Isaïe Beethoven, par Edgar Lee Masters (ma traduction, de la « Spoon River Anthology »)

spoon river anthology

des voix sous les pierresAvant de donner ma traduction de ce poème, je veux rendre grâce à Patrick Reumaux, qui a traduit et publié ce chef-d’œuvre de 1915 en édition bilingue chez Phébus, sous le titre Des voix sous les pierres. Les épitaphes de Spoon River. C’est l’un des quelques livres que j’ai rapportés de ma montagne, et j’ai eu envie ce soir d’en donner un poème – chaque poème étant l’épitaphe d’un habitant d’un village, composant ainsi à la fois une épopée et un roman de l’Amérique profonde et au-delà, de l’humanité. J’ai choisi celui-ci, « Isaiah Beethoven », et j’ai eu envie d’en donner ma propre traduction, plus proche du texte source. La voici donc.

"Through the Looking-glass", ce midi à Paris, photo Alina Reyes

« Through the Looking-glass », ce midi à Paris, photo Alina Reyes


*

On me dit que j’avais trois mois à vivre,
Alors je me glissai à la rivière,
M’asseoir près du moulin des heures et des heures
Là où les eaux mêlées bougeant en profondeur
Semblaient ne pas bouger :
Ô monde, c’est toi !
Tu n’es qu’un lieu élargi de la rivière
Où la Vie regarde d’en haut, et nous nous réjouissons
Qu’elle se mire en nous, et alors nous rêvons
Et nous en allons ; mais quand de nouveau
Nous cherchons le visage, voici les basses-terres
Et les peupliers foudroyés, là où nous versons
Dans le fleuve plus grand !
Mais ici près du moulin, les châteaux de nuages
Se moquaient d’eux-mêmes dans l’eau vertigineuse ;
Et sur son plancher d’agate la nuit
La flamme de la lune courait sous mes yeux
Au milieu d’une forêt au calme déchiré
Par une flûte dans une cabane sur la colline.
Quand à la fin le moment vint de m’aliter,
Faible et souffrant, avec les rêves sur moi,
L’âme de la rivière avait pénétré mon âme
Et la force engrangée de mon âme bougeait
Si vite qu’elle semblait au repos
Sous des cités de nuage et sous
Des sphères d’argent et des mondes changeants –
Jusqu’à ce que je voie un éclair de trompettes
Sur les remparts, de l’autre côté du Temps !

*
spoon river anthology

Fille de Zeus vs fils d’Hypérion : Odyssée, premiers vers (ma traduction, commentée)

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« Dis-moi l’homme ». C’est exactement ainsi que commence l’Odyssée. L’adjectif vient après l’apostrophe à la Muse, et il est capital de respecter cet ordre – ce qui n’est pas habituellement fait. J’ai choisi de traduire ces premiers fantastiques vers de l’Odyssée en vers de 14 pieds non rimés (ils ne sont pas non plus rimés en grec). Afin de leur conférer davantage de rythme que dans une traduction en prose, de rendre un peu leur caractère de chant inaugural. Et j’y ai mis en évidence les deux grandes oppositions qui s’y trouvent : celle entre Ulysse, « si plein de sens », et ses compagnons, « pauvres insensés » ; et celle entre le dieu Hélios, fils d’Hypérion, fatal à ses compagnons, et la déesse Athéna, fille de Zeus, alliée d’Ulysse. Homère assimile Hélios à Hypérion, donc à un Titan, un dieu primordial, dieu de l’ancien temps ; alors qu’Athéna, déesse de la sagesse, est de Zeus, le Dieu, dieu des dieux, le dieu de la nouvelle génération des dieux, le dieu moderne. Il y a là aussi une opposition entre un mâle primitif et une féminité évoluée. Opposition représentée également par le caractère « aux mille sens » d’Ulysse (ma traduction, où l’on peut entendre « aux mille directions » et aussi « plein d’esprit sensé », voire « aux mille significations » me semble plus proche de l’adjectif grec polutropon, souvent traduit par la locution « aux mille tours » ou « aux mille ruses », et aussi plus élevée peut-être, et surtout plus riche, plus polysémique), et le caractère insensé de ses compagnons, caractère qui les a conduits à la mort alors qu’Ulysse le sensé, bien que devant errer longtemps, reste vivant.

Voici donc ma traduction, au plus près de chaque vers :

 

Dis-moi l’homme, Muse, aux mille sens, qui tant erra
après avoir détruit la sacrée, puissante Troie ;
qui vit de nombreux peuples et fut instruit de leur pensée ;
qui sur les mers souffrit, tant, jusqu’au tréfonds de son âme,
luttant pour sa vie et le retour de ses compagnons.
Et pourtant il ne put les sauver, malgré son désir ;
car ils périrent de leur propre folle présomption,
ces pauvres insensés ! Ayant mangé des bœufs d’Hélios,
fils d’Hypérion, lequel les priva du jour du retour.
Dis-m’en plus là-dessus, toi, déesse, fille de Zeus !

 

Homère, L’Odyssée, Chant I, 1-10
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Pour une autre de mes traductions d’un passage de l’Odyssée, c’est là : Ulysse et le Cyclope

Je cesse de préciser comme ces jours derniers que je suis confinée après que le coronavirus s’est invité chez moi (sous une forme bénigne), tout le monde à Paris, entre autres, se trouvant désormais en confinement. C’est le moment de rappeler à qui aurait envie de le lire que mon roman Nus devant les fantômes est offert gracieusement en pdf ici. Restez à la maison et bonne lecture !

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L’île du lac d’Innisfree, par William Butler Yeats (ma traduction)

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Debout ! Je vais y aller, aller à Innisfree !
M’y faire une cabane en argile et branchages.
Neuf rangs de haricots, une ruche et voici !
Seul avec les abeilles en bruissant voisinage.

 

Et j’y serai en paix : lente goutte la paix
Des voiles d’aurore où chantent les sauterelles.
Minuit y est lueur, midi feu empourpré,
Et le soir y est plein des ailes d’hirondelles.

 

Debout ! Je vais y aller, car nuit et jour, toujours,
J’entends l’eau doucement clapoter sur la rive ;
Que je sois sur la route ou les pavés d’un bourg,
Tout au cœur de mon cœur je l’entends qui arrive.

*

WB_Yeats

 

Voici le poème, que j’ai traduit aujourd’hui (toujours confinée en attendant que le coronavirus, toujours très peu virulent pour moi, cesse de me rendre potentiellement contagieuse), dans le texte de W.B. Yeats :

I will arise and go now, and go to Innisfree,
And a small cabin build there, of clay and wattles made;
Nine bean-rows will I have there, a hive for the honey-bee,
And live alone in the bee-loud glade.

And I shall have some peace there, for peace comes dropping slow,
Dropping from the veils of the morning to where the cricket sings;
There midnight’s all a glimmer, and noon a purple glow,
And evening full of the linnet’s wings.

I will arise and go now, for always night and day
I hear lake water lapping with low sounds by the shore;
While I stand on the roadway, or on the pavements grey,
I hear it in the deep heart’s core.

William Butler Yeats, « The Lake Isle of Innisfree »

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Première vision de l’Homère de Chapman, par John Keats (ma traduction)

john keats

J’ai beaucoup voyagé par les royaumes d’or,
J’ai vu maints bons pays et belles capitales,
Je suis passé par maintes îles occidentales
Où règnent d’Apollon bien des corrégidors.

 
Souvent me fut conté l’espace qui rayonne,
Domaine gouverné par Homère au front plein,
Mais je n’ai respiré son air pur et serein
Avant que par Chapman haut et fort il résonne.

 
Alors je me sentis comme un veilleur des cieux
Quand il voit s’y glisser un nouveau corps céleste
Ou le vaillant Cortes de ses yeux d’aigle bleu

 
Fixant le Pacifique – l’effroi que manifestent
Par leurs regards croisés ses hommes ! silencieux,
Lui, debout sur un pic du Darien, sans un geste.

 

*

john keatsVoici le texte original de ce sonnet, hommage à la traduction que j’ai traduit aujourd’hui (toujours confinée en attendant que le coronavirus cesse de me rendre contagieuse), après avoir commencé à écouter ce cours de littérature comparée au Collège de France (je n’ai pas encore écouté la fin, ni le précédent, mais j’ai apprécié le début).

 

Much have I travell’d in the realms of gold,
And many goodly states and kingdoms seen;
Round many western islands have I been
Which bards in fealty to Apollo hold.
Oft of one wide expanse had I been told
That deep-brow’d Homer ruled as his demesne;
Yet did I never breathe its pure serene
Till I heard Chapman speak out loud and bold:
Then felt I like some watcher of the skies
When a new planet swims into his ken;
Or like stout Cortez when with eagle eyes
He star’d at the Pacific—and all his men
Look’d at each other with a wild surmise—
Silent, upon a peak in Darien.

John Keats, « On First Looking into Chapman’s Homer »

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Faire obliquer les plis de la voile dans le vent

Yellow-Boat

obliques*

J’ai fait ce dessin hier soir dans mon cahier en écoutant Claudine Tiercelin. J’ai vu sur mon bureau trois poussières disposées obliquement en triangle dans un arc de cercle formé par un cheveu, et j’ai reproduit l’image en visage au stylo, le reste a suivi. J’ai l’impression que le mot oblique est formé en latin à partir du verbe liqueo, « être liquide » et de la préposition ob qui marque un versement ou un renversement. Il y a ce beau vers au Livre V, 16 de L’Énéide :

obliquatque sinus in uentum ac talia fatur

« il obliqua les plis de la voile dans le vent et parla ainsi »

Ainsi va parfois au but la parole.

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La science comme défrichement, restauration, traduction. L’exemple de Bayt Ras

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Dionysos et autres dieux défrichant la cité.  Julien ALIQUOT/ HiSoMA 2018

Dionysos et autres dieux défrichant la cité.
Julien ALIQUOT/ HiSoMA 2018

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« Dans le nord de la Jordanie, un tombeau peint d’époque romaine a été mis au jour par le Département des antiquités du pays. Depuis, historiens et épigraphistes essaient d’interpréter les peintures et les textes, véritables témoins de l’histoire religieuse, politique et sociale de la région. » Ainsi commence l’article du CNRS présentant les découvertes fantastiques de fresques comparées à des bandes dessinées (avec « bulles » de certains personnages commentant leurs actions à la première personne, « je »). Je renvoie à l’article, extrêmement intéressant, plutôt que de le paraphraser.

 

 

La partie de la fresque représentant Dionysos et d’autres dieux en train de défricher l’emplacement de la cité ne pourrait-elle être lue comme allégorie de l’Archéologie et des archéologues en train de défricher cet hypogée ? Voilà un splendide ruban de Möbius, tel que je l’évoque dans ma thèse, qui est elle-même une fresque.  Oui, la science peut être dionysiaque. Et Dionysos peut figurer la force qui fait sortir de la mort.

Je l’ai dit lors de la soutenance de ma thèse, je considère la traduction comme, selon son étymologie de « conduire à travers », un acte arrachant un texte de la mort (pour celui qui ne comprend pas la langue dans laquelle il est écrit, ou bien pour celui qui a une idée figée de son sens, un texte est lettre morte) à la vie, une autre vie. (Et c’est pourquoi les traductions se trouvent au mitan de ma thèse, comme passage d’un état à un autre de la pensée). La traduction est d’abord défrichement-déchiffrement, puis restauration, remise au jour, re-mise au monde, résurrection.

À Bayt Ras (« Maison du Chef », ou « du Sommet »), les archéologues font ce travail de traduction. De la langue employée dans les textes qui accompagnent les peintures, un araméen écrit en lettres grecques ; et des fresques elles-mêmes. Et c’est aussi un défrichement, une restauration, une réactualisation du sens de l’humain, comme toute science, toute recherche non figée, en constant mouvement.

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Haïkus de Saikaku et du y

Saikaku

Saikaku est un romancier japonais qui a peint les mœurs et la sexualité de son temps au XVIIe siècle. Mais avant cela, il fut un poète de génie, réputé pour avoir composé des milliers de haïkaïs et haïkus, dont il a fait évoluer le genre. On trouve plusieurs de ses nouvelles et romans en traduction française, mais je ne trouve aucun de ses poèmes. Éditeurs, traducteurs, faites-nous la grâce de nous en donner ! Nous avons soif de poésie.

J’ai seulement trouvé, sur un site anglophone consacré aux poètes de haïkus, un haïku de lui traduit en anglais, avec deux variantes (ici). Il s’agit du poème qu’il aurait dit pour commencer ou terminer la journée de mai 1677 au cours de laquelle, d’un matin à l’autre, lors d’une sorte de performance, il est réputé avoir créé 23 000 haïkaï. À partir des deux versions en anglais et des bouts de texte en japonais passés aux différents outils de traduction en ligne, j’ai réalisé une traduction en français de ce haïku inaugural ou final. La voici :

 

Tirés par myriades

d’un souffle ininterrompu

les haïkus fusent, fusent.

*

Puis j’ai écrit moi-même une nouvelle série de trois haïkus :

*

J’y suis, oui. J’y suis.

Ici tout va si vite, vite.

Mon souffle est lent, long.

*

Le ciel bleu subtil,

le rouge vif au balcon,

mon corps accoudé.

*

Oiseau invisible,

son chant fait courir dans l’air

les frissons d’un vol.

*

*

*

« Saint Michel, roi des globes et des nombres impairs ». Federico Garcia Lorca (ma traduction)

Je republie cette note de l’année dernière en y ajoutant cette photo de Federico Garcia Lorca âgé d’un an à Grenade

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Retable de saint Michel par Juan de Flandes, datant de vers 1506 et se trouvant au musée diocésain de Salamanque.

*

À Diego Buigas de Dalmau

Se voient depuis les rampes,
par la montée, montée, montée,
mules et ombres de mules
chargées de tournesols.

Leurs yeux dedans les ombres
sont obscurcis d’immense nuit.
Dans les courbures de l’air,
croustille l’aurore saumâtre.

Un ciel de mules blanches
ferme ses yeux de mercure
donnant à la calme pénombre
un final de cœurs.
Et l’eau se fait froide
pour que nul ne la touche.
Eau folle et découverte
par la montée, montée, montée.

*

Saint Michel plein de dentelles
dans la chambre de sa tour
montre ses belles cuisses
ajustées par les lanternes.

Archange apprivoisé
dans le geste des douze,
feint une colère douce
de plumes et de rossignols.
Saint Michel chante dans les vitraux ;
éphèbe de trois mille nuits,
parfumé d’eau de Cologne
et loin des fleurs.

*

La mer danse sur la plage
un poème de balcons.
Les bords de la lune
perdent des joncs, gagnent des voix.

Arrivent des grisettes, mangeant
des graines de tournesol,
leurs culs grands et occultes
comme planètes de cuivre.
Arrivent de grands messieurs
et des dames de triste port,
assombries par la nostalgie
d’un hier de rossignols.
Et l’évêque de Manille,
aveugle de safran et pauvre,
dit la messe à double tranchant
pour les femmes et les hommes.

*

Saint Michel se tenait sage
dans la chambre de sa tour,
avec ses jupons cloutés
de miroirs et d’ajours.

Saint Michel, roi des globes
et des nombres impairs,
dans la perfection barbaresque
des cris et des belvédères.

Federico Garcia Lorca Saint Michel (Grenade) (ma traduction, de l’espagnol), in Romancero gitano

*

Épictète, « Entretiens » 2 (ma traduction d’un passage sur le bonheur et la liberté)

Comme annoncé l’autre jour, voici la parfaite leçon d’Épictète.

6« Zen », l’une de mes photos colorées à la main

*

Attache ton désir et ton aversion à pauvreté et richesse : échec, illusion. À la santé, alors ? Tu seras malheureux aussi. Idem pour les positions sociales, les honneurs, la patrie, les amis, les enfants, ce qui tout bonnement ne vient pas de toi. Rattache plutôt ces choses au Zeus et aux autres dieux. Remets-les entre leurs mains, qu’ils les pilotent, qu’elles se déterminent selon eux – comment seras-tu encore malheureux ? Mais si tu es envieux, misère de toi, si tu t’apitoies, si tu rivalises, si tu t’agites, si tu ne passes pas un jour sans te plaindre à toi-même comme aux dieux, qu’as-tu appris, dis-moi ? À quelle école as-tu été, bonhomme ? Tu as pratiqué des calculs qui se retournent ! Ne veux-tu pas effacer tout ça, si possible, et recommencer à zéro, conscient que jusqu’à présent tu n’as rien réalisé d’important ? Et partant de ce constat, construire la suite en conséquence, de sorte que rien de ce qui est n’arrive sans que tu le veuilles, et que tu ne veuilles rien qui ne soit ?

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« Les Grenouilles », d’Aristophane, v.209-221 (ma (libre) traduction)

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Voyant qu’il n’y a plus de poètes sur terre digne de célébrer ses fêtes, Dionysos, pas fier aux enfers, se résout à y descendre pour en ramener un grand. Endurant le chant des grenouilles, il rame pour traverser le fleuve du royaume des morts.

*

LES GRENOUILLES :

Brékékékex koax, koax !

Brékékékex koax, koax !

Fistonnes aquatiques des cloaques,

coassons le cri flûtieux de nos célébrations,

notre douce chanson, quoi-hax, quoi-hax !

qu’autour du divin nysien dionysiak

dans le marais faisons sonner

quand la saoularde crapulerie

des sacrées fêtes d’anthestéries

accourt en masse à notre sanctuary.

Braiekékéqu’est-ce, hoax, hoax !

*

Texte entier de la pièce 

*

Héraclite, fragment 93 (ma traduction, au près des mots)

l'arbre de vie dans la foret la nuit,

ὁ ἄναξ οὗ τὸ µαντεῖόν ἐστι τὸ ἐν ∆ελφοῖς, οὔτε λέγει
οὔτε κρύπτει ἀλλὰ σηµαίνει.

« Le maître dont l’oracle est à Delphes ne légifère ni ne crypte : il est sémaphore. »

Héraclite, fragment 93 (Plutarque, Sur les oracles de la Pythie)

*

mes autres traductions (et commentaires) d’Héraclite

Gregory Corso, « Acté la veille de mon 32ème anniversaire, Un lent réfléchi spontané poème » (ma traduction)

J’ai 32 ans

et finalement je fais mon âge, sinon plus.

 
Est-ce un bon visage, un visage qui n’est plus celui d’un enfant ?

Il paraît plus épais. Et mes cheveux,

ils ont arrêté de boucler. Ai-je un gros nez ?

Les lèvres sont les mêmes.

Et les yeux, ah les yeux deviennent meilleurs tout le temps.

32 ans et pas de femme, pas d’enfant ; pas d’enfant fait de la peine

mais j’ai encore tout le temps.

J’ai arrêté de faire n’importe quoi.

Ce qui fait dire à mes soi-disant amis :

« Tu as changé. Tu étais si merveilleusement dingue. »

Ils ne sont pas à l’aise avec moi quand je suis sérieux.

Qu’ils aillent donc au Radio City Music Hall.

32 ans. Vu toute l’Europe, rencontré des millions de gens ;

pour certains ce fut génial, pour d’autres terrible.

Je me souviens de mon 31ème anniversaire, je pleurais :

« Dire que j’ai peut-être encore à vivre 31 ans ! »

Je ne ressens pas la même chose cette fois.

Je sens que je veux être sage, avec des cheveux blancs dans une haute bibliothèque,

dans un fauteuil profond à côté de la cheminée.

Une année de plus au cours de laquelle je n’ai rien volé.

8 ans maintenant que je n’ai rien volé !

J’ai arrêté de voler !

Mais je mens encore de temps en temps

et je suis encore sans honte quand vient la honte

de demander de l’argent.

32 ans et quatre durs réels drôles tristes mauvais merveilleux

livres de poésie

– le monde me doit un million de dollars.

Je crois que j’ai eu de bien étranges 32 années.

Et rien de tout cela ne fut de mon fait.

Nul choix entre deux voies ; si je l’avais eu,

nul doute que j’aurais choisi les deux à la fois.

Il me plaît de penser que le sort a voulu que je joue de la cloche.

L’indice en est, peut-être, ma déclaration éhontée :

« Je suis un bon exemple qu’il existe une chose appelée âme ».

J’aime la poésie parce qu’elle me fait aimer

et me présente la vie.

Et de tous les feux qui meurent en moi,

il y en a un qui brûle comme le soleil.

Il ne fait peut-être pas au quotidien ma vie privée

ni mes relations avec les gens

ni mon comportement face à la société

mais oui, il me dit que mon âme a une ombre.

*

texte source

Grégoire de Naziance, Proust et l’islam

Qui suit docilement la Voie est renforcé par elle et en elle, même par les actions extérieures qui voudraient l’en détourner. L’autre jour j’ai assisté à l’exposé d’un étudiant sur la théologie négative. Il y fut dit un peu n’importe quoi, et pas mal de bêtises et d’incohérences, de la part du professeur comme de celle de l’étudiant, mais nous étions dans un séminaire de littérature, pas de théologie, et de plus, comme le dit Grégoire de Naziance dans son Discours 27, chapitre 3 (ma traduction, du grec) :

« Ce n’est pas tout le monde, vous savez, qui peut philosopher à propos de Dieu, ce n’est pas tout le monde ! Ce n’est pas une affaire à bon marché, ni pour ceux qui se traînent à terre. J’ajouterai même : ce n’est ni partout, ni pour tous, ni sur tout qu’on peut en discuter, mais à tel moment, pour telles personnes, et jusqu’à un certain point. Non, tous ne peuvent pas en discuter, mais seulement ceux qui en ont fait l’épreuve, qui sont passés par la contemplation, et avant tout ont purifié et leur âme et leur corps, ou prennent soin de les purifier. Car toucher la pureté sans être pur, c’est précisément aussi dangereux que de regarder un rayon de soleil avec de mauvais yeux. »

C’est la raison pour laquelle je me suis abstenue d’intervenir, sauf pour évoquer très brièvement l’islam et Rûmî. Et plus tard, à la fin, un étudiant du fond de la salle a pris lui aussi très brièvement la parole, pour dire en écho à ma brève intervention la profession de foi à laquelle bien sûr je pensais : lā ilāha illa-llāh, “il n’est de dieu que Dieu”, qui fit éclater magnifiquement la vérité, provoquant un moment de stupéfaction, comme si tous venaient de se brûler les yeux. (Moment qui témoignait aussi de la gêne que provoque le fait de parler positivement de l’islam – car la prétendue théologie “négative”, ou apophatique, lorsqu’elle est développée jusqu’à son accomplissement, révèle la pure positivité – un peu comme si quelqu’un arrivait nu dans une assemblée, à l’université par exemple : être sans vêtements n’est pas négatif, c’est pleinement être).

Al-Haqq, la Vérité est l’un des noms de Dieu en islam : il n’y a de vérité que la Vérité. S’y tenir c’est avancer, en tous domaines. Et pour en revenir à la littérature, ce passage du Temps retrouvé de Proust :

“… car je sentais que le déclenchement de la vie spirituelle était assez fort en moi maintenant pour pouvoir continuer aussi bien dans le salon, au milieu des invités, que seul dans la bibliothèque ; il me semblait qu’à ce point de vue, même au milieu de cette assistance si nombreuse, je saurais réserver ma solitude. Car pour la même raison que de grands événements n’influent pas du dehors sur nos puissances d’esprit, et qu’un écrivain médiocre vivant dans une époque épique restera un tout aussi médiocre écrivain, ce qui était dangereux dans le monde c’était les dispositions mondaines qu’on y apporte. Mais par lui-même il n’était pas plus capable de vous rendre médiocre qu’une guerre héroïque de rendre sublime un mauvais poète.”

Un peu plus tôt dans le livre Proust avait parlé du “sens artistique” comme de “la soumission à la réalité intérieure”. On ne saurait mieux définir la façon d’être du musulman, si l’on songe notamment au verset où Dieu dit de l’homme : Nous sommes plus près de lui que sa veine jugulaire. (Coran 50, 16) Suivre la Voie, ce n’est rien d’autre qu’obéir à la Vérité qui est en nous. Encore faut-il ne pas, à force de pratique du mensonge sous diverses formes, l’avoir laissée partir en de meilleures demeures.

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