Une lecture de la sourate Al-Kahf, La Caverne

l'ermite en contemplation

Une lecture de la sourate Al-Kahf, La Caverne

Alina Reyes-Nardone

Université Paris-Sorbonne, Centre de recherche en littérature comparée (EA 4510)

Résumé :

Située au centre phonologique du Coran, la sourate Al-Kahf en est comme une matrice, à l’image de ce qui fait son titre, cette Caverne où mûrit la résurrection. C’est en s’isolant lui-même dans une grotte que, rapporte la tradition, le Prophète a commencé à recevoir la révélation. Au centre du centre du texte, un verset indique le mystère choquant de la mort. À l’entrée, une histoire chrétienne de résurrection, celle dite des Sept Dormants d’Éphèse. Suivie d’une parabole sur le sens de l’existence, puis d’une plongée dans les eaux célestes avec Moïse, et enfin d’une expédition aux confins de l’humanité. Une succession de récits de plus en plus énigmatiques, conclue par une annonce eschatologique.

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C’est un texte qui parle de jugement de Dieu et de résurrection. Cette sourate est au centre phonologique du Coran. Même nombre de lettres de part et d’autre. Centrale aussi dans sa signification.

Elle a été presque entièrement révélée à La Mecque et comporte 110 versets. Selon plusieurs hadîths, quiconque en lit le vendredi les dix premiers ou les dix derniers versets (lesquels protègent de l’antichrist), bénéficie d’une lumière jusqu’au vendredi suivant. Et quiconque la lit reçoit une grande lumière au Jour de la Résurrection.

Le Coran est semblable au ciel étoilé : son ordre nous échappe, mais son lecteur est amené à penser qu’il est parfait dans l’absolu. En ce sens, cette sourate Al-Kahf peut faire figure d’étoile Polaire autour de laquelle le livre tourne.

Dans Relire le Coran, Jacques Berque évoque « la théologie musulmane, selon laquelle l’époque du Coran est justement celle où des miracles matériels, on est passé aux miracles intellectuels, aux miracles rationnels, aux miracles d’induction. »

Le centre du Coran est plus précisément le verset 74 de cette sourate. Il s’agit du verset au cours duquel le mystérieux guide de Moïse tue sans raison apparente un jeune homme rencontré en chemin. À partir de là, il est possible de lire le Livre, de le voir, comme un univers de lumière et de vie jailli du trou noir qu’est le mystère de la mort ; et de par ce mystère tout entier avertissement et promesse pour le Jour de la Résurrection.

La Bible aussi se développe à partir de ce mystère, avec l’expulsion d’Adam et d’Ève hors d’Éden et leur entrée dans le monde mortel, puis le premier meurtre humain, celui d’Abel par son frère Caïn. Et le Nouveau Testament, le christianisme tournent entièrement autour de la mort du Christ et de sa Résurrection, promise à tous.

Veiller à la source unique, proclamer sa souveraineté et son inviolabilité, montrer à partir d’elle le chemin de la Résurrection, tel semble être le thème premier de cette dix-huitième sourate. Au terme de la première histoire qu’elle raconte, celle de la caverne où se sont réfugiés des jeunes gens persécutés pour leur foi, est affirmé le fait que Dieu seul sait quel était leur nombre, et quel fut le nombre d’années ou de siècles qu’ils y passèrent. Au terme de la deuxième histoire, celle du jardin terrestre, est affirmé le fait que l’homme, contrairement à ce qu’il peut s’imaginer, en définitive n’est pas maître de son destin ; mais que vient assurément pour chacun le moment de se retrouver devant Dieu. La troisième histoire nous conduit à la toute spirituelle « jonction des deux mers » : c’est là que « le poisson » retourne à sa source, comme Moïse va être conduit à le faire en voyant que le sens caché de l’existence et de la mort est en Dieu et lui appartient.

La quatrième histoire est celle d’un peuple primitif, presque sans langue, vivant directement sous l’ardeur du soleil, et menacé par Gog et Magog, qui se voit mis à l’abri par l’édification d’un mur jusqu’au Jour du jugement. Plus nous avançons dans la sourate, plus le mystère devient profond, insondable et pourtant offert à notre pénétration.

Kahf signifie : grotte, caverne (surtout spacieuse) ; refuge, asile ; chef d’une troupe et chargé de ses affaires ; rapidité de la marche, de la course.

Les jeunes gens se sont réfugiés tout à la fois dans la caverne et dans la rapidité de la marche. Des siècles ont passé quand ils se réveillent comme s’ils n’avaient dormi que quelques heures. Ils ont trouvé refuge aussi dans « le chef de la troupe, chargé de leurs affaires », Dieu. Là où la course du temps est libérée de sa mesure humaine, là où se trouve le salut.

Hûta signifie : poisson (surtout très grand, notamment le poisson de Jonas) ; et c’est aussi la constellation des Poissons. Le grand poisson est donc aussi la spacieuse caverne, et réciproquement. Mais l’histoire ne se passe pas sur terre, comme pour Jonas qui doit aller prêcher Ninive, elle se passe au « ciel » (la constellation), au lieu des miracles intellectuels, des miracles rationnels, des miracles d’induction.

Si la sourate 18, Al-Kahf, La Caverne, peut être lue comme un centre mystérieux et générateur du Coran, le fait que la sourate suivante soit consacrée à Marie éclaire cette fonction d’enfantement. La sourate 19, révélée à La Mecque, très douce, pure et belle, raconte l’annonce de la naissance de Jean à Zacharie (malgré l’infertilité de sa femme), puis l’annonce de la naissance de Jésus à Marie (malgré sa virginité) et la naissance de ce dernier sous un palmier ; avant de revenir sur quelques figures de prophètes, en particulier Abraham et Moïse.

Quel sens peuvent avoir les cinq premières lettres qui inaugurent la sourate ? Comme certaines autres, elle est en effet précédée d’une suite de lettres qui depuis sa descente sont restées incompréhensibles.

Ici il s’agit des lettres suivantes : Kaf, Ha, Ya, Ayn, Sad.

Sur Kaf et Ha, je peux seulement dire que ce sont les deux premières lettres de Kahf, Caverne, nom de la sourate précédente.

Ya, à la fin d’un verbe, est le signe de l’impératif féminin. Et il se trouve au cœur du prénom Maryam.

Ayn est l’abréviation d’un mot qui signifie hémistiche.

Sad, 14ème lettre de l’alphabet, est l’abréviation de Safer, mois lunaire.

C’est ainsi que, par une simple consultation du dictionnaire, nous trouvons :

Caverne, impératif féminin à l’hémistiche du mois lunaire.

C’est-à-dire, au sens terrestre : Matrice, impératif au jour de fécondité de la femme (le quatorzième, à la moitié du cycle féminin).

Mais bien sûr le sens est aussi et d’abord « céleste », spirituel. Souvenons-nous que dans la première sourate, qui ouvre le Livre et aussi toute prière, les mots pour dire et redire la miséricorde de Dieu comprennent l’idée de matrice (comme il en est aussi en hébreu, dans la Bible : l’amour de Dieu a un caractère très physique, et maternel autant que royal). Et souvenons-nous que c’est dans une caverne que le Prophète lui-même a reçu la première fois la visite de l’Ange Gabriel, lui annonçant la descente du Coran.

Enfin, notons que le fait de lier l’hémistiche au mois lunaire revient à relier le verbe au temps, Jésus (appelé dans le Coran Verbe de Dieu) et Marie. Dans La Caverne, nous avons vu l’importance eschatologique du thème du temps. Hémistiche comme mois lunaire donnent une forte idée de mesure, et nous avons vu dans la sourate Al-Alaq, que le verbe habituellement traduit par créer dit d’abord : donner une mesure à, composer. D’autre part, le mode impératif rappelle cet autre verset du Coran (3, 47) où, Marie demandant comment elle pourra enfanter sans qu’un homme l’ait touchée, reçoit de l’ange cette réponse : « C’est ainsi que Dieu crée ce qu’il veut. Il dit « Sois », et cela est. »

Et il me semble que nous avons dans ces énigmatiques lettres qui ouvrent la sourate une indication aussi sur la création par une sorte de dérivation à l’œuvre dans le verbe : comme si d’une sourate pouvait venir une autre sourate, de la moitié d’un vers l’autre moitié, d’un impératif un indicatif. La langue de Dieu étant véritablement vivante, donc performative et créatrice, dans son absolue pureté.

104 Ceux-là dont l’élan se fourvoya dans la vie d’ici-bas, et qui s’imaginaient que c’était là pour eux bel artifice,

105 ceux-là qui dénièrent les signes de leur Seigneur et Sa rencontre : leurs actions ont crevé d’enflure. Je ne leur attribuerai nul poids au Jour de la résurrection

106 telle sera leur rétribution : la Géhenne, pour avoir dénié, pour avoir tourné en dérision Mes signes et Mes envoyés

107 tandis que ceux qui croient, effectuent les œuvres salutaires auront en prémices les jardins du Paradis

108 où ils seront éternels, sans nulle envie d’y rien substituer.

La Caverne, traduction de Jacques Berque

Le Coran tourne autour de son centre, qui est partout. Partout reviennent les avertissements aux mécréants, la promesse à ceux qui croient à l’Unique source, créateur et vérité, révélée par le Prophète et ses autres messagers, la révélation eschatologique du sens de la vie, du temps, de l’univers. Nous avons reconnu l’un de ses centres en son centre phonologique, Al-Kahf, cette Caverne, ce trou noir de la mort qui ne retient la lumière que pour la libérer, splendide, dans l’éternité de la résurrection. Et nous allons lire le Livre en tournant autour de ce centre.

Nous l’avons dit, la sourate suivante, Marie, est comme une émanation de La Caverne. Marie vient de la Caverne. Marie, mère de Jésus, l’un et l’autre intimement liés, témoignant de la Résurrection issue du temps de la Caverne, de la mort en Dieu, qui dépasse la mort. Nous sommes ici au plein cœur du seul thème qui compte : le voile et le déchirement du voile. La Caverne et Marie sont l’habitation de l’homme en ce monde, une habitation que Dieu voile afin d’y préserver la vie et lui donner, en la dévoilant, sa révélation, celle de la résurrection.

Marie, nous dit le Coran, s’isola des siens dans un lieu oriental (à la source donc) et mit « entre elle et eux un voile ». Un hidjab. Le verbe arabe contient aussi le sens d’élever un mur de séparation. De voiler, de garder l’entrée. Le nom désigne tout ce qui peut s’interposer entre l’objet et l’œil, aussi bien : un voile, la nuit, ou l’éclat du soleil. Le Coran lui-même est considéré comme hidjab, au sens de moyen le plus puissant pour détourner le mal. Le verbe signifie aussi le fait d’entrer dans le neuvième mois de sa grossesse.

Rappelons-nous la dernière histoire de La Caverne, la plus mystérieuse, avec ce mur de séparation qu’élève l’envoyé de Dieu pour protéger jusqu’au jour du Jugement le peuple primitif qui vit au bord d’une source en plein sous le soleil.

Rappelons-nous la Kaaba voilée, autour de laquelle tournent les fidèles.

Rappelons-nous la légende de la toile d’araignée et du nid de la colombe sauvant la vie du Prophète et de son compagnon de voyage, lorsqu’ils quittèrent La Mecque pour Médine, pourchassés par les ennemis. Quand ces derniers arrivèrent devant la grotte où ils s’étaient cachés, ils virent qu’une araignée avait tendu sa toile devant, et qu’une colombe y avait fait son nid, où elle couvait ses œufs. Ils en déduisirent que personne ne venait d’y pénétrer, et passèrent leur chemin. L’anecdote est légendaire mais c’est à partir de cette nuit dans la caverne que commence le temps de l’islam, le nouveau calendrier. Et il est clair que cette toile et que cette colombe signifient à la fois la virginité de Marie, sa grossesse miraculeuse et son prochain enfantement.

Voici aussi où nous voulons en venir. Quand dans l’adhan, l’appel à la prière, le muezzin dit : venez à la prière, venez à la félicité, le mot arabe pour dire félicité signifie aussi : lèvre fendue. La prière consiste à réciter la révélation venue de Dieu. À parler la parole de Dieu. À ouvrir la bouche, le voile qu’elle est, ouvrir la parole, pour en faire jaillir la vie, la lumière, la vérité. À en reconnaître et faire le centre autour duquel, cosmique, notre être tourne jusqu’en son accomplissement, éternelle et indestructible félicité.

Comprendre ce qu’est, dit et révèle le prodige que sont la Bible, l’Évangile et le Coran, c’est comprendre ce qu’est « Dieu », qui il est et ce qu’il veut. C’est bannir la possibilité de l’instrumentaliser. C’est reconnaître que réside notre histoire, notre être et notre devenir. Et qu’il est donc de notre devoir absolu d’aider les hommes à comprendre Sa parole, son sens qui n’est pas figé dans le temps mais au contraire vivant, évoluant comme un organisme, un arbre de vie qui jamais ne cesse de produire des fruits beaux et bons à contempler et à manger, pour quiconque va vers lui avec la permission des anges qui en gardent l’accès.

Or que se trouve-t-il dans ce centre du Livre autour duquel nous tournons comme autour de la Kaaba ? Au centre du centre, nous l’avons dit, un verset qui indique le mystère choquant de la mort. À l’entrée ou au déploiement du centre, une histoire chrétienne de résurrection, celle dite des Sept Dormants d’Éphèse. Suivie d’une parabole sur le sens de l’existence, puis d’une plongée dans les eaux célestes avec Moïse, et enfin d’une expédition aux confins de l’humanité. Une succession de récits de plus en plus énigmatiques, conclue par l’annonce eschatologique du Jour où toutes les âmes auront à répondre à l’appel.

Telle une pierre noire au milieu du Livre, Al-Kahf rayonne en secret d’une intense énergie spirituelle, celle qui transporte quiconque s’en approche dans la voie de la résurrection, transforme la mort en vie, la finitude en vie éternelle. Le Coran tout entier rayonne de ce rayonnement puisé en son centre qui est partout, tout en se trouvant résumé et imagé en Al-Kahf, sourate récitée tous les vendredis. Mais le sens eschatologique du texte ne nous empêche pas d’y voir aussi un enseignement politique. D’après ce qui nous est montré dans La Caverne, comment devons-nous nous comporter au sein de la Cité terrestre ?

Les histoires ou paraboles successives désignent clairement le mal causé par les abus de pouvoir des hommes. Dans le premier récit, les jeunes gens sont confrontés à la dictature d’une idéologie idolâtre. Face à sa force brutale, se soumettent-ils ? Non. Ils se retirent ensemble. Non pour mourir ou disparaître, mais pour ne pas laisser corrompre leur foi, leur innocence. Leur voilement par la caverne est un témoignage. Le monde veut les forcer à se nier en se faisant discrets ? En se réfugiant en Dieu, dans ce rocher biblique, cette caverne qui est aussi temple, autel, mosquée, ils traversent les siècles et les barrières, deviennent un signe aussi visible que l’étoile au-dessus de la grotte de la Nativité.

Cependant la réaction au monde mortifère ne consiste pas seulement dans le retrait. L’histoire des deux hommes au jardin enseigne que le comportement dominateur, suffisant et méprisant du riche finit par le perdre. Comment réagit le moins favorisé à l’arrogance du dominant ? Non pas en se taisant, mais en lui rappelant les droits de Dieu, sans hésitation ni timidité, en prenant le temps d’argumenter, démontrer, affirmer le vrai.

Dans l’histoire suivante Moïse, en cheminant sous la guidée d’un envoyé de Dieu nous enseigne comment continuer à progresser et à garder la foi même quand l’iniquité à l’œuvre dans le monde tendrait à nous en détourner. Car si l’on rencontre souvent, en plus de l’iniquité des hommes, une apparence d’iniquité de Dieu, c’est seulement parce qu’on en ignore le sens. Le récit constitue donc pour notre vie terrestre, notre politique en ce monde, une incitation à garder confiance et à chercher à pénétrer plus avant dans la connaissance. Le dernier, énigmatique et bref récit des expéditions de Dhu’l-Qarneyn aux confins de l’humanité confirme la nécessité de cette quête de la connaissance, qui est aussi voyage à la rencontre de l’autre.

Nous serons sans doute appelés par la sourate précédente, Le voyage nocturne. D’ici là nous pouvons récapituler les enseignements politiques de La Caverne : se faire témoins de la lumière en se retirant des systèmes idolâtriques ; répondre à l’arrogance par des paroles de vérité ; continuer à avancer dans la connaissance.

Selon le Coran, Dieu seul sait combien ils étaient, dans la caverne. Peut-être trois, est-il dit d’abord. Un juif, un chrétien et un musulman, attendant de ressusciter ensemble de leur engourdissement dans un monde troublé ? Peut-être sept, ou plus, dit encore le texte. Peut-être bien toute l’humanité, réunie dans sa diversité ?

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Apparitions, disparitions

de la caverne au miroir,*

Le facteur passe : je reçois la « gazette » de l’association où je fus bénévole, et je vois que l’un des « sans-abri », dont j’ai mentionné le talent de poète dans Voyage, a publié un recueil. Je reçois aussi l’un de mes manuscrits, qui m’est retourné par une maison d’édition : plus personne ne veut publier ce que j’écris. N’est-ce pas intéressant ?

Je vois aussi que n’apparaissent plus, sur les photos de la gazette, certaines personnes.

« Penses-tu que les gens de la Caverne et d´ar-Raqim ont constitué une chose extraordinaire d´entre Nos prodiges ? »
Coran 18, 9 (sourate Al-Kahf, La Caverne)

Que signifie ar-Raqim ?
La réponse est la question.

Raqim signifie écriture, chiffre, livre, tablette. Mais ce pourrait être aussi le nom d’un lieu en montagne.

De même que, dans cette sourate, le Coran ne veut pas qu’on sache combien étaient les Dormants, ni combien de temps ils dormirent, Raqim doit garder plusieurs possibles.

Le Coran parle comme la physique quantique. Ou comme le jeu de Go. Il est ouvert par L’Ouvrante (Al-Fatiha) et continue à former des espaces par le principe de l’ouverture. Ou plutôt des espaces clos, comme la Caverne, fermée par un chien, susceptibles de s’ouvrir : ce qui en sort n’y est plus, tout en y étant encore, d’une façon ou d’une autre – cela peut avoir l’air d’une défaite, mais tout l’intérêt est là : être ailleurs.

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« Dans les jardins arrosés d’eaux vives » (Coran 14, 23)

La Bible a été traduite de l’hébreu en grec par soixante-douze traducteurs en 270 avant J-C, ce fut la Septante. Au début du Ve siècle, saint Jérôme la traduisit de l’hébreu au latin, ce fut la Vulgate. Au IXe siècle, Cyrille et Méthode la traduisirent en langue slave. Ainsi fut-elle universalisée.

Le Coran est aujourd’hui traduit en de nombreuses langues, mais tout musulman est vivement encouragé à apprendre l’arabe, afin de saisir mieux le sens complexe de la langue, que les traductions ne peuvent rendre. Pour ma part, je suis seulement capable d’en déchiffrer les mots pour aller les chercher dans le dictionnaire, quand je désire un éclaircissement. J’aime les langues et je pourrais apprendre l’arabe, d’autant que l’arabe coranique est splendide. J’y viendrai si Dieu le veut, mais pour le moment il m’importe de continuer à lire le Coran avec ce bagage minuscule, et donc pour l’essentiel en traduction. Parce que pour le moment, il m’intéresse de contribuer à l’universalisation du Coran par son exégèse à partir de la lecture que peuvent en faire des musulmans non spécialistes de la langue coranique, à savoir la plupart des musulmans, et notamment des musulmans de fraîche date. Et aussi des non-musulmans. De même que la Bible, le Coran est un trésor pour toute l’humanité, qui doit être plus universellement connu et compris. Cette perspective de travail est déjà en elle-même un paradis sans fin.

Manne, Cène, Ramadan

Dans la première sourate révélée au Prophète – paix et bénédiction sur lui -, sourate 96, dite « des Croyants », il est dit que Dieu a créé l’homme d’une adhérence. Tel est le sens du mot alaq, qui signifie par là également l’attachement amoureux, et peut aussi désigner un sang épais, du vin, une nourriture.

En cela nous pouvons voir notamment que le geste du Christ lors de la Cène est profondément sémitique. En donnant son corps et son sang, sous les espèces du pain et du vin, c’est l’amour de Dieu qu’il donne, cet attachement qui est aussi l’adhésion de la foi par laquelle nous avons été créés.

Le Coran dit que Dieu a fait descendre le Coran (20, 113), et avec le même verbe, que Jésus, fils de Marie, a fait descendre une table servie (5, 112). Dieu ne fait-il pas descendre sa parole comme nourriture pour les croyants ? C’est ce que manifeste aussi le jeûne du Ramadan, pendant lequel le croyant est appelé à se nourrir de la lecture du Coran.

La première sourate, Al-alaq, commence par le tout premier mot que l’Ange adressa à Mohammed – paix et bénédiction sur lui – : « Lis ! » Ce qui signifie, pour les lecteurs du Coran : essaie de comprendre ce que tu lis, ne t’arrête jamais de le lire, au sens de l’interpréter, car la compréhension de la parole de Dieu ne s’arrête pas, jusqu’à la fin des temps. Et cette parole qu’il faut lire, c’est Al-alaq, le sang dont nous avons été créés, l’écriture originelle, à la fois dans la langue de l’ADN et dans celle de l’Amour, qui nous donne la vie et chaque jour nous la redonne, comme une nourriture, comme la manne dont il est question dans la Bible (Exode chapitre 16) et dans le Coran (sourate 20, v. 81).

Manne en hébreu signifie : « qu’est-ce que c’est ? » Qu’est-ce donc qui nous tombe du ciel ? Se sont demandé les hommes en découvrant, au matin, « le pain du ciel » descendu pour eux pendant la nuit. De même les hommes auxquels il est dit « Lis ! », par la parole descendue via Mohammed une nuit, se demandent, devant le mystère du Coran : qu’est-ce que cette mystérieuse parole ? « Lis ! » : comme la manne, recueille-la et nourris-t’en. « Lis ! » : ne cesse jamais de t’interroger sur ce qu’elle signifie.

La nuit d’Al-Qadr

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tout à l’heure au Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

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La nuit d’Al-Qadr vaut mieux que mille mois, dit le Coran (97, 3). Mille mois qui bien sûr ne comporteraient pas de nuit d’Al-Qadr, précisent les savants. Lesquels rappellent aussi que dire qu’elle est meilleure que mille mois n’exclut pas qu’elle soit meilleure que beaucoup plus que mille mois. La nuit d’Al-Qadr revient à chaque Ramadan, mais personne ne sait quand. Le Coran n’aime pas donner ce genre d’indication. Rappelons-nous la longue nuit où furent plongés les dormants de la Caverne (sourate 18). Dieu seul sait, nous est-il dit, combien de siècles et de jours elle dura, et même combien furent ces endormis dans la mort qu’Il ressuscita. Le Coran rappelle à l’homme ce qui le dépasse. Et qui pourtant le guide avec miséricorde.

N´as-tu pas vu comment ton Seigneur étend l´ombre? S´Il avait voulu, certes, Il l´aurait faite immobile. Puis Nous lui fîmes du soleil son indice,

puis Nous la saisissons [pour la ramener] vers Nous avec facilité. (25, 45-46)

« Son indice » peut aussi se traduire « celui qui guide vers elle ». Créatures, nous sommes ombres du Seigneur, et nous nous repérons à Lui, notre soleil. Mais ce qui est ici dit, c’est que c’est Lui qui nous conduit à nous-mêmes, tout en nous guidant, en nous mouvant, jusqu’au moment où Il nous ramène à Lui.

Mille mois sans nuit d’Al-Qadr, cela n’existe pas, puisqu’elle a eu lieu. Elle a eu lieu en Dieu, donc de toute éternité, ou dès le commencement, c’est pourquoi on ne peut la dater. Elle est la descente de l’Être, de la Lumière sur la terre, où elle projette ses ombres. Tout à la fois descente de la Lumière, Parole de Dieu, et matrice de toutes ses ombres, formant nuit. Puissance, mesure, destin. Telles sont, dans l’ordre, les significations de Qadr. Elle est ce que nous pouvons éprouver dans la nuit de ce monde : la puissance de Dieu qui, en descendant, donne à notre être sa mesure, son destin.

La nuit d’Al-Qadr vaut mieux que mille mois sans nuit d’Al-Qadr. Or mille mois sans nuit d’Al-Qadr n’existent pas, sont néant. La nuit d’Al-Qadr vaut mieux que le néant. La nuit d’Al-Qadr sort l’homme du néant comme Dieu sortit les justes de leur longue nuit dans la Caverne. Dans la nuit d’Al-Qadr Dieu vient à la rencontre de l’homme comme au zénith le soleil saisit l’ombre pour la ramener vers le Seigneur. Nous sommes en Dieu, c’est pourquoi il en est ainsi. Voici la mesure et voici le destin, en Dieu.

Dans la nuit d’Al-Qadr, Dieu fit descendre le Coran d’un bloc, de sa matrice au premier ciel. De là l’Esprit Saint, Ar-Ruh (97, 4), l’ange Gabriel, le révéla progressivement au Prophète, vingt-trois ans durant. Mais où demeurait-il, avant d’être entièrement révélé aux hommes ? Que sont cette matrice et ce premier ciel où il était gardé ? Respectivement, la Puissance et le En puissance de Dieu. Matrice où se trouve et se crée la mesure de tout, et d’où descend notre destin, écrit en puissance, c’est-à-dire avec toutes ses virtualités, où nous pouvons puiser toute liberté et tout accomplissement. Le Coran fut cet écrit en puissance, avant d’être écrit, puis le temps d’être écrit. Et une fois écrit, il demeure en puissance, comme lecture.

Toute nuit est en puissance nuit d’Al-Qadr. Qui veille dans la nuit d’Al-Qadr, comme les bergers dans la nuit de Noël, voit le ciel s’ouvrir et entend les anges annoncer la bonne nouvelle du salut (Luc 2, 7-21). Une nuit, de sa matrice, le Coran descendit dans une grotte sur le cœur d’un homme attentif au Ciel. Une nuit, de la Vierge Marie, annoncé par l’ange Gabriel, un homme naquit dans une grotte, et c’était le Messie. Je n’établis pas d’équivalence, je lève un peu le voile sur ce qui se passe. Le Coran continue d’être révélé dans le cœur des hommes, le Christ aussi, dans le cœur du monde. La nuit de Noël et la nuit d’Al-Qadr continuent d’être, et d’être Paix jusqu’à l’aube qui va bientôt paraître (Coran 97, 5).

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Le jour où le Ciel se fendra

KFR, pour dire les mécréants, les infidèles, signifie d’abord : couvrir, recouvrir quelque chose, cacher, celer , et en fin de compte nier, et aussi habiter toujours le même village, sens qui se rapproche du nom KFR, employé pour indiquer le fait de se prosterner devant un prince, et signifie aussi village, tombeau, ténèbres de la nuit, terre, terroir. L’infidèle est donc celui qui « habite toujours le même village », c’est-à-dire qui – contrairement à Abraham – ne sort ni de lui-même ni des traditions de son clan, qui se prosterne devant l’homme comme prince et comme villageois, c’est-à-dire devant sa société et ses règles figées telles des idoles, devant le tombeau de l’esprit, l’obscurantisme, la terre et le terroir comme couvercles posés sur le ciel.

Voyons ces versets de la sourate 25, Le discernement (nouvelle traduction Tawhid) :

25] Le jour où le Ciel se fendra pour livrer passage à des nuées et où les anges descendront par vagues successives, [26] ce jour-là, la vraie royauté appartiendra au Tout-Clément ; et ce sera pour les négateurs un jour terrifiant.

Le mot KFR est ici traduit par négateurs. « La vraie royauté » traduit les mots al-Mulk et al-Haqq : Royauté et Vérité. Le « Tout-Clément » traduit al-Rahman, Le Tout-Miséricordieux, avec ce mot qui comme en hébreu, dans la Bible, signifie la miséricorde venue de la matrice, comme origine et comme amour maternel, viscéral. Le Jour où le Ciel se fendra est celui où il mettra au monde, en déversant ses anges par vagues successives, la Vérité qui est en sa matrice. Jour terrifant pour ceux qui se sont enterrés dans leurs traditions, dans leur soumission à l’ordre terrestre, humain, social, mais jour de la Miséricorde, car c’est de leur tombe que la Vérité, vivante, vient arracher les hommes.

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Épée

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image Alina Reyes (juin 2012) (« procession des hommes/procession des anges »)

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Je l’ai raconté dans Ma vie douce, toute jeune je rêvai une nuit que, ayant trouvé un petit miroir où je me regardai, j’y vis L’homme à l’épée.

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11 C´est Nous qui, quand l´eau déborda, vous avons chargés sur l´Arche

12 afin d´en faire pour vous un rappel que toute oreille fidèle conserve.

13 Puis, quand d´un seul souffle, on soufflera dans la Trompe,

14 et que la terre et les montagnes seront soulevées puis tassées d´un seul coup ;

15 Ce jour-là alors, l´Evénement se produira,

16 et le ciel se fendra et sera fragile, ce jour-là.

17 Et sur ses côtés [se tiendront] les Anges, tandis que huit, ce jour-là, porteront au-dessus d´eux le Trône de ton Seigneur.

18 Ce jour-là vous serez exposés; et rien de vous ne sera caché.

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Sourate 69, Al-Haqqa, La Vérité, à écouter, lire en arabe, en phonétique et en français ici.

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Le verbe haqqa, d’où vient le mot Haqqa, qui est l’un des noms de Dieu et donne son titre à cette sourate (La Vérité, L’Inéluctable… L’Heure ou Le Jour de vérité), signifie d’abord : venir chez quelqu’un. Où nous voyons que messianisme et vérité sont intimement liés. Ce verbe signifie aussi : frapper quelqu’un au milieu du crâne, ou  sur le creux de la nuque. Et : faire juste, tomber, frapper juste. Et : devoir absolument arriver. Et : savoir avec certitude. Le mot comporte les sens de justesse, et aussi de justice.

Tout étant lié, quand le ciel est fendu et la terre frappée, c’est que la vérité vient frapper à notre tête.

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Sagesse des Pèlerins

 

Le premier mot de la Bible est bereshit, qui signifie  au commencement, en premier, et qu’il est aussi possible de traduire, comme je l’ai fait dans Voyage : dans le plus précieux. Le dernier mot du Coran est an-nasi : les hommes. Voici le résumé de l’histoire de la Révélation :  Dans le plus précieux, les hommes.

Et cela au nom de Dieu, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux, selon les premiers mots du Coran, et la grâce du Seigneur Jésus avec tous, selon les derniers mots de l’Évangile, qui commence en rappelant que Jésus est né fils de David, fils d’Abraham, comme les juifs, donc, et comme les musulmans aussi.

Au verset 67 de la sourate 22, Le Pèlerinage, il est dit : À chaque communauté Nous avons institué un ensemble de rites qu’elle doit observer. Qu’ils cessent donc de discuter avec toi l’ordre reçu ! Implore plutôt ton Seigneur, car tu es assurément dans le droit chemin. Au verset 40 de la même sourate, il est dit : Si Dieu ne repoussait pas les gens les uns par les autres, les ermitages seraient démolis, ainsi que les églises, les synagogues et les mosquées où le nom de Dieu est beaucoup invoqué. Que Dieu « repousse » les gens les uns par les autres signifie qu’il veille à ce que règne une diversité de communautés et de rites, afin justement d’éviter la destruction de toute maison où Il est invoqué. La non-diversité, c’est la mort. Dieu veut et aime la diversité, toute sa création le prouve. De même que la diversité est nécessaire dans le monde naturel, elle est nécessaire aussi dans le monde spirituel. Même si cela peut irriter les hommes aux rêves totalitaires, ainsi est la volonté du Ciel.

Le verset 15 de la même sourate dit : Celui qui pense que Dieu ne le secourra pas dans l´ici-bas et dans l´au- delà, qu´il tende une corde jusqu´au ciel, puis qu´il la coupe, et qu´il voie si sa ruse va faire disparaître ce qui l´enrage. Qu’est-ce que cela signifie ? Le mot sabab, corde, employé avec le mot ciel, signifie les voies du ciel ; c’est un mot qui désigne aussi le lien de parenté, et aussi les moyens, et encore la cause, la raison. Qui veut donc couper son lien de parenté, qui est au ciel, qui veut couper les moyens, la raison et la cause de la vie, qui sont au ciel, qu’il voie donc si cela va arranger le monde selon son désir, ou si ce n’est plutôt lui qui va devoir, d’une façon ou d’une autre, se plier à la volonté du ciel.

Sagesse des Pèlerins est le titre du livre que je prépare comme vademecum pour les voyageurs, Voyage étant plutôt destiné à la lecture dans les maisons, s’il plait à Dieu.

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Plénitude, enfantement, éternité

 

Passé une bonne partie de l’après-midi à lire le Coran, dans la traduction agréable (autant que le format du livre, en édition bilingue, chez Alif Éditions) d’AbdAllah Penot. Arrivée au verset 120 de la sourate An-Nahl, Les Abeilles, je lis : « Ibrâhim constituait à lui seul une communauté ». Cette phrase me remplit de joie. Quelle meilleure façon de dire la plénitude ? Je regarde le texte arabe, il dit : « Voici, Abraham était une oumma ». André Chouraqui, toujours au plus près des mots, traduit : « Ibrâhim était une matrie ».

Justement, un peu plus tôt, j’avais songé à la Vierge Marie, en lisant un passage (Coran 13, 39) où était évoquée Oum al Kitab, la Mère du Coran, le prototype du Livre au ciel, qui, dit le Coran, est auprès de Dieu, lequel y écrit comme il veut. Oum al Quran est aussi un nom de Al Fatiha, L’ouvrante, la première sourate, dont les sept versets contiennent l’ensemble du Livre. Ouvrant mon dictionnaire, je vois que la Vierge Marie est appelée Oum an Nûr, Mère de la Lumière.

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Le grandiose succès

 

Au verset 112 de la sourate At-Tawba, As-Sa’ihuna peut se traduire par « les itinérants, les voyageurs, les pèlerins, ceux qui parcourent la terre », ou bien par « ceux qui pratiquent la vie spirituelle », « les jeûneurs ». À eux, ainsi qu’à ceux qui pratiquent la prière et les lois de Dieu, le Prophète est chargé d’annoncer la bonne nouvelle de la sublime félicité, le grandiose succès.

Voyager, c’est aussi pratiquer la vie spirituelle et jeûner. Ces sens sont contenus dans le même verbe comme Jésus est contenu dans le berceau, Al-Mahdi, d’où il parle (Cor 3, 46 ; 5, 110 ; 19, 29-30).

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Ramadan : ici, et à suivre.

Lecture de Quarante Hadîths authentiques de Ramadân, choisis et commentés par le Dr Al Ajamî : ici.

 

Mes lectures du jour

 

« Toutes les adversités, accepte-les ; dans les revers de ta vie pauvre, sois patient ;
car l’or est vérifié par le feu, et les hommes agréables à Dieu, par le creuset de la pauvreté. »

Siracide 2, 4-5

 

 » [29] Dis-leur : «Mon Seigneur ordonne l’équité, comme Il vous ordonne de vous adresser exclusivement à Lui dans chaque prière, et de L’invoquer toujours d’une foi pure et sincère, car, de même qu’Il vous a créés pour la première fois, Il vous ressuscitera pour vous ramener tous à Lui, [30] aussi bien ceux qu’Il a mis sur la bonne voie que ceux qui ont mérité d’être égarés, pour avoir pris, en dehors de Dieu, les démons pour maîtres et alliés, pensant qu’ils étaient bien guidés.»
[31] Ô fils d’Adam ! Mettez vos plus beaux habits à chaque prière ! Mangez et buvez en évitant tout excès ! Dieu n’aime pas les outranciers.
[32] Dis : «Qui a déclaré illicites les parures et les mets succulents dont Dieu a gratifié Ses serviteurs?» Réponds : «Ils sont destinés en cette vie aux croyants et ils seront leur apanage dans la vie future.» C’est ainsi que Nous exposons clairement Nos signes à des gens qui comprennent. [33] Dis encore : «Mon Seigneur a interdit seulement les turpitudes apparentes ou occultes, le mal et toute violence injustifiée ; de même qu’Il a interdit de Lui prêter des associés qu’Il n’a jamais accrédités et de dire de Lui des choses dont vous n’avez aucune connaissance.»
[34] À chaque communauté humaine un terme est fixé ; et quand ce terme échoit, nul ne peut, ne serait-ce que d’une heure, ni le retarder ni l’avancer. »

Sourate Al-A’raf, Les Murailles (nouvelle traduction Tawhid).

Chouraqui traduit « Les hauteurs ». Al-A’raf, intraduisible correctement, désigne, d’après lire le Coran, un endroit surélevé entre le Paradis et l’Enfer, sur lequel vont se trouver des gens qui auront une vue sur les deux. (C’est là que Dante a dû aller ! – cela me rappelle le rêve que je fis dans ma grande jeunesse, où il m’était demandé de traduire La Divine Comédie).

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Bonne journée ! S’il pleut chez vous comme ici à Paris, que la pluie vous soit comme à moi béatitude ! S’il fait soleil, que le soleil vous soit béatitude ! Allez dans la grâce.

 

Don et libération

Alina Reyes

 

Le Coran comme l’Évangile porte une parole qui libère. Tous les interdits pesant sur les païens ou les juifs y sont remis en question, réordonnés, allégés dans le sens de la raison, de la justice, de l’égalité de droits entre hommes et entre hommes et femmes. Si certains interdits ou certaines sanctions portés par le Coran sont mal lus, ce n’est pas la faute du Coran. Pas plus que ce ne serait la faute de l’Évangile si l’on prenait à la lettre la parole de Jésus commandant de se couper la main si elle incite au péché, ou celle de Paul commandant aux femmes de se voiler et de se taire. Paul n’est pas Jésus, ses paroles ne viennent pas toutes du ciel. Mais Jésus et le Coran viennent du ciel, il y a donc lieu de leur accorder foi absolument. Et pour cela, d’apprendre à les lire. « Lis ! », telle est la première parole dite par l’Esprit à Mohammed, qui ne savait pas lire. Cette première parole, il faut savoir la lire elle-même. Car la parole venue du ciel est un don total, tout à la fois graine jetée en terre, et la pluie et la lumière qu’il faut pour l’arroser, afin qu’elle grandisse et se développe, et devienne, de graine, plante, arbre, fleur et fruit bon à nourrir.

« Lis ! », jeté en terre, signifie : « si tu es illettré, apprends à lire ». Mais ensuite, car la croissance de la graine ne s’arrête pas là : « une fois que tu sais lire, déchiffrer les lettres, apprends à déchiffrer le sens de ce que tu lis ». La parole de Dieu n’est pas terre à terre comme celle de l’homme. La parole de Dieu est ciel à terre, et tout ce que Dieu fait descendre sur la terre, il attend que cela y remonte, transformé par Son action, avec le concours des jardiniers. Et le sens de la parole de Dieu, qui monte bien plus haut que le plus grand arbre, n’en finit jamais de croître. Ceux qui veulent le figer, le rabougrir comme un bonsaï, sont pires que les païens. Au contraire, veiller sur sa croissance, c’est reconnaître l’infini et permettre d’y entrer, à sa suite.

« Et maintenant, je vous confie à Dieu et à sa parole de grâce, qui a le pouvoir dynamique de construire l’édifice et de faire participer les hommes à l’héritage de tous ceux qui ont été sanctifiés. Argent, or ou vêtements, je n’ai rien attendu de personne. Vous le savez bien vous-mêmes : les mains que voici ont pourvu à mes besoins et à ceux de mes compagnons. Je vous ai toujours montré qu’il faut travailler ainsi pour secourir les faibles, en nous rappelant les paroles du Seigneur Jésus, car lui-même a dit : Il y a plus de béatitude à donner qu’à recevoir. » Paul (Actes des Apôtres 20,32-35)

 

Idolâtrie des femelles

photo Alina Reyes

 

Les systèmes patriarcaux, le machisme, la misogynie, la gynophobie, sont fondés sur une vénération secrète de la mère, de la femme femellisée comme organe sexuel et reproducteur. Sacralisée, rendue taboue, haram, nécessitant une mise à part. Les femmes elles-mêmes œuvrent souvent à la perpétuation de ces systèmes qui leur confèrent une puissance occulte, un statut d’idoles de la famille et de la société, même si elles doivent payer ce statut par des ségrégations, des vexations, voire des violences de la part de ceux qui ne peuvent s’empêcher d’être à la fois épouvantés et révoltés contre ce qu’ils ont mis en place, et ceci d’abord dans leur cœur malade.

Le caractère malsain, secrètement incestueux, engendré par le refus de la mixité dans les structures traditionnelles des trois monothéismes, développe au cours du temps une morbidité qui s’étend à toute la société, y compris laïque et athée. Pourtant cet état de fait n’est pas à imputer aux monothéismes, mais au contraire à la peur des hommes de faire face à Dieu. De la Torah au Coran en passant par l’Évangile, la parole de Dieu ne cesse de mettre en garde les hommes contre l’idolâtrie, l’association.

Cet avertissement, nous le retrouvons dans la sourate 4, An-Nisaa, Les femmes. Le début expose des questions de droits de la femme, concernant l’héritage et le mariage. Le texte s’adresse aux hommes, il est clair qu’il est écrit dans un contexte où les femmes constituent une sorte de bétail humain dont les hommes ont la jouissance et la charge. Et que dans un tel contexte il s’efforce de rappeler justement le caractère humain des femmes, et la nécessité précisément de ne pas les traiter comme du bétail. Mais que cela signifie-t-il, au fond ? Il faut continuer à lire la sourate jusqu’au bout pour le comprendre. Notamment jusqu’aux versets 116 et 117, qui sont le résumé fulgurant de l’ensemble :

Certes, Dieu ne pardonne pas qu´on Lui donne des associés. A part cela, Il pardonne à qui Il veut. Quiconque donne des associés à Dieu s´égare, très loin dans l´égarement.

Ce ne sont que des femelles qu´ils invoquent, en dehors de Lui. Et ce n´est qu´un diable rebelle qu´ils invoquent.

Les questions de droit traitées au début de la sourate sont là pour éviter une sacralisation de la femme, si rassurante soit-elle pour l’esprit si peureux des hommes. Les femmes ne sont pas des bêtes sacrées, qu’il faut marquer à part. Ceux qui sont ainsi structurés dans leur tête, en vérité « ce ne sont que des femelles qu’ils invoquent » – leur rapport à la femme régissant en fait leur « foi » –  « et ce n’est qu’un diable rebelle qu’ils invoquent » – leur malaise sexuel. Des versets qu’auraient profit à méditer les idolâtres du voile, mais aussi les gens d’Église, et encore bien des prétendus libres penseurs, en fait adorateurs du monde et de son hystérie trash. Idolâtrer les femelles, c’est se faire soi-même femelle idolâtre.

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« Les Romains ont été vaincus ». Sourate « Les Romains », 2.

Olivier enneigé à la Grande mosquée de Paris, photo Alina Reyes

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Selon la prophétie de Malachie, le dernier pape s’appelle Pierre le Romain. Quel que soit le nom qu’il ait endossé, tout pape, évêque de Rome, est « Pierre », successeur de Pierre, et le Romain.

Selon une lecture historique, « Les Romains » du Coran seraient en fait des Byzantins, battus par les Perses en Palestine vers 613-614. Ils sont nommés Romains parce que chrétiens, rattachés à Rome – de même que tout pape est Pierre parce que rattaché à Pierre. Une partie des Arabes se réjouissait de cette défaite des Romains, mais les Croyants parmi eux se réjouirent de leur victoire finale, car ils représentaient les croyants alors que les Perses représentaient les mécréants.

« Les Romains ont été vaincus,

dans le pays voisin, et après leur défaite ils seront les vainqueurs,

dans quelques années. À Dieu appartient le commandement, au début et à la fin, et ce jour-là les Croyants se réjouiront

du secours de Dieu. Il secourt qui Il veut et Il est le Tout Puissant, le Tout Miséricordieux.

C´est [là] la promesse de Dieu. Dieu ne manque jamais à Sa promesse mais la plupart des gens ne savent pas. » (v. 2-6)

 

Pourquoi, pour qui, cette défaite et cette victoire ? La suite de la sourate l’indique, en voici trois versets dans la traduction d’André Chouraqui :

 

14.     Le jour où l’Heure surgira,

ce jour-là ils se diviseront.

 

15.     Ceux qui adhèrent et sont intègres

s’extasieront dans les pâturages.

 

16.     Ceux qui effaçaient,

niaient nos Signes et la Rencontre, l’Autre :

les voilà présents au supplice !

 

Au final, la division s’opère non entre les Romains et les Perses, mais parmi eux entre les croyants et les mécréants. Les « mauvais romains » et les « mauvais perses » seront au supplice, les « bons romains » et les « bons perses » pâtureront. Le destin des Croyants, des gens issus de la Parole de Dieu venue à travers Ses Livres saints, et qui lui sont fidèles, comme des gens qui sont fidèles à ce qui est juste… le destin des Justes, est un et unique.

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Sourate 2, Al-Baqara, La Génisse.(1) Où vont les Gens de la Maison ?

ce matin à Paris, photo Alina Reyes

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Les pèlerins en blanc autour de la Kaaba en noir sont comme la couronne du soleil quand il est éclipsé. Le Coran tourne autour de la perte de mémoire, et le Coran rappelle. Les pèlerins en blanc sont comme les lettres du Kitab autour du retrait de l’être. Où vont les Gens de la Maison, Ahl al-Bayt ? Déferler par où les gens déferlèrent, et demander pardon. (v.199)

Ils ont oublié comment est la génisse (67-71), la génisse-pour-Dieu. Le mot baqara qui sert à désigner tout bétail bovin (bœufs et vaches mais aussi femmes, domestiques, gale, boulimie et faim violente – au sens spirituel l’apathie mentale, le parasitisme, la soumission aux pulsions) est ici souvent traduit par génisse en référence au contexte, qui demande un animal pour le sacrifice. Or le verbe baqara signifie : « ouvrir en fendant ; interroger ; être fatigué ». Et aussi : «  tracer des petits ronds de la grandeur du sabot d’un bœuf ; être riche en biens, en troupeaux ; êtres riche en sciences, très savant. »

Cette génisse est l’antidote à l’oubli. Dieu par l’intermédiaire de Moïse demande à son peuple de lui sacrifier une génisse. Et voici que le peuple ne cesse d’interroger Moïse sur les caractéristiques de la génisse qui lui est demandée. On dirait qu’ils sont égarés, stupides ou sourds. C’est qu’ils ne veulent pas écouter. Ils veulent rester dans leur oubli de Dieu. Dieu à travers toute la sourate et tout le Coran, via son prophète, ses prophètes, combat contre l’oubli de l’Être où s’enferment les hommes. Ils ne savent pas comment est, comment doit être, cette génisse. Au fond ils le savent mais ils ne veulent pas se fatiguer à aller au fond, voir ce qu’il en est. Alors, comme pour gagner du temps, comme en espérant tourner en rond indéfiniment, ils posent une question après l’autre, question sur question. Dieu a demandé une génisse, alors au lieu d’obéir ils demandent des détails : s’ils ne peuvent pas oublier la nécessité du sacrifice, qui leur est rappelée, au moins ils s’oublieront dans les détails, ils noieront le sens du sacrifice dans les détails, les règles, le tout-pensé qui leur évitera d’aller chercher à penser par eux-mêmes, c’est-à-dire à chercher la vérité en Dieu.

Pourtant, qu’est-ce que l’homme quand il n’est pas un bœuf (ni une femme semblable à du bétail qu’on parque dans sa propriété (sociétés patriarcales) ou qu’on met en vente (sociétés libérales), ni un domestique des maîtres du monde, ni un parasite des vivants, ni un esclave de ses appétits) ? Qu’est-ce que l’homme face à Dieu ?

« Les mécréants ressemblent à du bétail » (v.171). La racine KFR, qui indique la mécréance, signifie d’abord : « couvrir quelque chose, cacher, oublier, renier ». Le Coran ne cesse de combattre la mécréance et selon un hâdîth, à la fin des temps al-Dajjâl, le diable, apparaîtra dans le monde (venant de contrées iraniennes ou afghanes selon la tradition), borgne et portant inscrites entre les deux yeux les lettres KFR, que seuls les croyants pourront voir. La mécréance consiste à dissimuler et oublier le Vrai, ce qui revient à déshumaniser l’homme, qui ne se laisse plus guider par la Lumière mais par ses ressassements, ses désirs brutaux, ses auto-aveuglements.

Oui, qu’est-ce que l’homme quand il n’est pas une bête humaine, et où va-t-il ? Nous y reviendrons.

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Sourate 106, Quraïsh. Qu’est-ce que la Mosquée sacrée ?


La Mecque vue du ciel, image trouvée sur Trouve ta mosquée

 

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Nous continuons à tourner dans le Coran. Nous avons vu la première et la dernière sourate, nous sommes repartis depuis l’un de ses centres, Al-Kahf, La Caverne, nous sommes passés par les sourates immédiatement périphériques, et nous voici de nouveau en chemin dans la structure éminemment fractale de ce Livre, dont les centres et les extensions sont partout.

« Tourne donc ta face vers la mosquée sacrée. » Sourate Al-Baqara, v.144. « Et d’où que tu sortes, tourne ta face vers la Mosquée sacrée. » Sourate Al-Baqara, v. 149. « Et d’où que tu sortes, tourne ta face vers la Mosquée sacrée. » Sourate Al-Baqara, v. 150.

Qu’est-ce que la Mosquée sacrée ? Pour commencer, tournons-nous vers la sourate Quraïsh, cent-sixième dans le Livre, vingt-neuvième dans l’ordre de la descente, révélée à La Mecque, où se trouve la Mosquée sacrée matérielle. Tentons une traduction :

 

1 Pour le roulement des Quraïsh,

2 Leur roulement, voyages de l’hiver et de l’été,

3 Qu’ils adorent donc le Seigneur de cette Maison,

4 Lui qui les a nourris, tirés de la faim, et apaisés, tirés de la crainte.

 

Les Quraïsh, tribu originaire du Prophète, tiennent leur nom d’un mot qui signifierait « petits requins ». C’est l’étymologie la plus populaire, mais une autre est possible à partir du verbe qarash : « couper, rassembler », en particulier dans le sens précis de «  réunir les parties d’une chose au corps de la chose » (et par suite indique aussi le profit, sens qui renvoie à leur activité de marchands). Le mot que je traduis par roulement est habituellement traduit par pacte, ou habitude, ou union, mais l’idée de roulement est la base de ce mot. Grâce à quoi voici dans ce premier verset la vision tendue vers le roulement des croyants autour de la Kaaba, au cœur de la Mosquée sacrée, leur roulement tout à la fois semblable à celui des troupeaux qui s’enroulent autour de leur berger, à celui du Livre sacré que l’on roule et déroule, à celui des planètes et des astres autour de leur attracteur. Et je les vois s’enrouler et s’enroulant, se réunir, «  réunir les parties d’une chose au corps de la chose », la chose mystérieuse et attractive que figure si bien la Kaaba et qui est aussi implantée comme une graine dans le désert attendant son tour au plus profond, au plus secret, au plus voilé de notre être, l’habitation de Dieu, Lumière pudiquement gardée dans un nocturne enclos.

Dans le deuxième verset, leur roulement est accolé aux « voyages de l’hiver et de l’été », référence concrète à leur activité de caravaniers dont le point fixe était La Mecque. Et l’axe du temps croise ici l’axe de l’espace, roulement des saisons qui paradoxalement ouvre le cercle, sort l’être de ce roulement autour d’un point fixe, qui sans cette ouverture deviendrait fascination morbide. Car « le Seigneur de cette Maison » (verset 3), selon l’islam bâtie par Abraham, ne se contente pas de donner à l’homme des repères : il lui demande aussi d’en sortir. Tel est selon la Torah le premier commandement qu’il donna au patriarche, père des croyants des trois monothéismes : Lèk-lèka, « sors via toi », « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t’indiquerai. »

Or quel est ce pays ? Ne serait-ce pas, via l’adoration, celui, justement, du Seigneur de la Maison ? Pourquoi alors s’en arracher, aussi, dans les « voyages de l’hiver et de l’été » ? Parce que c’est ainsi, à partir de son centre d’attraction, que Dieu nous arrache à la faim pour nous rassasier, nous arrache à la peur pour nous apaiser, et nous arrache, en fin de compte, à la mort pour nous ressusciter.

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Nous n’en avons pas fini avec cette Maison sacrée, nous y reviendrons. À suivre, donc.

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La Face et l’Heure, amine

 

« Ceux qui nient leur rencontre avec Dieu sont à jamais perdants » (début du verset 31 de la sourate Les Bestiaux, trad Tawhid). Intéressante aussi, la traduction du même passage par AbdAllah Penot : « Ils sont bel et bien perdants, ceux qui démentaient la possibilité d’une rencontre avec Dieu ». Nous comprenons ainsi que la rencontre avec Dieu est aussi rencontre avec le Jugement de Dieu (comme l’exprime d’ailleurs la suite du verset).

Qu’est-ce à dire ? Que rester dans le déni (en paroles ou en actes) après avoir rencontré Dieu, c’est être perdant, en ce monde et en l’autre. Parce que la Face de Dieu est aussi son Jugement. Face à Dieu, l’attitude mensongère mène à la perte. Immanquablement. Aussi immanquablement que manger un fruit empoisonné mène à la mort. Ce n’est pas une punition, c’est. Cela est. C’est ainsi, et ainsi soit-il, car cela seul, cette intraitabilité, sauve le monde. Les hommes sont corruptibles, corrupteurs et corrompus, ils font avec, ils sont mortels. Mais il en est tout autrement de Dieu. Dieu ne laisse pas la corruption de la vérité mener le monde. Nul homme ne pourra rien y changer. Ceux qui pensent pouvoir éviter la rencontre avec la Face de Dieu se trompent.

Heureusement.

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Sourate 21, Al-Anbiyaa, Les Prophètes

à Médine, la mosquée du Prophète

 

Pourquoi des prophètes ? Telle est la question à laquelle répond cette sourate. À laquelle elle répond en expliquant comment fonctionne Dieu.

Le jour où les hommes vont devoir rendre compte approche ; or les hommes se moquent des avertissements du Prophète, les mécréants l’accusent d’œuvrer dans l’illusion, disent les premiers versets.

Contre ces accusations, Dieu via son Prophète rappelle qu’Il a déjà envoyé d’autres prophètes chargés de révélations, et que les injustes et leurs cités ont péri faute de les avoir écoutés. Et Il ajoute : « Nous n’avons pas créé les cieux, la terre et ce qui est entre, par jeu. » (verset 16). Qu’est-ce à dire ? Le mot pour dire jeu peut aussi désigner un . Le mot pour dire créer signifie d’abord donner une mesure. La Création n’est pas aléatoire comme on pourrait le croire, elle est très précisément mesurée. C’est exactement le constat que font aussi les physiciens de notre temps. « S’il y avait d’autres divinités que Dieu dans les cieux et la terre, ces derniers seraient corrompus » (v.22) : s’il y avait d’autres lois que l’unique loi de Dieu, le cosmos ne tiendrait pas. Tout comme sont corrompus ceux qui obéissent à des autorités que des hommes ont fabriquées, plutôt qu’à la loi de Dieu.

S’il n’est qu’une Autorité, qu’une Loi, elle s’exerce dans le monde sensible et aussi dans sa dimension spirituelle. La terre et le ciel dont parlent les Livres sacrés désignent effectivement la terre et le ciel physiques, cosmiques, mais aussi la terre et le ciel intérieurs à l’homme. « Au Jour de la Résurrection, Nous dresserons des balances d’une extrême sensibilité, de manière à ce que nul ne soit lésé, fût-ce du poids d’un grain de sénevé, car tout entrera en compte, et les comptes que Nous établissons sont infaillibles. » (v.47) Indiquer la mesure afin que chacun puisse être en mesure de correspondre à la bonne mesure au moment de la pesée, telle est la mission du prophète. Et il l’accomplit dans la mesure de la langue, la bonne mesure audible dans ses versets rythmés aux sonorités splendides, qui par leur forme même indiquent à l’homme qui les écoute la bonne formule de vie : verdeur, justesse, harmonie.

Le verset précédemment cité : « « Nous n’avons pas créé les cieux, la terre et ce qui est entre, par jeu », pourrait aussi se traduire : « Nous n’avons pas donné mesure au plus haut, au plus bas et à ce qui les différencie, par hasard. » Le mot qui dit « ce qui est entre » peut aussi bien exprimer la distance, la séparation, que la différence, et cela dans l’espace comme dans le temps, et dans l’esprit. Ce qui est entre le ciel et la terre, le haut et le bas, les sépare mais aussi permet de connaître leur valeur. Ce qui est entre, ce sont les prophètes. Et, pouvons-nous dire, les hommes qui sont en chemin, en train d’expérimenter, dans la pente et dans le temps, la valeur du haut et du bas, d’apprendre leur mesure. En poussant encore un peu plus loin les sens des mots qui disent ciel et terre, nous pourrions les traduire : nom et pays. Le nom et le pays sont à la fois reliés et tenus à distance respectueuse par la valeur qui se tient entre. Et nous pouvons dire, en reprenant le verset 22 : « S’il y avait d’autres principes que Dieu entre le nom et le pays, ces derniers seraient corrompus. » Et ce qui est corrompu, en état de corruption, va vers la mort. Le nom et le pays doivent être liés par le juste, ou perdre leur être. Que le pays désigne un pays, ou une âme. Il ne s’agit pas d’un jeu.

« Bien au contraire, Nous lançons contre le faux la vérité qui le subjugue, et le voilà qui disparaît. » (v.18) Tout a une destination, soit vers la paix bienheureuse, soit vers la destruction mortelle. C’est pourquoi le Prophète n’a été « envoyé que comme miséricorde pour l’Univers » (v.107). Qui écoute la révélation qu’il transmet apprend la voie juste, la voie du salut. Encore faut-il savoir écouter. Écouter aussi est un chemin, sur lequel l’homme est appelé à progresser. « Et celle qui a préservé sa fente ! Nous avons soufflé en elle de Notre esprit, faisant d’elle et de son fils un signe pour l’univers. » (v.91) Nous comprenons pourquoi la « fente », premier sens du mot arabe employé ici, signifie aussi un « espace compris entre deux ». Dans la dimension de l’esprit, il s’agit bien de cet espace de la valeur, dont le respect rend seul valide ce qui est.

En recevant l’esprit de Dieu, Marie est devenue avec son fils un signe pour l’univers. Les versets aussi s’appellent des signes. Quand l’homme comprendra pleinement les signes qui lui sont envoyés, quand, recevant l’esprit, il aura pleinement entendu le sens des révélations que lui ont faites les prophètes, alors les révélations verront leur accomplissement, et « ce jour-là, Nous plierons le ciel comme on plie le rouleau des livres. Et de même que Nous avons procédé à la première Création, de même Nous la recommencerons. C’est une promesse que Nous Nous sommes faite, et Nous l’accomplirons. » (v.104)

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Anaximandre et le Coran

photo Alina Reyes

 

J’étudie le verset 22 de la sourate 21, je regarde plusieurs traductions. Dans la première cela donne : « S’il y avait dans le ciel et la terre des divinités autres qu’Allah, tous deux seraient certes dans le désordre. » Dans une autre (Tawhid) : « … la marche de ces derniers aurait été gravement compromise. » Une autre (Kasimirski) : « … ils auraient déjà péri. » Une autre (Chouraki) : « … seraient anéantis. »  Or ce que je comprends, c’est que le sens profond est : ils seraient corrompus. Afin de m’assurer de ne pas faire d’erreur, je cherche le verbe arabe dans le dictionnaire et je trouve : son premier sens est bel et bien : « être gâté, corrompu ».

Ah je suis en joie, je vois tout si clairement, le texte est si juste et rejoint si bien ce que j’ai déjà vu en traduisant des passages de la Bible ! Ce qui se trouvait caché dans la Bible est dans le Coran révélé. Et cette révélation est en elle-même une nouvelle cache pour elle-même, en même temps qu’une exposition du passage à cette autre dimension qui est comme la matière noire de la Bible.

En attendant de revenir commenter cette sourate, cette affaire de « corruption » me rappelle la parole d’Anaximandre, l’un  des tout premiers philosophes, né en 610 avant Jésus-Christ, qu’un jour je traduisis ainsi :

De cela précisément où les vivants ont leur source, en cela aussi leur dissolution se produit, selon la promesse. Ils se donnent en effet les uns les autres règle et prix du déréglé selon l’ordre du temps.

Traduction qui a son originalité, mais qui puise au dictionnaire, rien d’autre.

Je vois dans ces deux phrases une genèse du fini à partir de l’infini – cet apeiron dont Anaximandre disait qu’il était l’élément premier du vivant-, du multiple à partir de l’Un. Nous passons d’une source aux vivants. D’un non-nommé (cela) à un déroulement de mots en phrases.

Le premier mot est ex, qui indique une sortie, les derniers chronou taxin, ordre du temps. Dans la sortie de l’infini, le déréglé entre avec le réglé dans l’ordre du temps : la mission des vivants est de s’harmoniser les uns les autres de sorte à donner un juste prix à leur condition, ce qui revient à l’assumer.

Selon la promesse, selon l’ordre du temps. Le mot kata, pour dire selon, indique une descente. La promesse, l’ordre du temps viennent d’en-haut, de la source. Il s’agit d’une promesse parce qu’elle est contenue en puissance dans cela d’où est la source. Regardons vers la Genèse – après tout le mot traduit ici par source est genesis - et voyons ce « cela » d’en-haut, un cela au pluriel dans le texte, un cela unique mais contenant sa puralité, comme ce que les premiers versets de la Bible nomment « les eaux d’en-haut ». Le Logos universel autorise de tels rapprochements, même si l’oreille d’Anaximandre n’a jamais entendu la bouche de Moïse, ni l’oreille de Moïse la bouche d’Anaximandre. Le Logos l’autorise, précisément parce qu’ils se donnent les uns les autres règle et justice, et prix, en rachetant le faux par les liens et les avancées de la pensée, qui ainsi s’épure et progressivement, de la multiplicité des vivants, des êtres-étants, des logos atteignent leur source, l’unique Vérité, le Logos sorti par ex-tase de l’infini sans nom, ce « cela » en lequel les mystiques de tous horizons reconnaissent Dieu.

Et la dissolution est communion, des êtres en l’Être, de l’être en l’Être :

« Tout cessa, je cédai,

délaissant mon souci,

parmi les fleurs de lis oublié. »

Saint Jean de la Croix

Faites l’expérience de lire à partir de la fin ces deux phrases d’Anaximandre, en remontant jusqu’au premier mot, vous y êtes.

Selon l’ordre du temps, règle et prix du déréglé, les uns les autres se donnent en effet. Selon la promesse leur dissolution se produit, en cela aussi où les vivants ont leur source, précisément, de cela.

*

Sourate Ta-Ha (2). Moïse sauvé du feu

photo Alina Reyes

 

Nâr, feu, désigne aussi dans le Coran l’enfer. « Et dis: « La vérité émane de votre Seigneur ». Quiconque le veut, qu´il croit, et quiconque le veut qu´il mécroie ». Nous avons préparé pour les injustes un Feu dont les flammes les cernent », est-il écrit au verset 29 de Al-Kahf. Le mot, de même qu’en hébreu, est tout proche de nûr, lumière.

Si nûr est entièrement positif – il est un nom du Coran, et Dieu lui-même est Lumière sur lumière (sourate 24, v.35), nâr a une double connotation. Ici où le premier récit de la sourate concerne l’épisode de la Bible dit du buisson ardent, il apparaît d’abord positif. Le récit biblique parlait d’un feu qui brûlait sans consumer le buisson. Le récit coranique dit seulement : un feu. Moïse voit un feu au loin. Il dit à sa famille de rester sur place, tandis que lui part à sa rencontre, dans l’espoir d’en ramener un tison, et peut-être une aide pour le guider. Ce feu s’apparente donc à un espoir de lumière, comme d’une torche pour pouvoir avancer plus sûrement dans la nuit.

Cependant le fait que Moïse demande à sa famille de rester sur place tandis qu’il s’en va au-devant de cette vision de loin, indique, en même temps que l’espoir, le risque que ce feu représente. Le risque, sans doute, qu’encourent les injustes de se voir cernés par ses flammes, comme écrit dans la sourate 18. Or, qui peut savoir, au moment de se présenter devant Dieu, s’il sera jugé juste ou injuste ? C’est tout l’enjeu du Coran : éclairer les hommes dans leur nuit, les prévenir contre le risque de l’enfer. « Nous n’avons point fait descendre le Coran sur toi pour que tu sois malheureux », est-il dit au deuxième verset de Ta-Ha.

Si nous rapportons le récit à des états mentaux, quel pouvait bien être celui de Moïse en voyant de loin ce feu ? Un verbe apparenté à nâr signife « être excité au point de se jeter sur quelqu’un ». Le caractère infernal du feu consiste à ête dominé par ses pulsions. Quelques versets plus tard, Dieu retraçant la vie de Moïse jusqu’ici, lui fera notamment rappel du fait qu’un jour il tua un homme (sous le coup de la colère, pour défendre un Hébreu opprimé, ainsi que le raconte la Bible). Nous pourrions interpréter la démarche de Moïse comme celle d’un homme qui, sentant monter en lui le feu morbide, s’en éloigne dans l’espoir de trouver guidance dans le feu purifié de Dieu. Et en effet, arrivé devant le feu, Moïse entend Dieu lui dire d’ôter ses sandales, car il se trouve dans un val sacré. La part d’énergie mal orientée qui se trouvait en lui, Dieu va la retourner en lui donnant mission de lutter contre le mal – incarné dans le texte par leur ennemi commun, Pharaon.

Toutes les allées et venues de la sourate sont des occasions de retournement, de conversion : ainsi qu’il en est de la main de Moïse blanchie comme par la lèpre mais indemne, de son bâton changé en serpent mais redevenant bâton, revenant à son état primitif. Occasions de remise et reprise de l’être dans le droit et bon chemin, celui où dans chacune de nos prières, répétant Al-Fatiha, nous demandons inlassablement à Dieu de nous conduire. Pour notre béatitude (ainsi que j’ai interprété les lettres Ta-Ha), ainsi qu’en renouvelle constamment la promesse le Coran, parallèlement à ses avertissements contre le mal. En quelque sorte, il s’agit de convertir la tentation du mauvais feu en mise en chemin à la bonne lumière. « Que celui qui n´y croit pas et qui suit sa propre passion ne t´en détourne pas. Sinon tu périras », est-il dit au verset 16, faisant suite à l’annonce de l’Heure, qui va arriver. « Je la cache presque », dit Dieu, tout à la fois donnant un sentiment d’imminence, comme d’un rideau sur le point de s’ouvrir, et préservant la liberté de l’homme, sa responsabilité quant au fait de bien ou mal se diriger. C’est ainsi que nous verrons Pharaon, dédaignant les signes de Dieu produits par l’intermédiaire de Moïse, sombrer avec son armée. (Et la position de Moïse par rapport à Pharaon, avec toutes ses difficultés, est aussi celle du Prophète par rapport aux forces traditionnelles qui s’opposent au message qu’il lui faut leur délivrer).

Moïse s’est approché de ce feu vu de loin, il a écouté le message qui pouvait en être délivré, c’est pourquoi il est sauvé et peut sauver son peuple. Si le Coran ne cesse d’avertir les hommes contre l’enfer qui les menace, c’est qu’il leur faut, pour en être délivrés, accepter de regarder la vérité en face, toute la vérité. La réalité lumineuse, et la réalité sombre. S’entêter comme Pharaon à ne pas vouloir reconnaître le mal, ou dévier du bien comme plus loin dans la sourate le Samaritain et son idolâtrie pour un veau d’or (v.85 et suivants) , ou comme plus loin encore écouter comme Adam la parole faussée d’un serpent, c’est s’aveugler sur ce à quoi on se destine. Pourquoi m’as-tu refait aveugle ? demande à Dieu Adam (v. 125) après qu’il a obéi au satan, sa mauvaise pulsion, et mangé de l’arbre interdit. C’est que, précisément, il a négligé la parole d’avertissement, il n’a pas voulu voir le mal où il était.

Or ne pas vouloir voir le mal, refuser de le porter à la lumière, c’est se priver de la possibilité d’en être libéré. Dieu est le miséricordieux, il soulage de sa culpabilité celui qui admet la vérité, et par cet acte qui est repentance, permet que tout à la fois le mal et la culpabilité qu’il engendre soient détruits. Aux aveugles que nous sommes, le Coran expose sans cesse et vigoureusement le mal dans sa monstruosité, qui est aussi l’énormité de la culpabilité qui nous plombe et à son tour engendre de nouveau le mal, si nous n’en sortons pas pour aller vers la lumière qui purifie.

La lumière de Dieu, nous dit la sourate An-Nûr, « est semblable à une niche où se trouve une lampe. La lampe est dans un cristal et celui-ci ressemble à un astre de grand éclat; son combustible vient d´un arbre béni: un olivier ni oriental ni occidental dont l´huile semble éclairer sans même que le feu la touche. » Nous voici revenus au buisson ardent. À l’arbre béni, contre l’arbre maudit dont mangèrent Adam et Ève. Nous voici revenus au centre de la question. Je vois au loin le feu-lumière de la Kaaba, vêtu de son voile sombre. Je vois les pèlerins faire le chemin vers elle, le chemin du pardon, vers cette étrange maison vide. Je revois en regard les compagnons du Messie faire le chemin vers le tombeau vide, un matin à l’aube, le rocher creux qui n’abrite plus la mort mais fait signe de résurrection. Je me rappelle que le Prophète a dit que c’est vers là-bas, Jérusalem, qu’à la fin des temps nous tournerons notre regard, notre prière. Où le Jardin des oliviers, qu’en ce moment on déracine, reprendra vie et donnera l’huile d’où brillera, dévoilée, la lumière éternelle.

*

Sourate 20, TaHa, « Au puits de ma béatitude » (1)

au Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

 

Nous continuons à tourner autour du Coran et à l’intérieur du Coran à partir de ce centre qu’est la sourate Al-Kahf – tout en nous rappelant avoir dit que le centre du Coran est partout dans le texte, où sans cesse sont repris et déclinés les mêmes thèmes, lesquels peuvent se résumer en un thème unique, le thème eschatologique de la source et de la fin dernière, du but de l’homme, de son passage ici-bas.

Commençons cette fois par resituer la descente du Coran dans son contexte anthropologique, en citant ce passage du livre de Jacqueline Chabbi, Le Seigneur des tribus, à propos du ‘ilm, le « savoir tribal » :

« Étymologiquement, le ‘ilm tribal est centré autour de la recherche des marques et des traces. Alam, de même racine (‘LM), désigne d’ailleurs ce « signe de piste ». Le savoir tribal est avant tout une science du déplacement. La connaissance, très prisée dans ces milieux, des généalogies et des alliances est aussi de cet ordre. Elle porte sur les relations et sur les réseaux. Comme la science de la piste, elle mobilise la mémoire et prépare à l’action. Il en va de même de ce que l’on pourrait appeler le « pistage du destin », c’est-à-dire du ghayb. »

Nous sommes ici dans le même type de savoir que celui des premiers Hébreux, nomades, ou des Aborigènes d’Australie, nomades aussi, dont Bruce Chatwin a décrit dans Le Chant des pistes la pensée complexe, si étrangère à la pensée des sédentaires. Un système de pensée où l’essence du monde est en quelque sorte semblable aux circonvolutions du cerveau, et qui atteint son but dans le monothéisme juif des origines, lui-même transcendé dans le monothéisme coranique, comme nous allons continuer d’essayer de le montrer, ou de le faire apercevoir.

Citons encore, en guise de mise en route, ce splendide passage d’une traduction par Jacqueline Chabbi, du « récit authentique, Khabar, mis sous le nom de Wahb (Ta’rîkh, I, 130-131) » :

« J’ai placé le premier bayt qui ait été édifié pour les hommes au creux du val de la Mekke, lieu béni (…) ils y viendront, des pieds à la tête couverts de la poudre des pistes, montés sur des chamelles efflanquées (tant ils seront venus de loin), par les gorges les plus profondes ; tout tressaillants de dire sans relâche : me voici venu ! me voici venu !, laissant sans discontinuer couler leurs larmes et rouler dans les gorges comme d’un grondement ininterrompu, le nom de Ma Grandeur. »

En notant que le mot Khabar, qui désigne les « récits authentiques » autour du Coran, est apparenté au nom qui désigne une « dépression toujours humide qui permet la pousse et la survie permanente des jujubiers » – arbres que l’on retrouve au paradis, et dépression qui rappelle celle où est bâtie la Kaaba, autour de laquelle les pèlerins tournent, comme nous autour de La Caverne, Al-Kahf.

Pourquoi certaines sourates commencent-elles par une succession de lettres qui ne veulent apparemment rien dire ?  Le Coran, Livre révélé, jongle avec la lettre à la vitesse de l’éclair. Génie de la langue, proche de celui dans laquelle s’écrivit la Bible, et où déjà, par-delà les deux dimensions visibles de l’Écriture, la littérale et la spirituelle, s’ouvrent secrètement d’autres dimensions, ouvrant sur d’autres sens, d’autres univers (où nous nous sommes aventurés dans Voyage). Nous avons vu que tel était le cas de la sourate Maryam, inaugurée par cinq lettres dont nous avons discerné un sens. La particularité de la sourate Ta-Ha est de porter en titre les deux lettres qui forment son premier verset. Comme dans Maryam, il s’avère que ces lettres indiquent quelque chose de capital qui est voilé par pudeur.

Cette sourate de 135 versets commence par le rappel de la Souveraineté de Dieu, qui « connaît le secret et même ce qui est encore plus caché » (v.7). Pour sa plus grande partie elle reprend l’histoire de Moïse, conclue par une méditation sur la Révélation (v. 9-114). Enfin, introduite par un rappel de l’histoire d’Adam, elle ouvre sur l’appel à suivre la juste voie en vue du Jour de la résurrection et de la rétribution.

« Ôte tes sandales, car tu es dans le val sacré de Tuwa », dit Allah à Moïse quand il s’approche du buisson ardent, au verset 12. Nul ne sait d’où vient ce nom, Tuwa. Mais il est certain que ce nom, placé en cet endroit absolument essentiel de la Révélation, fait signe. Et pénétrer dans ce signe, c’est rejoindre aussi les deux lettres initiales qui donnent à la sourate son nom. Pour cela il nous faut nous aussi ôter nos sandales, et entrer pieds nus dans le lieu immaculé de la langue. Ici ce n’est plus nous qui nous servons d’elle pour communiquer, mais elle qui vit, indépendante de nous, sans besoin de nous, souveraine et ne se laissant approcher que de ceux qui se sont dépouillés de toute protection et de toute prétention sur eux-mêmes et sur elle.

Avançons-nous comme des nouveau-nés dans les profondeurs de la langue, où elle palpite et évolue dans la lumière. Tuwa s’y trouve entre Tawa et Tuba. Nous y voyons Tawa désigner tout ce qui est plié ou qui se ploie, un rouleau ; un mouvement de va-et-vient ;  la maçonnerie intérieure d’un puits. Et Tuba, qui est aussi le nom d’un arbre du paradis, exprimer la béatitude.

D’autant plus qu’il est question de Moïse, nous nous rappelons que pour les juifs, la béatitude consiste à lire le rouleau de la Torah. Nous nous rappelons que nous avons vécu cette béatitude, que nous retrouvons en lisant le Coran, aussi près de sa langue que nous le pouvons. Et nous comprenons que le nom Tuwa exprime plus que cela encore. Le Ta initial de la sourate est aussi la lettre initiale de Tuwa (et de Tawa, et de Tuba). Quant à la deuxième lettre, le Ha, elle sert d’affixe pronominal. Sans fatha (accent-voyelle a), comme ici, elle indique le génitif ou le datif. Si bien qu’il nous est possible d’entendre, dans ce TaHa : « De mon T », ou « À mon T », T pouvant signifier le confluent de la béatitude et tout à la fois, comme nous allons maintenant le voir, des plis et du rouleau, du va-et-vient, du puits.

Rappelons-nous ce que nous avons indiqué, au début, de la pensée nomade. Je ne ferai pas ici l’analyse détaillée du contenu de la sourate, ce serait trop long et nous y reviendrons plus tard. Mais tout un chacun peut la lire en y notant le thème constant du déplacement, des allées et venues, tant dans l’espace physique, géographique, que dans l’espace mental et spirituel. Le texte arpente les pistes de l’existence et leurs replis, et c’est pour guider l’homme, lui éviter les égarements.

Au verset 39, Dieu explique à Moïse qu’il l’a sauvé des eaux, nouveau-né, afin qu’il soit élevé « sous mon œil », dit-il. Le mot Ayin, qui signifie en hébreu à la fois œil et source, signifie en arabe œil ; personne ; essence. Et encore, entre autres : pluie qui tombe plusieurs jours de suite. Ou : tourbillon d’eau dans un puits. Par où nous revenons à la source, à l’œil, au puits de Laaï Roï, « Le Vivant qui me voit » où Agar entendit l’Ange lui annoncer la naissance de son fils Ismaël. Voici comment nous commentions cet épisode dans Voyage :

« C’est là que l’Ange du Seigneur la trouve, à la source. La source se dit en hébreu : l’œil. Ici il est question de « l’œil des eaux ». Agar pleure, sans doute. Agar est révoltée par le traitement qui lui est fait. À l’œil des eaux, au lieu de désespérer, elle voit Dieu. L’Ange du Seigneur lui indique la voie du salut : voir plus loin. Plus loin que la tribulation immédiate, sa vie perpétuée dans une immense descendance – en laquelle se reconnaîtront les Arabes. »

Enroulement et déroulement vertigineux du sens dans le texte.

Je m’arrête là pour aujourd’hui, je reçois tous mes fils ce soir, j’ai à préparer. Lis ! Et sois bienheureux.

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À la maison dans la Bible, l’Évangile et le Coran

Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

 

Le mot bayit en hébreu, bayt en arabe, désigne un contenant, une demeure : maison, tente, cimetière, temple, et aussi famille avec descendance – non limitée aux liens de sang. En arabe, au pluriel, il a un sens supplémentaire : vers. Le dictionnaire Kasimirski indique : « De même que le vers est homonyme de tente, de même chaque partie dont un vers se compose répond à quelque partie de la tente, comme pieu, etc. » Avant d’être appelé Allah, Dieu est nommé dans le Coran Rabb al-Bayt, Seigneur de la Maison. Cette maison est la Kaaba, élevée à La Mecque par Abraham (sourate II, 127).

Bayit, qui prend souvent la forme beyt en hébreu, en raison de sa forme, dit le dictionnaire de Sander et Trenel,  a donné son nom à la deuxième lettre de l’alphabet hébreu : beth. Cette lettre est la première de la Bible. Lorsque Jacob s’endort, la tête sur une pierre, et voit en rêve les anges descendre et monter à l’échelle entre terre et ciel, puis entend Dieu lui annoncer sa descendance, il s’exclame en se réveillant que c’est ici « la maison de Dieu, la porte du ciel ». Il dresse la pierre sur laquelle sa tête a reposé, en fait une stèle, qu’il appelle Béthel, « maison de Dieu » – bétyle (Genèse 28, 10-19), en promettant que si Dieu le garde dans son voyage et lui donne du pain et lui permet de rentrer à la maison, il sera son Dieu.

Bethléem, « Maison du pain », est le lieu où naquit Jésus-Christ, « le pain de la vie », au creux d’un rocher, d’une grotte qui est aussi un mot. Béthel, où Abraham éleva aussi un autel (Genèse 12, v.8) est considéré comme le village nommé autrement Emmaüs (par déformation d’un nom contenant Luz, ancien nom du lieu renommé Béthel par Jacob), où les compagnons rencontrèrent, au soir du premier dimanche, le Christ ressuscité – qu’ils reconnaissent quand il leur partage le pain et leur explique les Écritures.

La lettre B, en arabe comme en hébreu, signifie dans. De nouveau l’idée de demeure. Elle est la première lettre de la Bible et aussi du Coran, avec ce sens. Dans la Bible, littéralement : « Dans le commencement », et dans le Coran : « Dans le nom » (de Dieu). Ce B est en quelque sorte un bétyle. Que nous dit-il, d’entrée ? Que dans la lettre est Dieu. La première lettre est en quelque sorte la maison d’où jaillit, comme en Big Bang, la parole de Dieu, à la fois source, pain et nom.

Les vêtements liturgiques et le pectoral d’Aaron seront couverts de pierres précieuses (Exode 39), comme la Jérusalem céleste (Apocalypse 21). Le Temple de Jérusalem est le béthel, la maison de Dieu. Dans la Kaaba est enchâssé le bétyle. Le Christ renomme l’apôtre à qui il confie de fonder son église, il l’appelle Pierre. La pierre est à la fois le lien entre la terre et le ciel, et la maison où demeure le ciel descendu sur terre. Une maison tout à la fois aussi concrète qu’une pierre et aussi spirituelle qu’une lettre. Comme le dit Al-Fatiha, L’Ouvrante, la première sourate, Dieu est le « Maître de l’univers », « Maître des mondes ». En Lui les mondes se répondent et communient, aussi étrangement parfois que la pierre et la lettre. En lui les mondes, et la terre et le ciel, forment une unique maison, famille, descendance et poésie, Sa demeure, dont la porte est ouvrante.

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courant debout dans la joie à sa délivrance

 

Elohim et ha-shamayim ve’et ha’aretz (Genèse 1, 1 : « [Au commencement créa] Dieu les cieux et la terre »

Allāhu Nūru As-Samāwāti Wa Al-‘Arđi (Coran 24, 35) : Dieu lumière des cieux et de la terre

 

Elohim et Allah sont le même mot, l’un hébreu l’autre arabe : El (ici en hébreu à la forme pluriel) signifie Dieu et se trouve dans le lah de Al-lah (le Dieu)

shamayim et samawati sont le même mot, l’un hébreu et l’autre arabe : cieux

aretz et ardi sont le même mot, l’un hébreu et l’autre arabe : terre

ve et wa sont aussi le même mot dans les deux langues : et

 

Nurun ala Nurin : Lumière sur Lumière. Le Coran est Lumière sur la Lumière qu’est la Bible. Leurs langues sont sœurs et épouses d’un même Dieu. Eaux d’en haut et eaux d’en bas, comme dit la Genèse (1, 7), au confluent des deux océans comme dit le Coran (18, 60), l’homme se retrouve dans le même et unique lit de la Vérité, torrent courant debout dans la joie à sa délivrance.

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Sourate 17, Al-Isra, Le Voyage Nocturne

terre et ciel du Sud, reçu tout à l'heure par mail

 

Il est l’Audient, le Voyant, est-il dit d’Allah au premier verset de cette sourate qui évoque, en 111 versets, le fameux voyage que fit le Prophète en prière, de nuit, de La Mecque à Jérusalem et de Jérusalem au Ciel, auprès de Dieu. Ici cependant pas de jument ni de détails pittoresques (comme il s’en trouve dans des hadiths), seulement la Vérité nue. Mohammed (le salut et la bénédiction de Dieu soient sur toi), je crois que tu as chevauché à cru une cavale nommée Audience et Voyance d’Allah. C’est le miracle de la prière profonde, et je me rappelle ton voyage quand au cœur de la nuit je pratique comme toi la prosternation, Essoujoud, ce mot qu’on retrouve dans Masjid, la Mosquée, tout lieu où l’on se prosterne, la terre entière étant mosquée pour un musulman. Et aussi quand, me redressant après m’être inclinée, je prononce « Samia Allahou Liman Hamidahou », « Allah entend celui qui le loue », ce mot Samia que l’on retrouve dans l’appellation As-Sami, l’Audient, et aussi dans le nom du fils d’Abraham notre ancêtre, Ismaël, et dans l’antique invocation juive, redite par Jésus, Shema Israël, Écoute, Israël, le Seigneur, notre Dieu, est Un…  Oui un voyage dans la langue de Dieu, dans sa Parole transmise à Ses prophètes. Afin de lui faire voir Min Ayatina, dit ce même premier verset, De Nos Signes, ou De Nos Merveilles… et j’écoute et je vois que c’est le même mot qui dit Versets. Dieu t’a fait voir de Ses versets, des antiques et des nouveaux sans doute, Dieu t’a transmis comme Signes et Merveilles ses Versets, que j’entends que je sens galoper sous moi dans le désert tandis que je les vois, que je les lis…

Voyage de la « mosquée sacrée », Al-Haram, à « la mosquée la plus lointaine », Al-Aqsa, trajet eschatologique de la source de tout à l’ultime, du nombril de monde au lieu de la résurrection, de la boîte noire de La Mecque au lieu où tomba, comme l’avait prophétisé Jésus, le Temple jamais relevé. Trajet de l’Interdit (le sacré) au Révélé. Trajet de la terre au ciel via Jérusalem, de la forme au sens, de l’ouïe au dit, de la vision au réel, du sujet à son objet. Le Coran est la transfiguration de l’Écriture – c’est pourquoi, au premier temps de la Révélation, l’Ange de Dieu ne demande pas à Mohammed d’écrire, mais de lire. Les signes anciens, il va les lire selon la nouvelle révélation. Et dès le deuxième verset, voici Moïse et le Livre. Et dès le verset suivant, Noé et l’Arche.

Puis voici le grand sujet, celui du mal commis par les hommes, de leur non-écoute de la parole de Dieu, et du châtiment terrible qu’ils encourent. C’est sur ce terrain que galope la monture jusqu’à la fin de la sourate, le terrain des fins dernières de l’homme, qui est aussi avertissement contre l’enfer après la mort pour ceux qui auront placé tout leur désir sur terre, suivi le diable qui « ne fait des promesses qu’en tromperie ». Sur le déluge, il y revient, car l’eau est la parole où Dieu fait naître et où il fait sombrer, par où il sauve, aussi. Moïse la traversa avec son peuple, Noé y navigua avec ses fils et les vivants, elle noie les méchants, sauve les justes. « Êtes-vous à l´abri de ce qu´Il vous y ramène (en mer) une autre fois, qu´Il déchaîne contre vous un de ces vents à tout casser, puis qu´Il vous fasse noyer à cause de votre mécréance? Et alors vous ne trouverez personne pour vous défendre contre Nous ! » (verset 69)  Sachez traverser sains et saufs la nuit, accomplir le pèlerinage périlleux qu’est la vie en ce bas monde, tel est le message de cette sourate, aussi centrale que Al-Kahf et Maryam, que nous avons déjà lues. Et pour cela, les derniers versets sont des appels renouvelés à la prière, des conseils pour la faire et louer celui « qui n’a point d’associé en la royauté », celui qu’on ne doit point évoquer comme s’il était tour à tour tel ou tel homme ou l’homme, comme le font ceux qui ont laissé se dégrader complètement leur foi, leur vision de Dieu. Mais Dieu est miséricordieux, il a fait descendre le Coran. Qu’ils le lisent en priant, et ils découvriront : « quand tu lis le Coran, Nous plaçons, entre toi et ceux qui ne croient pas en l´au-delà, un voile (hidjab) tabou » (v.45). Et tu es parfaitement pur et inatteignable, comme Al-Haram, ton lieu de départ en ce voyage nocturne, parfaitement musulman, c’est-à-dire en paix bienheureuse.

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