Journal intime d’une jeune femme libre, 8 : avec les Haïtiens de Montréal

"Ma vie douce", 2001, éd Zulma, 401 pages

Nous sommes donc toujours à Montréal, en 1991 (mot-clé Ma vie douce pour voir tous les épisodes du journal). La prochaine fois nous serons d’abord à Québec puis ce sera la fin du journal de Montréal.

*

Je me suis remise à écrire hier. Ça a l’air d’aller.
Dany est revenu, on est allés dîner chez Pitt et lui, c’était formidable. Ce soir, chez Monique.

Je crois que j’ai trouvé le thème sur lequel je vais travailler, à la fois pour ma conférence au Costa-Rica, pour Claire Cayron, et en complément de mon dossier pour la villa Médicis : la création, principalement littéraire. Avant d’arriver à une théorisation, je voudrais procéder par témoignages. Les miens, pour l’instant : euphorie pendant l’écriture du Boucher (cf Roussel, et nostalgie qui s’ensuit) ; effets rétroactifs de l’écriture (l’escalade dans Lucie) ; l’ « existence » des personnages (peur de mes personnages pendant l’écriture du roman actuel) ; similitude entre le travail d’acteur et le travail d’auteur ; indépendance de l’écriture, et sa propre force créatrice (le plan qu’on ne peut pas suivre ; forme de pelote d’une seule image, phrase ou sensation).

Dany. Si je n’avais dû venir au Québec rien que pour le connaître, cela me suffirait. Je l’aime beaucoup, beaucoup. L’autre soir, on est allés au cinéma tous les deux, voir La Voce della luna, et puis on est allés dîner au café Cherrier ; et on est rentrés à pied, bras dessus bras dessous, il a dit qu’il était heureux ce soir, je ne sais pas si j’y étais pour quelque chose, mais moi j’étais heureuse, avec lui.
Il aime beaucoup Florent aussi, et il nous a fait entrer dans son milieu haïtien à Montréal. Ils sont tellement intelligents et humains, je crois que je n’avais jamais rencontré des gens aussi forts. Il y a d’abord Pitt, un être adorable, fou de François Mauriac et de poésie, inventeur du « pittisme », c’est-à-dire d’une façon de penser et de vivre en refusant tout compromis, de garder un esprit lucide et intransigeant.
Pitt, c’est une sorte de misanthrope au grand cœur. Il ne pardonne rien, « mais quand il aime, il pardonne tout », dit Dany. Il a vécu huit ans à Madrid, il a tout lu (et sans doute tout vécu), et il a gardé un air de grand gamin maigre et enjoué, toujours prêt à lancer une citation, de préférence des vers (quand son enthousiasme monte trop, il va chercher le livre et lit, admirablement, de sa voix grave, chaude et fine, le poème entier), ayant toujours des tas d’anecdotes à raconter, littéraires ou historiques… Et puis chaleureux, de cette chaleur bien particulière qui lui a fait nous appeler tout naturellement, après notre premier dîner chez lui, « mon frère Florent » et « ma sœur Alina ».
Hier soir, nous avons dîné chez Roland et Chantal, que nous ne connaissions pas. Il n’y avait là que des Haïtiens, sauf Chantal qui est d’origine suisse (une fille au grand cœur, plus très jeune et pas coquette, qui a connu bien des choses et bien des hommes, pas bête, et qui déteste les flics). Roland est aussi un intellectuel, un peu plus âgé que les autres, et plus déroutant. Il a vécu à Paris, et nous a cité de mémoire, avec brio, le discours de Malraux à l’enterrement de Braque, auquel il assistait ; il a fait un doctorat de cinéma à Varsovie ; il est très brillant, raconte avec grand art maintes anecdotes, souvent historiques, en particulier sur Haïti ; il nous a servi une recette de son invention, des croquettes aux pieds de cochon, très bien parfumées, mais d’une consistance gélatineuse à faire vomir, en insistant beaucoup pour avoir des compliments sur sa cuisine ; il a acheté chez un libraire de Buenos Aires un Cahier de l’Herne consacré à Borges et dédicacé par lui ; il semble versatile, ouvert, et soudain fermé…
Il a accueilli avec de grands éclats de rire (de joie) un historien et essayiste haïtien, plus âgé, gras et réservé, que tous semblaient beaucoup respecter, et qui se présentait apparemment à l’improviste, en fin de soirée. Le pauvre homme, qui sortait de table, a été contraint de manger la croquette qui restait, afin de donner son opinion. Roland ne le lâchait pas des yeux, pendant qu’il avalait péniblement ses premières bouchées, et a fait taire Pitt qui s’apprêtait à imiter un de ses professeurs d’Haïti, afin que le silence règne autour de la table, et que l’on puisse entendre clairement l’avis du goûteur.
Sommé de s’exprimer, le monsieur a d’abord murmuré en hésitant que oui, oui, c’était bon… mais que… peut-être… pas assez croustillant. Et alors là, tous se sont mis à témoigner avec force, affirmant que si, à l’origine c’était bien croustillant, et que si ça l’était moins maintenant, c’est certainement parce que celle-là avait ramolli à force de tremper dans l’huile où on l’avait laissée (c’est-à-dire au fond du plat, qui contenait bien en effet sept à huit centimètres d’huile). Chacun renchérissait du meilleur cœur, avec le plus grand sérieux, alors que dès le départ, hélas, les « croquettes » étaient ignoblement molles.
Roland (qui présidait à table, et se mettait debout chaque fois qu’il racontait quelque chose) a raconté une drôle d’histoire, qui lui était arrivée récemment. On l’appelle un soir chez lui, de l’hôpital, pour lui dire qu’un homme portant le même nom que lui, et originaire d’Haïti, est en train de mourir. Pensant que c’est peut-être un lointain cousin, qu’il ne connaîtrait pas, il se rend à l’hôpital. Là-bas, il demande de quelle maladie l’homme est en train de mourir. On refuse de le renseigner, sous prétexte que rien ne prouve qu’il soit bien de sa famille.
Il entre dans la chambre du malade, qui est en train d’agoniser. Il reste auprès de lui quinze minutes, au bout desquelles, oppressé par le souffle rauque et bruyant du malade, il ressort, et demande à consulter le registre. Il s’aperçoit alors que ce qu’on avait pris pour le nom de l’homme est en vérité son prénom. L’homme n’est donc pas de sa famille. Il l’abandonne alors, et quitte l’hôpital.
Sur le chemin du retour, dans sa voiture, il est pris de remords. Il retourne à l’hôpital, va de nouveau s’asseoir auprès du mourant. Au bout d’un moment, accablé par ce spectacle d’agonie, il renonce une fois de plus, et rentre chez lui. À peine arrivé à la maison, il reçoit un coup de fil de l’infirmière, qui lui annonce que l’homme est mort une minute après son départ.
Quelle histoire, non ? Je veux absolument en tirer une nouvelle.
Pour en revenir à notre soirée, il y avait encore autour de la table cinq autres Haïtiens, dont une femme, et « Bouba », le héros du livre de Dany, qui a une tête fascinante, et qui semble être un personnage des plus curieux. Ils ont passé leur temps à parler et à rire aux éclats pour de minuscules choses, ou pour des choses terribles concernant Haïti. Par exemple ce télégramme, envoyé par un officier à Duvalier : « Rébellion écrasée. Stop. Chef des insurgés arrêté et provisoirement fusillé. Stop. Attendons confirmation. » Ou cette image de Duvalier discutant à voix basse avec un mort dont il a fait exposer le corps, après l’avoir fait fusiller.
Roland est brillant, et aurait pu faire carrière dans le cinéma (et ailleurs, sans doute). Il a eu des occasions, qu’il a laissé passer. Il vivote. Il y a quelque chose de brisé en lui. Pour lui, comme pour tous ou presque, Haïti, c’est fini. Ils se méfient du père Aristide, ils se méfient de tout. L’un d’eux, un beau grand garçon énergique et vif, dont j’ai oublié le nom, dit que selon lui ce pays ne peut engendrer que des dictateurs. Aucun ne pense à retourner là-bas, sinon dans un avenir tellement hypothétique et lointain (qu’ils n’évoquent que lorsqu’on leur pose la question) qu’il ressemble à un vieux rêve enfoui très profondément, et auquel on a déjà renoncé depuis longtemps.
Plus tard on est allés au Keur Samba, où on a dansé jusqu’à la fermeture. Avant de se séparer, tout le monde s’est mis à se lire les lignes de la main.

À la télé, marionnettes de Milan. Écrire un spectacle pour marionnettes.

Journal intime d’une jeune femme libre, 7 : Montréal, et réflexion sur la guerre

"Ma vie douce", 2001, éd Zulma, 401 pages

À partir des mots « Le métro de Montréal », je crois que le texte est celui d’une de mes chroniques hebdomadaires de l’époque au journal Le Devoir, au début de la guerre du Golfe – ou du moins son brouillon (je n’ai plus les chroniques que j’ai écrites à l’époque, et quand j’ai publié ce Journal, en 2001, sous le titre Ma vie douce, je l’ai composé à partir des papiers épars qui avaient survécu à toutes mes allées et venues, et que je n’ai plus non plus). Ceci est la première partie de mon journal à Montréal, où je suis partie vivre après mon deuxième roman (je mentionne Bordeaux car j’y revenais aux vacances scolaires, retrouver mes deux premiers enfants), je le terminerai en une ou deux notes.

*

Montréal, 1990-1991

À écrire, demain, mes deux chroniques pour Le Devoir. Bien sûr, au dernier moment. À finir, avant la fin de la semaine, mon scénario pour Eric. À continuer, mon roman (six pages, à peine, à ce jour). Et une idée en réserve, un roman érotique : la fille une nuit de tempête, se perd sur la route en Bretagne, se retrouve au château isolé (carte postale de Florent, château en Écosse par Jean-Loup Sieff), avec cinq hommes – pays de la nuit, car laissent les volets clos.

Depuis mon retour de Bordeaux, il y a une semaine, j’ai commencé un nouveau roman, dont je viens de trouver le titre : La Chambre aux bas de femme. Très, très contente, quoique encore incertaine sur le devenir de ce petit roman. L’idée, je l’avais eue avec Florent, avant Noël, en parlant un soir, au Lola’s Paradise. En fait, c’est l’idée de François Mauget, du théâtre des Tafurs, qui avait monté à Bordeaux une exposition sur l’histoire, présentée comme réelle, d’un homme qui aurait conservé des bas de femme dans des bocaux, et des bouteilles de champagne. On avait d’abord pensé écrire un scénario, et puis il est très vite apparu que je ferais mieux d’écrire un roman, et Florent un scénario de son côté. Ce qu’il est en train de faire, ayant terminé les scénarios de son premier long-métrage, et de son épisode pour une série télé. Je suis tellement heureuse de me remettre à écrire. J’ai envie de dévorer un tas de livres.
Voilà ce qui m’est apparu, d’ici, sur cette ville où j’ai vécu dix ans : Bordeaux est une fleur fanée. Le charme ambigu et envoûtant des fleurs fanées, voilà ce que je voudrais mettre dans mon livre. Je pense à ce photographe espagnol, dont j’ai oublié le nom, et qui photographie si superbement les fleurs fanées. Je viens de lire dans le Magazine littéraire une interview de Moravia où il dit qu’on doit trouver le style du livre avant de l’écrire (comme un ténor sa voix, avant de se mettre à chanter). C’est exactement ce qui m’est arrivé pour ce livre. Dès que j’ai trouvé le style, j’ai su que le livre pouvait exister. Arriverai-je à réaliser les promesses que j’y vois ? Un univers moite, envoûtant, inquiétant, sensuel, immobile… Un univers bien particulier, nouveau… Si j’arrive à l’explorer.

La guerre menace. C’est angoissant.
Depuis quelques jours, je dors, l’après-midi, la nuit, le matin. Il fait très froid. Mon roman n’avance presque plus. Je suis incapable d’écrire des scènes de sexe, ça serait comme copier Le Boucher. Je voudrais que ça soit inquiétant, comme La Chute de la maison Usher.
Il est 16h30, la télé est allumée, j’entends de la chambre le journal de TF1, retransmis par TV5. On ne parle que de la guerre. Plus que cinq jours, on négocie encore, et d’avance, on compte les morts.

La guerre a bien lieu. Passé quelques jours devant la télé, à suivre les informations. Et puis on s’habitue, c’est une guerre moderne, prétendument propre, chirurgicale, si peu justifiée. Il n’y a même pas un gentil et un méchant. Le droit occidental doit régner…
En attendant, la presse fait son beurre, les chefs d’État aussi. Il y a bien quelques pauvres cons qui vont y laisser leur peau, mais ça, c’est toujours the same old story…
Avec tout ça, j’ai arrêté d’écrire (ça paraissait si bête), je m’y remets maintenant, mais ça n’est pas facile. Ne pas perdre de vue ce que je dis toujours, mais que j’ai oublié pour Lucie : il faut que ce soit fort, violent.

Le métro de Montréal est droit, simple, spacieux, lumineux, froid. Parfois, c’est pareil dans ma tête : des souterrains sombres, bordés d’étapes aux murs lisses, où rien n’accroche. Parfois, j’ai l’impression de n’être pas de ce monde, de voyager à côté dans un espace de lumière irréelle, tel un être invisible, aveugle, sans avenir et sans mémoire.
J’en ai d’ailleurs si peu, de mémoire. J’ai oublié mille morceaux de ma vie, oublié plus de vingt ans d’école, l’histoire et la géographie, des milliers de livres, des poèmes, des films. Quelques morceaux de musique, deux ou trois tableaux dont j’ai oublié le nom, c’est tout ce qui me reste. J’ai oublié d’être là, mais là où je suis, je suis si bien, légère, transparente, traversée d’air et de lumière.
Souvent je suis étourdie, parce que je trouve le monde tellement étourdissant.
Et puis soudain, dans le métro de Montréal, il y a une affiche sombre, avec une tête d’enfant décharné, et cinq mots, la fin dans le monde, du moins il me semble, parce que je ne l’ai pas vue un quart d’un quart de seconde, j’étais dans mon étourdissement, et puis entraînée par tout ce monde qui descend de la rame en même temps que moi, et m’entoure, et bien sûr ne reste pas devant l’affiche à la contempler comme si elle était exposée dans un musée, mais comme moi ne la voit pas et s’en va, s’en va. Correspondance, sortie…
Seulement je me retourne, je voudrais être sûre d’avoir bien vu, est-ce que c’était vraiment écrit la fin ? Oui, sans doute, d’ailleurs je l’ai déjà vue, cette affiche, mais je ne m’en souviens pas, alors je voudrais vérifier, mais trop tard, la foule m’emporte, je ne la vois plus, mais je ne peux pas m’empêcher d’y penser, l’univers de lumière irréelle autour de moi se brise, et revoilà le monde inquiétant des hommes. Je me souviens qu’hier soir Florent m’a lu une phrase de l’autobiographie de Jean Renoir, j’ai oublié les mots exacts, mais le sens c’était qu’à son avis il était douteux que le monde occidental dans son vertige survive bien longtemps, et que si par hasard il restait des historiens dans cinq cents ans, ils diraient que tout avait basculé à partir de la Première Guerre mondiale.
Justement hier soir j’ai revu La Grande Illusion de Jean Renoir. Tout est beau dans ce film, même le désespoir. Parce que tout est encore tellement humain. Des camps d’extermination pendant la Deuxième Guerre mondiale, que reste-t-il ? De l’inhumain : indicible. Si Malaparte a trouvé des mots et des images d’une beauté aiguë pour dire l’horreur de cette guerre, c’est qu’il ne l’a pas toute vue. Et de cette troisième guerre, que nous restera-t-il ?
C’est la fin dans le monde…Pourquoi est-ce toujours à des enfants qui n’ont pas la peau blanche de succomber dans les famines, sous les bombes ou les mitraillettes ? À cause de la vieille loi du plus fort, évidemment. Les enfants de mes enfants seront-ils encore les plus forts ? J’ai soif de justice pour tous les floués de ce monde, mais j’aimerais tellement croire que notre civilisation va perdurer, j’aimerais tellement croire à l’espoir et au progrès, et qu’un jour la paix viendra entre les peuples. Mais s’il fallait croire à cela, pourrait-on croire en même temps que les hommes seront toujours des hommes ?
J’ai rêvé qu’il y avait une alerte, une sirène sinistre comme celle qui faisait courir mes parents aux abris quand ils étaient enfants, et qu’il nous fallait nous réfugier dans un souterrain creusé derrière McGill. L’entrée de l’abri était tout à fait celle d’un terrier de lapin, mais à taille humaine, et il y avait devant une file d’attente, calme et disciplinée.
Vous imaginez-vous, parfois, que la guerre pourrait être ici, dans notre ville, que nous pourrions vivre constamment sous la menace des bombardements quotidiens ? Non, je crois qu’on ne peut pas l’imaginer. Si on avait pensé un instant que la guerre pourrait se faire chez nous, on ne se serait certainement pas tant pressé de la déclencher. Nous acceptons bien d’y envoyer nos soldats, mais nous sommes tous bleus de peur devant la mort.
La preuve ? Dès que l’Europe est menacée d’actes de terrorisme, on n’y voit plus le bout du nez du moindre Américain. Festivals, tourisme, affaires… Ils annulent tout, ils se défilent, ils détalent, ils désertent, la seule vue d’un aéroport leur fout les tripes à l’envers, il n’y a plus personne, ils sont morts de trouille.
On a déjà connu ça, nous y revoilà. Les hôteliers se désolent, les organisateurs de manifestations diverses aussi, mais on ne peut tout de même pas prendre les Américains dans nos bras pour les rassurer, leur expliquer que le risque de mourir dans un attentat est minime, et les prier de ne pas nous laisser tomber.
En attendant, ces vaillants guerriers seraient-ils aussi prompts à s’échauffer pour faire régner l’ordre s’ils devaient y risquer leur peau et celle de leur famille, avoir la guerre chez eux ? Et tous les autres pays, qui les ont suivis docilement, n’auraient-ils pas un peu plus renâclé, eux aussi, n’auraient-ils pas déployé un peu plus d’imagination pour éviter l’affrontement armé, si celui-ci avait dû avoir lieu sur leur sol ?
Mais, c’est le monde moderne. On mange tous les jours sans avoir à tuer de bête ou semer du blé, on commence à fabriquer des bébés sans avoir à faire l’amour, et on fait la guerre sans avoir à la subir, bien calé dans son fauteuil, la télécommande à la main. Tout ce qui ramenait l’homme face à ses responsabilités cruciales est pris en charge aujourd’hui par quelques spécialistes.
Alors, où est le sens des choses dans tout ça ? Après le sens du néant, véhiculé par la Deuxième Guerre mondiale, c’est peut-être ça que devait montrer la troisième : la crise du sens, à l’échelle planétaire. Cette guerre est d’une hypocrisie monumentale.

Journal intime d’une jeune femme libre, 6 : après le premier roman, dernière année à Bordeaux

"Ma vie douce", 2001, éd Zulma, 401 pages

L’apprentissage d’écrivaine continue. La dernière fois, nous nous sommes arrêtés au moment où je signais mon premier contrat d’édition. Continuer dans cette voie n’est pas une mince affaire ! Et la vie de jeune femme pleine de vitalité poursuit son libre chemin. Nous sommes en 1988-1989. Évidemment je suis loin de tout raconter dans mon Journal, j’y écris seulement quand ça me prend et puis tout n’est pas dans des cahiers, des écrits se sont perdus. Du reste le livre publié revient ensuite sur certains thèmes spécifiques, comme l’écriture, l’amour, les enfants, les rêves… et je retranscrirai tout cela fidèlement.
La prochaine fois, nous serons à Montréal, où j’ai vécu près d’une année.

*

Rêves atroces cette nuit. Une grosse araignée noire qui me sort du vagin. Et une procession de suicidaires dans la montagne.

Drôle de rencontre, mercredi dernier. En réponse à une annonce demandant des journalistes, j’avais pris rendez-vous le matin au Grand Hôtel, à Bordeaux. Un type dans un costume très cher, le crâne entièrement rasé, les oreilles pointues, autoritaire et délirant. Fou, escroc ? Une façon de vous noyer sous un discours ferme et incohérent, avec quelques éléments crédibles pour vous faire perdre la tête. Je n’arrivais pas à me défendre, j’étais anéantie, il a fallu que je le raccompagne chez lui, je n’avais jamais rien connu de tel. Il me voulait rédactrice en chef pour son nouveau journal, et aussi nègre pour son roman. Il me rappelle le soir à la maison, je n’arrive pas à m’en sortir, à dire non définitivement. Jusqu’au lendemain après-midi, grâce à l’aide d’Henry. Vingt-quatre heures d’angoisse, et j’ai eu envie d’en faire un roman, construit comme Le Boucher, mais avec l’angoisse à la place du cul.

Rêve : drôles de champignons.

Le printemps est là.
J’ai trouvé quelque chose : demander à un auteur de commenter son livre, c’est comme demander à quelqu’un d’interpréter son rêve.

C’est drôle comme on peut être avide d’amour quelquefois, je ne m’en étais jamais rendu compte. J’ai eu un coup de fil aimable de Denis Roche l’autre jour, aujourd’hui je reçois la maquette de la couverture du livre avec un mot gentil, et « le petit Rodin », comme il dit, qui m’avait tant plu et qu’on n’a pas pu utiliser, « pour garder devant moi quand j’écrirai mon prochain roman » – et voilà, je suis heureuse comme tout, je me dis mais oui mon éditeur m’aime. Je suis si peu sûre de moi, que la moindre minuscule marque d’attention me remplit de bonheur.

Plus de 14 % des voix pour Le Pen. C’est affreux, honteux pour la France. Ceux qui votent pour lui ne se rendent pas compte qu’il les méprise.

Voilà quelle sera l’histoire de mon prochain roman, La Mariée : celle de Barbe-Bleue.
Passée à Apostrophes (très bien), interviews, signatures, etc. Tout ça ne me donne qu’une envie : écrire le prochain.

Etsaut, 8 août 1988
Premier jour de vacances à la montagne avec Henry et les enfants. Première balade : les aiguilles d’Ansabères. Cadre grandiose, vautours nombreux, vus de très près. Pays de l’ours, des derniers ours bruns. Vu l’expo et la légende sur la femme stérile qui tombe enceinte chaque fois qu’elle revient d’un bain dans la rivière avec l’ours. Je veux très sérieusement en faire un roman. (Je continuerai quand même celui que j’ai commencé, La Mariée). J’aime et j’apprécie un peu plus la montagne chaque année.
J’aimerais écrire les deux romans à la fois, comme on lit parfois deux livres : l’un pour me délasser de l’autre, en quelque sorte. La Mariée, avec laquelle je fais mon chemin sans savoir où je vais. Ours, suivant une trame précisée à l’avance, une documentation. Un autre esprit. Enchantée de cette double perspective. Comme deux amants.
Nouvelles du Boucher : huit traductions l’année prochaine en Europe, une cassette aux Éditions des Femmes, peut-être un film par Denys Arcand. Et déjà plus de trente mille exemplaires vendus.

J’aime de plus en plus la montagne. Hier, dans une forêt de hêtres escarpée, cru trouver près d’un buisson de baies une empreinte d’ours, de longs poils entremêlés aux branches d’un arbre couché par terre, une crotte violette. Au fort du Portalet, fait un premier petit brin d’escalade le long de la roche grise.
Ce matin, juste levée, en regardant la montagne de la fenêtre (bruit de gave), ses grands vallonnements encore attendris par des touffes d’arbres, et derrière une arête rocheuse, nue, abrupte, il me vient une grande envie de l’embrasser – et, dans cette impossibilité, de grimper.
Enfin, je vais parvenir à écrire sur la montagne.

Sanguinet
Plaisir d’écrire ces deux romans à la fois. L’un me renvoyant à l’autre. Un passage que j’ai écrit cet après-midi pour Ours, je me rends compte ce soir qu’il a en fait sa place dans La Mariée.
Écrire un roman : sortir la vie de soi. Aller chercher tous ces morceaux de vie au fond de soi : chaque fois un effort.
Le travail, oui, bien sûr. Mais l’inspiration, quand même. Hier, après-midi à traîner lamentablement, et puis vers la fin, d’un coup, pourquoi ? Écriture.

Ma nouvelle pour Femme : rejoindre l’amant dans la neige (Le Papillon rouge).
Ma nouvelle pour Oracl : les émotions de ce matin : lever de soleil, lever de l’amour, rêver d’envoyer à l’aimé une petite rose rouge du rosier grimpant qui oscille devant le ciel.
Et ne pas oublier : une nouvelle pour Nyx (la fête foraine) ; et pour William Blake&Co, une nouvelle ou un essai (le rêve) ; et une nouvelle pour les Cahiers du Schibboleth ; et des notes de lecture pour Gironde Magazine. Tout ça, après le mémoire.

C’est compliqué, l’amour.

Finalement, ce cahier ne se terminera pas avec Daniel, comme il avait commencé.
Denis Roche a refusé mon manuscrit Ours, dit Lucy.
Mais Florent m’a embrassée.

Rêvé cette nuit de vautours.
J’essaie de reprendre Ours. Il faut que j’aille beaucoup plus loin. Que ce soit fort. Cela m’exalte et m’épuise d’y penser.

Le Boucher traduit au Japon (quinzième traduction) : c’est agréable, mais ça tue, aussi. Qu’est-ce que je pourrais bien écrire, maintenant, d’aussi fort ?

À minuit pile, écrit le dernier mot de La Nuit de noces. Fin superbe, je suis merveilleusement contente.
Feu gigantesque au Porge, on en sentait l’odeur tout à l’heure à Bordeaux. C’est douloureux de penser à tous ces arbres qui brûlent ; pourtant j’ai aussitôt récupéré ce drame pour mon texte, ce qui revient à faire ce que le texte raconte…

Depuis hier au soir, migraine abominable et ininterrompue, qui, malgré les cachets, m’empêche de faire quoi que ce soit, même de dormir, maintenant. Idée pour troisième conte : la ville est entourée d’un Mur, divisée en quatre Quartiers (mais on n’en est pas sûr, Omi prétend qu’il n’y en a que deux). On passe d’un quartier à l’autre en entrant dans des immeubles qui n’en sont pas : on ouvre la porte, et on se retrouve de l’autre côté. Comment sait-on que c’est l’autre côté ? Très subjectif, d’où controverse sur le nombre des Quartiers, et même sur leur existence. Le clocher où Lucie habite est celui d’une cathédrale abandonnée et inachevée, qui ressemble fort à la Sagrada Familia. Sa « nuit de noces » est avec Nadia.

J’ai terminé ma pièce, terminé mon roman-conte… Évidemment, je me sens toute bête, toute vide. En plus, j’étais toute la semaine dernière avec Florent à Paris, et maintenant je suis toute seule. C’est à la BN que j’ai terminé le livre.
En rentrant, dimanche soir, j’ai écrit quelques répliques de plus pour L’Hard aimer, lundi après-midi je les ai apportées, et j’ai assisté aux répétitions, qui m’ont rassurée. Cette nuit, jusqu’à trois heures et demie, j’ai rentré dans l’ordinateur tout ce que j’avais écrit et modifié à Paris (pour le roman). Aujourd’hui j’ai encore apporté quelques arrangements. L’imprimante n’arrêtait pas, parce que je ressortais tout le texte à chaque modification, c’était comme si ça meublait le vide à venir, de l’entendre vrombir et couiner spasmodiquement pendant des heures.
Voilà, c’est fait, je ne peux même plus regarder le texte, entrer dedans. Ça veut peut-être dire qu’il est terminé. En tout cas, je suis morte de trouille. C’est un texte qui ne ressemble à rien. Peut-être que c’est nul. Non, je ne crois pas. Enfin, j’en sais rien.

J’ai apporté mon texte lundi dernier à Denis. Il doit passer en comité de lecture, réponse (verdict) dans une semaine maintenant (minimum ; je parie que je vais attendre davantage).

Hier soir, première de L’Hard aimer. Pas mal. Ce matin, je me réveille pleine d’envies d’écrire et d’idées. Toute frétillante et neuve, comme si c’était le premier jour du printemps. J’ai une super idée pour une émission de télévision. Tous les mois, aller chez un écrivain, le suivre dans sa maison, l’interroger sur sa façon de travailler, sur sa vie, son enfance, ses lectures… Chaque fois, quelque chose de très personnel, qui donnerait vraiment au spectateur l’impression de le connaître, et l’envie de lire ses livres s’il se sent des affinités avec lui. Voilà. Un seul auteur, une seule fois par mois, pendant une heure. Je suis sûre que ça pourrait être un vrai rendez-vous. Peut-être même qu’on pourrait étendre la formule à d’autres artistes, et même à des scientifiques, à toutes sortes de créateurs en somme. Il faudra que je propose ça à une télé, un jour.
Pour l’instant, j’attends ma réponse pour la villa Médicis (elle devrait arriver le 18 avril). Si ça ne marche pas, je partirai avec Florent (qui est là depuis plus d’un mois, je suis heureuse), sans doute aux États-Unis. Yannick et Cécile, qui vont avoir un bébé, vont revenir vivre à Bordeaux, et ils vont sûrement prendre les enfants avec eux. Aujourd’hui, la vie est belle, j’ai des tas de choses à faire.
Je n’ai même pas écrit que Lucie au long cours doit sortir en juin. Et que j’ai passé quelques journées excellentes à Madrid, en compagnie des charmants jeunes hommes de l’Institut français, d’Annie Lebrun et d’Henri Xhoene (Téléchat), entre autres… Il y avait aussi Renaud Camus, mais il était toujours enfermé dans sa chambre d’hôtel pour écrire son journal. Et l’écrivaine espagnole d’un roman érotique à succès, Almudena Grandes, une grande forte fille extravertie et marrante. Et une autre, jeune, qui a l’air intéressante, Maria je-ne-sais-plus-comment. On est allés à Tolède et à Aranjuez en Renault Espace, c’était chouette. J’ai bien aimé Annie Lebrun, elle ressemble plus à une petite fille qu’à une universitaire.
L’autre jour, on est allés à la montagne, avec quelques anciens du DEA : Florent, Catherine et Jean, Thierry et Véronique. Sur une idée de Florent, on a dormi à Canfranc, de l’autre côté de la vallée d’Aspe, en Espagne. Une immense, démesurée, gare désaffectée dans ce minuscule village au creux des montagnes. Un lieu extraordinaire, tout à fait romanesque. Au-dessus du fort du Portalet, je me suis initiée à l’escalade, c’était magnifique.
Je me sens en grande forme, c’est vraiment comme si le printemps était entré d’un coup en moi (bien qu’il soit arrivé, dans le ciel, il y a près d’un mois, et bien qu’il soit reparti la semaine dernière). Mais je me suis couchée très tard, comme d’habitude, alors je vais peut-être dormir encore un peu avant de me lever.

*
à suivre

Journal intime d’une jeune femme libre, 5 : tribulations jusqu’au premier contrat d’édition

"Ma vie douce", 2001, éd Zulma, 401 pages

Nous sommes maintenant dans les années 1986-87, j’habite en HLM à Talence, je poursuis mes études tout en travaillant (journaliste pigiste dans diverses publications et autres jobs) et élevant mes enfants, vivant ma vie amoureuse, etc. L’entraînement à l’écriture se fait plus précis, et finit par déboucher sur un contrat d’édition avec Le Seuil pour mon premier roman.
Je me rends compte que j’ai omis d’annoncer la composition de ce Journal. Nous sommes, depuis la note 2, dans la partie intitulée « Écrire », qui vient après le prologue. Elle sera suivie de « Enfants », puis « Hommes », puis « Cahiers d’une amoureuse », puis « Gens », puis « Voyages », puis « Rêves », puis « Facettes », et pour finir « À travers les voies » (le livre papier fait 400 pages).

*

Rêve : le banquet aux loups.

J’avais déjà rêvé cette nuit à une histoire de crime, et de criminel que je recherchais. Là, je viens de me réveiller d’un rêve semblable, mais plus oppressant encore. Le criminel avait découpé une petite fille, et finalement moi je me retrouvais avec le visage cassé en quatre morceaux, comme des pièces de puzzle.
Terminé mon mémoire jeudi : Un champion de jeûne, Kafka. Écrit vingt-cinq pages en cinq jours et demi, ouf ! J’en ai fait bien des cauchemars, la nuit. L’abat-jour des fourmis, le partiel sur la duchesse au café, l’éléphant dans la piscine…
Rêve d’Arno : son copain Adrien passe de l’autre côté de la fenêtre d’un gratte-ciel, appelle sa mère pour lui montrer sa blague, et tombe en criant : poisson d’avri-i-i-i-il…

Rêves : flirt avec Mitterrand ; tentative d’installation de l’abat-jour des fourmis.
Je relis ma note du 26 novembre. J’écris « Elsa Morante est morte » et, sans faire le rapprochement, je raconte mon rêve d’une salade romaine dont je viens d’accoucher…

Participé à ma première réunion d’Amnesty.
Il fait chaud. Volets mi-fermés, fenêtres mi-ouvertes, chuchotement de l’arroseur automatique, bruits un peu lointains de circulation… Après-midi, légère flemme.
Trouvé une idée de pseudo dans Les Armes secrètes, de Julio Cortazar : Alina Reyes.
Rêvé que j’avais une robe magnifique. Rêve merveilleux, j’ai eu du mal à en sortir.

À Luz-Saint-Sauveur depuis mardi, avec Henry et les enfants. Promenades en montagne, magnifique bien sûr. Cet après-midi, démonstration de rapaces dressés à Beaucens, « le donjon des aigles ».
Impressionnée aussi (surtout?) par les dresseurs.

Cette nuit, rêve : le choix entre trois stages.

Rêves : Kafka en conversation avec B.

Je travaille tant, et à tellement de choses, que je me demande parfois où je suis. Besoin de ce cahier pour dire : « Coucou, c’est moi, j’existe encore, toujours la même. »
Rêves : le bébé aigle ; le grand aigle moribond.
J’ai acheté une grande chemise de nuit en nylon rose avec son déshabillé en dentelle, dans le style de ces films où les vêtements des femmes me font toujours rêver. Lauren Bacall en déshabillé dans un large escalier de marbre, sous les lumières du lustre… Les miens sont rose vif et toc, mais quand même, ils me font encore rêver, je crois redevenir petite fille, quand je me déguisais, avec ma copine D.

Rêve : le dentiste-gynéco.
Manifs étudiantes, violence.
Hier soir, dans Libé, je lis les articles sur les manifs, il y en a un sur le mouvement et les radios libres, et qui est cité ? Lucas. Voilà comment j’apprends qu’il travaille maintenant dans une radio. Petit Lucas… Il doit être tout content de suivre les manifs avec son micro.

Avant-hier, j’ai rêvé que je perdais une dent, parce qu’elle était chassée par une autre qui poussait derrière, mais beaucoup trop grosse, il n’y aurait jamais assez de place dans ma mâchoire pour la contenir…
Je ne suis pas malheureuse, parce que j’ai tellement de courage, de hargne peut-être… Dehors, il y a tous ces gens qui font la manche, les guerres, les otages, le racisme, les enfants déchirés par les adultes, comme celui de N… comment peut-on supporter ça ?

Depuis que le parc est sous la neige, une de mes principales occupations est de donner à manger aux oiseaux, et de les regarder manger. En écrivant cela, je n’arrête pas de m’interrompre pour regarder le rouge-gorge ou la mésange charbonnière qui viennent becqueter dans la mangeoire que je leur ai suspendue sur mon balcon, face à mon bureau, et où je leurs mets chaque matin un mélange de semoule et de margarine. Pour les étourneaux, je jette par terre du pain trempé dans du lait, de la margarine et de l’huile, ils viennent par bandes et dévorent tout en un rien de temps, tout en se chamaillant l’exclusivité des morceaux, de leur criaillement gras et perçant. Avec tout ça, le travail n’avance pas beaucoup, mais j’en suis complètement fascinée, au point d’oublier d’aller manger moi-même.

Rêvé l’autre jour de petits rapaces qui venaient taper méchamment à ma vitre. La nuit dernière, que je perdais une canine (incroyable ce que la sensation pouvait être vraie). Ça me laissait un trou affreux.

Hier soir, j’ai vu annoncée dans le journal une expo de peinture d’Hélène D. Ce doit être Hélène, qui a dû se marier avec Daniel. Je le pense à cause du ton du communiqué qu’ils avaient fait passer, et dont le petit article reprenait, entre guillemets, des phrases : hautain et méprisant dans l’humour, tout Daniel.

Hier, C. a eu son bébé (le quatrième). Ça me donne envie d’en avoir un, j’en sens le désir dans mon ventre, c’est terriblement physique. Il me semble que c’est une chance de pouvoir vivre selon ses pulsions physiques. La société rend trop raisonnable. S’il ne tenait qu’à moi, je ferais un bébé tout de suite. Henry ne veut pas, il est préoccupé par son travail, l’appartement est trop petit, etc.

Encore rêvé à l’aigle. Cette fois grand, fort, jeune, à ma fenêtre.

Je suis heureuse. Ce doit être le printemps.
Ce matin j’arrose les plantes, je les surveille, et je me dis : faisant cela, je célèbre la vie.

Cette nuit j’ai rêvé que j’avais recueilli un bébé abandonné, dans son biberon je mettais du vin…
Rêve de la veille : les enfants et moi sauvés du cataclysme grâce à une imprimerie.

Je retrouve des photos dans mes vieux papiers. Une de Daniel, en noir et blanc, prise pendant un concert, en train de jouer de la basse, très fin, très beau. Une autre, en noir et blanc aussi, mais voilée, de Jean-Paul (brève et ancienne aventure), que j’avais photographié tout nu, sous la lucarne de mon petit appartement de Saint-Michel, parce que c’était le plus bel homme que j’avais jamais eu, très grand, athlétique, bien membré (la photo est très voilée, on ne le voit presque pas).

Cet après-midi, balade le long de la Leyre à Belin, avec Henry. Trouvé trois beaux cèpes, Henry deux. Regardé la rivière, et un arbre mort couché dedans.

Rêvé que j’étais très très vieille, je voulais mourir maintenant.

Les Angles
Promenade en montagne. J’emporte avec moi un livre et mon petit carnet, mais impossible de lire ni d’écrire, en montagne. Et maintenant, après cinq heures de marche, toute brûlante de soleil, mon bras tremble pour tenir le stylo.
Je regarde les ruisseaux et je me dis : ma vie ne serait-elle pas infiniment plus simple si j’étais ce caillou, cette eau qui roule sur lui ? Je me suis trouvé des raisons rationnelles (un peu) pour croire (un peu) à la métempsycose. Au sens large : j’ai été la Parisienne crétoise, prêtresse parmi les taureaux, dont on me disait, adolescente, que je lui ressemblais. J’ai eu, comme sur cette fresque qui a traversé les millénaires, ce visage aux grands yeux, aux boucles brunes et à la bouche mutine… Mais j’ai été aussi caillou, herbe, arbre, bête… Et c’est pourquoi tous me fascinent tant, pourquoi j’essaie de retrouver dans ma tête, dans mon corps, leur vie, leur essence.
Et à cause de cela les cimetières ne sont pas tristes, et c’est pourquoi je les ai toujours aimés. Lent retour à la nature, vers de nouvelles transformations…
Ne mourons-nous pas tout au long de notre vie ?

Décidé de tenir un journal érotique. Dès qu’Henry et moi aurons pris un bain dans la grande baignoire bleue de cette chambre d’hôtel, je sors acheter un cahier.
Merveilleux séjour dans les Pyrénées. Confié les enfants à Yannick, et repartie avec Henry à Fauch (Albi), et Jean et Anne, où j’ai fait du vélo, du dessin sur ordinateur, écouté de la musique, récolté du miel, acheté des bouquins d’occasion…
La baignoire est pleine.

À la recherche d’une chambre depuis Perpignan, et depuis près de trois heures, nous aboutissons, juste à la fin de la route, à l’hostellerie de la Preste. Plus d’électricité à cause de l’orage, nos shorts trempés par la pluie (tenue retour de plage, Le Barcarès) à chaque course hors de la voiture, jusqu’à l’hôtel jamais providentiel… À l’hôtel, ce soir, c’est balouse, les quinquagénaires s’en donnent à cœur joie, et nous on doit se passer de dîner.
Quelle journée. À Perpignan, on a sué tout l’après-midi, à chercher les bouquins chez nos vendeurs de l’année dernière, je n’ai rien trouvé, sinon une petite Muraille de Chine, qui ne contient pas les textes que je voulais, mais d’autres que j’ai déjà.

Arles
Je voulais une grosse glace, je l’ai eue. Même pas pu finir ma chantilly. Faut-il aller jusqu’à l’écœurement, pour se passer une envie ? Et puis, un cracheur de feu est arrivé. Un spectacle que j’apprécie d’habitude, mais cette fois, j’étais trop près sans doute, je me suis senti angoissée, au point de forcer Henry à partir tout de suite. Impression qu’il allait se brûler, qu’il se brûlait.
Arles est belle. Vu une expo sur Orson Welles, je suis amoureuse de lui. Comment oublier Rosebud ?
J’ai envie d’écrire. J’ai mon roman et du papier dans la valise, mais… Le calme, ça existe ?

Le cahier « sexe » marche assez bien, j’ai décidé d’acheter d’autres cahiers, pour autant de thèmes sur lesquels il me viendra l’envie d’écrire. Je pense déjà à « livres », « musique », « foyer » (enfants), « manger, boire ». Constituer une sorte de reportage sur ma vie intime. Sans broderie. Je pressens dans cette méthode une possibilité de vivre plus intensément (obligation d’aiguiser ma conscience), et de faire de grands progrès dans mon apprentissage de l’écriture.

Sanguinet
Hier soir, chez Philippe et Marie-Do. La maison qu’ils retapent depuis deux ans a maintenant belle allure. Impressionnant, de voir le résultat si concret d’un long et dur travail. Un instant, j’ai vu ma vie, face à la leur, bien dérisoire. Ma construction est intangible, pourtant elle existe, élaboration lente, incertaine et invisible que je ne dois pas perdre de vue. Comme la solitude est lourde et lumineuse, là !
Commencé le cahier « livres » avec Le Château.

Rêve : le pain et l’emballage. Pendant les transactions interminables avec la vendeuse, je m’inquiète parce que les autres sont déjà au travail, et je vais être encore terriblement en retard.

Commencé mon boulot d’attachée de presse.
Cette nuit, rêve : le choix entre trois stages.

Hier soir, vu Pirates, de Polanski, puis écouté une émission de France Culture sur Kafka (et ce soir la suite, j’ai le casque sur les oreilles).
Rêve : Kafka en conversation avec B.
Franz Kafka, je t’aime.

Rêvé à maman. La question que je me pose, c’est comment peut-on en arriver là ? Et je m’aperçois encore un peu plus qu’il m’est impossible d’écrire ici quelque chose de vraiment très sérieux.
Le sentiment qu’avec leur misère ils me poursuivent, veulent m’empêcher de dormir, et d’être différente d’eux. Le poids d’un formidable gâchis sur mes épaules, et en plus toute cette pitié complètement inutile, tout ça pour rien. Moi, enfant qui à peine sait vivre, il faudrait que j’apprenne à vivre à mes parents, qui le savent cent fois moins que moi (pourquoi?), et malgré toutes les difficultés je le voudrais bien, mais c’est impossible.
Pourtant, je n’ai jamais si bien vu toutes les qualités de chacun. C’est peut-être ma seule arme contre toute cette détresse. En même temps, le gâchis est plus lourd.

Je n’ai pas dit, je crois, que je suis maintenant attachée de presse de l’éditeur H. Que je suis allée voir l’autre jour à Paris, et qui est nul en littérature. Je ne dois pas faire trop mal mon nouveau métier (c’est tellement facile), puisque j’ai réussi à faire dire à un rédacteur en chef, à l’antenne de la radio locale la plus écoutée, qu’un certain livre était « superbe ». Sans qu’il l’ait jamais seulement vu…
J’ai repris aussi les piges pour Sud-Ouest Dimanche, à l’occasion de la rentrée littéraire, mais il faut faire tellement court, c’est dommage. Relu ce soir ce cahier, et constaté les différences de grandeur de l’écriture à travers le temps. Des autres cahiers, pour l’instant, c’est le « sexe » qui marche le mieux. Rapport avec la réalité ?

Rêvé de bombes, de terrorisme. Quelle horreur. Quoi faire ?

J’avais perdu mon stylo – une énième fois -, je viens de le retrouver, aah ! Semaine épuisante. Je lutte contre le sommeil. Rêvé deux nuits de suite que j’avais les cheveux assez longs pour me balayer le visage, comme j’étais heureuse !

Passé la journée à la chasse à la palombe, au filet, dans les Landes. Attente et courses silencieuses dans ces interminables tunnels de branchages… Tant de choses à dire là-dessus… Passionnant.
Rêves : vampires, pourriture, vers. Où est-ce que je vais chercher ces cauchemars écœurants ?

Il faudra que j’écrive l’histoire de la femme qui accouche d’un cèpe.

J’ai appris jeudi soir, après une journée pleine d’embêtements (une interview trop longue et ratée, une voiture qui crève, une araignée énorme sur mon linge propre…) que j’avais gagné le prix du roman, pour le concours de littérature érotique. Un bien petit concours, mais quand même…
Maintenant, l’organisateur, l’association Art-Phare, va me le faire enregistrer sur cassette. Moi qui avais tant envie depuis l’année dernière de lire des textes sur cassettes ! Je suis ravie.
En revanche, il faut que j’essaie de trouver un éditeur. Il me semble que mon roman a plein de faiblesses, mais c’est terrible, le texte me semble complètement fermé sur lui-même, je n’arrive pas à entrer dedans pour refaire, arranger ou ajouter quoi que ce soit. Isabelle, la présidente d’Art-Phare, a proposé de m’aider à trouver les failles, cela m’ennuie un peu mais je crois que je vais tout de même essayer d’y travailler un peu avec elle. Il faut aussi trouver un autre titre.

Un loup passant par un désert
ou Sens dessus dessous
Je l’attrape par la queue
Je la montre à ces messieurs
Bourre et fourre et ratatam
La rouge et la rose
Rose concon
Les doigts de rose
Rose carnation
Roses laiteuses
Encres roses
Nuits d’encres
Les roses étaient encore très belles

J’ai reçu mon prix au premier Salon du livre de Bordeaux, rencontré d’autres lauréats, retrouvé un photographe de Sud-Ouest que je n’avais pas vu depuis mon remplacement à Libourne, et surtout parlé avec Marc Torralba, du Castor Astral, que je connaissais déjà en tant que journaliste, et qui, là, faisait partie du jury. Il s’adresse maintenant à moi sur un tout autre ton, très très sympathique, il me semblait tout d’un coup que je n’étais plus la même personne. Il m’a présentée à Alain Absire, qui a publié chez eux un recueil de nouvelles, et qui m’a proposé de lui envoyer mon manuscrit. J’étais si contente, je ne disais que des choses idiotes, on se serait cru dans le dernier film de Rohmer…
En attendant, j’ai trouvé le moyen de rentrer dans mon texte, j’ai déjà corrigé et ajouté pas mal de choses, et trouvé un titre, Vertiges, un rien hitchcockien… Jeudi, je vois Isabelle.

Lewis Carroll aurait sans doute marqué cette journée d’une croix blanche.
À midi, en rentrant de Gironde-Magazine, je trouve une lettre d’Alain Absire. Je lui ai envoyé mon roman (maintenant Couleur chair) jeudi dernier, ainsi qu’à cinq maisons d’édition. Sa lettre : deux pages de compliments, il est tout prêt à m’aider à trouver un éditeur, bien que mon texte soit un peu court.
Je n’ose pas y croire, je nage dans la joie.
Cet après-midi, en rentrant de la fac, je trouve un mot d’Henry : Denis Roche, du Seuil, a appelé, rappelle-le. Je téléphone : il veut me voir, le plus vite possible. Je prends rendez-vous pour lundi prochain à Paris. Mon texte est très étonnant, provocant, réussi, mais il est court, il faudrait le retravailler, nous en reparlerons ensemble.
Voilà. Quelques jours seulement après mon envoi. J’en suis abasourdie ; au fond de moi, je me demande encore si tout ça n’est pas qu’une sale plaisanterie.

Je suis restée en léger état de choc jusqu’à plus de midi.
Ce matin j’ai fait une interview, comme dans un rêve.
Comme si je changeais de peau.
Hier soir, après avoir écrit dans ce cahier, je reçois un coup de fil des éditions Régine Deforges, qui veulent aussi mon texte. Eux aussi trouvent qu’il est « extrêmement rare » de recevoir de tels manuscrits. J’ai appelé Alain Absire, qui m’a renouvelé ses encouragements, ses éloges, sa promesse de soutien.
Bref, lundi, je rencontre les deux éditeurs. J’ai aussi appelé Marc Torralba, qui veut maintenant que je lui donne un texte pour Jungle. Moi qui écris si simplement !

Chez Régine Deforges, ils me demandaient de rallonger le texte, de donner plus de détails sur les personnages et le décor, d’en faire un « vrai » roman.
Denis Roche, lui, le voulait tel quel, sauf le titre, la dernière phrase et la phrase avec Chopin. Il ne manquait plus que l’aval de Michel Chodkiewicz. J’ai rappelé cet après-midi, il ne l’a pas encore lu – ils ont été très occupés avec leur Goncourt – , mais les deux femmes du comité littéraire l’ont lu et ont été paraît-il enthousiasmées. Est-ce moi qui me décourage ? J’ai cru percevoir moins d’assurance dans la voix de Denis Roche.
Qu’il est dur d’attendre, et dans une telle incertitude. Difficile de faire autre chose, de vivre simplement – et plus encore d’écrire.

J’essaie de m’accrocher à l’espoir de mon prochain roman, dont je n’ai pas encore pu écrire une ligne (nausées).
Il s’appelle L’Appartement, non, Le Déménagement. La narratrice (première personne du singulier) vient d’emménager dans un vieil appart sombre et triste. Premier temps : elle déballe ses cartons, et son passé resurgit avec les objets. Deuxième temps : elle entend ses voisins crier dans la nuit. D’abord incertaine, elle croit ensuite qu’ils font l’amour, et se caresse sur leurs cris. Mais ceux-ci semblent tourner franchement à la bagarre : elle descend frapper à leur porte. D’autres voisins sont là, on appelle la police. Les flics entrent : « elle » a tué son mec ; la narratrice s’aperçoit qu’ « elle » est son double. Troisième temps et fin : le cafard dans la cuisine.
Premier temps : trouver les objets, et le passé.

J’ai écrit la première page de mon roman, mais À REFAIRE. Ce que je veux, c’est que ce soit DUR, au moins comme Le Boucher, comme du rock, comme la Furia dels Baus. Pas de mollesse. Pas faiblir. Écrire dur. Que je ne me sorte pas ça de la tête, et que tout le reste saute.

La secrétaire de Denis Roche m’a appelée hier matin : ils prennent mon texte, sous le titre Le Boucher, et sans autre changement. Lui est à Bruxelles en ce moment, il m’appellera la semaine prochaine.

J’ai renvoyé mon contrat tout à l’heure, avec deux petites modifications qui, je l’espère, ne créeront pas de difficulté.

*
à suivre

Journal intime d’une jeune femme libre, 4 : travail travail, et première publication

"Ma vie douce", 2001, éd Zulma, 401 pages

Nous nous sommes arrêtés la dernière fois au moment où je m’apprêtais à quitter l’océan pour partir en ville. Nous y voilà. Changement de vie. Fin du premier couple, nouvelles amours, et surtout reprise des études (journalisme puis lettres). Encore parfois des moments d’épuisement, tout à la fois étudier, travailler pour gagner sa vie, élever ses enfants et s’entraîner à écrire n’est pas de tout repos. Mais finalement, arrive le moment où mon premier texte (hors journalisme) est publié, dans une revue. Je croyais me souvenir qu’il avait été publié dans la revue Schibboleth, mais en fait non, c’était dans Le Bouvier. J’ai commencé le théâtre vers 1982, donc j’ai rétabli la bonne date par rapport au livre papier. Rien de plus dans mon journal pour cette période, deux ans de très grande pauvreté, seule avec deux petits, avec des moments très difficiles mais aussi beaucoup de moments de grâce. Peut-être n’écrivais-je plus dans mon journal, ou bien les pages s’en sont perdues, je ne sais pas. La description d’un repas, plus loin, est le fait d’une gourmande, mais aussi de quelqu’un qui a eu faim pendant deux ans.

*

Bordeaux, 1982

Il me faudrait un seau d’eau froide sur la tête. Je viens de passer ma première audition devant le prof d’art dramatique, je jouais Aricie dans l’acte II, scène I, de Phèdre. Combien d’éloges j’ai reçus ! J’aime tellement ça, le théâtre !

1984-85

Première journée de stage à Sud-Ouest. J’ai écrit quelques petits papiers à partir de dépêches AFP, c’était vraiment un boulot de rien du tout, pourtant ça m’a fait très plaisir. Même un minuscule travail d’écriture, ça fait du bien, surtout quand il va être publié, donc lu. Il n’y aura pas mon nom, bien sûr, mais quand même, oui, ça me fait plaisir.
Ce matin, j’ai attendu encore la carte d’Arno, elle n’est pas encore arrivée. Dans vingt-quatre heures, il sera là (demain, ou aujourd’hui, minuit). Tout bronzé, j’espère, et avec une petite étoile de ski. Il m’expliquera pourquoi je n’ai pas reçu sa carte, et je ne serai plus triste ni inquiète.
Ce matin, j’ai aussi téléphoné à David. Mon cœur, il me tarde de lui faire des bises sur ses bonnes joues.
J’ai aussi acheté des cadeaux pour mon père. Pour ma mère, je n’ai encore rien trouvé. Pour moi, une jupe rouge, de grands gros clips en lion rayé rouge et blanc, de petits gants de dentelle rouge. Hier, une ceinture grise à grosse fermeture métallique, à mettre sur les hanches. De tout ça, cet après-midi à Sud-Ouest, je n’ai mis que la jupe rouge. Travail travail.
À midi, je suis allée manger au Nyoti avec Henry, galette de sarrasin aux légumes et tarte à la figue. Ce soir, en rentrant de Sud-Ouest, j’ai trouvé un charcutier-traiteur encore ouvert, je me suis acheté une barquette de poireaux-vinaigrette et une quiche. À la maison, en plus, j’ai mangé un demi-pot de fromage blanc fermier, une pomme, un thé à la vanille, des tranches de croissants grillés, et de la confiture de melons d’Espagne. À la télé, il y avait le premier épisode du feuilleton tiré du Parrain, et puis le film de Depardon que j’ai vu au cinéma l’année dernière, Faits divers. Je l’ai regardé encore. J’ai pleuré quelquefois dans la soirée, comme un enfant se laisse aller à mouiller son lit.
Maintenant, m’y voilà, au lit. Avant de me coucher, j’ai regardé mes bijoux de pacotille, tous mes petits bouts de rien du tout rangés dans de petites boîtes poussiéreuses, et ça m’a procuré un grand plaisir, surtout les petites choses très vieilles, très inutiles ou très laides.

Finalement, mon dialogue radio a été : le Jeune et le Vieux prennent l’ascenseur. L’ascenseur et le temps se bloquent. Le Vieux révèle au Jeune qu’ils sont tous les deux la même personne. Cela après avoir lu Le Livre de sable, de Borges.
Il est tard, j’ai encore du travail. Il faudrait que je finisse Palimpsestes, de Genette. J’ai d’autres bouquins à attaquer ! Alors, ce soir, c’est tout pour le cahier. Dommage, j’avais envie.

J’avais rendez-vous avec une équipe de télé, mais l’équipe n’était pas là, et moi j’ai attendu. En plus, c’est de ma faute, c’est moi qui ai mal pris le rendez-vous, et qui m’y suis mal rendue. Je lis le journal de Miguel Torga, En franchise intérieure, traduit par ma prof de lettres Claire Cayron, et ça me redonne envie d’écrire dans ce cahier. Mais je manque terriblement de temps, et à peine l’année scolaire s’est-elle terminée que me voilà casée dans ce fichu stage d’observation à FR3. Qu’est-ce qu’ils sont ringards ! Quelle misère une télé pareille !
Ceci est mon troisième stage en entreprise de presse et ma troisième déception. Serai-je vraiment journaliste un jour ? À Paris, on doit pouvoir faire mieux. Tout de même, je m’inquiète. Je me dis était-ce bien ma vocation ? Et si je n’avais aucune vocation ? Sinon celle de lire, et, je le voudrais, d’écrire. Par moments, je suis pleine d’ambition, je me vois gravissant hardiment les échelons de l’échelle sociale, à grands coups de travail et de durcissement de moi-même, et puis il suffit que je voie une clocharde, un clochard, et alors je suis prise du sentiment de l’absurdité, et même du tragique de la vie, et alors me voilà complètement désorientée.

Paris
Que je me sens bien ici, où tout est plus grand et plus fort. Où je suis seule depuis une semaine. Un jour, j’irai à New York.

Bordeaux
Quand j’ai relu mon premier papier pour Sud-Ouest, l’histoire d’un vieux qui se remettait au vélo à quatre-vingt-six ans, je l’ai trouvé tellement ringard que j’ai failli en pleurer. D’ailleurs, là-bas, à Libourne, ils m’ont dit que c’était bien.
J’attends avec impatience mes notes de l’IUT. En réalité, ce que j’attends, c’est l’appréciation de la prof de lettres sur mon dernier dossier, un encouragement à écrire…
En ce moment, j’écris pas mal. J’écris, et surtout je réécris les papiers des autres, pour Sud-Ouest bien sûr. C’est loin d’être un travail littéraire, mais ça m’apprend quand même le poids des mots. Qu’ils sont lourds, surtout quand ils sont faux, vains, vaniteux ! Il y a un tas de tels mots dans la presse.
Il y a quelque chose de précieux dans le métier de journaliste, c’est surtout pour moi, à la fois très timide et extravertie, l’obligation de la rencontre, de la découverte. Et puis, dans tous les sens, géographique, social, le mouvement. Dans mon dernier dossier de lettres, j’ai écrit, à propos des écrivains voyageurs, que ce que j’appréciais dans l’écriture, c’est qu’elle soit mouvement. Le reportage aussi, c’est mouvement.

J’ai terminé dans le train le Journal de Kafka. Un peu comme si j’avais vécu avec lui cet été. Dans ses notes de voyage, à la fin, il raconte un fait divers d’une façon désopilante : la voiture qui rentre dans le tricycle. Ah ! Si on pouvait voir ça dans les journaux !
Lu aussi : Pieyre de Mandiargues, La Marge, Pierre Louÿs, Trois filles de leur mère, Jacques Lacarrière, En suivant les dieux, Nathalie Sarraute, Enfance, Alejo Carpentier, Musique baroque. Et puis ? Quelle mémoire… J’ai une passoire à la place de la tête.

Plus on écrit, plus on a envie d’écrire. J’apprends. J’ai envoyé un billet au Monde, comme ils l’avaient demandé pour remplacer Claude Sarraute en vacances. Ils ne le passeront pas. Je suis quand même contente de l’avoir fait. C’était à propos des vacances. Je remarquais qu’on a l’air anormal si on n’en prend pas. Moi qui, en ce moment, ne pense qu’à travailler. Personne autour de moi ne le comprend, je crois. Mais un jour, j’écrirai. J’en suis de plus en plus sûre. D’ailleurs je l’ai toujours voulu, sinon su, sans oser l’avouer (maintenant pas davantage, sauf dans ce cahier). Merci, cahier.

Elsa Morante est morte. Je l’aimais tant.
Cette nuit, rêve où j’accouchais d’une salade « romaine ».
La nuit précédente, je me suis vue mourir plusieurs fois. Je venais de finir Victoria, de Knut Hamsun, juste après avoir relu La Faim, et je me suis mise à regarder L’Heure du loup, de Bergman, à la télé. Angoissée, j’ai appelé Henry à plusieurs reprises. Il a fini par se lever et m’a éteint la télé. J’ai eu une grosse crise de nerfs jusqu’assez tard dans la nuit. (Est-ce que je deviens plus nerveuse, cela ne m’arrivait pas comme ça, avant). J’ai rêvé plusieurs fois à ma mort : dans le canapé en compagnie de trois hommes, en allant danser avec ma sœur…

J’ai décidé d’écrire un roman. Une histoire initiatique inspirée des romans du Moyen Âge, que j’adore. Il faut que j’y pense. Je commencerai sans doute la rédaction en février.
J’adore être à la fac, baigner dans les livres.

Je vais peut-être travailler comme journaliste pour le Parc naturel des Landes. Ça m’aiderait pour mon roman.

Longue émission sur Bach à la télé, et sur France Musique. Magnifique. Terminé sur le Magnificat. J’étais seule, j’ai pu chanter en même temps. Envie de chanter à nouveau dans les chœurs. Tellement beau, poignant. Quelqu’un disait que l’œuvre de Bach n’était faite que de « citations de Dieu ». Glenn Gould dit qu’elle est structurée comme l’univers, ou comme un atome. Comment faire cela en littérature ? Ronsard, peut-être.

Mercredi 1er janvier 1986
Passé la fin de la nuit sur la route, à attendre le dégel, avec Jean-Pierre, Marie, Henry, Bernard. Circulation paralysée, voitures dans le fossé… Super. Nuit blanche, sensible.
Je viens de corriger Rendez-vous, en y ajoutant l’épisode du loup. Comme ça, je l’aime bien.
Dimanche et lundi, nous étions à la montagne, à Licq, chez Jean-Pierre et Marie. Il avait neigé, c’était très beau, l’air était pur, et Arno m’a dit de belles choses sur la vie. Il y a là-bas un mont qui s’appelle le mont du Loup Rouge. La montagne est tellement fascinante.
Pour cette année, je me souhaite de longues heures de travail, de grandes émotions, et de belles pages d’écriture.
« De grandes émotions », j’ai eu peur en l’écrivant et j’ai eu envie de le rayer, mais peut-on rayer ce qui est écrit dans un journal ?
Je continue dans les nouvelles. Il faut que j’écrive l’histoire de la vieille qui demandait l’heure. Et toujours celle du monosandalisme. Et encore… Je manque cruellement de temps. Et réécrire l’histoire des petits hommes, en commençant par les vers qui descendent l’escalier.

Hier soir, chez Jean-Pierre et Marie, j’ai été attirée par un bracelet de cailloux, posé sur le buffet de la cuisine. Comme je l’observais dans mes mains, Jean-Pierre m’a dit que je pouvais le prendre, si je voulais. Il suffisait de demander à Pomme, à qui il appartenait. Et puis il me l’a mis au poignet. Pomme me l’a donné. J’adore ce bracelet. Ce sont des petits cailloux colorés (vrais ou faux ?) d’Amérique latine. Ils s’entrechoquent, j’aime le bruit et le contact sur ma peau. Ce bracelet me donne envie d’écrire.
Si peu de temps. Tant de choses à faire, qui mangent le temps. Et ces violentes migraines, dès que je manque de sommeil.
Plus j’ai envie d’écrire, plus je me sens loin des autres.

La neige a une de ces façons d’envelopper le paysage qui vous en met plein la vue. Comme dit Arno, c’est rare ici, la neige deux hivers de suite, « surtout qu’on est protégés par les fleuves et la mer ». Et comme dit David, « Eh ben dis donc, la nuit doit être longue, pour qu’il ait tant neigé ».
Comme l’hiver 1956… On ne peut pas dire que je sois contente de voir venir mon anniversaire. Quand même, tout ce blanc illumine et adoucit bien les choses.

Je vais être publiée pour la première fois. Ma première nouvelle : Cailloux. Dans une revue régionale, Le Bouvier.

Journal intime d’une jeune femme libre, 3 : avant le départ

"Ma vie douce", 2001, éd Zulma, 401 pages

Après le Prologue, puis la première moitié de 1979, voici les notes d’août 1979 à septembre 1980. Au début, travaillant dans la restauration sept jours sur sept et douze à dix-sept heures par jour (avant de rentrer chez moi m’occuper de mon tout petit garçon), je manifeste un épuisement qui est aussi le signe d’un désir de changement de vie, à cet âge où l’on cherche de façon souvent aiguë comment entrer dans la vie adulte sans s’y perdre.
Comme je l’ai dit, je ne change pas un mot au texte tel qu’il a été imprimé, recopié de mes journaux intimes. Mais je découvre en avançant qu’il y a eu une erreur dans le livre papier, une note sur mon fils « Arno » âgé de moins de quatre ans se trouvant placée en 1984, alors qu’il en avait huit à ce moment. Je l’ai donc ajoutée à la note précédente, dans la bonne chronologie, en 1979.
Voici donc pour aujourd’hui les notes datant de mes vingt-quatre puis vingt-cinq ans.
*
*
*

Depuis l’année dernière, j’ai maigri de huit kilos. Trente-huit kilos, on commence à voir les côtes. Je suis contente, mais je me demande si ça n’est pas une forme de mini-suicide. Ou si ça n’est pas une manière, ou une tentative, d’éliminer mes angoisses, en éliminant mes graisses. J’ai envie d’être toujours plus maigre, jusqu’à avoir l’air de n’avoir pas de corps. La chair est lourde à porter.

La mer est
froide et noire, cette nuit, comme la peur
le phare, comme la mort, me fait de l’œil,
appels de rire jaune

Et je marchais, au bord du front de mer noir
tout au bord de la mort,
de la mer qui se balançait lentement
dans ma tête débordante de vides
Et j’imaginais son corps, mort,
froid et immobile,
son corps sans âme
ses yeux éteints et vitreux
Je le voyais,
comme une glace sans tain
un précipice envoûtant
Le ciel tourne, la mer chante,
les hommes pleurent, je me noie dans leurs larmes, et je m’en vais à la dérive, squelette ambulant, sur des lacs de mercure, mes mains crochues lancées en avant, j’attends un signe qui ne vient pas.

La nuit a pondu
une lune toute ronde
rayonnante.
Il y a au fond de mon ventre
un œuf qui palpite
à mourir
il y a un œuf
prisonnier
Ô lune ma lune je t’aime
lune d’espoir
qui me protège des tourbillons d’étoiles
des précipices qui sont en moi
lune, cœur du ciel,
qui bat au rythme des marées,
dans mon océan de vie,
en va et vient, en va et vient.

Est-ce que je deviens folle ? J’ai encore mal dans les membres, des difficultés à respirer et des envies de pleurer. Hier à minuit, au travail, à cause de la mort d’une amie de Marianne que je ne connaissais même pas, j’ai eu une crise de nerfs. La mort me suit partout, je me vide lentement.

La boucle est bouclée
Si parfait, le 8 !
Ma lune cabossée, la mort est encore venue ! Par le cerveau !
Elle est venue par le cerveau !
La mort couleur très vide,
ma lune cabossée.
Je les ai entendus, les ricanements du vent,
énervants, énervants,
dans les porte-drapeaux du front de mer.
Si sombre, la mer, si loin.
Les motos rugissent, les motards crient, pour ne pas entendre la mort
chanter dans la tempête.
8, 8, la boucle est bouclée.

Un drapeau noir
claque, claque dans ma tête
claque aux vents de la mer
à la bave des lames
je vois vos bras se tendre et retomber
se tendre et retomber
et j’ai l’Envie
de marcher
à vous
de courir
et d’embrasser vos ventres.

Escargot des dunes,
tu rampes dans mon globe têtestre
lentement, si lentement
La pluie t’est douce,
le sable t’est dur
univers si aride
Escargot des dunes,
colimaçonne dans ma tête,
tourne en rond, tourne en rond,
rentre en toi,
future coquille vide.
Il y a des escargots dans les étoiles aussi.
Regarde le tableau de Van Gogh !

Après les crises de nerfs, la fatigue, j’ai fini par tomber malade. Tombée évanouie de fièvre, soignée à coups de piqûres, et restée au lit jusqu’à hier après-midi. Demain je retourne au travail.
Cette nuit, j’ai rêvé que les dunes sur la plage, très hautes, étaient devenues considérablement étroites, et donc absolument inaccessibles. La plage avait ainsi un caractère assez lunaire, presque hostile, mais cela ne me déplaisait pas. À la réflexion, ces dunes ressemblaient assez aux Météores, non construites.
La nuit précédente, j’avais rêvé que j’étais atteinte d’un cancer dont l’issue serait fatalement la mort, mais je n’en étais ni surprise ni mécontente.
Je me souviens aussi d’avoir eu peur, hier soir avant de m’endormir, d’une vision que j’avais d’une sorte de long robot mauve, qui m’attendait, debout, immobile et silencieux, avec cette sorte de sourire imperceptible de la Joconde, et qui était la Mort.
Allongée entre les coussins, sur la banquette, je passe toute la matinée à écouter de la musique et à rêver. Comme je suis bien ! Ça ressemble au paradis, la musique.

Le ciel afflue dans les narines
comme un lait nourricier et bleu

Ces deux vers d’Antonin Artaud viennent et reviennent à mon esprit. Je me sens mieux. Quand je marche, l’air sent bon et me caresse le visage, quand je lève les yeux, le ciel est grand et haut par-dessus le monde. Les routes sont belles et chaudes. Mon corps est mince, je suis légère.

Cela va mieux. Et cependant je continue de voir dans tout ce que je fais, même ce qui me semble positif, une sorte de suicide. Nous venons de décider, avec Yannick, d’avoir un autre enfant. Et même cela, par moments… Pourtant je crois que cela me rendra heureuse, je voudrais déjà être enceinte de huit mois. Je m’imagine préparant la layette, et ensuite berçant, nourrissant un tout petit bébé… Et mon impatience de le voir grandir… alors que c’est tellement adorable, tout petit…
Je me dis que je suis adulte maintenant, il me faut absolument choisir un mode de vie et m’en contenter. Mais la vie est tellement absurde, de quelque côté qu’on la prenne ! Je crois qu’il faut, ou bien la refuser totalement (ce que je ne pourrais faire), ou bien choisir une façon de vivre et l’aimer envers et contre tout – et ça, le pourrai-je davantage ? D’ailleurs, c’est certainement un faux problème : ai-je le choix ? N’est-ce pas plutôt la vie elle-même qui choisit pour moi et me trimbale à sa guise ?

Je suis contente. Je vais avoir un bébé. Si c’est une fille, elle s’appellera Blanche. En l’honneur d’Aragon, et parce que ce prénom me plaît et qu’il m’est venu soudain, comme une inspiration.
Yannick et moi allons certainement nous marier dans quelques jours. Cela nous sera utile pour un projet de gérance de magasin. Sans être passionnant, ce sera du moins plus intéressant que nos emplois actuels. Et puis, il sera bon de se séparer un peu de Soulac. J’aimerais beaucoup aller vivre du côté de Pau.

Malgré les nausées et la fatigue, je me sens bien d’être enceinte.
Nous avons reçu notre nouvelle chaîne hier. Depuis, quel festival de musique ! Quel régal ! Par moments, il me semble que si c’était possible, je passerais ma vie à écouter de la musique, tellement c’est bon !
J’aimerais écrire, aussi. L’hiver s’est déjà installé sur Soulac, gelée blanche le matin, air très frais malgré un beau soleil à la mi-journée. Je dors très tard le matin, Arno ne va plus à l’école, j’hiberne. Cependant je me sens bien, je suis enceinte. Bien que mon poids n’ait pas varié depuis deux mois, mes seins ont gonflé, mes hanches se sont élargies.

Je pense à toi
ou plutôt à ton sexe, rond et dur,
à l’immortelle magie d’une belle érection,
aux va-et-vient langoureux
de mes doigts, de mes lèvres, de mon ventre, de mes seins, de ma peau affolée,
au plaisir infini de la lave ascendante
je pense à l’amour
avec ton corps comme un pays
à explorer
et je pense à nos corps
qui s’enflamment et se perdent
étoiles filantes.

J’ai envoyé à Marc Torralba un petit recueil de mes poèmes préférés. J’avais honte et j’ai beaucoup hésité parce que, objectivement, je les trouve assez mauvais, mais l’envie d’être lue a été la plus forte. Maintenant, je vais attendre avec impatience une réponse. J’ai envie d’écrire quelque chose de sérieux, mais ça ne vient pas du tout, j’ai même l’impression que plus j’y pense et moins ça vient.
… J’étais perdue dans l’écoute du Concerto n°2 de Rachmaninov. La musique est vraiment l’art qui me procure le plus de plaisir, aucun mot ne peut la traduire, mais comme c’est bon !

Souvent je rêve de l’activité de la ville, je me dis que là est la vie – mais tout de même la vie à la campagne a bien des charmes, et même je la trouve assez raffinée : on a le temps d’écouter de la bonne musique, de lire de bons livres, de se rafraîchir corps et esprit dans la nature. Une certaine douceur de vivre qu’il n’est peut-être pas facile d’abandonner pour le tumulte de la ville, même s’il a ses charmes.
Quant à la consommation, ici elle ne se fait ni dans les magasins ni dans les salles de spectacle, puisqu’il n’y en a pas, elle se fait dans ma tête. Une surconsommation de rêves. Pas très constructif, mais si envoûtant. Ce que j’aimerais, c’est pouvoir construire avec mes rêves. Hélas ils sont un matériau bien ingrat, pratiquement insaisissable.

J’ai fait, cette nuit, un rêve assez étrange : mon bureau, la bouteille d’alcool, et l’invisible inconnu qui m’intime d’écrire.

Dernières lectures : La Femme et le pantin, de Pierre Louÿs, Le Conformiste, de Moravia, Tzigari, histoire d’un gitan, de Giuseppe Levakovitch, Le Testament de Merlin, de Théophile Bruant, Soleil des loups, de Pieyre de Mandiargues, Les Grands Pays muets, d’Hubert Haddad, Le Dieu éparpillé, de M.Balka.
Nous nous préparons à partir pour une grande ville, de préférence (pour moi) Paris. J’ai envie de faire du théâtre.

29 septembre 1980
Je suis allée sur la plage, le vent tiède m’a enveloppée de sa caresse, la mer bleue et blanche bourdonnait, ronronnait. Elle ressemblait à un œil immense, aussi vivante, aussi secrète, antre mystérieuse aux trésors fabuleux. Voilà le pays adorable que je vais quitter, et pourtant j’en suis heureuse. J’ignore encore quel sera l’horizon de demain, je sais seulement que ce ne sera plus cette merveilleuse immensité. Me supprimer l’océan, c’est un peu comme si on me supprimait le ciel. Et cependant je veux partir. Pourvu que tous mes espoirs, attachés à la grande ville, se réalisent !

Journal intime d’une jeune femme libre, 2 : écrire, voyager, être amoureuse

"Ma vie douce", 2001, éd Zulma, 401 pages

Après le prologue, nous entrons maintenant dans le journal en lui-même. 1979, j’ai vingt-trois ans en février. Désir ardent d’écrire, bonheur ardent de voyager (là un récit d’une partie d’un voyage au Maroc), regards ardents sur les jeunes hommes et les jeunes femmes de mon âge, dont je tombe amoureuse à toute occasion, ardents questionnements spirituels… Je brûle de partout et tout est là pour l’écrivaine que je ne suis pas encore – quoique…
Je ne sais plus pourquoi je n’ai pas mis les dates de chacune de mes entrées dans le journal (dont je n’ai plus le manuscrit), mais on suit à peu près l’affaire, entre janvier et juillet de cette année 1979. (J’ajoute un passage sur mon fils « Arno » qui figurait par erreur dans l’édition papier à l’année 1984, alors qu’il est né en 1976 et avait donc « pas encore quatre ans » en 1979).

*
Soulac-sur-mer, 1979

C’est le matin, j’écoute Le Sacre du Printemps.
Le printemps s’annonce à Soulac avec beaucoup moins de violence que chez Stravinsky. Ici, tout se fait en douceur. C’est d’abord, dès la fin janvier, les mimosas qui fleurissent ; ces abondantes grappes jaunes, cette odeur forte et envahissante… Malgré les gelées matinales dès l’après-midi le soleil fait sortir les premières chenilles processionnaires de leur nid, là-haut dans les pins toujours verts.
Dans moi aussi, au moindre rayon de soleil, le printemps se réveille, et même l’été. Il me prend des envies de mouvement, j’écoute Théodorakis ou Zambetas et je me mets à danser, je pense à la Grèce, et mon ventre et ma poitrine se soulèvent comme si j’étais fraîche amoureuse, et j’ai envie de rire et de pleurer. J’ai des fourmis dans les jambes, je rêve de voyages. Tous mes problèmes intellectuels, métaphysiques, mes constantes et épuisantes remises en cause de moi-même, tout cela s’échappe insensiblement et je commence à pousser un long « ouf », à me sentir vivre. Tout m’apparaît plus simple, il suffit de laisser s’écouler la vie sur moi, et elle m’appartient, et elle est douce, tellement… Comme celle d’un lézard goûtant le soleil sur une grosse pierre blanche.
Voilà l’état d’âme dans lequel je commence à me retrouver de plus en plus souvent. Mais j’ai encore de durs moments d’angoisse, de tristesse, de désillusion. Finalement, ma plus grande souffrance est de rester stérile devant une feuille blanche. Après un poème je me sens bien, soulagée, comme après un cauchemar angoissant et pénible, qui m’a servi d’exutoire. Je rêve qu’on m’enlève Arno, qu’on le torture abominablement, qu’on le tue, ou bien que Yannick me trompe, et je me réveille encore émue, mais détendue et souriante, car toutes mes angoisses se sont déchargées dans le rêve. C’est la même chose quand j’écris un poème.
Mais j’ai à peine le temps de savourer cet instant privilégié qu’il devient aussitôt un nouveau sujet de tourment car je m’aperçois avec dépit de sa rareté et de ses limites. Je veux de toutes mes forces devenir écrivain, mais quand je constate la nullité de ma puissance créatrice et la triste mine de mes quelques écrits, viennent de longs moments de découragement, et même de dépression.
Il m’arrive aussi, souvent, de me demander pourquoi je tiens absolument à devenir écrivain, alors que je suis persuadée que l’écriture, sous n’importe quelle forme, ne peut conduire à la sagesse. Mon idéal, c’est de me faire ermite. Peut-être, un jour… Quoi qu’il en soit, malgré mes découragements, mes insomnies et mon manque de motivation, je persiste dans mon rêve d’écriture, et je crois, que, sans cela, ma vie m’apparaîtrait tellement vide que je courrais au suicide.
J’ai acheté ce cahier après avoir entendu à la télévision, l’autre soir, Henri Thomas dire qu’il tenait des carnets. Quand j’étais lycéenne, j’ai tenu mon journal pendant des années, et puis, à dix-sept ans, j’ai brûlé tous mes gros cahiers. C’était comme si, implicitement, je m’étais promis de ne jamais plus tenir un journal. Aujourd’hui je recommence, car :
– c’est le seul moyen d’écrire sans devoir attendre l’inspiration ;
– cela peut la provoquer ;
– il est possible que quelques passages de ce cahier me soient utiles plus tard ;
– au moins, écrire sans souci d’intelligence ou d’esthétique me soulage.

Cet après-midi, j’ai vu chez le marchand de journaux le deuxième numéro de Où Magazine. Mon article sur la Crète n’était pas au sommaire. Pas davantage que celui que j’avais écrit sur notre voyage en Grèce, l’année dernière, n’était paru dans Partir.

Je n’ose pas aller me coucher, j’ai peur de l’insomnie, comme hier et avant-hier. Des heures à tourner dans le lit, à tourner dans ma tête des phrases et des phrases.
Après avoir écouté Alberto Moravia et Günter Grass, je ne me fais plus aucune illusion sur mon avenir d’écrivain… Vraiment pas à la hauteur ! Je suis comme un des personnages de ce film que j’ai vu hier soir, après Apostrophes. Il vit à Sète, commence des romans, ne les finit jamais, et ne les finira jamais. Après le film j’ai terminé Les Immortels d’Agapia, de Virgil Gheorgiu. Il dit qu’on ne fait jamais rien de grand dans les petites villes, que toutes les grandes pensées, toutes les grandes œuvres sont toujours réalisées dans les grandes villes. Peut-être prend-on trop le temps de vivre, autant à Sète qu’ici, à Soulac. Mais comment s’en plaindre ?

J’aime descendre au fond des rêves, au fond des nuits sans fond… où explosent des milliers de réalités… Longs délires… Comme la nuit est riche, comme elle est saugrenue…

Est-ce le printemps qui me rend si amoureuse ? Depuis plusieurs jours, je suis amoureuse de plusieurs hommes, j’en rêve toutes les nuits, et même toute la journée.
Je n’ai même plus envie de lire pour tromper la longueur des nuits.
Cet après-midi, balade à Saint-Émilion. Nous pensions à notre départ pour le Maroc, dans moins d’un mois. Là-bas il y aura le soleil, et au retour en France, il y aura le soleil aussi.
Pauvres tourterelles ! Elles me tournent le dos, je les gêne avec ma lampe. Mais je n’ai pas envie de bouger, ni de lire, ni de faire l’amour. J’ai envie de dévaliser une boutique, et de passer ma nuit à essayer des dizaines de vêtements.

En ce moment, Arno, c’est l’imagination au pouvoir, il faut vivre dangereusement, c’est le poète et l’anarchiste. Il chantonne, il chantonne interminablement, en s’inventant des dizaines d’histoires, et puis il se met à crier, à cracher sur tout, et à en rire très fort.

Arno n’a pas encore quatre ans, mais en ce moment il est en plein délire métaphysique. Jour après jour, il me raconte sa vision du monde, voilà ce que cela donne : au début des temps, il n’y avait sur terre ni hommes ni animaux ni camions, ni même arbres, simplement des fleurs et des plantes. Ce qui était beau, mais bien triste. Il n’y avait pas d’océan, mais d’immenses rivières qui faisaient des raz de marée. Ensuite, il y eut des hommes qui étaient des géants. Quand il étaient morts, ils s’enterraient très profondément sous la terre, sans tombeau, à l’endroit où il y a du feu, et on ne retrouvait ainsi jamais leurs squelettes.
Un jour, un volcan décida de recracher le corps d’un enfant mort, et celui-ci ressuscita. Tout le monde était content, mais ensuite il n’y eut plus de géants, simplement des gens comme nous.
J’ai oublié de dire que parfois, avec le corps des morts, les géants construisaient leur maison, c’est pourquoi on peut aujourd’hui remarquer que les maisons ont une bouche (la porte) et des yeux (les fenêtres).
Quand on a inventé l’écriture, on n’a pas su tout de suite former des lettres avec des boucles. On a donc commencé par faire des petits dessins – une minuscule maison pour dire « maison », un minuscule camion pour dire « camion », etc.
Un jour, il n’y aura plus du tout d’hommes sur la terre, et ça ne reviendra jamais. C’est comme les dinosaures, il y en a eu, il n’y en a plus eu, il n’y en aura plus.
Arno me raconte aussi ses dialogues avec « Petit Lapin », son alter ego coquin. Petit Lapin lui demande : Ça t’énerve d’exister ? – Oh non, ça va, répond Arno. Mais ça m’énerverait pas de pas exister, parce que quand on n’existe pas, on peut pas s’énerver.
Voilà le genre de questions qui lui viennent naturellement chaque jour, sur la mort, l’espace, le temps, et bien qu’il déploie toute son imagination (vaste) pour y répondre, on sent qu’il n’est pas satisfait, puisque, de nouveau, le lendemain, il interroge, il cherche. Il en rêve aussi beaucoup la nuit, ce qui gâche parfois son sommeil, et le nôtre. Mais au moins, que son paysage mental est riche !

Nous sommes en Andalousie. Yannick conduit, et les routes sont bien difficiles, très encombrées de camions. Je me régale à regarder les champs couverts de coquelicots, boutons d’or, pâquerettes, chicorées sauvages, lavande, genêts, oliviers… Il fait beau.

Maroc

La voiture est bloquée dans un garage quelque part entre Fès et Marrakech, j’en profite pour écrire. Hier arrivés à Fès, impossible de trouver la plus petite chambre ni même de visiter, toutes les plus belles parties de la ville étant fermées pour recevoir le roi. Partout des gendarmes, une foule de gens attendant son arrivée au bord des routes banderolées. Il doit y rester vingt jours. Nous avons finalement dormi à Imouzzer.

Quelques jours plus tard
Quatre-vingt kilomètres encore jusqu’à Marrakech, et le soir tombe. Un peu après El Kelâa, nous nous arrêtons sur le côté de la route pour nous désaltérer. Deux Arabes nous observent depuis un moment. L’un d’eux vient nous demander une cigarette, et aussi notre adresse. Yannick lui donne l’une et l’autre de bonne grâce. El Arâbi nous fait alors comprendre qu’il veut nous inviter chez lui ce soir. Surprise agréable ! C’est parti : nous suivons sa motocyclette.
Nous avons vite quitté la route, pour rouler sur la terre argileuse. On devine à peine le chemin, plein de trous. Où sommes-nous ? Longtemps nous cahotons, mal éclairés dans cette nuit noire par les phares de la voiture. Enfin, nous apercevons les premières maisons de terre rouge du village.
Nous sommes à peine arrivés qu’une multitude de voix féminines nous accueille, avec de grands bonjour ! bonjour ! Je descends, je serre des mains, je suis conduite dans une salle éclairée à la bougie. On me fait déchausser, asseoir sur des nattes et des tapis, on me met des coussins derrière le dos, sous les bras… On parle, on rit beaucoup. Chacune de nous ne connaît qu’une seule langue : la sienne.
Yannick et El Arâbi reviennent du « garage » (une grange) où ils sont allés ranger la voiture, à grand-peine. D’autres hommes arrivent, serrent nos mains, et s’assoient sur les nattes, pieds nus. Les femmes et les enfants sont agglutinés, debout, à l’entrée de la pièce. Les présentations se font dans la bonne humeur. On est bien. Les femmes posent sur la table basse un plateau d’amandes, de noisettes salées, une profusion d’œufs durs tout chauds, du Coca et du Fanta orange. Mohammed, patiemment, moud son kif à l’aide d’un couteau. Il fume beaucoup pour supporter le travail, qui est très dur.
Nous avons maintenant un interprète, Moisli, un étudiant du village qui s’est joint à nous, et nous permet d’avoir des conversations plus suivies. Il semble déjà que nous nous connaissions tous depuis toujours.
Un peu plus tard, nous dégustons un tajine au poulet, avec un pain rond et plat tout tiède encore, le kessara. Délicieux. On pioche dans le plat avec les doigts. À la fin du repas, l’une des femmes propose à chacun l’eau pour se laver les mains. Un peu plus tard encore, on nous laisse cette pièce pour la nuit, où nous dormons sur les tapis. Toute la nuit, je tiens enlacés, d’un bras Moïra (la chienne, berger briard), de l’autre Arno, car j’entends tout près de nous des souris, peut-être même des rats, mener grand train. C’est la première fois que je dors accrochée à la fourrure d’un chien.
C’est le chant du coq qui nous réveille. Nous sortons dans la cour intérieure, que les femmes sont déjà affairées à nettoyer. Nous découvrons ce que nous n’avions qu’entrevu la veille au soir : dans cette cour plutôt réduite, il y a un poulailler et des lapins en liberté, une vache et son veau attachés, des moutons retenus derrière une haie piquante, et deux ânes à l’abri. On trait la vache, on en laisse un peu pour le veau.
Puis nous prenons le petit-déjeuner, riz au lait et thé à la menthe. Les tout-petits, dans le dos de leur mère ou de leur sœur, sont calmes, gentils.
Toute la matinée, nous nous promenons avec El Arâbi, Mohammed, Moisli, Mustapha. Nous sortons du village, qui nous paraît un vrai labyrinthe. Toutes les maisons se ressemblent, même couleur rouge de la terre dont elles sont faites, mêmes cubes opaques (une seule porte, pas de fenêtre sur l’extérieur), posés les uns à côté des autres. Les chiens aboient sur notre passage, nous suivent à distance, et finissent par se battre entre eux. Les enfants aussi se rassemblent pour nous observer. On ne voit pas souvent des étrangers, ici.
Nous visitons la grande propriété qui s’étend autour du village, et où tous travaillent. On nous explique qu’elle appartient au frère d’Hassan II. Plusieurs cultures donnent du travail toute l’année. En ce moment, de janvier à fin mars, c’est la cueillette des oranges. Bientôt ce sera le blé. Toutes les familles du village possèdent une basse-cour et un troupeau de moutons plus ou moins important (de cinq à deux cents moutons). Mais presque tous, hommes et femmes, doivent aussi travailler à la propriété, où ils touchent la somme dérisoire de dix dirhams par jour, pour dix heures de travail – alors qu’un kilo de viande dix-sept dirhams. Aussi, plusieurs de ces ouvriers agricoles souhaitent venir travailler en France, pour aider leur famille. Nous sommes tristes et honteux de penser à la façon dont nous accueillons chez nous les Arabes, alors qu’eux nous reçoivent avec tant de gentillesse.
Dans la journée nous découvrons les puits d’irrigation, les champs de blé, de fourrage, les orangeraies pleines d’hommes et de femmes au travail – bien que nous soyons dimanche. Nous allons voir paître les moutons. Nous roulons, nous marchons, nous suons, nous avalons des tonnes d’oranges, nous sourions, surtout. Et avec cela, nous avons pris le temps de faire la sieste sur les banquettes, dans la maison de Moisli. Nous avons pris le petit-déjeuner chez El Arâbi, le déjeuner chez Mohammed, le thé et les œufs durs chez Mustapha, le dîner chez Moisli… Nous avons été comblés de cadeaux, fleurs, fèves, oranges, sac doré, chapeau et chasse-mouches tressés pour Arno, bonbons, panier… Sans oublier l’adresse d’un cousin qui nous recevra à Marrakech.
Nous sommes partis avec l’impression de quitter les meilleurs amis du monde, la paix et la gentillesse. Désormais, pour nous, les oranges du Maroc auront une saveur toute particulière, et une couleur bien lumineuse pour les jours pluvieux de France.

Soulac
Il y a bien longtemps que je t’ai abandonné, cahier, et j’ai négligé de te raconter bien des choses.
… Mon amour pour Abdeljaghni, qui m’a fait tout remettre en question. Cette grande blessure de le quitter si tôt, sans avoir eu le temps de le connaître, de me baigner avec délices dans sa vie, à peine entrevue, mais avec quel émerveillement. Quelle aventure de l’esprit ce fut pour moi, comme du cœur et du corps !

Le mur était bleu à mi-hauteur,
et blanc jusqu’au plafond,
et moi je contemplais sans me lasser,
comme un horizon serein,
cet attouchement sans larmes
d’une bande de mur bleue
et d’une bande mur blanche
C’était l’heure de la sieste, un chaud dimanche,
dans une longue salle marocaine,
tranquillité des corps étendus
paroles rares
douceur aux cœurs,
lenteur de l’esprit qui s’en allait,
paisible,
comme une longue ligne droite,
bleue en bas et blanche en haut,
immobile, immuable,
qui s’en allait.

C’est le matin, il fait beau, je suis derrière mon comptoir, à attendre les mangeurs de glaces. C’est assez intéressant, de rester là plusieurs heures tous les jours, à regarder passer les gens. Il y en a vraiment de toutes sortes, de tous genres, et pour tous les goûts. Il y en a même, je crois, qui ne conviendraient à aucun goût.

Hier soir, j’ai regardé à la télé une émission sur la Grèce. Ce qui m’a le plus touchée, c’étaient les manifestations et les chants religieux. J’ai vraiment ressenti, dans ce christianisme orthodoxe, une vision pathétique du monde, et j’ai compris aussi pourquoi on cherche joie et paix dans la religion. Je suis vraiment attirée par les orthodoxes, j’ai l’impression de les comprendre bien mieux que les catholiques. Je me souviens du grand bonheur que j’avais éprouvé, dans cette cour d’un monastère des Météores.
J’ai envie de la Grèce tout entière, je n’y suis pas chez moi, mais j’en suis tellement amoureuse.

Il y a un vieux couple qui passe souvent (au moins quatre-vingts ans chacun), main dans la main, tout frêles et branlants. Lui porte un short, une chemise et un chapeau coloniaux, avec des lunettes de soleil et des nu-pieds en cuir. Elle, une jupe gitane noire à volants, avec des bandes multicolores, et un petit débardeur de coton moulant, rose vif, sur sa poitrine libre (d’ailleurs pas si vilaine). Cela fait plusieurs années que je les vois, lui toujours vêtu à l’identique, elle arborant de nombreuses toilettes, toujours à la pointe de la mode des teen-agers…

Pink Floyd, Money, à la « radio-vacances » de la rue de la Plage. J’ai tant écouté ce disque dans le minibus, sur les routes tortueuses de Grèce. J’en étais saoule, du vin bu au restaurant, de la musique plein les oreilles, et surtout de l’Aventure !

Tous ces gens qui passent, indifférents. Et puis un grand Arabe, des tapis sur les bras, avec un large sourire : « Adieu, ma sœur ! Ça va, là-dedans ? »

L’animateur d’Europe 1 aussi me salue, mais on dirait que c’est parce qu’il se sent obligé d’être toujours gai et gentil, jusqu’à la bêtise.

Passe aussi une fille, allemande, magnifique, minuscule short en jean, longue parure de très beaux cheveux blonds, visage adorable. La Lorelei…
Il y en a une autre, très jeune, très fine, et longue, brune, la peau mate, les cheveux tirés en arrière, dans une robe blanche légère, ample et transparente, gracieuse.

La belle Allemande, qui est française, est venue m’acheter une glace pour sa petite sœur. Quel choc ! Qu’elle est belle ! Voilà que je tombe amoureuse des filles, maintenant !

J’ai reçu une réponse de Marc Torralba en personne, des éditions du Castor Astral. Très gentille lettre, qui me fait nager dans la joie depuis deux jours. Il me propose de nous rencontrer à Soulac un de ces jours.

Pourtant je me sens bien loin d’égaler les auteurs qu’ils publient, comme Safran dont j’adore Le Chant de Talaïmannar :

Aujourd’hui je pense à toi

Aux biches de Neuchâtel
Aux lacs bleus de neige épaisse
Aux papillons bleus de Bâle

Aujourd’hui je pense à toi

La lourde chaîne au cœur
De pierre et de pavé de rue qui monte
Aux soleils des Pakistans…

Je vois passer A., son beau corps et son beau visage sont mangés par l’alcool, et cependant, et peut-être même à cause de cela, il m’attire.
Si je me décidais à aimer charnellement tous les hommes et toutes les femmes qui me font frémir, je crois que je mourrais de désespoir, car je n’y arriverais jamais.

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à suivre

Journal intime d’une jeune femme libre, 1 : prologue

"Ma vie douce", 2001, éd Zulma, 401 pages

Les éditions Zulma m’ayant rendu mes droits sur mon livre Ma vie douce, j’ai décidé de le donner ici au fur et à mesure que je le recopierai, sans en changer un mot ni une virgule. Témoignage intime d’une jeune femme libre et écrivaine entre 1979 et l’an 2000, qui peut encore aider, à mon sens. Aujourd’hui en voici le prologue, écrit donc en 2000, présentant les textes qui vont suivre, écrits à partir de mes vingt-trois ans.

*

MA VIE DOUCE
Journal (1979-2000)

– Et pourtant elle est dure, réplique Serge, mon éditeur, quand je lui annonce le titre de mon livre.
Hey, Galileo, ça va. Je sais qu’elle tourne. Ça m’empêche pas
– De la voir douce, dis-je.

Après tout, qu’est-ce qui lui fait croire que ma vie est dure ?
Le fait que je cherche sisyphement de quoi payer mon loyer ?
Mon côté auteur maudit ?
L’angoisse se lit-elle à ce point sur mon visage ?
Lectrice, lecteur, votre vie n’est-elle pas dure aussi ? Dure et douce à la fois ?

Je faisais souvent ce rêve, où il me fallait escalader une dune taillée comme une falaise. Plutôt que de m’épuiser à la tâche, je finissais par chercher un chemin de traverse, un endroit où le sable offrait une pente plus douce, que je prenais en biais. Le pied s’enfonçait dans la masse tiède, granuleuse, semi-liquide, l’ascension devenait un plaisir.
Si je porte en moi Sisyphe, que son rocher soit une balle à jongler !

Pourquoi se souvient-on davantage du châtiment de Sisyphe que des ruses qui le lui valurent?Sisyphe n’en faisait qu’à sa tête, ni les autres hommes, ni Dieu ni la Mort ne pouvaient l’intimider. Bien sûr il est le père d’Ulysse – et moi je suis la fille du voyageur. Je suis solaire, sans ignorer le chant fatal des sirènes je fais en sorte de ne pas y succomber, j’aime la vie comme un fruit vert, mordu à l’arbre. (Même si je vis dans un pays de déprimés, où une certaine élite se complaît dans la morosité, la haine de soi, l’ennui congénital, le ressassement maladif, le renoncement, l’amertume, la défaite annoncée, le repli salvateur, au mieux les délectations morbides, au pire les planques de toutes sortes, les « milieux », les clans, les postures comme autant d’impostures, de vies et de pensées préfabriquées, désespérées, désespérantes.)
Pousse ton rocher, pauvre Sisyphe, c’est le spectacle qu’ils aiment!Avec quelle complaisance ils trimbalent encore, sous leur peau de grisaille, les douleurs abjectes d’un Christ portant sa croix!Nietzsche m’a appelée dans la montagne car il est entré dans ma chair, quand ils ne faisaient que le caser dans la mémoire qui leur tient lieu d’intellect.
Leur crime : avoir lu Nietzsche – pour mémoire. Lu et enterré. In memoriam. Avoir lu Rimbaud, avoir tout lu – et n’en rester pas moins pourris de compromis. Façon de faire passer l’obscénité de la vie par une gestion prudente de leur capital. Kapital ! Financier, social, culturel, comme disait mon prof de psycho-socio, n’importe quel capital (il y en a même qui doivent prendre soin de leur « capital sympathie »), l’essentiel c’est de capitaliser ! Ne rien perdre, garder, accumuler. Désherber son coin de terre, mettre sa vie sous cloche et en faire une grosse laitue pleine d’engrais.
Ce crime me guette, moi aussi. Si je n’écris pas. Hop ! Je suis l’Alice de Lewis, le K. de Kakfa, d’un bond hors du rang des meurtriers !
Écrire, une deuxième vie. J’ai eu, et je garde, cette vision de mon activité d’auteur : un ruban-route lumineux qui se déroule et se déploie à l’infini à partir du milieu de mon corps. C’est une sensation très physique, à la fois un peu inquiétante parce que ce ruban a une dimension mystérieuse, et rassérénante parce qu’il est là, ce chemin clair qui sort de moi comme un autre moi-même, cet ange en forme de ruban qui s’en va en flottant et ondulant dans l’espace, et me garde du vertige.
Ma mère me rappelle souvent que je fus un bébé très précoce. Aussitôt née, je me mis à ramper, soulevant ma tête avec curiosité – un phénomène qu’en vingt ans de carrière la sage-femme n’avait encore jamais vu. Âgée de quelques semaines, je dansais frénétiquement, en riant aux éclats, accrochée aux mains de mon père qui me faisait sauter en chantant. Rapidement, je sus chanter aussi, et je ne me lassais pas d’entonner : « La crème au chocolat du bon lait Mont-Blanc / c’est le bonheur des gourmands… ». J’étais un petit être dodu mais tout en muscles, au regard noir et brillant, manifestant un sensationnel appétit de vivre. J’aurais pu devenir artiste de cirque, une nomade trouvant son plaisir à faire des cabrioles au son du tambour ou à dresser des fauves – je suis écrivain. Je veux dire : voilà quelle sorte d’écrivain je suis.
Dès que j’ai su lire, j’ai voulu écrire. Le meilleur moyen de canaliser (dans le ruban) mon trop-plein de vie ? Désormais les livres et les cahiers n’allaient jamais cesser de m’accompagner, aussi nécessaires et naturels que le besoin de respirer.
Ce qu’un écrivain offre à ses lecteurs, ce sont ses livres. Si j’écris un livre après l’autre, c’est que j’ai le sentiment de ne m’être jamais assez donnée. Avec Ma vie douce, j’ai voulu me montrer nue. La nudité physique est un bonheur très important pour moi. Nue, je me sens mieux, autrement belle, sans souci des canons esthétiques en vigueur.
Pour se dénuder mentalement, il faut adopter la même démarche d’acceptation de soi, y trouver la même sérénité et le même bien-être. En livrant ici de larges extraits des manuscrits qui m’ont accompagnée comme une seconde nature au cours des années – journaux intimes, récits de rêves, notations diverses -, j’ai tenté de révéler mon âme dans sa nudité : avec ses faiblesses, ses obsessions, ses joies, ses désarrois, sa volonté farouche de s’en sortir. Et surtout, de s’en sortir libre… Tout en laissant s’organiser et se répondre ces signes accumulés comme s’articulent les membres et les organes d’un corps, afin d’esquisser un autoportrait où l’identité se lit dans la pluralité, la correspondance, l’inachevé. Un autoportrait comme une éthique, une façon de dire que la réalité ne se perçoit jamais qu’à travers un kaléidoscope, et que même si l’on nous fige, si l’on nous catalogue, si l’on nous enferme dans tel ou tel ghetto, notre vérité et notre chance sont ailleurs : dans l’incertitude, l’imperfection, le mouvement.

Les premières pages du chapitre intitulé Écrire sont tirées des cahiers que j’ai tenus pendant des années. Ils n’étaient destinés qu’à moi. Si j’en donne ici quelques extraits, c’est pour témoigner de l’évolution d’une jeune femme hantée par le désir d’écrire. Malgré son milieu, malgré son immaturité. Les Rêves montrent aussi les travaux herculéens que je dus et dois accomplir pour passer de l’autre côté de moi-même, avec mon stylo en guise de machette, et ma vie en pierre à aiguiser.
Le but de tous ces efforts est moins d’obéir au connais-toi toi-même de mes quinze ans que de communiquer avec les autres par un langage supérieur à celui du quotidien. L’écriture établit entre deux personnes, l’auteur et le lecteur, un lien et un échange d’une profondeur qu’on ne peut atteindre dans la « vraie vie » que par la promiscuité physique.
Je n’ai pas cherché à romancer ce livre, ni sur le fond, ni dans la forme. S’il devait pourtant produire un effet romanesque, ce dernier surgirait de son caractère brut, authentique. Parce que toute vie finit par imiter le roman, et chaque personne par devenir un personnage.
À la rencontre du monde, mon livre tâtonne comme moi. Beaucoup des textes qui le composent sont extraits de mes journaux intimes, ou de mes « travaux d’approche » de la littérature. En quelque sorte, le petit labyrinthe des coulisses de mon théâtre. J’y suis, je suis dedans, et c’est une façon de dire que l’être humain a encore tous ses masques, une fois jeté le masque. De dire notre diversité et notre transversité, notre aptitude à traverser et être traversé.
Sauter du quai pour traverser les voies : le cœur qui bat ou qui s’arrête, les pieds qui se tordent sur le ballast, l’allure mal assurée même si on fanfaronne… et l’angoisse de savoir comment on va remonter dignement sur l’autre quai, d’où la foule vous regarde avec un sentiment général de réprobation. Cependant il y a quelqu’un sur cet autre quai que vous vouliez rejoindre de toute urgence, et vous espérez que cette personne (celle qui va vous lire) saura apprécier la valeur de vos jambes encore tremblantes, de la poussière sur vos chaussures et de la sueur à votre nuque.

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à suivre