Sein de Schrödinger

En hommage à mon sein, à la fois parti au paradis des seins et toujours là, tendre et doux, par la grâce d’un ouvrage d’art chirurgical, voici le début du chapitre consacré aux seins dans mon livre Corps de femme (1999). Depuis longtemps, chaque fois que se présente dans ma tête la phrase de Rimbaud « Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes, mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul », elle se présente légèrement changée en « Le combat spirituel est plus rude… » En tout cas, n’étant pas Dieu mais sachant être de ses combattant·e·s, je jouis pleinement de la vision de la justice : imparfaite en ce monde et pourtant parfaite.

Work in progress, sous bandage et brassière de sport... à suivre. Ce matin dans le miroir, photo Alina Reyes

Work in progress, sous bandage et brassière de sport… à suivre. Ce matin dans le miroir, photo Alina Reyes

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« (…) Sécurité, chaleur, délice vital, toute gorge gonflée nous ramène à ce fantasme où le désir se mêle à la béatitude.

Le retour à la poitrine pigeonnante, à l’aide de Wonderbra ou de silicone, n’est autre qu’un retour au pigeonnier, à l’abri d’un repaire protecteur. Ce qui pourrait se traduire politiquement par un repli sur soi, par la société de l’assistance, où chacun ne rêve plus que de s’accrocher aux mamelles de l’État, ou, selon les cas, de la religion, de la nation, de la tradition, etc.

Mais ne boudons pas complètement notre plaisir : le sein pigeonnant, c’est aussi le triomphe du désir. Même si ce dernier s’avoue plus corseté qu’en certaines périodes révolutionnaires où Marianne, fièrement dépoitraillée, entraînait le peuple ; ou encore qu’en ces années 70 où, pour fêter le relâchement du corps social et l’affranchissement du corps individuel, les femmes libéraient leurs seins de l’oppression du soutien-gorge.

Depuis toujours, les seins furent les symboles de la victoire de la vie, comme en attestent ces deux histoires de la mythologie grecque, où l’allaitement permet de remonter le temps, d’aller contre sa force mortifère :

le nouveau-né qui buvait au sein de la morte…

En donnant le jour à son fils, Aéropé mourut. Le père de l’enfant, qui n’était autre qu’Arès, fit en sorte que le nouveau-né pût continuer à boire au sein de la morte.

et la fille qui allaita son père

Tectaphos, prince indien, avait été fait prisonnier par Dériadès. Enfermé dans un souterrain, il était condamné à mourir de faim. Sa fille Éérié, qui venait d’être mère, réussit à persuader les gardes de la laisser entrer. Elle avait les mains vides et voulait simplement, leur dit-elle, rendre une dernière visite à son père. Une fois dans la prison, elle donna le lait de son sein à son père. Ayant appris ce trait de piété, Dériadès, touché, libéra son ennemi.

Mamelle mystiques

Les mystiques, qui ne craignent pas d’érotiser leur rapport à Dieu, l’imaginent volontiers comme une sucée divine. Ainsi sainte Thérèse d’Avila compare-t-elle l’âme à un enfant à la mamelle. Les âmes, dit-elle, appliquées aux divines mamelles, ne savent plus que jouir.

Et saint François de Sales écrit : Notre Seigneur, montrant le très aimable sein de son amour à l’âme dévote, il la ramasse, et, par manière de dire, il replie toutes les puissances d’icelle dans le giron de sa douceur plus que maternelle. Il serre l’âme, il la joint, il la presse et colle sur ses lèvres de suavité ses délicieuses mamelles, la baisant du sacré baiser de sa bouche et lui faisant savourer ses tétins meilleurs que le vin.

Le sein de l’amazone et le téton des hommes

Plus loin dans notre imaginaire, au-delà de la figure primitive d’une poitrine abondante, le sein détourné de sa fonction nourricière peut se révéler plus troublant encore. Les amazones, qui choisissent de se couper un sein pour mieux manier l’arc et la lance, ne sont-elles pas terrifiantes ? Terrifiantes et fascinantes, comme en attestent nombre de héros grecs tombés sous leur charme étrange.

Séduisant aussi, le charme impertinent des petits seins, le charme pointu et léger de ces femmes qui ont sur garder dans leur poitrine un zeste d’enfance, signe d’une sensualité peut-être plus fantaisiste…

Mais bien sûr, celle que je préfère, c’est la poitrine ferme des hommes, avec ses délicieux petits tétons, si sensibles, si agréables à pincer et à déguster, en accompagnement d’autres caresses… Ceci est une autre histoire… »

corps de femme

Haïkus de l’amour en été

Les martinets crient.
Tissu de soie dans mes mains
et petits ciseaux

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Les martinets crient.
Couchés tous deux sur le toit
nous faisons l’amour

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Les martinets crient.
La soie roule sur ma peau
caressée au fond

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succulenteCette succulente a fait sa première floraison cet hiver à la maison en se couvrant de fleurs jaunes comme des boutons d’or. Puis elles sont toutes tombées. Accrochée pour l’été dehors à la fenêtre, elle vient de produire une fleur d’une autre couleur : orangé vif (plus vif que sur l’image) aux nuances merveilleusement subtiles

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Mastectomie : un de perdu, deux de retrouvés

autoportrait à l'hôpital (avant l'opération)

autoportrait à l’hôpital (avant l’opération)

 

Un cancer récidivant trois ans et demi après au même sein : il faut savoir parfois jeter l’eau du bain avec le crabe. Nous avons opté pour la mastectomie. Deux charmants chirurgiens m’ont opérée, l’un s’occupant de vider le contenant, l’autre de le remplir. J’ai déjà un nouveau petit sein, qui va être augmenté progressivement dans les mois qui viennent jusqu’à la taille de son compagnon resté en place.

Pensez à quelque chose d’agréable, a dit l’anesthésiste en m’appliquant le masque à oxygène. J’ai pensé à mon homme, à mes fils, à mes petites-filles et petit-fils, j’ai vu la montagne depuis ma chambre à la grange, j’ai vu Édimbourg enneigée, et la dernière chose ce fut cette phrase dite par mon cerveau : ce ne peut être que le début du monde, en avançant (transformant celle de Rimbaud : « Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant ».

 

J'avais emmené cahier et carnet, et une tablette sur laquelle durant mon séjour j'ai lu toute une thèse de littérature

J’avais emmené cahier et carnet, et une tablette sur laquelle durant mon séjour j’ai lu toute une thèse de littérature

Cinq jours après, retour à la maison. Tout va bien.

vu de ma chambre

vu de ma chambre à l’hôpital

à la Pitié-Salpêtrière ces jours-ci, photos Alina Reyes

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« La rose se renouvelle »

immeuble*

L’amour et le travail rendent bienheureuse, bienheureux. Et ils ne peuvent jamais nous manquer. L’amour ne manque pas si nous savons le donner. Le travail ne manque pas si nous le faisons. Nous pouvons manquer d’un travail qui nous fasse gagner notre vie, et c’est dramatique. Mais il nous reste toujours la possibilité du travail quand même, qu’il s’agisse de jardiner, de réparer, de faire la cuisine, de faire du bénévolat, d’apprendre, de s’instruire, de faire des choses de ses mains ou de son esprit.

Malade pendant deux jours, j’ai dormi quasiment vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et dormant, je rêvais que je travaillais à ma table, ou bien que je faisais de grands voyages à moto avec O. C’était l’amour, le travail, et j’étais bienheureuse.

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toit

postit

roseLa citation est de Robert Maturin. Le dessin, fait en salles d’attente à l’hôpital

Ces jours-ci à Paris, photos Alina Reyes

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Simone Veil, Redoine Faïd et les enfants de Saint-Flour

L’une est enterrée avec les honneurs des pouvoirs politiques et médiatiques, l’autre se fait la belle par les airs en niquant toute la geôlerie. Et le président de la République a beau faire une fois de plus le Pinocchio en prétendant que l’entrée de Simone Veil au Panthéon est la décision de tous les Français, comme s’il avait organisé un référendum auquel, dans un cauchemar de dictature, nous aurions tous répondu d’une seule voix, et les médias ont eu beau couvrir vastement la panthéonisation, l’évasion de Redoine Faïd pour ainsi dire les déplombe, les fait rêver.

J’ignore ce qu’a fait d’extraordinaire Simone Veil, femme courageuse sans doute mais dont je ne vois pas l’œuvre. Bien d’autres pays ont légalisé l’avortement sans en faire tout un fromage – idem pour le mariage homosexuel, ailleurs on n’a pas eu besoin de se mettre à idolâtrer l’affaire et la personne qui a fait son job en la faisant voter, Christiane Taubira en l’occurrence. Veut-on en France attacher absolument les femmes aux questions de ménagères, avortement, mariage, procréation, adoption…? Pour ma part, je m’en fais la belle, comme du reste.

Des enfants de Saint-Flour, collégiens et écoliers, ont travaillé avec un poète. Après avoir écrit et illustré des haïkus, ils les ont distribués en ville. Merci à eux, au poète et à La Montagne pour cette belle, légère et vivante actualité.

Mes PostIt de ces derniers jours (avant d’avoir passé samedi et dimanche sans bouger de ma table de cinq heures du matin à onze heures du soir, à travailler aux derniers détails de ma thèse belle comme le monde – et ce n’est pas fini, comprenne qui entend) :

 

postit 40 postit 39

postit 43

postit 42

postit 41à Paris ces jours-ci, PostIt et photos Alina Reyes

J’ai écrit le dernier PostIt dans la rue, en voyant ce tag de MissTic disant « Ce qui nous crève les yeux nous rend aveugle ». Je prépare mes PostIt à la maison, mais j’en ai aussi quelques-uns non écrits dans mon sac, avec, toujours, un stylo, pour les cas où tel ou tel lieu appelle une parole particulière à l’improviste.

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Cancer, thèse et amour

Recommençant à travailler à ma thèse, dont je dois rendre la version définitive dans les prochains jours pour une soutenance en septembre. Retardée par un épisode de fatigue qui s’est soldé par un épisode « Cancer, le retour » – spéciale dédicace à l’Éducation nationale qui m’a envoyée travailler à quatre heures de transports (métro + RER + bus de banlieue) par jour de chez moi, soit plus loin que toutes et tous les autres nouveaux profs de lettres de l’académie, alors que j’avais soixante et un ans : pourquoi ? – et qui récidive cette année en m’envoyant presque aussi loin – grâce à quoi ils risquent de devoir me payer encore une longue période d’arrêt de travail tout en payant d’autres profs pour me remplacer – aux dépens des élèves, donc, et des contribuables : des as de la gestion des ressources humaines !

Si l’hôpital fonctionnait aussi mal que l’Éducation nationale, beaucoup d’entre nous seraient morts depuis longtemps. Heureusement j’ai de très bonnes raisons d’avoir toute confiance en la médecine, mais la comparaison entre le soin des corps et celui des esprits, des intelligences, est cruellement révélatrice du manque de sérieux de l’instruction publique dans notre pays. J’ai regardé hier un documentaire sur la Garde républicaine qui m’a amplement réjouie : voilà une institution exemplaire, tant par l’entraînement et le travail des gardes eux-mêmes que par ceux des divers artisans, musiciens et chevaux qui participent précieusement à l’œuvre.

Travaillant aux derniers détails de ma thèse (c’est très bon et très long), je me sens un peu comme la Garde républicaine. « Il faut que tout soit impeccable » et efficace. Et je vois aussi que ce qui se trame à l’intérieur des centaines de pages de ce texte, c’est l’amour, un amour réalisant des unions a priori disparates, comme dans ces peintures signées HeartCraft que j’ai photographiées sur des bornes Autolib.

 

amoureux 01,

amoureux 01

amoureux 02

amoureux 03

amoureux 04avant-hier à Paris, photos Alina Reyes

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Melmoth, suite : sacrifices humains

l'un des PostIt que j'ai distribués dans la ville ces deux derniers jours

l’un des PostIt que j’ai distribués dans la ville ces deux derniers jours

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Le roman de Maturin décrit une société imposant des conditions d’existence pires encore que celles de La Caverne de Zamiatine ou de 1984 d’Orwell. D’autant que la société en question n’est pas une dystopie littéraire mais une réalité, celle de l’église catholique, de ses couvents, de son Inquisition. Nous l’avons dit, cette machine à opprimer et à broyer l’être humain a fini tout à la fois par affaiblir le catholicisme, avec une église de plus en plus réduite à la façon de la peau de chagrin balzacienne, et par infecter tout le corps social, où se retrouvent les méthodes de torture inquisitoriale non seulement sous leurs formes dures, en temps et lieux de guerre (guerre d’Algérie, guerre d’Irak…) mais aussi sous leurs formes adaptées à la gestion des masses, surveillance et répression collectives associées à des opérations de surveillance et répression, notamment par toutes sortes de harcèlements, ciblant tels ou tels individus – la lutte contre le terrorisme cautionnant les exactions commises dans le conflit de pensée, quand il s’agit pour les pouvoirs de soumettre des individus qui n’obéissent pas aux valeurs dominantes du faux, de la communication, du profit au service d’intérêts politiques visant à perpétuer l’ordre inique établi, ou simplement des relations humaines basées sur l’intersoumission.

Melmoth the Wanderer, titre du livre, pourrait bien qualifier le livre lui-même, au moins autant que le personnage. Avec ses histoires enchâssées, la narration erre et cela, plus que le fait de camper un personnage errant misérablement à travers les siècles sans pouvoir trouver le repos suite à un pacte avec le diable, fait naître dans le lecteur un flux de conscience tel que bien plus tard des auteurs comme James Joyce avec son Ulysses essaieront de l’obtenir par l’écriture directe du flux de conscience de leur personnage. Sauf que Melmoth the Wanderer induit un flux de conscience beaucoup plus politique, métaphysique et agité, aussi agité que l’océan déchaîné sur lequel le capitaine Achab de Melville s’acharne à pourchasser Moby Dick. Les références bibliques sont aussi importantes dans Moby Dick que dans Melmoth, et dans le personnage du très vieux juif chez Maturin, sage condamné à vivre reclus par la persécution et emblématique, comme Maturin le lui fait dire, de tous les persécutés, juifs, chrétiens, musulmans ou autres, peut apparaître comme un miroir prémonitoire de cette baleine blanche poursuivie par toutes les mers. Tandis que le jeune Espagnol qui lui fait face (et se compare explicitement à Jonas), inlassablement persécuté par les prêtres, les moines, les jésuites, les inquisiteurs, avec l’assentiment passif ou actif de la société et de ses parents, fait effet de préfiguration du Bartleby de Melville, dans son refus absolu, son refus opiniâtre, et grandissant en même temps que l’oppression qui lui est opposée, d’accepter ce que dès le début il contesta. Ainsi se rejoignent les textes de Melmoth the Wanderer et de Bartleby the Scrivener, l’Errant et le Scribe, qu’Ismaël le voyageur témoin de la folie d’Achab et du monde, fil d’or dans le labyrinthe des textes et des mondes, assume.

Quelques nouveaux passages relevés au fil de ma lecture :

« Il était impossible que la conscience la plus timorée pût trouver en elle-même assez de péchés pour remplir seulement le quart du papier que j’étais censé employer à l’examen de la mienne. Je le remplissais cependant de leurs crimes et non de ceux que j’avais commis.

(…)

– Mettez-vous donc en balance le droit et le pouvoir ? Vous sentirez bientôt que dans ces murs, il n’y a point de différence entre eux.

(…)

Chaque jour s’amoncelaient sur moi mille formes de persécution trop misérables et trop mesquines pour être mentionnées mais combien harassantes pour celui qui devait les endurer ! Imaginez, Monsieur, une communauté de plus de soixante personnes qui se seraient juré de rendre insupportable la vie d’un individu, qui auraient pris la commune résolution de l’insulter, le tourmenter et le persécuter. Imaginez aussi comment cet individu peut supporter pareille existence. Je commençai à craindre pour ma raison, pour ma vie.

(…)

Vous n’ignorez pas sans doute, Monsieur, que le pouvoir de l’Inquisition, semblable à celui de la mort, vous sépare, par un simple attouchement, de toutes les relations que vous pouviez avoir avec le monde. Du moment où sa main vous a saisi, toutes les mains humaines se détachent de la vôtre. (…) Le plus dévoué de vos parents ou de vos amis est le premier à mettre le feu au bûcher qui doit vous consumer, si l’Inquisition demande ce sacrifice. »

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