Ma traduction de la dernière phrase énigmatique des Aventures d’Arthur Gordon Pym

René Magritte, "La Reproduction interdite"
Magritte, "La reproduction interdite". Le livre qui se reflète correctement dans le miroir est "Les aventures d'Arthur Gordon Pym" d'Edgar Poe

Magritte, « La reproduction interdite ». Le livre qui se reflète correctement dans le miroir est « Les aventures d’Arthur Gordon Pym » d’Edgar Poe

 

Dans l’édition originale du roman de Poe, elle conclut le texte en italiques et entre guillemets, sans qu’il soit précisé qui la dit :

« I have graven it within the hills, and my vengeance upon the dust within the rock. »

À ma connaissance, il n’en existe pas d’autre traduction en français que celle de Baudelaire (merci à lui), qui continue d’être publiée :

J’ai gravé cela dans la montagne, et ma vengeance est écrite dans la poussière du rocher.

Mais selon ma réflexion, le sens est autre, ou du moins il y a un autre sens, que Poe sans doute a volontairement caché comme la lettre volée – pourquoi, je le détaillerai peut-être un jour, mais il suffit de ma traduction, que voici, pour que chacun puisse méditer sur le sens de cette phrase :

« J’ai gravé cela dans la montagne, et ma vengeance sur la poussière dans le rocher. »

Ainsi traduite, la phrase est comme en anglais ambiguë, mais on peut mieux y entendre :

« J’ai gravé cela dans la montagne, et, dans le rocher, [j’ai gravé] ma vengeance [prise] sur la poussière.

*

Le texte entier du roman dans la traduction de Baudelaire est sur wikisource, ainsi que les nouvelles de Poe.

Mes autres notes sur ce roman, à suivre : En lisant Arthur Gordon Pym

*

Le Corbeau, par Edgar Poe (dans ma nouvelle traduction)

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Voici ma nouvelle traduction du Corbeau, qui remplace celle que j’avais donnée ici l’année dernière. Je l’ai repensée en fonction de la sonorité du poème, et notamment après avoir lu ce qu’en dit Poe. Le o long, notamment suivi de r, notamment de ore (nevermore etc.) avait une importance capitale à ses yeux, ainsi que le rythme des vers, de leur suite, des effets de refrain. C’est tout cela que j’ai essayé de rendre en français, dans la mesure du possible, avec des effets de rimes aux vers 1-2 et 4-5 des strophes (en o pour les 4-5), et à l’intérieur des assonances, des allitérations, des répétitions, des variations, des jeux de mots musciaux. Pour cela j’ai osé changer « rien de plus » en « rien d’autre », qui a l’intérêt, outre sa sonorité, d’insister sur la question de l’altérité, et le merveilleux « jamais plus » (qui ne ressemble pas du tout à un croassement) en « plus d’encore » – après avoir hésité à employer « pas encore », qui modifiait davantage le sens et donnait le sentiment d’une torture plus grande que celle du « jamais plus », dans la mesure où ce « pas encore » équivalait visiblement à un jamais plus non dit.
Car à bien lire Poe, il apparaît que son nevermore, tout cruel qu’il soit, est aussi salutaire. Pas de retour signifie pas de retour d’une certaine vie qui fut douce, mais pas de retour non plus de la mort. Allons, ce poète finira bien par sortir de sa chambre, dont la porte est sienne.
*

Lors d’un morne minuit, je songeais, apathique, ennuyé,
Sur maint curieux et vieux volume de savoir oublié,
Dodelinant, quasi dormant, quand soudain se fit un léger heurt
À ma chambre, comme si l’on heurtait, heurtait à la porte.
« Quelque visiteur », murmurai-je, « qui doucement heurte à la porte,
Seulement cela, rien d’autre ».

Ah, distinctement je m’en souviens, c’était le lugubre décembre
Et chaque braise mourante forgeait sur le sol son fantomatique membre.
Ardemment je souhaitais le matin ; en vain avais-je cherché à retirer
De mes livres un sursis à la tristesse, tristesse d’avoir perdu Lénore,
La rare et radieuse jeune fille que les anges nomment Lénore
Et qu’ici désormais on déplore.

Les rideaux pourpres bruissaient de bruits soyeux, tristes, confus,
M’emplissant de frissons, de terreurs fantastiques, inconnus.
Et je me répétais, pour calmer mon cœur qui battait :
« C’est quelque visiteur qui demande à entrer, demande à ma porte,
Quelque tardif visiteur qui pour entrer supplie à ma porte.
C’est cela, rien d’autre. »

Puis me ressaisissant,  je n’hésitai pas plus longtemps :
« Monsieur », dis-je, « ou Madame, veuillez m’excuser, vraiment,
En vérité je somnolais, et vous avez si doucement frappé
À ma chambre, vous avez si légèrement heurté à ma porte
Que je n’étais pas sûr d’avoir entendu. » Et j’ouvris grand la porte :
Ténèbre là, rien d’autre.

Scrutant les profondes ténèbres, je restai là, m’interrogeant, tremblant,
Doutant, rêvant des rêves que nul mortel n’avait osé rêver avant.
Mais rien ne rompait le silence, nul signe dans le calme.
Le seul mot qui fut prononcé là ce fut, chuchotée, la parole : « Lénore ! »
Chuchotée par moi, en retour murmurée par l’écho, la parole : « Lénore ! »
Juste cela, rien d’autre.

Retournant dans ma chambre, toute mon âme en moi brûlant,
Bientôt j’entendis de nouveau heurter, un peu plus fort qu’avant.
« Sûrement », dis-je, « sûrement est-ce quelque chose au treillis de ma fenêtre :
Voyons voir, dis-je, ce qu’il en est de ce mystère, voyons que je l’explore
Laissons mon cœur s’apaiser, et ce mystère, voyons que je l’explore.
C’est le vent, rien d’autre. »

Je poussai le contrevent et d’un vif mouvement, voletant,
Entra dans ma chambre un noble corbeau des saints jours d’avant.
Pas un instant il ne me salua, pas un instant ne s’arrêta,
Mais l’air d’un lord ou d’une lady, directement se percha au-dessus de la porte,
Se percha sur le buste de Pallas qui surplombe ma porte,
Se percha, se posa, rien d’autre.

Cet oiseau d’ébène alors me fit sourire, amusant mon imagination,
Par la grave et austère apparence qu’il donnait à son expression.
« Bien que ta crête soit coupée à ras bord », dis-je, « pour sûr tu n’es pas un perdreau,
Affreux, sinistre et antique corbeau venu du nocturne bord,
Dis-moi quel est ton noble nom sur le nocturne plutonien bord ! »
Le Corbeau croassa : « Plus d’encore ».

Je m’émerveillai fort que ce laid volatile eût compris mon propos,
Bien qu’à sa réponse fît défaut le sens et l’à-propos.
Car il faut reconnaître qu’à nul être humain vivant
Ne fut accordée la grâce de voir un oiseau sur sa porte,
Un oiseau ou une bête sur le buste sculpté surplombant sa porte,
Et s’appelant « Plus d’encore ».

Mais le Corbeau, perché solitaire sur le buste placide, ne disait
Qu’une parole, comme si son âme dans cette seule parole se déversait.
Il ne dit rien d’autre, rien de plus, ni ne bougea une plume
Jusqu’à ce que je murmure : « D’autres amis ont pris leur vol pour l’autre bord,
Au matin il me quittera comme l’espoir m’a quitté pour l’autre bord. »
Le Corbeau croassa : « Plus d’encore ».

Saisi dans le calme rompu par une réponse d’un si frappant à-propos,
« Sans doute », dis-je, « est-ce son seul répertoire, l’unique propos
Hérité de quelque malheureux maître que le désastre traître
Talonna toujours plus, jusqu’à ce que de ses chants il emporte
Tout espoir, le changeant en ce refrain funèbre qu’il porte
Du « Jamais-Plus d’encore ».

Et le Corbeau me distrayant encore, je tirai mon fauteuil
Hors de mes tristes pensées pour faire face à l’oiseau, au buste, au seuil,
Et laisser en moi, dans le velours enfoncé, s’enchaîner
Songe après songe, sur ce que ce sinistre oiseau des lointains alors,
Sur ce que cet affreux, morne et de mauvais augure oiseau des lointains alors,
Signifiait en croassant : « Plus d’encore ».

J’étais donc assis là, conjecturant sans un mot, me tenant
Face au volatile aux yeux de feu brûlant dans mon cœur maintenant,
J’étais assis à réfléchir plus avant, la tête inclinée à son aise,
Inclinée sur le velours du coussin que la lumière de la lampe dévore,
Sur ce velours violet que la lumière de la lampe dévore,
Et qu’elle, ah ! ne pressera plus encore !

Puis l’air me sembla s’épaissir, embaumé à coups d’encensoir
Par des Séraphins dont les pas tintaient, invisibles dans le noir.
« Misérable ! » criai-je, « ton Dieu t’a envoyé, par ses anges il t’a envoyé
Du répit, du répit et du népenthès de tes souvenirs de Lénore !
Bois, oh bois ce bon népenthès et oublie celle  que tu as perdue, Lénore ! »
Le Corbeau croassa : « Plus d’encore ».

« Prophète ! », dis-je, « prophète de malheur, oiseau ou démon,
Que le Tentateur t’ait envoyé ou que la tempête t’ait jeté sur ce limon,
Désolé mais téméraire sur cette terre déserte et enchantée,
Sur cette maison par l’horreur hantée, dis-moi vraiment, je t’en implore
Y a-t-il, y a-t-il un baume à Galaad ? Dis-moi, dis-moi, je t’en implore ! »
Le Corbeau croassa : « Plus d’encore ».

« Prophète ! », dis-je, « prophète de malheur, oiseau ou démon,
Par ce Ciel en voûte au-dessus de nous, par ce Dieu que tous deux adorons,
Dis à cette âme lourde de peine si, dans le lointain Éden,
Elle étreindra une sainte jeune fille que les anges nomment Lénore,
Étreindra une rare et radieuse jeune fille que les anges nomment Lénore. »
Le Corbeau croassa : « Plus d’encore ».

« Que ce mot soit le signe de ton départ, oiseau ou démon », hurlai-je, dressé.
Ne laisse pas une plume en signe de ce mensonge que ton âme a prononcé !
Retourne à la tempête et au nocturne plutonien bord :
N’interromps plus ma solitude ! Quitte le buste au-dessus de ma porte !
Ôte ton bec de mon cœur, ôte ta silhouette de ma porte ! »
Le Corbeau croassa : « Plus d’encore ».

Et le Corbeau, ne bougeant plus de là, se tient encore, se tient encore
Sur le buste pâle de Pallas, juste au-dessus de ma porte,
Avec ses yeux qui ont tout l’air de ceux d’un démon qui rêve,
Et la lumière de la lampe ruisselant sur lui jette son ombre sur le sol.
Et pour mon âme, qui jamais ne se relèvera de cette ombre étendue sur le sol,
Il n’y a plus d’encore.

 

 

Plénitude de Démocrite (dans ma traduction)

atome schrodinger,

 

l'atome selon Schrödinger

l’atome selon Schrödinger

 

« Toute la terre écarte les jambes pour l’homme sage : la vie bonne, c’est d’avoir pour famille l’univers tout entier. »*
Démocrite, fragment Stob D534 ; DK B CCXLVII

« En réalité nous ne voyons rien, car la vérité est dans le fond »
Démocrite, fragment 68 B117

Démocrite est le génie inventeur, entre autres, de l’atome

* « Écarter les jambes » est le sens premier, que je garde, du verbe employé par Démocrite. On peut aussi traduire : « Toute la terre est ouverte pour l’homme sage » ou « L’homme sage marche sur toute la terre, car le monde entier est la patrie de la bonne psyché », psyché signifiant souffle, vie, âme.

Joie du jour : mon illumination à propos du fragment 11 d’Héraclite – et ma traduction toute nouvelle

héraclite

Poursuivant mon étude du texte héraclitéen de René Char « À la santé du serpent » (voir ici le commentaire que j’en ai fait à l’oral pour l’agreg), j’ai été conduite à m’intéresser au fragment 11 du penseur grec :

héracliteπᾶν γὰρ ἑρπετὸν (θεοῦ) πληγῇ νέμεται

Il en existe deux traductions principales. La plus fidèle dit ceci ou à peu près :

« Toute bête est poussée au pâturage par des coups » (traduction Burnet et Reymond)

L’autre est davantage une interprétation, car elle oublie un mot, celui que la précédente traduit par « des coups » bien que le mot soit au datif singulier :

« Tout reptile se nourrit de terre » (traduction Tannery)

Alors ?

Voyons dans quel contexte cette parole est rapportée. Il s’agit de la fin du chapitre 6 de la Lettre d’Aristote à Alexandre sur le monde :

« Tous les animaux qui naissent, qui croissent, qui dépérissent, tout obéit aux lois de Dieu. Tout être qui rampe sur la terre tire d’elle sa nourriture, comme dit Héraclite. » – selon la traduction Batteux et Hoefer (texte entier ici)

Bon. Je suis loin d’égaler ces éminents hellénistes, mais j’ai bien vu qu’ils n’avaient pas cherché suffisamment la vérité, comme je peux le faire en me focalisant sur une question. Car de toute évidence, leurs traductions sont bancales. Traduire que toute bête est poussée au pâturage par des coups, c’est plus fidèle au texte grec que de passer plègè, « le coup », à la trappe, mais ce n’est pas logique par rapport au contexte dans lequel Aristote cite cette phrase d’Héraclite. Parler de reptile est plus fidèle au texte grec que de parler de bétail, mais alors il faut oublier le coup, parce qu’on n’a jamais vu des reptiles être amenés au pâturage à coups de bâton.

J’ai donc épluché le dictionnaire. Erpeton, c’est bien le reptile, le serpent – ou la bête (sauvage, plutôt rampante). Et plègè, rien à faire, c’est le coup. Mais parmi les nombreux exemples que donne le Bailly, il en est un qui fait référence au vers 857 de la Théogonie d’Hésiode, et celui-ci m’a tout de suite illuminée (à vrai dire, c’était ce que je cherchais). Je suis allée au texte (sur Internet, c’est génial, on trouve presque tout, il est ici) pour vérifier. Quoi ? Que plègè peut être employé pour « coup de foudre » envoyé par Zeus.

Or Aristote n’est-il pas en train de parler de Dieu, c’est-à-dire de Zeus, quand il cite Héraclite ? Juste après d’ailleurs, il rappelle qu’on appelle Dieu du nom de Zeus, le Foudroyant. N’est-ce pas clair ? Tous les animaux, tout obéit aux lois de Dieu, dit Aristote. Et il ajoute :

Le serpent est gouverné par le coup de foudre, comme dit Héraclite.

On pourrait traduire aussi : « Le serpent a en partage le coup de foudre » – il y a de cette idée-là, de la proximité du serpent et de l’éclair. (Et nemetai signifie tout autant être gouverné, que partager, être conduit au pâturage ou même paître ou même habiter – si vous voulez apprécier tout le déploiement sémantique possible)

Héraclite, qui dans un autre fameux fragment (le 64), dit : « La foudre gouverne tout. »

Même si Char ne disposait pas de ma traduction, son intuition, sa logique de poète y a suffi. Et le reste de son poème est truffé d’intentions héraclitéennes volontaires. N’avais-je pas commencé mon exposé (mal reçu par le jury, hélas) par cet aphorisme du texte de Char À la santé du serpent :

« Si nous habitons un éclair, il est le cœur de l’éternel ».

Habitons l’éclair.

*

Ulysse, Nul et le Cyclope (Odyssée, Chant IX, ma traduction commentée)

Cyclope, gravure de Thomas Piroli pour l'Odyssée, édition de 1793

Cyclope, gravure de Thomas Piroli pour l’Odyssée, édition de 1793

*

Il se lamente terriblement, le rocher retentit de ses cris.

Nous, effrayés, nous fuyons. Enfin, dans la confusion,

la débauche de sang, il retire de son œil le pieu

et tout en s’agitant, le jette avec force au loin.

Puis il appelle à grands cris les Cyclopes qui habitent les grottes

des alentours, sur les sommets battus des vents.

Sur quoi, l’entendant hurler, ils arrivent chacun par leur côté,

se tiennent autour de la caverne, s’enquièrent de ce qui l’afflige.

- « Pourquoi donc tout ça, Polyphème, pourquoi appelles-tu,

accablé, par la nuit d’ambroisie, nous empêchant de dormir ?

Serait-ce qu’un mortel emmène tes bêtes contre ton gré ?

Ou serait-ce toi qu’il tue, par piège ou par force ? »

Alors, de son antre, le véhément Polyphème leur répond :

- « Amis, Nul me tue, par piège ni nulle force. »

*
J’ai traduit le passage en vers libres pour contribuer à rendre l’effet de machine verbale que constitue ce morceau d’anthologie. Habituellement on traduit le nom que s’est donné Ulysse auprès du Cyclope, Outis, par Personne. Ou-tis, littéralement, signifie : pas-quelqu’un. C’est exactement ce que rend nul, du latin ne-ullus. Et l’intérêt de le nommer Nul, c’est de pouvoir rendre quelque chose du jeu syntaxique employé par Homère dans ce vers en employant ensuite oude, qui signifie ni dans une proposition comportant deux éléments négatifs. Outis… oude. La construction en grec est déjà audacieuse, et elle est particulièrement intéressante en français où elle renforce l’ambiguïté sémantique, achève d’égarer. Polyphème est bien tué par piège : j’ai préféré ce mot à ruse, car il évoque le mécanisme, la mécanique purement poétique de l’intelligence à la fois ici déployée et concentrée en un raccourci saisissant. Qui tue Polyphème ? Les Cyclopes comprennent que cette affaire, si elle ne vient d’un homme, vient de Dieu, de Zeus, c’est ce qu’ils disent et s’en vont. Et telle est bien la vérité. C’est la Langue elle-même qui, dans un extraordinaire tour d’adresse, assassine en lui crevant l’œil Polyphème le mangeur d’hommes.

*

Garcia Lorca, « Romance somnambule »

Je continue à traduire des poèmes du Romancero gitano en heptasyllabes, avec assonances aux vers pairs comme en espagnol. Admirable science de Garcia Lorca, combinant le chant et le récit.

*

À Gloria Giner et à Fernando de los Rios

 

Vert je te désire vert.
Vert le vent. Verts les branchages.
Et le bateau sur la mer,
le cheval dans la montagne.
Elle a l’ombre sur la taille
et rêve à la balustrade,
verte chair et verts cheveux,
pupilles d’argent glaciales.
Vert je te désire vert.
Dessous la lune gitane,
elle ne peut voir les choses
et les choses la regardent.

*

Vert je te désire vert.
Le givre en grandes étoiles
vient avec le poisson d’ombre
ouvrir la voie matinale.
Le figuier frotte son vent,
le râpe de ses branchages.
La montagne, chat voleur,
hérisse ses surs agaves.
Mais qui viendra ? Et par où…?
Toujours à sa balustrade,
verte chair et verts cheveux,
elle songe à la mer âpre.

*

Compère, je veux troquer :
pour mon cheval, ta baraque,
mon couteau, ta couverture,
et ma monture, ta glace.
Depuis les ports de Cabra,
compère, sanglant je passe.
Si je pouvais, petit gars,
que cette affaire se fasse !
Mais moi je ne suis plus moi,
moi je n’ai plus de baraque.
Compère, je veux mourir
dedans mon lit, respectable.
Un lit de fer, si possible,
et de bons draps confortables.
Ne vois-tu pas ma blessure,
du cou jusqu’au torse entaille ?
Trois cents roses ténébreuses
couvrent ton plastron blanchâtre.
On sent l’odeur de ton sang
suintant de ton bandage.
Mais moi je ne suis plus moi.
Et je n’ai plus ma baraque.
Laisse-moi monter au moins
vers les hautes balustrades,
laisse-moi monter ! monter
jusqu’aux vertes balustrades !
Aux garde-fous de la lune
par où les eaux sonnent grave.

*

Alors montent les compères
vers les hautes balustrades.
Laissant un sentier de sang.
Laissant un sentier de larmes.
Des lanternes de fer-blanc
tremblotaient sur les terrasses.
Mille tambours de cristal
blessaient l’heure matinale.

*

Vert je te désire vert,
vert le vent, verts les branchages.
Les deux compagnons montèrent.
Le grand vent laissait un rare
goût dans la bouche de menthe,
fiel, basilic, aromates.
Compère, où est-elle, dis ?
Où est ta fille au cœur âpre ?
Combien de fois elle y guetta !
Combien de fois, frais visage,
noirs cheveux, t’attendit-elle
à sa verte balustrade !

*

Dessus la face du puits,
se balançait la gitane.
Chair verte et verts cheveux,
pupilles d’argent glaciales.
Des stalactites de lune
la tiennent sur l’eau en nappe.
La nuit devenue intime
comme une petite place.
Des garde-civils bourrés
sont à la porte, ils y frappent.
Vert je te désire vert.
Vert le vent. Verts les branchages.
Et le bateau sur la mer,
le cheval dans la montagne.

*

Garcia Lorca, « Romance de la noire peine »

Je continue à relire ce poète, l’un des grands poètes formateurs de ma jeunesse, et le lisant comme je le danserais, j’ai envie de le traduire. Voici le troisième poème du Romancero gitano que je traduis. Le premier, « Saint Michel« , je le fis en vers libres ; le deuxième, « Romance de la lune, lune« , en heptasyllabes assonancés aux vers pairs, comme en espagnol ; pour celui-ci, j’ai pris le parti des heptasyllabes encore, mais avec une seule assonance au lieu de deux aux vers pairs, car elle me semble suffisamment riche (avec le son an). Après ma traduction, une vidéo des éditions Allia, qui ont publié en 2003 une édition bilingue du recueil avec une traduction de Line Amselem (qui s’explique ici sur sa traduction), vidéo dans laquelle le texte est chanté en espagnol.

*

À José Navarro Pardo

Les coups de bec des coqs creusent
l’aurore en la recherchant,
quand par la montagne obscure
Soledad Montoya descend.
Cuivre jaune, sa chair,
de cheval et d’ombre encens.
Enclumes enfumées ses seins
geignent des chants redondants.
Soledad, seule à cette heure,
qui donc cherches-tu, errant ?
Et en quoi cela t’importe,
dis, après qui je demande ?
C’est ma joie, c’est ma personne
que je recherche en cherchant.
Soledad de mes tristesses,
le cheval en s’emballant
à la fin trouve la mer
et la vague alors le prend.
Ne rappelle pas la mer,
la peine noire poussant
sur les terres d’oliviers,
sous leurs feuilles rumorant.
Soledad, quelle pitié,
cette peine qui te prend !
Tes larmes, jus de citron
aigre en bouche qui attend.
Peine si grande ! Je cours
comme une folle de la chambre
à la cuisine chez moi,
mes deux tresses au sol traînant.
Quelle peine ! Je deviens
de jais, chair et vêtement.
Ah mes chemises de fil,
mes cuisses coquelicantes !
Soledad, lave ton corps
à l’eau d’alouettes, tant
que, Soledad Montoya,
ton cœur trouve apaisement.

*

En bas chante la rivière,
de ciel et de feuilles volant.
Et des fleurs de potiron
couronnent le nouveau temps.
Peine propre et toujours seule,
oh la peine des gitans !
Cette peine aux voies cachées
et aux si lointains levants !

*

*

Federico Garcia Lorca, « Romance de la lune, lune »

C’est le premier poème du Romancero gitano. J’ai essayé de rendre le rythme chantant du poème en espagnol, dont les octosyllabes sont accentués sur la septième syllabe (et j’ai choisi en français des heptasyllabes, parfois allongés de e muets), et les deux assonances finales aux vers pairs, toujours les mêmes (pour ce poème en espagnol a et o, dans ma traduction les sons e et a).

*

La lune vient à la forge
avec son cerceau de nard.
L’enfant la mire, la mire,
l’enfant l’a dans le regard.
Dans l’air remué la lune
bouge l’un et l’autre bras
et montre, lubrique et pure,
l’étain dont ses seins se parent.
Fuis donc lune, lune, lune.
Car si les Gitans te voient,
ils transformeront ton cœur
en anneaux de cou, de doigts.
Petit, laisse-moi danser.
Quand les Gitans viennent là,
s’ils te trouvent sur l’enclume,
tes yeux, tu les fermeras.
Fuis donc lune, lune, lune,
sens, ils viennent à cheval.
Ma blancheur amidonnée,
petit, ne la foule pas.

 
Le cavalier s’approchait,
tambourinant dans le val.
Dedans la forge l’enfant
avait éteint son regard.
Bronze et rêve, les Gitans
par l’oliveraie se hâtent.
Leurs têtes sont relevées
leurs paupières s’entrebâillent.

 
Il chante, l’engoulevent,
il chante dans l’arbre, ah !
À travers ciel, un enfant
à la main, la lune va.

 
Dans la forge les Gitans
crient, les Gitans pleurent, las !
Le vent la veille, la veille.
L’air et le vent veillent là.

*

J’ai aussi traduit, plus librement, un autre poème du Romancero Gitano, « Saint Michel » : ici

*

Ma traduction + commentaire du début de 1984, par George Orwell

Je réédite cette note d’hier en ajoutant à la fin une brève pensée

*

Comme après les révélations de Snowden, après la prise de pouvoir de Trump les ventes de 1984 explosent. Relire les premières pages est déjà, en ces temps de surveillance en ligne bien sûr mais aussi de mensonge général et institutionnalisé, de faits alternatifs et autres emplois fictifs, une forte chose.

1984-min (1)illustration de Jean Gourmelin

*

C’était une froide, éclatante journée d’avril, et les horloges sonnaient treize heures. Winston Smith, tête rentrée pour essayer d’échapper au vent mauvais, se glissa vite entre les portes vitrées des Résidences de la Victoire. Pas assez vite cependant pour empêcher d’entrer en même temps que lui un tourbillon de poussière et de gravier.

Le hall sentait le chou bouilli et la vieille carpette. À l’un des bouts, une affiche en couleurs, trop grande pour être déployée à l’intérieur, était clouée au mur. Elle représentait juste une énorme figure, large de plus d’un mètre. Le visage d’un homme d’environ quarante-cinq ans, à grosse moustache noire et aux traits robustes et beaux. Winston se dirigea vers l’escalier. Inutile d’essayer de prendre l’ascenseur. Même aux meilleures périodes il marchait rarement, et en ce moment l’électricité était coupée pendant la journée – c’était l’une des mesures d’économie prises pour préparer la Semaine de la Haine. L’appartement était au septième et Winston, qui avait trente-neuf ans et un ulcère variqueux au-dessus de la cheville droite, montait lentement, en s’arrêtant souvent. À chaque palier, face à la cage d’ascenseur, l’affiche de l’énorme figure vous fixait depuis le mur. C’était l’un de ces portraits faits en sorte que les yeux vous suivent quand vous vous déplacez. Dessous, la légende disait : BIG BROTHER VOUS SURVEILLE.

À l’intérieur de l’appartement, une voix fruitée récitait une liste de nombres en rapport avec la production de la fonte brute. La voix venait d’une plaque de métal oblongue, sorte de miroir terne qui constituait une partie du mur de droite. Winston tourna un commutateur et la voix diminua un peu de volume, mais les paroles restèrent audibles. On pouvait baisser le son de l’appareil (un « télécran »), mais jamais l’éteindre complètement. Il alla à la fenêtre, petit personnage frêle, la maigreur de son corps soulignée par une combinaison bleue, uniforme du parti. Il était très blond, le visage naturellement sanguin, la peau rendue rêche par le savon grossier, les lames de rasoir émoussées, le froid de l’hiver qui venait de finir. Dehors, même à travers la vitre de la fenêtre fermée, le monde avait l’air froid. En bas dans la rue, de petits tourbillons de vent faisaient tourner en spirales la poussière et des morceaux de papier, et malgré l’éclat du soleil et du ciel bleu dur, il semblait n’y avoir de couleur en rien, à part dans les affiches placardées partout. De chaque coin de rue important, la face moustachue regardait fixement sous elle. Il y en avait une juste sur le mur d’en face. BIG BROTHER TE SURVEILLE, disait la légende, tandis que les yeux noirs plongeaient dans ceux de Winston. Plus bas, au niveau de la rue, une autre affiche, déchirée à un coin, battait par intermittence dans le vent, couvrant et découvrant tour à tour un seul mot : INGSOC. Au loin, un hélicoptère se laissa glisser entre les toits, plana un moment comme une mouche bleue, puis s’élança de nouveau et s’éloigna en virant. La patrouille de police, espionnant aux fenêtres des gens. Mais peu importaient les patrouilles. Ce qui comptait, c’était la Police de la Pensée.

Derrière Winston, la voix du télécran blablatait sans fin à propos de la fonte brute et du dépassement des objectifs du neuvième Plan triennal. Le télécran recevait et émettait simultanément. Tout bruit que Winston faisait au-dessus du niveau d’un très faible chuchotement serait capté par l’appareil. De plus, tant qu’il se trouvait dans le champ de vision de la plaque de métal, il pouvait être vu aussi bien qu’entendu. Il n’y avait bien sûr aucun moyen de savoir à quel moment vous étiez surveillé ou non. Impossible de dire à quelle fréquence, et selon quel système, la Police de la Pensée se branchait sur telle ou telle ligne individuelle. On pouvait même penser qu’ils surveillaient tout le monde tout le temps. En tout cas ils pouvaient se brancher sur votre ligne quand ils voulaient. Vous deviez vivre, et vous viviez, par habitude transformée en instinct, en assumant le fait que tout bruit que vous faisiez était écouté, et sauf dans le noir, tous vos mouvements scrutés.

Winston resta dos tourné au télécran. C’était plus sûr, même si, comme il le savait bien, même un dos peut être révélateur. À un kilomètre de là, le ministère de la Vérité, où il travaillait, s’élevait, immense et blanc au-dessus du paysage crasseux. Voilà, se dit-il avec une espèce de vague dégoût, c’est Londres, capitale de la Première Région aéroportuaire, elle-même troisième des provinces les plus peuplées d’Océania. Il tenta d’extirper de sa mémoire quelque souvenir d’enfance susceptible de lui indiquer si Londres avait toujours été exactement ainsi. Y avait-il toujours eu ces perspectives de maisons du dix-neuvième siècle pourries, avec leurs flancs étayés par des madriers, leurs fenêtres rapiécées avec des cartons et leurs toits avec de la tôle ondulée, leurs pauvres clôtures de jardin affaissées dans tous les sens ? Et les sites bombardés où la poussière tourbillonnait dans l’air et où l’herbe de saule poussait sur les tas de décombres ? Et les endroits où les bombes avaient dégagé un plus grand espace et d’où étaient sorties de terre de sordides colonies de logis en bois, pareils à des poulaillers ? Mais rien à faire, il ne pouvait pas se rappeler. Rien ne lui restait de son enfance, sinon une série de tableaux en forme de flash, sans arrière-plan et pour la plupart inintelligibles.

Le ministère de la Vérité – Minivrai, en newdire – différait étonnamment de tous les autres objets visibles. C’était une énorme structure pyramidale de béton blanc scintillant, montant en flèche, terrasse après terrasse, à trois cents mètres de haut. De là où se tenait Winston, il était juste possible de lire, inscrits sur sa face blanche en caractères élégants, les trois slogans du parti :

GUERRE EST PAIX

LIBERTÉ EST ESCLAVAGE

IGNORANCE EST PUISSANCE

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1984 est prophétique. Orwell s’est juste trompé de conclusion : ce sont les gouvernants et les « élites » médiatiques qui sont dépendants de la machine à se faire voir. Ce sont eux qui ne valent que par le monde de la représentation, qui les fait exister. Le peuple a sa vie en dehors, au dehors, et n’a pas, malgré le désir courant du quart d’heure de célébrité, un besoin vital de façade pour se sentir exister. Car il  peut posséder ce que n’ont pas les dominants : le sens de la gratuité, la possibilité de l’amour véridique, et la liberté de vivre. Ce que ne comprennent pas tous ceux qui, depuis une position privilégiée, l’appellent à la révolution ou à la soumission, essaient d’en faire un instrument pour combler leur manque d’être. Le peuple est la révolution permanente.

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