Rapport de soutenance de thèse

arthur rimbaud

franz-kafka1[2]Sous le regard de nos ancêtres préhistoriques et historiques, d’Arthur Rimbaud, de Germain Nouveau, de Franz Kafka, d’Edgar Allan Poe et de bien d’autres de mes compagnons, j’ai soutenu ma thèse devant un jury de quatre professeur·e·s le 24 septembre dernier à l’Université de Cergy-Pontoise, université que j’avais choisie pour son ouverture à la modernité. Après avoir délivré mon discours de soutenance (qu’il vaut mieux lire avant de voir le rapport), j’ai écouté les remarques de chaque membre du jury puis taché de répondre à leurs questions. Ce fut un exercice soutenu, qui dura environ trois heures et qui me plut. Ayant été opérée deux semaines plus tôt pour la deuxième fois de l’été, je n’étais pas au mieux de ma forme et mon expression orale put s’en ressentir, mais je défendis vaillamment mon travail, que par ailleurs on me dit fort apprécié, même si l’exercice de la soutenance impliquait de la part des jurés de relever les points qui posaient problème.

Malheureusement les vraies questions de fond ne furent jamais posées, sur le sens général de ma thèse et sur les analyses par lesquelles j’ai apporté un éclairage entièrement nouveau sur des œuvres particulières et sur la littérature. Mais il est très compréhensible et significatif que les jurés aient été d’abord inquiétés par la forme peu académique de ma recherche, et que ce fut le principal sujet de leur questionnement. En quelque sorte, la forme est l’arbre qui cache la forêt du sens, mais comment faire une forêt sans arbre ? J’ai l’habitude d’une telle réception de mon travail, c’est la même chose pour mes romans : les lecteurs voient l’érotisme, la violence, le désordre… et évitent de pénétrer au fond des choses, au sens (préférant ne pas l’affronter, par peur ou par paresse, la littérature étant trop souvent vécue comme une fuite hors de la vie, plutôt que comme une arme à vivre pleinement le réel).

Le rapport de soutenance de thèse se constitue traditionnellement d’un document tronqué, puisqu’il ne rapporte que les interventions du jury, sans les réponses de l’auteur·e de la thèse. Il s’agit d’un procès souvent bienveillant mais sans avocat de la défense. Il est tout de même mentionné que mes réponses ont été satisfaisantes, et le jury m’a accordé le titre de docteure.

Encore une fois, avant d’ouvrir ce rapport que voici, je recommande de lire mon bref discours de soutenance, qui présente mon travail. Quant à ma thèse, elle est ici.

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« Évolution »

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J’ai fait ce dessin hier soir aux crayons d’aquarelle, légèrement surligné de feutre doré et argenté. Je l’accompagne de ce passage de ma thèse :

Ainsi l’amoureux du sonnet 51 du même Shakespeare parle-t-il de la course de feu (fiery race) de son désir, plus vif encore que la vitesse ailée (winged speed) que pourrait avoir son cheval pour aller à la rencontre de son aimé, comme Parménide porté à toute vitesse par les juments à la rencontre du « cœur de la vérité », passant les portes du royaume de la déesse comme Héraclite est entré dans son temple avec son texte. Si, une fois franchie la sortie, il ne reste plus personne sur scène, que reste-t-il ? La trace de l’humain : la scène, la forme du poème.

L’être s’en est allé habiter ailleurs, mais où ? Dans l’enthousiasme du public, des lecteurs, des contempleurs, qui l’ont reçu. En sortant de scène, l’homme, cette construction culturelle, s’intériorise, augmentée, divinisée, roi et reine à la fois, à la fois maison et habitant.

Ma thèse entière est disponible gracieusement ici.

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« Écrire. Tracer pour habiter le monde, de la Préhistoire à nos jours » : ma thèse de Littérature comparée en PDF

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Je mets à disposition ma thèse en Littérature comparée.

C’est une thèse singulière, dont on peut lire la présentation dans mon discours de soutenance.

La voici :

ÉCRIRE. TRACER POUR HABITER LE MONDE, DE LA PRÉHISTOIRE À NOS JOURS

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Voir aussi quelques images de la version papier préparatoire : ICI

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Et les pérégrinations de MADAME TERRE

madame terre 2présente dans cette thèse

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Beautés du jour

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À Asnières au bout du métro
dans un quartier en multiples travaux
j’ai vu la beauté
dans la gentillesse des gens dans la rue
dans celle d’un médecin du travail
dans le travail humble et utile des gens
et dans un jardin partagé des habitants avec un petit ange

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asnieres camionhier matin à Asnières les Courtilles, photos Alina Reyes

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Je vais bientôt mettre ma thèse à disposition gracieusement en ligne, ici

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Coquilles, traces, lignes et formes dans le sable et les rochers de la plage

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Selon la tradition chinoise, l’écriture aurait été inventée par un haut fonctionnaire qui aurait observé les traces d’un oiseau sur une rive sablonneuse. Selon Victor Hugo et d’autres poètes, le livre sacré, c’est le livre de la nature. Elle parle, elle fait signe, elle invite à chercher, sortir de soi, comprendre. (Voir ma thèse)

Après les images de Saint-Malo (note précédente), voici les images que j’ai faites hier sur ses plages, en pérégrinant à marée basse dans les rochers et les sables.

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plage saint malo 32Hier à Saint-Malo, photos Alina Reyes

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Ma thèse en 180 signes. De l’or, du feu dans le labyrinthe

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rue Mouffetard à Paris ces jours-ci, photo Alina Reyes

rue Mouffetard à Paris ces jours-ci, photo Alina Reyes

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La mode est à résumer sa thèse en 180 secondes. Voici le résumé de la mienne en 180 signes :

J’ai écrit dans ma thèse qu’elle était semblable à un biface et aussi à un ruban de Möbius. Cela revient à dire : sa bifacie est une illusion. Là est le sujet, le sens de ma thèse.

Et voici ce que j’ai écrit dans ma thèse à propos de ma thèse :

«  … sur l’autre face de notre ruban, de notre fil d’or dans le labyrinthe – autre face elle-même composée, comme ces bifaces à fines et nombreuses facettes que taillaient les humains préhistoriques, de deux faces »

Plus précisément :

« Notre cheminement tient du ruban de Möbius, sauf que nous ne tournons pas sans fin dans la nuit ni ne finissons consumés par le feu, comme le dit en en palindrome latin Guy Debord : le ruban sur lequel nous évoluons a bien davantage de dimensions que celui de Möbius. Si bien que nous ne repassons jamais exactement aux mêmes points, les courbures de l’espace-temps changeant continuellement le paysage. Ce qui semble fermé s’ouvre, et de même que nos ancêtres gravèrent des signes sur les coquilles ou à l’intérieur de ces autres coquilles que sont les grottes, un poussin de signes a grandi dans notre thèse, et voici que, frappant en sa conclusion, il la fend et en sort, tel Athéna de la cuisse de Zeus, ou Ulysse de la pensée d’Athéna-Pénélope, sans primauté de l’œuf ou de la chouette, car il n’est dans cette dimension ni premier ni dernier, et qu’il déplie ses ailes en d’autres textes, des traductions et un roman initialement intitulé Histoire de l’être, que voici sur l’autre face de notre ruban, de notre fil d’or dans le labyrinthe – autre face elle-même composée, comme ces bifaces à fines et nombreuses facettes que taillaient les humains préhistoriques, de deux faces : lecture (traduction), et écriture (fiction). Car de même que « dans le système de Poe », écrit Valéry, « la consistance est à la fois le moyen de la découverte et la découverte elle-même (…) L’univers est construit sur un plan dont la symétrie profonde est, en quelque sorte, présente dans l’intime structure de notre esprit. »

Qu’est-ce qu’un labyrinthe ? En grec ancien, le mot s’employait aussi bien pour désigner un lieu rempli de détours que pour qualifier une poésie, une danse, un coquillage. Nous pourrions aussi bien répondre : un cerveau – et j’ai cité dans ma thèse Michel Foucault parlant ainsi de sa tête : « ouverte sur le monde extérieur par deux fenêtres, deux ouvertures, j’en suis bien sûr, puisque je les vois dans le miroir, et puis, je peux fermer l’une ou l’autre séparément ; et pourtant, il n’y en a qu’une seule, de ces ouvertures, car je ne vois devant moi qu’un seul paysage, continu, sans cloison ni coupure ».

Seulement, la plupart du temps, les humains ne savent pas s’y retrouver. Ils oublient, comme les enfants sans pensée de Sa majesté des mouches, qu’il faut faire signe pour pouvoir être retrouvé, sauvé. Ils oublient pourquoi le feu. Et leur monde sombre dans la barbarie. Il y a des masses de livres, en particulier ceux qui se vendent le mieux, que je ne peux pas lire car ce sont des livres barbares, qui ne font signe de rien, qui sont froids comme des cadavres – ce qui se traduit par un manque de style, ou même une langue assassinée. Comment les gens font-ils pour avaler ça, ce massacre de la musique ? Le plus inquiétant est que beaucoup ne savent plus avaler que ça, qui ne fait que les cadenasser dans les oubliettes de leur tête, où ils restent enfermés, incapables de se déplacer.

Voir aussi, à propos du labyrinthe, ma note Joie de la recherche

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Mon discours de soutenance de thèse en littérature comparée

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J’ai soutenu ma thèse cet après-midi à l’UCP, moi-même soutenue par Madame Terre et par O. Je dirai plus tard l’importance intime de ce moment. Pour l’instant, mentionnons que ce furent de très bonnes heures, à converser avec des gens intelligents. Et me voici donc désormais docteure. Voici le discours par lequel j’ai présenté mon travail.

photo O

cet après-midi à Cergy, photo O

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DISCOURS DE SOUTENANCE DE THÈSE

Je vous remercie, monsieur le président du jury, mesdames et messieurs les membres du jury, pour votre présence, que je vis comme littéraire en ce moment littéraire. Je remercie Olivier Létoile qui est venu me soutenir après avoir, pour rendre le monde poétiquement habitable, transporté Madame Terre à vélo sur des milliers de kilomètres par toutes les routes d’Île de France et au-delà. Madame Terre est présente dans cette thèse, notamment ici en couverture dans le paysage que Samuel Beckett aimait parcourir à vélo, autour de chez lui à Ussy-sur-Marne. Elle est maintenant un peu cabossée par tous ces périples, mais toujours debout et pour ainsi dire enceinte de la terre, des feuillages et des petits cailloux que son porteur a versé dans son ventre à chaque étape, à chaque but atteint. J’ai aussi apporté avec moi ce classeur dont quelques pages sont reproduites dans la thèse, et dont je reparlerai.

Je vais présenter mon travail en évoquant d’abord sa genèse. Puis j’en retracerai les étapes, les dépassements successifs des difficultés par une méthode choisie. Enfin je dirai les résultats auxquels je pense être arrivée. Au cours de cette présentation pourront surgir des références littéraires qui ne se trouvent pas dans la thèse car si la thèse est finie, la pérégrination littéraire, elle, continue.

Pourquoi, il y a trois ans, après une vie consacrée à la littérature, me suis-je inscrite en thèse ? Dans le roman de Peské Marty intitulé Ici le chemin se perd il y a un moment où le personnage aux identités changeantes, dont les auteurs nous suggèrent fortement qu’il s’agit du tsar Alexandre 1er, qui passe pour mort, assassiné pour des raisons politiques, mais qui erre en vagabond à travers la sainte Russie et surtout sa folle Sibérie, du moment où ce personnage, donc, après avoir été quasiment démasqué par un derviche et son Coran, est arrêté par la police, qui l’interroge car il a perdu ses papiers. Comment est-il arrivé là ? Notre sans-papiers, notre exclu, notre marginal se lance alors dans le récit picaresque de ses six dernières années, sans négliger descriptions poétiques, réflexions profondes sur la misère de l’homme et évocations sensuelles des consolations données par les joies de l’amour aux multiples visages. Cela pendant exactement 206 pages, soit sans doute au moins dix heures de récit à l’oral : où l’on voit que dans les années 1830, les policiers en Sibérie avaient du temps devant eux. Il me faudrait au moins autant de pages et de temps pour raconter les six années qui précédèrent et causèrent mon inscription en thèse. Nous ne sommes pas en Sibérie, je ferai donc plus bref en montrant simplement ce livre, Voyage, que j’ai autoédité en 2013 et qui comprend, comme un échauffement pour cette thèse, de nombreuses traductions et exégèses de passages de la Bible et du Coran, mêlées à des épisodes de fiction ou de poésie. Et en me reportant trente ans en arrière, au moment où la publication de mon premier petit roman, devenu best-seller international, me fit prendre une autre voie que celle de la thèse que je projetais de faire après mon DEA de Littérature comparée à Bordeaux, avec un mémoire sur le double chez Stevenson, Schwob et Borges. J’ai repris ce fil universitaire interrompu pour le mener à terme.

Je m’inscrivis d’abord à Paris IV, avant de me rendre compte que mon ignorance en matière d’universités m’avait conduite à un choix peu adéquat à mon projet. Là se trouve ma transition au chapitre des difficultés rencontrées, et de leur résolution en différentes étapes et par le choix d’une méthode.

Je crus d’abord que je pourrais, comme il m’avait été demandé de le faire, me résoudre à accomplir un travail relativement normal, ou suffisamment normé, en traitant mon sujet à partir d’un nombre très restreint d’auteurs. Ma thèse s’intitula d’abord : Poétique du trait. Le geste originel chez Parménide, Shakespeare, Poe, Schwob, Kafka, Borges. Mais plus mon travail avançait, plus il revenait à ma première idée, qui était d’embrasser un corpus aussi vaste et varié, voire imprévu, que l’exigerait le cours de ma pensée. Ce fut une étape importante de décider, à la fin de ma deuxième année de thèse, et alors que je n’avais encore rien montré de mon travail à mon premier directeur de thèse, de changer d’université et de directeur de thèse. Il me sembla que Cergy, où existe un Master d’écriture créative qui se conclut par un mémoire comprenant un volet critique et une création littéraire, m’offrirait plus de liberté – même si ma thèse ne devait pas s’inscrire dans ce cadre. Et je trouvais très intéressant le caractère un peu décalé du travail de Rémi Astruc sur les communautés. Il accepta de diriger désormais ma thèse et je me mis à l’écrire.

Je devrais dire plutôt : je me mis à la composer. Car j’avais, les deux années précédentes, rassemblé un grand nombre de notes, de citations, de réflexions personnelles, de textes que j’avais traduits, d’articles que j’avais écrits, de textes que j’avais commencé à rédiger, souvent et délibérément à la main, et que je rangeais dans ce classeur, mon chantier. Je rédigeais souvent à la main parce que je voulais éprouver ce dont je parlais : ce dont il était question quand l’humain trace des traits, que ce soit pour écrire, dessiner ou gribouiller. Et je gribouillais beaucoup, je faisais des formes et j’en collais aussi des toutes faites que je découpais dans des brochures ou des magazines, je faisais feu de tout bois, je nourrissais la machine intellectuelle et poétique en moi et je la faisais tourner avec mes stylos, mes crayons, mes pinceaux, prolongements de ma main – puisque l’humain eut toujours des mains, et des instruments qu’il fit de ses mains pour prolonger ses mains.

J’avais bien sûr un double numérique de mon travail en cours, qui ne comprenait que les textes dactylographiés à l’ordinateur. J’avais un plan, aussi, et comme il est naturel, il évoluait. Pour m’instruire et me documenter mais aussi pour me pénétrer de la démarche scientifique dans la recherche, je suivais des cours au Collège de France et j’assistais à nombre de colloques et autres journées d’étude dans diverses universités et institutions. Je lus ou parcourus plusieurs thèses. J’appréciai tout l’intérêt d’un travail de recherche académique quand il est bien mené. Mais malgré ses qualités et son utilité indéniables, je ne souhaitais pas adopter strictement une démarche de ce type, parce que je souhaitais arriver à d’autres résultats que ceux qu’elle peut donner. Je ne pouvais pas faire comme si je n’avais pas écrit plus de trente livres (romans, essais, théâtre, poésie), comme si je n’avais pas une expérience littéraire dont je tirais un autre enseignement, un autre savoir. C’est justement cet autre savoir que je voulais transmettre. Transmettre la connaissance de la littérature que j’avais pu acquérir en pratiquant la littérature comme lectrice, mais aussi comme auteure, les deux pratiques étant indissociablement mêlées, unies. Pour cela il me fallait démontrer, non par un témoignage ni par un raisonnement mais par un acte, ce que Julio Cortazar a appelé la « continuité des parcs ».

Claude Lévi-Strauss a montré que ce qu’il a nommé « la pensée sauvage » n’était pas une pensée non-scientifique. Il s’agit d’une manière de science qui se fonde sur la pensée analogique, comme en poésie, et sur ce qu’il a appelé un bricolage avec les éléments symboliques à disposition. C’est aussi une science en ce qu’elle utilise l’analyse et la classification, et en ce qu’elle parvient à des résultats : une vision élaborée du monde, de l’être, et dans ses aspects directement pratiques, une pharmacopée dont la médecine moderne continue de s’inspirer. C’est une pensée dans laquelle tous les éléments de l’univers sont connectés, unis. Et je reviens à la continuité des parcs de Cortazar. Rappelons le fil de sa nouvelle éponyme : un homme lit une histoire dans laquelle un homme en train de lire une histoire va être tué ; l’assassin s’approche et le lecteur est effectivement tué. Le parc du réel s’unit exactement à celui de la fiction, par la magie d’un de ces retournements littéraires dans lesquels Cortazar est maître, semblable à celui d’un ruban de Möbius, énigmatique et saisissant. Ce qui est écrit est effectif.

J’ai écrit ma thèse en lectrice de Cortazar, l’auteur qui m’a donné mon nom d’auteure, et en sauvage de la pensée. J’ai souhaité réaliser la continuité des parcs de la critique et de la création, de la poésie et de la science, de la raison et de la fiction, de la littérature et de l’histoire, de l’anthropologie, de la philosophie, comme de l’écriture et de la lecture, de la traduction, du dessin… Le choix de mon corpus est en partie aléatoire. J’aurais pu travailler sur Gogol, sur Nerval ou sur Faulkner, par exemple, parmi bien d’autres auteurs essentiels dans ma bibliothèque mentale. J’aurais pu mentionner et citer Simone Weil, Maria Zambrano, le Voyage au bout de la nuit, les lettres de Van Gogh, les cahiers de Nijinski, Michel Vieuchange, Orhan Pamuk, Maïakovski, Charles Perrault, René Daumal, Cendrars, Kawabata et tant et tant d’autres, j’aurais pu rendre ma thèse plus profuse encore. Car la profusion sert pour fixer des vertiges, comme dit Rimbaud dans « Alchimie du verbe ». J’entends ici fixer dans son sens en français, dans le sens où l’écriture établit de manière durable ce qui est volatile, et dans son sens en anglais, celui d’une réparation, semblable à celle d’un mémorial. Profusion et fusion ont la même racine grecque dans le verbe cheuein : verser, répandre. J’ai fait avec ce qui se présentait à mon esprit dans le flux, la continuité de l’écriture : c’est l’aspect bricolage de la pensée sauvage, qui comme les rêves a sa logique porteuse de sens profond, unificatrice, la part de l’intuition qui a aussi une importance capitale dans la recherche scientifique, y compris dans les sciences dites exactes.

À la partie critique (face A de mon ruban de Möbius) structurée selon trois grands mouvements où les textes sont étudiés selon une grande variété d’approches, s’est finalement jointe une face A’, comprenant les traductions que j’avais d’abord projeté de donner en annexe, et un ensemble de fictions également toutes reliées entre elles et reprenant sous une autre forme le dédale, l’interrogation, les thèmes traités dans la partie critique : ainsi ai-je mené et réalisé ma recherche d’un objet total apte à esquisser une vision de la totalité, d’un texte permettant une circulation ouverte et infinie dans sa démultiplication miroitante. Une recherche dont le mode opératoire et les enjeux sont en harmonie, me semble-t-il, avec ceux de la recherche scientifique la plus contemporaine, que ce soit en mathématiques, en physique, en histoire et sans doute dans d’autres disciplines, où la démultiplication des points de vue conduit à la fois, paradoxalement, à l’hyperspécialisation et à l’éclatement des classifications dans la quête d’une nouvelle union des théories.

Je pourrais parler encore longtemps de ma méthode, car la recherche et l’invention de la méthode font partie intégrante de la recherche, mais au fond ce qui compte, ce sont les résultats qu’elle a donnés. Outre les effets de la démultiplication miroitante que je viens d’évoquer, j’en vois trois principaux. Les deux premiers sont à mon sens l’ampleur de la vision, et la finesse de la vision. Si je m’étais astreinte à suivre toutes les normes académiques, je n’aurais pas embrassé une aussi longue période ni un aussi ample corpus, car mon étude eût été alourdie d’indications qui auraient ralenti et embrumé le cours de la pensée, son fonctionnement. L’absence de contextualisation a l’intérêt scientifique de mieux fixer le regard sur l’objet lui-même et d’inciter le lecteur à aller chercher lui-même ce qui n’est pas dit à propos de ce qui est dit.

Quand on veut monter, il faut se délester. Mais il faut aussi avoir de bons yeux, comme l’aigle – sinon, mieux vaut rester au sol. Or les bons yeux s’acquièrent par l’intimité avec l’objet visé. L’intimité avec la littérature a ses raisons que la raison académique peut ignorer. Il faut parfois savoir, sans les chasser, tenir à distance respectueuse de la chambre d’amour poétique, alchimique, certaines règles prétendument scientifiques et incontournables.

Comme exemples de finesse de la vision dans cette thèse, je citerais la lecture des œuvres d’art que sont la Vénus de Höhle Fels ou la grotte de Bruniquel ; la pénétration de l’énigmatique fin de l’unique roman d’Edgar Poe ; ou encore la mise au jour en quelque sorte archéologique de sens jusque là cachés de plusieurs poèmes des Illuminations, notamment « Parade » ou « H », qui constitue la découverte majeure de cette thèse. Ce travail aurait pu faire à lui seul l’objet d’une thèse mais j’ai choisi partout la concision, quitte à laisser le lecteur développer lui-même l’investigation et la compréhension à partir des éléments donnés.

J’ai choisi la concision, moins pour des questions de volume (personne ne m’empêchait de faire une thèse de 3000 ou 10 000 pages) que pour des raisons d’efficacité. Car voici le troisième résultat recherché et approché : un texte capable de faire un effet puissant. Qui fait ressentir le désir de la littérature et la grandeur d’être humain. Si cette thèse porte aussi les faiblesses d’un travail expérimental, j’espère du moins qu’elle saura inspirer d’autres chercheurs, d’autres auteurs. Qu’ils et elles reprendront le flambeau, continueront le travail, feront progresser une autre approche de la littérature, une pratique élargie de la littérature comparée.

Dans Le mystère du jardin chinois, l’une des enquêtes du juge Ti écrites par Frédéric Lenormand, se trouve ce délicieux dialogue :

- « Il y a un labyrinthe, dans ce jardin ?

Rossignol haussa les épaules :

- Ce jardin est un labyrinthe.

- Je suis heureux d’avoir eu la chance d’entrer dans cet endroit fabuleux, dit le juge.

- La chance, ce serait d’en sortir, M.Ti. »

Mesdames, Messieurs, vous êtes un peu les juges Ti de cette thèse aussi labyrinthique que la bibliothèque de Babel selon Borges et je ne doute pas que, tout aussi avisés que lui, vous en trouviez les sorties autant que les entrées. Je vous remercie d’avoir suivi avec moi, par votre lecture et par votre écoute, ces sentiers de l’humain qui vont du gribouillage à la pensée en mouvement, et je me réjouis de l’échange qui vient.

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Résumés de ma thèse terminée

12e jour

ÉCRIRE

Tracer pour habiter le monde, de la Préhistoire à nos jours

Résumé :

Que signifie « habiter poétiquement le monde », selon la formule de Hölderlin ? Cette thèse se propose d’étudier comment le fait d’écrire ou d’inscrire des traces, dans un geste préexistant à l’écriture au sens moderne du terme, permet à l’humain de s’inscrire dans le monde, de faire du monde un monde habité de représentations comme d’autant de repères pour baliser le chemin et en faire une habitation possible. Une habitation vivable malgré toutes les forces de mort à l’œuvre, que l’écriture sous toutes ses formes conjure.

À travers les structures anthropologiques de l’imaginaire, et à travers certains faits historiques, apparaissent, dès avant Homo sapiens et jusqu’à nos jours, des invariants et des variations de ce qui fonde notre humanité, telle qu’elle s’exprime à travers ses constructions et élaborations poétiques. Qu’il s’agisse d’un cercle de stalactites dressées par des Néandertaliens dans la grotte de Bruniquel ou de mystères que nous éclairons dans les Illuminations de Rimbaud, qu’il s’agisse de l’expérience de dépassement de l’humain par l’humain dont témoignent une Vénus préhistorique, un sonnet de Shakespeare, des textes de Victor Hugo ou d’Edgar Poe, l’Odyssée ou les Mille et une nuits, une peinture de Vélasquez ou un tableau de Magritte…

De très nombreuses productions de l’imaginaire humain sont convoquées, analysées, comparées, à la lumière notamment de la pensée des Présocratiques, et de toutes disciplines et sciences susceptibles d’éclairer cette recherche. Sont interrogés successivement les mythes convoqués aussi bien par Freud que dans la Bible ou le Coran, comme en écho à la découverte de très anciens carnages anthropophages ; puis, à travers des exemples choisis, diverses formes du mal à l’œuvre dans l’Histoire, passée ou contemporaine, comme dans la littérature de nombreux siècles ; enfin les explorations de poètes aptes à transcender la malédiction de la violence par illuminations et bonds « hors du rang des meurtriers », selon la formule de Kafka.

Ce travail aboutit à une mise en évidence et en action de la relation entre écriture et lecture, par une deuxième partie constituée de lectures sous forme de traductions de divers textes (du grec, de l’hébreu, du latin, de l’anglais, de l’allemand, de l’espagnol, de l’italien, du portugais, de l’ancien français) ; et par des textes de fiction de l’auteure qui reprennent la recherche sous une autre forme, témoignant que le fond et formes s’associent étroitement dans la quête et la découverte.

12e jourPhoto Alina Reyes, prise aujourd’hui, treize jours après l’opération (mastectomie + reconstruction). Le chirurgien interviendra encore, mais j’ai déjà regagné un beau décolleté. Merci aux chirurgiens, médecins, soignants hommes et femmes, qui font un beau métier et du bon travail !

Dépôt électronique de ma thèse effectué. En train de finir de compléter les notes et la bibliographie, avant de l’imprimer et d’envoyer ses 750 pages aux membres du jury. Soutenance le 24 septembre prochain.

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Summary :

What does it mean to « inhabit the world poetically », according to Hölderlin’s words ? This thesis shows how writing allows humans to make the world their home.

Through the anthropological structures of the imaginary, and through some historic facts and events, even before Homo sapiens to these days, invariants and variations of what makes our humanity, as it is expressed through the poetic constructions, appear. Whether it be a circle of stalactites erected by Neanderthals in Bruniquel’s cave or mysteries we can highlight in the Illuminations of Rimbaud, or what is meant by a prehistoric Venus, a Shakespeare sonnet, texts by Victor Hugo or Edgar Poe, Kafka or Borges, Homer or from Sacred Books, a painting by Velasquez or by Magritte… as well as the story of an hospital or of a recent revolutionary movement.

Numerous examples of the human imagination and history are analyzed and compared, in the light also of the Presocratics, and of several disciplines and sciences which are likely to enlighten this research, which concludes with translations (from greek, hebrew, latin, english, spanish, italian, deutch, portuguese, ancient french) and an original creation by the author.

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Action epsilon : ma thèse en couleurs (suite) (actualisée)

J’actualise cette note de la semaine dernière en ajoutant à la fin d’autres pages colorées ces jours-ci.  Immense bonheur de composer cette thèse, comme un oratorio.

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Quelques pages de plus (pour voir les précédentes, mot-clé « action poélitique à lettre grecque« ). Les textes sont couverts d’une feuille blanche pour la photo. Pages coloriées cette nuit en écoutant un cours de Deleuze sur Foucault. « Car savoir c’est combiner le visible et l’énonçable », dit-il, me rappelant un rêve ancien où je disais à François Mitterrand, en plongeant les bras dans un grand coffre plein de balles : « savoir c’est mieux que voir, non ? »

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Mon projet de thèse en Littérature comparée

Me voici partie pour un long et merveilleux travail, dont voici la première ébauche de projet.

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POÉTIQUE DU TRAIT :

LE GESTE ORIGINEL CHEZ PARMÉNIDE, SHAKESPEARE, POE,

SCHWOB, KAFKA, BORGES

« … nous sommes parti d’une conception qui postule le sémantisme des images, le fait qu’elles ne sont pas des signes, mais contiennent matériellement en quelque sorte leur sens. » Gilbert Durand, Structures anthropologiques de l’imaginaire

Tracer, imprimer sa trace. L’homme est un être, le seul être, qui trace des lignes. Ce geste immémorial et toujours actuel, dans sa pulsion comme dans sa sophistication, ce geste d’inscrire, plus ancien peut-être que le langage articulé, plus ancien que l’écriture et qui trouve son accomplissement dans l’écriture, signe la conscience d’être au monde, d’habiter poétiquement le monde.

Comment s’est perpétuée la mémoire de ce geste originel chez les poètes de langues et d’époques différentes que nous étudierons ? En ce qu’il constitue la poésie comme maison, habitation, situation dans le monde, et en même temps comme viridité, accroissement, dépassement.

Le geste originel

Notre interrogation porte sur la spécificité du geste précurseur de l’écriture, puis du geste d’écrire, dans le processus poétique. Notre intuition est que la littérature première, littérature orale, avant de devenir littérature écrite, a pris langue dans le traçage de lignes et de points, de figures abstraites ou concrètes, pratiqué par les hommes du Paléolithique sur les objets et dans les grottes qui en gardent la trace. Nous développerons notre réflexion en ce sens par des lectures et des rencontres avec des paléontologues, nous entretenant notamment avec Henry de Lumley, qui a une longue fréquentation d’Homo Erectus, prédécesseur d’Homo Sapiens qui pratiquait déjà l’inscription géométrique ; Anne Dambricourt, qui a étudié de façon très spécifique le développement crânien des hominidés (y percevant une part de déterminisme qui dans notre esprit peut être mise en relation avec la thèse de Chomsky d’une grammaire universelle et générative) ; Jean Clottes, selon qui la production de lignes, de points, de gravures et de peintures dans les grottes ornées était liée à des cérémonies de type chamanique, avec chants et danses – ce qui peut être mis en rapport avec le système poétique des Aborigènes d’Australie, où chant et tracé pointilliste s’équivalent pour situer l’homme et son territoire dans le monde.

Si tracer une ligne dans le sable ou dans la pierre n’est ni pour le petit enfant d’aujourd’hui ni pour l’ancêtre de l’homme moderne un moyen de communication avec ses semblables, qu’est-ce ? Nous voyons dans ce geste la marque d’une contemplation de l’invisible à travers le visible. D’une première conceptualisation : l’homme « voit », voit alors qu’il est homme, et le marque. L’homme « voit » (et entend). Le tout-petit humain est aussi le seul primate à faire le geste de montrer du doigt. Mais à travers ce que ses sens perçoivent des messages immédiats de l’environnement (là il y a à manger, là il y a danger etc), l’homme pressent autre chose. Sa « vision » lui donne l’ « idée » (idein : voir, connaître). Le signe tracé peut servir de repère spatial : marquer une direction, un objet pour le destiner – par exemple un arbre à abattre. Mais fondamentalement le geste d’inscrire, de donner une forme concrète à une forme mentale, est la manifestation d’une prise de conscience de l’être. La naissance de la pensée, la conceptualisation, fait concevoir le trait, la forme.

Habiter poétiquement le monde

Tracer, inscrire (dans une proto- ou méta-écriture pratiquée par le tagueur des murs de nos villes modernes comme par les tout premiers humains gravant des traits abstraits sur les parois des grottes), c’est s’inscrire dans le monde. La poésie, une fois la langue et l’écriture advenue, gardera cette fonction. Nous nous attacherons à montrer chez les auteurs de notre corpus comment la poésie bâtit la maison de l’être, son armature. Comment elle fait du monde une habitation possible pour l’homme, une habitation qui est en même temps acte et croissance. Comment l’homme y grandit avec elle, et comment son habitation est parcours, avancée. Comment, née d’un geste physique, la poésie demeure physique, en ce qu’elle révèle et fait se produire le vrai réel de l’homme.

Quelles structures mentales présidant aux proto-écritures préhistoriques se trouvent transposées dans la poésie écrite de l’homme moderne, et comment ? Comment la poétique des œuvres de notre corpus répond-elle à la même nécessité ontologique que la poétique de l’art pariétal ? Pourquoi l’humain est-il l’être qui « habite en poésie », selon le mot du poète ?

Corpus

Les fragments retrouvés du poème de Parménide signalent à la fois le trajet de l’être (figuré par une course) et son habitation, celle de la déesse dont il franchit les portes. Parménide expose sa doctrine en vers. Révélant par la forme de son expression ce qu’il n’énonce pas : la pensée est poésie. Rappelons un fait capital : sa parole est scandée, de la même façon que celle d’Homère. Au rythme de l’hexamètre dactylique, vers dont la mesure est fondée sur le dactyle (doigt), à savoir un son composé d’une (phalange) longue suivie de (deux phalanges) courtes ou brèves. Partant de ce constat, nous comprenons que son poème s’intitule Péri phuséos : Sur la nature, ou plus précisément Autour de la nature. Il est très productif de songer aux Présocratiques comme « physiologues », « parleurs de la nature ». Que dit Parménide ? Notre traduction du poème, par sa forme sonore et par son fond, le sens qu’elle indique, parle d’elle-même. La pensée comme le corps est mue par un ensemble d’articulations, de même que la parole s’articule dans le vers selon la mesure du dactyle, des articulations du doigt. Si conceptuelle puisse-t-elle paraître, la pensée de Parménide, comme celle de tous les Présocratiques, est fondée sur la nature, l’ordre du cosmos, qui en grec ancien est beauté, comme la parole poétique. Parménide prend la voie de ce qui est, il la prend physiquement en utilisant la forme poétique et en commençant son poème par la description d’une course vers et dans la lumière, avec des juments, un char, des jeunes filles, des cris de flûte dans les roues, une déesse qui parle, une porte à franchir.

Comment les apparences doivent être en leur apparition, traversant tout via tout  : cette formule de Parménide pourrait servir de programme, distribué à l’entrée, de toute œuvre de Shakespeare. Songeons à l’apparition de Bottom, coiffé d’une tête d’âne comme le théâtre coiffe le théâtre, et le prologue la pièce dans la pièce, dans Songe d’une nuit d’été (III, 1). Situation, habitation et action : Shakespeare déploie en abîme ces propriétés poétiques du théâtre. Dans Songe d’une nuit d’été, l’homme cherche à se dégager d’un espace nocturne et sauvage, la forêt, figurant la confusion des esprits et leur quête erratique de la vérité. Dans La Tempête, l’habitation est une île où les personnages se sont retrouvés du fait de l’exil ou d’un naufrage, et où combattent le pouvoir de l’esprit et le pouvoir temporel, politique. Le roi mage déchu plonge tout le monde dans l’illusion afin de rétablir la justice. Puis, dans un espace rétréci, un cercle magique, il renonce aux esprits. Les naufragés sont alors libérés, l’espace de l’île réduit à un cercle aliénant s’ouvre, le bateau peut reprendre la mer. Nous sommes ici dans un processus de renaissance, de reverdissement, comme dans le sonnet 15 :

À mesure qu’il vous ruine, je vous regreffe.

Dans Macbeth, l’homme « habite » par le meurtre et le processus est inverse : l’espace habitable se réduit à une tache de sang sur la main, et finalement au néant. Esti gar einai, mèden d’ouk estin, disait Parménide. Et dans l’espace d’Elseneur, où son action est menacée par la paralysie, Hamlet s’interroge : to be or not to be ?

Car l’habitation poétique du monde par l’homme a son négatif, son anti-habitation. Kafka parlait de la fosse de Babel, Poe évoque le maëlstrom où l’être s’engouffre. …et l’étang froid et profond à mes pieds se ferma, maussade et silencieux, sur les fragments de la « MAISON USHER ». Ne peut-on lire sa Chute de la maison Usher comme la chute d’une maison de mots, d’une maison où l’esprit s’est par trop séparé du réel, de ce qui est, et de ce fait, s’écroule, entraînant dans la mort ses habitants, irrémédiablement ? Nevermore, le refrain sinistre du Corbeau rappelle l’homme à sa vanité, lorsqu’il habite une maison par l’horreur hantée. Mais l’habitation négative, ou impossible, ou labyrinthique, sert aussi à exprimer et raviver le désir humain d’habitation et de croissance positives, réelles, orientées.

Le Livre de Monelle est peut-être la plus étrange des œuvres de Marcel Schwob. Avant de se perdre dans les mille visages de ses sœurs (la Perverse, la Fidèle, la Sacrifiée…), Monelle parle et ordonne. D’apparitions en disparitions, seule et démultipliée, elle est l’insaisissable, dans un univers peuplé de masques où le réel est perpétuellement en fuite. Avec ses Contes et récits dont les titres disent l’ambiguïté (Cœur double, Le Roi au masque d’or, Mimes), ses Vies imaginaires, ses études sur l’argot, ses traductions, l’univers de Schwob forme des habitats-labyrinthes qui fascinèrent Borges et préfigurent une forme moderne de fractalisation de l’être.

Et comme autrefois, dans son sommeil, Monelle se pelotonna contre l’invisible et me dit : « Je dors, mon aimé. »

Ainsi je la trouvai ; mais comment serai-je sûr de la retrouver dans ce lieu très étroit et obscur ?

Labyrinthique aussi, d’une autre façon, le monde de Kafka, son habitation, sa façon d’arpenter l’espace sans jamais y trouver sa place. Un monde marqué par la honte d’être, la honte paradoxale de ne pouvoir vivre en ce monde honteux. À travers sa construction de lettres il la fuit mais la honte demeure, il le dit à la fin du Procès et en terminant sa Lettre au père, c’est comme si la honte devait lui survivre. Le Verdict du père c’est la mort, où le fils se précipite dans l’allégresse du soulagement tant a clairement éclaté l’impossibilité de vivre dans le mensonge général, l’essence implacablement mensongère du monde. À bien des reprises les personnages de Kafka se font si humbles ou si petits, cafard, souris, singe, chien, pelote, taupe ou encore artiste de la faim finissant par fondre, que l’on pourrait se demander s’il ne s’agit pas là d’une tentative pour passer par quelque porte étroite, à défaut de pouvoir affronter le gardien de la Loi. L’être, l’être-homme chez Kafka, se réduit à ces bêtes ou objets si humbles et méprisables, dont l’habitation est tel ou tel réduit, sous le lit, dans des terriers, en cage… Et quand, parce que la poésie le veut, le reverdissement a lieu, ce n’est pas un homme qui renaît de la poussière du disparu, mais un animal plein de vie, comme à la fin d’Un artiste de la faim :

ce corps noble, doté de tout le nécessaire jusqu’à presque s’en déchirer, semblait trimballer aussi avec lui la liberté… 

Borges conçoit des histoires que la raison peut concevoir afin d’en faire sortir quelque chose qui reste pour la raison inconcevable, et s’avère pourtant concevable par l’esprit, puisque le voilà conçu. L’écrit dit et révèle ce qui dépasse la raison, comme dans Le Livre de sable, dont les pages échappent à l’ordre rationnel et ne peuvent être vues deux fois :

L’inconnu me dit alors :

- Regardez-la bien. Vous ne la verrez jamais plus. 

Le jamais plus prononcé par l’inconnu de Borges rappelle celui du corbeau d’Edgar Poe. Nous sommes ici au bord du gouffre. L’habitation de l’homme est plantée sur ou devant l’abîme, à moins qu’elle ne regarde, de la rive, le fleuve qui n’est jamais le même, et qu’elle ne soit toujours de nouveau entraînée, dans une sorte de flux héraclitéen, hors d’elle-même, dans une stupéfaction qui est aussi extase.

- Si l’espace est infini, nous sommes dans n’importe quel point du temps. 

Ayant acquis contre une Bible ce fascinant livre de sable qu’il finit par qualifier de monstrueux, et qui lui rend une image monstrueuse de lui-même, le narrateur ressent la nécessité de s’en débarrasser, et pour cela l’abandonne sur l’un des rayons humides de la Bibliothèque Nationale. Le livre de sable aura-t-il absorbé toute l’humidité de la bibliothèque ? Toute sa langue ? Menace-t-il d’avaler toute la maison ? Il faut pourtant continuer à chercher, par-delà l’être réel et l’être du poème, L’Autre tigre.

Nous chercherons un troisième tigre. Celui-ci

Sera comme les autres une forme

De mon rêve, un système de mots

Humains et non le tigre vertébré

Qui, au-delà des mythologies,

Foule la terre. Je le sais bien, mais quelque chose

M’impose cette aventure indéfinie

Insensée et ancienne, et je persévère

À chercher tout le temps du soir

L’autre tigre, celui qui n’est pas dans le poème.

Méthode : le trait d’union

Notre méthode de travail est fondée sur le dialogue. Si le dialogue avec les hommes préhistoriques ne peut avoir lieu directement de langue à langue, si leurs tracés abstraits nous demeurent indéchiffrables, une approche poétique, plus intuitive que rationnelle, peut cependant nous permettre de les faire « parler » ou du moins évoquer, comme ils font parler certains poètes inspirés par leurs œuvres. Et nous pouvons aussi parler directement avec les spécialistes qui ont étudié ces hommes de l’enfance de l’humanité, ces infantes, ces « sans-parole », ces paléontologues qui les ont fréquentés si longtemps qu’ils sont pour ainsi dire devenus leurs intimes – « les gars », les appelle Jean Clottes lorsqu’il décrit leur comportement.

Quant aux auteurs de notre corpus, nous dialoguons avec eux en tout premier lieu par l’action de les traduire. Entendons notamment dans le terme traduire : traduire en justice. Dans un processus inverse de celui du Procès de notre corpus : il ne s’agit pas de condamner l’homme absurdement et sans retour, mais au contraire de rendre justice au texte et par le texte, en retour, en réponse. Le fait de traduire ouvre entre le texte original et sa traduction le champ de la critique ou de l’exégèse. Si toute traduction est réécriture, transposition d’un texte à un autre texte, le commentaire qui l’accompagne, l’explique, l’ouvre, la libère, peut prévenir la trahison dont elle toujours soupçonnée. La traduction, qui est dialogue, au fil du dialogue devient trait d’union.

Si rien ne peut faire mourir la poésie, l’homme peut mourir d’oublier la poésie, de ne plus savoir la reconnaître, alors qu’elle le constitue, qu’elle est tout à la fois sa maison, son armature, et sa sève, sa croissance. Nous désirons par cette thèse la faire apparaître où elle se voit par trop confusément. La poésie appartient à l’univers physique, elle peut illuminer l’être à la vitesse de la lumière, elle lie espace et temps comme dans la relativité générale et comme en physique quantique demeure à la fois là et ailleurs, insaisissable mais présente, et agissante, possiblement avec une immense puissance. La poésie est trace, laissée par l’homme pour sortir de ses limites physiques, spatiales et temporelles. Né de l’interrogation extasiante – l’homme se projetant hors de lui par son geste -, le trait que l’homme trace depuis son origine est trait d’union entre lui et le monde, et à travers les générations, par pointillés et dans la continuité, déroulement d’un fil et forme de lien et d’union entre les vivants passés et les vivants présents.

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20-7-2018 : un peu moins de trois ans après, les résumés de ma thèse terminée : ici