Le Vélo ivre

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Comme je descendais des Routes impassibles…

Apprenant à faire du vélo sur celui, trop petit, d’un petit voisin, je descendis la ruelle à toute allure, traversai la rue et m’encastrai dans la vitrine du boulanger. La fois suivante j’empruntai le vélo de ma grand-mère, trop grand, et descendant à toute allure la piste dans la forêt, je valdinguai, me retrouvai la pédale enfoncée dans le mollet, avec le muscle qui sortait par le trou et le sang qui giclait par gros jets rythmés (recousue sur deux centimètres par le médecin de campagne, sans anesthésiant et au gros fil, j’en ai encore la cicatrice). Je dus attendre l’adolescence, et mes premiers salaires, pour avoir un vélo à moi. Un mini-vélo, comme c’était alors la mode, sur lequel je montais à l’assaut de la dune à toute allure, et la redescendais encore plus vite, exultant – au plus haut point le jour où je revins de la forêt où j’avais fait pour la première fois l’amour. Moi qui avais tant rêvé de la vie de chevalier errant, je l’avais choisi blanc et appelé Arthur, en hommage à Rimbaud et au roi légendaire. J’allais avec lui jusqu’à la Pointe de Grave, à une bonne dizaine de kilomètres, puis je l’embarquai avec moi dans le bateau, nous traversions l’estuaire et nous reprenions la chevauchée une fois à terre, de l’autre côté.

Quand j’eus des enfants, il y eut un siège derrière mes vélos. Quand Le Seuil me fit un chèque de cinq mille francs pour mon premier roman, je les dépensai aussitôt en achetant un vélo pour chacun de mes fils, et pour moi un Grand Robert, pour rouler dans la vaste langue. Aujourd’hui mon vélo c’est le Vélib, ou les vélos empruntés au gré des déplacements. Ô présente Vigueur ! partenaire de la liberté, le vélo comme l’amour ouvre l’espace, démultiplie le temps, file l’ivresse de la tête et des jambes.

J’ai fait du cheval, aussi, ou de la moto, j’adore, mais le vélo c’est la monture la plus légère et la plus impertinente. O qui montait très haut dans la montagne à VTT maintenant parcourt l’Île de France et au-delà par dizaines de kilomètres avec Madame Terre. Pendant ce temps, comme le plus souvent je marche, avec bonheur aussi, j’aime bien prendre en photo les vélos que je vois dans tous leurs états, leurs repos presque toujours transitoires.

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vélophotos Alina Reyes

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L’invitation au voyage, de Baudelaire, mis en musique par Henri Duparc, chanté par Gérard Souzay ; et Kohei Uchimura ; Simone Biles

12 août : je reposte cette note en y ajoutant la prestation de Simone Biles hier soir aux Jeux Olympiques

entendue en écoutant une émission sur Baudelaire

https://youtu.be/NSRuuUnBgf0

« Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté »

Madame Terre au Réveil Matin, lieu de départ du premier Tour de France

La leçon tous les ans renouvelée et qui manifeste que la France est vivante, est que le Tour est bien le Tour de France.
Louis Aragon dans le journal Ce Soir, dont il était directeur, le 24 juin 1947, à la veille de la reprise du Tour après la guerre.

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Aujourd’hui, en chemin vers chez Alfred Jarry (ce sera la prochaine étape de Madame Terre), O, toujours à vélo depuis Paris, a réalisé notre action poélitique (voir la procédure à l’action précédente au château de Monte Cristo) au joliment nommé Réveil Matin, le café de Montgeron d’où est parti le premier Tour de France, en 1903.

Une occasion de relire son récit du Tour comme on le célèbre sur les bords des routes aux Pyrénées : ici

et de revoir, ah, ces vélocipédistes drôlement moustachus !

Le vainqueur fut Maurice Garin, né italien en 1871, et dont le métier et la petite taille lui vaudront plus tard le surnom de « Petit ramoneur« 

Et ce fut le début d’une longue, grande épopée, pleine d’étoiles :

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« Comme dans l’Odyssée, la course est ici à la fois périple d’épreuves et exploration totale des limites terrestres. Ulysse avait atteint plusieurs fois les portes de la Terre. Le Tour, lui aussi, frôle en plusieurs points le monde inhumain : sur le Ventoux, on a déjà quitté la planète Terre, on voisine là avec des astres inconnus. » Roland Barthes, Mythologies

Eh oui, comme dirait Galilée, « si muove » ! Comme la Terre, comme les roues des vélos, avec ses stars et ses étoiles inconnues, le Tour tourne !

Pourquoi le foot peut nous satisfaire si profondément

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La joie du supporter de foot quand son équipe marque un but s’apparente à celle que nous éprouvons quand nous pouvons enfin percer un bouton devenu mûr et en voir jaillir sa blanche réserve. Disons que ce sont là deux joies en miroir, à la façon du yin et du yang. Deux joies qui nous donnent une satisfaction, une plénitude à la fois sexuelles et philosophiques, en se résumant dans la joie de l’accomplissement. Le bouton percé libère son blanc contenu comme un pénis son sperme, mais en même temps c’est nous qui, en quelque sorte virilement, de nos doigts le perçons. Quant aux joueurs de foot, ils sont bien sûr comme des spermatozoïdes affairés à parvenir au saint des saints, au sacro-saint utérus où ils se qualifieront et assureront leur postérité.

Quand la balle – leur désir -, perçant soudain la défense, pénètre enfin dans la cage ouverte mais relativement étroite, l’extase du spectateur se manifeste par des bonds, des frétillements, des exultations, des cris souvent plus puissants que ceux que lui inspirent les moments les plus forts d’un film pornographique. À noter d’ailleurs que les films pornographiques, pour essayer de donner plus de sensations que n’en peut donner la pornographie, imitent les matchs de foot en cela qu’ils tiennent à montrer les éjaculations, plutôt que de les laisser avoir lieu à l’intérieur des corps, de façon invisible donc.

« Les méfaits du théâtre psychologique venu de Racine nous ont déshabitués de cette action immédiate et violente que le théâtre doit posséder », écrivait Antonin Artaud dans le chapitre « Le théâtre et la cruauté » du Théâtre et son double. Or le football ne « se borne » pas, comme ce théâtre psychologique que dénonçait Artaud, « à nous faire pénétrer dans l’intimité de quelques fantoches. » Le terrain, les joueurs, le ballon, les cages où il tente de pénétrer sont bel et bien matériels. Et l’engouement du public prouve que ce spectacle produit, même si de façon qu’on peut juger grossière, l’office qu’Artaud assignait au théâtre : « il est certain, ajoutait-il, que nous avons besoin avant tout d’un théâtre qui nous réveille nerfs et cœur. »

La propension de certains à ne voir dans le football que jeux du cirque tient de l’aveuglement puritain. Le puritain méprise volontiers les foules, trop charnelles et jouisseuses pour son goût racorni par la phobie. Pour cette raison, il se peut que le puritain soit allergique aussi bien aux manifestations révolutionnaires, aux mouvements sociaux de masse, qu’au football fédérateur de masses. Mais il se peut aussi qu’il compense son puritanisme à l’égard du football, figure d’un plaisir gratuit, « pour rien », par d’autres excitations de groupe jugées « utiles », comme le fait de partir à la guerre la fleur au fusil, pour la patrie, ou d’aller défiler dans la communion scandante et criante, voire mêlée de violences si affinités, pour défendre des droits. Communier pour des idéaux est plus noble, croit le puritain, que communier pour le seul plaisir, comme au foot. Le foot ne vise pas un idéal, il ne donne pas cette satisfaction prétendument élevée à l’esprit avide de vanités. Son but c’est le jeu, et le but du jeu c’est de marquer des buts. Pas avec la main, si habile à former des fantasmes, des images, des représentations de « fantoches », comme dit Artaud, ou des « fantômes », comme disent Kafka ou Guibert, mais avec les pieds, si bas, si humbles, aussi humbles que l’humus qu’ils foulent et parcourent, aussi humble que le corps humain en lui-même, fait d’humus comme l’expriment les mythes, et humide en ses intimités comme là d’où sort la vie, le vivant. Et montrer qu’on peut parvenir avec ce corps, cette condition primitive, à franchir la cage, c’est faire éprouver la satisfaction, la libération que n’obtient pas l’homme kafkaïen, bloqué toute sa vie derrière la porte de la loi par son pervers gardien. C’est, tout simplement, un moment au moins retrouver cet Éden dont deux redoutables chérubins, tels deux gardiens de buts, tiennent paraît-il l’entrée interdite à l’homme depuis sa « chute ».

Le foot nous montre qu’il n’est pas facile, mais pas impossible de nous libérer de la malédiction consécutive au prétendu péché originel. Allons, ne boudons pas notre plaisir. Car il est profond, donc ontologique, et politique. « Pénétré de cette idée, écrit encore Artaud, que la foule pense d’abord avec ses sens (…), le Théâtre de la Cruauté se propose de recourir au spectacle de masses ; de rechercher dans l’agitation de masses importantes, mais jetées l’une contre l’autre et convulsées, un peu de cette poésie qui est dans les fêtes et dans les foules, les jours, aujourd’hui trop rares, où le peuple descend dans la rue. » Si le football, comme jeu du cirque, peut servir les intérêts politiciens des puissants, il suffit de le considérer autrement, de le considérer comme ce qu’il est vraiment : une pensée, comme tout jeu, et une manifestation de vitalité et de vie, pour y trouver une leçon de puissance et d’énergie capable de dépasser et même de renverser les pouvoirs tristes des puissants de ce monde.

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« La Montagne nue », par Reinhold Messner (passages et film)

9782911755941

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« Aidé de notes, de carnets de voyage, de citations de comptes rendus officiels, de lettres, je raconte ma Montagne du Destin. Par fragments, comme les pièces d’une mosaïque, notre traversée du Nanga Parbat émerge du rêve et du souvenir pour aboutir à cette image intemporelle.
Maintenant prêt à reconstruire mon propre moi comme somme de l’extérieur et de l’intérieur, comme réunion du corps et de l’esprit, je suis enfin capable d’écrire le récit des jours les plus difficiles de ma vie, qui furent une tranche de l’Histoire de la Montagne Nue. » (p.28)

« Vendredi 15 mai 1970. Le jour se lève, sans nuage, splendide. Pour la première fois, je vois le Nanga et le Changra Peak du côté sud. Une impression d’écrasement. Glaciers suspendus géants, précipices ravinés par les avalanches. Tout à gauche, le sommet du Nanga ! Qui peut dire ce que nous réserve l’avenir ? (…) Malheureusement le Nanga est dans un nuage qui ne se déchire que fugitivement. On entrevoit alors les flancs de rocs et de glaces de la plus haute paroi du monde. Traversée d’un énorme torrent glaciaire. » (pp 128-129)

« J’avais cru comprendre, avant le départ d’Europe, que Karl Herrligkoffer ne tenait pas à diriger les opérations en haute altitude. Mais voici ce plan, qu’on me demande d’approuver. (…) Günther lit. (…) Je constate, irrité : « Ce grand, là en bas, se comporte comme un général avant la bataille, non ? » – Comme le général est malade, son plan n’est pas viable ! » (pp 167-168)

« Nous sommes ensemble dans la petite brèche. Dans la pluralité des mondes. Nous savons maintenant que nous irons au sommet. Entre la raison et l’émotion, il n’y a plus de place pour le doute. En-dessous de nous, toute la paroi de Rupal. Le sommet, à cent mètres plus haut à peine. Notre sortie de la face sud, c’est pour moi l’instant le plus fort de toute l’expédition. Il n’y a plus d’angoisse, plus d’hier ni de demain. Tout paraît tellement irréel. Ce calme ! Et Günther, près de moi ! » (p. 242)

« Pour moi, seule importe encore la volonté d’aller plus loin. Je ne me permets aucune diversion. Je vois la cime ultime, devant moi, au bout de l’arête. Au-dessus, il n’y a plus que le ciel. Encore quelques minutes, je pense ; en fait, une bonne demi-heure. Mais ici il n’y a plus de notion de temps ni d’espace. Les lois que nous connaissons ne sont plus valables. Nous planons au-dessus des vallées. Au-delà de la terre et au-delà de nous-mêmes. » (p. 244)

« Au moment de partir, j’essaye d’enfiler mes gros gants norvégiens. Mais ils sont gelés dur. Je n’arrive pas à les mettre au-dessus des autres. J’en ai une paire en réserve, donc je laisse les deux gants devenus inutiles, des boules de feutre, de glace et de neige, sur les premiers rochers à l’ouest du sommet. Je les cale en glissant quelques pierres dessus. Rien de plus. Et pourtant c’est un signe de notre passage. Ce cairn au sommet du Nanga est comme un symbole. De quoi ? Nous ne le savons pas. Günther sourit à cette idée de cairn. L’orage aura tôt fait de l’emporter ! » (p. 248)

« Après une demi-heure de repos, l’Autre [lui-même, Reinhold Messner] marche d’un pas lourd sur le glacier mort. Rien que des pierres, des éboulis, aussi loin que le regard porte. Il avance, heure après heure, de cuvette en cuvette, s’appuyant sur les pierres les plus grosses, se laissant glisser, remontant à quatre pattes. Tombé cent fois, il se relève cent fois, reprend son paquetage et se relève plus loin.
Il fallait que je trouve des hommes au plus vite, mais je ne savais pas de quel côté du glacier ils seraient. Arriver à un village, mais en même temps ne pas manquer une éventuelle colonne de secours. Sans abri, sans manger, je ne tarderais pas à mourir. Je l’acceptais. Je ne ressentais ni peur, ni révolte. Mais je n’étais pas encore tout à fait résigné. » (p. 332)

« Nous le savons : prendre les responsabilités en commun, souffrir ensemble de la faim et du froid, c’est ce qui soude une équipe. Mais ne peuvent en faire partie ceux qui, comme Herrligkoffer, s’introduisent dans notre paradis pour s’emparer de ce qui n’appartient à personne.
En dépit du savoir-faire et des progrès techniques, personne jusqu’à ce jour n’a réussi à répéter notre itinéraire du versant de Rupal. Malgré une douzaine de tentatives, et de nouvelles tragédies.
Mais il est absurde de parler de « malédiction ». Si cette montagne est devenue celle du Destin, ce n’est pas parce qu’un démon l’habite. Non, c’est seulement parce qu’elle est sans commune mesure avec nous autres hommes. » (p. 416, fin).

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Témoignage magnifique du plus grand alpiniste du XXe siècle, reconstitué dans ce beau film :

http://youtu.be/zlILc1jI6wc

« La Soufrière » et « Gasherbrum, la montagne lumineuse », par Werner Herzog

(choix des sous-titres : bouton CC en haut du lecteur)

(cliquer sur « translate » dans la petite roue dentée pour la traduction automatique des sous-titres, approximatifs mais ça passe – en fait, au début, le compagnon de Messner raconte qu’il travaillait à la ferme, à tous les travaux de la ferme)
Je viens de voir ces deux films repris au cinéma en un seul film, « Les ascensions de Werner Herzog ». Splendide, et leur association est judicieuse. Voir l’excellente critique de Camille Pollas sur critikat.com.

Du Tour de France au Tour de Chine… « populaire, je vous dis ». Par Olivier Létoile

photo Alina Reyes

 

Mercredi 18 juillet. Le Tour de France fait escale aux Pyrénées … C’est la coutume, la tradition. Au programme du jour, quatre cols dont un géant hors catégorie, le Tourmalet qui culmine à 2115 mètres. Le niveau de la mer et ses embruns semblent bien loin ; pour un peu on toucherait les étoiles que l’on scrute avec attention depuis plus d’un siècle, juste au-dessus du fameux col, à l’observatoire du pic du Midi de Bigorre.

De ce vaisseau des étoiles qui culmine à 2879m, on a une vue saisissante sur la vallée de Barèges que les forçats du bitume s’apprêtent à grimper. Un long ruban d’asphalte brûlant qui serpente sur plus de 25 kms et se fraye un passage qui ne cesse pourtant de buter contre un horizon de granit pur. Et dur.

Ici ce n’est pas champs de blé et fraises des bois ; mais toundra déserte, forêt chauve et mousse qui pique. Le doux, le tendre, y’a pas ! Ici le végétal ne pousse pas, il rampe. Comme le peloton qui, aujourd’hui, risque à coup sûr de se transformer en gruppetto.

Bienvenue aux Pyrénées. On annonce 30° à l’ombre et d’ombre il n’y a point !

L’étape promettait d’être dantesque. Elle le fut. Tout autant sur la route que sur les bords, du reste. Une foule de plus de dix milles personnes se massait au bord de la route sinueuse, vociférant ses encouragements au héros du jour. J’ai nommé Thomas Voeckler qui parvint en tête à chacun des quatre cols, gagna l’étape et le maillot à pois du meilleur grimpeur en prime. Respect !

Je l’ai vu dans la montée du Tourmalet alors qu’il n’était pas encore le solitaire irrésistible filant droit pour atteindre la ligne de son destin glorieux. Lors de son passage sur les pentes du Tourmalet, son apparition fut brève, furtive même, quelques secondes à peine, malgré une pente à plus de 15%, mais mes oreilles s’en souviennent.

La foule du tour est plutôt du genre ardent … disons tapageur, voire remuant … pour tout dire assez surexcité. Impatiente d’en découdre, en fait. Il faut dire que la plupart d’entre eux font le pied de grue depuis plusieurs heures sous un soleil de plomb, avec parfois en prime un barbecue chauffé à blanc à proximité. Ça chauffe les esprits, c’est sûr.

Alors pour faire patienter tout ce petit monde, les organisateurs du Tour ont eu une idée ; une caravane. La caravane du Tour. Le concept est simple : inviter les nombreux sponsors du Tour à précéder les coureurs dans leur minibus à impériale, du haut duquel ils lancent du geste auguste du Semeur, une multitude d’objets publicitaires, au milieu d’une foule agglutinée et plutôt tonique.

C’est beau comme un Millet. L’école de Barbizon de Seine et Marne, transposée au Tourmalet, hautes Pyrénées.

Soudain il vous tombe sur le paletot, des fromages sous coque, des mini saucissons sous vide, des bouteilles d’eau avec ou sans bulles, des téléphones portables factices, des stickers aux couleurs des mutuelles ou des rillettes de la même ville, des casquettes, des t-shirts, des stylos frappés du logo d’organisations syndicales … tout se mêle, s’entremêle, se confond. C’est la kermesse … c’est la fête, c’est dingue !

Une pluie de cadeaux vous tombe du ciel … y’a même des parapluies … ! Vous êtes nourri, habillé, protégé, défendu pour le reste de l’année ! La caravane passe et les supporters hurlent. Ravis ! Comblés !

Mais ça, c’était l’entracte. L’amuse-gueule. L’antichambre du cirque romain, les arcades du Colisée …

Le lâcher de fauves c’est pour plus tard. Au passage des coureurs … Et là c’est quelque chose !

Carnaval en juillet … Oubliez Rio, Venise, Nice et Dunkerque … ce ne sont que de pâles figures comparées à ce zénith du costume bariolé qu’est le Tour.

Chacun cherche son moment de célébrité. Plus c’est improbable, mieux c’est. L’inconnu incongru repère en un clin d’œil celui de la caméra. Parfois l’attire même. Il faut dire qu’elles sont partout. Sur terre comme dans les airs. The place to be !

Pour ma part j’ai vu surgir de nulle part un superman, un nudiste, un ours mâle revêtu d’une cornette et un clergyman enroulé dans un drapeau de l’union jack. Sans doute un supporter du maillot jaune Bradley Wiggins, sujet de sa majesté. Pourquoi diable un clergyman ? Il y a des mystères qu’il faut savoir ne pas sonder !

Les gens du tour de France c’est un peuple à lui tout seul.  Une contrée à part. Les derniers nomades d’Europe. Le fait est que l’on vient de toute l’Europe pour voir passer le Tour.

Certains de ces irréductibles sont là depuis deux jours. Petit à petit la vallée entière s’est transformée en camping-car land ! Pas un pouce d’espace libre aux bords de la route. Pare-choc contre pare-choc. Voisins-voisin d’un jour. Ami-ami pour toujours. On fraternise, on se raconte, on parle fort sans peur de l’écho. La vallée est large. On en profite.

Alors on rit beaucoup en se frappant sur les cuisses, sans modération. On boit aussi. La fête se poursuit jusque tard dans la nuit. Le matin on se réveille et l’on découvre son nouveau voisin arrivé aux premières lueurs de l’aube. Il est italien, du nord de la France, espagnol ou hollandais.

On se sent en famille. Une seule et même passion nous réunit. Signe de reconnaissance ultime. Pedigree indéfectible. Plus puissant que la génétique.

Dix mille maillons tout au long de la route, ça fait une sacrée chaîne tout de même. Eugène, le boucher du village de Barèges, est ébahi et débordé. Mais ravi au fond. Il débite de l’agneau et du mouton à la chaîne aussi efficacement que tournent celles des coureurs qui grimpent les pentes abruptes du Tourmalet.

Au pays du Tour on parle toutes les langues. Et le miracle c’est que tout le monde se comprend. On parle vélo, bien sûr et en premier lieu. Pronostic final et vainqueur de l’étape. Chacun y va de son favori.

On parle aussi beaucoup de cuisine. Recettes, plats en sauce et ragouts. En plein cagnard. Je vous dis, rien ne les arrête.

Et puis on parle mécanique. Là le sujet est sérieux. On étudie, on compare, on évalue, on se persuade que le mobil home sur roues que l’on possède est le plus efficace en plaine, en côte, par vent contraire … pour un peu on parlerait braquet et on se rêverait en jaune à Paris sur les champs !

Justement. Le bonheur n’est plus aux champs mais au plus près de la route. Et les rencontres sont parfois assez surréalistes. C’est le choc des cultures et des générations dû au hasard. Les accents d’une musette traditionnelle viennent se fondre aux accents furieux d’un heavy métal ramsteinien. On danse en pleine cacophonie.

Non loin de la piste de danse improvisée, une famille de hollandais a stoppé son  camping car hyper moderne et flambant neuf, conçu au moins par la Nasa.

Tous étaient revêtus des maillots -on dit paletot sur le tour- de l’équipe d’Albert Timmer. Un coureur, un équipier modèle, un sans-grade, un inconnu du peloton. Accessoirement il est aussi le gendre de Ronnie et Marjolaine, un couple d’une soixantaine d’années qui suivent les efforts de leur héros depuis le premier jour de course. Il visite la France quoi.

Toute la famille est là. Leur fille Gréta, l’épouse du champion et les deux jeunes frères jumeaux Jans et Jon. Albert Timmer est 148 ème au classement général, à 3h29’06’’ du leader et il peut compter sur le soutien indéfectible de sa belle famille et de sa belle tout court.

Ronnie est assis sur un transat, devant son écran de tv pendant qu’un de ses fils joue sur son ordinateur portable. Et puis les coureurs approchent ; toute la famille se presse au bord de la route, en réajustant son paletot et en brandissant des drapeaux à l’effigie d’Albert.

Tous sauf Ronnie … Il reste impassible, comme le patriarche de la tribu … il ne quitte pas des yeux son écran tv qui retransmet en hollandais, s’il vous plait, l’étape du jour.

Et au moment où les héros passent en trombe, en vrai, là à quelques mètres à peine de son transat, le regard de Ronnie passe successivement de l’écran à la route … comme pour se persuader qu’il ne rêve pas, comme pour contrôler la réalité via son écran … Je le comprends un peu car je vous prie de croire que lorsque vous voyez un ours mâle en cornette surgir de je ne sais où, vous vous pincez pour y croire.

On a tous crié Albert !! … Et j’étais assez heureux d’encourager un anonyme en me frappant les cuisses ! Sans modération.

C’est la magie du Tour paraît-il. Alors à quand un coureur chinois les amis …

Une équipe entière sur le Tour ; au pays où la bicyclette est la grande reine, il y a de l’espoir, no ? Et plus même ; à quand le tour de Chine ? Bien sûr la France est à peine un département, une moitié de province de la République Populaire de Chine ; cela prendrait quelques mois pour en faire le tour, certes. Mais imaginez ne serait-ce qu’un instant, soyons fous, le tour de Chine …

Succès populaire garanti … une chaîne d’un million de fiévreux de la petite reine … et les cols … les cols à 4000 mètres … vous croyez que c’est ça qui va nous arrêter … ?

Une polaire, des moufles et des You Tiao sur le feu … et roule ma poule ! Le Tour … populaire je vous dis !

 

Olivier Létoile

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