Comment lire ce qui est difficile ?

Fermat2.Donut.Simpsons.jpg
mon ancien dessin "Gandhi dans les fluctuations quantiques du vide"

mon ancien dessin « Gandhi dans les fluctuations quantiques du vide »

*

Les fausses élites (c’est-à-dire les gens qui ont pris les pouvoirs en exerçant le talent politique que l’homme partage avec les chimpanzés), se prenant pour des élites, pour des gens supérieurs au commun (alors que, répétons-le, leur pouvoir dans la société ne leur vient que de manœuvres requérant l’intelligence du grand singe), s’ingénient à abêtir le peuple et entretenir leur caste en noyant le premier sous des facilités et en flattant la seconde de ce qu’à la suite de Barthes on peut appeler l’art attrape-bourgeois, ou la littérature attrape-bourgeois, la philosophie attrape-bourgeois etc. Sans doute s’agit-il là d’une tactique pour justifier les privilèges d’une caste par la croyance tacite en sa supériorité. Encore une manœuvre politique, mais, ne soyons pas complotistes, assez largement inconsciente : car le privilégié est celui qui a le plus besoin de croire en la justification de ses privilèges.

C’est ainsi que, dans le domaine de la littérature, on inonde les gens de productions aptes à remplir le temps de cerveau humain disponible de textes peu signifiants et à lecture unique, disant ce qu’ils disent et rien d’autre. De ces textes qu’on voit garnir de bandes rouges les étals de librairie en cette saison, de ces livres primés qui racontent quelque chose et ne disent rien d’autre que ce quelque chose, de façon jugée politiquement correcte et flatteuse si possible aussi bien pour le grand public que pour les fausses élites. Et que, dans les collèges, les lycées, peut-être bientôt dans les universités, on s’ingénie officiellement à « faire lire » les jeunes en leur proposant de la « littérature jeunesse » ou des textes « abordables », qui ne posent pas trop de problèmes de compréhension. Car les fausses élites, qui n’ont jamais vraiment exercé leur intelligence, contrairement aux vrais savants, aux vrais penseurs, mais ont su seulement se servir d’elle pour parvenir à leurs très sociales fins, ignorent ce qu’est vraiment l’intelligence et ignorent que tout être humain la possède. Pour cette raison, et aussi pour les besoins de domination de caste dont nous avons parlé, elles estiment que le peuple, que les jeunes, sont imbéciles et doivent être traités en imbéciles que la caste supérieure, en toute logique coloniale, s’évertue à élever un peu (pas trop, attention).

Or j’affirme, moi qui viens du peuple et me sais douée d’une intelligence non supérieure à celle de n’importe qui (je l’exerce de mon mieux, c’est tout), que c’est par la difficulté que nous pouvons exercer notre intelligence, qu’on peut exercer l’intelligence des élèves comme celle du peuple. Il faut savoir que dans le peuple et parmi les jeunes se trouvent des lectrices et des lecteurs très avisés, capables de lire de grands textes et de les comprendre en profondeur, plus que les personnes des élites chargées de faire la promotion de la littérature dans les médias et dans les écoles. Comme on a habitué une grande partie des gens à ne lire que du facile, de l’insignifiant, il peut être difficile de leur proposer autre chose. Mais le cap est franchissable, et il faut le franchir.

Et d’abord, nous devons le franchir nous-mêmes. Ne pas avoir peur des lectures qui nous sont difficiles. Lire des textes de philosophie ou de science quand on n’a pas de formation philosophique ou scientifique, par exemple. Comment ? En étant attentif à comprendre rationnellement tout ce qu’on peut comprendre rationnellement, et en étant confiant sur notre capacité à comprendre au moins en partie intuitivement le reste. Certains textes de littérature sont tout aussi difficiles à comprendre qu’un ouvrage de mathématiques : dans tous les cas, il faut adopter face à ces textes une attitude d’effacement de soi, d’entrée dans leur voie. S’y couler, et se laisser porter par leur flux. Alors le difficile devient facile, de la bonne facilité, celle qui ouvre les portes, laisse passer l’esprit, donne les joies incommensurables. En fait c’est comme dans l’amour, l’amour physique.

Je recommande l’écoute de ce colloque du Collège de France sur « Langue et science, langage et pensée ». J’ai déjà évoqué il y a quelques jours la conférence du philologue Marwan Rashed. Hier j’ai eu le bonheur d’écouter celle du mathématicien Alain Connes, et de l’entendre dire que l’univers communique avec nous, par quel moyen ? L’écriture. Pour en savoir plus, écoutez !

*

Mon courriel de ce jour à l’établissement où je devais enseigner, à l’Espé et au DRH de l’académie

ruine

Par précaution, j’ai contacté il y a deux jours l’établissement dans lequel je devais enseigner à la rentrée. Personne n’y était au courant que je ne serai pas là. Je pense aux élèves, c’est pourquoi je rends ici public le courriel que je viens d’envoyer à cet établissement, ainsi qu’à l’Espé et au DRH de l’Académie.

Bonjour,

Je découvre avec stupéfaction et consternation que vous n’étiez donc pas au courant du fait que j’étais en arrêt longue maladie, et que je ne pourrai ni faire la rentrée ni assurer mon service auprès des élèves pendant au moins les six prochains mois.

J’ai été informée au printemps dernier sur le site dédié (IProf) que j’avais été affectée dans un établissement de Tremblay-en-France. C’est donc là que je m’apprêtais à faire ma rentrée. Je n’avais pas de raison de retourner sur IProf, mais je l’ai fait par hasard, et j’ai alors découvert cet été que mon affectation avait changé : il était maintenant indiqué votre établissement à Suresnes. Je n’ai reçu aucun courriel ni courrier ni texto pour m’en informer, et si je n’étais retournée par hasard sur IProf c’est à Tremblay que je me serais présentée – ou, ne pouvant finalement le faire, que j’aurais indiqué que j’étais en arrêt maladie. J’ai envoyé aussitôt un courriel à IProf pour demander une clarification, savoir où j’étais affectée en réalité – courriel resté sans réponse.

J’ai été hospitalisée début juillet, et le serai de nouveau début septembre. J’ai téléphoné à l’Académie de Versailles pour prévenir de mon arrêt maladie, de six mois à partir du 3 septembre, et envoyer les documents nécessaires. Les bureaux étaient fermés. J’ai attendu leur réouverture, le 16 août, pour rappeler et m’assurer d’envoyer les documents à la bonne adresse, au bon bureau. Je les ai envoyés le jour même, en courrier prioritaire. Les documents sont donc à l’Académie depuis le 17 août. Je n’ai eu aucune nouvelle, et vous non plus donc.

J’adresse ce courriel à votre établissement pour information et, en copie, au DRH de l’Académie, ainsi qu’à la personne de l’Espé qui n’a pas été mise au courant non plus. Je pense aux élèves.

Cordialement,

A. Reyes

*

Quand l’Éducation Nationale détruit la santé de professeurs

Aussitôt que mon médecin traitant a appris que mon cancer avait récidivé brutalement, alors que tout allait parfaitement depuis plus de trois ans, elle m’a dit que c’était la conséquence du fait d’avoir été nommée si loin de chez moi par l’Éducation nationale (à quatre heures de transports en commun par jour). Ajoutant qu’elle connaissait d’autres cas similaires. Voilà comment sont traitées certaines personnes dans cette institution. Et voilà comment est géré l’argent public. J’ai dû m’arrêter de travailler, épuisée, au milieu de l’année. Puis avec le cancer je vais maintenant devoir être en congé longue maladie. Des mois de salaires gaspillés, et des élèves devant étudier tant bien que mal avec des successions de remplaçant·e·s.

Tout ça pour m’envoyer dans un lycée où Charb est à l’honneur. Et ensuite m’envoyer chez les flics pour tenter de museler ma parole. Les barbouzes de l’intellect sont les pires.

Ils ont détruit ma santé, et aussi ma carrière. J’ai passé les concours, j’ai gagné le droit d’enseigner, ils ont trouvé le moyen de m’en empêcher.

L’administration a des moyens de rétorsion pratiqués à l’abri des regards. Le crime a beaucoup de complices, mais je ne suis complice d’aucun·e d’eux. Que les salopard·e·s aillent se faire foutre.

*

Harcelée par des profs anonymes sur Twitter (#balancetonporc : conclusion)

vignette
à Paris ces jours-ci, photo Alina Reyes

à Paris ces jours-ci, photo Alina Reyes

*

Un harcèlement constant d’un tas de profs anonymes sur Twitter ces jours derniers m’a décidée à fermer mon compte (une énième fois – car des harceleurs me suivent depuis des années et opèrent chaque fois que j’ouvre un nouveau compte avec des complicités nouvelles, qu’ils trouvent aisément parmi le cancer des anonymes d’Internet). Mieux vaut avoir un cancer que d’en être un ; quand on l’a, on s’en débarrasse, d’une façon ou d’une autre ; quand on l’est, il n’y a rien à faire pour en sortir.

Je parcours les comptes de profs sur le réseau social pour mieux comprendre leurs problèmes, ceux des élèves et de l’Éducation nationale. Et il m’arrive de temps en temps, comme les autres, de participer à une conversation ou de retweeter un tweet, bref, de faire ce qu’on fait sur Twitter. L’autre jour je suis tombée sur un prof qui fustigeait les profs stagiaires (en première année d’enseignement) qui selon lui prétendaient donner des leçons aux profs titularisés depuis longtemps. J’ai dit que moi j’avais vu l’inverse, des profs prenant le ou la stagiaire pour un élève et voulant le ou la forcer à adopter sa pédagogie. Alors le harcèlement s’est déclenché. Pendant des heures et des heures, une avalanche de profs anonymes, surgis je ne sais d’où, a submergé le fil de ses sarcasmes contre moi. Cela a fini par se calmer, et j’ai décidé de ne pas tenir compte de ce sale épisode.

Le lendemain, tombant sur la remarque d’une prof anonyme, toujours, selon laquelle il fallait appeler par leur prénom, plutôt que « madame », Madame de La Fayette ou Madame de Staël, parce que les appeler madame serait prétendument sexiste, je lui ai fait remarquer qu’il n’y avait en fait rien de sexiste dans cette affaire, qu’il s’agissait seulement d’une façon de l’époque d’indiquer la haute naissance de ces femmes, comme d’autres auteurs appelés par leur titre de noblesse,  Duc de La Rochefoucault, Marquis de Sade etc. Cette simple remarque a mis cette prof en fureur, et elle s’est mise à déclencher elle aussi une avalanche de tweets sarcastiques, insultants, à grands renforts de smileys et de gifs, comme le font tous ces anonymes qui n’ont pas une conversation très élevée. Elle m’a accusée de commettre une faute de syntaxe alors que c’était elle qui était en tort, prétendant qu’il fallait dire « le nom avec lequel il signe ses œuvres », et non comme je l’avais dit « le nom dont il signe ses œuvres » – faisant une autre fois une énorme faute d’orthographe tout en m’accusant de ne pas savoir écrire. Sa virulence et ses insultes, que je ne relevais pourtant pas, essayant juste de la ramener à la raison et de démonter calmement ses fausses accusations, se sont poursuivies des heures durant aussi, bientôt renforcées par le tas des autres harceleurs anonymes, de plus en plus insultants, vulgaires, grossiers, sexuels, sexistes.

J’ai fait des captures d’écran des dizaines de pages de leur harcèlement, puis finalement, comme cela se poursuivait aujourd’hui, j’ai préféré fermer mon compte, sachant qu’une fois lancés ils recommenceraient, les anonymes se reformant toujours sous un autre anonymat quand on les bloque (quand on les empêche d’avoir accès à notre compte). Voilà donc ce qu’il en est de l’Éducation nationale : gangrenée par des profs pratiquant le harcèlement de groupe sous anonymat, et des profs de lettres se permettant de changer les noms des auteurs, tout en commettant d’énormes fautes de syntaxe et d’orthographe. À la façon dont ils traitent une adulte, il y a fort à s’inquiéter de la façon dont ils traitent les élèves, des violences psychologiques masquées qu’ils peuvent leur infliger et de l’enseignement déplorable qu’ils peuvent leur donner. Tout cela dans le sentiment d’impunité que leur confère leur statut de fonctionnaires.

Est-il besoin de le préciser, je n’estime pas que ces indignes, que ces infects, représentent tous les enseignants. Mais ils sont sans aucun doute beaucoup trop nombreux à être en charge d’enfants, d’élèves qui ont besoin de recevoir le meilleur enseignement possible ; ce qui malheureusement n’est pas le cas dans notre pays, classé loin derrière beaucoup de pays européens pour les résultats et la qualité de son enseignement. Une éthique serait grandement nécessaire.

*

23-6-2018

J’actualise cette note avec quelques remarques sur l’étrange tour pris par le harcèlement de la prof qui voulait changer les noms des auteurs à son gré et selon son idéologie, estimant qu’on n’était plus sous l’Ancien Régime et qu’on n’avait donc plus à donner les titres des auteurs, que ce soit « Madame » ou « Marquis » – comme si leur appartenance à la haute société de l’époque n’avait aucun sens, comme si opérer un tel anachronisme n’était pas vider la littérature et l’histoire de la richesse de leur sens, comme si, enfin, les profs et non les auteurs avaient le droit de décider de quel nom les œuvres devaient être signées, comme si les œuvres étaient la propriété des profs. Malheureusement je dois dire que cette prof pas finaude ne sortait pas cette idée de sa propre cervelle, apparemment c’est une idée prétendument féministe qui court puisque j’avais entendu le même discours il y a deux ans d’une professeure de la Sorbonne faisant un cours en amphi – laquelle, tout en se voulant féministe, ne citait par ailleurs parmi les romanciers contemporains dont elle estimait que leur œuvre n’était pas vraiment de la littérature… que des romancières. Sans doute médiocres, mais bien moins que certains de leurs confrères aussi ou encore plus connus. La bêtise vit de beaux jours sous les plafonds des collèges, des lycées et des universités.

Pour en revenir à la prof harceleuse de Twitter, voici ce que vers la fin elle me dit :

twitter

 

… avec cette énorme faute « j’aurais entendu parlé » au lieu de « j’aurais entendu parler » (comment voulez-vous que les élèves aient une orthographe correcte avec de pareils profs ?). Comme elle se moquait du fait que je n’avais que peu d’abonnés sur le réseau social, je lui avais répondu que je préférais compter des millions de lecteurs de mes livres, avec les traductions. Voici donc que « Muriel de Chypre » prétendait avoir travaillé dans l’édition, chez deux de mes éditeurs (Gallimard et Seuil), et juste après ce tweet disait qu’il lui suffisait de passer un coup de fil chez mes éditeurs pour avoir le chiffre de mes ventes, ajoutant « on va bien rire ». Tout en ayant travaillé chez mes éditeurs (et pas récemment, car il y a longtemps que le Seuil n’est plus rue Jacob), elle ignorait que j’y avais publié des livres – mais qu’y faisait-elle donc ? la maintenance de la plomberie ? Et cependant, comme si elle était un ponte du milieu, il lui suffisait d’un coup de fil pour connaître les chiffres de mes ventes ? Soit cette personne est tout à fait folle, soit c’était quelqu’un d’autre qui s’était alors mis à la faire parler, quelqu’un qui travaillait bel et bien chez Gallimard par exemple – où j’ai intenté il y a quelques années un procès pour plagiat contre un livre publié par Sollers, procès que je n’étais pas en mesure de gagner et que je perdis, à grands renforts de mensonges de l’avocat de la puissante maison ; procès après lequel je n’ai plus pu publier nulle part, si l’on excepte les petits éditeurs de littérature religieuse. Comprenne qui pourra, ce n’est pas très difficile à comprendre.

Précisons tout de même que Le Boucher a été vendu en France depuis trente ans à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires (et qu’il continue à se vendre) ; en Russie à au moins deux cent mille exemplaires ; en Italie, en Grande-Bretagne… ce fut un best-seller aussi, sans compter plus d’une vingtaine de traductions. Un autre de mes titres, Derrière la porte, a eu un succès à peu près comparable (et des éditions pirates donc non chiffrées). Sept nuits a été publié en feuilleton dans un journal allemand, le Bild, tirant à quatre millions d’exemplaires, puis par centaines de milliers de livres dans le même pays ; sans compter les autres traductions du même titre. Ces titres m’ont permis de vivre en écrivant mes autres livres aux ventes plus modestes, ainsi va le travail.

Je continuerai à actualiser cette note. À suivre, donc !

*

24-6-2018

Qui sont ces anonymes qui régulièrement, depuis des années, me harcèlent en ligne ? À cause de qui j’ai dû fermer mes pages facebook, fermer tous mes comptes twitter chaque fois que j’en ai ouvert un nouveau, fermer les commentaires sur ce blog aussi ? Qui par leurs insinuations me font savoir qu’ils peuvent, comme des flics et des hackers, me surveiller et s’immiscer dans mes relations professionnelles ? Qui, comme de sales curés hypocrites, m’accablent de sermons à la façon des gens qui veulent dominer ce qu’ils ne peuvent pas dominer ? Qui s’accrochent à mes basques comme des toutous enragés et trouvent toujours de nouveaux toutous anonymes comme eux pour participer, bien planqués, à leurs grosses et petites saletés ?

Pour ce qui est du dernier épisode de cette misérable affaire, dernier épisode ayant embarqué un tas de profs dans la partouze des impuissants anonymes, après vous avoir présenté hier « Muriel de Chypre » voici « Le Hiérophante » et « Jean-Michel Apeuprè ». Le premier est celui qui du piédestal de son statut de prof titularisé fustigeait les profs stagiaires qui soi-disant prendraient de haut les titulaires, et à qui j’avais répondu que je connaissais le cas inverse de certains titulaires traitant les stagiaires comme des élèves, et des élèves bien mal traités. Voici un exemple de réaction des profs anonymes que cette simple remarque a rameutés pour m’accabler de sarcasmes et d’insultes.

 

Screenshot-2018-6-21 Jean-Michel Apeuprè sur Twitter Dis-donc, mais t’as encore pêché un gros poisson là dis-moi …

Je laisse chacune et chacun d’entre vous imaginer ce qu’il en est de confier ses enfants à des gens qui se conduisent en petites frappes virtuelles dès qu’ils sont masqués. Du vertige de toute-puissance sur autrui qui s’empare si facilement d’eux, sans doute exacerbé par leur position de pouvoir face aux enfants et d’impunité face à leur employeur, l’État.

À suivre.

*

24-6-2018

Je ne vais pas citer tous ceux qui ont pris part à ce harcèlement, après tout ce serait leur faire trop d’honneur. Une dernière copie de tweet témoignant de leur contentement obscène et de leur énorme bêtise, satisfaite d’avoir trouvé là une occasion de se montrer :

chatons

véritable aveu du harcèlement en groupe auquel ils et elles venaient de se livrer. Avec toujours la même tactique : prétendre répondre par une agression de masse à un tweet qualifié d’incendiaire alors qu’il ne s’agissait que d’une réponse modérée, dépourvue d’attaque personnelle, à leur déchaînement lâche et malsain. Une occasion pour moi de reprendre la leçon de grammaire dont il fut question dans cette affaire. Contrairement à ce qui fut prétendu doctement, le COS (complément d’objet second) n’est pas nécessairement un datif ; avec les verbes du dire et du don et leurs contraires, il est fréquemment introduit par la préposition « de » comme dans « signer de son nom », où « de » est pronominalisable en « dont », contrairement à ce que ces profs de lettres prétendaient, comme dans le bel exemple donné par le dictionnaire : « Stradivarius est le nom latin dont il signait ses instruments ».  Ou bien encore dans la phrase : « J’accuse l’instigateur et ses complices de délits et de crimes » :   « Les délits et les crimes dont j’accuse l’instigateur et ses complices »… à compléter par quelque chose comme « finiront par être sus et payés. »

Fin (du moins, pour l’instant). Les mafias ont leurs repentis, un jour ou l’autre.

Moi j’ai choisi de vivre dans l’amour et la paix.

*

PostIt aux cinq coins du monde (et nouvelles de ma nouvelle affectation de prof)

vignette

postit 12à l’hôpital

*

postit 13à la gare

*

postit 14au jardin

*

postit 15à la mosquée

*

postit 16à la bibliothèque universitaire

*

jardin des plantesaujourd’hui à Paris : Pitié-Salpêtrière, Jardin des Plantes, Grande mosquée, Sorbonne nouvelle : PostIt et photos Alina Reyes

*

J’ai reçu ma nouvelle affectation pour la rentrée prochaine. Presque aussi loin de chez moi que cette année. Deux bus et un RER à prendre, en comptant les temps d’attente entre chaque moyen de transport cela fera au moins 1h40, soit près de trois heures et demi par jour de transports particulièrement fatigants (plus fatigants qu’un simple voyage en train par exemple) – sans compter les jours, toujours nombreux, où il y a des problèmes ou des grèves sur les lignes, et où le temps de transport peut augmenter de plusieurs dizaines de minutes.

Cette année j’avais le double privilège, au sein de mon groupe de jeunes collègues à l’Espé, d’être à la fois la plus âgée et de loin celle qui avait été nommée le plus loin de son domicile – l’une de nous était seulement à dix minutes à pied de chez elle ; en tout cas personne n’avait comme moi quatre heures de transports par jour pour se rendre dans son lycée ou dans son collège. Résultat, à la moitié de l’année, j’ai été épuisée et j’ai dû me mettre en arrêt de travail jusqu’à la fin de l’année scolaire. Et voici qu’ils recommencent à me nommer aussi loin que possible de chez moi. L’Éducation nationale est une machine stupide.

J’aime enseigner. Je n’ai pas encore décidé si je donne ma démission, ou non.

*

Pour le principe des PostIt, voir la note d’hier (vous pouvez participer)

*

Mes ateliers d’écriture en lycée

coccinelle

cailloux*

Dès le début de l’année, j’ai instauré des ateliers d’écriture avec mes deux classes, presque chaque semaine pendant les heures en modules. Mon but était non de leur apprendre à écrire, mais de libérer leur parole, leur pensée, leur esprit – comme un échauffement pour leur intelligence. Je me suis inspirée, pour mettre au point ces ateliers, d’une expérience que j’ai vécue il y a quelques années aux Compagnons de la nuit, une association qui reçoit des personnes sans abri le soir pour leur permettre d’échanger autour de jeux de société, simples conversations ou diverses activités dont, régulièrement, des ateliers d’écriture. J’ai retenu de cette expérience la puissante expression qu’elle libérait parmi les participant.e.s, individuellement et collectivement (contrairement à d’autres ateliers d’écriture, plus classiques, auquel j’assistai ailleurs). Et je l’ai adaptée à mes classes en demi-groupes en m’attachant prioritairement à créer un climat d’humanité propice à la réussite de cet exercice difficile mais très fructueux.

Je demande aux élèves de disposer la classe en U, un U presque fermé par ma table, afin que nous formions un cercle ouvert. J’écris le sujet, souvent très simple et toujours très ouvert, au tableau. Le cours durant une cinquantaine de minutes est partagé en deux temps : celui de l’écriture, puis pendant les vingt dernières minutes, celui de la lecture à haute voix de chaque texte par chaque auteur.

La première fois, les élèves ont protesté vivement contre ce que je leur demandais de faire : jamais, disaient-ils, ils n’arriveraient à écrire un texte en si peu de temps ; et surtout, ils ne voudraient pas lire ce qu’ils auraient écrit devant les autres. Les protestations ont duré dix minutes, durant lesquelles j’ai attendu calmement leur acceptation, en les encourageant sans reproches ; puis ils se sont mis au travail, le silence s’est fait et tout s’est parfaitement déroulé. Par la suite, ils ont beaucoup goûté ces ateliers, m’en réclamant les semaines où nous n’en faisions pas. Ces ateliers anéantissent les hontes et libèrent la parole tant à l’oral qu’à l’écrit. La nécessaire rapidité d’exécution est un atout pour la libération de cette parole, qui surgit à la fois dans l’urgence et dans la discipline consenties, appréciées.

La réussite de ces ateliers repose sur la disposition humaine que l’enseignant.e doit installer. Il lui faut être dans un état de grande paix. Écrivaine, je n’ignore pas le phénomène dit d’angoisse de la page blanche. Je respecte donc ce temps nécessaire pour parvenir à se lancer dans le travail. Les cinq ou dix premières minutes, les élèves manifestent leur inquiétude par des questions, des bavardages, toutes sortes d’évitements. Je circule parmi eux, au milieu du U, donnant réponses aux questions et encouragements. Puis je retourne à ma table, devant laquelle je reste debout, à la fois présente et discrète, et ils se jettent à l’eau : presque toujours dans un immense calme, ils écrivent pendant le temps qu’il leur reste, une vingtaine de minutes, jusqu’au moment où je signale que le moment est venu de passer à l’étape de la lecture. Tant pis si le texte n’est pas achevé : la règle est que chacun lise ce qu’il a pu faire, que tous écoutent, et que tous (y compris l’enseignant.e) applaudissent discrètement à la fin de chaque lecture, pour remercier l’auteur.e de sa lecture (non pour applaudir le texte lui-même – la règle précise que nous ne sommes pas là pour juger).

Ainsi même ceux et celles qui redoutaient le plus l’épreuve de la lecture publique en viennent à apprécier vivement ce moment. Même sans savoir écrire « correctement », même avec des passés simples épouvantables (car même s’ils le connaissent mal le passé simple les séduit) les uns et les autres parviennent à émouvoir, ou à faire rire, ou à impressionner, à faire réfléchir, à surprendre… Le principe est très gratifiant pour chaque auteur.e mais aussi pour l’ensemble du groupe, qui apprécie de s’écouter dans la réciprocité. Quand je demande qui veut commencer, plusieurs mains se lèvent, et parmi les plus enthousiastes on peut compter nombre d’élèves parmi les moins « forts » en français. Ensuite on lit généralement les uns à la suite des autres, sans perdre de temps, dans un sens ou dans l’autre du cercle. Je n’ai quasiment rien à dire, ils connaissent le principe et l’appliquent tout seuls. Écrits dans ces conditions, les textes sont souvent puissants, malgré les maladresses ; et c’est ce qui donne un sentiment de profonde satisfaction à leurs auteur.e.s. Spontanément les élèves transposent dans de petites fictions ou de brèves réflexions les grandes questions éternelles de la littérature, violence, mort, amour… et débrident leur imagination et leur pensée. Tout en libérant leur esprit, cet exercice leur permet de comprendre l’essence profonde de la littérature, un bien commun à toute l’humanité dont ils font eux aussi, le temps d’un atelier, un bien commun, qui les rapproche les uns des autres et développe empathie, tolérance, respect.

corneille*

Les sujets peuvent appeler soit à la fiction, soit à la réflexion. Une fois, l’atelier s’est déroulé entièrement à l’oral. Les élèves ont été appelés à réfléchir une dizaine de minutes à une petite histoire (fiction inspirée ou non d’une histoire vraie) qu’ils pourraient raconter, puis à se lever tour à tour et à la raconter à l’assemblée (avec la classe de Première technologique, cette séance a été particulièrement intense, beaucoup d’élèves ayant raconté, sous forme de fiction, des moments très durs inspirés de malheurs vécus – cela ne leur avait pas été demandé, ils ont voulu le faire et ont même tenu à rester après la fin de l’heure, un vendredi à 17h30, afin que tous aient le temps de s’exprimer, dans un moment de grande communion). Une autre fois, après visionnage de calligraphies et de peintures associant lettres et dessin, il a été demandé de réaliser un travail liant écriture et dessin, afin de prendre conscience de l’importance de la « belle écriture », et qu’écrire doit être un acte appliqué.

Fréquemment revient la question : est-ce qu’on peut dire tout ce qu’on veut ? La réponse est oui, nous sommes là pour la littérature, il n’y a donc pas de censure, la seule interdiction est de ne pas essayer de faire vraiment de la littérature, de ne pas essayer de faire « au mieux », quels que soient le registre et la forme adoptés. La séance ne comprend aucun cours, aucune critique, aucune correction. Les textes me sont donnés à la fin, et l’ensemble est commenté lors d’un cours normal la semaine suivante, de façon cette fois détachée, quand je les leur rends (fautes corrigées) après y avoir relevé des points communs ou singuliers et mis en évidence telle ou telle question qu’ils soulèvent : nous en discutons en classe pendant une dizaine ou une quinzaine de minutes, avant de passer au cours normal, à l’étude et à l’analyse de textes au programme, etc.

Les sujets proposés sont toujours en lien avec le reste du travail fait en classe, avec les textes étudiés en classe, ou avec la « citation du jour » (je débute souvent mes cours par une citation soigneusement choisie, sur laquelle nous rebondirons au cours de nos réflexions sur les textes, tout au long du trimestre ou de l’année). Sujets donnés :

« Un loup sans forêt. Racontez. » (La semaine précédente, avait été donnée en classe la citation suivante, de la poétesse tzigane Papuzsa : « Le talent sans instruction est comme un loup sans forêt »).

« … par une petite porte dans ma chambre que je n’avais jamais vue, je découvris… »

« 1) Chacun de nous est marqué par le mode de pensée dans lequel il a été élevé. 2) Malgré cela, nous pouvons réfléchir par nous-mêmes. Donnez des exemples pour les deux cas. »

« Une rencontre particulière. Racontez. »

« Le rêve peut être une façon : 1) de fuir la réalité ; 2) d’enrichir la réalité intérieure. Donnez des exemples argumentés pour les deux cas. » (Les élèves ont pris conscience avec cette question de ce que pouvait bien vouloir dire « réalité intérieure »).

« La littérature sert : 1) à faire découvrir des réalités qu’on ne connaissait pas ; 2) à faire réfléchir. Donnez des exemples pour les deux cas. »

« Racontez un moment particulier » (Ce sujet a été donné pour un atelier réalisé entièrement à l’oral, sans passage préalable par l’écriture).

« La Brindille [nom de la rivière au bord de laquelle l’enfant a été violée et assassinée dans le conte de Maupassant étudié parallèlement, La petite Roque] a tout vu. Écrivez le flux de ses pensées, son désir de justice après le meurtre. »

« Écrivez en langage sms un dialogue de séduction inappropriée comme dans le Tartuffe de Molière » (travail donné à faire deux par deux, après lecture à voix haute, par les élèves du demi-groupe qui se relaient, de la scène correspondante dans Molière).

« Écrivez le monologue du Pauvre après sa rencontre avec Dom Juan » (scène précédemment étudiée en cours).

coccinellel’autre jour au Jardin des Plantes à Paris, photos Alina Reyes
*

- Thèmes développés par les élèves de Seconde en réponse au sujet « Un loup sans forêt. Racontez » :

Un enfant sans parents ; un loup en ville (ou en cage, ou sur un parking, ou au zoo) ; un loup dont la forêt a brûlé ; un loup dans une décharge, y trouvant un bébé ; une créature blessée dans la forêt la nuit ; un loup face à une star ; un loup face à un engin métallique ; un loup face à l’océan ; un humain sans racines ; un loup domestiqué ; Paris sans tour Eiffel ; un loup errant ; un être à la rue ; un loup qui s’enfuit pour retrouver sa liberté ; un loup humain ; un loup trouvant sa louve après un incendie ; un loup errant et mourant dans la ville après que sa forêt a été rasée ; un loup et des voitures ; un être vivant sans vie ; un loup suicidé ; un loup sur les routes en Amérique du Sud ; un loup qui finit noyé ; un loup solitaire à la recherche d’une forêt dans la neige ; un homme sans maison ; un loup blanc qui semble un intrus parmi les loups sombres ; un loup impossible sans forêt ; un loup sans Chaperon rouge ; un loup étranger dans un nouveau pays.

- Thèmes développés par les élèves de Seconde en réponse au sujet « … par une petite porte dans ma chambre que je n’avais jamais vue, je découvris… » :

Un mur ; un tunnel ; un enfant-loup ; des proches décédés ; l’espace, en apesanteur ; des dizaines de kilos de cocaïne ; une bibliothèque et des objets précieux ; un jardin d’Éden et une porte qui apparaît et disparaît ; un monde presque parfait, infini ; une fontaine à vœux ; un bébé licorne inquiétant ; un endroit de terreur, un bunker nazi ; un monde magique ; une caverne d’Ali Baba ; un paradis souterrain ; des parents morts et des enfants pas encore nés, le passé et le futur ; une mère en sang et une petite fille sage ; l’enfance et le passé revenus ; le meurtre d’une enfant ; un homme avec un couteau plein de sang ; un stade de foot ; des pièces pleines de nourritures, de vêtements, d’argent ; un monde d’animaux ; un petit garçon ; une sœur jumelle ; une succession d’escaliers et de portes ; l’absence comme seul habitant ; une petite fée morte ; une boucherie humaine ; un cycle infini de chute ; une obscurité infinie ; une chambre inversée, plafond en bas.

- Thèmes développés par les élèves de Première ST2S en réponse au sujet « 1) Chacun de nous est marqué par le mode de pensée dans lequel il a été élevé. 2) Malgré cela, nous pouvons réfléchir par nous-mêmes. Donnez des exemples pour les deux cas » :

Beaucoup de réflexions sur l’inégalité des droits entre les hommes et les femmes qui règne dans la plupart des modes de pensée ; des exemples intéressants sur les différences culturelles et religieuses, les règles de vie, les façons de manger, de se vêtir, les différences linguistiques etc. ; des réflexions sur les différences de modes de pensée au sein d’une même culture générale entre les classes sociales ; des réflexions sur les différences de modes de pensée induits par les régimes politiques, comme par exemple l’antisémitisme par le nazisme ; des réflexions sur les différences de modes de pensée dans les questions sociétales, par exemple à propos des relations amoureuses, du cannabis, de la technologie ; des réflexions sur les différences de modes de pensée induits par l’Histoire, d’un siècle à l’autre ou d’une génération à l’autre ; des réflexions sur les différences de modes de pensée selon les familles, leur histoire personnelle ; enfin des réflexions sur le fait que nous pouvons apprendre à penser par nous-mêmes en grandissant, par des rencontres et par notre propre expérience et notre propre conscience, qui n’appartient qu’à nous.

*

Connais-toi toi-même, c’est chouette

Barn owl

Le mot grec polis, (« cité », assemblée de citoyens), nous a donné aussi bien police que politique ou politesse. En Grèce, comme le montre magistralement Cornelius Castoriadus dans la vidéo qui suit, la polis est indissociable de la sophia, la sagesse, et de la philosophie, « amitié pour la sagesse ». (Et je n’écris jamais le prénom Sophie sans y entendre Sagesse – que ce soit avec reconnaissance ou avec ironie). La cité grecque de la démocratie (et du théâtre à la fois philosophique et poétique), c’est Athènes ; et la déesse d’Athènes, c’est Athéna, déesse de la Sagesse, symbolisée par la chouette, oiseau qui voit la nuit, à tous les sens.

« C’est vrai, ça, je ne le connaissais pas, Dom Juan, moi ! », m’a lancé cet élève du fond de la classe le jour de mon départ, juste après avoir dit « On a appris beaucoup de choses avec vous ».  C’est un élève très « faible » en français, et je sais qu’il n’a pas plus lu la pièce qu’aucun des autres textes que nous avons étudiés. Cependant, grâce à notre travail en cours, il a pu connaître « Dom Juan, moi ». Une incarnation théâtrale, littéraire, de la liberté humaine, avec son hubris (autre mot grec, interrogeant le sens des limites), sa complexité, sa grandeur. Et un questionnement du rapport au « Ciel », comme le dit la pièce de Molière, qui n’enferme pas, pour peu qu’on ouvre suffisamment le texte, qu’on en fasse une lecture assez profonde. Voilà à quoi doit servir un.e prof de lettres : comme me l’avait écrit un Marocain à propos de mon livre Moha m’aime : « Tout le monde à Sidi Ifni le lit, même les femmes illettrées ». Faire lire même les personnes auxquelles on n’a pas appris à lire. Et ce faisant, leur donner accès à leur propre inconnu, leur propre dignité, leur propre grandeur, leur propre plénitude.

 

 

Cornelius Castoriadis/ Chris Marker – Une leçon de Démocratie

En 1989, Chris Marker filmait Cornelius Castoriadis.

Regarde le ciel

vignette

Je pense tous les jours à mes élèves. Je leur dédie la note de ce jour.

tag regarde le ciel

La plainte stupide déposée contre moi a été classée sans suite. Tout de même, le droit existe et la censure a ses limites. Je voudrais savoir comment vont se sentir certain.e.s profs de lettres lorsqu’il va leur falloir parler de la cabale des dévots contre le Tartuffe – toutes proportions gardées entre Molière et moi, mon affaire et la sienne, sa pièce et mon blog, son génie et le mien. J’ai pris ces photos, dans l’ordre où elles apparaissent, entre la bibliothèque et le commissariat, puis au retour du commissariat. La grâce ne démissionne jamais, encore faut-il savoir bouger un peu la tête et les yeux.

ailes

oiseau pecheur

coeur et filles

arc en cielaujourd’hui à Paris 5e, photos Alina Reyes

*

Danser, toujours. Pour une réelle refondation de l’école

Myriam danse,

cinq derviches tourneurs,*

J’ai évoqué quelques points de l’actualité dans les dernières notes, en parlant de hyènes et du fait que certaines personnes ne savaient pas se tenir. J’y ai repensé ce matin suite à mon cours de danse, pendant lequel j’ai dû marcher en ondulant et tressautant de tout le corps avec un fin, long et léger bâton posé à plat sur la tête – ce qui supposait donc de garder la tête bien droite afin qu’il y reste en équilibre malgré les mouvements et les déplacements du corps. En ces temps de refondation de l’école, il serait bon de songer à apprendre à danser aux enfants. Car spécialement dans notre monde judéochrétien, où le corps et l’esprit ont été séparés dramatiquement, connaître son corps-esprit, savoir se tenir, donne une grande et douce force contre les puissances nihilistes.

J’aurais pu aussi recommencer à chanter (mais il est un peu délicat de demander à intégrer un chœur en cours d’année), me remettre au piano, ou à la peinture ou au dessin, voire au théâtre – je ferai tout cela de nouveau quand cela se présentera. L’art ne doit pas être quelque chose qu’on se contente de consommer, par des visites au musée, en allant au spectacle, en écoutant de la musique, en lisant ou autre. L’art est humain (entre autres), et chaque humain doit pouvoir le pratiquer afin d’être pleinement humain et non pas se contenter d’exister en quelque sorte en parasite de la vie. C’est pourquoi, dans ma discipline, j’ai encouragé mes élèves à écrire, et pour ceux avec qui j’ai eu le temps de le faire un peu, à dessiner aussi. Pratiquer un art (et je comprends dans l’art ce qu’on appelle artisanat aussi bien que toutes sortes de travaux à caractère scientifique qui exigent une création, par exemple au moyen de langages informatiques) c’est sortir de soi, s’élever de soi.

La réforme du lycée et du bac telle qu’elle est présentée ne m’émeut pas beaucoup. C’est beaucoup plus profondément qu’il faudrait changer l’enseignement. Si le bac est dévalué par l’importance que va y prendre le contrôle continu (noté en fonction de niveaux d’exigence différents selon les établissements et – ce qui n’est pas relevé – forcément entaché de tricheries, car dans une salle de classe ordinaire il est impossible d’empêcher les élèves entraînés depuis des années à cet exercice de consulter discrètement leur portable et d’y trouver des réponses en ligne), de toutes façons le bac n’était plus adapté à notre temps. Le bac était déjà peu signifiant, d’où l’idée d’une sélection, sorte de deuxième examen, afin de s’assurer que les élèves qui s’inscrivent à l’université ont des bases suffisantes pour y suivre un parcours qui devra rester exigeant et non pas se conjuguer au rabais comme à l’école, au collège et au lycée, du fait de la baisse générale du niveau. On tourne en rond. En fait cette réforme est un pansement sur une jambe de bois. Ce qu’il faudrait, c’est éviter de couper une jambe à l’école, et cela en s’occupant de sa santé depuis le tout début.

La danse est bonne pour la santé. L’art est bon pour la santé. La danse, l’art, ne sont pas d’aimables activités ; les pédagogies en vogue se plaisent à transformer l’enseignement en aimables activités, l’école en une sorte de centre de loisirs où l’on aborde un peu tout sans rien apprendre. Il faut réintroduire au contraire dans l’enseignement la notion de discipline, à tous les sens du terme. Redonner à chaque discipline sa grandeur et son exigence, qui engage tout l’être, corps et esprit, désir d’apprendre et désir de créer, de recevoir et de donner, de départager et de partager. Accompagner l’humain dans un vrai passage à l’âge adulte, qui ne le coupe pas du génie de l’enfance.

On ne peut pas compter, pour refonder l’école, sur des humains par trop inaccomplis, comme il y en a tant dans les milieux de pouvoir. Il y faut une réflexion de sages, de personnes qui ont consacré leur vie aux arts et aux sciences et non pas à la politique, à l’argent, au statut social etc. Seuls des humains mieux accompagnés sur le chemin de l’humanité peuvent faire évoluer le monde dans le sens de la vie.

*

Le cœur gros, le cœur heureux

la Seine ce matin très tôt à Paris
Où l'Oise rejoint la Seine, les maisons ont les pieds dans l'eau

Où l’Oise rejoint la Seine, les maisons ont les pieds dans l’eau et l’eau surgit aussi à l’intérieur des terres

 

Dans le RER de retour, j’avais un peu le cœur gros comme, ces jours-ci, la Seine et l’Oise réunies sur mon chemin. D’avoir quitté mes amours d’élèves. Et j’étais bienheureuse, parce que ce fut du temps excellent, tout le temps que j’ai passé avec eux depuis septembre. Un dernier cours sur Dom Juan, et je leur ai donné avant de partir un extrait d’Antigone de Sophocle. Je leur ai dit de ne pas trop croire aux classifications, je leur ai montré comment une grande œuvre y échappe (c’est une façon de leur faire comprendre que chacun d’eux aussi est une grande œuvre qui ne doit pas se laisser classifier, ne pas devenir une classe morte). Voilà, ce qui a été dit depuis cinq mois  a été dit, et ils ne sont pas des terres infertiles, cela poussera, à sa façon d’herbe sauvage, je ne demande pas mieux. Voilà, je m’en vais, le cœur gros, le cœur heureux : tout passe, tout flue.

la Seine en aval de Paris, débordant sur ses berges

la Seine en aval de Paris, débordant sur ses berges

Entre deux cours, corrigeant mes dernières copies, j’ai partagé la petite salle attenante à la grande salle des profs avec une prof qui faisait un cours particulier de soutien, sans doute, à deux élèves. J’étais ravie de l’entendre parler d’Épicure et d’Alain, du fait qu’il y a plus de satisfaction à construire soi-même sa cabane qu’à vivre dans un palais parce qu’on est riche, que le travail peut rebuter parce qu’il est dur mais qu’il est essentiel parce qu’il donne la satisfaction d’accomplir quelque chose, et même de s’accomplir. Mon cœur bondissait, je me disais, mais elle est super cette prof de lettres ! que ne l’ai-je rencontrée plus tôt ! Puis j’ai compris que c’était en fait une prof de philo. Je me suis dit que je faisais peut-être erreur en enseignant la littérature, que ce que je voulais enseigner c’était peut-être plutôt la philo, que c’était pourquoi j’étais consternée par le manque de sens que je voyais dans l’enseignement de la littérature. Et puis je me suis donné raison : car qu’est-ce que la littérature, qu’est-ce que la poésie, si elles ne sont pas des formes de la philosophie ? D’ailleurs la philosophie a commencé en étant de la poésie (voir les Présocratiques), et Nietzsche par exemple est un poète, les grands philosophes sont des écrivains et des poètes – voilà une excellente façon de les distinguer des faux philosophes. Et c’est cela qui intéresse les élèves, c’est ce qu’il faut leur enseigner, dès l’école primaire, peut-être même avant. Je me sens prête à tout révolutionner, et nous sommes nombreux.

la Seine ce matin très tôt à Paris

la Seine ce matin très tôt à Paris

ce matin et cet après-midi, du bus et du RER, photos Alina Reyes

*