Forêt profonde

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J’avais du moins compris que l’Esprit travaille de la même façon les individus et les peuples, la nature et la nature de l’homme, j’avais compris ce que je savais depuis toujours, ce que les hommes savent depuis qu’ils sont hommes et ont commencé à imprimer leurs mains sur les parois des grottes, à y graver et peindre les animaux de leurs forêts et de leurs visions pour franchir le pas entre nature et surnature, j’avais compris ce qu’il devient si difficile à entendre dans le bruit et l’éparpillement du monde technologique, et aussi difficile à dire qu’à écrire, à l’heure des textes hachés à la mode communicationnelle, en longues phrases déambulant dans un labyrinthique livre : l’unité du tout.

(…) un sentiment quasi bestial de dépossession et d’incompréhension s’emparait de mon esprit quand je revenais tourner en rond dans ce quartier où il m’apparaissait invraisemblable de n’être plus chez moi. Je marchais jusqu’au vertige dans ces rues que je n’habitais plus, je levais les yeux sur les fenêtres des deux chambres, celle des enfants et celle de la mienne dont j’étais désormais exclue, et j’étais pétrifiée d’absurdité, je n’étais plus qu’un corps de pierre vide, battu par les courants d’air, je ne m’habitais plus.

On y allait toujours avec les enfants, Florent la hachette à la main, les enfants et moi derrière à la queue leu leu dans la neige épaisse, montant jusqu’à trouver le bon arbre, droit, gracieux, harmonieux, bien arrondi, le plus bel arbre et le plus condamné, poussant trop près d’un aîné qui l’empêcherait de se développer. Il faisait froid, de la buée sortait de nos bouches dans l’air très transparent, un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en vous, c’était un moment de très pur bonheur.

L’arbre choisi, on se recueillait un instant pour lui demander pardon et le remercier, puis le sacrifice commençait, la hachette s’abattait sur son très jeune tronc qui rapidement cédait, Florent le saisissait par là, à sa blessure, sang blanc dans la neige, le traînait derrière lui dans la joie des enfants et de moi et de lui, pur moment de bonheur oui, ses branches au sol écrivant peut-être sa souffrance, qui sait ? Quelle folie douce, la vie.

La végétation avait tellement poussé cette année, les feuillages des arbres étaient si denses que la forêt semblait se resserrer autour de la maison, on l’eût dite en marche avec ses arbres, sommeil et paupières, tendre armée de mystères sur le point de nous vaincre très savoureusement, se coucher sur nous au creux de notre inviolable clairière.

Me restait seulement le vœu d’écrire du fond de la forêt, du cœur intouchable du temps, à qui voudrait voir, offert de nulle part, dans la mâchoire du ciel ses caprices danser autour de l’être immuable.

(…) dans un violent désir je me projetais au cœur de la forêt profonde, sur le versant d’en face, cette forêt avec ses grands arbres antiques, ses lichens, ses mousses et ses hauts lys, ses rochers, ses sapins, son esprit inviolable, c’est là que je voulais être et c’est là que je me cachais, au creux du temps qui passe et vous garde pourtant.

Je passais des heures immobile à observer la nature, les oiseaux, le ciel. J’écoutais le vent. Je sortais sous la pluie. Je suivais des animaux sauvages dans la forêt…

Vingt jours d’isolement et de solitude dans la splendeur des montagnes enneigées : je passai le mois de janvier dans un total état de grâce.

Silence, altitude, air pur, un mètre de neige à des kilomètres autour de la maison. Pratiquement pas de communication : pas de voisins immédiats, téléphone coupé par la tempête, donc pas d’internet non plus, un courrier de temps à autre quand je descendais en raquettes au village, c’est tout.

Vingt jours à écrire, suivre les traces d’animaux, entretenir le feu. Malgré le froid très vif, jusqu’à moins quinze degrés, le corps toujours chaud comme un poêle, largement assez couvert d’un mince pull pour arpenter la forêt et les pistes glacées.

J’étais une véritable ressuscitée, le Temps m’appartenait comme je Lui appartenais. Ici, maintenant, dans cette parfaite solitude, ce doux silence, cette beauté indicible, je connus vingt jours et vingt nuits durant un absolu, un surhumain bonheur.

Le vent la nuit dans la forêt à peine souffle la neige est un nuage ces gros flocons lents, vraiment, on dirait du duvet d’anges.

Dans la forêt j’ai retrouvé mon homme la nuit dans la forêt, il était là parmi les loups dormant au creux de leur cercle d’argent. J’ai avancé dans leur fourrure et ils m’ont reconnue puisque j’avais la même odeur que lui. Les loups étaient couchés là sous la lune et chacun sur mon passage me léchait les chevilles, en gémissant comme une femme qui jouit quand il ne faut pas faire de bruit.

Et j’ai marché dans leur pelage cachant sous mon manteau de soldat mon sexe rougeoyant qui tisonnait mon corps, et j’ai léché mon homme, couchée à ses côtés moi sa louve gémissante j’ai léché les paupières de mon homme, la nuit et la nuit j’ai léché le pus qui collait ses paupières et au petit matin il a ouvert les yeux.

J’ai pris les clés, fermé la porte derrière moi et continué l’ascension de la tour par le long escalier en colimaçon. J’ai débouché en plein air sur la fantastique galerie peuplée de chimères, à la fois si étranges et pourtant proches, comme si elles étaient vivantes, là dans la forêt de pierre suspendue, parmi les flèches et les arcs-boutants gothiques dressés à la poupe de l’île. Il pleuvait, une grosse pluie tiède qui s’écoulait à seaux par les chéneaux et l’armée des gargouilles tendues gueule ouverte sur le vide. J’ai rabattu ma capuche sur ma tête. Cinquante mètres plus bas la Seine, très haute, emportait à vive allure des plaques de glace aux formes de bêtes monstrueuses.

Les bêtes bondissent au fond du gouffre, là d’où je viens. Sous ma jupe glisse l’éclat d’argent des truites vives, je suis le pont des soupirs de l’amour, tendue expirante d’extase au-dessus de l’Absence, profonde absence ouverte à la blessure de ma chair-entaille. Soumise aux vents, passerelle branlante jetée au secret de ma forêt vierge, j’enjambe le vide, le vertige et la désolation (…)

Dans un petit tiers gauche de ma vitre se reflétait la vitre d’en face, et dans ce cadre dans le cadre, le paysage de l’autre côté de la voie, derrière ma nuque. Tout en horizons, avec son ciel bleu doux et gris crevé d’ors pâles. Ce tableau lévitait dans le plus vaste panorama étendu sous mes yeux, l’un et l’autre figés dans une fuite effrénée au sein de leur espace. Plan sur plan, la ligne des forêts de là-bas dansant dans le ciel d’ici à la façon des lignes électriques tendues le long de la voie, toutes perspectives exaltées par le défilement des traits, la vitesse, les reflets, lumières, couleurs et ombres. C’était si beau, j’en eus envie de pleurer. Un chevreuil apparut à la lisière et leva les yeux vers le train. J’eus l’impression qu’il voulait me dire quelque chose.

Après avoir bifurqué sur la toute petite route j’ai ralenti. Il y a un passage où les chevreuils traversent, on a parfois la chance d’en voir un. Autour de chez moi l’été, à l’aube et au crépuscule je les guette, ils sont très farouches par ici mais parfois j’arrive à les pister assez longtemps, une fois j’ai pu ainsi me retrouver face à face dans une toute petite clairière avec une biche et ses deux faons ; saisis, pendant un très long moment nous n’avons plus bougé, ni les uns ni les autres, et c’était à mourir de douceur.

Enfin je m’engage dans le sentier forestier. Je roule en première, précautionneusement pour éviter que les roches qui dépassent du sol (je connais l’emplacement de chacune d’elles) ne heurtent le châssis. Le moteur est inaudible, la voiture isole du dehors, on n’entend rien, tout lévite et se tend vers les reflets argentés du grand plateau circulaire du ciel, tendu derrière les cimes dentelées des arbres. Sur ce chemin où votre lumière troue la nuit enchevêtrée entre les troncs majestueux des hêtres, vous voudriez rester pour toujours plongé dans ce silence velouté, cette descente surnaturelle, cette beauté féerique.

Une fois éteint le moteur et claquée la portière, les bruits de la forêt crépitent comme du bois mort sous les pieds. L’air si pur a des caresses de lame de rasoir sur la peau et dans les poumons, le ciel si proche vous met la tête à l’envers, vous rappelle que c’est là que sont vos racines, au-delà des nuées noires et dorées qui naviguent devant la faucille de lune et les étoiles stridentes. Je monte à pied la dernière partie du chemin, que je distingue à peine. Voici la grange, la bergerie, ma maison. La chouette ulule, je fais tourner la clé dans le volet.

Enveloppée de mon manteau ouvrir le compteur électrique, les volets, faire du feu, préparer des spaghetti, déboucher une bouteille de vin, manger et boire devant la cheminée, l’assiette sur les genoux… le rituel d’arrivée est accompli. Je reste jusqu’à une heure du matin seule dans le silence, à ne rien faire que regarder les flammes, ajouter des bûches. Ça pourrait durer mille ans, tant que j’ai à m’occuper d’un feu même les sanglots ne sont rien et de toute façon j’en ai fini avec les sanglots. Quand la température est à quatorze degrés, je monte me coucher.

Il fait glacial entre les draps. En position fœtale, j’attends. Le sommeil, la chaleur. La chouette s’est tue. Pas un être humain à proximité de chez moi. La nuit est pleine de bruits comme de pas chassés, feutrés, de courses d’animaux dans le toit juste au-dessus de ma tête, dans la forêt tout autour de la maison, et de sons semblables à des paroles prononcées par les arbres.

Chaque jour je pars dans la clairière, dans la forêt, je ne peux pas m’en passer. Et chaque jour le silence grandit. Avec les océans entre mes os et les lacs dans mes yeux, mes yeux des lacs, de plus en plus fluides et profonds. Ce matin tôt j’ai trouvé une merveille, une toute petite plume dont une moitié décline un noir-gris rouge et l’autre des rayures bleues et noires ; je sais très bien de quel oiseau elle vient mais j’ai été tout de suite sûre que c’était l’ange qui me l’avait déposée là sur mon passage.

Restée très longtemps dans la forêt toute seule. Grimpé jusqu’à un endroit que je ne connaissais pas, soudain un rond de lumière en amont d’un grand sapin, des hêtres, des buissons, des rochers moussus, des souches tout étagées de merveilleuses petites langues orangées, plus de sentier, je ne sais pas comment je suis parvenue ici, je ne sais pas où je suis.

Il m’est arrivé un truc de conte de fée. Je suis encore partie dans la forêt, longtemps. Je fais très doucement, parce que j’aime le silence et pour ne pas déranger les animaux. Et voici qu’à un moment donné, j’entends un tout petit bruit de froissement de feuilles mortes, tout près de moi. Un joli campagnol qui vaquait à ses affaires. Je lui ai parlé à voix basse, nous étions à trente centimètres l’un de l’autre mais ça ne le gênait pas le moins du monde, il frétillait, même. Puis il s’est dirigé tranquillement vers le tronc couché que je venais d’enjamber, à l’endroit où se trouvait un énorme cèpe au chapeau grignoté mais encore tout à fait ferme et mangeable, pas du tout véreux. Après ça il a disparu.

J’ai pensé qu’il avait peut-être voulu me l’offrir, je l’ai pris. Il faut voir que tout était vraiment comme dans un conte, il y avait un moment que je grimpais et j’étais pleine d’oxygène… la forêt profonde, la lumière plongeant d’entre les feuillages très hauts, les grandes fougères, toutes les sortes de champignons aux formes fantastiques, les mousses très vertes et épaisses qui avaient l’air d’être des animaux à moitié endormis, les rochers des châteaux fermés…

De retour à la maison j’ai pensé que c’était sûrement lui qui avait commencé à grignoter ce roi des bolets, et que je le lui avais volé. Enfin, qui sait ?

La magie avait débuté quelques heures plus tôt, là-haut, au bord du gave rapide où je suis montée, et où j’ai vu un vautour posé sur le piton le plus pointu et le plus aride du massif. Je l’ai observé longuement avec des jumelles, il est resté là immobile à prendre le soleil près d’une heure puis il s’est lancé dans le vide, déployant ses ailes immenses, ses deux mètres cinquante d’envergure qui se sont mis à flotter inlassablement dans les courants du ciel, oh la belle vie ! je voudrais être lui ! je n’ai pas pu m’empêcher de dire.

Cela c’était le matin, et la féerie a repris en fin d’après-midi au retour de ma virée en forêt, je suis restée assise dehors sous le parasol parce qu’il s’était mis à pleuvoir, là dans la musique de l’eau qui frappait la toile à regarder les rideaux de pluie fine dans lesquels le soleil jouait, et aussi le mouvement des nuages et les contours tout en rondeurs de certains cumulus soulignés de pure lumière.

J’ai pensé que si j’avais une pierre tombale, j’aimerais bien qu’elle comporte un petit creux, une sorte de niche où les gens pourraient glisser des choses. C’est comme si la nature était un anneau doré, dans lequel je suis.

C’est devenu ma drogue de crapahuter dans la forêt. J’y vais le matin, j’y vais l’après-midi, et en rentrant le soir, comme je trouve qu’il est trop tôt pour s’enfermer déjà, je repars sous le ciel bleu et perle rosissant, et j’y retourne. Voilà dix-sept ans que je vis souvent ici mais je n’avais jamais eu tant de passion pour la forêt. J’y allais essentiellement quand je voyais un chevreuil ou un renard et que je l’y suivais. Là j’y vais juste pour y aller. Me cacher. Me retrouver dans des endroits où je ne vois plus de sentier et où je ne sais plus très bien où je suis. Voir des choses fantastiques. Ces champignons qui poussent sur les souches, il y en a des gros gris-brun, on dirait des bêtes. J’en ai vu un qui faisait trente centimètres de long et dix d’épaisseur, dur comme du bois, j’ai cru que c’était un record. Mais un moment après, dans un endroit très pentu et broussailleux où je devais presque ramper, j’en ai rencontré un, accroché à une vieille souche pleine de trous comme un crâne, qui la circonscrivait presque, puisqu’il formait un trois-quarts de cercle un peu irrégulier de trente à quarante centimètres de rayon, soit environ soixante-cinq centimètres dans sa plus grande largeur.

À la tombée du soir, je suis allée à la « grotte de l’ours », un endroit secret qui fait un peu peur à cause de ce gros creux sombre sous une très grande pierre, dans un endroit encaissé, plein de verdure dense, où il y a deux étés j’ai parlé avec un rouge-gorge. J’ai vu de nouveau un rouge-gorge, c’est un oiseau pas peureux mais qui aime être tranquille aussi, et cette fois on avait juste envie de se taire, l’un et l’autre.

Dans un autre endroit, ce matin, j’ai vu une fleur rescapée, presque aussi grande que moi.

À force d’y aller, j’espère peut-être passer à travers et me retrouver dans une autre dimension, où l’on peut rencontrer soudain qui l’on souhaite ? Je crois sérieusement que le cœur de la forêt peut comprendre le mien, le nôtre.

(…) les chevaux pénètrent entre les arbres, s’engagent sur l’étroit sentier du Rioulet, très escarpé. Un bon moment, nous restons dressés en avant sur eux, une touffe de crinière serrée entre les doigts, pour leur faciliter la montée. Feuilles, fougères et branchages nous effleurent au passage. Souvent leurs sabots glissent sur les roches qui émergent en escaliers de la terre humide, mais ils connaissent bien le terrain et leur pied est sûr. Tête basse ils grimpent, captivés par l’effort, le plaisir et la difficulté.

L’odeur lourde de la forêt commence à me tourner la tête, l’euphorie me gagne. J’ai la sensation d’être entourée d’une vie luxuriante, des oiseaux crient et chantent en tous sens, un pic noir mitraille un tronc, des buses et des faucons survolent les hêtres et les sapins d’où la lumière tombe comme de stroboscopes, des choses bougent dans le sous-bois d’où montent des effluves de bêtes sauvages et de pourritures, la profonde combe ravinée que nous longeons maintenant sur notre gauche creuse jusqu’au vertige l’absolue cruauté de la nature.

Somptueuse comme toujours avec sa lumière qui m’appelait d’entre les hêtres de la cathédrale, sa lisière pourpre d’arbustes aux petites feuilles écarlates, son odeur de pourriture divine montant du sol, ses rochers à moitié couverts de mousse, ses branches d’où pendent des lichens, ses feuillages incandescents entremêlés dans le vide du ciel. Je suis entrée à l’intérieur et j’ai commencé à monter, lentement.

Le sang s’est mis à circuler plus vite et plus chaud sous ma peau. Les animaux de mon corps s’étiraient dans mes muscles.

Soudain un jeune chevreuil a surgi, droit sur moi, brutalement propulsé du sexe invisible de la forêt, ouvert entre les troncs. À un mètre il s’est arrêté net dans sa course, une vibration lumineuse a parcouru son flanc en sueur, il m’a regardée dans les yeux. Dans les siens j’ai vu l’urgence. Il a fait volte-face, est reparti en sautant au-dessus des pierres. Il avait un trou rouge au côté, d’où le sang s’étoilait sur sa robe fauve.

Je l’ai suivi, comme chaque fois qu’il m’est arrivé de rencontrer un animal sauvage. Il avait encore la force de faire des bonds qui l’éloignaient de moi rapidement, mais je courais comme une aveugle à sa suite en montant puis dévalant la pente, trébuchant dans les rochers et les branchages tombés, les yeux rivés sur lui. Il s’est arrêté, épuisé. S’est retourné, m’a lancé un long regard de reproche, en aboyant. Il me chassait mais c’était comme s’il m’appelait, j’ai continué à marcher vers lui, en soufflant fort moi aussi. Quand j’ai été presque à le toucher, il s’est couché entre le hêtre et la grosse pierre. Un coup de feu a retenti, s’est répercuté entre les troncs, et j’ai compris que c’était la fin du monde pour moi. Le temps s’est décomposé, j’ai mis la main sous mes côtes, dans ma plaie chaude.

En me laissant tomber j’ai hurlé de douleur et de rage et je me suis mise à ramper pour tenter encore de le rejoindre. Les parfums de mousse, de feuilles mortes, d’humus, de champignons, de lichens, de bois et de pierre ont tissé autour de moi une toile en fil d’ange. Des étoiles ont commencé à voltiger devant mes yeux, l’odeur puissante de l’animal a envahi l’espace, j’ai rampé pour le rejoindre.

Le petit chevreuil suffoque, je suis couchée contre son corps brûlant, un bras autour de son cou. Sa tête gît sur le sol, sa langue épaisse sort de sa bouche ouverte, en même temps que l’air qui passe par lui avec un son rauque le sang coule, des caillots restent accrochés à ses babines.

Je caresse faiblement son pelage fauve, inondé de transpiration. Le mouvement me fait gémir de douleur, je suis blessée au flanc moi aussi. Je me tourne lentement pour soulever mon pull plein de sang et regarder la plaie. Comme lui je transpire. Je vois un trou plein de sang noir coagulé, l’hémorragie s’est arrêtée. Je replace délicatement mon t-shirt sur mon ventre.

Les flocons tourbillonnaient comme une voie lactée, une galaxie spirale, un escalier en colimaçon grimpant dans la voûte du ciel. L’hélicoptère va venir, pensai-je encore, sentant se rejoindre les couleurs et les temps. Par terre et sur la mousse de la pierre, le pelage de l’animal, le corps de la femme, la couche de neige s’épaissit doucement, fraîche, immaculée. Alina Reyes s’endormit dans la tendre, lumineuse tourmente. Les dômes des rochers blanchis s’étageaient dans le sous-bois en rondes d’archipels scintillants. Tout se tait, respire imperceptiblement. Seuls meublent la paix profonde des bruits sourds d’animaux furtifs, tu les entends ? Ce sont juste les blocs de neige qui se détachaient des branches pour rejoindre le sol. Toujours enlacée au faon, elle sourit. Nous dans le berceau, le bateau. Jamais plus ils ne souffriront de la faim ni de la soif. À la fin de la journée, une voile blanche de parapente, tout à fait inhabituelle en cette saison, s’éleva en tournant lentement sur elle-même dans l’étroite vallée face à sa maison silencieuse, mais dans ce ciel si blanc vous ne la voyez pas.

extraits de mon roman Forêt profonde (éditions du Rocher, 2007)

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Asia dans notre forêt, photo Alina Reyes

Asia dans notre forêt, photo Alina Reyes, septembre 2012

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Le pont (extrait de « Forêt profonde »)

Le corps, poussière d’étoiles, redevient poussière d’étoiles ; l’esprit, source, eau surgie, advient à la vie dans le perpétuel retour de son surgissement. La vie du corps, morceau de temps condensé entre éparpillement et désagrégation, comporte un début et une fin, et de même l’espace d’un corps à un autre découpe le temps en séquences. La vie de l’esprit, elle, est à la fois discontinue et continue, éternelle ; elle est ce fleuve dont les eaux ne sont jamais les mêmes et qui pourtant coule toujours uni, de la même source au même estuaire, dans son incessant voyage. Qu’un barrage survienne, et l’eau de l’esprit stagne. À l’ère qui fait barrage en capitalisant le temps, en contrariant par la barbarie technologique le cours de la nature, l’être humain s’enlise dans l’étang, le marais morbide.

Alors qu’au fil de l’eau, mille insaisissables petites pièces de verre scintillent, étoiles cruelles et ravissantes que les pupilles papillonnent au déboulé du vertige, mille petits signaux étincelants séduisent et stimulent mon être, soudain transporté au bord de sa vallée grandiose. Signaux, signets à la fente des feuilles où je les cueille à l’épuisette, étoiles si proches et lointaines sur la page, auxquelles il s’agit de rendre le bondissant de la truite, une fois le fleuve du livre ouvert, le lit de la parole de nouveau habité, qu’il s’agit d’inviter à danser là dans l’absence abolie, là dans la trace de cette déchirure, hypothétique lien, trou aussitôt que formé habité, comme dans ce vide ce pont jeté d’une rive à l’autre et peuplé d’âmes à pied.

Appuyée à la rambarde je regarde jouer sur la Seine la lumière du ciel, et je sais qu’écrire, lire, sont aussi bien marquer la distance que l’annuler. En joie de solitude dans la multitude, suspendue dans le flux je m’éparpille et me rassemble en chaque atome, chaque monde, et je sais que je suis de tous et d’aucun, je sais que je ne saurais être sinon entre : je suis le miroir qu’au musée proche une Dame ancienne tend toujours à la licorne, miroir tendu au-dessus du temps, et de l’étant à l’être, miroir-trou de ver que le reflet de mon désir, animal chimérique, habite.

Je suis un pont, et le passager de moi-même. Tendue, agrippée de mon mieux aux rives qui s’effritent, étroite et dangereuse, je m’attends, longtemps sans le savoir je m’attends. Un soir d’été, m’entendant venir, pleine d’inquiétude et d’espoir je me prépare à m’accueillir, ne sachant pas qui vient, ne sachant pas que cet être qui vient va me blesser violemment, me rudoyer. Ne sachant pas que l’abîme au-dessus duquel si longtemps j’ai retenu mon souffle, l’abîme c’est cet être qui vient : moi, l’abîme, l’enfer, ne sachant pas qu’il me faut conserver la tension, malgré le choc, la douleur, la terreur panique. Ne sachant pas qu’Orphée doit aller d’un bord à l’autre et de l’autre au premier sans se retourner, ne sachant plus rien quand l’instant vient, je mets en péril ma multiple vie, et m’arrachant à ma fin pour me regarder moi-même, je m’effondre, me précipite au fond du gouffre sur les cailloux tranchants.

Je m’écroule, je chute, je me fracasse contre la pierre glacée, je me pense perdue, la mort a gagné, c’est elle que j’attends désormais, je l’appelle, l’épèle de ma seule espérance, la prie de s’apponter pour mon désir, ce désir, ange dernier né des ruines de mon désir premier, mon seul désir que l’abîme enfin cédé a mué en désir de mort. Et tandis que mon désir et moi, précipités dans le creuset de l’alchimiste, mêlons nos fluides et nos humeurs de glace et de feu, voici que je sens de nouveau s’étirer mes membres, voici que mes pieds de nouveau tâtent le bord de la rivière, que mes mains s’agrippent à l’autre rive, que mon corps s’arque et se bande. Fier de sa nouvelle force, endurci par la caresse des cailloux, mon corps émacié remonte et de nouveau pont, suspendu, allégé, dessinant le sourire du ciel à l’abîme, sourire dans le silence du vide, toute lumière, éternelle dans sa finitude, je me sers de passage et sans peur, me supporte et traverse.

Les bêtes bondissent au fond du gouffre, là d’où je viens. Sous ma jupe glisse l’éclat d’argent des truites vives, je suis le pont des soupirs de l’amour, tendue expirante d’extase au-dessus de l’Absence, profonde absence ouverte à la blessure de ma chair-entaille. Soumise aux vents, passerelle branlante jetée au secret de ma forêt vierge, j’enjambe le vide, le vertige et la désolation, j’enjambe l’œil poissonneux qui très en-bas brille sous mes chairs écartées. Et sous mon long pas de statue, Isis arc-en-ciel, je sens monter l’haleine fraîche de la vie brute qui palpe et qui bondit, là dans les sombres profonds, par éclats de lumière avalant les instants lumineux dont elle se nourrit.

C’est ma présence même que j’enjambe au-dessus de l’absence. Moi, hirondelle qu’un interminable hiver a effacée du ciel pour la refléter truite ou coquille au fond des eaux. Dans le torrent glacé, loin si loin de mon sexe en obscène prière, si loin de ma brûlante attente, lentement bâillent un millier de coquillages, paupières écartées en long miroir de mon inépuisable désir.

Moi, Ville ouverte, Jérusalem haletante, je me laisse pénétrer par la promesse.

Pourquoi suis-je tendue là, au-dessus de l’abîme ? Pour qu’il y ait quelque chose plutôt que rien entre le ciel et lui. Le pont ne saurait relier deux rives s’il ne séparait deux profondeurs. Les séparant, lançant la flèche de leur dialogue, gracieux Atlas, je soutiens l’énorme azur léger de mon saut en grand écart, tandis que sous moi plombe et s’exalte l’attraction du trou. Je fixe des vertiges par alchimie du verbe, ma plume à pas de plume se saisit de l’instant, fixe l’indécis, l’indicible, l’insaisissable, et de ce tissu de cheveux d’ange ouvre sous mes pieds le pont d’où je fixe du regard les abîmes du gouffre d’en-haut et du gouffre d’en-bas.

Je suis le pont, la passion.

Qui tombe dans le gouffre sans s’être pénétré d’amour n’en ramènera jamais l’amour. Qui plonge dans le gouffre sans s’être tissé de lumière n’y verra rien, ni la ténèbre hurlante ni le retour du jour.

Je suis le pont, pur plaisir de l’union dans la séparation sensible entre des doigts entrelacés. Je suis le pont, j’attends l’instant où vont se prendre la main tendue de sous ma jupe et celle qui descend d’entre mon front, je suis la jointure de leurs doigts qui veulent se sentir.

Je suis le pont, je suis le désir, au-dessus et au-dessous de moi ouvrant le vide où le désir palpite, où vivre le désir.

Je suis le pont, je suis entre.

Allant d’un bord à l’autre, désignant haut et bas : clouant le regard sur une croix mentale.

Clouée dans l’espace que je soutiens et révèle, passagère de moi-même si ténue à l’intersection de ma croix, je suis l’axe compassionnel, absolument.

Je suis le pays, et le mal du pays. Je suis encore, quand après avoir marché jusqu’en mon milieu à ma rencontre je peux fermer les yeux pour contempler ciel torrent et rives venteux éclaboussant et verdoyant dans mes chairs, le retour au pays.

Je suis l’être et son mouvement permanent dans la fixation.

Je suis l’hirondelle en vol, dans l’instant d’un regard volé fixe autant que la flèche de Zénon, je suis la passerelle où dansent en rond les demoiselles et les garçons, je suis la ronde sans nom des jours et des nuits, ronde de nuit, ronde de jour, je suis l’être en veille.

Vient le moment de se jeter à l’eau, le moment soudain où la tentation et la peur de l’abîme cèdent devant sa nécessité, sa beauté d’urgence à accomplir, le moment où tout s’accélère, où, enjambant mon garde-fou je prends mon envol, bondis dans la lumière, où je me sens me précipiter inexorablement vers ma propre sortie, et torrent, rejoindre le torrent qui depuis si longtemps pour moi coule de source.

Entre en moi, tu est né, nous délivré.

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extrait de mon roman Forêt profonde, le livre occulté par toute la presse parisienne et qui attend que justice lui soit rendue

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Petites combines et autres complicités du petit milieu « littéraire » (avec Post Scriptum)

Cet après-midi à la bibliothèque Mohammed Arkoun je tombe sur un livre déjà ancien de Marie Darrieussecq sur le plagiat. Je le feuillette et que vois-je ? Elle y prend parti contre moi dans le procès que j’ai intenté à Gallimard pour le plagiat de mon roman Forêt profonde. Dis donc, petite, si tu te mêlais de tes oignons ? Ai-je dit quoi que ce soit, moi, quand Ndiaye puis Laurens t’ont accusée de plagiat ? Chaque fois que les lecteurs de ton premier roman m’ont dit que tu avais l’air de t’être inspirée de mon premier roman cela ne m’a fait ni chaud ni froid mais faut-il finir par soupçonner que tu ne sais écrire qu’en reprenant les autres ? Quoiqu’il en soit c’est ton problème, pas le mien – tous mes livres viennent de moi, j’ai ce qu’il faut en moi pour les nourrir. Si j’ai réagi au fait que Haenel s’est lui aussi et sans doute (je n’ai rien lu de toi Marie, donc je ne peux rien en dire) bien plus largement « inspiré » de mon travail, c’est parce qu’il y avait derrière ça un sale coup pour occulter Forêt profonde qui déplaisait à tels personnages dudit milieu qui croyaient s’y reconnaître. On me promit de me ruiner pour cela, et on le fit. Allez savoir pourquoi dans cette affaire tout le monde, dont toi Marie, donc, s’est rangé derrière Sollers, « parrain » du milieu littéraire, et contre moi, rien du milieu littéraire ? Le courage ne caractérise pas plus ces gens-là que l’honneur. Bof faites vos petites salades entre vous, ayez vos articles et vos contentements, et puis vos livres vous suivront sans tarder dans la tombe.

P.S. du lendemain. Et si, en guise de réponse, j’écrivais un livre où tu apparaîtrais sous forme de truie ? Inutile, tu l’as fait toi-même. Il y aurait une étude à faire sur la présentation d’eux-mêmes que font les écrivains à travers leur premier livre. Pour ma part, ma narratrice était artiste et caissière de boucherie : ce qui signifie agent du Jugement des morts. Proust l’a dit, l’art est le seul vrai Jugement dernier.

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Forêt profonde

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J’avais du moins compris que l’Esprit travaille de la même façon les individus et les peuples, la nature et la nature de l’homme, j’avais compris ce que je savais depuis toujours, ce que les hommes savent depuis qu’ils sont hommes et ont commencé à imprimer leurs mains sur les parois des grottes, à y graver et peindre les animaux de leurs forêts et de leurs visions pour franchir le pas entre nature et surnature, j’avais compris ce qu’il devient si difficile à entendre dans le bruit et l’éparpillement du monde technologique, et aussi difficile à dire qu’à écrire, à l’heure des textes hachés à la mode communicationnelle, en longues phrases déambulant dans un labyrinthique livre : l’unité du tout.

(…)

Je me souvins d’un petit matin d’hiver où je marchai, seule, sur un chemin bordé de prés givrés. C’était dans les Baronnies pyrénéennes, une terre belle et secrète, presque abandonnée, un de ces cœurs méconnus de la France où le temps n’ose pas faire de bruit en passant de colline en prairie et de village en forêt. J’avais pris une chambre la veille dans cet hôtel désert, isolé, glacial, juste pour pouvoir faire ceci, au réveil : me diriger à pied, dans le silence, vers la grotte de Gargas, la longue et magnifique grotte où trente mille ans plus tôt des hommes, des femmes et des enfants avaient laissé des gravures et peintures d’animaux et de signes, et deux cent trente empreintes de mains. J’avais voulu d’un saut me rendre dans ce début du monde, voir par leurs yeux, sentir par leurs sens les aurochs et les anges. J’étais retournée visiter la grotte plusieurs fois, seule ou avec Florent et les enfants. Et au retour d’une exceptionnelle visite nocturne, j’avais reçu un salut dans l’éternel. Il était plus de minuit, l’autoroute était déserte, les éléments s’étaient déchaînés, pluie énorme et tonitruante, gouttes gonflées comme des bombes à eau frappant de face le pare-brise, véhicule à la merci des mains gigantesques du vent, la lumière des phares se jetait sans répit dans la vitesse, la nuit noire, le silence du cœur dilaté dans la poitrine, et dans l’habitacle c’était juste comme tout à l’heure dans la grotte où nous avions passé deux heures sans voir le temps, là sous terre dans le ventre du ciel, la cathédrale pleine de dents d’une géance enfantine, dents de lait entre lesquelles se répercute une parole immortelle, concrétions blanches, mains rouges, mains noires, mots mutilés dont tu es le membre manquant et qui sempiternellement t’appellent et te travaillent, ainsi que l’eau l’argile et le calcaire qu’elle traverse, imprègne, façonne, et qui oblige l’homme à apposer sa marque jusqu’au plus secret creux de mes chairs.

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extraits de Forêt profonde, mon roman occulté qui reste donc à lire, et huit ans après sa parution fait toujours souterrainement la rentrée littéraire 

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Police de la pensée : en 2015, nous sommes en 1984

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Photo AFP/Eric Feferberg

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«Il captait tous les sons émis par Winston au-dessus d’un chuchotement très bas. De plus, tant que Winston demeurait dans le champ de vision de la plaque de métal, il pouvait être vu aussi bien qu’entendu. Naturellement, il n’y avait pas de moyen de savoir si, à un moment donné, on était surveillé. Combien de fois, et suivant quel plan, la Police de la Pensée se branchait-elle sur une ligne individuelle quelconque, personne ne pouvait le savoir.

(…)

Y avait-il toujours eu ces perspectives de maisons du XIXe siècle en ruine, ces murs étayés par des poutres, ce carton aux fenêtres pour remplacer les vitres, ces toits plâtrés de tôle ondulée, ces clôtures de jardin délabrées et penchées dans tous les sens ? Y avait-il eu toujours ces emplacements bombardés où la poussière de plâtre tourbillonnait, où l’épilobe grimpait sur des monceaux de décombres ? Et ces endroits où les bombes avaient dégagé un espace plus large et où avaient jailli de sordides colonies d’habitacles en bois semblables à des cabanes à lapins ?

(…)

 Le ministère de la Vérité – Miniver, en novlangue – frappait par sa différence avec les objets environnants. C’était une gigantesque construction pyramidale d béton d’un blanc éclatant. Elle étageait ses terrasses jusqu’à trois cents mètres de hauteur. De son poste d’observation, Winston pouvait encore déchiffrer sur la façade l’inscription artistique des trois slogans du parti.

LA GUERRE C’EST LA PAIX
LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE
L’IGNORANCE C’EST LA FORCE »

Georges Orwell, 1984

« La tour de la Sorbonne se perdait dans la brume, la nuit, la désolation. Ses murs étaient aussi longs que ceux de la Santé, la prison proche aussi du boulevard Gabriel, chez moi. L’ancien Collège de France, prestigieuse institution qui avait accueilli les plus grands noms de toutes les disciplines du savoir, hébergeait maintenant les bureaux de la P.S., Police Spéciale, dont les méthodes étaient directement inspirées des dérives occultes pratiquées par Sad, du temps où il fut ministre de l’Intérieur.

(…)

Espionnage, chantage, torture mentale, mensonge, manipulation, élimination de preuves… Il ne faut pas être trop scrupuleux avec sa conscience quand on occupe ce genre de poste, n’est-ce pas ?

(…)

La pelouse avait laissé place à une dalle de béton, dont les projecteurs braqués autour du bâtiment faisaient ressortir les larges fissures occasionnées par le gel, grosses comme une merde de chien au milieu d’un tapis. Dans ce froid sinistre, sous les lumières blafardes, je crus voir là couchée par terre la maison Usher d’Edgar Poe, prête à se relever avec sa faille obscène. »

Alina Reyes, Forêt profonde, 2007

Vertu de la précarité

Voici un  texte extrait de mon livre Forêt profonde. Il fut d’abord publié, dans une version plus brève, en tribune dans le journal Métro, avec pour titre Vertu de la précarité, en 2006 ou en 2007. Un jeune lecteur m’écrivit alors que j’avais « des couilles ». Sans doute voulait-il dire qu’il est bon d’entendre de temps en temps une parole forte et assumée, prononcée sans masque ni filet, par un être seul et sans réseau. Sept ans ont passé, force est de constater que le fait de parler librement et ouvertement est sanctionné par la société – il y a bien longtemps que je suis tacitement censurée, sans que nul ne s’en émeuve d’ailleurs. Mieux vaut en rire, en se rappelant que les tricheurs finissent toujours mal et que le monde, en dépit des apparences, n’appartient pas aux assurés mais aux aventuriers, aux hommes libres.

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« Il y a un point, tu le sais mieux que personne toi l’oiseau, où la précarité et la pérennité se rejoignent. Apprendre à vivre précaire, c’est apprendre à vivre. Dieu dans le désert distribue jour après jour la manne, il suffit de le savoir pour qu’il en soit ainsi.

Mais le vivre demande une foi, c’est-à-dire une force, dont l’homo consommator est devenu incapable. Seuls les habitants des pays pauvres, les migrants, les aventuriers peuvent encore porter en eux cette force. C’est en te regardant vivre, oiseau, que je veux dire à l’homme : Sois l’aventurier de ta vie !

Ne crains pas de perdre tes biens du jour au lendemain.

Ne te laisse pas posséder par ce que tu possèdes ou désires posséder.

Je te parle de ce que j’ai connu, de ce que je connais.

Cela suppose non pas que tu renonces à te battre, mais que tu combattes chaque jour contre toi-même.

Cela suppose que tu renonces à trop attendre de la société, qui est alors ton pire ennemi.

Ne demande pas davantage de subventions, d’allocations, de lois pour te protéger. Ce qu’il faut ce n’est pas demander, c’est prendre. Ce qu’il faut prendre ce ne sont pas des garanties, ce sont des libertés.

Comme le bonheur est une somme de moments heureux qu’il ne tient qu’à toi de saisir et de vivre, la liberté est une somme de libertés, y compris de petites libertés prises ici et là avec telle coutume, telle bienséance, telle loi, telle bien-pensance, tel discours, telle vision.

Ne t’imagine pas que pour être libre il te suffit d’être libre dans ta tête. Ne t’imagine pas non plus que pour être libre il te suffit de satisfaire tes désirs. Ta liberté d’esprit est limitée par l’exercice que tu en fais : si tu ne l’appliques pas dans les actes concrets de ta vie, elle devient une machine infernale et mortifère. Ta liberté d’action est limitée par la pensée que tu en as : agir sans connaissance de cause n’est pas le fait d’un homme libre mais d’un enfant encore dépendant.

Choisis toi-même les bornes que tu dois poster ou franchir sur le chemin de ta liberté. La liberté est un chemin à faire à chaque instant, l’homme libre est toujours en marche.

Combats chaque restriction de ta liberté que la société t’impose ou tente de t’imposer (le plus souvent, elle n’y parvient qu’avec ton consentement). Essaie par tous les moyens d’identifier et de contourner les obligations et les mots d’ordre. Toutes les règles auxquelles le monde moderne t’oblige à te soumettre, notamment les horaires et les formalités administratives, compense-les par une prise de libertés supplémentaires, ailleurs. Si tu ne peux franchir une frontière sans passeport, rien ne t’oblige à voyager en suivant les guides.

Sache entendre l’autre parole que porte une parole.

Ne perds pas ton énergie à chercher à gagner autre chose que ta liberté, car gagner sa liberté c’est gagner tout le reste, y compris de quoi nourrir son corps, son âme et son esprit. Gagner chaque jour sa liberté, c’est aussi gagner l’accès à l’amour vrai et à la connaissance supérieure. Gagner sa liberté, c’est vivre vivant.

Je te parle d’une vie que j’ai menée, que je mène. D’un combat que je pratique. Et qui est la nature de l’être.

L’amour et la connaissance, n’est-ce pas ce que tu peux te souhaiter de mieux ? N’est-ce pas le seul devenir perpétuel que tu puisses t’offrir ? N’est-ce pas ce que tu peux offrir de mieux aux autres, ton meilleur être ? N’est-ce pas le seul mieux-être, et la meilleure arme contre les forces négatives, le mal engendré par la haine et l’ignorance ?

Quels que soient ton origine sociale et culturelle, ta nationalité, ta couleur de peau, ton sexe, ta date de naissance, ne les tiens jamais pour acquis.

N’essaie pas d’entrer dans un moule mais n’essaie pas non plus de dominer ta vie. Considère-la comme une monture, cheval ou moto, serre-la convenablement entre tes cuisses et conduis-la, mais en respectant sa façon de se mouvoir. Ne t’imagine surtout pas que tu peux mépriser son fonctionnement pour n’en faire qu’à ta tête ; ni qu’il suffit d’avoir le cul sur la selle pour qu’elle t’emmène quelque part.

Apprends à lire les livres (lire vraiment), à déchiffrer le monde, à entendre la langue des oiseaux, des arbres, de la mer. Ne perds pas ton temps à essayer de te connaître toi-même si tu n’as pas d’abord appris à parler avec tout ce qui parle, c’est-à-dire tout. L’introspection, la philosophie, la psychanalyse, les religions ne font que t’enfermer davantage entre les murs de ta prison si tu ne t’en es pas d’abord échappé.

Quel que soit le processus dans lequel tu t’engages, ne le fais pas en espérant ta liberté, fais-le en homme déjà libre. Même les périodes de servitude, volontaire ou non, même les moments de grande souffrance ou de grande jouissance, et ni la gloire ni l’humiliation, ne doivent pouvoir entamer ta liberté.

Ta liberté doit savoir et admettre qu’elle ne peut être que relative : elle n’en sera que plus farouche et solide. Personne ne naît libre, mais il est possible de mourir infiniment plus libre qu’à sa naissance. Regarde ce qu’il en est : la plupart n’ont fait au cours de leur vie qu’épaissir les murs de la prison autour d’eux. Et il en sera de même pour toi, si tu ne combats pas chaque jour.

Apprends à voir de tes propres yeux. Kafka dit qu’il faut se laver les mains le matin en se levant avant de se toucher les yeux. Pourquoi ? Pour la même raison qui fait écrire à Nietzsche qu’il faut savoir ressortir propre même d’une situation malpropre. L’homme est appelé à mettre la main à toutes sortes de pâtes au cours de sa vie et souvent il le fait de nuit, c’est-à-dire les yeux fermés, sans avoir conscience de ses actes sur le moment. Il s’agit de ne pas laisser les mains souillées contaminer le regard, de ne pas porter la boue à ses yeux, ni même la pâte à gâteau, il s’agit de préserver la possibilité de voir l’invisible, la vérité qui ne se montrent qu’aux pupilles pures et saines.

La précarité isole, fragilise, déshabille, déshonore aux yeux de la société. Elle est porteuse de grandes angoisses, jusqu’au moment où l’on s’est assez combattu soi-même pour l’accepter pleinement. Alors elle, la condition primitive de l’homme, devient tout simplement le mode idéal d’existence, le seul mode d’existence et de vie possibles, la seule révolution permanente. Alors soudain elle pourvoit à tous tes besoins sans effort, de même que la température du corps se régule elle-même et permet de s’adapter aux aléas des saisons.

Être précaire c’est être nu : un cauchemar, un vice, une honte, une peur, une transgression, un rêve, une joie ? Si c’est une joie, tu verras que bientôt tes yeux se déshabillent aussi : tombée la croûte de peinture, le chef-d’œuvre t’apparaît, et tu entres dedans.

C’est à toi de te lever, te lever du livre

Pars bouge-toi

Aime un homme ou une femme fais-lui des enfants sauvages restez unis tout le temps de votre aventure soyez heureux

Dédaigne les écoles et les frontières, respecte les écoles et les frontières que tu auras toi-même créées et fixées

Sois sans modèle

Aime sans mesure

Souffre sans peur

Jouis sans le vouloir

 

Trouve un maître spirituel, dépasse-le, dépasse-toi toi-même

Lance-toi dans l’expérience des limites puis bondis dans l’illimité

Sois de partout

Dépasse l’imagination

Dépasse-la en actes et en être

Sois courageux

Refuse ta lâcheté

Aie du cœur à l’ouvrage, à l’honneur et à l’amour

Accepte ton royaume.

Le royaume c’est le réel, parce que le réel c’est le spirituel.

 

Espérance, vieux fardeau de l’humanité désespérée. N’espère pas. C’est là, tout de suite, qu’il faut vivre et agir.

Rends grâce à l’inutile.

Que ta vie soit poétique, chaque jour, chaque nuit, à chaque instant. Qu’il en soit ainsi, et nulle instance n’aura de pouvoir sur toi.

Cherche en toi le sens du mot « poétique ».

Ne cherche pas le bonheur dans une vie rêvée.

Ne le cherche pas dans l’art ni dans la littérature. Ne le cherche pas dans la religion. Ne cherche pas le bonheur, aime et vis.

Ne crois pas en l’infini. Ne crois en rien. Ce à quoi tu veux croire est en réalité l’implantation du néant en toi.

Retourne-toi, fais face à ce qui te poursuit, combats loyalement. 

Fracasse le miroir. Quand tu sauras que le royaume ceint d’un miroir n’est pas encore le royaume.

 

Être puissant n’est pas régner sur soi ni sur autrui. Qui veut régner est appelé araignée, comme a dit le poète. As-tu envie d’une existence d’araignée ? La puissance est dans la foi.

La foi c’est juste adhérer à la vie, à la ruche de sens de la vie. Être relié aux circuits qu’ils empruntent par et depuis toutes les dimensions. La foi, c’est être au centre des sens l’absolu de la justesse. Souviens-toi : il ne s’agit pas d’avoir la foi, il s’agit de l’être. Sois la foi.

Sois souple, écoute la Langue, réponds, ajuste-toi, navigue.

Sois souple vraiment, car voici l’aube des déchirures et des passages entre les dimensions, voici le nouveau monde et les nouvelles vies à inventer.

 

Sois doux, sois douce.

Que le chant te porte.

Je t’aime. »

 

Je me tus, et l’oiseau s’envola. 

 

Aujourd’hui j’en suis où tout commence et j’y emmènerai mon peuple

…Vivre libre ne peut que provoquer la jalousie du destin, pensai-je vers l’âge où Dante pénétra aux Enfers. La jalousie du destin, j’avais lu cette formule sous la plume de Julien Green, et elle m’avait autant frappée, par son caractère énigmatique, que le nom de cette petite ville des Etats-Unis où j’étais passée un jour, Truth or consequences. Trois mots chaque fois, dans les interstices desquels se glisser pour allumer la lumière, même s’il ne s’agissait que d’une minuterie – puisque nous passons le plus clair, si l’on peut dire, de notre vie, à voir confusément, comme dans un très vieux miroir plein d’ombres.

Comment, malgré toutes les contradictions portées par ces termes, atteindre à la fois son destin, sa vérité et sa liberté ? Oui, il fallait se faufiler entre les impossibilités, marcher sur le fil et y funambuler, vertigineusement, joyeusement, et, tant pis, dramatiquement aussi.

 

Dans un moment, j’allais me lever. En cette nuit, aller chercher la neige pour m’y enrouler comme dans un cocon serait une vraie douceur. La boucle, simplement, allait se boucler. Née pauvre et sans culture, je mourrais seule et en conscience.

L’être en marge tient à sa marge comme à sa liberté la plus aiguë, mais il endure aussi la souffrance de l’exclusion, et de ce double mouvement de l’esprit tient une conscience du destin parfois dévorante. Échapper au déterminisme, à l’asservissement de ma condition, sans pour autant trahir le dénuement de mes origines, tel avait été le sens de mon incessant combat, qui m’avait pourtant vue maintes fois chuter dans les servitudes volontaires qu’entraînent la passion amoureuse, le désir de reconnaissance, la tentation du confort ou l’échappée dans le rêve. Rêve, un mot comme bien d’autres alors en perte accélérée de sens, bientôt réduit aux manipulations de ce qu’un penseur politique appela spectacle, roi déguenillé mais tout-puissant que des milliards de sujets aliénés reconnurent un peu plus tard sous le nom de réalité virtuelle.

J’allais me lever, et cette nuit il ne s’agissait plus pour moi de me libérer d’une souffrance, ni d’échanger un échec de ma liberté contre une affirmation de mon libre arbitre. J’étais une très vieille femme désireuse de quitter paisiblement ce monde où elle avait réussi à réchapper de tout, même de la perte de ses proches et de l’enfermement au bordel, même de l’idolâtrie qu’elle avait suscitée pendant les Ruines, même enfin de la tentation de rester éternellement sur terre. Oui, je pouvais, l’âme en paix, quitter ce monde où plus aucun ancêtre ni plus aucun enfant n’avait besoin de ma présence. Et ce qui rendait cette quête de la neige plus douce encore, c’est que malgré d’évidents signes de craquements, Paris était toujours prise dans les glaces.

et je savais cette chose étrange et paradoxale : que l’éternité reviendrait dès que le temps aurait terminé d’être arrêté.

Malgré la neige mes semelles dans la descente glissaient sur la glace, et il faisait si sombre que je levai la main gauche pour me tenir au mur de l’Institut des sourds et muets. De temps en temps une voiture remontait de la Seine et me jetait ses phares aux yeux, que je fermais pour n’en pas rester éblouie. Après son passage j’avais comme la tête qui tournait, à cause du contraste violent entre sa vitesse, sa lumière, son bruit, et la lenteur de ma progression dans le boyau muet. J’étais dans l’une des artères principales de Paris, jadis jour et nuit parcourue d’une circulation incessante, et maintenant on se serait cru dans les catacombes.

À la hauteur du Val-de-Grâce, une carcasse de voiture rouillée et désossée encombrait la petite place à la fontaine gelée. Je n’avais encore croisé personne, sauf un cycliste sans phares. Malgré le silence je ne perçus sa présence qu’au moment où son vélo me rasa en chuintant dans sa descente en roue libre et en sens interdit, alors que j’allais m’élancer pour traverser. Je scrutai l’ombre et tendis l’oreille pour m’assurer que plus rien ne venait, et les yeux rivés sur la masse claire de la bâtisse, rejoignis les hautes grilles, sur l’autre trottoir. J’essayai, en vain, de pousser le portail. Non, ce n’était pas cette nuit que je pourrais aller me recueillir dans la chapelle ni déambuler dans les galeries de l’ancien couvent. Que restait-il de ce pays où une reine fit élever un élégant édifice de pierre blonde pour remercier Dieu de la naissance de son fils, le futur Roi-Soleil ?

Je traversai dans l’ombre la rue Gay-Lussac, poursuivis ma descente le long des trottoirs verglacés. Au 216 de la rue Saint-Jacques était né Cendrars, dont j’avais un jour dit, au Théâtre Molière, la longue Prose du Transsibérien – Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? –, né là où avait été écrit le Roman de la Rose, en ce Moyen Âge dont j’avais beaucoup fréquenté le musée, plus bas dans la rue pour contempler la Dame à la licorne posée sur son île de verdure au plan incliné comme celui de ma clairière, à la montagne.

Au 176, je levai les yeux sur le deuxième étage de l’immeuble qui s’avance sur une courte portion de large trottoir, à l’emplacement d’une ancienne porte de la ville. L’endroit où, de ses trois voies de circulation en montant du boulevard Saint-Germain, la rue se rétrécit à une seule. Dès l’île de la Cité on voit, au fond de l’artère rectiligne, ce mur d’habitation qui marque la frontière des anciens faubourgs.

J’avais vécu là à la fin du siècle précédent, à côté de la librairie d’art tenue par Nassir, un Libanais qui m’offrait chaque fois que j’y passais du café à la cardamome et des gâteaux au miel, tout en évoquant la situation au Proche-Orient, d’année en année de plus en plus préoccupante malgré quelques répits, et qui avait déterminé son destin, à lui l’ancien journaliste chassé de son pays par la guerre. Durant toute cette période autour du changement de millénaire, la haute instabilité politique de cette région laissait planer dans les esprits la menace d’une libanisation étendue, pour les plus pessimistes, au-delà de la Méditerranée jusqu’au cœur de l’Europe, où les crimes racistes et les violences urbaines se développaient en même temps que les communautarismes exacerbés par le conflit israëlo-arabe.

Et je sentais grandir dans mon propre corps la croix dressée dans le corps de ces terres sensibles, où naquit et reviendra la lumière, où l’homme devint un nom propre et révélé, où se déploya l’espace aux quatre directions, où l’homme dans l’amour se connaît. J’étais cette géographie de l’Eden perdu et pourtant toujours là, dans l’eau le soleil, les cèdres les yeux doux des hommes, je sentais en moi cet orient si proche, si prochain, cette chair de l’être déchirée par la guerre et soutenue par l’esprit. Une croix intérieure m’irradiait d’amour et me clouait au plus cruel des manques, le manque de réponse à la question : pourquoi ?

J’avais quarante ans et je demandais toujours : pourquoi ?, de plus en plus douloureusement. J’avais du moins compris que l’Esprit travaille de la même façon les individus et les peuples, la nature et la nature de l’homme, j’avais compris ce que je savais depuis toujours, ce que les hommes savent depuis qu’ils sont hommes et ont commencé à imprimer leurs mains sur les parois des grottes, à y graver et peindre les animaux de leurs forêts et de leurs visions pour franchir le pas entre nature et surnature, j’avais compris ce qu’il devient si difficile à entendre dans le bruit et l’éparpillement du monde technologique, et aussi difficile à dire qu’à écrire, à l’heure des textes hachés à la mode communicationnelle, en longues phrases déambulant dans un labyrinthique livre : l’unité du tout.

Au rez-de-chaussée de l’immeuble où je vivais alors, un restaurant chinois tenait la place qu’avait occupée, un siècle plus tôt encore, l’Académie d’Absomphe, une taverne où Rimbaud alla souvent dès le matin chercher l’ivresse de l’absinthe. Quand vint pour moi et ma famille le temps des ruines, préfiguration des Ruines qui allaient frapper notre pays, je pris les roses dans le vase du salon et nous partîmes en pèlerinage chez le poète, à Charleville où je les déposai sur sa tombe, après avoir fait réciter en route Ma bohême à nos deux jeunes enfants. C’était Beyrouth dans mon cœur, ville ravagée par un amour illusoire, aussi destructeur qu’une guerre, et qui devait me laisser de longues années sans consolation.

Quelques mois plus tard, réduits en même temps qu’au désarroi existentiel à une situation financière catastrophique, nous quittions Paris, faute de pouvoir payer plus longtemps le loyer de cet appartement où nous avions passé un long temps de bonheur. Souvent, après notre installation à la montagne, j’avais fui le foyer pour revenir errer, seule, dans la ville de mes impossibles amours, trouvant toujours refuge chez une connaissance, un ami ou un proche, et retournant sans cesse dans mon ancien quartier, où je déambulais des journées entières, passant sous mes fenêtres en me demandant pourquoi je ne pouvais pas rentrer chez moi pour me reposer un peu. J’avais bien sûr déjà quitté, sans drame aucun, de nombreux appartements de location, mais ce que j’avais en vain vécu dans celui-ci, et les circonstances de notre départ, semblaient signer l’anéantissement de toute ma vie. J’étais devenue une âme errante, je déambulais entre la vie et la mort sans pouvoir m’établir ni dans l’une ni dans l’autre, et ce n’était pas fini, ce ne serait pas fini tant que je n’aurais pas accompli ma mission.

La richesse monstrueuse que je sentais en moi, je ne pouvais pas la dire avec la langue savante et autorisée du bourgeois, je ne pouvais pas la dire avec la langue restreinte et peu exigeante du populaire, je ne pouvais écrire ni dans mes habits de nouvelle riche ni dans mes habits d’ancienne pauvre, je ne pouvais écrire que nue. Je ne pouvais écrire que de mon désert natal, d’où je voyais avec une acuité presque insoutenable le cirque écoeurant des hommes et le cœur splendide du monde.

La tour de la Sorbonne se perdait dans la brume, la nuit, la désolation. Ses murs étaient aussi longs que ceux de la Santé, la prison proche aussi du boulevard Gabriel, chez moi. L’ancien Collège de France, prestigieuse institution qui avait accueilli les plus grands noms de toutes les disciplines du savoir, hébergeait maintenant les bureaux de la P.S., Police Spéciale, dont les méthodes étaient directement inspirées des dérives occultes pratiquées par Sad, du temps où il fut ministre de l’Intérieur et où je l’aimais. Espionnage, chantage, torture mentale, mensonge, manipulation, élimination de preuves… Il ne faut pas être trop scrupuleux avec sa conscience quand on occupe ce genre de poste, n’est-ce pas ?

Cette nuit pourtant était assez claire. Quand je me fus assez éloignée des projecteurs de la P.S., je relevai la tête vers le ciel. Épais, noir, mat. Je m’arrêtai pour l’ausculter, me tourner en tous sens à la recherche d’une étoile. Eppur, elles y étaient. À moins que je ne les aie trop bues autrefois, où je les avalais par tasses entières, courant au-devant des vagues de cet océan céleste avec des cris de joie, riant à l’énorme Voie Lactée, lame de fond écumante qui emportait dans son sillage les bêtes fabuleuses, plongeant et buvant la tasse, oui, la tasse de sel de la vie, que les nuits projetaient aux cieux des déserts où toujours me ramenait mon existence d’enfant ivre. Je les avais tant bues qu’elles avaient fini par se tarir. Etait-ce donc ça, la loi ?

La loi n’est rien, répétais-je au temps où, lectrice de Paul de Tarse, je sentis le christianisme se révéler à moi dans sa magnificence absolue, annihilant la mort. J’avais compris, j’avais vu ce qui échappe à la vue. Le sens de cette spiritualité adorable, que je pouvais saisir par fulgurances ou longues extases, longues de plusieurs semaines, me filait souvent entre les doigts, mais je finissais toujours par rattraper des yeux ma belle truite, fil de lumière dans l’eau vive.

Tout ce que j’avais à faire était d’aller trouver Haruki, pour lui demander de m’aider à entrer en action. Je ne l’avais pas vu depuis des mois, mais j’étais sûre que lui était toujours vivant, qu’il faisait partie des quelques vivants qui restaient certainement dans ces limbes. Peut-être même était-il déjà passé à l’acte, d’une façon ou d’une autre, derrière le paravent de son bar chaque nuit hanté par les morts-vivants de la cité.

Je ne suis pas seulement écrivain, pensai-je. C’était la première fois que me venait ce sentiment, et je m’étonnai de l’avoir formulé au présent. Oui, même sans livres, j’étais toujours écrivain, peut-on cesser de l’être, peut-on cesser d’être ce qu’on est, sauf à mourir ? Je n’avais pas été le meilleur auteur de mon temps, loin s’en fallait, mais j’étais des rares qui n’avaient pas seulement à écrire, mais aussi et peut-être surtout, à dire. J’avais connu l’époque de l’écrit proliférant par les livres, la presse, l’Internet, l’affichage ; du bavardage par écrit généralisé, assourdissant, absurde, tournant en rond, au sein duquel chacun se voulait écrivain, oubliant qu’écrire demande solitude et retrait, longue solitude et long retrait. L’époque où de plus en plus pourtant devenaient effectivement écrivains ; et où les écrivains étaient de moins en moins lus, pour la bonne raison qu’on n’avait plus besoin d’eux mais de prophètes, d’hommes armés et porteurs d’une parole. Ce que j’avais pu apprendre du métier d’écrivain m’avait servi à essayer de parler, pas à faire de la littérature. Et c’était peut-être cette parole encore contenue que les gens avaient cherchée dans mes yeux, au Sacré-Cœur.

Je les avais tous aimés, même en feignant la distance. Ils étaient mes enfants, aussi bien que ceux que j’allaitais sur mes genoux. Sans doute étions-nous maintenant réduits à l’état de vers ou de rats de la déchetterie ; en poursuivant ma descente de la rue Saint-Jacques, je pensai à tous mes concitoyens terrés dans des lits froids, qui m’avaient autrefois inspiré colère et dégoût par leur lâcheté, leur aveuglement volontaire, leur dévotion aux plaisirs et aux conforts ; il ne leur restait plus que la vie mécanique, totalement aliénée et misérable où les avait conduits leur longue décadence. Ils étaient là, réglementairement endormis dans la nuit ou cherchant le sommeil malgré leur ration de Climax, et s’il ne restait en eux qu’une minime lueur d’humanité, elle m’inspirait une compassion d’autant plus grande.

Au cours des siècles, et de plus en plus, l’homme s’était révélé si mauvais qu’il ridiculisait même le Diable, avec ses vieux tours pendables et trop connus. Mais chaque fois que j’ai appris qu’un être humain se formait en moi, chaque fois que j’ai su que j’étais enceinte, j’ai su aussi, instantanément et avec la plus vive évidence, que l’être humain est ce qu’il y a de plus précieux sur terre.

Je rêvais que j’étais SDF. Mais sur les toits de Paris. C’est là que je vivais et dormais, au lieu de la rue. En me réveillant je décidais que c’était fini, la fatigue, et je partais une nouvelle fois cueillir des framboises. Pas trop loin, près. J’avais la tête qui tournait beaucoup, je prenais les framboises et les cèpes. La clairière m’attendait comme la vache qu’on la traie. Elle était aussi la demeure de la Lumière qui s’était un jour montrée à moi, elle était ma bure, ma nuisette et mon bureau. Je rentrais, le pantalon trempé de rosée, et je voulais en mettre un autre. Mais je restais couchée sur le lit toute mouillée, à penser que j’étais faite pour la vie, pas pour le monde des hommes. Je pensais à certaines personnes qui me donnaient l’impression si forte d’être d’une autre espèce, d’être de l’espèce humaine, elles. Ce qu’on appelait aujourd’hui l’espèce humaine. Des corps tout couverts d’une épaisse peau aveugle, et rugueuse.

Je regardai la Seine jeter des éclats durs dans la nuit comme le Ténéré au soleil. Des lueurs bleu d’acier y traçaient des mirages de fissures, mais je savais la glace assez épaisse pour supporter que l’on y taillât des chemins de fer et qu’on y fît circuler des trains, si l’on avait soudain conçu l’idée de relier les antiques gares des deux rives pour faire de la ville morte un circuit de jeu géant. Au long de ses courbes, un peu en retrait des ponts non entretenus et devenus dangereux, on avait planté d’un bord à l’autre du fleuve des barrières de cordes où s’accrocher pour passer sans glisser ni se briser les os sur la surface gelée. Grâce à cet équipement, la traversée s’annonçait plus facile que la descente de la rue Saint-Jacques, au bas de laquelle m’était réapparu Arthur Cravan, qui avait au numéro 67 fabriqué et vendu seul sa revue Maintenant avant de partir errer de par le monde et de disparaître en mer, type de poète comme ils semblaient avoir été définitivement éliminés de l’espèce humaine, les Rimbaud, les Maïakovski, les Essénine, enragés de vie au moins autant que de verbe. Et moi, que puis-je tirer de mon corps troué pour le va-et-vient des hommes, de la vie et de la mort ? Que je me presse, je suis le tube de couleurs d’où sort la nature nue et pure telle que ne la peuvent retrouver que les êtres sexués pensant au-delà de l’homme et de la femme.

Qu’est devenu le peuple ? À l’âge de vingt-six ans, subsistant depuis longtemps et encore pour longtemps entre petits boulots et chômage, j’ai décroché pour quelques semaines un job d’agent recenseur. Par tirage au sort il m’avait été attribué le secteur “Bordeaux Nord”. Le superviseur m’a alors proposé de m’en donner un autre. J’avais l’air d’une poupée de dix-huit ans, il ne voulait pas m’envoyer arpenter pendant des heures et des jours, seule, l’un des quartiers les plus durs et les plus misérables de la ville. Il a même insisté, mais je ne voulais pas de passe-droit, je n’avais pas peur et je l’ai fait sans problèmes, pendant que mes petits de six et deux ans, avec lesquels je vivais seule, étaient à l’école. Entre les barres HLM et les bicoques parfois sans eau ni électricité j’ai effectivement vu beaucoup de misère, je ne pouvais pas me permettre de laisser les papiers, il fallait que je les remplisse sur place avec les gens, souvent incapables de le faire eux-mêmes ou très hostiles à la paperasserie et au Pouvoir, dont j’étais à leurs yeux une représentante. Je me faisais belle pour y aller et tout s’est bien passé, je me souviens d’avoir mangé des loukhoums à la rose avec un vieil Arménien solitaire, avoir bu du café avec une femme dont tous les fils étaient en prison, et sur bien d’autres toiles cirées poisseuses d’alcool, avoir aussi vaincu ma peur de bien des bergers allemands aboyeurs.

Avec une partie de l’argent gagné au bout de plus d’un mois de travail, 1600 francs à l’époque, je suis allée chez Conforama acheter une table et des bancs en pin blanc, bien neufs et clairs ils ont fait comme un rayon de soleil dans la pièce où on mangeait, les enfants et moi. J’aimais bien cet appartement sous les toits, dans le quartier Saint-Michel, les pièces étaient petites et éclairées directement du ciel par des lucarnes, tout aurait été parfait s’il n’y avait toujours eu, en se levant le matin, un énorme cafard noir qui courait sur le lino. À ce moment-là j’étais très pauvre, il n’y avait pas de RMI et j’avais beaucoup moins de moyens qu’un Rmiste plus tard, je n’avais rien, par exemple je n’avais pas le téléphone, ce qui n’était pas grave, ni de quoi manger à ma faim, ce qui n’était pas trop grave non plus tant que j’arrivais à nourrir mes enfants. Mais ça m’a toujours peinée, ensuite, de voir des personnes bien en chair aller aux restos du coeur ou faire la manche. Les pauvres avaient donc tout perdu. Ils avaient perdu la faim réelle, celle qui vous rend maigre et irrécupérable comme un loup, et avec elle leur dignité, qui aurait dû les inciter à cracher dans la soupe à Coluche. Même les pâtes étaient chères pour moi, je ne risquais pas d’être un peu enrobée. À ce moment-là je lisais comme une affamée, béni soit le pays où même les démunis peuvent trouver à lire, c’est à cette époque que j’ai lu La Faim de Knut Hamsun.

Les périodes de pauvreté sont finalement celles qui s’obstinent le plus dans ma mémoire. La pauvreté isole, j’étais très isolée, une femme seule avec deux enfants est plus isolée qu’une femme seule. Le très pauvre n’entre jamais dans un café, un restaurant, un cinéma, un train, un avion. Mais enfin j’avais du temps, de la lecture à volonté, de l’amour quand ça me chantait et ça me chantait tout le temps. J’étais toujours joyeuse, il me semble. La grande pauvreté est une grâce, surtout quand elle est choisie. À qui elle est imposée, elle est aussi une malédiction. Elle vous marque à l’âme, elle vous marque à vie parce qu’elle est aussi le signe d’une vie nécessiteuse, la victoire de la mauvaise destinée, de cette  anankè qui désigne aussi en grec les liens du sang (la fatalité de la naissance) et la torture, la prison. C’est comme ça qu’ensuite le riche se sent comme naturellement autorisé à vous traiter en sous-homme et à vous rayer de cette carte du monde où vous n’avez jamais eu le droit d’exister vraiment.

Quand j’ai relevé la tête, j’ai regardé en bas et j’ai vu des corps un peu partout par terre, du sang et des bouteilles vides. Plus personne ne se battait, presque plus personne ne baisait. Je me suis retournée vers ma Joyce, j’ai vu les ciseaux plantés au niveau de l’estomac, le sang épais. Elle n’était pas morte, puisqu’elle a dit : “Encore !”

J’ai enfilé ses fringues de soldat, j’ai ouvert le vasistas, je m’y suis faufilée, j’ai sauté dans la nuit et je me suis mise à courir, courir.

D’où vient le crime ?

 

La plus grande ruse du Diable, c’est de faire croire qu’il n’existe pas. “J’ai trente-deux ans et j’ai reçu une formation de tueur psychopathe. La douleur me fait bander.” Le soldat Massey veut ébranler les murs des consciences de ses compatriotes et laver la souillure qui l’empêche de trouver le sommeil. Dans cet univers inversé où des hommes transformés en machines à tuer pactisent avec la bête dans un parfum de sang et de terreur. Communient dans la violence.

 

Dehors les champs, la terre gelée, les collines, les forêts de pins, un bouleau isolé, un moulin abandonné avec un homme pendu à l’intérieur.

Je t’aime, mon ange, tu es beau, tu es doré, tu es doux et dur comme un lionceau, je me promène dans tes forêts, je me promène sur ta peau, je brûle, je fonds, je tombe à tes pieds, je te lèche, je perds la tête, je t’aime.

Les forces coalisées la population locale les programmes d’aide le travail de reconstruction les bases militaires les camps les jeux sur les ordinateurs portables la cantine les patrouilles du soir.

Nous aimons la nuit. Fusils à visée nocturne ils ne peuvent pas nous voir, les terroristes aussi aiment la nuit.

Dis-moi si tu le sens dis-le moi dans ta tête.

Check-point, quelquefois nous trouvons des choses dangereuses armes explosifs mortiers.

Ils comptent les jours qui les séparent du retour au pays.

L’existence de ce peuple est menacée.

L’existence.

Maternité, paysage dévasté, ruines, hommes arrêtés puis déportés la nuit, rafles.

Dans les rues femmes enfants vieillards.

Tortures, exécutions, la mort est partout, silencieuse.

Résistance par la vie, naissances, survie du peuple, femmes dans les couloirs, chaque jour médecins et sage-femmes risquent leur vie pour se rendre à la maternité.

On n’a pas perdu notre humanité.

Humanité.

Pas de chauffage, l’électricité rarement, l’eau précieuse.

Couvertures de fortune, draps entassés, bébés couchés par deux pour conserver la chaleur, les mères sont malades, pas assez de lait, presque tous prématurés la plupart maladies respiratoires, la bonbonne d’oxygène dans la salle de couveuses, danger. D’autant que de dehors ça tire tout le temps, beaucoup de bébés meurent.

Par-delà le brouhaha du banquet j’entends une voix qui dit “je suis”, c’est un poème, je tends l’oreille mais la suite se perd, je ne comprends que ce “je suis” qui revient régulièrement, lancinant, ce n’est pas possible personne ne dit un poème, je regarde les gens les bouches pas de poème sur aucune bouche et ce “je suis” qui revient lancinant, un violoncelle violonce ses notes de silence, ce “je suis” se perd dans la foule et j’ai sur le palais un goût de raisin blanc.

 

Le vent la nuit dans la forêt à peine souffle la neige est un nuage ces gros flocons lents, vraiment, on dirait du duvet d’anges.

Dans la forêt j’ai retrouvé mon homme la nuit dans la forêt, il était là parmi les loups dormant au creux de leur cercle d’argent. J’ai avancé dans leur fourrure et ils m’ont reconnue puisque j’avais la même odeur que lui. Les loups étaient couchés là sous la lune et chacun sur mon passage me léchait les chevilles, en gémissant comme une femme qui jouit quand il ne faut pas faire de bruit.

Et j’ai marché dans leur pelage cachant sous mon manteau de soldat mon sexe rougeoyant qui tisonnait mon corps, et j’ai léché mon homme, couchée à ses côtés moi sa louve gémissante j’ai léché les paupières de mon homme, la nuit et la nuit j’ai léché le pus qui collait ses paupières et au petit matin il a ouvert les yeux.

 

Beaucoup de femmes meurent en couches.

Mitrailleuses kalachnikov bombes grenades tanks seuls bruits que les enfants connaissent.

La famille apporte à manger aux accouchées.

Bougies et lampes à kérosène car les soldats tirent sur les transformateurs pour s’amuser.

La nuit je ne dors pas j’ai peur j’écoute on ne voit pas la fin de cet enfer.

Je me sens brisée l’angoisse est partout on a tous un déséquilibre de l’âme.

Nous sommes prêts au combat ils veulent exterminer un peuple.

Où est la brande enneigée où couraient les sentiers les champs les arbres et les taillis les pierres et les marais ?

Armes chimiques biologiques nucléaires nous devons nous tenir prêts à utiliser n’importe quel type d’arme pour tenir tête à l’ennemi.

Au loin brillait la lumière d’une masure.

Nous riposterons notre peuple a reçu la lumière.

Lequel filait sans se retourner sur la neige où brillait la lune.

Zone de repli, base logistique, centres de décisions, les combattants s’infiltrent par une zone frontalière difficile d’accès, le gouvernement ne la contrôle plus, ils tentent de réduire à l’impuissance les seigneurs de la guerre.

Je le promets devant Dieu, fit le voleur qui d’un geste ample montra les taillis les carrières les marais et les champs plongés dans la nuit.

Mon amour est un lointain pays aux frontières de feu dont je franchis le cercle par les bonds insensés de ma jument nerveuse, une fois projetée dans sa sphère en chaleur je m’enroule avec lui autour de son noyau et là où confondus nous sommes un seul serpent, je lui suce la queue.

Camps d’entraînement, aucune mesure significative pour les démanteler, organisations terroristes, nul n’est coupable tant qu’on ne lui a pas démontré sa faute.

La savoureuse queue.

Des jeunes gens préparés depuis leur plus tendre enfance à devenir des martyrs.

La savoureuse queue où je sens affleurer tout contre mon palais l’exquis magma de ses laves en fusion.

Notre foi est pure nous sommes prêts à partir pour la guerre car c’est la volonté de Dieu.

Mon amour est le secret pays niché entre mes cuisses.

Les combats embrasent le pays.

Gorgé de mon brûlant désir.

Scintillant d’explosions.

Début de l’offensive de printemps.

C’est de là que j’appelle, là où il se trouve, dans la nuit de la chair d’où jaillit la lumière, jaillissent et rejaillissent nos corps galvanisés.

Hauts dignitaires, cibles potentielles, attentats-suicides, commandos, convois, créer un climat de terreur, d’anarchie, d’insécurité.

Dans la nuit de lumière qu’il veut que je lui donne et que la petite voix

gigantesque dépôt de munitions

de mon volcan l’appelle à venir dérober.

 

Nouvelle offensive.

Combattants retranchés dans les montagnes.

Body-bags avec dedans les corps des soldats tués.

Multiplication des mutilations.

Grenades et roquettes lancées lors des embuscades, grenaille des bombes artisanales utilisées dans les attentats-suicides, éclats d’obus, mains membres yeux arrachés, chirurgiens militaires.

Un soldat tourne des vidéos-souvenir, une partie d’entre eux ne rêve que d’appuyer sur la détente et de revenir en racontant combien ils en ont tué, la dépression fait des ravages.

 

Le cheval mort dans l’arbre dis-le moi dans ta tête tais-toi je ne veux pas entendre je veux juste savoir si tu les sens marcher toutes les roues dentées qui tournent dans ma tête.

Un seul désir rentrer chez eux, ils tuent des hommes non armés des innocents et après ils cogitent pourquoi cette guerre.

Il a sauté sur une mine de sa propre armée.

Lors d’une attaque de terroristes femmes et enfants parmi les victimes.

Des dragons dans le ciel chéri dis-moi si tu les vois, que je voie tout sortir vas-y chéri tu es beau tu es si beau quand tu le fais.

Lorsque chez l’amant mystique l’amour humain atteint à ce paroxysme extatique.

Des corps dans des sacs au milieu de la rue.

Vas-y vas-y vas-y, vas-y mon salaud viens montre-moi ça.

Des morts jonchent les rues, des chiens mordillent leurs cadavres, il fait froid, humide, la puanteur est insupportable.

Dans le même jour il fleurit et il vit tant qu’il est dans l’abondance, il meurt lorsqu’il est satisfait.

L’épais manteau neigeux qui recouvre la ville bombardée assourdit tout sauf le pilonnage de l’artillerie.

C’est l’amour de ma vie elle dit et les autres rigolent.

Rendez-vous ou vous serez détruits sans pitié, serinent les haut-parleurs des hélicoptères.

Nettoyage nocturne, des colonnes de soldats enserrent et verrouillent le quartier, dans la maison ils me trouvent.

Rendez-vous rendez-vous, ils cherchent des caches d’armes des terroristes, ils me trouvent ils me violent, en uniformes lourdement armés.

Arrêtent les futurs disparus détruisent les maisons puis s’évanouissent laissant dans leur sillage pleurs terreur ruines fumantes cadavres fille violée eau polluée.

Pas d’eau au robinet et dans les rivières on jette les cadavres.

Hommes femmes et enfants fagotés ensemble et pulvérisés à la grenade et à l’explosif.

Mourir pour de l’eau en allant chercher de l’eau.

Dans l’escalier qui remonte des berges de la Seine à l’île de la Cité je me retournai, le temps de voir que des pans de glace se désolidarisaient et avançaient lentement dans le lit du fleuve, qui recommençait à couler. En sentant les premières gouttes, je relevai les yeux au ciel. Les cumulus s’étaient rassemblés en une gigantesque masse noire, et oui, il pleuvait. Sur le parvis de Notre-Dame, les gens se mirent à pousser des cris de joie.

De la galerie des chimères j’ai vu se monter peu à peu les six minarets autour du Sacré-Cœur, six minarets fins, circulaires et élancés comme ceux qui entouraient Sainte-Sophie à Istanbul, dédiée à la Sagesse de Dieu, quel que fût le nom de ce dieu. Et j’entendis les messes reprendre à Notre-Dame, puis les répétitions d’orgue. De là-haut je vis les marchands à la sauvette s’installer sur le parvis, où le monde recommençait à circuler. La glace, en s’évacuant, avait dû aussi emporter la pollution du fleuve, car il y avait chaque jour des pêcheurs à la ligne au bout de l’île et sur le Petit Pont. Les péniches avaient repris du service, tout était de nouveau animé.

Retourne-toi, fais face à ce qui te poursuit, combats loyalement.

Fracasse le miroir. Quand tu sauras que le royaume ceint d’un miroir n’est pas encore le royaume.

 

Être puissant n’est pas régner sur soi ni sur autrui. Qui veut régner est appelé araignée, comme a dit le poète. As-tu envie d’une existence d’araignée ? La puissance est dans la foi.

La foi c’est juste adhérer à la vie, à la ruche de sens de la vie. Être relié aux circuits qu’ils empruntent par et depuis toutes les dimensions. La foi, c’est être au centre des sens l’absolu de la justesse. Souviens-toi : il ne s’agit pas d’avoir la foi, il s’agit de l’être. Sois la foi.

Sois souple, écoute la Langue, réponds, ajuste-toi, navigue.

Sois souple vraiment, car voici l’aube des déchirures et des passages entre les dimensions, voici le nouveau monde et les nouvelles vies à inventer.

 

Sois doux, sois douce.

Que le chant te porte.

Je t’aime. »

 

Je me tus, et l’oiseau s’envola.

L’Ecriture déclare : « J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé.

C’est difficile de regarder dans les yeux, on a peur de se noyer. Pourtant c’est la seule chose à faire, en ce monde.

 

Le calme d’avant quelque chose était tombé. Il faisait froid, je frissonnais de fièvre. Je me suis efforcée de rester très attentive, je voulais tout voir. Je regardais les brindilles au bout du bout des branches, aussi tendues que moi, je regardais au-delà des faîtes des arbres, dans la trouée. Et soudain j’ai vu arriver au galop le ciel de neige, suivi de ses blanches armées. Déversée de partout elle est venue, dansante, voluptueuse. Oh, mon dieu, que de beauté. Tout ce blanc, l’amour. Je me suis relevée sur mon coude, et dans un étourdissement j’ai vu aussi des étoiles dorées surgir et valser avec les flocons et les petites plumes duveteuses, partout sous mes yeux, où que je les tourne. Oui, je vais appeler Florent et les enfants, leur dire comme tout sera beau lorsqu’ils me rejoindront, à Noël.

 

extraits de Forêt profonde

tandis que le prochain roman est en route, ainsi que la prochaine vie, que je vous donnerai comme je l’ai toujours donnée

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