« Quatre vents », avec Orhan Pamuk. Le déconfinement révélateur

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"Quatre vents", acrylique sur bois (isorel) 75x51 cm

« Quatre vents », acrylique sur bois (isorel) 75×51 cm

Je ne sais pas pourquoi, mais le fait est que nous soyons là tous les quatre à regarder me procurait un apaisement.

« Qu’y a-t-il de commun entre l’aveugle et le voyant ? » a récité Le Noir après un long silence. Faisait-il allusion, en dépit du caractère obscène de l’image, à la noblesse de cette jouissance visuelle que Dieu nous a donnée ? Cigogne, pour son compte, ne captait rien à ces choses-là, vu qu’il ne lit jamais le Coran. Je savais que ce verset était de ceux que les anciens Maîtres de Hérat citaient le plus souvent, en particulier pour répondre aux imprécations des détracteurs de la peinture, ceux qui prétendent qu’elle est contraire à notre foi et que les peintres iront en Enfer, au jour du Jugement dernier. Pourtant, avant ce jour magique, je n’avais jamais entendu Papillon parler comme il l’a fait alors, l’air de rien :

« Je voudrais peindre quelque chose qui montre que l’aveugle n’a rien de commun avec le voyant.

– Qui est aveugle ? Et qui est voyant ? a demandé Le Noir avec naïveté.

– L’aveugle et le voyant n’ont rien en commun, c’est ce que veut dire wa mâ yastawi-l’âmâ wa-l-bâsirûn, a dit Papillon, avant de réciter :

Il n’y a rien de commun
Entre lumière et ténèbres
Entre la chaleur et le frais
Entre les morts et les vivants.

Orhan Pamuk, Mon nom est Rouge, traduit du turc par Gilles Authier

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Déconfinement à Paris et avec Tarass Boulba

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La nuit dernière, pour me préparer au déconfinement, j’ai commencé à relire le fantastique, comme tous les textes de Gogol, Tarass Boulba. Déconfinement mental garanti : après mes photos de notre humble et bienfaisante balade au bord de la Seine, la première depuis deux mois, je vous propose un passage extraordinaire de ce roman extraordinaire.
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Aujourd’hui à Paris, photos Alina Reyes
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« Plus on avançait dans la steppe, plus elle devenait sauvage et belle. À cette époque, tout l’espace qui se nomme maintenant la Nouvelle-Russie, de l’Ukraine à la mer Noire, était un désert vierge et verdoyant. Jamais la charrue n’avait laissé de trace à travers les flots incommensurables de ses plantes sauvages. Les seuls chevaux libres, qui se cachaient dans ces impénétrables abris, y laissaient des sentiers. Toute la surface de la terre semblait un océan de verdure dorée, qu’émaillaient mille autres couleurs. Parmi les tiges fines et sèches de la haute herbe, croissaient des masses de bleuets, aux nuances bleues, rouges et violettes. Le genêt dressait en l’air sa pyramide de fleurs jaunes. Les petits pompons de trèfle blanc parsemaient l’herbage sombre, et un épi de blé, apporté là, Dieu sait d’où, mûrissait solitaire. Sous l’ombre ténue des brins d’herbe, glissaient en étendant le cou des perdrix à l’agile corsage. Tout l’air était rempli de mille chants d’oiseaux. Des éperviers planaient immobiles, en fouettant l’air du bout de leurs ailes, et plongeant dans l’herbe des regards avides. De loin, l’on entendait les cris aigus d’une troupe d’oies sauvages qui volaient, comme une épaisse nuée, sur quelque lac perdu dans l’immensité des plaines. La mouette des steppes s’élevait, d’un mouvement cadencé, et se baignait voluptueusement dans les flots de l’azur ; tantôt on ne la voyait plus que comme un point noir, tantôt elle resplendissait, blanche et brillante, aux rayons du soleil… ô mes steppes, que vous êtes belles !

Nos voyageurs ne s’arrêtaient que pour le dîner. Alors toute leur suite, qui se composait de dix Cosaques, descendait de cheval. Ils détachaient des flacons en bois, contenant l’eau-de-vie, et des moitiés de calebasses servant de gobelets. On ne mangeait que du pain et du lard ou des gâteaux secs, et chacun ne buvait qu’un seul verre, car Tarass Boulba ne permettait à personne de s’enivrer pendant la route. Et l’on se remettait en marche pour aller tant que durait le jour. Le soir venu, la steppe changeait complètement d’aspect. Toute son étendue bigarrée s’embrasait aux derniers rayons d’un soleil ardent, puis bientôt s’obscurcissait avec rapidité et laissait voir la marche de l’ombre qui, envahissant la steppe, la couvrait de la nuance uniforme d’un vert obscur. Alors les vapeurs devenaient plus épaisses ; chaque fleur, chaque herbe exhalait son parfum, et toute la steppe bouillonnait de vapeurs embaumées. Sur le ciel d’un azur foncé, s’étendait de larges bandes dorées et roses qui semblaient tracées négligemment par un pinceau gigantesque. Çà et là, blanchissaient des lambeaux de nuages légers et transparents, tandis qu’une brise, fraîche et caressante comme les ondes de la mer, se balançait sur les pointes des herbes, effleurant à peine la joue du voyageur. Tout le concert de la journée s’affaiblissait, et faisait place peu à peu à un concert nouveau. Des gerboises à la robe mouchetée sortaient avec précaution de leurs gîtes, se dressaient sur les pattes de derrière, et remplissaient la steppe de leurs sifflements. Le grésillement des grillons redoublait de force, et parfois on entendait, venant d’un lac lointain, le cri du cygne solitaire, qui retentissait comme une cloche argentine dans l’air endormi. À l’entrée de la nuit, nos voyageurs s’arrêtaient au milieu des champs, allumaient un feu dont la fumée glissait obliquement dans l’espace, et, posant une marmite sur les charbons, faisaient cuire du gruau. Après avoir soupé, les Cosaques se couchaient par terre, laissant leurs chevaux errer dans l’herbe, des entraves aux pieds. Les étoiles de la nuit les regardaient dormir sur leurs caftans étendus. Ils pouvaient entendre le pétillement, le frôlement, tous les bruits du monde innombrable d’insectes qui fourmillaient dans l’herbe. Tous ces bruits, fondus dans le silence de la nuit, arrivaient harmonieux à l’oreille. Si quelqu’un d’eux se levait, toute la steppe se montrait à ses yeux diaprée par les étincelles lumineuses des vers luisants. Quelquefois la sombre obscurité du ciel s’éclairait par l’incendie des joncs secs qui croissent au bord des rivières et des lacs, et une longue rangée de cygnes allant au nord, frappés tout à coup d’une lueur enflammée, semblaient des lambeaux d’étoffes rouges volant à travers les airs. »

Nicolas Gogol, Tarass Boulba, trad. Louis Viardot (ebook gratuit sur bibebook.com)
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« Ce sont des villes ! C’est un peuple »

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Work in progress, détail de ma peinture en cours (sur bois)

Work in progress, détail de ma peinture en cours (sur bois)


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Screenshot_2020-05-08 gaccio bruno ( GaccioB) TwitterMacron a dit hier aux gens de la culture qu’il fallait « chevaucher le tigre ». Expression signifiant en anglais « s’injecter de l’héroïne » – ce qui fait étrangement écho à l’état halluciné dans lequel il parlait. Chevaucher le tigre est aussi le titre d’un livre du fasciste Julius Evola, qui a employé pour les besoins de son idéologie cette expression chinoise signifiant combattre l’autre avec les armes de l’autre. Macron employant une telle expression me rappelle Yannick Haenel titrant l’un de ses livres Évoluer parmi les avalanches, d’après une formule de Rimbaud. Imaginer Macron chevauchant un tigre ou Haenel évoluant parmi les avalanches… Des petits garçons qui se rêvent grands, c’est charmant quand ils ont cinq ans. À quarante ans passés, se fantasmer encore en héros, serait-ce en s’injectant de l’héroïne, alors que la réalité prouve à chaque instant qu’on n’est même pas un anti-héros, tout au plus un « homme sans qualités », un onaniste incapable d’invention ni d’action réelles (mais capable de se vendre), c’est seulement très triste.

Pour ne pas rester sur cette tristesse, donnons la parole à Rimbaud : « Villes », dit par un homme.

Ce sont des villes ! C’est un peuple pour qui se sont montés ces Alleghanys et ces Libans de rêve ! Des chalets de cristal et de bois qui se meuvent sur des rails et des poulies invisibles. Les vieux cratères ceints de colosses et de palmiers de cuivre rugissent mélodieusement dans les feux. Des fêtes amoureuses sonnent sur les canaux pendus derrière les chalets. La chasse des carillons crie dans les gorges. Des corporations de chanteurs géants accourent dans des vêtements et des oriflammes éclatants comme la lumière des cimes. Sur les plates-formes au milieu des gouffres les Rolands sonnent leur bravoure. Sur les passerelles de l’abîme et les toits des auberges l’ardeur du ciel pavoise les mâts. L’écroulement des apothéoses rejoint les champs des hauteurs où les centauresses séraphiques évoluent parmi les avalanches. Au-dessus du niveau des plus hautes crêtes une mer troublée par la naissance éternelle de Vénus, chargée de flottes orphéoniques et de la rumeur des perles et des conques précieuses, — la mer s’assombrit parfois avec des éclats mortels. Sur les versants des moissons de fleurs grandes comme nos armes et nos coupes, mugissent. Des cortèges de Mabs en robes rousses, opalines, montent des ravines. Là-haut, les pieds dans la cascade et les ronces, les cerfs tètent Diane. Les Bacchantes des banlieues sanglotent et la lune brûle et hurle. Vénus entre dans les cavernes des forgerons et des ermites. Des groupes de beffrois chantent les idées des peuples. Des châteaux bâtis en os sort la musique inconnue. Toutes les légendes évoluent et les élans se ruent dans les bourgs. Le paradis des orages s’effondre. Les sauvages dansent sans cesse la fête de la nuit. Et une heure je suis descendu dans le mouvement d’un boulevard de Bagdad où des compagnies ont chanté la joie du travail nouveau, sous une brise épaisse, circulant sans pouvoir éluder les fabuleux fantômes des monts où l’on a dû se retrouver.
   Quels bons bras, quelle belle heure me rendront cette région d’où viennent mes sommeils et mes moindres mouvements ?

Arthur Rimbaud, « Villes »

L’arène Littérature

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Le coronavirus a mis fin aussi aux cours du Collège de France, dont j’ai souvent parlé ici. Cette fin de cours par défaut d’Antoine Compagnon, sur les fins de la littérature, ne manque pas d’élégance. Quant à la fin de la littérature, elle se trouve en ce moment sur les étals des libraires et chez les éditeurs qui attendent la fin du confinement pour vendre leurs auteurs, des Tchitchikov – des trafiquants – plutôt que des Homère – des poètes. La reine est morte, vive la reine !
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Matin : yoga. Après-midi : peinture. Un détail du tableau en cours, bientôt fini :

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Rendre justice. Et « La Dameuse » en ebook offert

"La dameuse", 2008, éd Zulma

foret-profondeIl y a dans mon roman Forêt profonde (2007) un passage où la narratrice raconte que la pièce où elle dort, dans Notre-Dame de Paris abandonnée, est hantée par une chauve-souris. La langue, quand elle n’est pas trafiquée pour le commerce, comme dans la littérature industrielle, précède la réalité. La crée-t-elle ? Je pense plutôt qu’elle sait avant, parce qu’elle démêle les apparences, en enquêtrice de la vérité.

Depuis le confinement, je lis des Sherlock Holmes et je regarde des Maigret. Démêler l’affaire, trouver l’assassin, rétablir la justice. Les humains vivent les pandémies, avec leur cortège de mort venue on ne sait d’où (alors que dans les guerres, par exemple, l’exposition à la mort s’explique par l’action volontaire des hommes), comme des temps de remise en question. Même une société sans dieu est obligée de se demander quelles fautes ou quelles erreurs elle a commise pour ne pas avoir su éviter ce qui lui arrive.

"La dameuse", 2008, éd Zulma

« La dameuse », 2008, éd Zulma

La pandémie agit comme signe, un signe qui peut, comme dans l’espace de l’infiniment petit que j’évoquais hier, prendre diverses valeurs. Il induit une instabilité et une incertitude. C’est aussi ce qui se produit dans mon tout petit roman La Dameuse, paru en 2008 chez Zulma (puis vendu sur mon site désormais fermé) et que j’offre maintenant ici en ebook. Bonne lecture !

La dameuse

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(J’ai complété ma note sur les masques avec un tutoriel et les images et l’explication d’un nouveau masque que j’ai réalisé)

Salam alaykoum, Michel Chodkiewicz

Michel Chodkiewicz - Photo DOMINIQUE SOUSE

 

Michel Chodkiewicz est mort ce 31 mars à l’âge de 90 ans. Il était le président des éditions du Seuil quand j’y ai publié mon premier livre. Je ne l’ai jamais rencontré, et j’ignorais alors qu’il était un spécialiste du soufisme, et particulièrement d’Ibn Arabî, après s’être converti à l’islam à l’âge de dix-sept ans – ce qui témoigne déjà d’une sacrée personnalité pour un aristocrate d’origine polonaise et catholique. J’avais consacré une série de notes à son livre Le Sceau des Saints.

Dans la dernière de ces notes, je mentionnais ce mot de lui : « la fin des saints n’est qu’un autre nom de la fin du monde ».

Disons que le monde des menteurs, des manipulateurs, des criminels, des avides, bref des anti-saints, est un monde toujours en train de mourir et de s’enterrer dans son mensonge. Tandis que l’autre monde est toujours en train de donner et de rendre la vie, et de veiller sur elle. Comme nous le voyons avec éclat en ces temps de pandémie.

Allah y rahmou.

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Éros et Thanatos (Lewis, « Le Moine »)

Le_moine

 

Séance de yoga ce matin, séance de sport cet après-midi. Sans sortir, confinement oblige. Mais le corps veut sentir ses muscles, son sang. Il veut transpirer. Entre les deux, lecture du Moine de Lewis, dont voici des passages du chapitre II :

 

 

« « C’est là une étrange pensée, Rosario, » dit le prieur, en pénétrant dans la grotte.

« Vous ici, révérend père ! » s’écria le novice.

Aussitôt, se levant tout confus, il abaissa vite son capuchon sur sa figure. Ambrosio s’assit sur le banc et obligea le jeune homme de s’y placer près de lui.

« Il ne faut pas caresser cette disposition à la mélancolie, » dit-il. « D’où vient que vous envisagez sous un jour si favorable la misanthropie, de tous les sentiments le plus odieux ? »

(…)

Mon père ! » continua-t-il en se jetant aux pieds du moine, dont il pressait avec transport les mains sur ses lèvres, tandis que l’agitation pour un moment étouffait ses paroles, « mon père ! » continua-t-il d’une voix défaillante, « je suis une femme ! »

À cet aveu inattendu, le moine tressaillit. Le faux Rosario était prosterné à terre, comme attendant en silence la décision de son juge. D’une part, l’étonnement, de l’autre, l’appréhension, les enchaîna pour quelques minutes dans la même attitude, comme s’ils avaient été touchés par la baguette d’un magicien. Enfin, revenant de sa confusion, le moine quitta la grotte, et s’enfuit précipitamment vers le couvent.

(…)

« Peu m’importe, peu m’importe, » répliqua-t-elle avec véhémence ; « ou votre main me guidera au paradis, ou la mienne va me vouer à l’enfer. Parlez-moi, Ambrosio ! dites-moi que vous cacherez mon aventure, que je resterai votre ami et votre compagnon, ou ce poignard va boire mon sang. »

À ces mots, elle leva le bras et fit le geste de se frapper. Les yeux du moine suivaient avec terreur les mouvements de son arme. Son habit entr’ouvert laissait voir sa poitrine à demi-nue ; la pointe du fer posait sur son sein gauche, et Dieu ! quel sein ! Les rayons de la lune, qui l’éclairaient en plein, permettaient au prieur d’en observer la blancheur éblouissante ; son œil se promena avec une avidité insatiable sur le globe charmant ; une sensation jusqu’alors inconnue remplit son cœur d’un mélange d’anxiété et de volupté ; un feu dévorant courut dans tous ses membres ; le sang bouillait dans ses veines, et mille désirs effrénés emportaient son imagination.

« Arrêtez ! » cria-t-il d’une voix défaillante, « je ne résiste plus ! restez donc, enchanteresse ! restez pour ma destruction ! »

Il dit, et, quittant la place, il s’élança vers le monastère ; il regagna sa couche, la tête perdue, incapable d’agir et de penser.

(…)
Il se réveilla brûlant et fatigué. Durant son sommeil, son imagination enflammée ne lui avait présenté que les objets les plus voluptueux. Dans son rêve, Mathilde était devant lui, il revoyait encore sa gorge nue ; elle lui répétait ses protestations d’amour éternel ; elle lui entourait le cou de ses bras, et le couvrait de ses baisers ; il les rendait ; il la serrait passionnément sur sa poitrine, et — la vision s’évanouissait. Parfois son rêve lui offrait l’image de sa madone favorite, et il se figurait être à genoux devant elle ; il lui adressait des vœux, et les yeux du portrait semblaient luire sur lui avec une douceur inexprimable ; il pressait ses lèvres sur celles de la madone, et il les trouvait chaudes ; la figure s’animait, sortait de la toile, l’embrassait tendrement, et ses sens étaient incapables de supporter une volupté si exquise. Telles étaient les scènes qui occupèrent ses pensées pendant son sommeil ; ses désirs non satisfaits suscitaient devant lui les images les plus lascives et les plus excitantes, et il se ruait dans des joies qui jusqu’alors lui avaient été inconnues.

Il se jeta à bas de son lit, plein de confusion au souvenir de ses songes.

(…)

« Ce que je vous dis, j’avais résolu de ne vous le découvrir qu’au lit de mort ; le moment est arrivé. Vous ne pouvez avoir déjà oublié le jour où votre vie fut mise en danger par la morsure d’un mille-pieds. Le médecin vous abandonnait, déclarant ignorer le moyen d’extraire le venin ; j’en connaissais un, moi, et je n’ai pas hésité à l’employer. On m’avait laissée seule avec vous ; vous dormiez : j’ai défait l’appareil de votre main, j’ai baisé la plaie, et de mes lèvres sucé le poison. L’effet a été plus prompt que je n’avais cru. Je sens la mort dans mon cœur ; une heure encore, et je serai dans un meilleur monde. »

(…)

Il faisait nuit, tout était silence alentour ; la faible lueur d’une lampe solitaire tombait sur Mathilde, et répandait dans la chambre un jour sombre et mystérieux. Aucun œil indiscret, aucune oreille curieuse n’épiaient les amants ; rien ne s’entendait que les accents mélodieux de Mathilde. Ambrosio était dans la pleine vigueur de l’âge ; il voyait devant lui une femme jeune et belle, qui lui avait sauvé la vie, qui était amoureuse de lui, et que cet amour avait conduite aux portes du tombeau. Il s’assit sur le lit, sa main était toujours sur le sein de Mathilde, dont la tête reposait voluptueusement appuyée sur sa poitrine : qui peut s’étonner qu’il succombât à la tentation ? Ivre de désir, il pressa ses lèvres sur celles qui les cherchaient ; ses baisers rivalisèrent de chaleur et de passion avec ceux de Mathilde : il l’étreignit avec transport dans ses bras ; il oublia ses vœux, sa sainteté, et sa réputation ; il ne pensa qu’à jouir du plaisir et de l’occasion.

« Ambrosio ! oh ! mon Ambrosio ! » soupira-t-elle.

« À toi, à toi pour jamais ! » murmura le moine ; et il expira sur son sein. »

Matthew Gregory Lewis, Le Moine, trad. Léon de Wailly

Le livre est téléchargeable en plusieurs formats sur wikisource

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Épidémie et banalité de la barbarie (avec Brian Catling)

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Face à l’incurie hallucinante du gouvernement révélée par la pandémie, incurie d’autant plus flagrante quand on la compare à l’efficacité avec laquelle elle a été gérée par les pays asiatiques ou aux mesures responsables mises en place par le gouvernement allemand, je pense à ce passage de Vorrh, roman de Brian Catling inspiré de Raymond Roussel que je lis en ce moment (l’ayant emprunté en bibliothèque numérique) :

 

Vorrh« Plus ils deviennent incapables de travailler, plus les aïeux pèsent sur cette économie pauvre. Une fois impotents, on les livre au bon vouloir des dieux du printemps en les plaçant devant leur maison avec à manger et à boire – de quoi tenir trois jours. À cette période-là de l’année, à l’inverse du déluge d’automne que nous venons d’endurer, la pluie est douce et constante. Les anciens restent assis sur place en silence, conscients qu’aucun dialogue, aucune supplique n’y changera rien : autant économiser leurs forces. Après le temps imparti, on les accueille de nouveau à l’intérieur pour les rendre à leur lit d’angoisse. Ils trouvent cette épreuve plus civilisée, moins cruelle que celle qu’imposaient leurs aïeux. Lors de ces lointaines périodes de famine, on les emmenait sur les falaises et les forçait à rentrer seuls. Les dieux s’engraissaient de leur charpie. Un quart d’entre eux mourra au cours des semaines à venir : fièvres nocturnes, grippes ou phénomènes d’intervention divine. Ceux qui restent seront célébrés, nourris et honorés encore une année. »

Brian Catling, Vorrh, Fleuve Éditions, 2019 ; trad. de l’anglais par Nathalie Mège

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Par la fenêtre (avec Verlaine et Miyazaki)

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par la fenetre 3-minen cette fin d’après-midi par ma fenêtre, photos Alina Reyes

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Je me rappelle (sans jeu de mots volontaire) quand je longeais la prison de la Santé, avant sa rénovation, et que des prisonniers me faisaient bonjour à leur petite fenêtre à barreaux. Je me rappelle aussi la prison où je suis allée parler à des prisonniers, et que c’était tellement plus affreux pour eux que d’être confiné chez soi. Je me rappelle aussi le poème de Verlaine, écrit de sa prison :

 

Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu’on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l’arbre qu’on voit
Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.

– Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?

Paul Verlaine, Sagesse (1881)

 

Juste avant le début du confinement officiel, quelqu’un m’a passé plusieurs films de Miyazaki, que j’avais tant envie de revoir. J’ai commencé aujourd’hui par visionner sur mon ordi Le Voyage de Chihiro. Une merveilleuse façon de laisser à distance la masse des discours sur la pandémie – informations sans doute nécessaires, mais dans lesquelles il ne faut pas non plus se laisser emprisonner.

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Fille de Zeus vs fils d’Hypérion : Odyssée, premiers vers (ma traduction, commentée)

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« Dis-moi l’homme ». C’est exactement ainsi que commence l’Odyssée. L’adjectif vient après l’apostrophe à la Muse, et il est capital de respecter cet ordre – ce qui n’est pas habituellement fait. J’ai choisi de traduire ces premiers fantastiques vers de l’Odyssée en vers de 14 pieds non rimés (ils ne sont pas non plus rimés en grec). Afin de leur conférer davantage de rythme que dans une traduction en prose, de rendre un peu leur caractère de chant inaugural. Et j’y ai mis en évidence les deux grandes oppositions qui s’y trouvent : celle entre Ulysse, « si plein de sens », et ses compagnons, « pauvres insensés » ; et celle entre le dieu Hélios, fils d’Hypérion, fatal à ses compagnons, et la déesse Athéna, fille de Zeus, alliée d’Ulysse. Homère assimile Hélios à Hypérion, donc à un Titan, un dieu primordial, dieu de l’ancien temps ; alors qu’Athéna, déesse de la sagesse, est de Zeus, le Dieu, dieu des dieux, le dieu de la nouvelle génération des dieux, le dieu moderne. Il y a là aussi une opposition entre un mâle primitif et une féminité évoluée. Opposition représentée également par le caractère « aux mille sens » d’Ulysse (ma traduction, où l’on peut entendre « aux mille directions » et aussi « plein d’esprit sensé », voire « aux mille significations » me semble plus proche de l’adjectif grec polutropon, souvent traduit par la locution « aux mille tours » ou « aux mille ruses », et aussi plus élevée peut-être, et surtout plus riche, plus polysémique), et le caractère insensé de ses compagnons, caractère qui les a conduits à la mort alors qu’Ulysse le sensé, bien que devant errer longtemps, reste vivant.

Voici donc ma traduction, au plus près de chaque vers :

 

Dis-moi l’homme, Muse, aux mille sens, qui tant erra
après avoir détruit la sacrée, puissante Troie ;
qui vit de nombreux peuples et fut instruit de leur pensée ;
qui sur les mers souffrit, tant, jusqu’au tréfonds de son âme,
luttant pour sa vie et le retour de ses compagnons.
Et pourtant il ne put les sauver, malgré son désir ;
car ils périrent de leur propre folle présomption,
ces pauvres insensés ! Ayant mangé des bœufs d’Hélios,
fils d’Hypérion, lequel les priva du jour du retour.
Dis-m’en plus là-dessus, toi, déesse, fille de Zeus !

 

Homère, L’Odyssée, Chant I, 1-10
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Pour une autre de mes traductions d’un passage de l’Odyssée, c’est là : Ulysse et le Cyclope

Je cesse de préciser comme ces jours derniers que je suis confinée après que le coronavirus s’est invité chez moi (sous une forme bénigne), tout le monde à Paris, entre autres, se trouvant désormais en confinement. C’est le moment de rappeler à qui aurait envie de le lire que mon roman Nus devant les fantômes est offert gracieusement en pdf ici. Restez à la maison et bonne lecture !

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L’île du lac d’Innisfree, par William Butler Yeats (ma traduction)

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Debout ! Je vais y aller, aller à Innisfree !
M’y faire une cabane en argile et branchages.
Neuf rangs de haricots, une ruche et voici !
Seul avec les abeilles en bruissant voisinage.

 

Et j’y serai en paix : lente goutte la paix
Des voiles d’aurore où chantent les sauterelles.
Minuit y est lueur, midi feu empourpré,
Et le soir y est plein des ailes d’hirondelles.

 

Debout ! Je vais y aller, car nuit et jour, toujours,
J’entends l’eau doucement clapoter sur la rive ;
Que je sois sur la route ou les pavés d’un bourg,
Tout au cœur de mon cœur je l’entends qui arrive.

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WB_Yeats

 

Voici le poème, que j’ai traduit aujourd’hui (toujours confinée en attendant que le coronavirus, toujours très peu virulent pour moi, cesse de me rendre potentiellement contagieuse), dans le texte de W.B. Yeats :

I will arise and go now, and go to Innisfree,
And a small cabin build there, of clay and wattles made;
Nine bean-rows will I have there, a hive for the honey-bee,
And live alone in the bee-loud glade.

And I shall have some peace there, for peace comes dropping slow,
Dropping from the veils of the morning to where the cricket sings;
There midnight’s all a glimmer, and noon a purple glow,
And evening full of the linnet’s wings.

I will arise and go now, for always night and day
I hear lake water lapping with low sounds by the shore;
While I stand on the roadway, or on the pavements grey,
I hear it in the deep heart’s core.

William Butler Yeats, « The Lake Isle of Innisfree »

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Première vision de l’Homère de Chapman, par John Keats (ma traduction)

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J’ai beaucoup voyagé par les royaumes d’or,
J’ai vu maints bons pays et belles capitales,
Je suis passé par maintes îles occidentales
Où règnent d’Apollon bien des corrégidors.

 
Souvent me fut conté l’espace qui rayonne,
Domaine gouverné par Homère au front plein,
Mais je n’ai respiré son air pur et serein
Avant que par Chapman haut et fort il résonne.

 
Alors je me sentis comme un veilleur des cieux
Quand il voit s’y glisser un nouveau corps céleste
Ou le vaillant Cortes de ses yeux d’aigle bleu

 
Fixant le Pacifique – l’effroi que manifestent
Par leurs regards croisés ses hommes ! silencieux,
Lui, debout sur un pic du Darien, sans un geste.

 

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john keatsVoici le texte original de ce sonnet, hommage à la traduction que j’ai traduit aujourd’hui (toujours confinée en attendant que le coronavirus cesse de me rendre contagieuse), après avoir commencé à écouter ce cours de littérature comparée au Collège de France (je n’ai pas encore écouté la fin, ni le précédent, mais j’ai apprécié le début).

 

Much have I travell’d in the realms of gold,
And many goodly states and kingdoms seen;
Round many western islands have I been
Which bards in fealty to Apollo hold.
Oft of one wide expanse had I been told
That deep-brow’d Homer ruled as his demesne;
Yet did I never breathe its pure serene
Till I heard Chapman speak out loud and bold:
Then felt I like some watcher of the skies
When a new planet swims into his ken;
Or like stout Cortez when with eagle eyes
He star’d at the Pacific—and all his men
Look’d at each other with a wild surmise—
Silent, upon a peak in Darien.

John Keats, « On First Looking into Chapman’s Homer »

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Bonheur

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"Bonheur", mon nouveau dessin

« Bonheur », mon nouveau dessin

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La nuit est ronde comme une orange.
Vertes, ses feuilles étincellent.

 

Dans ses feuilles étincelantes jaillit le jour.
Sèves.

 

Mes doigts qui tracez,
mes pieds qui martelez,
et vous mon cœur, mon cerveau, mon sang,
faites advenir le printemps !

 

Vous mes neurones, mes narines, mes nerfs.
Vous mes trois yeux, vous mes dix bras.
Vous mes mille et une joies, vous mes milliards d’années
riant dans l’univers à ma gorge déployée.
Vous mes rimes cryptées, mes mesures secrètes,
vous mes orteils, toi ma tête,
vous mes chevilles, toi ma lymphe,
vous mes eaux, mes feux, mes chairs, mes airs,
qui n’êtes ni moi ni autre,
moi l’autre, là même,
bonheur.

 

Le jour naît vert de mon sang chlorophile
ma caverne enphyllée tisse
poèmes nervurés autour des fleurs,
des fruits.

*

Un peu de pornographie pour Isabelle Huppert

sanctuary

Portrait de Temple, la petite jeune fille qui va être violée par un cinglé d’adulte, abusée physiquement et mentalement par des cinglés d’adultes, dans le fantastique Sanctuaire de William Faulkner. Faulkner qu’Isabelle Huppert a insulté en le citant à tort et à travers pour défendre un système et un homme violeurs.

« Temple était assise sur le lit, les jambes ramassées sous elle, le buste droit, les mains sur les genoux, son chapeau repoussé sur la nuque. Elle avait l’air d’une toute petite fille, son attitude même, véritable offense aux muscles et aux tissus de ses dix-sept ans passés, semblait plutôt celle d’une enfant de huit à dix ans. Les coudes collés à ses côtés, elle tenait la tête tournée vers la porte, contre laquelle était calée une chaise. (…)

La tête de Temple bougea, tourna, lentement, comme si elle suivait le passage de quelqu’un de l’autre côté du mur. Tous les autres muscles restant immobiles, elle pivota jusqu’à ce que ce fût atroce, comme la tête d’un de ces jouets de Pâques en carton, remplis de sucreries, et s’immobilisa dans cette position retournée. De nouveau, elle vira lentement, comme si elle suivait la progression d’invisibles pas de l’autre côté du mur, revint à la chaise placée contre la porte, et resta immobile un instant.

(…)

Il se retourna, regarda Temple. Il secoua un instant le revolver et le remit dans sa poche, puis il marcha vers elle. Il se déplaçait à pas silencieux ; la porte ouverte béait et battait contre son montant, mais, elle aussi, sans le moindre bruit ; il semblait que les lois du bruit et du silence fussent interverties. Elle put percevoir comme le bruissement de cette épaisseur de silence que Popeye dut écarter et traverser pour parvenir jusqu’à elle (…) « Je vous avais bien dit que ça arriverait ! » clamait-elle, et ses paroles s’envolaient comme des bulles brûlantes et silencieuses dans l’éclatant silence qui les entourait. Enfin, le vieux tourna vers elle son visage aux deux crachats coagulés, vers l’endroit où elle se tordait et se débattait, renversée sur les planches brutes rayées de soleil. « Je vous l’avais bien dit ! je n’ai pas cessé de vous le dire ! »

William Faulkner, Sanctuaire, trad. R.-N. Raimbault et H. Delgove, revue par M. Gresset