Cavernes. Par Gilbert Lascault, Adalbert Stifter, Marcel Brion

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J’ai parlé, à propos des expositions de minéralogie visitées ces trois derniers jours, de caverne d’Ali Baba. Voici maintenant trois pépites du trésor littéraire disant la merveille des grottes et cavernes.

Le premier, « Grottes », est un texte de Gilbert Lascault paru en hommage à Jacques Ohayon, « dandy » et « artiste de sa propre vie », créateur de la S.P.A., Société des Promeneurs artistiques, dans un petit recueil éponyme, que j’ai trouvé d’occasion l’autre jour chez l’éditeur-libraire-bouquiniste Sillage. Leur programme de balades singulières dans Paris et sa région commença par une promenade à Ermenonville, où je fus récemment. À cause de son nom (plus sérieusement, de son intérêt pour l’art préhistorique), Gilbert Lascault avait été invité par ses facétieux camarades à parler de « ses aïeux », les hommes de Lascaux.

Il y a une progression dans mon choix des textes, je les présenterai donc sans interruption entre eux. Le deuxième est extrait de cette autre pépite, splendide, trouvée le même jour dans la même librairie : Cristal de roche, d’Adalbert Stifter, « figure majeure des lettres allemandes, admiré de Nietzsche, Hermann Hesse ou Thomas Mann ». Pour n’en pas déflorer la fin, je dirai simplement que ce conte se situe à Noël en haute montagne, où le lecteur, comme les deux enfants du texte, est entraîné sur un chemin d’égarement – dans un état qui me rappelle pour ma part celui où j’aime violemment me trouver dans la construction d’un texte, avant que tout ne vienne à sa place.

Le troisième extrait est issu des extraordinaires premières pages du roman de Marcel Brion La ville de sable, dont le protagoniste est un archéologue parti en Asie centrale à la recherche de grottes ornées. Marcel Brion m’accompagne depuis quasiment toujours avec son livre L’Art fantastique mais je ne connaissais pas son œuvre romanesque. Je suis allée chercher ce roman hier à la bibliothèque Buffon, où je l’avais fait venir de la réserve centrale, le texte étant devenu rare, et j’ai commencé à le lire cette nuit. En sortant de la bibliothèque, ce trésor dans mon sac, je suis passée par les bassins du Jardin des Plantes, où j’ai parlé à une religieuse en abaya, jeune mère au visage pur et doux, d’un gros poisson pour l’instant invisible qu’on y voit parfois. Un peu après, une autre mère a dit à son jeune enfant, en me désignant : « Regarde, la dame a un beau t-shirt Totoro ! » Puis je suis allée écrire à la bibliothèque de recherche du Muséum, d’où, sous l’œil soupçonneux d’un bibliothécaire que j’ai rassuré, j’ai fait une photo de la mosquée à la fenêtre, vue comme d’une caverne aux merveilles.

 

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« Les promeneurs escaladent, descendent, errent à la recherche des grottes. Ils grimpent. Ils regardent les parois perçues où jadis les ancêtres grattèrent, griffèrent, tracèrent les lignes, les contours.

Dans les grottes, les promeneurs cherchent les temps passés et mêlés. Ils trouvent leur origine répétée. Ils se perdent en leurs commencements. Ils rêvent dans leurs grottes, dans leurs antres. Ils y pénètrent et en sortent. Ils s’enfoncent provisoirement. Ils s’engouffrent. Ils s’engagent dans les cavités. Ils se glissent. Ils se faufilent entre des corridors.

Chaque grotte devient leur repaire, le terrier qu’ils visitent, leur tanière, le lieu où ils se réfugient.

Dans les grottes, les promeneurs psalmodient leurs mélopées, scandent leurs hexamètres, rythment les dactyles et les spondées.

Ils marchent et voient les scènes sur les parois. Ils regardent les sagaies et les blessures, les chevaux et les bisons, les humains masqués.

Ils font des escapades. Ils repartent vers les échappées.

Préhistorien, lecteur des parois des grottes, nomade de leurs traces, André Leroi-Gourhan découvre l’art paléolithique. Il attire, dans une grotte, l’attention sur les « étroitures », les passages ovales, les fentes, les alvéoles, parfois les signes, les zones peintes en rouge, les points topographiques particuliers.

Chaque grotte est un livre-labyrinthe. Dans une telle promenade, nous imaginons notre généalogie.

Un promeneur entre, une nuit, dans une grotte, et s’enfonce plus loin vers le centre de la Terre, vers l’inconnu obscur. »

Gilbert Lascault, « Grottes », in S.P.A., Société des Promeneurs artistiques, Éditions Yellow Now, 1997 (semble-t-il, car la date n’est pas clairement indiquée)

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« Sur la moraine, l’amoncellement de pierres et de roches était tel que les enfants n’en avaient jamais rencontré ; les unes plates, les autres rondes ou à bords tranchants, superposées, enchevêtrées, comme roulées là par un immense torrent. Près d’eux plusieurs s’appuyaient l’une contre l’autre, surmontées d’une large dalle formant toit. C’était comme une maison, ouverte en avant, bien protégée au fond et sur les côtés. L’intérieur était sec, la neige n’y avait pas pénétré et il était agréable de sentir le sol sous les pieds.

La nuit venait.

(…)

Tous deux, assis dans l’abri, regardaient le sinistre paysage qui s’assombrissait peu à peu. Aussi loin qu’ils pouvaient distinguer, la neige mettait sa pâleur uniforme. Les aspérités du glacier visibles sous ce manteau blanc se détachaient sur le ciel qui se dégageait peu à peu du voile gris qui l’avait caché toute la journée. Les flocons ne tombaient plus, et une petite étoile se mit à briller. À terre, des cristaux étincelaient tout à coup comme s’ils avaient absorbé la lumière pendant le jour et la renvoyaient pendant la nuit. Dans cette grotte, bien abritée, serrés l’un contre l’autre, les enfants éprouvaient une sorte de bien-être et ne songeaient pas à s’effrayer de l’obscurité qui tomba brusquement, comme toujours en montagne. D’autres étoiles apparaissaient.

(…)

Les nuages de neige avaient disparu derrière les hauteurs et une voûte bleu sombre toute parsemée d’étoiles s’étendait sur leur tête. Une bande laiteuse, vrai poudroiement d’astres scintillants, traversait la rue. Jamais ils ne l’avaient vue si nettement. Ils ne savaient pas que les étoiles vont vers l’est, sinon ils se seraient rendu compte de l’heure d’après leur position. Si claire que fût la nuit, ils ne pouvaient apercevoir leur vallée, leur village et leurs regards sur ces étendues blafardes sur lesquelles les blocs et les rochers dressaient qui une tête monstrueuse, qui une corne, qui un bras menaçant. Pas de lune, elle s’était sans doute couchée avec le soleil ou elle n’était pas encore levée.

(…)

Dans le silence impressionnant, dans cette immobilité totale où le moindre petit tas de neige ne paraissait pas bouger, retentit par trois fois le craquement du glacier, ce torrent monstrueux, figé en apparence mais, en réalité, toujours en mouvement. . Le bruit effroyable donnant l’impression que la terre éclatait se répercuta de proche en proche jusque dans le moindre glaçon. Les enfants, frissonnants, terrifiés, ne bougèrent pas, ne dirent pas un mot, laissant leurs regards errer dans le ciel.

Puis ce fut une vision d’une extraordinaire intensité qui, à son tour, leur tint les yeux ouverts. Sur la voûte sombre, un arc lumineux, d’abord faible, puis de plus en plus étincelant monta dans la poussière d’étoiles et les fit pâlir. Des reflets verdâtres, rutilants, surgirent de tous les coins du firmament, gagnant peu à peu l’étendue, ondulant comme une chose vivante. Des gerbes enflammées se posèrent sur le grand arc incandescent comme les fleurons d’une couronne embrasée. Était-ce l’élément tempête qui, tendu à l’excès pendant la violente chute de neige, se déployait maintenant en une débauche de rayonnements ? Était-ce un autre mystère de l’insondable nature ? Le feu d’artifice éclatait, chatoyant, éblouissant, puis peu à peu diminua d’intensité. Le ciel s’assombrit progressivement, les gerbes de flamme s’éteignirent, l’arc lumineux s’effaça et bientôt, sur la voûte obscure, il n’y eut plus que le scintillement de milliers d’étoiles. »

Adalbert Stifter, Cristal de roche, 1845, trad. Germaine Guillemot-Magitot, éd. Sillage, 2016

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« Dans le demi-jour de la caverne, le Bouddha m’instruit, dans un sourire, de l’impermanence de toutes choses. Notre vie est-elle plus, ou mieux, qu’une simple coulée de sable ? Les siècles ont-ils plus d’importance qu’un seul renversement du sablier ? Depuis que les pieux artistes ont peint son image dans cette grotte, combien de transformations le monde n’a-t-il pas subies ?

Cette sagesse me berce, cette indifférence à tout ce qui est précaire et fugitif calme mon impatience. Je sais qu’il est inutile de vouloir devancer ou fuir notre destin, car il nous attend à cet endroit même où, de tout temps, il a été décidé que nous devons le rencontrer. Ma présence, même, dans cette antique cellule de moine où ont logé, depuis, des pèlerins hindous et chinois, des marchands, des bandits, des vagabonds et des conquérants, cesse de m’étonner. Que le vent apporte du sable ou l’emporte, cela n’est-il pas la même chose, en définitive ? Le Bouddha lève la main, en un geste de prudent avertissement. Il a raison : rien de ce qui est passager n’importe. Je deviens seulement plus économe de mes vivres, je diminue ma ration quotidienne d’eau, en me disant que la tempête peut souffler longtemps encore. Elle peut souffler éternellement…

(…)

Au milieu de la nuit, je suis réveillé par je ne sais quel pressentiment, je me suis levé et me suis avancé jusqu’à l’entrée de la grotte. Le clair de lune balaie toute la vallée de son rayonnement glacé. Le vent souffle encore, mais il a perdu cette énergie agressive et destructrice qu’il avait les jours précédents. Il est moins rapide, aussi, et moins chaud. Il y a dans l’air cette tiédeur humide qui s’exhale d’un cours d’eau. La brume qui recouvre la plaine brille d’un éclat laiteux et gris. Une sorte de brise mouillée monte de l’abîme où les formes se condensent en masses indistinctes. En face de moi, les plateaux rocheux luisent comme du porphyre. La nuit, extraordinairement claire, paraît chargée de possibilités fantastiques et miraculeuses. Je me rappelle un étonnant proverbe musulman : « Les nuits sont enceintes des jours ». Celle-ci se gonfle, en effet, comme si des prodiges nombreux la peuplaient. La lune fait ruisseler son eau féérique sur un monde qui est devenu, pour moi, nouveau et surprenant. Toute cette épaisse laine de sable qui recouvrait les choses a disparu. Le vague, l’indistinct qui les enveloppaient, se dissipent et font place à des formes nouvelles. Un être secoue son linceul lourd, l’écarte, se lève et s’avance. Je ne pense plus que les vagues de sables qui ont été emportées de cette vallée doivent recouvrir maintenant d’autres villes, étouffer d’autres champs. Il y a dans le monde une quantité de vie constante et limitée, et il faut qu’un être meure pour permettre à un autre de ressusciter. Ne suis-je pas, moi-même, un homme nouveau, débarrassé de sa gangue de sable, ou un homme très ancien que le vent a fait sortir de son tombeau profond ? »

Marcel Brion, La ville de sable, Albin Michel, 1959

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Voir aussi mon article (intégré dans ma thèse soutenue l’année dernière) sur la grotte de Bruniquel. Arte diffuse en ce moment un documentaire sur cette grotte.

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Signes et traces

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Hier à la Bibliothèque universitaire de la Sorbonne nouvelle, photo Alina Reyes

Hier à la Bibliothèque universitaire de la Sorbonne nouvelle, photo Alina Reyes

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Le Street Art est en quelque sorte à l’art des musées ce que l’écriture sur Internet est au livre. Ou ce que la littérature orale est au livre. Ou encore, selon la forme de Street Art considérée, ce que l’écriture automatique est à l’écriture codifiée. Le caractère gratuit, léger, passager, changeant, libre, subversif du Street Art, n’échappe pas à une certaine muséification par la photographie ou le film, mais l’image de ce qui est n’est pas ce qui est, elle en est seulement une trace.

 

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Ce que j’écris ici, comme le Street Art dans la ville, fait signe et signal, petit phare dans un océan de vie. Telles sont l’essence et la mission de tout art, de toute littérature, éphémères ou durables. La particularité de la littérature en ligne, comme celle de la littérature orale, consiste en sa mutabilité. Ce qui n’est pas fixé par l’écrit et plus encore par l’imprimerie a tout loisir de changer, de supporter des variations et des évolutions. C’est vrai pour les notes de blog, ça l’est aussi pour les livres numériques – et j’ai apporté des changements, par rapport à l’édition papier, à plusieurs de mes livres numérisés.

Le caractère work in progress de l’écriture en ligne est un aspect essentiel de mon travail. C’est mon travail. Dans un entretien avec Daniel Abadie dans le magazine Beaux Arts de juillet-août 1985 (n°26), André Masson, qu’André Breton appelait le « peintre à la main ailée », et dont l’influence fut déterminante sur l’École de New York et l’œuvre de Jackson Pollock, dit :

 

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« Oui, inachèvement, métamorphose, changement d’une forme en une autre, c’est le même ordre de pensée. Le dessin automatique évidemment est une chose inachevée. C’est un fragment d’un moment. Je crois qu’un dessin automatique ne peut pas être achevé. C’est quelque chose qui prend forme. Tout ce qui est mouvement fait partie de l’inachèvement, fait partie de la métamorphose. Il y a cela dans l’impressionnisme, comme dans l’expressionnisme allemand et surtout dans le futurisme italien. C’est le même désir d’un monde en changement. Transformation, métamorphose, inachèvement, c’est le cas en fait de la peinture moderne. À côté des œuvres classiques, il y a toujours eu des œuvres qu’on aurait appelées autrefois « en terme d’esquisse ». Cela se voit dans les « bozzetti », ces modèles peints pour les grands tableaux par les peintres du dix-septième ou du dix-huitième siècle, et qui étaient l’inachèvement même. Eh bien, nous préférons ce modèle aux peintures achevées qui étaient souvent, voire toujours, réalisées par l’atelier du peintre. Il faut croire que la notion de métamorphose en art commence avec l’impressionnisme. Ainsi on sent chez Delacroix par exemple une hésitation devant ce problème. Au fond, Delacroix est très moderne, mais il n’ose pas – il a tout de même des références classiques – nous montrer l’inachèvement comme un achèvement, c’est-à-dire l’achèvement d’un moment. C’est pour cela je pense qu’il s’agit d’un problème métaphysique plutôt même qu’esthétique. »

Et il ajoute un peu plus loin :

« Un objet n’est pas éternel, un objet se modifie. Une nature morte pour un cubiste, ça se change en peinture. La mandoline, le compotier, peu importe, se changent en peinture. Cela ne peut pas ressembler au motif, ça veut le transformer. Seul le classicisme, comme je vous le disais, est pour l’achèvement et croit faire des choses qui se tiennent éternellement. La peinture moderne est mouvement et toutes les réactions contre le mouvement sont réactionnaires. »

 

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On pourrait en dire autant de la littérature actuelle, formatée soit par les auteurs eux-mêmes, soit par les « ateliers » des éditeurs. Toute cette littérature, quand elle mérite encore le nom de littérature, est réactionnaire, et mérite les honneurs réactionnaires qui lui sont octroyés : il ne s’agit pas d’art, mais d’art du cercle vicieux.

Passons. Et ouvrons l’œil sur une autre transformation créée par la littérature inachevée, pour reprendre le terme de Masson. La différence entre littérature inachevée, en l’occurrence ce que j’écris ici, et le brouillon, tient au fait que l’une est rendue publique, donc fait signe au monde, tandis que l’autre est destiné à la corbeille (à papier ou numérique). L’écrit en ligne et l’écrit imprimé sont également signes. Et également traces, mais pas de la même chose. L’écrit en ligne, tel que je le pratique ici, est trace de l’auteur – l’auteure en l’occurrence. L’écrit imprimé, tel que je le pratique depuis que j’écris en ligne, est trace de mes écrits en ligne, qui s’y retrouvent partiellement repris, transformés, réassemblés, retravaillés, recomposés, réécrits. Ainsi mon écriture porte-t-elle à la fois en elle l’achèvement et l’inachèvement, la satisfaction et le désir, le pérenne et l’éphémère, l’immuable et le mouvement. Et ainsi, aussi, se trouve-t-elle augmentée d’une autre dimension : elle n’est plus seulement trace, mais trace d’une trace. Non plus seulement trace d’un être, avec son individualité et son ego, mais trace de sa trace, c’est-à-dire de son esprit : esprit d’un esprit.

 

street art 10-minCes jours-ci à Paris 5e, photos Alina Reyes

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La condition humaine, 2 (silex peint, Michel Serres, Jean Potocki)

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On annonce la mort de Michel Serres, un auteur dont je trouvais la production médiocre, mais peut-être devrais-je lire ses œuvres d’avant sa médiatisation pour y trouver mieux. La médiatisation pourrit les talents et les gens, à moins qu’elle ne soit recherchée et obtenue par les gens qui manquent de talent, ou de courage pour faire fructifier leur talent sérieusement. La médiatisation est utilisée comme substitut à la grâce mais elle en est le contraire, donnant une apparence de charisme tout en achevant de tuer tout charisme réel, profond.

Mon premier silex peint de cette série constituait une méditation sur la géographie mentale de l’humain, une cartographie multidimensionnelle de ses projections. Ce deuxième silex (de 10 cm de longueur) constitue une méditation sur l’histoire, sur le temps. Sur la pierre posée sur sa face plate, comportant très peu de silex apparent, j’ai utilisé les deux touches proches de silex dans la craie pour évoquer les gros yeux de ce que j’ai vu comme représentant un sphinx, ou une « bête de sable » et d’océan aussi, avec quelque chose du mollusque et du coquillage.

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Par des lignes de peinture noire, j’ai donné un tour hélicoïdal à la bête, et j’ai également dessiné une spirale dans le cratère ouvert sur son flanc, y voyant la fuite du sable en vortex dans son corps, unissant ainsi l’idée de l’immobilité du temps et celle de sa fuite, toutes deux également contenues dans la souveraineté du sphinx.

 

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Puis, sur la face plate de la pierre, tout aussi crayeuse, j’ai peint un visage de pharaon, de profil, avec une spirale dans le creux de l’oreille, et portant en coiffe les yeux du sphinx. Deux petits bouts de pierre nue, l’une sur le front du pharaon, l’autre en haut de son oreille, servent de témoins de l’aspect originel de la chose.

 

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« Me voici arrivé à une époque de ma vie remarquable par le nouvel emploi que je commençai à faire de mes idées en les dirigeant vers le même but. Vous observerez dans la vie de chaque savant qu’il vient un instant, où, frappé de quelque principe, il en étend les conséquences et les applications et donne, comme l’on dit, dans un système. Alors, il redouble de courage et de force. Il revient sur ce qu’il sait et achève d’acquérir ce qui lui manquait. Il considère chaque notion sous toutes ses faces, les réunit, les classe. S’il ne réussit pas à établir son système, ou même à se convaincre de sa réalité, du moins il l’abandonne plus savant qu’il n’était avant de l’avoir conçu, et en recueille quelques vérités qui n’avaient pas été aperçues auparavant. »

Jean Potocki, Manuscrit trouvé à Saragosse

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Fleurs, plantes, et haïkus de Chiyo-Ni

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Le chapeau de paille
on ne sait où le poser
Prairie fleurie

Ah quelles merveilles !
Impossible de tout voir
Fleurs de printemps

Comme ils sont beaux
les rêves que je fais encore
de printemps en fleurs

Chiyo-Ni, haïkus traduits et présentés par Grace Keiko et Monique Leroux Serres, éd. Pippa (j’en ai cité d’autres ici)

Et voici mes images de fleurs et plantes fantastiques, prises hier au Jardin alpin du jardin des Plantes

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fleurs et plantes 13-minphotos Alina Reyes

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Coquille en coupe : qu’est-ce qu’écrire ?

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dessin de ces jours-ci dans mon carnet de notes

dessin de ces jours-ci dans mon carnet de notes

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Poétique du trait. Que font les enfants dans les communautés où ils ne disposent ni de crayons ni de papier, ni de jouets industriels ni de jeux vidéos ? Avec un bâton ou bien au doigt, ils tracent des traits par terre. Pourquoi ? L’humain se projette. Quelque chose d’enfoui dans la matière humaine doit se projeter en géométrie (en « mesure de la terre », mesure en laquelle l’homme prend sa propre mesure, tel l’arpenteur du Château de Kafka ; selon la tradition, Platon affichait au fronton de son Académie : « nul n’entre ici s’il n’est géomètre » – le fait est en tout cas qu’il prône au chapitre VII de la République la nécessité pour le philosophe d’étudier la géométrie, l’astronomie et l’harmonie). L’homme se projette en géométrie et en images. Aussi sûrement que l’abeille doit construire sa ruche, l’araignée sa toile, l’oiseau son nid, le lièvre son gîte, le fauve son repaire, l’humain doit élaborer autour de lui une forme où sa pensée puisse habiter, évoluer, prospérer.

Je tourne et retourne autour de mon sujet, je veux le faire partir du centre, et de là, se dérouler. Je pourrai alors dire : tu es coquille et je veux te bâtir en t’émanant de moi, spiralante structure. Une thèse c’est, étymologiquement, une position. Argumentée. Si je veux développer une pensée de la poétique, de la poétique de la poésie à partir de la poétique du trait inaugural, une pensée de la langue profonde, il me faut partir moi-même d’une position profonde. Mon explication, autrement dit mon dépliement, doit venir de mon implication, de mon pliement dans le sujet. Que je sois le sujet, que le sujet m’enfante, et que j’enfante, que je mette au monde le sujet. (« Se replier sur soi-même, dit Husserl, et, au-dedans de soi, tenter de renverser toutes les sciences admises jusqu’ici et tenter de les reconstruire »)1.

Je n’ai pas l’intention d’élaborer un poème à thèse, mais peut-être, habitant en poète, construirai-je une thèse habitée, habitable. Une thèse à fonction poétique, laquelle selon Roman Jakobson « projette le principe d’équivalence de l’axe de la sélection sur l’axe de la combinaison »2 – c’est-à-dire une fonction dans laquelle la forme physique du texte a autant de valeur que les articulations de sa seule fonction sémantique. Ceci, pour mon travail, à un niveau essentiellement macrostructural : où Jakobson se penche sur la poésie au niveau microstructural en évoquant les séquences syllabiques et rythmiques, le vers, ses rejets, ses enjambements etc., j’indiquerai que la fonction poétique est sans doute à l’œuvre dans mon écriture même (Mallarmé ne disait-il pas que « toutes les fois qu’il y a effort au style, il y a versification » ?3), mais aussi et surtout dans la composition de mon livre, dans le tissage entre données du réel (dans les champs de l’intime comme dans ceux de l’Histoire) et données de l’art et de la littérature, dans l’agencement de ses blocs de textes, de ses registres, de ses thèmes, de ses citations, de ses références, de leurs correspondances physiques, dans leurs reprises au rôle semblable à celui des rimes, des sonorités et des tempi de la versification, dans sa polyphonie kaléidoscopique et son ensemble symphonique.

1 Edmund HUSSERL, Méditations cartésiennes, cité par Philippe DESCOLA, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005, p. 133
2 Roman JAKOBSON, Closing Statement : Linguistics and Poetics, Massachusetts Institute of Technology, 1960. Essais de linguistique générale, trad. de l’anglais et préfacé par Nicolas Ruwet, Paris, Éditions de Minuit, coll. Arguments, 1963, p. 220
3 Stéphane MALLARMÉ, in Jules HURET, Enquête sur l’évolution littéraire, Bibliothèque Charpentier, Paris, 1891, p. 57 ; wikisource.org

Extrait du Prélude de ma thèse, valable pour toute écriture selon mon sens et pour mon nouveau travail en cours

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Voir au-delà. « Le dernier quartier de lune »

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Cet après-midi à l'entrée de la bibliothèque du Museum côté rue, photo Alina Reyes

Cet après-midi à l’entrée de la bibliothèque du Museum côté rue, photo Alina Reyes

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La pluie enveloppait par moments la bibliothèque avec le bruit qu’elle fait quand elle frappe de ses millions de doigts aux verrières, et les faîtes vert clair des arbres, derrière les baies vitrées, s’agitaient comme des chevelures dans le vent, et on devinait que les nuages couraient, car la lumière ne disparaissait pas, elle évoluait et revenait vite. Le jour, le vent et la pluie, en balayant le ciel et la terre comme des anges avec leurs grandes palmes nous rappellent que le ciel est peuplé de myriades de flammes, d’astres que nous ne voyons pas, que nous ne voyons jamais dans l’hémisphère où nous habitons et qui pourtant sont là, tout aussi présents que ceux de la nuit, eux-mêmes rendus de moins en moins visibles par diverses pollutions.

« Je ne voudrais pas dormir dans une pièce où l’on ne voit pas les étoiles. Toute ma vie, j’ai passé ma vie en leur compagnie. Je deviendrais aveugle si je me réveillais en pleine nuit avec un plafond noir pour seule vue.

(…) Je suis retournée dans mon tipi et, assise sur la peau de chevreuil, j’ai bu mon thé près du feu. Autrefois, quand nous changions de campement, nous emportions toujours la « graine de feu ». (…) Ce feu sur lequel je veille est aussi vieux que moi. Je l’ai toujours protégé des vents violents, des tempêtes de neige et des grosses pluies. Jamais je ne l’ai laissé s’éteindre. Ce feu, c’est mon cœur qui bat. »

CHI Zijian, Le dernier quartier de lune (trad. du chinois par Yvonne André et Stéphane Lévêque)

J’ai cité l’autre jour l’incipit d’un autre livre de CHI Zijian, une auteure que je découvre avec bonheur.

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Le Grand Partout. William T. Vollmann, le Pèlerin russe, Alain Connes

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Le Monde puis Libé ont refusé mon billet prônant une Notre-Dame rénovée par une flèche en forme de corne de licorne. Ce que les gens sont conformistes et coincés.

Le-grand-partoutWilliam T. Vollmann raconte dans Le Grand Partout ses épisodes de vie en hobo, voyageur clandestin sur les trains de marchandises d’Amérique. Il aime comme moi se rappeler la phrase d’Héraclite selon laquelle on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Il traverse les vastes espaces américains. Cela me plaît. C’est un peu toujours la même chose, mais jamais la même. Comme à la montagne. On croirait qu’une montagne est immobile, mais quand vous y vivez, même si vous n’allez pas plus loin que le pas de votre porte pendant des jours, vous voyez que tout change sans cesse. Et pas seulement à cause de l’ombre voyageuse des nuages sur les parois, ni parce qu’à cause du relief le moindre déplacement de votre part transforme la perspective, le paysage. Le vivant change constamment. Quand vous revenez en ville, vous avez l’impression que tout est toujours pareil. On croirait le contraire, qu’une ville, a fortiori une grande ville, une capitale, est beaucoup plus en mouvement qu’un paysage désertique. Mais non, l’expérience sait que c’est l’inverse.

Recits-D-un-Pelerin-Russe-« Suivant une ornière, je marchai sans difficulté, le vent sombre dans mon dos. Avant que j’aie vidé ma première bouteille, l’eau était aussi chaude que du sang. Le vent soufflait de plus en plus fort, l’obscurité était de plus en plus complète. Je distinguais à peine les lumières de la vieille station d’entretien devant moi, derrière lesquelles se cachaient celles du ranch ; je reconnaissais les montagnes de mémoire plutôt que de vue. Soudain je me posai la question : Qui suis-je ? Je m’aperçus que je parlais à voix haute. Je n’arrêtais pas de me dire, tantôt en murmurant, tantôt en criant : Qui suis-je ? », écrit Vollmann (traduit de l’américain par Clément Baude). J’aime, en guise de réponse, le leitmotiv du pèlerin russe dans les Récits d’un pèlerin russe : « et je m’en fus, suivant le regard de mes yeux ».

« Plus il y avait d’étoiles, plus il faisait froid », écrit plus loin Vollmann, toujours voyageant sur un train de marchandises. Il comprend au matin qu’en fait ils étaient en train de gravir un canyon. C’est réel, plus on monte, plus on voit d’étoiles, mais aussi plus il fait froid (mais dans le froid le sang se réchauffe, si on monte en exaltation). Je pense à ce que dit le mathématicien Alain Connes : le temps est directement lié à la température -qui se refroidit avec l’expansion de l’univers, laquelle donne lieu à des objets d’où naît le temps.

Le-Triangle-De-PenseeUn jour où j’étais assise sous un arbre en train de lire cette phrase de Triangle de pensées, d’Alain Connes : « Étant donné un système logico-déductif non contradictoire, on ne peut pas formaliser sa cohérence de l’intérieur mais on peut formuler une proposition du type « la présente proposition est indémontrable ». », en même temps exactement que je lisais ces derniers mots, une femme près de moi dit : « il n’y a vraiment pas un nuage aujourd’hui ». Et dans ma tête les deux propositions se chevauchèrent, si bien que je crus un instant que celle que je venais d’entendre était celle que je venais de lire. Je poursuivis ma lecture. La phrase suivante était : « Une telle assertion n’est démontrable que si elle est fausse ». Je levai les yeux vers le ciel et en effet je vis qu’elle était fausse, il y avait bel et bien des nuages dans le ciel bleu, quoique blancs, fins et discrets comme de la soie.

Alain Connes écrit encore, à propos des mathématiques : « je maintiens qu’elles ont un objet, tout aussi réel que celui des sciences (…), mais qui n’est pas matériel, et n’est localisé ni dans l’espace, ni dans le temps. Il a cependant une existence tout aussi ferme que la réalité extérieure et les mathématiques s’y heurtent un peu comme on se heurte à un objet matériel dans la réalité extérieure. Cette réalité dont je parle, du fait qu’elle n’est localisable ni dans l’espace ni dans le temps, donne, lorsqu’on a la chance d’en dévoiler une infime partie, une sensation de jouissance extraordinaire par le sentiment d’intemporalité qui s’en dégage. »

 

bonhomme-minpetit tag face à la Sorbonne nouvelle, aujourd’hui, photo Alina Reyes

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Bibliothèque Buffon. Andreï Makine, « Au-delà des frontières »

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Aujourd’hui ce n’est pas comme hier à la magnifique bibliothèque Mazarine, ni comme le plus souvent à la belle bibliothèque des chercheurs du Museum, ni comme d’autres fois à la bibliothèque publique du Jardin des Plantes, ou à la gracieuse bibliothèque universitaire de la Sorbonne, ou à celle de la Sorbonne nouvelle, ou à la grande bibliothèque Sainte-Geneviève, ou à la bibliothèque Mohammed Arkoun, c’est à la bibliothèque Buffon – bibliothèque de la ville de Paris comme la dernière – que je suis allée travailler.

 

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En chemin, rue Buffon, toujours avec mon lourd sac sur le dos (ordinateur, cahiers, tapuscrits, livres), j’ai photographié cette nouvelle œuvre de Street Art :

 

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J’alterne les bibliothèques, je vais de l’une à l’autre, chacune a son esprit, j’y écris et j’y lis, j’y emprunte des livres et aujourd’hui ce fut le dernier roman d’Andrei Makine, que j’avais entendu à midi dans un excellent entretien à l’École des chartes.

b Au-dela-des-frontieresPour évoquer ce livre, je commencerai par un extrait de ce qui est présenté comme le manuscrit du personnage de l’identitaire, une fiction dans laquelle l’opération française dite du Grand Déplacement a envoyé en Libye les migrants non intégrés mais aussi un tas d’intellectuels médiatiques et de politiciens (parmi lesquels se reconnaissent clairement Sarkozy, Hollande ou BHL). Ainsi purgée, la France redevient catholique et mortellement ennuyeuse :

« Le Monde, rebaptisé Gloria Mundi, est devenu, à la stupéfaction générale, un excellent journal d’information. Ses collaborateurs en avaient les yeux exorbités – tant était grand l’ahurissement de ne plus faire de la propagande quotidienne. Libération, fidèle à son esprit soixante-huitard poussivement espiègle, s’est trouvé un nom très « cool » : Libyeration… Quant à L’Obs, sa réussite a été encore plus éclatante. Le journal s’est scindé en deux : un magazine érotique Obsession et une revue humoristique Oups ! On a même vu un célèbre critique littéraire s’engager comme éboueur dans un hippodrome, sur les rivages de Syrte… »

Plus loin dans le roman, le dentiste Pierre Cohen, voisin des identitaires qui le détestent par antisémitisme, murmure en voyant des cartons remplis de livres : « Ce ne sont plus nos lectures qui disent ce que nous sommes, mais notre ordinateur… »

Vivien de Lynden, l’identitaire suicidaire, rappelle Houellebecq, notamment dans ses rapports avec sa mère libertaire. Le roman oppose dans toutes ses composantes, ses divers récits et discours encastrés façon poupées russes – qui finissent par se rejoindre en un seul récit bien mené, les figures d’hommes grands et forts (et sages) à celles d’hommes petits et malformés (et frustrés), ainsi que celles de femmes plantureuses (et désirables) à celles de femmes « maigres » (et laides). Ce partage caricatural de l’humanité interroge sur la pensée de l’auteur, qui semble tout à la fois dénoncer et pratiquer une vision quelque peu eugéniste. Sa chronique n’en reste pas moins une fresque inquiète et sensible de notre temps, qui s’emploie à montrer aussi la voie d’un possible franchissement du désespoir avec la doctrine des trois naissances : la naissance biologique, puis la naissance sociale, marquée par la prédominance du discours – trompeur- sur l’être, et enfin, une souhaitable troisième naissance, « alternaissance » qui n’est pas plus précisément qualifiée mais que l’on pourrait dire spirituelle tout en étant fermement attachée à la vie réelle, qu’elle réinvente. Tel est le vrai « Grand Déplacement », celui qui sauve.

Un jour, à Prague, Andreï Makine me raconta qu’à son arrivée en France, pauvre et sans papiers, il s’était construit une cabane dans la forêt des Landes. Je crois que là fut sa troisième naissance. Je cite encore deux passages de son livre :

« L’un après l’autre, nous collons notre œil à l’oculaire du télescope… Je ne suis pas sûr de distinguer la « supernova » mais c’est le commentaire d’Osmonde qui m’éblouit : « Elle a explosé au moment où l’homme commençait à tailler les silex. Et pendant que la lumière traversait ce gouffre qui nous sépare d’elle, l’humanité a eu le loisir de concevoir ce télescope. Et aussi d’accumuler assez de bombes pour anéantir la Terre. Les survivants devront revenir au silex… »

(…) Quant à ceux qui se croient supérieurs, il faudrait leur expliquer que la seule supériorité est de savoir sortir du jeu, quitter la scène où tout le monde joue faux, tiraillé par la peur de manquer et la panique de la mort… »

Au retour, je suis passée par le jardin des Plantes, où j’ai photographié les scintillements du ciel dans une petite flaque bordée de fleurs de cerisiers.

 

buf-mincet après-midi à Paris 5e, photos Alina Reyes

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La Joconde et l’Homme au sable

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Dans le conte d’Hoffmann L’Homme au sable, où tout tourne autour de la question du regard, il est dit des yeux de Clara, l’une des deux femmes de l’histoire, qu’ils ressemblaient « à un lac de Ruisdael, où se réfléchit le pur azur d’un ciel sans nuages, le bois et la plaine fleurie, tout l’aspect vivant et coloré d’un riant et frais paysage. » Si l’on songe, en le lisant, à la Joconde, le texte d’Hoffmann, établissant ici une analogie entre des yeux et un paysage, et plus généralement faisant continuellement jouer le vis-à-vis regard-regardée, figure-reflet, animé-inanimée, réel-représentation, réalité-illusion, personne-artefact, être de chair-œuvre d’art, ce texte ouvre et éclaire le portrait de Monna Lisa de perspectives sans fin.

Hoffmann poursuit avec ces phrases qui pourraient s’appliquer directement à la Joconde : « Poètes et compositeurs renchérissaient encore et disaient : « Que parlez-vous de lac, ou de miroir ! Pouvons-nous jeter un seul regard sur cette jeune fille sans être frappés des accents célestes, des mélodies merveilleuses qui rayonnent dans ses yeux et qui nous pénètrent si profondément que tout notre être en est ému et inspiré ? Si nous ne faisons rien de vraiment beau, c’est qu’en général nous ne valons pas grand’chose, et cela nous le lisons clairement dans ce fin sourire qui voltige sur les lèvres de Clara, quand nous avons l’impertinence de lui rabâcher de ces lieux communs qu’on a la prétention d’appeler de la musique ou de la poésie, bien que ce ne soit qu’un vain assemblage de sons vides et confus. »

Regard céleste et fin sourire renvoient donc l’homme, après une extase, à sa petitesse et à son ignorance, dans un monde déstabilisé par une relativisation que nous pourrions dire encore une fois digne de la théorie d’Einstein. La « quiétude naturelle de Clara, son regard clair et son sourire plein d’une finesse ironique semblaient dire : « Mes chers amis ! Comment pouvez-vous prétendre me faire considérer comme des figures réelles, douées de vie et de mouvement, vos fantômes passagers et vaporeux ?… »

Qu’est-ce qui est réel, qu’est-ce qui est illusoire ? Le texte redouble la question avec la figure de l’autre femme, Olympe, qui, apprend-on, n’est en fait qu’un automate fabriqué par un alchimiste, avec des yeux récupérés, et qu’on retrouve finalement « assise à la porte d’une jolie maison de campagne auprès d’un homme agréable, sa main dans la sienne, avec deux beaux enfants jouant devant elle. »

Qui est le plus réel ? Le mortel ou la mortelle qui regardent la Joconde, ou la Joconde qui, depuis des siècles, avec un fin sourire, plante ses yeux dans ceux des mortels et des mortelles qui passent devant elle ?

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Mon texte précédent sur la Joconde est ici.

 

Pour une Notre-Dame à la licorne

Cet après-midi au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

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Telle Marie accouchant du verbe de Dieu sous un palmier (dans le Coran), je me suis assise au pied du palmier au fond du jardin, j’ai sorti mon carnet et j’ai écrit cette défense d’une Notre-Dame à la licorne. À côté un groupe de jeunes, un garçon et quelques filles, discutaient en riant avec force références sexuelles. « Ben quoi, elle a envie de te toucher la queue, laisse-toi faire », dit l’une. Etc. Ambiance pas vraiment virginale mais ça ne m’a pas empêché de faire courir mon stylo. Voici le texte, que j’ai proposé à la presse – j’actualiserai la note s’il est accepté, pour le signaler.

 

Cet après-midi au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

Cet après-midi au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

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Restauration ou reconstruction des toitures brûlées de Notre-Dame ? Dans la mesure où elles ont été entièrement détruites, n’est-ce pas naturellement de reconstruction qu’il faut parler ? Impossible de réparer, de rénover ce qui n’est plus, ni de lui rendre son aspect d’origine, comme on le fait pour des œuvres endommagées – comme vont être restaurés les tableaux qui sans avoir brûlé ont souffert de l’incendie. La restauration au sens de rétablissement ne s’entend que pour des choses abstraites. Reste quand même une controverse entre ceux qui veulent reconstruire « à l’identique » et ceux qui souhaitent reconstruire selon l’esprit et l’art du temps, comme l’ont fait nos prédécesseurs, dont Viollet-le-Duc au XIXe siècle.

Je suis résolument contre une reconstruction « à l’identique ». Il n’y a pas d’identique possible, des chênes d’aujourd’hui ne sont pas des chênes de huit cents ans, etc. L’ « identique » ne serait qu’un plagiat, une falsification comme il s’en fait trop en ce monde. Huit cent cinquante ans d’histoire ne se remplacent pas en cinq ans, ni même en vingt ou en cent ans. Ils ne se remplacent pas. Respecter l’histoire, c’est respecter ce qu’elle produit, constructions et destructions. Vouloir effacer l’événement que fut cet incendie tient du déni. Notre histoire est malmenée par ces deux manies contemporaines que sont d’un côté l’abus commémoratif, de l’autre l’occultation de certains faits. Le désir, dans le deuil, de refaire Notre-Dame à l’identique, rappelle le délire de John Mac Corjeag dans La Boîte en os d’Antoinette Peské, lequel préfère s’acharner à aimer un corps mort plutôt que de tourner la page.

Tourner la page ne signifie pas oublier l’histoire qui s’est dite jusque là. Au contraire c’est lui rendre hommage en la continuant. Sortir de la fixation morbide. Une toiture conçue de façon nouvelle pour Notre-Dame ne sera pas un oubli de l’histoire dont elle est emblématique mais au contraire une façon de se la remémorer tout entière, comme le cairn sur le chemin rappelle tout le chemin, fait et à faire. Choisir des matériaux plus légers et plus sûrs, comme du métal au lieu de bois pour la charpente, du titane au lieu de plomb pour les toits, ainsi que le préconise l’architecte Jean-Michel Wilmotte, serait non seulement une façon d’éviter le sacrifice de 1300 grands chênes pour un poutrage invisible, mais aussi la marque d’une bonne santé de l’esprit, qui doit choisir le meilleur et non le plus apparemment consolateur. Réfléchir à la fois aux meilleures techniques et au meilleur mariage esthétique et spirituel entre un temps et un autre sera, à condition d’éviter d’agir dans la précipitation, un témoignage de notre courage d’humains, un signe de l’acceptation de notre condition mortelle et de notre capacité à la dépasser par l’accomplissement d’une œuvre (en l’occurrence cette reconstruction) qui marque le flux et les accidents du temps et non sa fixité fantasmée – par peur de la mort.

Les croyants ne devraient-ils pas songer que « Dieu donne et Dieu reprend » et que c’est vouloir se mettre à sa place que prétendre rétablir à l’identique ce qui a été détruit avec sa permission ? Quant aux non-croyants, au nom de quel sacré, de quelle croyance secrète, voudraient-ils absolument qu’un bâtiment soit immuable ? Pour ma part, je rêve d’une Notre-Dame à la licorne, une Notre-Dame dont la flèche s’élèverait en spiralant selon la forme d’une corne de licorne, symbolisant ainsi, selon l’esprit médiéval qui présida à la construction de la cathédrale, le verbe de Dieu agissant dans le sein de la Vierge (ce qui parle aux chrétiens, mais aussi aux juifs et aux musulmans, et que les autres traditions comprennent aussi). Le coq qui trônait sur la flèche de Viollet-le-Duc trouverait aisément place ailleurs sur le toit. Des architectes sauraient trouver les matériaux les plus adéquats pour faire de ce signal une beauté. Et nous nous inscririons ainsi dans un mariage très moderne entre la spiritualité médiévale, qui inspire aujourd’hui tant de romans et de jeux vidéos, et notre temps. Plus encore, la licorne étant devenue un symbole mondialement aimé parmi les jeunes générations, Notre-Dame serait ainsi plus que jamais universelle. Audace et fidélité, telles seraient les qualités chevaleresques que brandirait ainsi cette sorte d’oriflamme au cœur de Paris, au cœur d’une chrétienté consumée qui doit se réinventer, au cœur d’une laïcité qui doit pouvoir embrasser toutes les spiritualités, détachées des clergés, des intégrismes et des fixations identitaires.

Car c’est bien aussi un désir de repli identitaire qui se manifeste dans le désir de reconstruction à l’identique. Comme si nous manquions à ce point d’être que nous risquerions de le perdre en évoluant. À quelques centaines de mètres de Notre-Dame, au Musée du Moyen Âge, la Dame à la licorne, malheureusement confinée dans l’ombre, comme certains croient qu’il sied à la femme de l’être, expose en six tapisseries le désir de la dame qui, dans une féminité émancipée, tend un miroir à la licorne puis saisit sa corne, réalisant la paix et l’harmonie dans l’entente bien pensée avec l’Autre, que cet autre soit autre sexe, autre culture, autre espèce ou autre architecture.

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Chiyo-Ni, haïkus et couleurs jusqu’au bout des ongles

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En hommage à Laura Dern dans Twin Peaks The Return, (je viens de réactualiser la note sur la série), j’ai verni mes ongles de plusieurs couleurs. Et voici, en hommage à la couleur, de splendides haïkus de Chiyo-Ni, une poétesse japonaise du XVIIIe siècle qui fut aussi bonzesse.

 

La rivière aussi
sous la pluie de printemps
paraît verte

Pluie de printemps !
Si elle pouvait arroser
toutes choses de couleur

Les nuages violets
étaient à mes yeux
pareils aux iris

Déjà tout en feuilles
à quoi pensent-ils ces arbres ?
Naissance de Bouddha

L’eau claire
n’a ni envers

ni endroit

chiyo ni

J’ai picoré ces haïkus dans le recueil bilingue CHIYO-NI Une femme éprise de poésie, haïkus traduits et présentés par Grace Keiko et Monique Leroux Serres, illustrations de Clara Payot, éd Pippa, 2017

J’ai emprunté le livre en bibliothèque mais je vais l’acheter car c’est une pure merveille ; j’en reparlerai peut-être.

Les travailleurs intellectuels

Un professeur de philosophie, à propos de BHL

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L’océan assume et surmonte ses tempêtes, elle est en paix. Elle entend la gardienne, en bas, qui sort les poubelles. Elle est heureuse de faire partie du peuple des travailleurs. Tout à l’heure, songeant dans l’ombre et la lueur de la liseuse de Plaisir, avant de s’endormir, elle lui a dit : Fais-moi penser demain à écrire quelque chose sur cette phrase de Kafka : « Dans ton combat contre le monde, seconde le monde. » Parce qu’elle venait juste de vraiment la comprendre. Cela lui revient maintenant. Elle ne va pas l’expliquer tout de suite ici, mais il lui revient aussi que juste avant de penser à cette phrase, elle se disait que face à la douleur, face à la souffrance, il ne fallait pas, pour les rendre supportables, s’y enfoncer, soit par l’alcool, soit par d’autres drogues, soit par la folie mauvaise, mais leur faire un pied-de-nez par la folie douce et l’esprit d’enfance. Tiens, Joie le dit : seconde le monde, cela signifie continue à lui donner des gages de la vérité, qui le rendront furieux contre toi. C’est ainsi que tu resteras debout, et qu’il s’effritera. De même que les énormes secrets que tricotent les hommes, ces parques dérisoires, finissent par s’effondrer sur eux-mêmes, dévorés par leur néant. Car tout ce qui est tissé dans le secret, fût-il de polichinelle, est tissé à l’envers. C’est la nuit que Pénélope détisse ce qu’elle a tissé le jour, afin que les prétendants piétinent et n’arrivent à rien, aussi longtemps qu’il le faudra.
Les travailleurs intellectuels. Quand Joie rencontre cette expression, « travailleurs intellectuels », elle lui plaît. Les travailleurs intellectuels forment une classe moyenne grandissante, où grandit aussi la précarité et la paupérisation. La paupérisation des travailleurs intellectuels a pour effet de les ranger de plus en plus aux côtés des autres pauvres, et de stimuler en eux une pensée du combat. Mais cette paupérisation s’accompagne d’une invisibilisation, par la falsification médiatique du terme « intellectuel ». Les intellectuels médiatiques ne sont pas des travailleurs intellectuels mais des agents du show-business (disons pour éviter d’employer le terme de spectacle, qui désormais renvoie aussitôt, dans le champ intellectuel, à la pensée de Guy Debord, laquelle, toute pertinente qu’elle soit, sert de pseudo-pensée révolutionnaire à une bourgeoisie intellectuelle qui n’est en réalité attachée qu’à conserver ses privilèges).

 

Un professeur de philosophie, à propos de BHL

Un professeur de philosophie, à propos de BHL

(…)

À la Halle Saint-Pierre, Joie a entendu Jean Maurel parler de la main dans Nadja, et chez Chirico, et chez Nietzsche. Son discours sortait de son corps en réseaux, comme par les synapses du cerveau, en quelque sorte un discours automatique, un discours-poésie, surréaliste. Maintenant un éditeur historique élève ses auteurs en batterie, telles des poules de luxe pondeuses de livres commandés et formatés. Des bourgeoises ou filles de bourgeois paient leur formation chez le patron qui continuera à les manipuler une fois qu’elles seront devenues productives, et les lecteurs, formatés eux aussi, ne songeront même pas à exiger une nouvelle réglementation pour l’étiquetage des livres, mentionnant comme pour les produits alimentaires si c’est du naturel ou de l’industriel. Malheureux temps de cerveaux disponible, gavé de saloperies cancérigènes. Heureusement les morts nous regardent et les poètes qui ont visité Joie en rêve, Homère, Rimbaud, Kafka, et même Bouddha, et même Dieu, tous venus l’habiter la nuit et restés là en elle avec ses bêtes et ses dents, sont toujours vivants, sauvages, et sauveurs.

À propos d’œufs et de poules, sommes-nous dans une époque où les gens ont une basse idée de la littérature parce qu’on leur fait avaler de basses œuvres, ou la médiocrité des œuvres mises sur le marché vient-elle de la médiocrité de l’idée que se font les marchands et les clients de la littérature ? D’où viennent les ombres qu’on projette au fond de notre caverne ?

(…)

Je lui ai exposé le plan de ma thèse, en utilisant des cailloux pour mieux le disposer sur la table. Nous étions sur la terrasse, au troisième étage dirais-je, quoique cela ne soit pas facile à déterminer dans ces maisons qui épousent la pente et où le rez-de-chaussée n’est pas au même niveau des deux côtés. De là-haut nous avions une vue plongeante sur ce village où sont passés nombre de surréalistes, et le sujet de ma thèse était donc, à partir de ce cas, le rapport entre la lettre, l’art et le lieu. Soudain il a dit : et si nous faisions faire des fouilles archéologiques, pour déterrer un morceau de l’antique mur d’enceinte ? J’ai été absolument ravie par cette idée. Il est alors descendu aussitôt voir des gens du village, puis il est remonté et nous avons assisté ensemble au dégagement et à l’apparition symbolique du mur : les habitants enthousiastes se disposant eux-mêmes sous nos yeux comme des pierres et retraçant ce qui était en fait moins un mur que deux murets parallèles bordant et créant un sentier. Émue et surexcitée, je me suis retirée à la cuisine. Il m’a rejointe et nous avons parlé encore un peu de mon sujet. Le soir tombait. Nous sommes sortis. La tempête se levait entre les rochers, autour du village, c’était très beau.

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Ce sont des extraits d’une partie de ma thèse révolutionnaire, qui comporte quelque 400 pages disons de recherche théorique interdisciplinaire et quelque 300 pages de recherche littéraire sous forme de fiction, théâtre, poésie. Je rappelle qu’elle est téléchargeable gratuitement ici. Elle a été téléchargée déjà près de 300 fois depuis sa mise en ligne à l’automne dernier, et sur un rythme qui va croissant. Bonne lecture !

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