Questions pour un coronaviré. Et mon quartier confiné en images

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Il y a longtemps j’avais (j’ignore ce qu’il est devenu) un coffret dans lequel je mettais les choses minuscules que je trouvais ou que je fabriquais (comme des cocottes en papier dans un carré d’un millimètre de côté). Ma mère s’en moquait comme elle moquait le goût de mon père pour les mots, pour la lecture du dictionnaire : j’y vois un indice d’un lien entre l’infiniment petit et le signe. Le signe a la subtilité de l’infiniment petit. Que l’intérêt pour l’infiniment petit ou pour les racines de la langue puisse provoquer l’ironie m’apparaît comme une peur du signe, une peur de la remise en question qu’il ordonne, une peur du vertige comparable à celle de Pascal devant l’infiniment grand. Une peur de ce qui nous dépasse, et une peur d’être dépassé quand on veut tout dominer. N’est-ce pas ce qui arrive au monde en ce moment, face au minuscule coronavirus ?
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dans l'étroite rue Mouffetard, les gens font leurs courses dans les petits commerces de qualité (et pour portefeuilles bien garnis) comme si de rien n'était

dans l’étroite rue Mouffetard, les gens font leurs courses dans les petits commerces de qualité (et pour portefeuilles bien garnis) comme si de rien n’était


Librairie fermée ?

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Une équipe de télévision ?

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Aujourd’hui à Paris 13e et 5e, dans la limite d’un km de rayon et d’une heure, photos Alina Reyes

L’heureux et bienvenu sens des réalités

ces jours-ci à Paris, photos Alina Reyes

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Enfin une lueur dans cette crise du coronavirus. Anne Hidalgo, contrairement à Macron, prend des mesures. D’ici un mois, des masques pour tous les habitants de sa ville, des tests ciblés, des hôtels pour la mise en quatorzaine des contaminés. Que d’autres villes, d’autres régions prennent aussi les dispositions que l’État est incapable de prendre ! C’est difficile car Macron dans son délire jupitérien les a privés de beaucoup de moyens, mais il ne semble pas y avoir d’autres voies de salut que de passer outre son pouvoir et régler ce qui doit être réglé selon les endroits, pas tous touchés de la même façon par la pandémie.

J’évoquais l’autre jour l’article de Forbes montrant que bien des cheffes d’État dans le monde (Angela Merkel, Jacinda Ardern, etc.) avaient beaucoup, beaucoup mieux géré la crise que beaucoup de leurs homologues masculins. Il ne s’agit pas d’estimer que les femmes sont meilleures par essence. Nous avons assez d’exemples contraires en France, de certaines femmes politiques aussi nulles ou nuisibles que certains de leurs confrères – et Dieu sait si en macronie la stupidité sert de norme-, pour savoir la fausseté d’une telle théorie. Seulement, là où le patriarcat baisse un peu la garde, là où les gens sont assez éclairés pour élire des femmes, et des femmes qui ne soient pas de ces caricatures créées par le patriarcat ou son déchet l’illusionnisme, eh bien le sens des réalités se retrouve aussi bien chez les responsables politiques que chez les citoyens qui les ont élu·e·s.

Vivement la fin du jacobinisme, de la Ve République et de l’imposture macroniste. Espérons que cela attendra 2022, afin de donner du temps à la préparation de la suite et afin que cela puisse se dérouler au mieux. La vie nous attend, ne la décevons pas.
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ces jours-ci à Paris, photos Alina Reyes

ces jours-ci à Paris, photos Alina Reyes

Lumière et cinéma du jour

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« Allah est la Lumière des cieux et de la terre. Sa lumière est semblable à une niche où se trouve une lampe. La lampe est dans un (récipient de) cristal et celui-ci ressemble à un astre de grand éclat ; son combustible vient d’un arbre béni : un olivier ni oriental ni occidental dont l’huile semble éclairer sans même que le feu la touche. Lumière sur lumière. Allah guide vers Sa lumière qui Il veut. Allah propose aux hommes des paraboles et Allah est Omniscient. » Coran 24-35, verset dit de la Lumière, traduit par Muhammad Hamidullah

Au bout d’un mois ou deux, le milieu de l’édition s’alarme des lourdes conséquences de la pandémie pour les auteurs, les éditeurs, les libraires. Qu’on imagine les conséquences pour un auteur empêché de publier depuis plus de dix ans, après avoir vécu de ses droits d’auteur pendant vingt ans. C’est mon cas, pour avoir, notamment en arrachant son masque à l’un de ses parrains, déplu à ce même « milieu » qui pleure maintenant. J’ai vécu dans la plus grande pauvreté jusqu’à mes 33 ans, au point d’avoir souvent faim malgré mes 43 ou 44 kilos qui ne demandaient pas beaucoup de nourriture ; puis je m’en suis sortie par mon travail mais en refusant de me soumettre au système, raison pour laquelle il a fini par m’éliminer – tant pis pour lui, il a perdu une littérature hors normes et qui pourtant se vendait bien, en France et dans le monde.

À force de postures sur les mains, j’ai un léger cal sur la partie charnue de la paume. Plus d’un mois de confinement, et je vois ce qui m’est le plus vital : non pas d’abord l’intellectuel, mais le physique et le spirituel : ce qui me permet de tenir dans cette privation de sortie ce n’est pas la lecture ni la culture, même si elles y ont leur place, très importante, mais le yoga (ou d’autres gymnastiques) et la méditation ou la contemplation, que je pratique de plus en plus assidûment à mesure que le temps passe. Et je ne dois pas être la seule à ressentir ces priorités : les exercices physiques et les exercices spirituels sont bien ce qui fonde l’humain. Là où ils manquent, manque l’humain. Dans beaucoup de sphères de notre monde, manque l’humain. Voilà ce qui est à corriger, si l’on veut bâtir un monde vivable – affirmation dangereuse parce qu’elle attire tous les charlatans et abuseurs, d’où la nécessité de faire soi-même un vrai travail sur le corps et l’esprit.

béjartMon cinéma du jour sera ce film de Marcel Schüpbach, B comme Béjart. On y suit son travail de création d’un spectacle dansé sur la Lumière, accompagné par Brel, Barbara, le Boléro de Ravel et la Messe en si de Bach, une œuvre que j’adore, ainsi que son Magnificat, que j’ai chanté dans des chœurs, adolescente et plus tard. Béjart était un amoureux de l’islam comme moi, d’où la référence implicite, dans la dernière image du spectacle, au verset coranique de la Lumière ; et peut-être ce B fait-il référence à la première lettre de la Genèse, qu’il cite aussi ? Bereshit, « Au commencement… Dieu dit : que la lumière soit ». Il n’est pas anodin non plus qu’au tout début du film il indique à une danseuse comment faire correctement la posture de la chandelle (posture que je tiens aussi tous les matins pendant plusieurs minutes). « Allah est la Lumière des cieux et de la terre. Sa lumière est semblable à une niche où se trouve une lampe… »
J’ai trouvé le film sur la plateforme du cinéma MK2 mise en place pour présenter des films pendant le confinement, « Trois couleurs ». On ne peut pas le partager et je suppose qu’il ne restera pas en ligne longtemps, c’est donc qu’il faut aller le voir. Un moment plein de joie, de grâce et de beauté.

Journal du jour

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mme-terre-au-robin-des-bois,O avait pris cette photo du Robin des Bois, café-restaurant où paraît-il Christophe écrivit Aline, il y a trois ans à Jouy-en-Josas, lors de l’une de ses pérégrinations à vélo avec Madame Terre. En 2013 il m’avait aussi rapporté de son voyage chez les Massaï en Tanzanie un petit film où Salim, vendeur d’épices au marché de Dar es Salam, chantait cette même chanson – preuve qu’elle était connue loin. Quand nous habitions rue Saint-Jacques à Paris, il nous arrivait de croiser de temps en temps Christophe dans la rue, même dandy à la ville qu’à la scène. Sans être vraiment fans de sa musique, nous étions allés un soir avec grand plaisir à l’un de ses concerts, au Bataclan si je me souviens bien (avant l’attentat). Voilà pour mes souvenirs en guise d’hommage à ce chanteur dont on m’a seriné si souvent et si longtemps le refrain, « Et j’ai crié, crié Aline… » depuis mes neuf ans, quand elle est sortie. Bon voyage à lui parmi les anges, ses sœurs et frères en chant !

Il est possible que, après le confinement, Madame Terre reprenne ses escapades. O et moi parlons des changements de vie et de politiques que l’humanité devrait adopter, et aussi de nos prochains voyages, que nous ferons en train plutôt qu’en avion, autant que possible. D’ici là, je lutte contre le poids du confinement par des séances de yoga suivies de séances de méditation. Le résultat est proche de celui de courses en montagne. Le yoga peut être doux mais il peut aussi faire beaucoup transpirer. Dans tous les cas, il fait travailler les muscles profonds, fait travailler excellemment le souffle, travaille aussi sur les organes, la circulation lymphatique, la circulation sanguine. Il irrigue le cerveau, confère équilibre, force et souplesse. Il nettoie. Physiologiquement et psychiquement. Les séances de méditation complètent son œuvre, mais le yoga est en lui-même une méditation. Le yoga fut une méditation à l’origine et il le reste. Il a été aussi une discipline de guerriers et il garde ses vertus pour le combat, surtout physiologique et psychique. Je sens mon cerveau allégé, plein d’espace et de lumière, plein de paix.

Petit poème de la vie d’avant, d’après et de maintenant. Et grand film du jour

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Mon vélo est dans la cour
Inutile d’y courir vite, courir vite
Mon vélo ne bouge pas
Mon vélo contre celui de mon homme
et en face de celui d’un de nos fils.
Lourde chaîne, lourds antivols
Ils sont attachés depuis plus d’un mois
et personne pour les monter, les faire voler à travers ville
Joyeusement, comme avant.
Il n’y a plus d’avant
L’avant s’en est allé
Notre-Dame a brûlé
Les manifs ont brûlé
Les cafés ont fermé
Comme les bureaux où on travaillait.
La vie a fermé.
Les gens sont rares sur les trottoirs
On dirait qu’on porte des aimants inversés
On s’écarte en se croisant
On rase cent invisibles murs pour s’éviter
On se tait.
Beaucoup de gens meurent dans la pandémie
et beaucoup travaillent au risque de leur vie.
Je n’ai plus de parents
Pas de regrets.
Mais que mes enfants soient loin ou près
nous sommes enfermés chacun de notre côté.
Cela, ça passera. On se reverra.
Et ils seront toujours ce qu’ils sont pour moi.
Je reverrai les tables où je travaillais.
Je reverrai les rues, les jardins où je marchais.
Je reverrai la vie, mon vélo, en bas, me le dit.
La vie d’avant s’en va, ainsi va la vie.
Et parfois ça pince le cœur, et parfois ça vaut mieux.
La vie après, comme avant, je l’aimerai.
Maintenant j’écris un poème :
la preuve que la vie est toujours belle.

Et voici pour ce jour le fantastique film d’Ariane Mnouchkine sur la vie de Molière.

Confinés, encagés ? Ne pas oublier la vie (avec courts-métrages, danse, joie et beauté)

Screenshot_2020-04-09 GRAND HÔTEL BARBÈS by Ramzi Ben Sliman - YouTube

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Si certain·e·s écrivain·e·s pouvaient arrêter d’écrire ici et là que les écrivain·e·s adorent le confinement, s’ils voulaient bien arrêter de parler au nom des autres, nous ferions peut-être un petit pas dans l’intelligence, un grand pas pour l’humanité. Moi en tout cas, je n’aime pas plus le confinement qu’une lionne ou un oiseau n’aime une cage. Sans doute ne suis-je pas écrivain·e. Oui, évidemment, s’ils le sont, si elles le sont, c’est que je ne le suis pas.

Sylvain Tesson, qui est à l’aventure ce que BHL est à la philosophie, crache chez Gallimard sur les Gilets jaunes. Crachat récupéré sans dégoût par l’Obs, quand tant de ceux qui manifestèrent la nécessité de changer de société, nécessité que le coronavirus met aujourd’hui en évidence, sont sur le front à risquer leur santé et leur vie pour que ce fils à papa et ses arrogants pareils puissent continuer à manger, être soignés, être débarrassés de leurs abondants déchets… Et puisqu’il finit son glaviot infesté par un appel ridicule au silence des Chartreux : allons, fiston Tesson, eux aussi savent dire « petit con ».

Un journaliste, Akram Belkaid, fait sur son blog le récit du Covid qu’il a contracté et soigné à la maison. Il finit par des recommandations, dont celle de faire des inhalations bouillantes. Je laisse un commentaire pour lui souhaiter bon rétablissement et lui signaler que plusieurs médecins ont alerté sur les inhalations, qui fragilisent les poumons et rendent ainsi le virus encore plus dangereux. Il ne passe pas mon commentaire, ni le deuxième où j’ajoute les sources. Il ne rectifie pas non plus son texte. Il ne reste plus qu’à espérer qu’aucun de ses 6000 abonnés ne tombe malade et ne suive son dangereux conseil. Irresponsabilité quand tu les tiens, quels qu’ils soient.

Comme le disait O à nos enfants quand ils étaient petits et qu’ils s’attardaient trop à l’intérieur: « La vraie vie, c’est … ? » « Dehors ! », criaient-ils. Se confiner au printemps, quand les animaux sauvages se déconfinent, c’est bien un truc des hommes, ça. Plus les humains sont élevés dans la société, à tous les sens du terme, plus ils sont domestiqués, habitués à être encagés. Leur encagement, ce n’est pas ce confinement sanitaire que nous devons supporter afin de pouvoir en sortir au plus tôt, vivants. L’encagement, ce sont les structures de la société auxquelles « ceux qui ont réussi » sont si attachés ; qui leur servent de barreaux et de garde-fous ; sans lesquelles ils ne pourraient exister.
Alors qu’être suffit.

Que le confinement ne nous fasse pas oublier la vie pleine, la pleine liberté. Voici quelques fantastiques courts-métrages trouvés sur la chaîne youtube de l’Opéra de Paris.
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L’à soutenir légèreté de l’être

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ce matin à ma fenêtre, photo Alina Reyes

ce matin à ma fenêtre, photo Alina Reyes

Réveillée ce matin par un vif regain de mon désir d’ouvrir une école. Une autre école. Si la terre et le ciel me prêtent vie, et force suffisamment d’en trouver les moyens. Déjà ce journal en ligne en est une sorte et s’il ne devait rester que celle-ci, ce serait bien aussi.

Souvent je pense à mes élèves de Seconde et de Première, que j’ai dû laisser. Puissé-je leur avoir laissé quelque chose. Ce qui est à fonder doit être fondé à partir de sources, d’humilité, hors cadres ou du moins sans attachement aux cadres.

Enseigner par l’être. Ce que nous sommes est le premier enseignement que nous donnons. Les connaissances ne peuvent être transmises que par l’être. Par l’être d’un langage, qu’il s’exprime par des signes, par des essences ou par des existences.

Confinement. Les enfants du deuxième étage sont en train de tourner joyeusement dans la cour, l’une sur son petit vélo, son cadet sur sa mini-trottinette, en comptant les tours. Je me rappelle quand nous étions enfants, mes frères et moi, et que nous nous tenions sur le bord de la route, à lire les plaques d’immatriculation des voitures qui passaient. Pourquoi ?

Ce temps de confinement me rappelle Nuit Debout, où l’on ne sortait pas du mois de mars. Et les Actes tous les sept jours repris des Gilets jaunes. Il se passe quelque chose avec le temps, ces derniers temps. Comme dans les convulsions de la mort, ou celles des accouchements.

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Confinement : le cercueil, l’œuf et le rêve

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Jérôme Bosch, "La forêt qui entend et le champ qui voit"

Jérôme Bosch, « La forêt qui entend et le champ qui voit »

Rêvé l’autre nuit que j’escaladais, sans difficulté ni facilité particulières, une haute paroi verticale. Une fois sur la falaise, j’improvisais une chanson, qui sonnait de façon étrangement belle. Je suppose que ce mur représentait le confinement auquel nous sommes astreints et qu’il nous faut mentalement dépasser : sans difficulté ni facilité signifie qu’il faut le faire, c’est tout. Improviser une chanson non destinée à être retenue ni enregistrée, c’est quelque chose d’assez humble comme création, et c’est peut-être l’humilité de tout ça qui faisait la beauté étonnante du son.

En fait je rêve moins que d’habitude, depuis le confinement. Le rêve, comme l’action, requiert sa liberté. O et moi avons eu le coronavirus il y a un mois maintenant, nous pourrions sortir sans craindre d’être contagieux ni contaminés. Nous ne sortons quasiment pas parce qu’il faut absolument qu’il y ait le moins de monde possible dans les rues. C’est nécessaire pour que les gens ne se retrouvent pas trop près les uns des autres et aussi pour maintenir l’esprit dans cette discipline jusqu’à ce que l’épidémie se calme. Jusqu’à ce que, souhaitons-le, nous ayons tous accès à des tests pour savoir si nous sommes contaminés ou immunisés ; afin que les contaminés se confinent, que les immunisés puissent reprendre leur activité ou une activité, que les autres (ou tous) ne sortent que masqués. ( Ce qu’il aurait fallu faire dès février).

Semaine de Pâques. Disons que nous sommes confinés comme dans des œufs, des coquilles, et que c’est mieux que de l’être dans des cercueils. Paix aux personnes mortes et courage aux personnes vivantes. Éveillés sinon endormis, n’oublions pas de rêver aussi : c’est du rêve que naît, à chaque instant, le monde, la vie.
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Autant en emporte le coronavirus

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ma petite série de masques à la gouache, réunis sur un panneau

ma (déjà ancienne) petite série de masques à la gouache, réunis sur un panneau

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Edgar Poe a écrit une nouvelle intitulée Le cœur révélateur. Nous vivons le temps du masque révélateur. La compétition internationale déloyale sur les tarmacs chinois, les coups bas et autres mains basses sur les masques, y compris entre pays européens, les arnaques de voyous vendant masques et autre matériel médical qui ne seront jamais livrés à des pharmacies et centres de soins divers, se multiplient en même temps que le virus, s’ajoutant à l’incurie des états et des administrations. Tout ça n’est pas beau à voir et pue, mais il faut bien que soient sorties les poubelles.

Lisant dans Le Moine de Lewis la scène de signature d’un contrat avec le diable, je songe qu’on peut toujours empêcher, par la force, quelqu’un de parler, mais qu’on n’est jamais assuré de pouvoir, même par la ruse, le harcèlement ou la torture, l’y forcer. Beaucoup vendent leur âme, mais jamais sans leur accord. Et il suffit de refuser son accord pour la garder.

Il y a des gens qui font reculer la puanteur avec l’odeur de l’ail ; pourquoi pas, mais je préfère la faire fuir avec le parfum de rose de la spiritualité soufie.

Pour rendre libres les voies du quotidien et dégager les voies physiologiques, j’ai choisi le yoga. Une grande partie des jeunes aujourd’hui connaissent les bienfaits du yoga, proposé dans des écoles, des conservatoires, des salles de sport, des centres d’escalade, etc. En ces temps où toutes les forces doivent être réunies pour lutter contre la maladie, certains imbéciles s’acharnent pourtant à moquer, dans les médias, cette discipline ou d’autres qui aident aussi à préserver la vie. Face au coronavirus, « ceux qui vieillissent en bonne santé présentent moins de risque », atteste Hans Kluge, directeur-général de l’OMS Europe. Moquer le yoga, les sports, l’hygiène alimentaire, l’hygiène de vie, revient à cracher sur les soignants. Pourvu qu’ils aient des masques !

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Journal de déconfinement (2). Voisins et enfants

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J'ai pris cette photo le 31 mars 2019 au Jardin des Plantes, où les cerisiers sont sans doute en fleur aussi ces jours-ci

J’ai pris cette photo le 31 mars 2019 au Jardin des Plantes, où les cerisiers sont sans doute en fleur aussi ces jours-ci

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Dans mon immeuble, situé entre la rue Mouffetard et la place d’Italie, entre le Quartier Latin et les grands quartiers de Street Art du XIIIe arrondissement, près du Jardin des Plantes, de la Pitié-Salpêtrière et de la Grande mosquée (comme le savent celles et ceux d’entre vous qui ont vu mes photos ici au fil des ans), les gens ne sont pas riches et tout le monde ou à peu près est resté là. En fait il s’agit de deux immeubles avec une petite cour entre les deux. Côté cour, côté rue, comme on dit à peu près au théâtre. Deux immeubles vieillots, pour ne pas dire vétustes – raison pour laquelle les loyers y sont deux fois moins chers qu’ailleurs à Paris. Depuis un ou deux ans de nouvelles familles sont arrivées, plus jeunes, d’origines plus diverses, avec des enfants. Un bonheur pour moi de voir les poussettes accumulées au bas de l’escalier, de croiser de temps en temps des enfants dans l’escalier (il n’y a pas d’ascenseur).

Maintenant que nous sommes confinés nous ne nous voyons plus (il n’y a pas de balcons) mais j’entends, de l’appartement du dessous, monter la musique africaine que ma jeune voisine écoute et les comptines qu’elle passe à son adorable fillette, les mêmes que je passais à mes enfants quand ils étaient petits. Deux sortes de sons très charmants (d’autant qu’elle veille à ne pas les mettre trop forts) et que j’aime particulièrement entendre quand je fais mon yoga, se superposer à ma propre musique d’accompagnement ou bien seuls, paisibles, joyeux et pleins de vie.

Il y a aussi, au-dessus, la vieille dame de quatre-vingt-dix ans qui monte ses quatre étages vaillamment. Depuis le confinement elle ne sort plus mais O s’est assuré auprès de sa fille qu’elle avait toujours de la visite – elle n’en manque pas. Comme nous avons eu le virus, nous ne sortons, alternativement, que rarement et précautionneusement, n’étant pas sûrs, jusqu’à ces derniers jours du moins, de ne plus risquer d’être contagieux. Mais je continue à entendre aussi la vieille dame – on entend tout dans cet immeuble, comme si les murs étaient en papier – quand elle se lève vers six heures du matin, quand elle allume la lumière (oui, dans le silence j’entends parfaitement l’interrupteur de l’appartement du dessus), quand elle marche sur le parquet… La vieille dame habite ici depuis quasiment toujours, parfois elle raconte (enfin, elle racontait, avant le confinement) la vie d’il y a longtemps dans le même lieu.

Je ne vais pas parler de chacune et chacun de mes voisins mais même si je les connais peu, même si les uns ou les autres sont parfois emmerdants (comme nous pouvons l’être parfois pour eux aussi), je les aime bien, forcément. À vivre comme ça les uns à côté, au-dessus ou au-dessous des autres. Je ne peux pas dire, comme certains, que le confinement renforce les relations de voisinage, puisque chacun plus que jamais reste chez soi, au point qu’on sursaute presque quand on entend un pas dans l’escalier. Ce qui me rappelle le temps où je vivais en ermite dans ma grange et où je filais me cacher les rares fois où j’apercevais la silhouette d’un humain dans la montagne. Sauf que c’était pour préserver ma solitude alors que là l’isolement est imposé, ce qui fait toute la différence – et je suis étonnée que tant de « romantiseurs » du confinement ne la fassent pas, comme s’ils ignoraient dans leur chair la différence entre un choix délibéré et un état contraint, entre la liberté et la servitude, fût-elle consentie comme dans le cas de ce confinement sanitaire.

Ce qui me rapproche de mes voisins, dans cette situation inédite, c’est quelque chose d’invisible. Le sentiment de notre commune condition humaine. Ce sentiment qu’ils éprouvent aussi, je le sais, même s’ils ne le disent pas non plus. Ce sentiment que nous éprouvons tous, et qui s’avère plus profond quand il s’exerce de façon sensible, envers des personnes proches, et pas seulement nos proches mais les personnes que le hasard, disons, a placées dans le lieu où nous sommes aussi, que nous les appréciions ou non. C’est beau d’avoir de grands idéaux de communauté humaine, de se sentir proche de tout être humain où qu’il soit sur la planète, mais c’est assez facile ; justement, l’éloignement rend la chose facile. Moins facile est de supporter au quotidien les gens en chair et en os plutôt qu’en idéal. Nous sommes des animaux solitaires autant que sociaux, avec des variations selon les individus, les uns ayant besoin de davantage de socialisation, d’autres de davantage de solitude. Et le confinement nous rend la fréquentation d’autrui et la séparation d’autrui plus difficiles parce que non choisies, ni même imposées par une noble cause comme par exemple la lutte pour la liberté, mais seulement pour éviter, souvent dans la peur, la propagation d’une maladie.

De temps en temps, un petit enfant descend dans la cour et y tourne en rond sur son tout petit vélo sans pédales. Tout joyeux, comme le sont malgré tout les enfants. Heureusement, moi non plus je n’ai pas perdu ma joie enfantine, et nous sommes un certain nombre d’adultes dans ce cas – les adultes graves ne nous voient pas mais notre joie chasse le mal, jour après jour, instant après instant.

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Force de l’esprit vs mécanique du crime

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Jésus marchant sur les eaux, par Gustave Doré

Jésus marchant sur les eaux, par Gustave Doré

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« Arrachez de votre île ces pestes publiques, ces germes de crime et de misère. Décrétez que vos nobles démolisseurs reconstruiront les métairies et les bourgs qu’ils ont renversés, ou céderont le terrain à ceux qui veulent rebâtir sur leurs ruines. Mettez un frein à l’avare égoïsme des riches ; ôtez-leur le droit d’accaparement et de monopole. Qu’il n’y ait plus d’oisifs pour vous. Donnez à l’agriculture un large développement ; créez des manufactures de laine et d’autres branches d’industrie, où vienne s’occuper utilement cette foule d’hommes dont la misère a fait jusqu’à présent des voleurs, des vagabonds ou des valets, ce qui est à peu près la même chose.
Si vous ne portez remède aux maux que je vous signale, ne me vantez pas votre justice ; c’est un mensonge féroce et stupide. » Thomas More, L’Utopie, trad. Victor Stouvenel

Par la fenêtre de mon ordinateur, j’observe et j’enquête. Comme aux questions « Qui a tué le petit Grégory ? » ou « Qui a tué John Kennedy ? », à la question du crime en lui-même il faut trouver des éclaircissements et des réponses. Le crime est là où sont les appâts du gain, du pouvoir, de la vanité, là où l’on se complaît dans leur bourbier verni.

Par la fenêtre de mon appartement, j’écoute crier un invisible vol de mouettes. Grâce au yoga, ma respiration est lente et calme (12 à 13 cycles à la minute assise à mon bureau, 9 la nuit couchée dans mon lit), ma tension basse (11), mon esprit, dans tout cet espace-temps libéré, rapide et paisible. « Le yogi, dit Iyengar, mesure la durée de sa vie non pas en nombre de jours mais en nombre de respirations. Puisque dans le pranayama la respiration est allongée, cela prolonge la vie. »

Le monde est l’un de ces Titanic dont nous ne voulons plus, pollueur et vain, insuffisamment pourvu en canots de sauvetage, sauf pour les plus riches. Et ce sont les pauvres, les travailleurs, toutes celles et ceux qui, au péril de leur santé ou de leur vie, sont à l’œuvre sur de petits bateaux, qui sont en train de l’empêcher de couler. Que celles et ceux qui sont confinés renforcent leur esprit pour le jour de chaque jour et pour celui du retour. Car les riches, les gâtés, n’ont pas de force d’esprit, ils ne peuvent sauver qu’eux-mêmes, ou même pas eux-mêmes. Pour que leur pesanteur ne fasse pas couler l’humanité, nous avons à rassembler toute notre vitalité.

Le yoga est une danse, dit Travis Eliot. Par la danse de l’esprit et du corps, nous avons pouvoir de marcher sur les eaux.

 

 

Les hommes (avec Manu Dibango et un frère de Bilal)

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Je vois sur Internet des stars en tous genres que le coronavirus rend vaches folles – dont il révèle en fait le chaos ordinairement caché derrière leur façade lissée, et l’inanité profonde. Il y a aussi, et ce sont souvent les mêmes, celles et ceux qui profitent de la crise pour faire leur promotion, de façon plus ou moins obscène, plus ou moins habile. Il y a enfin celles et ceux qui font sincèrement de leur mieux pour partager, donner de leur présence. Et je salue celle de Manu Dibango, emporté par le virus et malgré son départ si présent, si humain, si réellement génial.

 

 

J’ai téléchargé quelques-uns des ebooks gratuits proposés par la Fnac. Notamment l’Utopie de Thomas More, la Bible et le Coran. Le Coran ayant été, de façon amusante, pourvu du nom d’auteur Allah, se trouve être le premier livre sur ma liseuse, où ils sont classés par ordre alphabétique d’auteurs. Cette nuit, avant d’entamer l’Utopie, j’ai relu la première et la dernière sourate, L’Ouvrante et Les hommes. De même que l’Odyssée commence par les mots « Dis-moi l’homme », de même que Pilate dans les évangiles présente Jésus au peuple par les mots « Voici l’homme », l’humain est la matière du Coran, dans sa faiblesse face au mal mais aussi dans son possible dépassement (en dansant, par exemple) de l’  « humain, trop humain » (je fais sans cesse référence à ce mot de Nietzsche car il est si vrai).
Screenshot_2020-03-25 Google ActualitésJe trouve émouvante cette image (je ne l’ai pas trouvée en plus grand format) de cet homme en Afrique appelant aux précautions contre l’épidémie ; on dirait Bilal faisant l’adhan.

Nous sommes tout à fait remis du passage du coronavirus chez nous et en cette troisième semaine de confinement pour nous une paix royale règne à la maison, malgré la dure privation de sortie. Je songe aux cerisiers du Jardin des Plantes, que pour la première fois lorsque je suis à Paris je ne verrai pas en fleur. Et je n’oublie pas qu’il y a bien plus grand drame dans le monde.

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Exercices pratiques contre les effets néfastes du confinement

Screenshot_2020-03-23 VIDÉO Pause Sport prenez 30 minutes pour vous remettre en forme

 

Le Parisien propose des cours de sport et des cours de yoga en ligne, gratuitement, pendant le confinement. C’est excellent. D’autres médias le font, mais souvent pour leurs abonnés. C’est excellent, surtout quand on est confiné en appartement, sans possibilité de sortir dans son jardin. Attention tout de même : en cas de maladie, il faut laisser le corps se reposer. O et moi sommes confinés depuis plus de deux semaines, le coronavirus s’étant invité chez nous avant le confinement général. O a subi des symptômes assez sérieux ; la fièvre a baissé assez rapidement avec les cachets mais la fatigue et la toux ont perduré pendant quatorze jours. Pour ma part j’ai été paucisymptomatique, très peu atteinte, mais j’ai constaté, en continuant mon yoga quotidien, que lorsque je faisais une séance un peu trop sportive mes petits symptômes se ravivaient – et cela n’est pas tout à fait terminé, ce coronavirus se comportant comme une entité itinérante, qui se manifeste tantôt ici tantôt là dans le corps, auquel il occasionne ainsi la fatigue de devoir se défendre.

Cela dit, oui, faire de l’exercice est excellent pour le corps, et au moins autant pour l’esprit. Le confinement est particulièrement révélateur de l’état de calme ou d’agitation de notre esprit, et c’est une période pénible ou même dangereuse pour les enfants et les gens qui vivent avec des personnes agitées ou violentes, physiquement ou psychiquement. Le stress est aussi contaminant qu’un virus et tout ce qui peut l’apaiser est bienvenu. Chacun le sait, mais chacun ne l’applique pas pour autant, et cela fait partie des choses qu’il ne faut pas hésiter à répéter malgré leur banalité, leur simplicité. Nous devons sans cesse nous encourager les uns les autres, et nous encourager nous-mêmes, aux choses simples, à la simplification de notre vie. La simplification est une hygiène.

Simplifier notre vie, c’est la libérer de tout ce qui l’encombre inutilement. Exactement comme dans les diverses formes de la méditation on libère l’esprit des pensées parasites. Chacun de nous, placé au pied du mur, devant l’injonction « simplifie ta vie », sait très bien ce qu’il lui faut faire pour cela. Ne reste plus qu’à trouver courage et détermination. Comment ? C’est en pratiquant qu’on devient pratiquant.

Rien ne peut détruire notre paix royale.

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Miyazaki renversant, journal de déconfinement, haïkus du coronavirus et maisons ouvertes

nausicaa

 

« J’aimerais voir si elle est sortie indemne des miasmes de la forêt toxique ». Hayao Miyazaki, Nausicaa de la vallée du vent

Pourquoi ce coronavirus laisse-t-il indemnes, ou invaincus, les enfants ? Je continue à revoir les films de Miyazaki, et j’y vois un excellent accompagnement pour passer cette pandémie. J’y vois bien des éclairages sur le renversement de notre vision du monde appelé par ce coronavirus. D’abord, ses films sont bâtis, le plus souvent, non sur un héros mais sur une héroïne puissante, qu’elle soit petite fille, jeune fille, jeune femme ou vieille femme : Chihiro, Sophie, Nausicaa, Kiki, Mononoké… Ensuite, la question de la nature comme monde visible et monde invisible, menacée et salvatrice, y est omniprésente. Celle de la technologie est récurrente aussi, liée à la guerre et au vain et mortel désir de domination par le ciel. Celle des transformations y est tout autant façon de chasser les illusions et illustration de la vie et de la connaissance. Et bien sûr, ses films sont conçus pour tout public mais d’abord pour les enfants. Miyazaki renverse les valeurs. Mieux, il renverse le monde tel qu’il est habituellement vu par les hommes. Dans le monde vu par Miyazaki, les monstres sont gros comme dans notre monde, mais ce qui est petit est puissant, ou du moins combattant. Voilà qui est tout à fait d’actualité. Greta Thunberg est une héroïne miyazakienne. Le coronavirus, puissance naturelle invisible, est un élément également miyazakien.

La mode est aux journaux de confinement. C’est compréhensible, c’est très humain, le besoin de dire ce qu’on vit pour faire écran au néant. Mais une fois racontées la galère avec les enfants ou la queue au supermarché, une fois déclarées les pieuses intentions de lire ou de se mettre à quelque autre noble activité qu’en réalité on ne pratiquera certainement guère plus que d’habitude, que dire de plus ? Les journaux invitent des gens à tenir des journaux de confinement car les journaux sont eux-mêmes des journaux de confinement. Le résultat est d’abord instructif d’un point de vue social, puis, très vite, très limité, d’autant que la plupart des personnes qui peuvent témoigner de leur quotidien ne sont pas les plus en difficulté. Plus constructives sont alors les analyses, comme celle-ci.

En réalité, la littérature, l’art, sont des journaux de déconfinement. Car les humains sont confinés. Confinés dans leurs pensées toutes faites, leurs habitudes. Avant ce coronavirus, ce n’était pas dans leur appartement qu’ils étaient confinés, mais dans leur appartement intérieur, dans leur habitation mentale, dont rarement ils ouvrent les fenêtres et plus rarement encore la porte. J’écris, ici ou dans mes livres, pour déconfiner les esprits, comme je déconfine le mien à la lecture des autres écrivains, les vrais, les déconfinants. C’est en lisant et en écrivant que je déconfine et que je renverse le monde, si petite que je sois.

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Coronavirus,
qui es-tu ? Toi qui nous tues
et nous laisse en vie.

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Coronavirus,
as-tu toi aussi des mains
pour jouer aux dés ?

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Coronavirus,
invainqueur d’enfants, vas-tu
en voyant, ou non ?

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Et voici une lecture, faite il y a cinq ans, sur mes « maisons » :


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Privilégiés en débâcle et artistes de l’honneur

chateau ambulant

chateau ambulant,*

Après Le voyage de Chihiro avant-hier, j’ai regardé Le château ambulant hier. Merci Miyazaki. Quand on ne peut pas se déplacer physiquement, au moins se déplacer en pensée. Je suis aussi allée faire rapidement des courses, mais je compte ne pas y aller plus de deux fois par semaine et ne pas sortir pour autre chose. J’ai été contaminée et je suis tirée d’affaire mais je ne veux pas risquer de propager le virus alors qu’il se répand largement. J’ai vu encore trop de gens peu soucieux de la sécurité de tous. C’est ainsi, par l’aveuglement délibéré, qu’on s’engage dans le crime.

C’est un grand raout évangélique qui a été l’un des principaux foyers de dissémination du coronavirus dans le pays – les deux mille qui s’y donnaient la main venaient d’un peu partout et y sont retournés porter l’infection. Qu’est-ce qui est le plus grave, la stupidité ou la nullité ? Ces maladies contagieuses ont investi les librairies et les lieux de culte. Le coronavirus les a fermés, il nous laisse le soin de les désinfecter, ainsi que tous les autres lieux de pouvoir infectés.

Pourquoi des journaux confient-ils à des femmes imbéciles le soin de tenir dans leurs pages un « journal de confinement » ? S’ils veulent de l’indignité pour faire le buzz, ce ne sont pourtant pas les hommes imbéciles qui manquent dans l’édition. On voudrait discréditer les femmes, on ne s’y prendrait pas mieux. Le confinement ne peut que rendre un·e auteur·e médiocre encore plus médiocre. La pratique de la chronique dans la presse aussi – car les auteurs y sont livrés à eux-mêmes, alors que dans l’édition leur piètre production est vernie par les éditeurs afin qu’elle soit vendable.

Ces dames, nées et demeurées grandes bourgeoises, font donc dans Le Monde et Le Point leur Marie-Antoinette. Le peuple sur les réseaux sociaux l’a bien saisi, ce qu’elles disent malgré elles, c’est : si les gens du peuple se plaignent d’être confinés dans leurs étroits appartements, qu’ils aillent comme elles dans leur Petit Trianon ! Elles feraient mieux de réfléchir à ce qui pourrait arriver à leurs petites têtes, à leur retour de Varenne.

L’argent et la renommée achètent bien des choses et des gens, mais ils ne protègent pas de tout. Et surtout pas du déshonneur. Mais là où croît le déshonneur, croît aussi l’honneur. Et la pandémie nous révèle nombre d’artistes de l’honneur, à commencer par les soignantes et soignants que les confinés applaudissent chaque soir à leurs fenêtres d’immeubles. Artistes de l’honneur aussi, les éboueurs qui ramassent les poubelles et nous évitent ainsi davantage d’infection, alors même que les hommes « de pouvoir » sont incapables de leur fournir des masques et de quoi se protéger de l’épidémie, comme à bien d’autres qui sont au front : des ouvriers, des caissières, des employés, des policiers et des gendarmes, des pompiers… Honneur à tous ceux, toutes celles qui sauvent l’honneur au combat. Tous ceux que Macron et son monde ne voient pas, ne voient que comme des « riens » corvéables – c’est pourquoi Macron lors de son allocution ne s’est adressé en fait, en recommandant aux confinés de lire, qu’à son monde, le monde des bourgeoises et des bourgeois chroniqueurs et lecteurs de chroniqueurs. S’il s’était adressé au peuple entier et non à sa classe seulement, il se serait abstenu de recommandations paternalistes, ou du moins aurait pu recommander de lire mais aussi de jouer aux jeux vidéos, d’écouter du bon son, de cuisiner, de faire des abdos à la maison… Le fait est que le moment que nous vivons révèle combien tant de « ceux qui ne sont rien » sont précieux, alors que tant de « ceux qui ont réussi » sont bons à rien.

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