Archives par mot-clé : mes traductions d’Edgar Poe

Edgar Poe, « Une descente dans le maëlstrom » (ma traduction de passages et de la fin)

*

Le bateau paraissait suspendu comme par magie au milieu de la pente, sur la face interne d’un entonnoir de vaste circonférence et d’une prodigieuse profondeur, dont les parois parfaitement lisses ressemblaient à s’y méprendre à de l’ébène, à part la stupéfiante vitesse à laquelle elles tournaient, et le rayonnement scintillant, terrifiant, qu’elles projetaient, tandis que les rayons de la pleine lune, par cette faille circulaire au milieu des nuages que j’ai déjà décrite, ruisselaient en un flux de gloire dorée le long de ses murs noirs, et bien en-deçà dans les replis reculés de l’abîme.

(…)

Les rayons de la lune semblaient chercher le tréfonds de l’énorme gouffre. Mais je ne pouvais encore rien distinguer clairement, du fait d’un épais brouillard qui enveloppait tout, et au-dessus duquel était suspendu un magnifique arc-en-ciel, tel ce pont étroit, vacillant, qui selon les musulmans est le seul passage entre le Temps et l’Éternité. Ce brouillard, ou cette vapeur, était probablement causé par le choc des grands murs de l’entonnoir, lorsqu’ils se rencontraient et se fracassaient tous au fond – mais le hurlement qui, de cette brume, montait aux Cieux, je n’ose tenter de le décrire.

Notre premier glissement dans l’abîme lui-même, depuis la ceinture d’écume au-dessus, nous avait emportés très bas dans la pente. Mais ensuite notre descente se passa à une toute autre allure. Nous tournions et tournions, emportés dans un mouvement sans aucune uniformité, avec des balancements et des à-coups vertigineux, qui nous envoyaient parfois à quelques centaines de yards seulement, et d’autres fois nous faisaient accomplir tout le tour de la spirale. Notre progression vers le bas, à chaque cycle, était lente mais tout à fait perceptible.

(…)

Un fait alarmant vint renforcer sérieusement ces observations, et me rendit vivement soucieux d’en tirer des conclusions : à savoir qu’à chaque révolution, nous dépassions quelque chose comme un baril, ou bien une vergue ou un mât de navire, et que la plupart de ces choses qui avaient été à notre niveau la première fois que j’avais ouvert les yeux sur les merveilles du tourbillon, se trouvaient maintenant loin au-dessus de nous et semblaient n’avoir que très peu bougé de leur position d’origine.

Que faire ? Je n’hésitai pas plus longtemps. Je décidai de m’attacher solidement au tonneau d’eau sur lequel je me tenais à présent, de le détacher de la cage et de me jeter avec à l’eau. J’attirai l’attention de mon frère en lui faisant des signes, lui montrant les barils flottants qui arrivaient près de nous, et fis tout ce que je pouvais pour lui faire comprendre ce que je faisais. Je pensai qu’il avait fini par saisir mon but. Mais que ce fut le cas ou non, il secoua la tête désespérément et refusa de quitter sa place près du boulon à anneau. Impossible de le rejoindre. Et l’urgence n’admettait aucun délai. Alors, dans une lutte amère, je l’abandonnai à son sort, m’attachai au tonneau avec les cordages qui l’avaient retenu à la cage, et me précipitai avec lui dans la mer, sans un autre instant d’hésitation.

Le résultat fut exactement celui que j’avais espéré. Comme c’est moi qui vous raconte maintenant cette histoire, vous pouvez constater que j’en ai réchappé. Et comme vous savez déjà par quel moyen j’en ai réchappé, et devez donc anticiper tout ce qu’il me reste à dire, je conclurai rapidement mon récit. Une heure ou à peu près avait dû passer depuis que j’avais quitté le smack quand celui-ci, ayant descendu une grande distance au-dessous de moi, fit, à la suite et très vite, trois ou quatre tours sur lui-même, et emportant avec lui mon frère bien-aimé, plongea tête la première, d’un coup et à jamais, dans le chaos d’écume au-dessous.

Le baril auquel j’étais attaché surnageait quasiment à mi-distance entre le fond du gouffre et l’endroit où j’avais sauté par-dessus bord, quand un grand changement se produisit dans la nature du tourbillon. La pente des parois du vaste entonnoir devint de moins en moins raide. Les girations du vortex se firent de moins en moins violentes. Petit à petit l’écume et l’arc-en-ciel disparurent, et le fond du gouffre parut lentement remonter. Le ciel était clair, les vents étaient tombés, la pleine lune se couchait rayonnante à l’ouest, quand je me retrouvai à la surface de l’océan, directement en vue des côtes de Lofoden et au-dessus de l’endroit où le Moskstraumen s’était produit.

C’était l’heure de l’accalmie, mais par suite de l’ouragan des vagues hautes comme des montagnes soulevaient encore la mer. Je fus porté violemment dans le canal du Ström et en quelques minutes projeté sur la côte, dans les pêcheries. Un bateau me recueillit, fatigué, épuisé, et maintenant que le danger était passé, laissé sans voix par le souvenir de cette horreur. Ceux qui me tirèrent à bord étaient de vieux camarades, mes compagnons de tous les jours, mais ils ne me reconnaissaient pas plus qu’ils n’auraient reconnu un voyageur venu du monde des esprits. Mes cheveux, qui la veille étaient d’un noir de corbeau, étaient aussi blancs que vous les voyez maintenant. Ils dirent aussi que mon visage avait complètement changé d’expression. Je leur racontai mon histoire, ils ne voulurent pas y croire. Maintenant c’est à vous que je la dis, sans espérer vraiment que vous lui accorderez plus de crédit que les joyeux pêcheurs de Lofoden.

*

a1

a2

*

Le Corbeau, par Edgar Poe (traduction Alina Reyes)

*

Lors d’une morne minuit, alors que je songeais, faible et las,
Sur maint curieux et suranné volume de tradition oubliée,
Hochant la tête, sommeillant presque, soudain se fit un petit coup,
Comme si doucement l’on frappait, frappait à la porte de ma chambre.
« Quelque visiteur », marmonnai-je, « qui tape à la porte de ma chambre,
Seulement cela, et rien de plus ».

Ah, distinctement je m’en souviens, c’était le lugubre décembre
Et chaque braise qui mourait forgeait sur le sol son fantôme.
Ardemment je souhaitais le matin ; en vain avais-je cherché à retirer
De mes livres un sursis à la tristesse, tristesse d’avoir perdu Lénore,
La rare et radieuse jeune fille que les anges nomment Lénore
Et qu’ici on ne nomme jamais plus.

Le frou-frou soyeux, triste, incertain, de chaque rideau pourpre
M’emplissait de frissons, de terreurs fantastiques, jamais avant ressenties ;
Et pour calmer les battements de mon cœur, je restais là à répéter :
« C’est quelque visiteur, qui supplie pour entrer à la porte de ma chambre,
Quelque tardif visiteur qui supplie pour entrer à la porte de ma chambre ;
C’est cela, et rien de plus. »

Bientôt mon âme se renforça, et n’hésitant pas plus longtemps,
« Monsieur », dis-je, « ou Madame, vraiment j’implore votre pardon,
Mais le fait est que je sommeillais, et vous avez si doucement frappé,
Si légèrement vous avez tapé, tapé à la porte de ma chambre,
Que j’étais à peine sûr de vous avoir entendu » – et j’ouvris grand la porte ;
Ténèbre là, et rien de plus.

Scrutant la ténèbre, longtemps je me tins là, à m’interroger, à craindre,
À douter, à rêver de rêves que nul mortel n’avait avant osé rêver.
Mais le silence était intact, le calme ne donnait pas de gages,
Et le seul mot qui fut dit là ce fut, dans un murmure : « Lenore ! »
Mot murmuré par moi, et qu’un écho, en retour, murmura : « Lenore ! »
Juste cela, et rien de plus.

De retour dans ma chambre, toute mon âme en moi brûlant,
De nouveau j’entendis un petit coup, un peu plus fort qu’avant.
« Sûrement », dis-je, « sûrement est-ce quelque chose au treillis de ma fenêtre :
Allons voir, donc, ce que c’est, étudions ce mystère –
Apaisons un moment mon cœur, étudions ce mystère ;
C’est le vent, et rien de plus. »

Je poussai le volet quand, à battements et caresses d’ailes,
Entra un noble corbeau des saints jours de jadis ;
Pas la moindre révérence il ne fit, pas un instant ne s’arrêta ;
Mais l’air d’un lord ou d’une lady, il se percha au-dessus de la porte de ma chambre –
Se percha sur un buste de Pallas au-dessus de la porte de ma chambre,
Se percha, se posa, et rien de plus.

Alors cet oiseau d’ébène, charmant ma triste imagination, me fit sourire,
Par le grave et austère décorum de son expression.
« Bien que ta crête soit tondue », dis-je, « tu n’es sûrement pas un poltron,
Affreux, sinistre et antique corbeau voyageant depuis la rive de la Nuit,
Dis-moi quel est ton noble nom sur la rive plutonienne de la Nuit ! »
Le Corbeau dit : « Jamais plus ».

Je m’émerveillai fort que ce disgracieux volatile comprenne mon discours,
Bien que sa réponse manquât de sens et de pertinence ;
Car il faut reconnaître qu’à nul être humain vivant
Ne fut donné de voir un oiseau sur la porte de sa chambre –
Un oiseau ou une bête sur le buste sculpté au-dessus de la porte de sa chambre,
Et dont le nom était « Jamais plus ».

Mais le Corbeau, perché solitaire sur le buste placide, ne disait
Qu’un seul mot, comme si son âme en ce seul mot se déversait.
Il ne prononça rien de plus, ni ne remua une plume
Jusqu’à ce que je murmure : « D’autres amis déjà se sont envolés,
Au matin il me quittera comme mon espoir déjà s’est envolé. »
Et le Corbeau dit : « Jamais plus ».
Surpris dans le calme rompu par une réponse dite avec tant d’à-propos,
« Sans doute », dis-je, « ce qu’il profère est son seul répertoire,
Pris de quelque malheureux maître que le Désastre sans pitié
Poursuivit de plus en plus près, jusqu’à ce que ses chants n’aient qu’un refrain,
Jusqu’à ce que le chant funèbre de son Espoir ait pour refrain la mélancolie
Du « Jamais-Jamais plus ».

Mais le Corbeau charmant encore mon imagination et me faisant sourire,
Je roulai droit un siège rembourré face à l’oiseau, au buste et à la porte ;
Et sur le lourd velours, je me mis à enchaîner pensée sur pensée,
À songer à ce que cet oiseau de mauvais augure du temps jadis,
À ce que ce sinistre, disgracieux, affreux, morne et prémonitoire oiseau,
Voulait dire en croassant : « Jamais plus ».

J’étais assis, occupé à conjecturer mais sans adresser une syllabe
Au volatile dont les yeux de feu maintenant brûlaient au centre de mon cœur ;
J’étais assis à intuitionner plus avant, la tête confortablement posée
Sur le velours du coussin où la lumière de la lampe exultait,
Ce velours violet qui avec la lumière de la lampe exultait,
Et qu’elle ne presserait, ah ! Jamais plus.

Puis l’air me sembla devenir plus dense, parfumé par un invisible encensoir
Balancé par des Séraphins dont les pas tintaient sur le sol touffu.
« Misérable ! » criai-je, « ton Dieu t’a envoyé, par ses anges il t’a envoyé
Du répit, du répit et du népenthès de tes souvenirs de Lénore !
Bois, oh bois ce bon népenthès et oublie cette Lénore perdue ! »
Le Corbeau dit : « Jamais plus ».

« Prophète ! », dis-je, « prophète de malheur, oiseau ou démon,
Que le Tentateur t’ait envoyé ou que la tempête t’ait jeté sur ce rivage,
Désolé mais téméraire sur cette terre déserte et enchantée,
Sur cette maison par l’horreur hantée, dis-moi vraiment, je t’en supplie –
Y a-t-il, y a-t-il un baume à Galaad ? Dis-moi, dis-moi, je t’en supplie ! »
Le Corbeau dit : « Jamais plus ».

« Prophète ! », dis-je, « prophète de malheur, oiseau ou démon,
Par ce Ciel en voûte au-dessus de nous, par ce Dieu que nous adorons tous deux,
Dis à cette âme lourde de peine si, dans le distant Éden,
Elle étreindra une sainte jeune fille que les anges nomment Lénore. »
Le Corbeau dit : « Jamais plus ».

« Que ce mot soit le signe de ton départ, oiseau ou démon », hurlai-je, dressé.
« Retourne à la tempête et aux rives de la Nuit plutonienne !
Ne laisse pas une seule plume en gage de ce mensonge que ton âme a prononcé !
Laisse ma solitude intacte ! Quitte le buste au-dessus de ma porte !
Ôte ton bec de mon cœur, ôte ta silhouette de ma porte ! »
Le Corbeau dit : « Jamais plus ».

Et le Corbeau, jamais ne volant, se tient toujours, se tient toujours
Sur le buste pâle de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre ;
Et ses yeux ont tout l’air de ceux d’un démon qui rêve,
Et la lumière de la lampe ruisselant sur lui jette son ombre sur le sol ;
Et mon âme, de cette ombre qui flotte sur le sol
Ne se relèvera – jamais plus !