Devant la Loi

« (…) Pendant toutes ces années, l’homme observe le gardien presque sans interruption. Il oublie les autres gardiens et celui-ci lui paraît être le seul obstacle qui l’empêche d’entrer dans la Loi. Il maudit le malheureux hasard, les premières années brutalement et d’une voix forte, puis, plus tard, devenu vieux, il ne fait plus que ronchonner. Il devient puéril, et comme pendant toutes ces années d’études du gardien il a également vu les puces dans son col de fourrure, il finit par prier aussi les puces de l’aider et de faire changer d’avis le gardien. (…) » Franz Kafka, Devant la Loi, trad. Laurent Margantin

Je disais la dernière fois qu’il est plus facile de rire devant un texte ou autre représentation du mal que devant la réalité du mal. Eh bien, en fait il faut nuancer cela. En lisant la parabole de la Loi de Kafka, on peut rire, mais pas autant que dans la vie en voyant certaines personnes attendre, coincées derrière leur système imbécile, et vous suppliant de les en libérer ; voilà qui fait rire franchement, pour ne pas dire franchement jubiler. Le mal se mord la queue tout seul, et ça lui fait mal.

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Achille l’incorruptible et une allégorie d’Homère

Plus j’avance dans ma traduction de l’Iliade, plus j’aime Achille. Une espèce d’Antigone au masculin, qui ne plie pas devant les décrets des humains quand ils sont iniques. Tout le monde essaie de leur faire accepter le compromis, mais comme le dit Achille, il y a plus d’honneur à suivre l’arrêt de Zeus que celui des hommes. Les autres l’accusent d’être trop fier, mais c’est parce qu’ils ne sont pas aussi humains que lui, ils ne comprennent pas que pour « une fille, une seule », une captive qu’Agamemnon lui a prise, il n’accepte pas les sept autres, et des beautés, qu’il veut lui donner, en plus de cadeaux et honneurs à n’en plus finir. Achille, dans un monde esclavagiste, connaît l’importance d’une personne, et qu’elle n’est pas échangeable. Le fait est qu’aujourd’hui on sait, même si on est loin de le respecter toujours, qu’il est inique d’échanger des personnes comme des objets. La leçon d’Achille reste à méditer. Par ceux qui prétendent agir au nom de Dieu alors qu’ils tuent des innocents comme par tous ceux qui pratiquent la manipulation de l’humain par l’humain, par tous ceux qui agissent contre le juste droit et s’y croient autorisés. On reproche à Achille de s’entêter dans son refus au lieu d’accepter de se soumettre au chef inique, mais c’est par sa posture pleine d’honneur qu’il participe à sauver l’honneur de l’humanité, et donc l’humanité.

J’ai fini aujourd’hui de traduire le chant IX, et malgré le marathon soutenu que constitue cette traduction intensive (neuf chants en moins de deux mois), je continue à m’émerveiller de la profondeur d’Homère, de la façon dont il approfondit sa réflexion sur tel ou tel thème en mettant en regard et enchaînant les histoires, et aussi de la beauté éclatante de ses allégories, comme celle-ci :

« Car les prières sont des filles du grand Zeus,
Boiteuses, renfrognées, qui louchent de chaque œil,
Qui marchent empressées derrière le fol aveuglement.
Il est fort et il a le pied prompt, le fol aveuglement,
C’est pourquoi toutes lui courent après ; sur toute la terre
Il les devance et nuit aux humains ; les prières, derrière,
Viennent guérir. (… )»
Iliade, chant IX, v. 502-508 (ma traduction)
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Une chasse spirituelle (publication intégrale)

Voici ma Chasse spirituelle, « Opéra des métamorphoses », gracieusement disponible en 10 pdf.

« L’Ouvrante », présentation : Une Chasse spirituelle (1)
– « Acte premier, Littératures » (début : Préhistoire, littérature, mythes, coquille, grotte, étoile… « L’être s’en est allé habiter ailleurs, mais où ? ») : Une Chasse spirituelle (2)
– « Acte premier, Littératures » (suite : Shéérazade, puis… mille et un auteur-es. « Pas de trajet, mille trajets, et les pauses ne sont pas indiquées », comme dit Henri Michaux) : Une Chasse spirituelle (3)
– « Acte premier, Littératures » (deuxième suite : la Pitié-Salpêtrière et Nuit Debout au prisme de la littérature) : Une Chasse spirituelle (4)
— « Acte premier, Littératures » (troisième suite et fin de cet acte : Molière, Poe, Rimbaud et Nouveau, Kafka, et beaucoup d’autres. « Nous t’affirmons, méthode ! » s’écrie le poète des Illuminations) : Une Chasse spirituelle (5)
– « Tableau : des Anciens » (avant d’entrer dans le deuxième acte, quelques passages traduits d’auteurs anciens, du grec et du latin) : Une Chasse spirituelle (6)
– « Acte 2 : Bible et Évangile » (traductions et commentaires) : Une Chasse spirituelle (7)
– « Tableau : des Modernes » (avant d’entrer dans le troisième acte, quelques poètes de différentes langues, toujours dans mes traductions) : Une Chasse spirituelle (8)
– « Acte trois : Coran » (essentiellement, commentaire) : Une Chasse spirituelle (9)
– « Dénouement » : Une Chasse spirituelle (10)

Plus d’un million de signes pour déchiffrer des myriades de signes laissés par les humains depuis l’aube de l’humanité. À travers les structures anthropologiques de l’imaginaire, et à travers certains faits historiques, apparaissent, dès avant Homo Sapiens et jusqu’à nos jours, des invariants et des variations de ce qui fonde notre être-humain, tel qu’il s’exprime à travers ses constructions et élaborations poétiques. Qu’il s’agisse d’un cercle de stalactites dressées par des Néandertaliens dans la grotte de Bruniquel ou de mystères que l’auteure éclaire dans les « Illuminations » de Rimbaud, qu’il s’agisse de l’expérience de dépassement de l’humain par l’humain dont témoignent une Vénus préhistorique, un sonnet de Shakespeare, des textes de Victor Hugo ou d’Edgar Poe, l’Odyssée ou les Mille et une nuits, une peinture de Vélasquez ou un tableau de Magritte…

De très nombreuses productions de l’imaginaire humain sont convoquées, analysées, comparées, à la lumière notamment de la pensée des Présocratiques, et de toutes disciplines et sciences susceptibles d’éclairer cette recherche. Sont interrogés les mythes convoqués aussi bien par Freud que par la Bible ou le Coran, deux Livres dont l’auteure donne de nombreuses analyses. Et, à travers des exemples choisis, diverses formes du mal à l’œuvre dans l’Histoire, passée ou contemporaine, comme dans la littérature de nombreux siècles. Enfin, les explorations de poètes aptes à transcender la malédiction de la violence par illuminations et bonds « hors du rang des meurtriers », selon la formule de Kafka.

Pour plus de commodité de lecture, on peut aussi se procurer le livre entier, en ebook ou livre papier, ici

Voir aussi : « Pourquoi je publie en ligne »

En couverture du livre, l’une de mes peintures

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traduire comme jouer, partager, sauver

« Il ne déploie tant de fureur sans la présence d’un dieu »
Homère, Iliade, V, 185

Chez Homère, tout ce que l’humain fait d’extraordinaire signale la présence d’un dieu à ses côtés.

Athéna est aussi la déesse des artisans. Je l’ai dans la peau, et je sais que je l’ai dans l’esprit, elle s’y est manifestée lumineusement, elle s’y manifeste. Les dieux existent, ou n’existent pas, dans notre esprit. Et chaque dieu est une expression particulière de l’unique divinité.

La traduction est un travail d’artisan. Athéna est ma déesse tutélaire dans ce travail que je fais. Un travail d’artisan fait par une artiste, quelqu’un qui est une artiste en sa propre langue, et donc marie l’artisanat et l’art. On peut faire de l’art sans être artisan, par exemple certains grands peintres, comme Edward Hopper, maîtrisent médiocrement la technique picturale, mais ont une riche vision. L’idéal est de posséder à la fois la technique et la vision, mais pour faire de l’art la vision prime, alors que pour faire de l’artisanat la technique prime. Pour la traduction, elle ne peut se faire sans technique sérieuse, sans réflexion d’une langue à l’autre, on ne peut pas traduire à partir d’autres traductions par exemple, même si le travail des prédécesseurs est utile, voire indispensable dans mon cas, pour apprendre à mieux comprendre le texte qu’on traduit, surtout à partir d’une langue aussi complexe que le grec homérique.

J’avance toujours à raison de plus de cent vers par jour. Je ne me force nullement, je suis portée, et chaque matin réveillée, par l’enthousiasme. Je me sens comme quelqu’un qui joue à un formidable jeu vidéo. Homère a conçu le jeu, j’y joue. Il y a des youtubers qui font florès en jouant en ligne, en offrant à suivre leur art du jeu. C’est une autre façon de vivre le jeu, celle que je veux offrir aux futurs lecteurs de mes traductions. Qu’ils puissent apprécier la façon dont c’est fait et en éprouver de la joie. Nous avons besoin de la joie pour rester vivants, personnellement et collectivement. À condition qu’elle ne soit pas une fuite hors des réalités, mais un véhicule pour les connaître et les découvrir plus profondément : c’est ainsi qu’elle nous rend souples et solides.