Mastectomie : un de perdu, deux de retrouvés

autoportrait à l'hôpital (avant l'opération)

autoportrait à l’hôpital (avant l’opération)

 

Un cancer récidivant trois ans et demi après au même sein : il faut savoir parfois jeter l’eau du bain avec le crabe. Nous avons opté pour la mastectomie. Deux charmants chirurgiens m’ont opérée, l’un s’occupant de vider le contenant, l’autre de le remplir. J’ai déjà un nouveau petit sein, qui va être augmenté progressivement dans les mois qui viennent jusqu’à la taille de son compagnon resté en place.

Pensez à quelque chose d’agréable, a dit l’anesthésiste en m’appliquant le masque à oxygène. J’ai pensé à mon homme, à mes fils, à mes petites-filles et petit-fils, j’ai vu la montagne depuis ma chambre à la grange, j’ai vu Édimbourg enneigée, et la dernière chose ce fut cette phrase dite par mon cerveau : ce ne peut être que le début du monde, en avançant (transformant celle de Rimbaud : « Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant ».

 

J'avais emmené cahier et carnet, et une tablette sur laquelle durant mon séjour j'ai lu toute une thèse de littérature

J’avais emmené cahier et carnet, et une tablette sur laquelle durant mon séjour j’ai lu toute une thèse de littérature

Cinq jours après, retour à la maison. Tout va bien.

vu de ma chambre

vu de ma chambre à l’hôpital

à la Pitié-Salpêtrière ces jours-ci, photos Alina Reyes

*

« La rose se renouvelle »

immeuble*

L’amour et le travail rendent bienheureuse, bienheureux. Et ils ne peuvent jamais nous manquer. L’amour ne manque pas si nous savons le donner. Le travail ne manque pas si nous le faisons. Nous pouvons manquer d’un travail qui nous fasse gagner notre vie, et c’est dramatique. Mais il nous reste toujours la possibilité du travail quand même, qu’il s’agisse de jardiner, de réparer, de faire la cuisine, de faire du bénévolat, d’apprendre, de s’instruire, de faire des choses de ses mains ou de son esprit.

Malade pendant deux jours, j’ai dormi quasiment vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et dormant, je rêvais que je travaillais à ma table, ou bien que je faisais de grands voyages à moto avec O. C’était l’amour, le travail, et j’étais bienheureuse.

*

toit

postit

roseLa citation est de Robert Maturin. Le dessin, fait en salles d’attente à l’hôpital

Ces jours-ci à Paris, photos Alina Reyes

*

Simone Veil, Redoine Faïd et les enfants de Saint-Flour

L’une est enterrée avec les honneurs des pouvoirs politiques et médiatiques, l’autre se fait la belle par les airs en niquant toute la geôlerie. Et le président de la République a beau faire une fois de plus le Pinocchio en prétendant que l’entrée de Simone Veil au Panthéon est la décision de tous les Français, comme s’il avait organisé un référendum auquel, dans un cauchemar de dictature, nous aurions tous répondu d’une seule voix, et les médias ont eu beau couvrir vastement la panthéonisation, l’évasion de Redoine Faïd pour ainsi dire les déplombe, les fait rêver.

J’ignore ce qu’a fait d’extraordinaire Simone Veil, femme courageuse sans doute mais dont je ne vois pas l’œuvre. Bien d’autres pays ont légalisé l’avortement sans en faire tout un fromage – idem pour le mariage homosexuel, ailleurs on n’a pas eu besoin de se mettre à idolâtrer l’affaire et la personne qui a fait son job en la faisant voter, Christiane Taubira en l’occurrence. Veut-on en France attacher absolument les femmes aux questions de ménagères, avortement, mariage, procréation, adoption…? Pour ma part, je m’en fais la belle, comme du reste.

Des enfants de Saint-Flour, collégiens et écoliers, ont travaillé avec un poète. Après avoir écrit et illustré des haïkus, ils les ont distribués en ville. Merci à eux, au poète et à La Montagne pour cette belle, légère et vivante actualité.

Mes PostIt de ces derniers jours (avant d’avoir passé samedi et dimanche sans bouger de ma table de cinq heures du matin à onze heures du soir, à travailler aux derniers détails de ma thèse belle comme le monde – et ce n’est pas fini, comprenne qui entend) :

 

postit 40 postit 39

postit 43

postit 42

postit 41à Paris ces jours-ci, PostIt et photos Alina Reyes

J’ai écrit le dernier PostIt dans la rue, en voyant ce tag de MissTic disant « Ce qui nous crève les yeux nous rend aveugle ». Je prépare mes PostIt à la maison, mais j’en ai aussi quelques-uns non écrits dans mon sac, avec, toujours, un stylo, pour les cas où tel ou tel lieu appelle une parole particulière à l’improviste.

*

Cancer, thèse et amour

Recommençant à travailler à ma thèse, dont je dois rendre la version définitive dans les prochains jours pour une soutenance en septembre. Retardée par un épisode de fatigue qui s’est soldé par un épisode « Cancer, le retour » – spéciale dédicace à l’Éducation nationale qui m’a envoyée travailler à quatre heures de transports (métro + RER + bus de banlieue) par jour de chez moi, soit plus loin que toutes et tous les autres nouveaux profs de lettres de l’académie, alors que j’avais soixante et un ans : pourquoi ? – et qui récidive cette année en m’envoyant presque aussi loin – grâce à quoi ils risquent de devoir me payer encore une longue période d’arrêt de travail tout en payant d’autres profs pour me remplacer – aux dépens des élèves, donc, et des contribuables : des as de la gestion des ressources humaines !

Si l’hôpital fonctionnait aussi mal que l’Éducation nationale, beaucoup d’entre nous seraient morts depuis longtemps. Heureusement j’ai de très bonnes raisons d’avoir toute confiance en la médecine, mais la comparaison entre le soin des corps et celui des esprits, des intelligences, est cruellement révélatrice du manque de sérieux de l’instruction publique dans notre pays. J’ai regardé hier un documentaire sur la Garde républicaine qui m’a amplement réjouie : voilà une institution exemplaire, tant par l’entraînement et le travail des gardes eux-mêmes que par ceux des divers artisans, musiciens et chevaux qui participent précieusement à l’œuvre.

Travaillant aux derniers détails de ma thèse (c’est très bon et très long), je me sens un peu comme la Garde républicaine. « Il faut que tout soit impeccable » et efficace. Et je vois aussi que ce qui se trame à l’intérieur des centaines de pages de ce texte, c’est l’amour, un amour réalisant des unions a priori disparates, comme dans ces peintures signées HeartCraft que j’ai photographiées sur des bornes Autolib.

 

amoureux 01,

amoureux 01

amoureux 02

amoureux 03

amoureux 04avant-hier à Paris, photos Alina Reyes

*

Banksy, Street Art, attentats positifs

« Banksy revendique les œuvres réalisées à Paris », titrent les médias. Selon la même formule trop connue : « Daech revendique… » Et après tout le Street Art est aussi un attentat (dont j’étais soupçonnée, je le disais ici), non pas au sens premier de « tentative criminelle contre une personne » (comme il s’en produit tant, dans l’ombre et sans revendication) mais au sens figuré et littéraire d’ « acte qui heurte un principe, qui attaque quelque chose ». Le Street Art, comme tout art, attaque la somnolence des esprits, attaque le mensonge, attaque le crime. Pas nécessairement en étant un art engagé, comme l’est avec force celui de Banksy, mais surtout, qu’il soit engagé ou dégagé (le dégagement étant une autre forme de combat), en étant un art puissant, un art vivant, plus fort que le crime et la mort. L’esprit d’enfance, plus fort que le rassis de la puérilité.

Pour ma part, je continue à photographier le Street Art au fil de mes déplacements à pied dans la ville, et à appliquer çà et là mes PostIt. Je donnerai de nouvelles images de mes PostIt une prochaine fois, pour l’instant voici les œuvres vues hier dans les rues, par cette grande belle journée d’été (en attendant aussi de revenir au puissant Melmoth the Wanderer) :

 

biboule

duchamp

disco

alex

afp

street art

graf porte rouge

street art,hier à Paris 5e, photos Alina Reyes

*

Melmoth. Voir à travers les corps

à Paris ces jours-ci, photo Alina Reyes

à Paris ces jours-ci, photo Alina Reyes

*

Difficile de lâcher Melmoth quand on le lit, et même quand on le relit vingt ans après. Le livre n’a fait que prendre en force, durant ce temps. Aussitôt relevée du TEP Scan, dans la salle de quarantaine, je l’ai rouvert. Des tâches bleues se mouvaient sur les pages. Il m’a plu d’attribuer le phénomène à la radioactivité dont j’étais imprimée, d’y voir la marque de ma capacité à lire à travers le corps des textes. J’aime les expériences, avec mon corps comme avec mon esprit, et le corps prend toujours le relais, c’est fantastique.

mon PostIt appliqué ici il y a deux semaines s'y trouve toujours

mon PostIt appliqué ici il y a deux semaines s’y trouve toujours

*

J’ai commencé à en parler avant-hier, avec des passages très drôles sur la vie et la mort du père Olavida. Le livre, avec ses histoires dans l’histoire aussi labyrinthique que la Pitié-Salpêtrière, constitue une virulente critique de l’église catholique et du catholicisme. D’où son actualité : si l’église aujourd’hui ne signifie plus grand-chose, à part la pédophilie et les violences envers les enfants qui ressortent de temps en temps de façon spectaculaire comme avec la vidéo de ce vieux prêtre digne du roman de Maturin giflant un bébé qu’il doit baptiser et écrasant sa tête en lui criant dessus (ce que le directeur de l’hebdomaire catholique La Vie, dans un éditorial, trouve insignifiant, alors que c’est au contraire parfaitement emblématique – et le fait qu’il trouve cela insignifiant le prouve doublement), si donc en tant que telle l’église se réduit à peau de chagrin sous nos yeux comme si nous étions en train de lire le conte éponyme de Balzac, il en reste cependant quelque chose, il en reste tout ce qui est décrit dans Melmoth : peut-être encore dans les quelques couvents que l’on maintient tant bien que mal souvent à grands renforts de religieuses importées notamment d’Afrique et employées à quelques corvées entre deux temps de prière, mais surtout dans la société civile, laïque, « athée » : car l’athéisme revendiqué n’est qu’une adhésion à ce catholicisme dont Maturin montre bien qu’il est de fait athée, qu’il est en fait une machine à opprimer. C’est aujourd’hui dans la société civile que cet aspect du catholicisme a métastasé, porté par le corps bourgeois qui depuis la fin du christianisme spirituel, à partir de la Renaissance a transformé cette spiritualité en mécanique sociale de domination, de consommation, de communication, de bêtise, mécanique qui semble atteindre son sommet ultrapollué aujourd’hui dans les embrassades de papes et de chefs d’État, dans l’idolâtrie généralisée, organisée, impunément criminelle.

Voici les passages que j’ai notés hier dans mon carnet au fur et à mesure de ma lecture :

« La curiosité ressemble, à quelques égards, à l’amour, qui fait toujours capituler l’objet avec le sentiment : pourvu que celui-ci ait une énergie suffisante, il importe peu que l’autre soit nul ou méprisable. » [J’ai écrit à peu près la même chose dans Forêt profonde]

… tout le monde étant l’ennemi d’un homme de génie…

… les hurlements sauvages de l’ouragan et ses triomphants ravages.

Dieu nous préserve, ajouta-t-elle en se baissant pour parler dans la cheminée comme si elle avait voulu adresser la parole à cette âme inquiète.

On donne conseil aux malheureux, et quand son malheur est au comble, on se console par l’idée de l’avoir prédit.

Malgré ma jeunesse je m’étonnai de ce que des hommes pussent chercher le repos dans une retraite d’où ils ne savaient pas bannir leurs passions.

C’était du moins un laïque. Il se pouvait qu’il eût un cœur.

… mon invincible répugnance.
À ces mots, ils m’interrompirent tous en répétant mes dernières paroles.
– Répugnance ! invincible ! Est-ce pour cela que nous vous avons admis en notre présence ? N’avons-nous supporté si longtemps votre opiniâtreté que pour que vous aggraviez encore votre faute ?
– Oui, mon père, oui, sans doute. Si l’on ne me permet point de parler, pourquoi m’a-t-on amené ici ?
– Parce que nous espérions être témoins de votre soumission.

Ils s’engagèrent mutuellement à m’épier avec le plus grand soin ; c’est-à-dire à me harasser, à me persécuter, à me tourmenter (…) J’en riais intérieurement. Je me disais : « Pauvres êtres pervertis, quel mal vous vous donnez pour échapper, par cette feinte agitation et ces inventions dramatiques, au vide désespérant de votre misérable existence. »

*

Comme on le voit, les outils, notamment de surveillance, changent, mais les méthodes, la scélératesse, restent les mêmes, transportées dans la société civile.

à suivre

*

Douceur et puissance (et PostIt)

J'avais appliqué un PostIt ici, parmi les autres affichettes

J’avais appliqué un PostIt ici, parmi les autres affichettes

et je l'ai retrouvé là, en hauteur sur une fenêtre

et je l’ai retrouvé là, en hauteur sur une fenêtre

postit 37,*

Le sentiment de douceur est depuis très longtemps chez moi associé à celui de puissance mentale. L’un et l’autre n’ont fait qu’augmenter avec le temps, et je me trouve dans une immense douceur, une puissance mentale ressentie dans l’absolu (non sur les autres, ce que je détesterais, car j’aime les gens libres).

Depuis l’enfance, la vie s’accomplit à mesure et à la mesure du pouvoir de se détacher des forces négatives. C’est cela, le voyage : savoir traverser ce qui est mort ou promis à la mort et en partir. C’est pourquoi, au gré de mes pérégrinations, j’applique des PostIt, des papiers détachables, porteurs de mots absolus, dans la ville.

Ils sont plusieurs dizaines maintenant, et j’ai le bonheur de voir que certains sont toujours là plusieurs jours après, quelques-uns depuis le premier jour où j’ai commencé, il y a deux semaines. Je ne peux pas repasser partout vérifier s’ils y sont encore ou n’y sont plus avant de poster leur photo ici pour une autre vie, comme j’avais commencé à le faire – mais les règles sont faites pour pouvoir être changées. En voici donc quelques-uns dont pas mal, sans doute, sont encore en place, car ces petits papiers ont une belle durée de vie au grand air. Certains sans doute ont été jetés par des nettoyeurs, mais d’autres qui n’y sont plus, qui sait ? sont peut-être chez l’un·e ou l’autre passant·e qui les aura cueillis ? Hier j’ai eu la joie de voir que l’un d’eux avait été, non pas jeté ni pris, mais déplacé par quelqu’un qui l’a appliqué dans un meilleur endroit, plus en hauteur, et j’ai eu la joie aussi de voir un passant s’arrêter pour le lire. Pour l’instant presque tous sont uniques, ce qui signifie que chaque jour ou presque je me replonge dans tel ou tel texte pour y trouver un tout petit ensemble de mots détachables – et en faisant cet exercice on se rend compte que peu de textes comportent en fait de tels si petits ensembles capables de déclencher l’imaginaire et la pensée. Il y a là quelque chose de primaire, de concentré, d’absolu, comme dans les fragments qui nous restent des penseurs présocratiques : quelque chose d’extrêmement revivifiant. Immense douceur et immense puissance mentale, disais-je.

*

postit 29,

postit 29

postit 31

postit 32

postit 32,

postit 33

postit 35

postit 36

ces jours-ci à Paris, PostIt et photos Alina Reyes

*