Faire obliquer les plis de la voile dans le vent

Yellow-Boat

obliques*

J’ai fait ce dessin hier soir dans mon cahier en écoutant Claudine Tiercelin. J’ai vu sur mon bureau trois poussières disposées obliquement en triangle dans un arc de cercle formé par un cheveu, et j’ai reproduit l’image en visage au stylo, le reste a suivi. J’ai l’impression que le mot oblique est formé en latin à partir du verbe liqueo, « être liquide » et de la préposition ob qui marque un versement ou un renversement. Il y a ce beau vers au Livre V, 16 de L’Énéide :

obliquatque sinus in uentum ac talia fatur

« il obliqua les plis de la voile dans le vent et parla ainsi »

Ainsi va parfois au but la parole.

*

Virgile, la descente aux Enfers, et Goin, l’État matraquant la liberté

Capture-d’écran-2016-06-27-à-11.51.29-514x289

voir l’article sur la fresque de Goin à Grenoble dans Rue 89

à lire aussi l’article de Raphaël Georgy dans la Gazette Debout sur Sébastien, fondateur de la commission SDF Nomades à Nuit Debout, lui-même sans abri matraqué lâchement et salement blessé par la police

À noter que Dis, dans le poème ci-dessous, est une autre appellation de Pluton, dieu des Enfers dont le nom signifie « riche ». L’enfer c’est l’État quand il est au service de la ploutocratie

*

Dieux, souverains des âmes, Ombres silencieuses,

Chaos et Phlégéthon, lieux muets étendus dans la nuit,

puissé-je  dire ce que j’ai entendu, révéler, avec votre accord,

les secrets enfouis dans les sombres  profondeurs de la terre.

Ils allaient, ombres obscures dans la solitude de la nuit,

à travers les demeures vides de Dis et son royaume inconsistant :

ainsi va-t-on dans les bois, à la lueur ingrate d’une lune incertaine,

quand Jupiter dans l’ombre  a enfoui les cieux dans l’ombre,

et quand la nuit noire a enlevé aux choses leur couleur.

 

Devant le vestibule même, tout à l’entrée d’Orcus,

les Pleurs et les Soucis vengeurs ont posé leurs couches ;

les pâles Maladies et la triste Vieillesse y habitent,

la Crainte, et la Faim, mauvaise conseillère, et la honteuse Indigence,

figures effrayantes à voir, et le Trépas et la Peine ;

puis la Torpeur, soeur du Trépas, et les Joies malsaines de l’esprit,

ainsi que, sur le seuil en face, la Guerre porteuse de mort,

et les chambres bardées de fer des Euménides, et la Discorde insensée,

avec sa chevelure vipérine entrelacée de bandelettes ensanglantées.

Au centre d’une cour, étendant ses rameaux et ses bras chargés d’ans,

se dresse un orme touffu, immense : selon la légende, les Songes vains

y ont leur siège et  restent collés sous chacune des feuilles.

En outre apparaissent aussi une foule variée de bêtes monstrueuses :

Centaures ayant leur étable à l’entrée, Scylla à double forme,

et Briarée aux cent bras et la bête de Lerne,

à l’horrible sifflement, et Chimère tout armée de flammes,

Gorgones et Harpyes, et la forme d’une ombre à trois corps.

Ici, tout tremblant d’une crainte soudaine, Énée saisit son épée,

la dégaine et la pointe vers ceux qui arrivent

et, si sa docte compagne ne l’avertissait que ce ne sont là

que vies ténues voltigeant sans corps sous l’image d’une forme vide,

il se ruerait et de son arme pourfendrait en vain les ombres.

*

Virgile, L’Énéide, Livre VI, traduction de Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet