Discipline ou soumission ? Méfaits d’un défaut de pensée

derrière la vitrece matin à l’Espé pendant la pause, photo Alina Reyes

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J’ai entendu aujourd’hui l’une de mes collègues néoprof de lettres dire qu’elle ne corrigeait pas les fautes dans les copies car cela pouvait être stigmatisant. Personnellement je corrige en vert plutôt qu’en rouge, je corrige positivement, mais je corrige. Nul apprentissage ne peut se faire sans corrections. Je lis ce soir dans un article de pédagogie officielle que l’autorité à l’ancienne, qui imposait que les élèves soient calmes en classe, était une soumission de l’élève. C’est confondre discipline et soumission. Nous ne circulons pas à rollers dans les couloirs des hôpitaux, nous ne prenons pas de force leur place aux passagers du métro quand il est plein, nous ne vendangeons pas dans les vignes du voisin – ou bien c’est que nous sommes des brutes stupides et néfastes. Nous nous disciplinons, tout simplement pour pouvoir survivre, comme espèce et comme individus. Le résultat de cette pédagogie c’est qu’on fait porter la responsabilité de l’agitation des classes aux professeurs, à commencer par les professeurs débutants – c’est tellement plus commode de les accuser de ne pas savoir s’y prendre. Et ceux qui obtiennent le calme peuvent le faire par des moyens psychologiques ou des méthodes beaucoup plus retors ou plus dommageables à la liberté intellectuelle que la règle. Une règle n’est pas une domination, c’est un contrat. En refusant de l’établir on rend tout le monde malheureux, profs culpabilisés comme élèves abandonnés à leur turbulence dont on les rend aussi responsables alors que c’est à l’institution de bien se tenir, de faire en sorte que ses classes se tiennent bien parce qu’elle en aura décidé, légiféré ainsi. J’ai entendu aussi l’une des formatrices de l’Espé, elle-même professeure en collège, dire, parlant de notre travail, « 70% de nos cours sont inutiles ». Eh bien, c’est tout simplement inacceptable.

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Reproduction interdite

du rerphotos Alina Reyes

la défense vue du rer

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Le soir, de retour du lycée, ma joie est trop grande pour que je puisse lire. Je rêve à la fenêtre du RER, aujourd’hui je l’ai laissée entrouverte et j’ai passé mon petit appareil photo à travers. Encore une journée pleine de choses très fortes. C’est de la vie intense, intense. Comme j’aime.

Après avoir invité mes élèves ces derniers temps à réfléchir, en lien avec les textes étudiés, sur ceci :

Charles Allan Gilbert, "All Is Vanity"

Charles Allan Gilbert, « All Is Vanity »

et ceci :

Édouard Manet, "Un bar aux Folies Bergère"

Édouard Manet, « Un bar aux Folies Bergère »

je leur ai donné à méditer cette autre composition, cet autre miroir :

Diego Velasquez, "Les Ménines"

Diego Velasquez, « Les Ménines »

et puis, en même temps que la fin de l’énigmatique roman de Poe représenté dans l’image, Aventures d’Arthur Gordon Pym :

René Magritte, "La Reproduction interdite"

René Magritte, « La Reproduction interdite »

et je leur ai montré ce film inspiré de ce tableau, qui a contribué à leur inspirer beaucoup de remarques profondes :

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Angot et Moix dans un sous-marin qui n’en finit pas de couler

hier à Paris 13e, photo Alina Reyes

hier à Paris 13e, photo Alina Reyes

Angot et Moix s’enferrent dans leur discours, au motif de dénoncer le discours et de promouvoir la parole. Ils n’ont aucune parole, que du discours, et du piètre, du trafiqué, du mensonger. Ils agressent une combattante, eux qui sont vendus. Quand Angot dira-t-elle qu’il ne faut pas dire une combattante mais un combattant, elle qui récuse le mot écrivaine, qui se place comme Moix du côté du plus fort, toujours du côté du plus fort, là où il y a de la position assurée, de l’argent, de la sécurité, quand diront-ils tous deux que les combattantes et les combattants doivent se taire, leur laisser la parole à eux qui n’ont pas de parole, eux qui ne s’expriment que grâce à leur soumission à l’éternelle police ?

Ils se comportent en meurtriers qui ont un meurtre sur la conscience, celui de la littérature. La littérature qu’ils ont trahie les hante, l’enfer est dans leur tête, mais la littérature est ailleurs, toujours vivante, bel et bien.

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