Cinquième jour de cours : succès

coucher de soleil du rer

Ce n’est pas facile, il faut se battre contre beaucoup de choses ancrées, travailler à les arracher, que le bateau prenne le large. Et puis quand le dernier cours de la journée commence par une révolte des élèves, que longuement et avec véhémence ils vous accusent de n’avoir pas le droit de leur demander de faire ce que vous leur demandez de faire, qu’ils clament que ce n’est pas comme ça qu’on doit les faire travailler, que de cette façon-là ils n’y arriveront jamais… que tranquillement, doucement, vous tenez bon, vous continuez à dire qu’il faut pourtant le faire… et que finalement ils s’y mettent, d’abord en râlant encore, puis sérieusement, absorbés par la tâche… et que lorsque la séance est finie, tous et chacun ont réussi, ont apprécié le travail de chacun des autres et de tous et vu leur propre travail pareillement apprécié… et qu’ils quittent le cours et le lycée détendus, heureux, non sans vous avoir dit que oui, c’était bien… Alors, qu’auriez-vous de mieux à faire que ce travail ?

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vu du lycee vu du rer

coucher de soleil du rer

coucher de soleil vu du rer

vu du lycée puis, ce soir, du RER, photos Alina Reyes

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Création en cours et philosophie communicante

hier sur le mur d'une crèche à Paris 5e, photo Alina Reyes
hier sur le mur d'une crèche à Paris 5e, photo Alina Reyes

hier sur le mur d’une crèche à Paris 5e, photo Alina Reyes

 

Mon cours est une véritable création en cours, une pensée en action, en train de se déployer et destinée à continuer à se déployer en spirale et en fractales tout au long de l’année. J’y travaille avec un enthousiasme aussi grand que pour une création littéraire, que pour ma thèse par exemple. C’est ainsi que doit se concevoir un cours.

Voici un passage de la thèse d’Alexandre Georgandas intitulée Philosophie et communication (Université de Cergy-Pontoise, 2016) :

« Sur la question de l’actualité de la pratique philosophique et de la façon d’intervenir dans la caverne, il y a un élément intéressant au niveau méthodologique sur lequel je voudrais insister : il serait malvenu, quand on connaît l’histoire, de vouloir imposer à un système quelconque sa propre remise en question. De venir, à la manière de Socrate, perturber le confort de ceux qui séjournent dans la caverne. Il s’avère préférable de remettre en question un système qui se reconnaît déjà comme fragilisé. C’est-à-dire qu’il faut que la demande émane du système pour ne pas passer pour une simple provocation de la part du philosophe praticien, ce côté provocateur étant un des principaux travers reproché à Socrate de son vivant. Et aujourd’hui on peut dire que la situation s’y prête plutôt bien, puisque nous vivons dans une société où le système crie ou crisse, où la caverne tremble et se fissure par endroits. Le système reconnaissant ses failles, l’interrogation, la remise en question de ses propres présupposés, en suivant une méthode d’obédience ou d’origine socratique peut, dans ce cas, se révéler féconde.
Même si chacun de nous vit dans la caverne des présupposés qui lui ont été inculqués, cela n’empêche pas de pouvoir réfléchir. »

Je veux que mes élèves sachent ce qu’est réfléchir.

Voir aussi : ma traduction d’extraits de l’allégorie de la Caverne de Platon

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Lettre ouverte à ma « tutrice ». Enseigner en animateur ou en révélateur ?

Bonjour K.,

Maintenant que je suis à tête reposée, je voudrais te donner les réactions que je n’ai pu te donner hier après le cours, alors que, debout depuis cinq heures du matin, après deux heures de transport et trois heures de cours, j’étais déshydratée, l’estomac vide, et devant retourner en cours sans avoir pu manger.

D’une part, sur le fait que la classe s’est mise à bavarder alors qu’elle était très calme l’heure précédente, où j’étais seule avec les élèves, et sur les faits que je suis peu intervenue pour rétablir la situation et que je les ai laissés partir cinq minutes avant l’heure, il me paraît évident que tout cela est très lié à la présence d’une tierce composante dans la classe, la prof observatrice. Bien entendu tu n’y es pour rien, mais il est avéré que de grandes perturbations peuvent venir d’une petite perturbation. Mais au fond peu importe.

Ce qui m’importe davantage c’est de revenir sur les remarques pédagogiques que tu m’as faites. Tout en étant évidemment consciente depuis le début que je dois m’améliorer sur certains points, je n’enseigne pas de la façon dont j’enseigne par hasard. Je sais que ma façon de faire et de faire faire déroute les élèves, ils me l’ont dit dès le début mais j’ai tenu bon car c’est un choix délibéré de ma part de faire en sorte de développer leur autonomie, par exemple en ne leur donnant pas de consignes strictes sur la tenue du classeur. Je crois que l’école les infantilise beaucoup trop intellectuellement depuis la primaire. Ils sont habitués à cela malheureusement, mais je veux les inciter à sortir de là. Tant pis s’ils se trompent dans le rangement du classeur, ce n’est pas grave, et c’est ce que je leur ai dit hier en passant dans les rangs quand ils me montraient leur erreur. Je ne suis pas d’accord avec la pédagogie de l’Éducation Nationale ; je crois que s’il faut lutter contre les bavardages et se résigner à ce que les élèves oublient tout dès qu’ils ont quitté le lycée, c’est parce qu’ils sont dès l’enfance soumis à une mauvaise pédagogie, une pédagogie d’animateur des savoirs plus que de révélateur. Je constate que toutes les remarques que tu m’as faites portaient justement sur la forme, pas du tout sur le sens. Or c’est sur le sens que je travaille, et je sais que les élèves apprécient grandement cela (ils me le disent ou me le montrent), même si, formatés autrement pendant toute leur scolarité, il leur faut le temps pour s’adapter et avoir le courage de ne pas être des indigents, des assistés de la pensée.

Il y a de longues années que je songe à tout cela, je me suis prononcée il y a longtemps pour l’étude de la philosophie dès l’école primaire – et je ne suis pas la seule à penser et à constater que penser intéresse vivement les enfants, le philosophe Yves Michaud par exemple fait le même constat. À mon sens, le pédagogisme actuel est un pansement sur la jambe de bois dont on a handicapé les enfants… et nombre d’actuels ou futurs profs, comme je le constate aussi à l’Espé ou en passant les concours. Le sens profond de la littérature s’est complètement perdu, on n’a même plus idée de ce que cela peut être. Je ne suis pas en train de vanter l’école à l’ancienne, qui était aussi mauvaise – tout en ayant, comme l’école d’aujourd’hui, quelques bons côtés. Mais quelques bons côtés ne font pas une pensée de l’école, de l’enseignement. J’expérimente, comme d’autres le font ou l’ont fait, une autre méthode, une méthode personnelle en laquelle j’ai toute confiance. Il se peut que je sois mal notée pour cela mais peu m’importent les notes, l’essentiel est de faire quelque chose pour les élèves.

Merci de m’avoir lue jusque là, bon courage pour la suite, et n’hésite pas à faire part de mon hérésie assumée à ceux à qui tu dois rendre compte de ma façon de faire. Je vais d’ailleurs rendre cette lettre publique en la mettant sur mon blog (sans ton prénom bien sûr), afin qu’elle puisse servir à d’autres.

Bonne journée à toi, à bientôt

Aline

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Quatrième jour de cours : profonde satisfaction

ce matin en Y allant, photo Alina Reyes
ce matin en Y allant, photo Alina Reyes

ce matin en Y allant, photo Alina Reyes

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Quand je suis dans le train de retour, le soir, je ne peux pas lire, toute à ma rêverie, mon bonheur, ma joie. Ce que j’ai vécu avec mes élèves me transporte, je regarde défiler la banlieue avec amour, puisque c’est là qu’ils habitent. J’ai à améliorer quelques points techniques dans mes cours mais ce n’est rien, l’essentiel est là. Je sais que ma méthode est bonne, même avec ses défauts techniques (ne pas assez donner de consignes pour la tenue du classeur par exemple – mais justement je ne voulais en donner qu’un minimum, je veux développer leur autonomie, de même que pour la discipline – cela m’est reproché alors je vais composer avec ça, alors que je serais arrivée à un bon résultat en prenant juste un peu plus de temps – forcément, la liberté prend un peu plus de temps à s’apprendre que les règles). Je sais que la méthode de l’Éducation Nationale, malgré tous ses trucs pédagogiques, n’est pas bonne, parce qu’elle perd en route le vrai esprit de la littérature, l’esprit de la liberté, de l’intelligence autonome, de l’imagination (elle croit développer tout ça mais ce n’est qu’une caricature de tout cela qu’elle inculque). Les études le prouvent, les élèves ne lisent quasiment rien d’autre que les lectures obligatoires (qu’ils lisent à moitié), et une fois partis de l’école ne lisent plus, et même ne se souviennent plus de rien de ce qu’ils ont appris en cours de lettres. Je ne sais pas si les miens liront, mais ce que je sais c’est qu’ils n’oublieront pas ce que nous faisons ensemble et qu’ils n’ont jamais fait. Je sais que cela ouvre des portes dans leur tête, que cela leur donne accès à des choses, à une personne en eux qu’ils n’imaginaient pas. Et ce n’est qu’un début.

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Troisième journée de cours : quelque chose de spécial

Arc-en-ciel, vu du RER aujourd'hui au retour, photo Alina Reyes
Arc-en-ciel, vu du RER aujourd'hui au retour, photo Alina Reyes

Arc-en-ciel, vu du RER aujourd’hui au retour, photo Alina Reyes

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Mon ultrasensibilité voit s’ouvrir des choses spéciales et inouïes, une expérience à nulle autre pareille. Peut-être d’autant plus aujourd’hui où j’étais extrêmement fatiguée, après une nuit d’à peine quatre heures de sommeil, les deux heures de trajet aller habituels, plus l’heure et demie passée dans un bureau à régler des trucs administratifs (changement de sécu etc., tout ce dont j’ai horreur) ; à quoi se sont ajoutées deux heures de réunion pédagogique avec.un inspecteur, le proviseur et tous les profs de lettres du lycée. Puis bien sûr les deux heures de trajet retour. Mais ça valait la peine, car il y a eu aussi LES COURS.

Il ne me restait plus assez d’énergie pour faire régner le calme dans la classe, mais en dépit des bavardages nous avons bien travaillé, quoique trop lentement à mon goût. D’abord je les ai intéressés à une citation de Jean Guéhenno : « Les vrais livres sont rares », qu’ils ont bien su commenter. Puis, du texte de Stendhal que j’avais choisi de leur faire étudier, j’ai réussi à leur faire toucher du doigt, après quelques opérations de repérages précis dans les phrases, les deux niveaux d’écriture cachés. Comment, après une série de verbes évoquant la vision ordinaire, au sens premier du terme (voir, apercevoir, etc.), il employait « se figurer » et « réfléchir », le sens concret de la narration conduisant à et étayant un autre niveau de sens. De même je leur ai fait repérer l’emploi, apparemment anodin et inutile à l’action, des mots « porte-fenêtre », « porte », « porte d’entrée », en quelques lignes de la narration, suivies ou entrecroisées de lignes indiquant le passage des deux personnages d’un état d’esprit à un autre – avec au milieu la mention, réitérée, de l’oubli. Il faudra que j’y revienne la prochaine fois, pour qu’ils n’oublient pas et prennent goût à repérer, comme dans une enquête policière leur ai-je dit, de telles profondeurs dans les textes des « vrais livres ». Et ce travail, cet enseignement, ne se limite pas aux textes : il se passe aussi dans les têtes, dans les corps, dans les rapports humains ; de façon souvent aussi discrète que le battement d’ailes d’un papillon, mais je le sens, et c’est très, très bon.

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Je suis : je suis la pure poésie, en vie

aujourd'hui à la Grande mosquée de Paris, photo Alina Reyes
aujourd'hui à la Grande mosquée de Paris, photo Alina Reyes

aujourd’hui à la Grande mosquée de Paris, photo Alina Reyes

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« L’être et le fainéant », titrait drôlement le Canard enchaîné suite à l’un des derniers coups de com’ présidentiel bien puant. Eh bien justement, ce qu’ignore Macron, c’est que ceux qui, comme lui, font, font le néant. Par exemple certains font des livres, ou de la littérature, inexorablement promise à la déchetterie de l’histoire. Ceux qui sont, ne sont pas dans l’agitation, la servitude où sont englués les adorateurs du monde bourgeois, arrivistes de toujours qui ne vont nulle part ailleurs que là où ils se sont définitivement couchés, dans la tombe qu’ils ont fait d’eux-mêmes.

Enseignant la littérature à des petits qui valent bien des rois, c’est moi-même que je transmets. Une longue, profonde, arrachante, exquise apothéose.

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Athlète de la foi

à Paris ce matin en allant prendre le bus (puis le RER), photo Alina Reyes
à Paris ce matin en allant prendre le bus (puis le RER), photo Alina Reyes

à Paris ce matin en allant prendre le bus (puis le RER) pour la fac de Gennevilliers, photo Alina Reyes

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Nouvelle journée à l’Espé, il y a eu du mieux. Le matin un cours sur la lecture, les façons de susciter la lecture chez les élèves, où j’ai eu enfin le plaisir de voir une vidéo où l’enseignante faisait réfléchir une classe de première L au sens d’un texte. Il semble que ce soit peu habituel, puisque la professeure nous a demandé si nous trouvions cela monstrueux (alors qu’il ne s’y disait vraiment rien d’extraordinaire), et nous a « appris » que c’était une bonne chose de ne pas se limiter à leur faire repérer les genres, les registres etc. d’un texte.  Elle a demandé si nous pensions que ça pouvait marcher, et je me suis permis de témoigner en trois mots que je l’avais fait avec mes seconde et mes première et que ça avait très bien marché, que la classe chaque fois avait bien participé. L’après-midi une discussion entre néoprofs sur ce que nous avions commencé à faire les uns et les autres, sur ce que nous comptions faire, sur ce que nous pensions bon de faire etc., c’était bien intéressant. Et voilà, oui je suis toute vibrante pour ce travail, dans ce désir d’enseigner, et c’est la joie.

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Journal du jour

Sirenes Ulysse

Sirenes Ulysse

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Mercredi dernier, j’ai fait l’Espé buissonnier, je me suis accordée de sauter une journée de cet enseignement calamiteux. Aujourd’hui j’y suis allée, il le faut bien si je veux pouvoir continuer à enseigner. Et ce matin, ce fut encore terrible. Un autre prof nous a fait un cours sur un logiciel de tableau numérique, pour pouvoir projeter des trucs aux élèves et écrire dessus etc. Bon, ça peut servir en effet, même si je trouve que ça fait surtout perdre du temps. Mais le terrible, c’est l’exemple de cours qu’il nous a donné (et fait faire). Il s’agissait de découper numériquement la sirène dans la peinture antique d’Ulysse et de la sirène sur un vase grec, puis de la remettre à l’endroit (toutes choses simplissimes à faire mais bon)… afin de montrer aux élèves qu’en fait c’est un monstre. Et ensuite ? ai-je demandé. Ensuite on projette d’autres images de sirènes, me répondit-il. Mais ne parle-t-on pas de la composition de la peinture, Ulysse à son mât dans une verticalité ascendante et la sirène dans une verticalité descendante, comme le chant qui descend ? De ce que cela peut signifier ? Il m’a regardée sans savoir que répondre, puis il a dit qu’il ne voyait pas ça, et il est passé à autre chose. En l’occurrence au clou de sa séance, la projection pour les collégiens à qui nous étions censés donner ce cours d’un épisode d’ Ulysse 31, manga de bas étage qui passa jadis en série à la télé pour le plaisir des enfants de cinq ans, avec une tout autre sirène. Décidément tout l’Espé est fabriqué ainsi, une usine à détruire le sens des œuvres (voir mes précédentes notes). C’est d’autant plus terrible qu’aucun des certifiés ou agrégés qui comme moi reçoivent cette formation obligatoire n’y trouve rien à redire. On dirait que tout le monde a subi un lavage de cerveau, et le fait subir aux élèves.

L’après-midi on a eu un cours sur les questions d’évaluation (notes, compétences etc.). Nihil novi sub soli.

Au retour, en descendant du RER gare d’Austerlitz, la fin de la manif défilait. Pas de bus, donc : malgré des chaussures pas adaptées à la marche je suis rentrée à pied. Voici mes photos du jour, prises respectivement d’une salle de la fac de Gennevilliers, du RER, et du boulevard de l’Hôpital à Paris.

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gennevilliers

tour eiffel seine

manif

photos Alina Reyes

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Deuxième jour de cours. Le grand bonheur

La Défense vue du RER, aujourd'hui, photo Alina Reyes
La Défense vue du RER, aujourd'hui, photo Alina Reyes

La Défense vue du RER, aujourd’hui, photo Alina Reyes

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J’ai donné six heures de cours aujourd’hui. Le premier à 8h30 (après deux heures de trajet pour arriver au lycée juste à temps, la prochaine fois je partirai plus tôt), le dernier (dans les heures creuses j’ai préparé les photocopies pour les prochains cours et fait un tour au CDI) finissant à 17h30 (suivi d’encore deux heures pour retourner chez moi). Tout s’est passé à merveille selon mon cœur, même si je sais où je veux m’améliorer. J’ai inventé un petit truc qui s’est avéré radical pour faire cesser les bavardages et autres manquements, et ils ont continué à être aussi réactifs et participants. Je les fais travailler sans cesse pour limiter au maximum la possibilité de l’ennui, sur des textes que j’ai choisis, et de temps en temps de petites leçons improvisées,  en commençant par la citation du jour (aujourd’hui la première, de Papusza : « le talent sans instruction est comme un loup sans forêt », ce qui m’a permis de leur présenter cette poétesse rom). Et puis l’après-midi, j’ai commencé les ateliers d’écriture et lecture, en demi-groupes. Je leur ai fait disposer les chaises en grand carré dans la salle afin qu’ils se fassent tous face (y compris moi), et ça a très bien marché, avec une technique inspirée de celle que j’ai vécue un soir aux Compagnons de la Nuit mais qui tient compte de ce qu’ils doivent savoir faire pour le bac etc. Ces jeunes sont adorables, très gentils, quand je les rencontre ailleurs qu’en classe, dans les couloirs ou dans le bus ils me saluent tout souriants, il y en a qui viennent se confier, quel métier merveilleux.

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