Puis le jour se lève

Un peu après six heures, j’attends le bus, puis je prends le RER, puis je reprends un bus, cette fois en banlieue, après l’avoir attendu longtemps en plein vent. À huit heures trente, premier cours. Aujourd’hui j’ai dicté une synthèse-résumé que j’avais écrite de l’acte III scène 1 de Dom Juan, après la lecture analytique que nous en avions faite la semaine dernière. D’habitude je ne procède pas ainsi, mais là je voulais qu’ils écrivent tout cela, que cela leur passe par la main. Il a fallu quasiment toute l’heure à la classe de Seconde, agitée ce matin, pour le faire. Les Premières, au cours suivant, calmes, l’ont fait plus rapidement. Je leur ai ensuite montré des extraits de diverses mises en scène ou interprétations, en leur expliquant que je ne voulais pas les limiter à une représentation de Dom Juan, que ce serait le trahir. J’aime leur en parler, leur dire des choses complexes. Beaucoup ont un niveau faible ou très faible, mais justement, c’est important qu’ils entendent des choses d’un niveau élevé, je sais que même ceux qui sont distraits l’entendent malgré eux, que cela passe en eux. C’est important, même si cela reste inconscient ou en partie inconscient, ou apparemment inexploité. J’ai des choses spéciales à dire, alors je fais mon job d’écrivaine, je les dis. Ce n’est pas tous les jours de leur vie qu’ils auront l’occasion d’entendre de telles choses, la parole qui habite en moi veut absolument se donner et je lui obéis, quelles que soient les conditions.

*

6 heures du mat

6 heures du mat 2

6 heures du mat 3

6 heures du mat 4

6 heures du mat 5ce matin, photos Alina Reyes

*

joie et plaisir d’offrir, de recevoir

piano sorbonne nouvelle

*

De neuf heures du matin à dix-huit heures j’étais à la Sorbonne Nouvelle, dans un amphi glacial, à écouter des universitaires parler d’un roman de Flaubert. Quel drôle d’objet, cette Éducation sentimentale, qui montre si bien le pourrissement sous les vêtements. C’est ce que j’aurais pu dire, tiens, si j’en avais parlé aussi. Et puis peut-être cela m’aurait-il donné aussi l’occasion de la mettre en relation avec l’Éducation nationale, fort sentimentale comme elle l’a montré aujourd’hui avec le spectacle pour foules sentimentales, comme dit un autre chanteur, organisé par le pouvoir qui n’en loupe plus une (occasion) pour les manipuler (les foules).

Et puis je suis rentrée et je me suis remise à préparer mes cours. Quelle immense joie, quelle exultation ! Je suis Molière comme je peux être aussi tant d’autres artistes combattants de la vérité, je les suis tous, et j’ai à cœur, à cœur, à cœur de les transmettre. Ces contrepoisons, ces élixirs de vie.

*

piano sorbonne nouvelle,le piano à la Sorbonne Nouvelle, ce matin à la pause café, photo Alina Reyes

*

La voix de leurs maîtres – Tartuffe au lycée

Ce matin des rues de Paris étaient déjà bloquées par des barrières en vue de l’hommage national qui doit être rendu demain à l’idole des vieux, l’un des maîtres de Macron, président de la France des vieux.

En deux très bonnes heures de cours, calmes et efficaces, j’ai expliqué à mes Première que les gens se retournaient contre Dom Juan parce qu’il faisait apparaître leurs incohérences et leur bêtise. « La peste soit du fat ! » Sganarelle croit dur comme fer au moine bourru comme d’autres croient aux médias. Le lycée dans lequel j’enseigne se rêve en défenseur de la liberté d’expression, mais tous ceux qui parmi les profs et autres membres du personnel, proviseur compris, savent que j’écris ici, m’ostracisent. « Je suis Charlie » est l’un des noms contemporains de Tartuffe. Ça croit aimer la liberté d’expression, ça ne fait que suivre la voix de leurs maîtres et craindre « le moine bourru », qu’il s’appelle Éducation nationale ou autre (même un syndicaliste a agité la marionnette du moine bourru, en l’occurrence l’Espé, pour  essayer de me faire craindre de n’être pas titularisée – haha).  C’est servile, ça ne pense pas, ça fait le contraire de ce que ça prétend vouloir. C’est pourquoi j’enseigne ici aussi, par ce que j’y écris, tant d’adultes qui ont oublié de devenir des hommes, des femmes, des humains dignes de ce nom, libres et dignes. Allez messieurs-dames, au travail, comme nos élèves, si vous voulez apprendre quelque chose au lieu de rester macérer dans votre ignorance ! La littérature n’est pas un long fleuve tranquille.

*

Enseigner dans un désir d’égalité des chances et d’excellence

Deux Françaises de quinze et treize ans. Elles ont commencé leur scolarité en France, l’ont poursuivie pendant cinq ans en Finlande (en finnois, langue très difficile qu’elles apprenaient à mesure), puis pendant un an en Angleterre (en anglais) – et se retrouvent depuis la rentrée de nouveau en France, au lycée et au collège. Je leur demande comment c’était. En Finlande, comme on sait, système scolaire très performant, bienveillant, sérieux. Personne n’est laissé en situation d’échec. En classe les élèves se comportent à la fois respectueusement et librement – aucune insolence, une rumeur d’animation permise, nul besoin de lever la main pour prendre la parole… Pas d’infantilisation, les professeurs sont respectueux de chaque personne et respectés, par la société, par les parents, par les élèves, par eux-mêmes qui se vêtent de façon soignée pour donner leur cours. En Angleterre, où ces jeunes filles portaient uniforme et cravate, la même exigence de respect général prévalait, doublée d’un vif encouragement à l’excellence, présentée à chaque élève comme sa propre chance et sa propre responsabilité, engageant son propre avenir. Je les ai bien sûr interrogées spécialement sur les cours de littérature. À quatorze ans, étude d’une pièce de Shakespeare entière pendant tout un trimestre, analysée en détail et en profondeur. Exactement le type de travail que je rêve de pouvoir faire avec mes élèves, dans un système français dont les résultats baissent dramatiquement d’année en année. Un système que je ne me contente pas de critiquer avec force, mais que j’essaie de contrecarrer en y apportant mon exigence, ma façon différente de voir et de faire – ce qui me vaut, à l’Espé comme au lycée, déconsidération, mauvais rapports etc. –keep calm and carry on.

*

Montagne, neige

Une apparition depuis le train, puis la voilà, en chair et en os, lumière, amour, cœur sensible, joie violemment douce, éternel retour du toujours même et du jamais pareil, vie nouvelle, vie éternelle, vie à venir, la neige dehors, le feu dedans, les braises de la poésie. La montagne, la forêt, la neige, la flamme, la maison où j’ai tant écrit, lieu d’ermitage et de famille.

montagne 1

montagne 3

montagne 4

montagne 5

montagne 2

montagne 6

montagne 7

Pyrénées, hier et ce matin, photos Alina Reyes

*

Métro tagué, 34 en scène, etc.

ce soir à Paris, photo Alina Reyes

ce soir à Paris, photo Alina Reyes

*

C’est beau un métro frais tagué, en sortant des couloirs sans fin du RER par une nuit d’hiver. Une belle belle journée de cours, encore, commencée dans l’amphithéâtre avec l’une de mes classes. Une heure sur scène, et vous voilà comme monté.e sur des cothurnes, plus grand.e que nature. Les exercices que je leur ai fait faire, en me souvenant de ma propre expérience et en m’inspirant des conseils du comédien avec lequel, entre autres, j’habite, n’ont pas été très concluants. 34 sur scène, c’est trop pour des débutants. Mais enfin, au moins, en ce début de séquence théâtre (cela signifie que nous allons étudier des textes de théâtre pendant plusieurs semaines), eh bien nous ne nous serons pas contentés de lectures à voix haute en classe, ils auront eu à se confronter à la scène et à comprendre que ce n’est pas si simple.

C’est une grande histoire d’amour, être enseignant.e, et chaque jour plus qu’hier et bien moins que demain.

*

La lune et le doigt, to be or not to be

la lune ce soir à la sortie du lycée en attendant mon bus de banlieue

la lune ce soir à la sortie du lycée en attendant mon bus de banlieue

*

Certes la lune est lointaine, mais tout de même, ne voir que le doigt quand on la montre… Sans doute est-ce un symptôme de ce si fréquent effroi des espaces infinis, comme dit si bien Pascal. Aujourd’hui j’ai reçu la visite de ma tutrice de l’Espé. Et bien entendu cela s’est passé comme cela devait se passer. Elle a cru voir dans mon cours « l’enfer » (sic). Petite nature, va. Elle a tenté de me refourguer à tout prix la camelote qui l’a formatée, et je n’en ai évidemment pas voulu. Elle a trouvé étrange que je justifie ma façon de faire. C’est qu’elle est pensée, lui ai-je dit. Et comme elle insistait, à la toute fin, je lui ai dit : mes élèves de première sont incapables de me parler des œuvres qu’ils ont étudiées jusque là, ils ont tout oublié – ma méthode expérimentale ne peut donc pas donner de pires résultats que votre pédagogie.

Le plus significatif fut quand elle me reprocha d’avoir bien noté une élève qui avait trouvé comme autre titre possible à L’école des femmes : Les destinés. C’est un titre de tragédie, m’a-t-elle dit, alors que la pièce est une comédie, donc elle finit bien. Voilà un exemple de la pensée en petites cases toutes faites de ces personnes. Je lui ai expliqué que nous en avions discuté avec mes élèves lors de la séance précédente. Une fin heureuse, vraiment ? La mise en scène que je leur avais montrée mettait en évidence l’effarement d’Agnès à la fin de la pièce, découvrant qu’elle n’échappait à un mariage forcé que pour tomber dans un autre mariage arrangé depuis sa plus tendre enfance, et donc forcé aussi. Ah cette brave dame n’avait jamais pensé à ça. Mais ce n’est qu’une interprétation, a-t-elle fini par dire. Seulement c’est aussi la vérité du texte. Et si on analyse bien toute l’œuvre de Molière on voit bien que c’est un combattant de la liberté, même contre lui-même quand il le faut, un combattant de la liberté des hommes et des femmes. Molière est grand, et je suis de ses prophètes.

 

Neige

Aujourd’hui j’ai fait mes courses de Noël sous la neige à Paris. Un groupe de jeunes banlieusards m’a demandé son chemin pour un magasin de jouets. Nous étions tous ravis des flocons qui tombaient sur nos capuches, si minces et éphémères fussent-ils. J’ai marché légère, plume, flocon moi-même, étoile des neiges, la joie au cœur. Puis je suis rentrée, continuer à préparer mes cours. La vie toute simple, toute bonne, toute exquise, est là partout, du moment que nous sommes détachés. Libres.

*

missticcet après-midi à Paris 5e, photo Alina Reyes

*

Ma réponse aux catholiques

la-jeune-fille-et-la-vierge.bigVoici la réponse que je viens d’envoyer à un metteur en scène qui voulait adapter La jeune fille et la Vierge pour le théâtre à Avignon. Je préserve l’esprit de Bernadette, que l’Église a envoyée à la mort quand elle était en chair et en os, comme je prends soin aujourd’hui de mes élèves, qui ont son âge et celui de Rimbaud.

Monsieur,

J’ai parcouru votre projet.

J’ai quitté le catholicisme car FONDAMENTALEMENT il est négatif, destructeur, nihiliste. J’ai essayé de le changer, de lui apporter la vie. Il ne sait pas changer, il ne sait que mourir. Je le laisse donc mourir seul.

Votre adaptation se termine de façon sinistre quoique voilée, comme tout dans cette religion adoratrice d’un cadavre aux plaies apparentes et au sexe caché. Ce faisant, elle trahit l’esprit de mon livre, dont les derniers mots sont une ouverture sur, de nouveau, la lumière, la vie. Je pense que nous ne pouvons pas nous rencontrer. L’abîme est là, et je sais par expérience que vous resterez toujours ses prisonniers. Vous n’êtes pas la religion qui peut tirer les hommes de l’abîme, mais celle qui les y attire. Ceux qui en sortent n’y retournent pas, ils ne sont plus de ce monde mortel qui est le vôtre.

Je dois donc vous dire que je vous refuse le droit d’adapter mon livre La jeune fille et la Vierge, je vous refuse le droit de le jeter dans la Géhenne avec tout ce et tous ceux que vous récupérez abusivement, selon votre habitude séculaire.

Alina Reyes

*

Et voici ces derniers mots de mon livre, que le metteur en scène en question voulait trahir en les occultant et en les remplaçant par d’autres :

« C’est ainsi, il faut que tout finisse, afin que rien ne meure. »

(N’est-ce pas la philosophie de Dom Juan, que je commence à enseigner avec tant de bonheur ?)

Puis il y a un saut de ligne, et ces phrases finales :

« Il arrive que, par un petit matin d’hiver, vous partiez, misérable, ramasser vos os et votre bois mort, et que vous rencontriez la vie.

De nouveau, là où vous ne l’attendiez pas, et dans une lumière que vous ne lui connaissiez pas encore. »

*

Si vous voulez lire le livre, il est ICI. (J’ai fait la photo de la couverture un jour de neige à Lourdes)

*

Que de bonheur, que du bonheur

le footballeurEncore une journée de cours de joie. Oh, il y a bien les petits drames, l’élève qui déchire sa copie parce qu’elle a eu 3 alors qu’elle trouvait sa dissertation très bien et qui ne comprend pas quand je lui dis que cette suite de mots et de fausses phrases qu’elle avait alignés n’ont aucun sens. Mais bon, c’est d’autant plus de bonheur, ensuite, d’avoir fait travailler dur et efficacement toute la classe deux heures durant. Je ne les lâcherai pas, je veux qu’ils arrivent à faire ce qu’ils n’arrivent pas à faire.

Et puis avec l’autre classe, le premier cours du matin qui finit sur quelques accords de Bach, et l’après-midi l’atelier de lecture et d’écriture de théâtre, absolument génial.

Sinon, à la cantine des profs à midi, je me suis amusée du petit froid que j’ai jeté, sans faire exprès. Quand je suis arrivée, l’une était en train de raconter qu’elle avait réprimandé ses élèves parce qu’ils s’étaient écrié « ça pue » en entrant en classe (il faut aérer entre deux cours, 36 personnes enfermées pendant deux heures ça réclame de l’aération, leur réflexion n’avait aucune mauvaise intention). Moi, ai-je dit, j’en ai un dans ma classe qui pète, ça fait beaucoup rire tous les autres. Silence gêné. On aurait dit que j’avais lancé quelque obscénité. Cela m’a autant amusé que si j’avais eu quinze ans et qu’ils auraient pété.

*

Dom Juan, roi des globes et des dentelles

dom juanJ’ai acheté ce masque pour le porter dans un court-métrage que j’ai réalisé pour Canal + en 2001.  Et j’ai rapporté de Prague les figures du mage et du roi.

*

Préparant fougueusement mon cours sur Dom Juan. Je suis si Dom Juan ! À la Molière, avec un m ! Le m de aime et de Dominus. Dans quel livre ai-je écrit, il y a longtemps, « je ne crois à rien, sauf à la nécessité de vivre ou de mourir » ? C’était peut-être dans mon long poème Autopsie. Je n’en changerais pas un mot. (Mon rapport à « Dieu », je l’ai toujours dit, ne relève absolument pas de la croyance). Je la changerais, je la change sans cesse (ma phrase). Sauf à la nécessité de vivre ou de mourir signifie : si tu ne vis pas, tu meurs, tu es mort. Mentalement, un tas de gens sont morts, même et peut-être particulièrement parmi les plus cultivés. Je ne crois pas non plus en ma phrase, puisqu’en fait je ne crois pas à cette nécessité, je la constate. Qui ne retourne sans cesse à la vie, est mort.e.

J’ai toujours pris le parti de Dom Juan, toujours senti que j’étais Dom Juan. Je le dis dans La Vérité nue. Mais pas n’importe quel Dom Juan. Dom Juan est une page blanche où butent ceux qui la regardent.  Les gens le voient à leur image, qui est presque toujours une image de mort. On l’associe au Requiem de Mozart. On le religiose, on le dolorise, on l’accuse, on lui fait rendre gorge. Haha ! Et on se retrouve les mains vides, sans avoir rien saisi, car ce n’est pas ça, Dom Juan. Le tour que Molière fait, ils ne le voient pas. Ils tombent dans le panneau. Comme Dom Juan à la fin de la pièce. Sauf qu’en fait, il n’y est jamais tombé.

*

Poésie vécue

Lisant ici et là quelques-unes des dernières petites phrases de notre petite marionnette de la Phynance, je me suis exclamée :

Qu’il est con,

Ce Macron !

Que voulez-vous, on est poète ou on ne l’est pas. Ni lui ni ses conseillers ne le sont, qui régurgitent une langue de cochon, pleine de conservateurs, déchets et bas morceaux, exhausteurs de goût et autres saloperies. Les Académiciens, au lieu de se gratter la nouille sur l’écriture inclusive, feraient mieux de se soucier de cette nuisance, la langue des présidents depuis au moins Sarkozy, de plus en plus abêtie, nihiliste, mise en charpie, un crime contre l’humanité.

Hier soir dans le métro, assises en face de moi, deux vieilles bourges décolorées bavassaient logorrhéiquement en se montrant les photos de leurs petits-enfants et autres gendres sur leurs I-Phone. L’une qui manifestait une envie de déménager dit : « Tiens, je vais m’acheter quelque chose à Rambouillet ». L’autre lui fit remarquer que c’était très cher, Rambouillet. Oui, elle le savait, mais ça ne fait rien, elle avait envie de s’acheter un appartement à Rambouillet. L’autre se mit à lui conseiller d’acheter des appartements pour la défiscalisation, plutôt. Puis elles ont continué à parler des uns et des autres, untel alcoolo, tel autre escroc, ça avait l’air d’être leurs enfants ou en tout cas des proches, sans que ça émeuve plus que ça leur figure ravagée de fond de teint. Du fric partout, sur elles et dans leur conversation, de sales histoires, pour de bien misérables personnes : la France à Macron. Faut-il que l’ennui les plombe, pour que ces gens soient si tombe.

Pour moi, je travaille à rendre à la langue son sens et je me promène :

rue mouffetard 2

rue mouffetard 3

rue mouffetard 4

rue mouffetard 5

selfieaujourd’hui à Paris 5e, photos Alina Reyes

*