Quelques réflexions autour des manuscrits retrouvés de Louis-Ferdinand Céline

Il y a des écrivains qui ont essentiellement travaillé à se faire du réseau, et qui n’ont pu que recracher leur médiocre jus, leur sempiternelle même recette, de livre en livre ; il y a des auteurs qui sont restés salariés toute leur vie pour s’assurer bons revenus et sécurité, et qui n’ont pu que produire des livres pantouflards ; il y a des auteurs qui ont été libres, qui ont payé le prix pour ça, et qui ont écrit des livres à nuls autres pareils.

Regardé le documentaire sur les 6000 feuillets inédits de Céline retrouvés. Terrible histoire, mais quel autre auteur avons-nous eu, depuis ? Quel autre inventeur de langue ? Ou quel inventeur d’univers ? Comme il disait, les autres, ils se copient les uns les autres – ce qui n’a jamais été plus vrai qu’aujourd’hui, où sont aussi pillés les auteurs de manuscrits, et où les produits que sont les livres sont de plus en plus formatés – du prêt-à-porter bas de gamme, fait pour durer une saison.

(Mon humble travail, du moins, n’en copie aucun autre, n’est pas retravaillé par les éditeurs ; mon style est unique, et ma vision, mon audace, sont uniques aussi. Je suis libre, j’ai toujours été libre, je n’aurais pu me rêver meilleur destin d’écrivain.)

Lucette, la femme de Céline, dit que « sa manière de travailler, c’était de se mettre en transe ». Bien sûr, c’est pour ça qu’il incarne tout le vingtième siècle, toutes ses tribulations, et aussi tout son mal. Je l’ai dit l’autre jour, la transe rend l’homme plus grand que lui-même ; Céline a été grand comme l’Europe, jusqu’à incarner dans l’écriture son mal le plus profond, l’antisémitisme, cette maladie dont un variant est l’islamophobie, cette maladie toujours si vivace aujourd’hui.

Céline est un iel, lui aussi, avec son nom d’auteur féminin. L’énorme médiocrité et le mensonge permanent du monde l’ont poussé au crime moral. Je ne le juge pas, c’est son œuvre pleine de vilenie qui juge l’humanité.

Je ne travaille bien qu’en transe moi aussi, et je connais toutes les forces qui traversent alors l’individu, pour lui ordonner de les coucher par écrit. Les coucher. Les mettre à bas, les mauvaises forces, en les écrivant. Et se relever soi-même galvanisé par les forces bonnes, les forces de vie qui sont passées par soi aussi. Laisser celles-là seules s’y installer. Tendre le miroir de leur saleté et de leur bêtise aux sales, aux imbéciles. Et soi, être lumière.

Ça, Céline l’a raté. Il n’en manquait pas, pourtant, de lumière. Il l’a gâchée, c’est son affaire. Heureusement, ce n’est pas son propre sort qui compte, ce qui compte c’est le génie, son génie, qu’il a mis dans son œuvre.

Je regarde les grands maîtres de la littérature, comme lui, et j’essaie de ne pas succomber aux malheurs divers auxquels ils ont succombé, en « suicidés de la société ». Moi la lumière je la garde, je la garde bien.

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Pan ! Peter Pan !

Ne voulant me remettre de suite ni à ma traduction de l’Iliade ni à peindre ni à écrire alors que je dois très bientôt partir quelques jours, je commence juste à traduire Peter Pan. Quel merveilleux texte, fin, drôle et profond, et quel bonheur, quel plaisir, quelle joie je trouve à le traduire ! Pourquoi Peter Pan ? Eh bien, parce que j’ai décidé de traduire les six livres culte dont le dos figure sur le sac que m’a offert O à Édimbourg, à Noël 2019, juste avant la pandémie. L’un d’eux est l’Odyssée – depuis, je l’ai traduit. Le deuxième sera donc ce texte de J.M. Barrie, que je n’ai pas relu depuis mes huit ans à peu près, et que je redécouvre d’autant mieux que je le lis maintenant dans sa langue d’origine, et pour ainsi dire en relief puisque je le traduis, selon ma façon de traduire, plus attentive au sens profond qu’à rendre l’expression courante en français.

Privée de courir à cause de la pollution, heureusement je peux toujours faire yoga et gym à la maison, et bientôt, là où je serai, j’aurai une salle de sport à disposition, je pourrai à défaut courir sur un tapis. Mais ça ne peut pas être décemment la seule solution pour faire du sport. Je lis que la ministre du Logement veut mettre tous les Français en cage, estimant que la maison individuelle ne répond pas à l’urgence climatique – alors qu’elle-même possède une maison en banlieue chic, mais ça, c’est le « en même temps » macroniste. Comme le remarque un lecteur dans Le Figaro, on se soucie d’élever les poules en plein air mais on voudrait mettre tous les humains dans des poulaillers. Dans les pays anglosaxons par exemple, les gens vivent plus en pavillons qu’en barres d’immeubles, les banlieues sont donc plus étendues, et alors ? Ce qu’il faut, ce n’est pas encager les gens, c’est construire intelligemment, et surtout assurer de bons transports en commun. Tous ces politiques pensent en industriels qui auraient à gérer, en guise de produits, des humains. C’est ça, la start-up nation, le désir de milliards, la déshumanisation en marche.

Même en marchant, on sent la pollution à chaque respiration. Des humains qui ne peuvent plus jamais aller et venir aisément entre dehors et dedans, qui ne peuvent plus courir ni marcher sainement dehors, sont des humains maltraités. Le spectacle de ces politiques imbéciles aurait de quoi précipiter les gens dans le syndrome de Peter Pan. J’ai l’intention de mettre ma traduction gracieusement en ligne quand je l’aurai terminée, d’autant que je constate qu’il n’y en a pas, avec, sûrement, un petit commentaire de mon crû.

En attendant, on peut toujours lire gracieusement, si ce n’est fait, ma traduction de La chute de la maison Usher. Edgar Poe ne figure pas sur mon sac, mais il nous parle aussi.

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Réflexion sur les arts de la récupération. Et deux tableaux « récupérés »

Peint sur une peinture trouvée dans une benne à déchets dans la rue. Acrylique sur bois 52×76 cm




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J’ai goûté la saveur de la récupération d’objets dans la rue il y a longtemps, lorsque j’étais à New York chez un jeune couple d’artistes, dont le garçon ramassait en ville des choses, notamment du papier kraft et du carton, pour en composer des œuvres. Juste avant mon départ, il glissa dans ma valise l’une de ces œuvres, sans me le dire, et je la trouvai à mon arrivée à la maison, de l’autre côté de l’océan. (Depuis, il est devenu écrivain).

J’aime les objets récupérés parce qu’ils ont une histoire. Et parce qu’ils sont chargés de poésie, du fait d’avoir une histoire et du fait d’être devenus inutiles, d’un point de vue utilitaire. C’est alors qu’il est possible de les transcender. De les ressusciter.

Les ressusciter, c’est chaque fois opérer une résurrection en soi-même.
L’art de la récupération est comparable à celui de la traduction. La différence étant que lorsqu’on traduit un chef-d’œuvre, on ne peut que faire de son mieux pour ne pas trop l’abîmer, alors que lorsqu’on récupère un objet usé ou mal achevé, on espère lui donner une valeur supplémentaire. Cependant les deux arts ont en partage l’art de la transformation. L’art de la vie.

L’exégèse, telle que je l’ai pratiquée dans ma Chasse spirituelle (gracieusement disponible ici) est à la fois art de la traduction et art de la récupération, notamment des textes religieux – qui ne sont pas devenus inutiles mais souvent pire, dangereux parce que mal lus. L’histoire et la poésie sont aussi des arts de la récupération, récupération du temps et récupération du réel.

Dans mon travail de plasticienne amateure, j’ai souvent pratiqué la récupération d’objets divers, naturels (cailloux, bois…) ou manufacturés, par exemple avec Madame Terre. Et j’ai repeint trois tableaux trouvés dans la rue : des fleurs, un perroquet, et aujourd’hui cette petite maison dans la forêt. S’y ajoute cette œuvre réalisée sur le fond et le cadre d’un miroir brisé, que j’avais déjà peints une fois, dans un tout autre style, et que j’ai entièrement recouverts de rouge hier, pour en faire une nouvelle œuvre – puisqu’il s’agit d’un ancien miroir, j’y ai mis des effets de miroir, avec une photo peinte prise dans des miroirs de l’Institut du monde arabe, des bouts de dos d’emballage de paquets de chewing-gums qui miroitent, un portrait datant de mes 36 ans, et des extraits de mon roman Le Boucher.

Il n’y a pas de résurrection sans transcendance. Toutes les autres voies mènent à la mort. Je suis super vivante :-)
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Technique mixte sur bois, 38×48 cm (le tableau est beaucoup plus lumineux en vrai, et d’un rouge plus vif, que capte mal la photo)


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Devant la Loi

« (…) Pendant toutes ces années, l’homme observe le gardien presque sans interruption. Il oublie les autres gardiens et celui-ci lui paraît être le seul obstacle qui l’empêche d’entrer dans la Loi. Il maudit le malheureux hasard, les premières années brutalement et d’une voix forte, puis, plus tard, devenu vieux, il ne fait plus que ronchonner. Il devient puéril, et comme pendant toutes ces années d’études du gardien il a également vu les puces dans son col de fourrure, il finit par prier aussi les puces de l’aider et de faire changer d’avis le gardien. (…) » Franz Kafka, Devant la Loi, trad. Laurent Margantin

Je disais la dernière fois qu’il est plus facile de rire devant un texte ou autre représentation du mal que devant la réalité du mal. Eh bien, en fait il faut nuancer cela. En lisant la parabole de la Loi de Kafka, on peut rire, mais pas autant que dans la vie en voyant certaines personnes attendre, coincées derrière leur système imbécile, et vous suppliant de les en libérer ; voilà qui fait rire franchement, pour ne pas dire franchement jubiler. Le mal se mord la queue tout seul, et ça lui fait mal.

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RAPPORT D’UNE GUERRIÈRE (vidéo et texte)


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RAPPORT D’UNE GUERRIÈRE

Le mal est vieux. Voilà ce que j’ai compris en le voyant à l’œuvre. (Œuvre n’est pas le mot approprié, il faudrait dire désœuvre). Quel que soit l’âge de la personne qu’il investit, il l’imprègne de tout ce que la vieillesse peut avoir de mauvais.

Je dis le mal, je pourrais dire aussi bien le diable, si ce n’était risquer de donner à imaginer quelque chose qui ressemble à une personne. Le diable n’est pas une personne, mais un mal qui s’empare de certaines personnes, et dont ces personnes à leur tour, si elles ne s’en dépossèdent pas, contaminent d’autres. Ainsi donc « le » diable n’existe pas, il n’existe pas tout seul, il est légion. Mais si l’un d’eux, l’un de ces possédés, s’en prend spécialement à vous, alors c’est le mal tout entier que vous devez affronter à travers ce diable-là et ses contaminés.

Le mal a de la vieillesse non pas la paisible sagesse venue avec l’expérience et la connaissance, ni la beauté des ruines qui donnent à penser ; non, il n’a de la vieillesse que la morbidité, la faiblesse, les humeurs aigres, le tourment incessant, l’envie jalouse et mauvaise, la démence sénile et surtout la grande peur de la mort de ceux qui parviennent au terme de leur vie sans avoir osé la vivre, de ceux qui furent esclaves d’eux-mêmes et du regard des autres à en crever, des increvables parce qu’indécrottables, conservés dans la croûte de crotte de leur existence faussaire.

Le vieux tenta de me harponner aussitôt que j’apparus. J’étais loin de m’en douter mais par instinct, sans doute, je m’étais bien gardée d’apparaître devant lui. De son petit bureau niché dans le château, il m’aperçut quand même. J’étais fraîche, et il est inutile d’expliquer pourquoi ma fraîcheur attira le vieillard, aussi sûrement que le sang des vivants attire les vampires.

Je venais alors d’inventer une nouvelle espèce de rose, que j’avais appelée Reine, et qui avait fait sensation parmi les amateurs de fleurs par son beau charnu, sa couleur rouge sang et son parfum enivrant, dont on disait qu’il aurait réveillé les sens d’un mort. Ma rose avait fait l’objet d’articles même au-delà de la presse spécialisée, et c’est ainsi que le vieux m’avait repérée.

Lui était au service du château depuis des temps immémoriaux, chargé des relations publiques – parrain des faussaires, il excellait à cette fonction. La nuit, il servait aussi de préposé à l’ouverture du portail, et la licence, qu’il partageait avec d’autres, d’autoriser ou de refuser l’entrée au château, lui conférait un pouvoir de séduction et d’intimidation dont il ne se privait pas d’abuser – du moins dans la limite de ses faibles moyens personnels.

Une chose qu’on ne dit pas souvent, c’est que le diable veut être aimé. Et comme il ne peut être aimé pour ce qu’il est, une fois qu’on le connaît, il se fait passer pour quelqu’un qu’il n’est pas. Pour quelqu’un d’aimable, de très aimable, d’autant plus aimable qu’il vous flatte. Voilà donc sa stratégie, voilà comment tout a commencé, et comment tout a très mal fini, une fois que je l’ai démystifié, puis fui, et qu’alors il m’a poursuivie de ses assiduités, m’a harcelée par l’intermédiaire d’un tas de gens qu’il a manipulés.

Ils m’ont prise pour leur proie. Nul ne m’a demandé mon avis. Nul ne s’est demandé si je consentais. À être harcelée de mensonges, trahie, coupée de mes relations professionnelles, sociales, personnelles, empêchée de gagner ma vie, obligée de vendre ma maison, envoyée travailler dans des conditions indignes qui m’ont causé une grave maladie, contrainte de ne pouvoir parler sans être accusée de délire – les possédés demeurant tous dans un terrible déni de leurs actes et de la réalité, et refusant d’entendre ce que je m’évertuais à dire.

Après que j’eus inventé cette rose, je reçus beaucoup de commandes. La plupart des jardins de la ville, et des jardins des autres villes du pays, et de ceux des pays étrangers, et aussi nombre de particuliers, la désiraient, cette Reine si éclatante et sensuelle. Quelques autres producteurs de fleurs arrivaient à en produire des imitations, mais j’avais seule le secret de son invention, et elle restait unique en son genre. Or la jalousie et l’envie des humains ne tardent pas à s’acharner sur qui sourit la grâce.

C’était pourtant une bien candide invention que ma Reine, dans les plis de laquelle se dessinaient les abîmes de la mort autant que les joies affolantes de la vie, certes, mais sans essayer d’y piéger quiconque, sans la moindre tromperie. Ma rose sans pourquoi, ma rose nue, donnait le vertige à ceux dont l’existence est faite d’habits et de masques, de feintes et de bas calculs, de prudences et d’abus. Les innocents voulaient ma Reine pour en jouir innocemment, les autres pour jouir de la détruire. Je commençai à voir, dans les revues de jardinage, des mots fielleux accolés à ma rose, ou à moi-même. On aurait dit que j’avais fait du mal à quelqu’un qui cherchait à s’en venger en dépréciant mon travail et en me dépréciant. Je ne comprenais pas, candide que j’étais, comment des gens pouvaient s’en prendre avec tant d’iniquité à quelqu’un qu’ils n’avaient jamais rencontré. Pourtant je devais bien admettre qu’on commençait à me lancer des regards mauvais, que des portes se fermaient devant moi.

Je m’étais toujours tenue à distance du château, à cause de ce qui se trame dans les lieux de pouvoir, de l’odeur de fumier qu’ils dégagent sans pour autant produire autre chose que des fleurs en série, des plagiats de fleurs indéfiniment répétés. Mais le château possédait le plus grand jardin de la ville, et c’était un potentiel acquéreur que je ne pouvais négliger, en ces temps où les commandes se faisaient plus rares. J’y envoyai donc, sans l’adresser à personne en particulier, seulement aux « Jardins du château », une proposition. Je reçus une réponse rapide, non pas de leur jardinier, mais de leur communicant. Réponse positive. Le vieux diable me donna rendez-vous et je signai l’accord, ignorant avec qui et pour quoi je signais.

Ah, vous qui m’écoutez, vous voyez bien ce que je veux dire, n’est-ce pas ? Ce genre de choses vous est déjà arrivé, sans doute ? Sinon, elle vous arrivera. C’est pour ça que je vous parle. Pour vous prévenir. On a beau savoir, on n’est jamais assez prévenu, face au diable. Pourquoi ? parce qu’on ne sait pas ce qu’est le diable. Vous pensez bien qu’il se présente rarement, pour séduire les gens, en leur tirant sa langue fourchue. Oh certes, il la sort, cette langue trompeuse et vénéneuse – qui lui sert de sexe, soit dit en passant – mais toute enrobée de sucre et d’or, si bien qu’on la croirait venue d’un de ces anges qui habitent les hauteurs célestes où nous, pauvres humains, accédons rarement. En vérité, lui habite dans le trou des latrines, mais son odeur, on ne la perçoit que peu à peu et très mal, tant il la masque de celle de toutes les roses qu’il dérobe ou achète. Quand enfin, d’imperceptiblement incommodante, elle devient insupportable, il est trop tard, le mal est fait.

Échapper au diable ! Quand l’urgence se déclare, heureux sont ceux pour qui l’éloignement suffit au salut. Car le diable ne désire pas seulement tromper les autres, il désire aussi se tromper lui-même. Et les roses qui lui servent le mieux à se dissimuler à lui-même son odeur de latrines, il ne veut pas les laisser partir. C’est alors que tout ne fait qu’empirer.

Tout ne fait qu’empirer dans les faits, mais pas dans votre tête. Pour votre tête, la sortie du brouillard est bénéfique, très bénéfique. Mais dans votre existence, le harcèlement du diable qui ne veut pas vous laisser partir se fait de plus en plus vicieux et oppressif, la menace est de plus en plus forte.

Ça a commencé avec des fleurs. Ma rose, qui n’avait d’autre but que d’être. Et plus tard, la fleur qu’il me fit envoyer par une de ses collègues, une servante du château. Elle frappa chez moi et me la remit de sa part. Je n’aurais su dire à quoi ressemblait la fleur qu’il me fit ainsi envoyer, en fait elle ressemblait à toutes sortes de fleurs, et surtout à une fleur artificielle. Ce qu’elle était. Je la posai dans un coin et je me dis qu’au fond il était sympathique, il avait voulu bien faire. Et puis j’oubliai. J’avais ma vie, vous comprenez. Avec des joies vraies, et aussi de vrais problèmes. Quelque temps plus tard, comme je rencontrai de nouveau des difficultés professionnelles, je songeai qu’il pourrait peut-être me donner du travail, et je décidai de me rappeler à lui en utilisant son procédé, malheureuse imbécile ! Je confectionnai à mon tour une fleur artificielle, et la lui envoyai. Moi aussi, j’étais entrée dans la voie du crime.

Il me répondit aussitôt par l’envoi d’une nouvelle fleur artificielle. J’en confectionnai une autre, que je lui expédiai en lui faisant savoir que j’espérais son aide pour trouver un travail, étant en grande détresse. Il me répondit, sans fleur, qu’il ne m’aiderait nullement. Il y avait pourtant tout un réseau d’entraide autour des créateurs de fleurs, grâce auquel ces derniers survivaient, même s’ils se concurrençaient aussi. Son refus brutal me fit vaciller. Une méchanceté si vertigineuse, je n’en avais jamais encore rencontré. Il était donc si mauvais, en fait ? Oui, et bien plus encore. Tout ce qu’il avait déjà fait pour me nuire, je l’ignorai, je l’ignorai très longtemps encore.

Non seulement le diable profite des moments où une personne est affaiblie pour s’imposer à elle, mais très vite, de plus, il s’emploie à l’affaiblir davantage, et même à la détruire. La raison eût voulu que j’abandonne aussitôt cet échange malsain. Fus-je victime de mon propre artifice ? Oui, et ma détresse du moment était telle que j’étais comme une personne accrochée des deux mains à une branche, le corps suspendu au-dessus du gouffre. Lâcher la branche, si pourrie fût-elle, c’était mourir. Alors je tombai dans le déni, qui est un autre gouffre.

Je niai en moi-même que ma branche était pourrie. Ou plutôt, tout en voyant bien son éclatante pourriture, je me persuadai que je pouvais l’en guérir, en lui envoyant assez de fleurs pour la regreffer comme par miracle à sa verdeur. Ce faisant, j’oubliai ma détresse, mes problèmes. Ce n’était plus de ma détresse que je devais m’occuper, mais de celle que je supposais à cette vieille branche. J’avais sans cesse peur qu’elle ne meure complètement avant que j’aie pu la regreffer. Je passais mes journées à confectionner des fleurs que je lui envoyai à cet effet, tandis qu’il m’en expédiait aussi pour maintenir le système.
Un système qui fonctionnait, en effet. Qui le maintenait en vie, comme le sang bu la nuit maintient au vampire un semblant de vie. Cette fuite en avant dura longtemps. Je rêvais de me tuer, mais je ne le pouvais pas, car il fallait que je sauve les vivants.

En vérité ce n’était pas lui qu’il m’importait de sauver, mais ceux que j’aimais, et qui souffraient avec moi, mes proches. Et puis toute l’humanité, tous les innocents de l’espèce humaine, que je voyais menacés par le dérèglement du monde induit par le vieux mal. Et peu à peu je me détachai de cette branche morte, de cet échange délirant de fleurs artificielles. Mais le gouffre était toujours ouvert sous mes pieds, et pour ne pas y tomber je m’accrochai à la pierre elle-même, tout en me tournant vers le ciel. À contempler le ciel, ses lumières, ses astres et ses nuées, je sentais moins la fatigue de mes bras.

Le diable cependant, du fond du gouffre d’où il m’avait lancé cette horrible branche pour que je m’y retienne, faisait tout pour m’empêcher de m’en détacher – le plus sûr moyen pour que je tombe finalement dans sa gueule. Après avoir manœuvré pour m’isoler totalement, c’était des représentants du monde entier qu’il convoquait pour me cerner et se substituer à sa branche, que je lâchais. Après les fausses fleurs, les fausses étoiles. J’étais maintenant prise dans une grande toile d’araignée tendue au-dessus du gouffre, et je me débattais pour échapper au filet des stars enjôleuses. Quand je les eus toutes renvoyées aux chères études qu’elles n’avaient pas faites, le diable les remplaça par d’autres figures que nous sommes formées à idolâtrer, parents et autres proches familles. Je m’en détachai aussi.

Le diable pouvait bien continuer à faire peser son cauchemar sur moi, j’étais sortie du cercle vicieux où je devais participer pour ne pas tomber. La toile où il s’évertuait à me retenir, en fait je la regardais de loin. Et c’est de loin que je vous fais ce récit, chers inconnus. Puisse-t-il vous être utile, que vous vous soyez déjà retrouvés dans une situation similaire, ou que vous risquiez de vous y retrouver un jour. Ce qui me sauva fut l’amour de mes tout-proches, et ma combativité, jamais prise en défaut, même s’il m’arriva de me tromper de combat. Ce qui me sauva, ce qui sauve, c’est la raison divine qu’est l’instinct de vie, pour soi et pour autrui. Je marche les pieds sur terre et j’ai musclé et assoupli mon corps, pour mieux tenir quand se lèvent les vents mauvais. Pour vous dire toute la vérité, je suis bel et bien descendue dans la mort, à moment donné, mais je me suis ressuscitée, seule au milieu du champ de bataille, dans la vie réelle, que j’aime.

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Leçons de musique : Ravel et Aloysius Bertrand ; Homère (VII, 421-441, ma traduction)


Une magnifique leçon de musique et de poésie
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mes autres notes mentionnant Maurice Ravel : ici
et Aloysius Bertrand :

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et ces vers, traduits aujourd’hui, du chant VII de l’Iliade, chant que je suis ce soir en train de finir de traduire :
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Le soleil se projette tout juste sur les champs,
Sorti des flots calmes et profonds de l’Océan,
Montant dans le ciel ; et les voici face à face,
Ceux des deux camps, peinant à distinguer les cadavres.
Mais ils lavent le sang des blessures avec de l’eau,
Et versent de chaudes larmes en chargeant les chariots.
Le grand Priam n’autorise pas les lamentations ;
En silence ils empilent les morts sur le bûcher,
Le cœur affligé ; après les avoir brûlés, ils s’en vont
Vers la sainte Troie ; pour leur part, les Achéens bien guêtrés
Empilent leurs morts sur le bûcher, le cœur affligé,
Et après les avoir brûlés, vers leurs nefs creuses s’en vont.

Ce n’est pas l’aurore, mais l’aube encore à mi-ténèbre,
Quand autour du bûcher des Achéens choisis, réunis,
Versent sur son pourtour de la terre prise à la plaine,
Pour un tombeau commun, puis construisent devant lui
De hauts remparts, pour protéger les vaisseaux et eux-mêmes.
Ils pratiquent dans le mur des portes bien ajustées,
En sorte que les attelages puissent y passer ;
À l’extérieur, tout contre, ils creusent un long fossé,
Large et profond, dans lequel ils plantent des pieux.

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Homère, Dante… journal du jour en beauté

« Ajax, bondissant, perce le bouclier ; traversant
Droit, la pique s’enfonce, repousse Hector en plein élan »
Homère, Iliade, VII, 260-261

Premier bonheur au lever : relire les quelques dizaines de vers traduits la veille. La communion avec un aussi immense poète ne donne que du bonheur. Que du meilleur. Je continue à penser à la Divine comédie, en fait je crois que je vais bel et bien la traduire, malgré les hésitations dont je faisais part la dernière fois. Peu importe si ma théologie n’est pas, loin s’en faut, celle de Dante. D’ailleurs il se peut qu’en la traduisant je la découvre autre que ce dont elle a l’air. Et puis l’essentiel c’est le poème. En écoutant hier un bon documentaire d’Arte sur cette œuvre, j’ai entendu cette phrase qui m’a convaincue de réaliser cette traduction : « l’avantage que les Italiens ont sur nous, c’est que ce texte, c’est eux ». Eh bien moi qui ai un grand-père italien, j’ai envie que ce texte, ce soit moi, aussi. Et pour cela, de le transposer dans ma propre langue, en beauté. Puis ensuite j’écrirai ma propre Divine comédie, au moins aussi belle que celle de Dante, oui, je le peux. Je suis devant toute cette perspective – mes traductions de l’Odyssée, de l’Iliade, de l’Énéide, de la Divine comédie, puis mon écriture de ma propre œuvre nourrie de tous ces prédécesseurs et de mon travail avec eux, comme lorsque, arrivé très haut dans la montagne, on se retourne pour contempler le splendide paysage, à 360 degrés et à des dizaines ou des centaines de kilomètres à la ronde, dans l’air pur et vivifiant, le corps chaud de toute la marche accomplie, bienheureux de ce qui est fait et de ce qui reste à faire, l’esprit tout de lumière, de joie, de liberté.

Quelle belle invention que la roue, décidément ! Faire du vélo est toujours euphorisant, et quand il fait trente degrés comme en ce moment, cela me convient mieux que de courir. Je peux tout faire, et je fais tout ce que je peux faire. Une autre personne dans le documentaire sur Dante, un étudiant, disait qu’il cherchait dans ce poème une expérience de la beauté qu’il ne trouvait pas à faire dans la littérature d’aujourd’hui. Belle remarque profonde. Nous vivons dans un univers de communication, où l’essentiel n’est ni le faire, donc la poésie, puisque c’est le sens premier du verbe poiein, ni la beauté, donc la grâce, mais la communication et l’utilitaire – deux domaines qui sont aussi ceux des faussaires, de la facture faussée, de l’assombrissement des esprits. La bassesse du faux est ce qui nous tue, la grandeur et la beauté du vrai ce qui nous donne vie.

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Une chasse spirituelle (publication intégrale)

Voici ma Chasse spirituelle, « Opéra des métamorphoses », gracieusement disponible en 10 pdf.

« L’Ouvrante », présentation : Une Chasse spirituelle (1)
– « Acte premier, Littératures » (début : Préhistoire, littérature, mythes, coquille, grotte, étoile… « L’être s’en est allé habiter ailleurs, mais où ? ») : Une Chasse spirituelle (2)
– « Acte premier, Littératures » (suite : Shéérazade, puis… mille et un auteur-es. « Pas de trajet, mille trajets, et les pauses ne sont pas indiquées », comme dit Henri Michaux) : Une Chasse spirituelle (3)
– « Acte premier, Littératures » (deuxième suite : la Pitié-Salpêtrière et Nuit Debout au prisme de la littérature) : Une Chasse spirituelle (4)
— « Acte premier, Littératures » (troisième suite et fin de cet acte : Molière, Poe, Rimbaud et Nouveau, Kafka, et beaucoup d’autres. « Nous t’affirmons, méthode ! » s’écrie le poète des Illuminations) : Une Chasse spirituelle (5)
– « Tableau : des Anciens » (avant d’entrer dans le deuxième acte, quelques passages traduits d’auteurs anciens, du grec et du latin) : Une Chasse spirituelle (6)
– « Acte 2 : Bible et Évangile » (traductions et commentaires) : Une Chasse spirituelle (7)
– « Tableau : des Modernes » (avant d’entrer dans le troisième acte, quelques poètes de différentes langues, toujours dans mes traductions) : Une Chasse spirituelle (8)
– « Acte trois : Coran » (essentiellement, commentaire) : Une Chasse spirituelle (9)
– « Dénouement » : Une Chasse spirituelle (10)

Plus d’un million de signes pour déchiffrer des myriades de signes laissés par les humains depuis l’aube de l’humanité. À travers les structures anthropologiques de l’imaginaire, et à travers certains faits historiques, apparaissent, dès avant Homo Sapiens et jusqu’à nos jours, des invariants et des variations de ce qui fonde notre être-humain, tel qu’il s’exprime à travers ses constructions et élaborations poétiques. Qu’il s’agisse d’un cercle de stalactites dressées par des Néandertaliens dans la grotte de Bruniquel ou de mystères que l’auteure éclaire dans les « Illuminations » de Rimbaud, qu’il s’agisse de l’expérience de dépassement de l’humain par l’humain dont témoignent une Vénus préhistorique, un sonnet de Shakespeare, des textes de Victor Hugo ou d’Edgar Poe, l’Odyssée ou les Mille et une nuits, une peinture de Vélasquez ou un tableau de Magritte…

De très nombreuses productions de l’imaginaire humain sont convoquées, analysées, comparées, à la lumière notamment de la pensée des Présocratiques, et de toutes disciplines et sciences susceptibles d’éclairer cette recherche. Sont interrogés les mythes convoqués aussi bien par Freud que par la Bible ou le Coran, deux Livres dont l’auteure donne de nombreuses analyses. Et, à travers des exemples choisis, diverses formes du mal à l’œuvre dans l’Histoire, passée ou contemporaine, comme dans la littérature de nombreux siècles. Enfin, les explorations de poètes aptes à transcender la malédiction de la violence par illuminations et bonds « hors du rang des meurtriers », selon la formule de Kafka.

Pour plus de commodité de lecture, on peut aussi se procurer le livre entier, en ebook ou livre papier, ici

Voir aussi : « Pourquoi je publie en ligne »

En couverture du livre, l’une de mes peintures

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pures pulsions de vie

Traduit 90 vers du chant 3 ce matin entre 6 heures et midi trente, petit-déjeuner compris dans le temps. Je n’ai à m’occuper que de la poésie, c’est pourquoi je peux aller vite, en profitant des notes établies par d’autres traducteurs sur tel ou tel élément cité, fleuve, personnage, pays… Je leur sais gré de leur travail, je sais gré aussi à ceux qui ont mis le texte grec et des dictionnaires en ligne – je consulte aussi maintenant des dictionnaires grec-anglais, c’est intéressant de comparer ; et moi aussi je fais mon travail, de poésie, de mon mieux. L’après-midi je sors, je prends l’air, et entre les tâches quotidiennes de la maison, je trouve en général encore assez de temps, jusqu’au coucher, pour traduire quelques autres dizaines de vers. Ainsi avance la bonne affaire, grâce à une vie monastique en liberté.

On parle en ce moment d’un « roman psychanalytique » qui vient d’être empêché de publication par la justice, sur recours de la famille de l’auteur. Ce genre d’histoires se multiplie, on ne sait s’il faut crier à la censure ou au respect de la vie privée. J’ai écrit un commentaire sur le site qui explique l’affaire, Actualitté.com, je le recopie ici plutôt que de le paraphraser – ça peut servir, on ne sait jamais.
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Il y a des livres qui entendent dénoncer des actes de prédation, et qui sont eux-mêmes des actes de prédation. Mais ne peuvent s’y laisser prendre que les personnes qui s’y reconnaissent. Si les personnes visées par le livre ne s’y reconnaissent pas, elles doivent apprendre à ne pas se laisser fasciner par le mauvais œil du livre, à s’en tenir à distance, à ne pas s’identifier à ce à quoi elles n’ont pas à s’identifier. Et si elles s’y reconnaissent, en tout ou en partie, qu’elles apprennent à assumer. Cela dit, chacune et chacun a aussi le droit de faire appel à la justice – quoiqu’il me semble bien plus sage d’apprendre à garder ses distances avec les regards des autres.

Pour ce qui est des auteurs, il faut dire que beaucoup d’éditeurs les poussent à l’autofiction (à condition que les auteurs ne les fassent pas entrer eux-mêmes, les éditeurs, dans leur autofiction, auquel cas ils peuvent déclencher une punition collective du milieu contre l’insolent-e auteur-e), autofiction qui est souvent une facilité pour tout le monde, éditeurs, auteurs, lecteurs. Mais après tout le genre ne fait pas le talent, et n’importe quel genre littéraire peut être investi avec génie. Même si le génie est plus rare que la médiocrité, il peut du moins compter, lui, sur le temps long pour être découvert ou redécouvert, comme l’histoire littéraire en témoigne largement.
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Bon je reconnais avoir écrit le deuxième paragraphe de ce commentaire en pensant à mon roman Forêt profonde, qui a été occulté par la presse française, et en me faisant le plaisir de me rappeler que c’est pourtant un livre puissant, et que c’est ce qui compte, pour sa vie future. Quand je serai morte, beaucoup de mes textes resteront vivants ou prendront vie parmi les lecteurs, et c’est ce qui compte. Le tri que fait le temps. De mes textes, et des textes splendides d’autres auteurs morts depuis longtemps, que j’aurai traduits et qui continueront eux aussi à vivre. Quand je pense que des imbéciles ont essayé dans le passé – Annie Ernaux par exemple – de me détourner de la littérature érotique. J’ai bien fait de n’en jamais faire qu’à ma tête, sans quoi elle serait incapable de faire aujourd’hui ce qu’elle fait, entraînée qu’elle est, avec mon corps, à monter les cavales de mes pures pulsions de vie pour des trajets inouïs.

Thersite ou Homère parrésiaste : Iliade II, 211-244 (ma traduction)

Thersite est présenté comme laid parce que la vérité qu’il présente est laide. Certes c’est un aspect de la vérité, qui en a d’autres, mais c’en est un. On ne me fera pas croire qu’Homère ne s’identifie pas en partie à lui, diseur de vérité, parrésiaste menacé par les puissants et rejeté par les autres. À mon sens, c’est justement à cause de cette menace et de ce rejet qu’Homère utilise un personnage qu’il a l’air de mépriser pour lui faire dire des vérités sans trop risquer les coups de bâton. Sinon, pourquoi lui donner la parole, pourquoi écrire (oui, je parle d’écrire, car je vois, en lisant çà et là de savants hellénistes, qu’Homère ait écrit ses textes est très sérieusement estimé vraisemblable, ou du moins complètement possible) – pourquoi écrire, donc, ce vigoureux passage, reprenant des reproches plus tôt exprimés par Achille à l’encontre d’Agamemnon, avec plus de force encore quand ils sont dits par un humble ?

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Les hommes enfin s’assoient et se tiennent en place.
Seul Thersite, intarissable bavard, continue à criailler ;
Il connaît en son cœur un tas de mots inappropriés
Et vains, inconvenants, pour s’en prendre aux rois,
215 Et essayer de faire rire les Argiens ;
C’est l’homme le plus laid venu sous les murs de Troie ;
Il est cagneux, boiteux d’une jambe, et se tient
Voûté, les épaules affaissées sur le torse ; par-dessus,
Un poil rare fleurissant sur une tête pointue.
220 Il est surtout odieux à Achille et à Dévor,
Qu’il insulte tous deux ; cette fois, avec des cris aigus,
C’est au divin Agamemnon qu’il adresse ses reproches ;
Car terribles sont au cœur des Achéens la rancune
Et la colère contre le roi. L’invectivant, il hurle :

225 « Atride, de quoi te plains-tu ? de quoi as-tu besoin
Encore ? Ton campement est plein d’airain, il est plein
De femmes de premier choix, celles que nous, les Achéens,
Nous te donnons, à toi d’abord, quand nous prenons une ville.
Ou manques-tu encore d’or, de l’or que t’apporterait
230 Un Troyen dompteur de chevaux, en rançon pour son fils
Que moi ou un autre Achéen aurions capturé ?
Ou d’une nouvelle femme avec qui faire l’amour,
En la retenant pour toi, à l’écart ? Non, je ne trouve
Normal qu’un chef plonge dans le mal les fils des Achéens.
235 Ô ventres mous, cœurs vils, Achéennes, et non plus Achéens,
Rentrons à la maison avec nos nefs, et laissons-le là,
À Troie, savourer ses privilèges, qu’il voie
Si nous allons venir à son secours, ou pas.
Lui qui maintenant offense Achille, un homme bien supérieur
240 À lui : il lui a enlevé sa part, et il la garde.
Mais Achille laisse se calmer sa colère en son cœur ;
Sinon, Atride, c’eût été ta dernière brimade. »

Ainsi, insultant, parle à Agamemnon, berger des peuples,
Thersite ;

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Je suis absolument bouleversée par tout ce que je trouve dans l’Iliade. Je ne m’attendais pas à tant, à si fort. Dans la nuit, l’image qui m’est venue est celle du bac révélateur dans lequel apparaît la photographie (j’ai pratiqué cela à vingt ans, avant la photo numérique). Jusque là, je n’avais lu que des extraits de ce poème, et seulement en traduction. Vivre avec, le vivre comme je le fais en le traduisant à haute intensité, en donne une tout autre vision. Une autre vision d’Homère que celle qu’il donne de lui dans l’Odyssée. Après environ 900 vers traduits ce midi, en sept jours pile donc, depuis que j’ai commencé, dimanche après-midi dernier (ayant terminé le matin même de traduire les dernières dizaines de vers des Bucoliques), je commence à avoir aussi une idée du commentaire qui accompagnera ma traduction.