Peinture d’aujourd’hui : Vinardel, Boubounelle, Seguela, Diaz, Desmazières, Garel, Velly, Szafran

Sam Szafran, "Sans titre", 2016. Aquarelle sur soie, 240x150

En passant par là, j’ai eu le bonheur de contempler cette exposition, de regarder de près les matériaux, la facture. Du bon travail, qui donne envie de faire aussi du bon travail. Quand j’en aurai le temps mes mains seront heureuses de retrouver leurs pinceaux, feutres, crayons et autres instruments et matériaux. J’aime beaucoup le fusain par exemple, il y a longtemps que je ne l’ai pas pratiqué mais j’en ai, ils n’attendent que le bon moment. Quand je n’aurai plus les cours à préparer, la thèse à finir, tous ces travaux qui m’enchantent aussi.

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Pascal Vinardel, "Les portes du fleuve, 2010. Huile sur toile, 200x324 (commande de la Chambre de commerce de Bordeaux)

Pascal Vinardel, « Les portes du fleuve, 2010. Huile sur toile, 200×324 (commande de la Chambre de commerce de Bordeaux)

André Boubounelle, "Colline à Volterra", 2010. Huile sur toile, 81x100

André Boubounelle, « Colline à Volterra », 2010. Huile sur toile, 81×100

Gilles Seguela, "Arbres derrière la fenêtre", 2003. Fusain sur papier, 185x125 cm

Gilles Seguela, « Arbres derrière la fenêtre », 2003. Fusain sur papier, 185×125 cm

Gérard Diaz, "Le parc abandonné", 1991. Huile sur toile, 194x195 cm

Gérard Diaz, « Le parc abandonné », 1991. Huile sur toile, 194×195 cm

Erik Desmazières, "Atelier René Tazé VI", 1993. Eau-forte avec roulette et aquatinte, 65,5x100,5 cm

Erik Desmazières, « Atelier René Tazé VI », 1993. Eau-forte avec roulette et aquatinte, 65,5×100,5 cm

Philippe Garel, "Flux", 2011. Huile sur toile, 259x345 cm

Philippe Garel, « Flux », 2011. Huile sur toile, 259×345 cm

Jean-Pierre Velly, "Fiori di Spagna", 1983. Aquarelle sur papier, 39x56

Jean-Pierre Velly, « Fiori di Spagna », 1983. Aquarelle sur papier, 39×56

Sam Szafran, "Sans titre", 2016. Aquarelle sur soie, 240x150

Sam Szafran, « Sans titre », 2016. Aquarelle sur soie, 240×150

mairie 5 parisaujourd’hui à la mairie de Paris 5e, photos Alina Reyes

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Reproduction interdite

René Magritte, "La Reproduction interdite"

du rerphotos Alina Reyes

la défense vue du rer

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Le soir, de retour du lycée, ma joie est trop grande pour que je puisse lire. Je rêve à la fenêtre du RER, aujourd’hui je l’ai laissée entrouverte et j’ai passé mon petit appareil photo à travers. Encore une journée pleine de choses très fortes. C’est de la vie intense, intense. Comme j’aime.

Après avoir invité mes élèves ces derniers temps à réfléchir, en lien avec les textes étudiés, sur ceci :

Charles Allan Gilbert, "All Is Vanity"

Charles Allan Gilbert, « All Is Vanity »

et ceci :

Édouard Manet, "Un bar aux Folies Bergère"

Édouard Manet, « Un bar aux Folies Bergère »

je leur ai donné à méditer cette autre composition, cet autre miroir :

Diego Velasquez, "Les Ménines"

Diego Velasquez, « Les Ménines »

et puis, en même temps que la fin de l’énigmatique roman de Poe représenté dans l’image, Aventures d’Arthur Gordon Pym :

René Magritte, "La Reproduction interdite"

René Magritte, « La Reproduction interdite »

et je leur ai montré ce film inspiré de ce tableau, qui a contribué à leur inspirer beaucoup de remarques profondes :

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Septième jour de cours : du roulis, et puis ça roule

paris vu du bus,

Il faisait très chaud dans la salle où nous avions deux heures de cours, c’était l’après-midi du dernier jour de la semaine, nous avons eu un problème technique pour passer une vidéo (sur les Ménines)… beaucoup de conditions pour que la classe de seconde, déjà portée sur le bavardage, soit vite surexcitée – et elle l’a été. Mais tant pis, après tout le bazar fait partie de la littérature, caverne d’Ali Baba, auberge espagnole. Et ce qui a été dit a été dit, et perçu malgré tout. Je sais que ce que je leur demande de comprendre n’est pas facile, c’est sans doute aussi pour cela qu’ils s’agitent. Et le bateau tangue, mais le vent est dans les voiles, ça avance. Ensuite ce fut l’atelier d’écriture, en deux fois une heure avec la classe de première en deux groupes. Là tout n’est que luxe, calme et volupté. Comme dit le poète. Ce qui s’y passe, que ce soit avec cette classe ou avec la classe de seconde, est extrêmement fort, tendu, et dans cette tension de la littérature en train de sortir de son creuset, autant les forces profondes sont puissantes et bouleversées, autant le déroulement de l’action est apaisé, de façon presque extatique, et cathartique. Je suis exténuée à l’heure où j’écris ces mots, après cette journée, je n’ai pas la force de dire vraiment ce qu’il en est, et puis je n’en ai peut-être pas envie non plus, c’est tellement intime. Ce qui se passe là, quand cela se passe, de nous à nous, circulant par l’esprit et la voix de l’un à l’autre. C’est là que la littérature, la littérature vraie, vivante, réelle, vient avoir lieu, jaillir, brute, active.

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paris vu du bus 1

paris vu du bus 2

paris vu du bus 3du bus pour rejoindre le RER ce matin à Paris, photos Alina Reyes

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Sixième jour de cours : une journée adorable

L'étoile du matin, vue ce matin du RER
L'étoile du matin, vue ce matin du RER

L’étoile du matin, vue ce matin du RER

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Une journée au lycée tout entière adorable, avec un ou deux ou trois moments tout spécialement adorables. Celui où cette élève qui a tant de difficulté à écrire, celle qui redoutait le plus cet exercice « atelier d’écriture » au début, a bondi de joie en voyant le sujet du jour, s’y est jetée avec enthousiasme, puis a manifesté vivement sa hâte de lire la première le texte qu’elle avait écrit (alors qu’à la première séance elle m’avait suppliée de ne pas lire). Et puis cet autre élève en difficulté, qui fait toujours le réfractaire, qui après ses deux heures de cours de l’après-midi avec moi (où il clamait au début n’avoir absolument pas le temps de venir, sinon quand irait-il faire ses activités sportives ?), et qui vient me voir après le cours en prétendant qu’il ne savait pas s’il avait encore cours avec moi, s’il devait rester pour le prochain cours avec l’autre groupe – alors qu’il savait parfaitement qu’il venait de faire son atelier d’écriture avec son groupe, le premier, et qu’il avait donc fini sa journée, comme chaque semaine.

Le matin quand j’ai donné les questions du devoir en classe aux Première, nouvelle révolte des élèves, qui se sont récriés que ce n’était pas comme ça, qui se sont mis à m’instruire sur la façon dont je devais leur faire des contrôles, sur les normes que je devais respecter, et à répéter qu’ils ne comprenaient rien à ce que je demandais, etc. Complètement formatés tout au long de leur scolarité, ils se sentent comme devant un abîme dès qu’on les conduit sur d’autres modes de pensée. Bien entendu ils ont quand même fini par faire le travail, et près de deux heures après, quand ils m’ont rendu les copies, je leur ai expliqué pourquoi je les faisais travailler ainsi : imaginez, leur ai-je dit, un prof de sport qui vous ferait faire sans cesse le même et unique exercice, par exemple soulever cinquante kilos avec le bras droit, et rien d’autre. De quoi auriez-vous l’air, au bout de quelque temps ? Eh bien c’est pareil avec le cerveau. Les exercices qu’il faut savoir faire pour le bac nous nous y entraînerons, mais il faut d’abord assouplir l’intelligence. Bon, tout s’est bien fini, ils se sont inscrits pour préparer des exposés sans problème. Je les adore tous, et c’est comme si chacune de mes classes était, dans son ensemble, un Rimbaud, que j’anime. Faisant ces cours, je fais de la littérature vivante, extraordinairement vivante.

 

Un chantier, vu ce soir du RER

Un chantier, vu ce soir du RER

photos Alina Reyes

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Cinquième jour de cours : succès

coucher de soleil du rer

Ce n’est pas facile, il faut se battre contre beaucoup de choses ancrées, travailler à les arracher, que le bateau prenne le large. Et puis quand le dernier cours de la journée commence par une révolte des élèves, que longuement et avec véhémence ils vous accusent de n’avoir pas le droit de leur demander de faire ce que vous leur demandez de faire, qu’ils clament que ce n’est pas comme ça qu’on doit les faire travailler, que de cette façon-là ils n’y arriveront jamais… que tranquillement, doucement, vous tenez bon, vous continuez à dire qu’il faut pourtant le faire… et que finalement ils s’y mettent, d’abord en râlant encore, puis sérieusement, absorbés par la tâche… et que lorsque la séance est finie, tous et chacun ont réussi, ont apprécié le travail de chacun des autres et de tous et vu leur propre travail pareillement apprécié… et qu’ils quittent le cours et le lycée détendus, heureux, non sans vous avoir dit que oui, c’était bien… Alors, qu’auriez-vous de mieux à faire que ce travail ?

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vu du lycee vu du rer

coucher de soleil du rer

coucher de soleil vu du rer

vu du lycée puis, ce soir, du RER, photos Alina Reyes

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À la splendeur abandonnée

Les athlètes de C215, photo Alina Reyes

Ce matin à 5 heures, retour à ma thèse laissée de côté depuis la fin août pour cause d’entrée dans le métier de prof. Tout m’est bonheur. Tout est littérature, tout est poésie, à qui est en soi poésie. Splendeur de ma thèse pleine de littérature, et elle-même littérature. L’univers chante comme l’oiseau que j’entends à l’instant.

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Les athlètes de C215, photo Alina Reyes

Les athlètes de C215, photo Alina Reyes

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Quatrième jour de cours : profonde satisfaction

ce matin en Y allant, photo Alina Reyes
ce matin en Y allant, photo Alina Reyes

ce matin en Y allant, photo Alina Reyes

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Quand je suis dans le train de retour, le soir, je ne peux pas lire, toute à ma rêverie, mon bonheur, ma joie. Ce que j’ai vécu avec mes élèves me transporte, je regarde défiler la banlieue avec amour, puisque c’est là qu’ils habitent. J’ai à améliorer quelques points techniques dans mes cours mais ce n’est rien, l’essentiel est là. Je sais que ma méthode est bonne, même avec ses défauts techniques (ne pas assez donner de consignes pour la tenue du classeur par exemple – mais justement je ne voulais en donner qu’un minimum, je veux développer leur autonomie, de même que pour la discipline – cela m’est reproché alors je vais composer avec ça, alors que je serais arrivée à un bon résultat en prenant juste un peu plus de temps – forcément, la liberté prend un peu plus de temps à s’apprendre que les règles). Je sais que la méthode de l’Éducation Nationale, malgré tous ses trucs pédagogiques, n’est pas bonne, parce qu’elle perd en route le vrai esprit de la littérature, l’esprit de la liberté, de l’intelligence autonome, de l’imagination (elle croit développer tout ça mais ce n’est qu’une caricature de tout cela qu’elle inculque). Les études le prouvent, les élèves ne lisent quasiment rien d’autre que les lectures obligatoires (qu’ils lisent à moitié), et une fois partis de l’école ne lisent plus, et même ne se souviennent plus de rien de ce qu’ils ont appris en cours de lettres. Je ne sais pas si les miens liront, mais ce que je sais c’est qu’ils n’oublieront pas ce que nous faisons ensemble et qu’ils n’ont jamais fait. Je sais que cela ouvre des portes dans leur tête, que cela leur donne accès à des choses, à une personne en eux qu’ils n’imaginaient pas. Et ce n’est qu’un début.

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Troisième journée de cours : quelque chose de spécial

Arc-en-ciel, vu du RER aujourd'hui au retour, photo Alina Reyes
Arc-en-ciel, vu du RER aujourd'hui au retour, photo Alina Reyes

Arc-en-ciel, vu du RER aujourd’hui au retour, photo Alina Reyes

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Mon ultrasensibilité voit s’ouvrir des choses spéciales et inouïes, une expérience à nulle autre pareille. Peut-être d’autant plus aujourd’hui où j’étais extrêmement fatiguée, après une nuit d’à peine quatre heures de sommeil, les deux heures de trajet aller habituels, plus l’heure et demie passée dans un bureau à régler des trucs administratifs (changement de sécu etc., tout ce dont j’ai horreur) ; à quoi se sont ajoutées deux heures de réunion pédagogique avec.un inspecteur, le proviseur et tous les profs de lettres du lycée. Puis bien sûr les deux heures de trajet retour. Mais ça valait la peine, car il y a eu aussi LES COURS.

Il ne me restait plus assez d’énergie pour faire régner le calme dans la classe, mais en dépit des bavardages nous avons bien travaillé, quoique trop lentement à mon goût. D’abord je les ai intéressés à une citation de Jean Guéhenno : « Les vrais livres sont rares », qu’ils ont bien su commenter. Puis, du texte de Stendhal que j’avais choisi de leur faire étudier, j’ai réussi à leur faire toucher du doigt, après quelques opérations de repérages précis dans les phrases, les deux niveaux d’écriture cachés. Comment, après une série de verbes évoquant la vision ordinaire, au sens premier du terme (voir, apercevoir, etc.), il employait « se figurer » et « réfléchir », le sens concret de la narration conduisant à et étayant un autre niveau de sens. De même je leur ai fait repérer l’emploi, apparemment anodin et inutile à l’action, des mots « porte-fenêtre », « porte », « porte d’entrée », en quelques lignes de la narration, suivies ou entrecroisées de lignes indiquant le passage des deux personnages d’un état d’esprit à un autre – avec au milieu la mention, réitérée, de l’oubli. Il faudra que j’y revienne la prochaine fois, pour qu’ils n’oublient pas et prennent goût à repérer, comme dans une enquête policière leur ai-je dit, de telles profondeurs dans les textes des « vrais livres ». Et ce travail, cet enseignement, ne se limite pas aux textes : il se passe aussi dans les têtes, dans les corps, dans les rapports humains ; de façon souvent aussi discrète que le battement d’ailes d’un papillon, mais je le sens, et c’est très, très bon.

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Je suis : je suis la pure poésie, en vie

aujourd'hui à la Grande mosquée de Paris, photo Alina Reyes
aujourd'hui à la Grande mosquée de Paris, photo Alina Reyes

aujourd’hui à la Grande mosquée de Paris, photo Alina Reyes

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« L’être et le fainéant », titrait drôlement le Canard enchaîné suite à l’un des derniers coups de com’ présidentiel bien puant. Eh bien justement, ce qu’ignore Macron, c’est que ceux qui, comme lui, font, font le néant. Par exemple certains font des livres, ou de la littérature, inexorablement promise à la déchetterie de l’histoire. Ceux qui sont, ne sont pas dans l’agitation, la servitude où sont englués les adorateurs du monde bourgeois, arrivistes de toujours qui ne vont nulle part ailleurs que là où ils se sont définitivement couchés, dans la tombe qu’ils ont fait d’eux-mêmes.

Enseignant la littérature à des petits qui valent bien des rois, c’est moi-même que je transmets. Une longue, profonde, arrachante, exquise apothéose.

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