui vivent dans l’enfer de la faute morale ne semblent pas souffrants. La lâcheté, la duplicité, la méchanceté, la cruauté, la perversité, l’avidité, l’égoïsme, la vanité, tout ce qui entraîne la dissimulation, l’hypocrisie, la manipulation, tout ce qui fait commettre délibérément le mal, la trahison, le crime, la torture, la persécution, génère l’enfer de la souffrance pour autrui. Mais l’enfer de la souffrance n’exclut pas l’innocence, la droiture, l’amour, la grâce. Alors que l’enfer de la faute en est privé.

L’innocence, la droiture, l’amour, la grâce, sont les qualités que les fauteurs, s’en sachant privés par leur faute, veulent détruire chez autrui ; à défaut d’y parvenir, ils s’emploient à détruire autrui. Tel est l’enfer. Bien plus ordinaire et terrible que toutes les représentations picturales et poétiques, y comprises dantesques, qu’on a pu en donner. Les visions cauchemardesques de l’enfer ne sont pas l’enfer. Elles sont des cauchemars qui nous servent tout à la fois à évacuer un peu l’angoisse de l’enfer et à masquer le véritable enfer, dans son épouvantable et lamentable banalité.

Ainsi le personnage de Malcolm Lowry, qui a peut-être commis une faute dans son passé (le texte reste vague sur cette question), est-il peut-être quelqu’un qui croit devoir expier en se plongeant lui-même en enfer. Mais son enfer n’en est pas un. Seulement un cauchemar échappatoire qu’il se projette en s’injectant de l’alcool. Pourquoi ? Il se peut qu’il ait peur de retomber dans la faute, qu’il ait peur de lui-même – et qu’il compte sur l’ivresse pour se neutraliser. Il se peut aussi qu’il cherche à fuir un mal qui lui aurait été fait, un mal lointain, enraciné dans l’enfance de l’âme : un mal qui n’est pas dit, un mal trop infernal que le texte et l’ivresse veulent occulter.

à suivre

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18-12-2018, 12h06
En douze chapitres, le roman suit les douze heures, dans cette grande fête des morts, d’un personnage entouré de trois autres et de leurs douze mois passés. Le personnage principal, consul ivrogne, a souvent été comparé à Faust. Mais s’il y a un diable dans cette histoire, c’est l’alcool. Et il n’y a pas de pacte. Lowry dans sa préface évoque l’ivresse mystique. En poète, il semble penser que ce qui compte, c’est l’ivresse. Or cela se passe très mal pour son alter ego dans le roman, et cela finit logiquement très mal, pour son personnage comme pour l’auteur quelques années plus tard. Pourquoi ? Parce que l’ivresse mystique demande une science. Or le consul visite les enfers en consul, en consultant. Il y est spectateur, au sens debordien du terme, et au sens platonicien, regardant défiler sous le volcan (dans la caverne) les images de son délire sans pouvoir les contrôler. Car s’il n’a pas passé de pacte avec le diable, il ne refuse pas non plus le pacte que le diable ne cesse de lui reproposer sans cesse, de verre en verre. Il n’y a pas dans ce qu’il vit de combat spirituel. Et en réalité il n’a pas plus de connaissance de l’enfer qu’il n’en a du paradis. Ce qu’il vit ne tient ni de l’un ni de l’autre, encore moins de quelque purgatoire. Ce qu’il vit, c’est une plongée sans connaissance dans l’illusion et l’impuissance. Dans un monde artificiel semblable à celui qui tente de régner sur l’humanité, en ce moment même.

à suivre

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17-12-2018, 10 h 39

Que répondre à Einstein quand vous le croisez par hasard dans un couloir et qu’il vous demande l’heure ?

La scène est placée au milieu du livre, comme le récit de la mort d’un innocent est placé au milieu du Coran, livre tout aussi désordonné (en fait, d’un ordre particulier, parfait) que celui de Malcolm Lowry. Deux situations vertigineuses comme deux trous noirs au centre de chacun des textes, deux trous de volcans d’où jaillit le chaos des textes, roulements sans fin de deux ivresses mystiques (car l’ivresse alcoolique de Lowry est aussi explicitement mystique, celle d’un homme qui cherche à écrire un livre sur la Kabbale).

En fait il y a deux volcans dans le livre, bien qu’il n’en titre qu’un. Qu’importe le volcan, pourvu qu’on ait l’ivresse ? Non, nous le verrons. Pour l’instant, n’oublions pas d’où nous partons : le temps, la mort (le livre se déroule le jour des morts au Mexique).

à suivre

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Extraits de l’introduction à ce chef-d’œuvre (traduit de l’anglais par Stephen Spriel avec la collaboration de Clarisse Francillon et de l’auteur) par Maurice Nadeau : ici

Mes quelque 40 livres à ce jour (note actualisée)

mes livres

mes livres

Quelques-uns de mes livres se trouvent sous forme numérique à petit prix ou gratuits ici ainsi qu’ici et .

Et voici les couvertures papier d’origine (certaines ont changé au fil des éditions, et il faut y ajouter de nombreuses éditions de poche, et les traductions) de mes quelque 40 livres – romans, poésie, essais, recueils d’articles etc. Bibliographie non exhaustive quant aux ouvrages collectifs, anthologies… (je la complète en fin de note à mesure que d’autres titres me reviennent en mémoire)

"Forêt profonde", 2007, éd du Rocher, 376 pages

« Forêt profonde », 2007, éd du Rocher, 376 pages

 

"Voyage", 2013, éd alinareyes.net, 952 pages

« Voyage », 2013, éd alinareyes.net, 952 pages

"Lilith", 1999, éd Robert Laffont, 281 pages

« Lilith », 1999, éd Robert Laffont, 281 pages

"Le boucher", 1988, éd du Seuil, 98 pages

« Le boucher », 1988, éd du Seuil, 98 pages

"Nus devant les fantômes, Franz Kafka et Milena Jezenska", 2000, Éditions 1, 194 pages

« Nus devant les fantômes, Franz Kafka et Milena Jezenska », 2000, Éditions 1, 194 pages

"Derrière la porte", 1994, éd Robert Laffont, 213 pages

« Derrière la porte », 1994, éd Robert Laffont, 213 pages

"La jeune fille et la Vierge", 2008, éd Bayard,169 pages

« La jeune fille et la Vierge », 2008, éd Bayard,169 pages

"Notre femme", 2007, éd Atelier In8, 32 pages

« Notre femme », 2007, éd Atelier In8, 32 pages

"Lumière dans le temps", 2009, éd Bayard, 185 pages

« Lumière dans le temps », 2009, éd Bayard, 185 pages

"Lucie au long cours", 1990, éd du Seuil, 128 pages

« Lucie au long cours », 1990, éd du Seuil, 128 pages

"Autopsie", 2000, éd Inventaire Invention, 53 pages

« Autopsie », 2000, éd Inventaire Invention, 53 pages

"Ma vie douce", 2001, éd Zulma, 401 pages

« Ma vie douce », 2001, éd Zulma, 401 pages

"Cueillettes", 2010, éd. Nil, 126 pages

« Cueillettes », 2010, éd. Nil, 126 pages

"Le carnet de Rrose", 2006, éd Robert Laffont, 80 pages

« Le carnet de Rrose », 2006, éd Robert Laffont, 80 pages

"Charité de la chair", 2010, 192 pages

« Charité de la chair », 2010, 192 pages

"La dameuse", 2008, éd Zulma

« La dameuse », 2008, éd Zulma, 52 pages

"Nue", avec des photos de Bernard Matussière, 2005, éd Fitway, 141 pages

« Nue », avec des photos de Bernard Matussière, 2005, éd Fitway, 141 pages

"La chasse amoureuse", 2004, éd Robert Laffont, 270 pages

« La chasse amoureuse », 2004, éd Robert Laffont, 270 pages

"Une nuit avec Marilyn", 2002, éd Zulma, 45 pages

« Une nuit avec Marilyn », 2002, éd Zulma, 45 pages

"Corps de femme", 2002, éd Zulma, 133 pages

« Corps de femme », 1999, éd Zulma, 133 pages

"Politique de l'amour", 2002, éd Zulma, 120 pages

« Politique de l’amour », 2002, éd Zulma, 120 pages

"Quand tu aimes, il faut partir",  1993, éd Gallimard

« Quand tu aimes, il faut partir », 1993, éd Gallimard, 95 pages

"L'exclue", 1999, éd Mille et une nuits, 56 pages

« L’exclue », 1999, éd Mille et une nuits, 56 pages

"Souviens-toi de vivre", 2010, éd Presses de la Renaissance, 158 pages

« Souviens-toi de vivre », 2010, éd Presses de la Renaissance, 158 pages

"La première gorgée de sperme, c'est quand même autre chose", 1998, éd Blanche, 77 pages

« La première gorgée de sperme, c’est quand même autre chose », 1998, éd Blanche, 77 pages

"Poupée, anale nationale", 1998, éd Zulma, 85 pages

« Poupée, anale nationale », 1998, éd Zulma, 85 pages

"La vérité nue", avec Stéphane Zagdanski, 2002, éd Pauvert, 200 pages

« La vérité nue », avec Stéphane Zagdanski, 2002, éd Pauvert, 200 pages

"Sept nuits", 2005, éd Robert Laffont, 84 pages

« Sept nuits », 2005, éd Robert Laffont, 84 pages

"Le chien qui voulait me manger", 1996, éd Gallimard, 180 pages

« Le chien qui voulait me manger », 1996, éd Gallimard, 180 pages

"Moha m'aime", 1999, éd Gallimard, 120 pages

« Moha m’aime », 1999, éd Gallimard, 120 pages

"Satisfaction", 2002, éd Robert Laffont, 198 pages

« Satisfaction », 2002, éd Robert Laffont, 198 pages

"Au corset qui tue", 1992, éd Gallimard, 88 pages

« Au corset qui tue », 1992, éd Gallimard, 88 pages

"Il n'y a plus que la Patagonie", 1997, éd Julliard, 127 pages

« Il n’y a plus que la Patagonie », 1997, éd Julliard, 127 pages

"La nuit", 1994, éd Joëlle Losfeld, 100 pages

« La nuit », 1994, éd Joëlle Losfeld, 100 pages

"Âme", préface aux photographies de Gilles Berquet, 1992, éd Jean-Pierre Faur

« Âme », préface aux photographies de Gilles Berquet, 1992, éd Jean-Pierre Faur

"Apotheosis", préface aux peintures de Terry Rodgers, 2006, éd Torch Books

« Apotheosis », préface aux peintures de Terry Rodgers, 2006, éd Torch Books

"Un siècle érotique", anthologie présentée par Tran Arnault, 2010, éd Omnibus, 1027 pages

« Un siècle érotique », anthologie présentée par Tran Arnault, 2010, éd Omnibus, 1027 pages

"Érotique & érotisme : huit femmes, huit rencontres",  de Rémi Boyer ; préf. d'Alina Reyes ; postf. de Sarane Alexandrian, 2004, éd R. de Surtis, 157 pages

« Érotique & érotisme : huit femmes, huit rencontres », de Rémi Boyer ; préf. d’Alina Reyes ; postf. de Sarane Alexandrian, 2004, éd R. de Surtis, 157 pages

"Dictionnaire de la sexualité humaine", collectif sous la direction de Philippe Brenot, 2004, éd L'esprit du temps, 736 pages

« Dictionnaire de la sexualité humaine », collectif sous la direction de Philippe Brenot, 2004, éd L’esprit du temps, 736 pages

"Nouveaux voyages aux Pyrénées", avec Stéphanie Benson et Lucien d'Azay, 2000, éd Climats, 142 pages

« Nouveaux voyages aux Pyrénées », avec Stéphanie Benson et Lucien d’Azay, 2000, éd Climats, 142 pages

"Cent mots pour les bébés d'aujourd'hui", collectif dirigé par Patrick Ben Soussan, 2009, éd Èrès, 366 pages

« Cent mots pour les bébés d’aujourd’hui », collectif dirigé par Patrick Ben Soussan, 2009, éd Èrès, 366 pages

"Qu'est-ce que la culture ?", collectif sous la direction d'Yves Michaud,  2001, éd Odile Jacob, 844 pages

« Qu’est-ce que la culture ? », collectif sous la direction d’Yves Michaud, 2001, éd Odile Jacob, 844 pages

"Because mots notes", collectif, livre + CD musique sous la direction de Garlo, 1998, éd Le Castor Astral

« Because mots notes », collectif, livre + CD musique sous la direction de Garlo, 1998, éd Le Castor Astral

"Origines littéraires de la pensée contemporaine XIXe-XXe siècles : Goethe, Poe, Huysmans, Mallarmé, Tolstoï, Wells, le roman policier, Jean Ray, Borges, Barthes, Alina Reyes", de N-B Barbe, 2002, éd. Bès, 260 pages

« Origines littéraires de la pensée contemporaine XIXe-XXe siècles : Goethe, Poe, Huysmans, Mallarmé, Tolstoï, Wells, le roman policier, Jean Ray, Borges, Barthes, Alina Reyes », de N-B Barbe, 2002, éd. Bès, 260 pages

"Sept écrivains au stade : Coupe du monde de football 1998, éd Le Monde/Le Serpent à plumes, 48 pages

« Sept écrivains au stade : Coupe du monde de football 1998, éd Le Monde/Le Serpent à plumes, 48 pages

 

 

 

 

Cadavre exquis assisté

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Homme lisant au lit la nuit, photo Alina Reyes

Homme lisant au lit la nuit, photo Alina Reyes

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Robin Sloan est un romancier californien. Le 18 octobre dernier, le New York Times consacrait un article à sa nouvelle façon d’écrire, assistée par ordinateur. Il commence une phrase, un petit programme d’intelligence artificielle la termine. Dans son nouveau roman, la Californie est retournée à l’état sauvage. Il écrit : « Les bisons sont rassemblés autour du canyon ». Il envoie. L’ordi fait « pock », analyse les dernières phrases et ajoute : « sous le ciel nu ». Il poursuit : « Les bisons voyageaient depuis deux ans », l’ordi ajoute quelque chose comme « en pleine ville ». Il n’avait pas pensé à ça, il est content. Le cadavre exquis assisté, en quelque sorte. C’est amusant. Depuis cet article les incendies sont passés, il devient de moins en moins improbable que la Silicon Valley puisse retourner bientôt à l’état sauvage. Il n’y aura plus qu’à se remettre à écrire avec son propre cerveau.

 

Léonard de Vinci, l’homme aux myriades de cerveaux

Leonardo_da_Vinci_-_Portrait_of_a_Musician

da-vinci-studies-of-embryosJ’ai commencé hier soir à relire les Carnets de Léonard de Vinci, lus au moins partiellement plusieurs fois au cours des dernières années. Auteur et penseur de premier plan, dont les paroles valent d’être méditées autant que les peintures et les machines. Mais il est intéressant aussi de se pencher sur la façon dont Léonard est reçu, vu, à travers le temps. En 1550, trente et un ans après la mort de Léonard, dans Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, Giorgio Vasari vante la merveille de son génie, mais lui reproche sévèrement sa prétendue inconstance dans le travail, et va jusqu’à inventer un pieux repentir du peintre sur ce sujet au moment de mourir. Que l’inachèvement de plusieurs de ses œuvres fasse partie de son œuvre et de son génie -comme il arrive chez certains autres génies- n’est pas compris à l’époque, et sans doute reste aujourd’hui à éclairer.

 

Leonardo_da_Vinci_-_Virgin_and_Child_with_St_Anne_C2RMF_retouchedEn 1910, Freud dans Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci commet un énorme délire sur l’homosexualité, prétendument frigide et platonique, du peintre. Son essai, fondé sur une faute de traduction, en dit davantage sur Freud que sur Léonard, mais reste sauvé du plantage total par une observation pertinente sur la figuration de ses deux mères (la naturelle et l’adoptive) dans le tableau La Vierge, l’Enfant Jésus et sainte Anne. Aujourd’hui la vie homosexuelle du peintre, dans presque  tous les documentaires sur lui que j’ai pu visionner, fait encore manifestement l’objet des fantasmes de ceux qui en parlent comme s’ils avaient tenu la chandelle, lui prêtant des liaisons sexuelles multiples, y compris avec un enfant. En réalité, en l’absence de témoignages sur la question, on ne peut rien affirmer. Seulement supposer, d’après ce que son œuvre écrite et peinte laisse comprendre de lui, qu’il ne fut ni « platonique » ni débauché mais tout à la fois libre et raisonné, d’esprit donc de corps aussi.

Lire ce qui est dit de Léonard m’aide aussi à réfléchir sur mon propre travail, passé, présent et à venir, et à le guider. Après la note d’hier, voici quelques autres réflexions qui ont retenu mon attention :

Da_Vinci_Vitruve_Luc_Viatour« Coleridge appelle Shakespeare l’homme aux « myriades de cerveaux ». Si la discussion baconienne était ouverte, un parallèle serait possible avec la multiplicité des cerveaux de Léonard. » Et : « chez lui, la beauté d’expression nous obsède jusqu’à la torture ». E. MacCurdy, dans son Introduction aux Carnets de Léonard.

André Chastel, dans son édition du Traité de la peinture de Léonard de Vinci, note « l’impression ambiguë que laisse l’étrange Léonard ».  Et :

« Le passage de Léonard ne se marque pas seulement – comme celui d’un Rubens ou d’un Greco – par le fait que les peintres sont saisis de nouveaux problèmes ou d’une nouvelle face des problèmes de leur art. Il se signale aussi par des écarts, des prétentions, des fixations nouvelles, enfin tout ce qui laisse supposer que Léonard comptait par la tension, l’inquiétude, l’interrogation, la critique, bref l’irritation intellectuelle et nerveuse qu’il propageait, autant que par les exemples de son art. »

« Ce que l’on admire d’ordinaire et respecte instinctivement chez Léonard, ce qu’il offre en tout cas de peu commun, c’est l’indépendance du comportement. »

« Les deux notions [scientifique et irrationnelle] sont actives dans son esprit comme les deux faces également exigibles du merveilleux. »

« Léonard est un admirable écrivain, tour à tour nerveux et sinueux, direct et enveloppé, froid et enthousiaste. »

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Leonardo_da_Vinci_-_Portrait_of_a_MusicianIl fut aussi chanteur et musicien, et inventa des instruments, notamment une « viola organista » qui a été réalisée récemment d’après ses dessins et que l’on peut entendre prendre vie grâce au pianiste polonais Sławomir Zubrzycki. Pour en savoir plus, consulter cet article sur France Musique.

Dans ce Portrait de musicien, on peut lire sur la partition de l’homme peint par Léonard (il me plait de penser que ce pourrait être lui-même) : « Cant…Ang… » Le chant des anges, je présume. C’est en tout cas ce que fait entendre cet instrument, dans cet enregistrement que je ne me lasse pas d’écouter et réécouter :

Pour en entendre davantage et le voir de plus près :

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Et pour plus sur ce génie, suivre le mot clé Léonard de Vinci.

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Faire obliquer les plis de la voile dans le vent

Yellow-Boat

obliques*

J’ai fait ce dessin hier soir dans mon cahier en écoutant Claudine Tiercelin. J’ai vu sur mon bureau trois poussières disposées obliquement en triangle dans un arc de cercle formé par un cheveu, et j’ai reproduit l’image en visage au stylo, le reste a suivi. J’ai l’impression que le mot oblique est formé en latin à partir du verbe liqueo, « être liquide » et de la préposition ob qui marque un versement ou un renversement. Il y a ce beau vers au Livre V, 16 de L’Énéide :

obliquatque sinus in uentum ac talia fatur

« il obliqua les plis de la voile dans le vent et parla ainsi »

Ainsi va parfois au but la parole.

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Rapport de soutenance de thèse

arthur rimbaud

franz-kafka1[2]Sous le regard de nos ancêtres préhistoriques et historiques, d’Arthur Rimbaud, de Germain Nouveau, de Franz Kafka, d’Edgar Allan Poe et de bien d’autres de mes compagnons, j’ai soutenu ma thèse devant un jury de quatre professeur·e·s le 24 septembre dernier à l’Université de Cergy-Pontoise, université que j’avais choisie pour son ouverture à la modernité. Après avoir délivré mon discours de soutenance (qu’il vaut mieux lire avant de voir le rapport), j’ai écouté les remarques de chaque membre du jury puis taché de répondre à leurs questions. Ce fut un exercice soutenu, qui dura environ trois heures et qui me plut. Ayant été opérée deux semaines plus tôt pour la deuxième fois de l’été, je n’étais pas au mieux de ma forme et mon expression orale put s’en ressentir, mais je défendis vaillamment mon travail, que par ailleurs on me dit fort apprécié, même si l’exercice de la soutenance impliquait de la part des jurés de relever les points qui posaient problème.

Malheureusement les vraies questions de fond ne furent jamais posées, sur le sens général de ma thèse et sur les analyses par lesquelles j’ai apporté un éclairage entièrement nouveau sur des œuvres particulières et sur la littérature. Mais il est très compréhensible et significatif que les jurés aient été d’abord inquiétés par la forme peu académique de ma recherche, et que ce fut le principal sujet de leur questionnement. En quelque sorte, la forme est l’arbre qui cache la forêt du sens, mais comment faire une forêt sans arbre ? J’ai l’habitude d’une telle réception de mon travail, c’est la même chose pour mes romans : les lecteurs voient l’érotisme, la violence, le désordre… et évitent de pénétrer au fond des choses, au sens (préférant ne pas l’affronter, par peur ou par paresse, la littérature étant trop souvent vécue comme une fuite hors de la vie, plutôt que comme une arme à vivre pleinement le réel).

Le rapport de soutenance de thèse se constitue traditionnellement d’un document tronqué, puisqu’il ne rapporte que les interventions du jury, sans les réponses de l’auteur·e de la thèse. Il s’agit d’un procès souvent bienveillant mais sans avocat de la défense. Il est tout de même mentionné que mes réponses ont été satisfaisantes, et le jury m’a accordé le titre de docteure.

Encore une fois, avant d’ouvrir ce rapport que voici, je recommande de lire mon bref discours de soutenance, qui présente mon travail. Quant à ma thèse, elle est ici.

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Zeppelins sur Paris

Zeppelin

zeppelin sur paris, dessin-minEn marge de la terrible guerre des tranchées qui faisait rage à une centaine de kilomètres de là, le soir du 29 janvier 1916, deux zeppelins furent envoyés en raid sur Paris. L’un dut faire demi-tour pour avarie, l’autre, à la faveur des nuages qui le dissimulaient, largua rapidement ses bombes sur Belleville et Ménilmontant, faisant 26 morts et 32 blessés.

Voici le compte-rendu de l’évènement dans L’Humanité du lendemain :

DES ZEPPELINS SUR PARIS

DES BOMBES TOMBENT
boulevard de Belleville, rue de Ménilmontant et rue Haxo. Un immeuble détruit. Il y a des victimes.

À vingt-deux heures moins un quart, alors que comme les jours précédents, Paris était dans le calme le plus complet, les pompiers sortaient de leurs casernes, parcouraient les rues à toute vitesse, en cornant, tandis que les clairons sonnaient le « Garde à vous ». Des zeppelins ou des aéroplanes allemands étaient signalés comme ayant franchi les lignes du camp retranché de Paris.

En effet, à vingt-et-une heures vingt, le gouvernement militaire était informé que des zeppelins étaient passés au-dessus de la Ferté-Milon, à 30 kilomètres de Château-Thierry et à 80 kilomètres de Paris.

La nouvelle fut accueillie avec une placidité parfaite. Loin de se cacher dans les caves, les habitants se précipitèrent vers les places et surtout vers la butte Montmartre. Ceux qui étaient chez eux sortirent sur les trottoirs, scrutant le ciel qu’éclairaient les projecteurs.

Tout à coup, à vingt-deux heures dix, trois détonations qui furent entendues d’un bout à l’autre de Paris et même en banlieue, ébranlèrent les maisons.

Sans doute des coups de canon à blanc destinés à effrayer les mécaniciens des aéronefs pour leur faire rebrousser chemin, pensa-t-on aussitôt, tant les coups avaient suivi de près l’alerte.

Telle n’était point, hélas ! la vérité, c’était bien des bombes et des obus qui venaient d’être lancés d’une grande hauteur, car on ne vit rien, absolument rien, dans le ciel.

Un premier projectile était tombé boulevard de Belleville, près de la rue Risson. Deux arbres furent déracinés, une excavation d’un diamètre de six mètres fut creusée mais il n’y eut là aucun accident de personne.

Une seconde bombe tomba près du 88 de la rue de Ménilmontant. Il y aurait eu là plusieurs blessés.

La plus violente explosion se produisit rue Haxo. Un obus tomba sur l’immeuble du numéro 86, qui fut en grande partie démoli et on en eut à déplorer la mort de plusieurs personnes.

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La parole du jour est au poète belge Émile Verhaeren, sur un précédent raid des zeppelins :

LES ZEPPELINS SUR PARIS

21 Mars 1915.

Sous les étoiles d’or d’un ciel ornemental
Glissent les Zeppelins dans la clarté hardie
Et le vent assaillant leurs parois de métal
En fait luire et siffler l’armature arrondie.

Un but sûr, mais lointain, les hèle et les conduit ;
Et tandis qu’ils ne sont encor qu’ombre et mystère
Leur vol énorme et lourd s’avance dans la nuit,
Et passe on ne sait où, au-dessus de la terre.

Les plaines et les bois se dérobent sous eux
Et les coteaux avec leurs fermes suspendues
Et le bourg et la ville aux étages nombreux
D’où leur présence proche est soudain entendue.

Aussitôt jusqu’au Sud, et de l’Est et du Nord,
S’émeut et retentit le télégraphe immense ;
La menace est criée et la vie et la mort
Organisent partout l’attaque ou la défense.

De toutes parts est perforé l’espace gris ;
Des foyers de lumière en tous coins se dévoilent
Et leurs barres de feu vont ramant sur Paris
Avant de remonter se cogner aux étoiles.

Ceux qui guident le vol des navires, là-haut,
Voient luire à leurs côtés la grande Ourse et les flammes
D’Hercule et d’Orion, d’Hélène et des Gémeaux,
Et s’estomper au loin le Louvre et Notre-Dame.

La ville est à leurs pieds et se tasse en sa nuit
Et se range et s’allonge aux deux bords de la Seine ;
Voici ses palais d’or et ses quais de granit
Et sa gloire pareille à la gloire romaine.

L’ivresse monte en eux et leur orgueil est tel
Que rien jusqu’à leur mort ne le pourra dissoudre.
Ne sont-ils pas à cet instant les rois du ciel
Et les dieux orageux qui promènent la foudre ?

Ils bondissent dans l’air lucide ; ils vont et vont,
Évoquant on ne sait quel mythe en leur mémoire
Et creusent plus avant un chemin plus profond,
Dites, vers quel destin de chute ou de victoire.

Les projecteurs géants croisent si fort leurs feux
Qu’on dirait une lutte immense entre les astres
Et que les Zeppelins se décident entre eux
À déclencher soudain la mort et les désastres.

Pourtant jusqu’à Paris aucun n’est parvenu.
Avant qu’un monument ne devienne ruine
Ils s’en sont allés tous, comme ils étaient venus
Avec le coup de l’échec dur en leur poitrine.

Ils n’ont semé que ci et là, de coins en coins,
La mitraille qu’ils destinaient au dôme unique
Où dort celui qui les ployait sous ses deux poings
Et les dominait tous, de son front titanique.

Et, peut-être, est-ce lui qui les a rejetés
Du côté des chemins où la fuite s’accoude,
Rien qu’à se soulever, lentement, sur son coude
Tel que pour le réveil Rude l’avait sculpté.

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texte : wikisource

Rude et la longue histoire des carnages :

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voir aussi Mémoire des lieux de la Grande Guerre dans la Somme

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« Évolution »

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evolution-min*

J’ai fait ce dessin hier soir aux crayons d’aquarelle, légèrement surligné de feutre doré et argenté. Je l’accompagne de ce passage de ma thèse :

Ainsi l’amoureux du sonnet 51 du même Shakespeare parle-t-il de la course de feu (fiery race) de son désir, plus vif encore que la vitesse ailée (winged speed) que pourrait avoir son cheval pour aller à la rencontre de son aimé, comme Parménide porté à toute vitesse par les juments à la rencontre du « cœur de la vérité », passant les portes du royaume de la déesse comme Héraclite est entré dans son temple avec son texte. Si, une fois franchie la sortie, il ne reste plus personne sur scène, que reste-t-il ? La trace de l’humain : la scène, la forme du poème.

L’être s’en est allé habiter ailleurs, mais où ? Dans l’enthousiasme du public, des lecteurs, des contempleurs, qui l’ont reçu. En sortant de scène, l’homme, cette construction culturelle, s’intériorise, augmentée, divinisée, roi et reine à la fois, à la fois maison et habitant.

Ma thèse entière est disponible gracieusement ici.

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