« Tout flue »

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*

Alors que je prépare, comme je l’ai fait pour mes Seconde, le récapitulatif du travail que j’ai accompli avec mes Première, ma colère contre l’Éducation nationale monte autant que les eaux de la Seine, mais elle va redescendre en même temps puisque lundi sera mon dernier jour de prof. L’autre soir, une scène dans une série allemande, Dark, m’a laissée rêveuse au point que je fus tentée de la repasser en boucle : on y voyait un prof de lettres expliquant à une classe de lycéens le sens profond d’un texte de Goethe (une profondeur de sens telle que, j’en ai fait l’expérience, les profs de l’Espé n’en ont pas la moindre idée), et les élèves écouter et prendre des notes par eux-mêmes, sans qu’il soit nécessaire de les encadrer comme des attardés (dans l’infantilisation des élèves et des profs de la pédagogie française). Bon, c’était un film et j’ignore si cela se passe réellement comme ça en Allemagne, mais j’ai des témoignages directs de collégiennes françaises qui ont étudié en Angleterre et vous récitent à n’en plus finir, enthousiastes, des vers de Shakespeare, ayant à quatorze ans, à l’âge où en France les élèves sont encore invités à « étudier » en classe des livres « jeunesse », étudié à fond dans leur high school une pièce entière de Shakespeare, dans tous ses détails et avec tous les sens profonds que l’on peut y trouver et dont elles parlent avec émerveillement. L’une d’elles se retrouvant cette année, à quinze ans, en Seconde dans un lycée français, s’y ennuie au point de songer à quitter l’école pour étudier seule plutôt que de continuer à subir le bas niveau (en sciences aussi) qu’elle y constate, par comparaison avec ses années précédentes d’études en Finlande puis en Angleterre. De même qu’on a fait voir aux Seconde de mon lycée un spectacle « théâtral » fait d’un pot-pourri de Maupassant, sa classe a assisté à un spectacle théâtral d’un pot-pourri de Molière : symptômes de la destruction du sens qui règne dans l’enseignement français. Elle a même dû protester contre l’affirmation du responsable de la troupe, qui prétendait que contrairement à Molière, Shakespeare n’avait pas écrit en vers. Tout cela est infiniment triste.

Mais tout flue, comme disait Héraclite, et demain, après-demain et les jours suivants seront d’autres jours.

la garde de nuit

pierres

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mouffetard 3hier et aujourd’hui à Paris 5e, photos Alina Reyes

*

Mon travail avec mes élèves de Seconde générale

sydney dans la foretAvant de devoir quitter le lycée en cours d’année, voici le travail effectué dans le cadre des sujets d’étude au programme. J’ai choisi moi-même les textes, sauf celui de Maupassant, que les élèves avaient dû lire pendant les vacances d’été sur demande de l’équipe pédagogique de lettres du lycée. J’ai inventé les ateliers d’écriture (complétés par un atelier dessin, un atelier récit oral, un atelier théâtre), le principe des « citations du jour » (pas nécessairement quotidiennes), le principe de « petits contrôles » (souvent brefs exercices de réflexion sur le travail en cours, en plus des exercices scolaires classiques), créé un blog pour mes classes.

Récapitulatif du travail accompli avec les élèves de Seconde générale en cours de français, premier semestre (septembre 2017-fin janvier 2018)

1) 
Le
 roman 
et
 la
 nouvelle 
au
 XIXe 
siècle
 : 
réalisme 
et 
naturalisme

Problématique
 générale 
: 
les
 relations
 hommes‐femmes
Œuvre
 entière
 :
 Guy
 de
 Maupassant, 
La 
Petite
 Roque
 
(1886)

2) 
La
 tragédie 
et
 la
 comédie
 au
 XVIIe
 siècle 
:
 le
 classicisme


Problématique
 générale
 :
 formes
 de 
la
 rébellion
Œuvre
 entière : Molière, Dom Juan (1665)

*

Lectures

Lectures analytiques :

« Le roman et la nouvelle au XIXe siècle » :

1) Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale (1845), extrait du chapitre VI

2) Stendhal, Le Rouge et le Noir (1830), début du chapitre VI

3) Émile Zola, La Fortune des Rougon (1871), extrait du chapitre V

4) Guy de Maupassant, La petite Roque (1885), incipit et explicit

5) Guy de Maupassant, La petite Roque (1885), les terreurs de Renardet

« La
 tragédie 
et
 la
 comédie
 au
 XVIIe
 siècle » :

6) Molière, Dom Juan (1665), acte III, scène 1

7) Molière, Dom Juan (1665), acte III, scène 2

8) Molière, Dom Juan (1665), acte V, extrait de la scène 2 (tirade de l’hypocrisie)

Lectures cursives et complémentaires :

Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale (1869), extrait (I : « Ce fut comme une apparition »)

Théophile Gautier, Le Pied de momie (1840), extrait

Auguste de Villiers de l’Isle-Adam, « À s’y méprendre ! » in Contes cruels (1883), extrait

Edgar Poe, Le Portrait ovale (nouvelle entière)

Edgar Poe, Le Corbeau

Molière, Tartuffe, acte III scène 3

Molière, L’impromptu, début

Molière, Dom Juan, I,1 : éloge du tabac (ou du théâtre?) par Sganarelle

Sophocle, Antigone :  « Créon. – Tu penses ainsi, seule de tous les Cadméens… »

*

Cours :

Le réalisme et le naturalisme

Histoire du théâtre, de l’Antiquité à nos jours

Le baroque (et le classicisme) dans les arts : peinture, sculpture, architecture, musique, littérature

Le classicisme ; les règles du théâtre classique

Le courage de la vérité (Foucault, Socrate)

*

Histoire des Arts :

Peinture :

René Magritte, La reproduction interdite, 1937 (avec extrait du livre représenté : Aventures d’Arthur Gordon Pym, par Edgar Poe)

Diego Velasquez, Les Ménines

Édouard Manet, Un bar aux Folies Bergère, 1882

Charles Allan Gilbert, All is Vanity, 1892

L’œuvre de Jean-Michel Basquiat

Écriture et dessin :

Visionnage de vidéos sur la calligraphie arabe ; le tag ; le peintre Jean-Michel Basquiat ; plusieurs courts-métrages d’animation sur Le Corbeau d’Edgar Poe (en français et en anglais)

Dessin par les élèves : lettres mises en dessin (calligrammes etc.) ; les masques de Médéric et Renardet, personnages de La petite Roque

Série :

Visionnage du mythique pilote de Twin Peaks, par David Lynch, en anglais sous-titré et en écho à La petite Roque

Cinéma :

Reproduction Prohibited, court-métrage de fiction réalisé par Szabolcs Ruczui d’après le tableau de Magritte La Reproduction interdite

Longs extraits du long (4h10) Molière d’Ariane Mnouchkine

Théâtre :

– Visionnages commentés et discutés :

Extraits de La classe morte, de Tadeusz Kantor ; entretien avec Blandine Savetier, metteuse en scène de Love & Money, de Dennis Kelly ; extraits de Idiot ! (d’après Dostoïevski) et entretien avec son metteur en scène, Vincent Macaigne

Molière, L’école des femmes, très larges extraits de la pièce, dans une mise en scène de Christian Schiaretti, avec Robin Renucci

– Ateliers :

Lecture à haute voix et réécriture en langage sms d’une scène de Tartuffe 

En amphi : exercices d’occupation de la scène et lecture dialoguée du début de L’impromptu de Molière

*

Quelques-uns des sujets des ateliers d’écriture (écriture suivie de la lecture par son auteur.e de chaque texte écrit ; ateliers commentés dans un cours postérieur) :

« Un loup sans forêt. Racontez. »

« … par une petite porte dans ma chambre que je n’avais jamais vue, je découvris… »

« 1) Chacun de nous est marqué par le mode de pensée dans lequel il a été élevé. 2) Malgré cela, nous pouvons réfléchir par nous-mêmes. Donnez des exemples pour les deux cas. »

« Une rencontre particulière. Racontez. »

« Le rêve peut être une façon : 1) de fuir la réalité ; 2) d’enrichir la réalité intérieure. Donnez des exemples argumentés pour les deux cas. »

« La littérature sert : 1) à faire découvrir des réalités qu’on ne connaissait pas ; 2) à faire réfléchir. Donnez des exemples pour les deux cas. »

« Racontez un moment particulier » (Ce sujet a été donné pour un atelier réalisé entièrement à l’oral, sans passage préalable par l’écriture).

« La Brindille [nom de la rivière au bord de laquelle l’enfant a été violée et assassinée dans le conte de Maupassant étudié parallèlement, La petite Roque] a tout vu. Écrivez le flux de ses pensées, son désir de justice après le meurtre. »

« Écrivez le monologue du Pauvre après sa rencontre avec Dom Juan ».

*

Quelques-unes des citations du jour (les citations sont présentées et mises en rapport avec le travail en cours)

« Le talent sans instruction est comme un loup sans forêt » Papusza, poétesse rom

« Les vrais livres sont rares » Jean Guéhenno, écrivain, professeur

« Plus le moteur est puissant, plus il importe que l’œil soit alerte et le conducteur vigilant » Alexandre Grothendieck, mathématicien

« L’imagination est un état de vie profond communiqué à la matière : comme si, plus on descendait dans la matière, plus on s’élevait dans l’esprit. » Charles-Ferdinand Ramuz

« La vérité est au fond du puits » Démocrite, philosophe grec

« Étrange, mystérieuse consolation donnée par la littérature. Dangereuse peut-être, peut-être libératrice : bond hors du rang des meurtriers, acte-observation. » Franz Kafka

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Bonus pour le tiers de la classe non parti en séjour au ski :

L’homme qui plantait des arbres, court-métrage d’animation de Frédéric Back sur le texte de Jean Giono dit par Philippe Noiret

Initiation au haïku : cours et atelier d’écriture

Le vieil homme et la mer, court-métrage d’animation d’Alexandre Petrov d’après la nouvelle d’Ernest Hemingway

Rencontre avec une écrivaine

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Une autre journée au lycée. Du sang, des tristesses, et puis le crâne à Mamadou

"au milieu coule une rivière"... et ces taches rouges sur cette page de mon cahier que j'ai coloriée hier

« au milieu coule une rivière »… et ces taches rouges sur cette page de mon cahier que j’ai coloriée hier

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J’ai vu des taches de sang dans le couloir, puis des étoilements rouges dans l’escalier. Un peu avant, l’une de mes élèves, malade, n’avait pas pu être reçue par l’infirmière, celle-ci étant occupée avec un élève blessé – et les pompiers. Un peu après, j’ai appris qu’il y avait eu une bagarre dans une classe de Première, et deux dents cassées. Ce n’est sans doute pas l’un des pires établissements de l’Île-de-France, et puis ce sont des choses qui peuvent arriver n’importe où sans doute. N’empêche, c’est triste, et ça figure ce qu’il y a de triste dans l’Éducation nationale, tant pour les élèves que pour les enseignants. Une violence intérieure, qui de temps en temps s’extériorise.

J’assure mes cours jusqu’à lundi prochain, afin de bien conclure ce que j’avais commencé avec mes élèves. J’espère qu’il y aura très vite un.e remplaçant.e. C’est triste aussi de les quitter, mais c’est ainsi, les conditions ne sont pas tenables, à trop d’égards.

L’Éducation nationale a ses dévots, comme en eut la tentaculaire et puissante Compagnie du Saint-Sacrement au temps de Molière. Les pires sont ceux qui sont censés enseigner la littérature mais ne supportent pas le moindre Molière en chair et en os parmi eux. Je n’en veux à personne, je suis juste entre la tristesse, la pitié et le rire.

Comme ma classe de Seconde est au ski cette semaine, il n’en reste qu’une dizaine d’élèves. Alors j’en profite pour faire un peu avec eux le programme buissonnier. Ce matin je leur ai passé le beau film d’animation réalisé par Frédéric Back sur le beau texte de Giono L’homme qui plantait des arbres. Un texte tellement d’actualité. Et cet après-midi, je les ai initiés au haïku – ce n’est pas si facile, ils ont souvent du mal à être concrets comme le demande ce genre, à se focaliser sur les éléments de la nature. Mais Mohammed a fait un très beau lien dans son haïku entre un « soleil d’été » et « le crâne à Mamadou » (qui se trouvait deux rangs devant lui). Voilà qui rachète tout, non ? Ah, je les garderai dans mon cœur, si fort.

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Faillite de l’Éducation nationale

vu du Transilien, avant-hier en allant au rectorat, photo Alina Reyes

vu du Transilien, avant-hier en allant au rectorat, photo Alina Reyes

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Le problème n’est pas la suppression du bac ou la sélection à l’entrée de l’université. Le problème est de savoir comment des élèves sont parvenus, comme les miens, en Seconde générale ou en Première technologique, en croyant dur comme fer que Molière est un auteur de romans (ils sont nombreux à le croire, et vous avez beau les détromper, ils continuent à le dire, ne comprenant absolument pas la différence entre roman et théâtre, vous expliquant que puisqu’il a fait des livres, c’est un romancier), ou que Molière est un auteur qui a vécu « il y a quelques années » (écrit très sérieusement dans un commentaire de texte), ou encore « au Moyen Âge », etc. Je ne vais pas recenser ici des perles, je n’aime pas du tout ce principe, je donne seulement un ou deux exemples pour faire comprendre l’ampleur du problème – en orthographe aussi c’est la catastrophe : qu’a compris de sa langue un élève qui écrit « ne ceresse que » ? Comment se fait-il que certains lycéens, y compris comme je l’ai observé en Seconde générale ou bien l’année où ils doivent passer le bac de français, sachent à peine lire et écrire, soient incapables de lire un texte de plus d’une page, et même parfois comprennent tout le contraire de ce que dit un texte d’une page écrit dans une langue simple ?

Le problème est que la sélection à l’entrée de l’université arrive là comme un pansement sur une jambe de bois. Puisqu’on a été incapable de donner une base correcte, une instruction moyenne, à tous les élèves, le diplôme obtenu aux alentours de 90% ne signifie plus rien et l’impossibilité de suivre un enseignement supérieur doit être sanctionnée par une autre sélection. Le problème est d’empirer le problème en le cachant sous le tapis, au lieu de s’atteler à le traiter, et à éduquer chaque enfant comme il mérite de l’être, comme la société doit le faire si elle ne veut pas régresser et sombrer.

Durant ma courte mais intense vie de prof, je me suis engagée corps et âme pour, tout en suivant les programmes, commencer à apprendre aux élèves ce qu’on ne leur apprend pas : à réfléchir par eux-mêmes. Leur apprendre à réfléchir, c’est leur donner les moyens de comprendre et de progresser. Mais j’ai pu constater au lycée comme à l’Espé, l’institution qui forme les profs, que ce principe en est complètement absent : l’intelligence des profs est elle-même bridée, voire sanctionnée. L’Éducation nationale est un univers concentrationnaire de la pensée. En tout cas pour ce qui est de la littérature, on l’y assassine. Tout est rangé en cases, rien n’a de sens. Malheureusement, la preuve en est faite tous les jours, tant sur le terrain que dans les études qui pointent la dégringolade des résultats de l’école française par rapport à celle des autres pays.

C’est pour avoir fait ce constat et pour avoir lutté contre les mauvaises pratiques et pour une autre vision de l’enseignement que j’ai été sanctionnée, tant dans mon lycée qu’à l’Espé où je me suis opposée à l’infantilisation qu’on voulait m’imposer, nous imposer – par les voies hypocrites et sournoises de petites vexations, abus de pouvoir, refus de dialogue… C’est ainsi que, faute de pouvoir me répondre sur le fond, des tutrices, des collègues ou le proviseur ont établi des rapports mensongers sur mon compte, afin de me faire passer, auprès de la hiérarchie comme parfois auprès des élèves, pour une enseignante qui ne faisait pas son travail. Sans me décourager, j’ai demandé un entretien à l’académie afin de pouvoir rétablir quelques faits dans leur vérité et surtout m’expliquer sur ma façon d’enseigner. Me disant parfois que si les tuteurs et autres responsables auxquels j’avais eu affaire jusqu’à présent n’étaient pas bien malins, c’est qu’ils avaient justement été choisis pour cela, pour leur conformisme, leur absence de pensée, qui les rendait dociles à l’administration ; mais qu’au sommet il se trouvait peut-être tout de même des gens un peu plus intelligents. J’ai pu constater qu’il n’en était rien ; non seulement j’ai dû endurer leurs incessants reproches et leurs sermons en langue de béton, mais à aucun moment je n’ai pu m’expliquer sur ma pédagogie. Ils ne veulent rien en savoir. Celle qui sort du rang doit être condamnée, c’est tout.

Comment ces personnes peuvent-elles être à ce point fermées et soutenir une institution tellement en faillite ? Il faut peut-être relire Le Conformiste d’Alberto Moravia, ou simplement se souvenir de l’attitude de l’administration française, de la fonction publique, sous l’Occupation. Banalité du mal, comme dit Arendt. Les racines du mal sont toujours vivaces, et prêtes à injecter leur poison dans toute une société.

Instruisons nos enfants, tous nos enfants. En leur apprenant à penser. À être libres.

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Face à l’Inquisition : ça a chauffé

le terrifiant dino,« Le terrifiant dino » (de béton) du jardin des Plantes, photo coloriée Alina Reyes

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Un grand inquisiteur et deux grands prêtres – je devrais peut-être dire plutôt trois minipapes – de l’Académie me faisaient face, rangés comme les Dalton. Le grand sec, avec une régularité de bétonneuse tournant sur elle-même, a débité sa langue de béton et ses menaces, régulièrement tout au long de l’heure, suivi des deux autres, tâchant eux aussi de protéger l’Éducation nationale comme si je la mettais en danger de mort. Comme je leur tenais tête, et fort vigoureusement ma foi, le béton qui coulait du grand Dalton a fini par tomber tout effrité : « Je ne pensais pas que c’était à ce point… votre comportement… » « Eh bien, qu’a-t-il donc, mon comportement ? » lui ai-je dit. Mais aucun dialogue n’était possible, ils ne savaient que me resservir, tour à tour, le plat froid de leur discours tout fait, que je refusais de manger. À la fin, déjà debout, je leur ai dit tranquillement qu’il était dommage qu’ils ne soient pas plus ouverts à la discussion. Le grand inquisiteur m’a répondu par une énième menace d’action juridique, ajoutant : « Nous attendons que vous vous comportiez en fonctionnaire responsable et éthique. » « Faites-le donc vous-même, lui ai-je dit, au lieu de menacer ainsi les gens. Vos menaces ne m’impressionnent pas. »

Je suggère à l’Éducation nationale d’interdire aux écrivains l’accès aux concours de l’enseignement. Il y en a de plus dociles ou de moins turbulents que moi, mais c’est quand même risqué. Car le grand souci de ses curés s’est révélé être ce blog. Certes j’ai ma liberté d’expression MAIS. Mais je n’ai paraît-il pas le droit de dénigrer la fonction publique. Ne parlai-je pas il y a quelques jours de totalitarisme ? Bien entendu il s’agit d’intimidation, il reste quand même en France quelque chance de tomber sur des tribunaux qui ont le sens de la démocratie. N’empêche, cette séance d’intimidation hallucinante valait le détour. Il faut le vivre pour savoir ce qu’il en est, du fonctionnement de ces gens. Et comme tout le monde ne peut pas le vivre, je le partage volontiers.

Le clou fut, dans les dernières minutes, le moment où ils me reprochèrent d’avoir signé la feuille de présence hier à l’Espé du mot « Adieu ». HAHAHA ! Hier je n’y étais pas, et j’envoie des bisous à la plaisantine ou au plaisantin qui par cet acte s’est rendu.e complice de mes affreux blasphèmes envers nos bons maîtres.

*

Parole du ciel

libres poetes,*

Après avoir, jusqu’à quatre heures et demi du matin, discuté avec O de la question : vais-je ou non quitter l’Éducation nationale ?, avec son encouragement j’ai pris ma décision.

Nul être libre ne peut s’accorder à une telle institution, totalitaire, orwellienne, baragouinante (points de carrière, directives, acronymes et autres éléments de langage comme autant de débris babéliens). L’humain n’y est qu’un pion, et le plus terrible n’est pas cette grosse machine stupide elle-même, mais le constat qu’on y fait de la soumission de ceux qui en sont, formatés à tel point qu’ils se trouvent dans l’incapacité totale de s’en rendre compte. Bien sûr comme dans toute bonne dystopie il y a dans le lot quelques résistants secrets, parmi les plus discrets, les plus taiseux, protégeant de leur réserve la liberté intérieure qu’il leur reste. Mais c’est un rôle qui ne me convient pas, du moins autant qu’il me reste la possibilité de choisir toujours de nouveau ma liberté effective.

À cinq heures cinq, à l’heure de me lever pour pouvoir arriver à temps pour le premier cours au lointain lycée où la grosse machine m’a nommée sans considération d’humanité, je ne me suis pas levée. À huit heures quinze, avant le premier cours, j’ai téléphoné pour prévenir de mon absence. Quand j’ai raccroché, un vol de mouettes est passé à ma fenêtre, criant, m’appelant à prendre le large. J’ai souri, largement.

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Mes ateliers d’écriture au lycée

maison d'amour*

Je suis professeure de lettres dans un lycée général d’Île de France depuis ce mois de septembre 2017. Dès la première semaine, j’ai instauré un atelier d’écriture avec mes classes de Seconde générale et de Première technologique ST2S, lors des heures de cours en modules (17 à 18 élèves par groupe).

Ma principale source d’inspiration pour l’esprit qui préside à cet atelier fut une expérience d’atelier d’écriture que je vécus une fois aux Compagnons de la nuit, une association d’accueil du soir de personnes sans abri. Régulièrement, dans sa grande salle en sous-sol d’un immeuble du cinquième arrondissement de Paris, cette association organisait un atelier d’écriture où étaient conviés aussi bien des gens vivant dans la rue que des habitants du quartier. J’étais à ce moment-là moi-même bénévole dans une autre association d’accueil de personnes sans domicile fixe et j’avais l’intention d’y proposer aussi un atelier d’écriture (les responsables de cette association catholique ayant accueilli favorablement mon idée… la confièrent aussitôt à un homme – qui proposa une formule d’atelier classique, et de peu d’intérêt – je quittai l’association).

Aux Compagnons de la nuit, la formule était simplissime. Le responsable de l’atelier proposa à la vingtaine de personnes présentes (dont j’étais, donc), un sujet ainsi formulé : « Allo ? » Nous étions assis sur des chaises autour d’une table, muni d’une feuille de papier et d’un stylo. Chacun, chacune, habitant.e avec ou sans toit, se mit à écrire. Et quand tout le monde eut terminé, chacun.e lut son texte. Chaque lecture était suivie d’un applaudissement sobre, aucun commentaire n’était fait. Les textes écrits par les personnes sans abri avaient souvent une force poétique inouïe. Il y eut parfois des larmes, mais sans aucun pathos. Ce qui se passait était extrêmement intense, d’humanité, de partage, de communion.

L’atelier que j’ai mis en place s’inspire de cette simplicité et de cette humanité, et les recherche. Je l’ai adapté à des classes de lycéens en proposant des sujets également très ouverts mais en lien avec ce que nous étudions parallèlement dans les cours de littérature. Les élèves disposent les tables en U, j’écris le sujet au tableau. Comme nous avons peu de temps devant nous (à peine 55 minutes entre deux sonneries), je joue justement sur la pression, l’urgence. Il leur faut en général une dizaine de minutes pour s’installer puis se mettre au travail. Je comprends et j’accepte parfaitement ce temps qu’il faut laisser à ce qu’on appelle « l’angoisse de la page blanche ». Au tout début, les élèves protestaient fortement contre la consigne, contre ce genre d’exercice auquel ils n’étaient pas habitués et qui les mettait en danger. Je laissais leur inquiétude s’exprimer tout en restant tranquillement ferme : il allait falloir le faire. Venait alors le moment où ils se jetaient à l’eau. L’écriture venait, dans le silence et l’intensité du moment. Les protestations ont disparu lors des séances suivantes, mais le processus demeure le même. Le temps de libération du verbe est une libération. Au bout d’une vingtaine de minutes, nous passons à la lecture des textes. Même les plus timides, les plus taiseux, ou les moins adroits avec les mots, s’y livrent avec bonheur. Les toutes premières craintes, les hontes ont disparu. J’ai expliqué qu’il s’agit ici d’un atelier d’écriture personnelle et non scolaire (même si finalement je donne une note au bout de quatre ateliers, car les élèves sont trop habitués au système de notes pour pouvoir s’en passer). Personne ne doit juger ni commenter, seulement écouter – puis applaudir discrètement afin de remercier l’auteur de sa lecture. J’ai expliqué aussi que nous étions là dans la littérature, et qu’il n’y avait donc ni censure ni interdit, à part l’interdiction de ne pas écrire quelque chose qui ne soit pas, dans l’esprit, de l’ordre de la littérature. L’écoute des uns par les autres est excellente, surtout avec les élèves de Première, un peu plus mûrs.

Ce qui jaillit d’un tel dispositif d’écriture est très profond. Même si l’expression peut en être maladroite, des expressions de soi rejoignant l’universel humain de toujours et de partout surgissent sur le papier à travers de petites fictions ou de brefs textes de réflexion. Tour à tour poétiques, tragiques, humoristiques, ces textes produits individuellement puis partagés oralement, donnés et reçus, font expérimenter aux élèves le sens de la littérature, tel qu’il existe depuis ce qu’on appelle l’homme préhistorique : l’humain.

Les élèves sortent calmes et profondément satisfaits de ces ateliers. La plupart d’entre eux les réclament, dans les périodes où nous n’en faisons pas. Certains furent particulièrement intenses, le groupe en larmes pendant le temps des lectures, et se disant soudé après l’expérience (refusant même de quitter la salle avant que tout le monde ait lu son texte, un vendredi à 17h25 alors que la sonnerie de départ avait retenti). Chaque atelier est différent, mais l’esprit en est généralement celui d’un grand calme, d’une paix d’autant plus sensible quand les textes sont eux-mêmes « sensibles ». L’attitude du professeur est essentielle : il faut dégager soi-même un grand calme, une paix intérieure, une détermination douce, être présent à la demande et s’effacer quand il le faut. Cela ne peut se réaliser qu’en accord avec la politique générale de ses cours, de son attitude dans l’ensemble des cours.

Voici quelques-uns des sujets proposés lors de ces ateliers :

« Un loup sans forêt. Racontez. »

« … par une petite porte dans ma chambre que je n’avais jamais vue, je découvris… »

« 1) Chacun de nous est marqué par le mode de pensée dans lequel il a été élevé. 2) Malgré cela, nous pouvons réfléchir par nous-mêmes. Donnez des exemples pour les deux cas. »

« Une rencontre particulière. Racontez. »

« Le rêve peut être une façon : 1) de fuir la réalité ; 2) d’enrichir la réalité intérieure. Donnez des exemples argumentés pour les deux cas. »

« La littérature sert : 1) à faire découvrir des réalités qu’on ne connaissait pas ; 2) à faire réfléchir. Donnez des exemples pour les deux cas. »

« Racontez un moment particulier » (Ce sujet a été donné pour un atelier réalisé entièrement à l’oral, sans passage préalable par l’écriture).

« La Brindille [nom de la rivière au bord de laquelle l’enfant a été violée et assassinée dans le conte de Maupassant étudié parallèlement, La petite Roque] a tout vu. Écrivez le flux de ses pensées, son désir de justice après le meurtre. »

Après lecture en commun, les élèves se relayant, de la scène où Tartuffe tente de séduire la femme de son meilleur ami : « Réécrivez, à deux, cette scène de séduction hypocrite et inappropriée en langage sms (échange de textos) ».

« Qu’est-ce que, selon vous, le courage de la vérité ? Donnez des exemples. »

« Écrivez le monologue du Pauvre après sa rencontre avec Dom Juan ».

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Seule la poésie sauve

carriere

riviere

Une carrière, une rivière, des arbres, des bateaux, des lignes dans le sable… J’ai fait ces photos ce matin du RER. Il y a de la poésie partout. La France honteuse, la France collabo, qui perdure depuis le siècle dernier sous des formes très proches dans leur laideur – aujourd’hui haine et mépris des femmes et du peuple par les privilégié.e.s, chasse aux migrants, stigmatisation des chômeurs, etc. – c’est la France aveugle à la poésie, impuissante, incapable de concevoir un monde autre, repliée dans ses culs-de-sac, ses pingreries intellectuelles et matérielles, ses peurs de perdre ce qu’elle est en train de perdre : la vie.

Encore une bonne journée au lycée, malgré une heure d’expression excessive de leur vitalité par mes Seconde, toujours surexcités le vendredi après-midi. C’est ainsi, et on avance quand même, on apprend. La vie. Une autre vie.

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Des chevaux, une mosquée, et dans les rues des visages dessinés

arbre à coeurs

chevaux

visage

visage 2

visage 3

visage 4

visage 5

visage 6

voiture

mosquée

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En chemin vers mon rendez-vous, j’ai rencontré de beaux chevaux montés par deux cavaliers de la Garde républicaine, je suis passée par la Grande mosquée, et j’ai photographié des visages, une voiture et un arbre à cœurs dessinés sur les murs. Le médecin m’a trouvée en très bonne santé mais fatiguée, et m’a conseillé à plusieurs reprises, et encore au moment du départ, de prendre un arrêt maladie d’une semaine pour récupérer. Je ne veux pas laisser les élèves, j’ai refusé de m’arrêter mais je lui ai promis de le faire si nécessaire. N’empêche que l’Éducation nationale est bien peu respectueuse des enseignants, et du même coup des élèves. Au lieu de pouvoir travailler dans des conditions optimales, comme ce serait le cas si j’avais été nommée pas trop loin de chez moi plutôt qu’à quatre heures de transports par jour aller-retour, je dois préparer les cours, corriger les copies etc., et assurer des cours parfois dans un état de grande fatigue, qui ne m’aide pas à gérer les classes. D’autant qu’à soixante-et-un ans et après un traitement anticancer je n’ai pas les mêmes ressources d’ énergie qu’à trente ans. Mais ces gens se foutent de l’humain, ils ne parlent qu’en acronymes et autres sigles, une non-langue que parlent aussi les formateurs de l’Espé, la seule langue qu’ils comprennent, au fond. Heureusement il y a les élèves, encore vivants. Ma joie.

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Espé. Déchirer le voile

Le manège des animaux disparus, cet après-midi au Jardin des Plantes à Paris, photo Alina Reyes

Le manège des animaux disparus, cet après-midi au Jardin des Plantes à Paris, photo Alina Reyes

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« Où en sommes-nous avec le temps ? », demandait à André Gide le facétieux Arthur Cravan. « Il est six heures moins un quart « , répondait platement le maître. « Le moyen de cacher un homme ? », interroge un jour Paul Valéry, en présence du même Gide qui, cette fois, se tut.

« Pourtant les réponses ne manquaient pas », commente Jean-Paul Sartre, qui rapporte ensuite cette phrase de Paul Nizan : « Où l’homme s’est-il caché ? Nous étouffons ; dès l’enfance on nous mutile… »

Ainsi commençai-je un jour un article intitulé  « Déchirer le voile », article qui se terminait par ces mots : « Il faut s’entendre à sortir plus propre encore de conditions malpropres, dit Nietzsche, et à se laver aussi avec de l’eau sale, si cela est nécessaire. »

Aujourd’hui je suis retournée à l’Espé (l’institution de formation des profs), que j’avais déserté quelque peu à la fin du trimestre dernier, assez fatiguée par mes quatre heures de transport par jour pour aller enseigner là où j’ai été nommée (dans l’académie la plus éloignée de chez moi) pour estimer que je préférais continuer à vivre plutôt que de mourir d’épuisement pour être allée (deux heures et demie de transport aller-retour) suivre en plus ces « cours », ce non-événement qu’est l’Espé (cf mot-clé). Comme il devait être question du travail écrit que nous devons rendre, mes collègues néoprofs et moi,  comme ce travail portant sur notre propre expérience m’intéresse, et comme d’autre part j’ai pu me reposer pendant les vacances, j’y suis donc retournée. Avant le cours, la tutrice m’a dit : « nous [qui est ce nous, je l’ignore et peu m’importe] aimerions que vous parliez de vos ateliers d’écriture, puisque vous êtes auteure, cela nous intéresse ». C’est donc ce que j’ai fait, à l’oral, comme d’autres qui ont parlé de leur propre travail, de façon informelle. Et quand j’ai terminé, cette « tutrice » s’est permis, tout à fait gratuitement, de proférer une diffamation très grave sur ma façon de pratiquer ces ateliers. Je lui ai demandé de s’en expliquer, elle a refusé. Je me suis levée, je suis partie.

Pour résumer la façon dont je fais travailler mes élèves dans ces ateliers, je peux citer ce passage de l’un de mes livres :

Vient le moment de se jeter à l’eau, le moment soudain où la tentation et la peur de l’abîme cèdent devant sa nécessité, sa beauté d’urgence à accomplir, le moment où tout s’accélère, où, enjambant mon garde-fou je prends mon envol, bondis dans la lumière, où je me sens me précipiter inexorablement vers ma propre sortie, et torrent, rejoindre le torrent qui depuis si longtemps pour moi coule de source.

C’est cela que je leur fais expérimenter.

Ce que les imbéciles, les méchants, les bornés, ceux qui n’auront ni n’incarneront jamais l’intelligence de la littérature ni la littérature elle-même, voudraient empêcher.

Les imbéciles ignorent combien il est dangereux de vouloir entraver un torrent. Et combien il est jouissif et fructueux de le libérer, fût-ce un torrent de larmes.

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Prof, le cœur léger

danseuse !l’un de mes collages du temps où j’avais le temps de m’y amuser ; mais j’en referai, j’ai rapporté un journal de théâtre d’Edimbourg pour ça

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Au retour, dans le bus, puis le RER, puis le métro, deux heures durant, mon livre reste dans mon sac : je savoure ma journée. Fatiguée mais heureuse. Pourtant je n’avais vraiment pas envie d’y aller. D’y retourner. Au lycée. Jusqu’à trois heures et demie du matin pensant à mes travaux d’écriture en cours ou en projet, que le retour à l’enseignement allait retarder alors qu’ils me tiennent tant, tant, tant à cœur. Quand il a fallu se lever, à 5h05, mon heure pour y être à temps pour le premier cours à 8h30, je n’étais pas la reine du monde. Mais finalement ça n’a pas changé : mes élèves aussi me tiennent à cœur, tant et tant. D’ailleurs tout s’est passé à merveille. Il y en a même un qui a demandé à assister une deuxième fois au cours – après celui du premier groupe, dont il fait partie, le même cours pour le deuxième groupe deux heures plus tard – et qui a participé très bien aux deux, avec bonheur. D’autres aussi ont été heureux, comme moi. Je leur fais bien sentir les nuances, les strates de sens dans un texte, et en quoi cela nous concerne tous, cela concerne chacun de nous – et ça les intéresse – je rends grâce au génie de Molière. Ça c’était avec les Seconde. Les Première ont eu à composer un commentaire de texte en deux heures, et je ne les avais jamais vus aussi travailleurs, sérieux, réfléchi.e.s (à part trois qui ont préféré dormir sur leur table au bout d’une heure). Tout cela s’est passé dans le calme mais sans somnolence (sauf pour les trois rois fainéant.e.s), de façon bien réveillée, vivante. Ayant dormi seulement une heure et demie dans la nuit, j’avais eu la bonne idée d’emporter une thermos de café, qui m’a bien soutenue entre deux cours, et j’étais calme comme un Bouddha (avec le presque kilo que j’ai pris pendant les fêtes j’aurais pu poser en Bouddha, en effet). La vie est belle, quoi.

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Fake news et passé simple

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Il ne suffit pas de chasser toutes les personnes qui n’entrent pas dans la ligne, il faut aussi chasser toute parole qui ne s’accorde pas avec la parole officielle. Les milliardaires s’arrangent pour que tous les grands médias soient dans la ligne, les législateurs vont être chargés de faire en sorte que soient désormais contrôlées toutes les paroles qui échappent au contrôle des milliardaires.

 

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Certains médias, comme Le Monde et son éhonté Décodex, s’engouffrent servilement dans la chasse à la parole autre. Le quotidien 20 Minutes se fend par exemple d’un article dénonçant comme fake news le fait de dire qu’on n’apprend plus le passé simple à l’école. En fait ce n’est pas une fake news, c’est la simple vérité, même si comme l’article l’affirme, le passé simple figure encore dans les manuels. Sur une classe de 35 élèves de Seconde, seuls 2 ont trouvé le passé simple que je leur demandais d’un verbe courant à la troisième personne du pluriel. Au moins les trois quarts, voire 90%, conjuguent la première personne du passé simple du premier groupe en -a : je marcha, je roula, etc. Quand je leur ai dit que la terminaison était en -ai ils m’ont demandé avec suspicion : « Vous êtes sûre ? » Et comme je l’étais, ils ont ajouté, pas convaincus : « Pourtant, tout le monde dit comme ça. » Pour les verbes des deuxième et troisième groupes, c’est un festival de terminaisons fantaisistes : il courit, ils voyurent, tu partas, etc. Même chose avec mes Première. J’en ai parlé avec les autres profs, ils m’ont dit que le phénomène était général.

 

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Or si l’on suit la loi anti fake news que Macron annonce, c’est donc la parole officielle qui a raison sur la vérité des faits. L’ancien président du Conseil supérieur des programmes l’affirme : le passé simple est enseigné selon une procédure pédagogique qui a fait ses preuves. Ses preuves de quoi ? Qu’elle ne marche absolument pas, voilà la vérité des faits, mais selon la vérité officielle dire ce qui est constitue une fake news. C’est que le passé simple n’est plus employé à l’oral, ajoute le pédagogue, qui dit tout et son contraire. L’était-il il y a quelques décennies ? J’en doute fort. Mais le passé simple est employé à l’écrit, en littérature. Si la littérature était enseignée aux élèves, ils le connaîtraient. Le fait est, comme je l’ai déjà dit beaucoup ici, que la littérature ne leur est pas enseignée.

 

oursAujourd’hui à Paris 5e, photos Alina Reyes

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Le bonheur au lycée

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Le bonheur au lycée : être en cours avec mes élèves ; et me retrouver seule, paisible, dans la salle à part de la salle des profs, avec mes feuilles, mes cahiers, mes pensées.

Aujourd’hui, la gorge nouée au fond de la classe au moment de la mort de Molière dans le film d’Ariane Mnouchkine, me rappelant mon fou rire au fond de la classe, il y a près de trente ans, pendant le visionnage du Bourgeois gentilhomme avec d’autres de mes élèves. Pendant cet intervalle de presque trente ans je n’ai pas enseigné, ou disons que j’ai enseigné autrement, hors de l’école. Dans le film de Mnouchkine aussi il y a un effet de boucle, de boucle ouverte. La vie est grande et belle.

Ce n’est pas faire du théâtre, faire cours. Je ne suis pas en représentation, en classe. Nous sommes ensemble, avec le verbe être au sens de faire aussi, « faire » comme dans le mot poésie, en grec. Et quand cela se passe dans la vérité, il y a un effet de troupe théâtrale. C’est très exaltant. Très difficile. Très exaltant. Il y a un effet de maïeutique. Notre enfant invisible crie, il est vivant.

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De l’animation en classe

j'ai photographié ce rideau de fer tagué hier sur un quai de RER, je le trouve très beau

j’ai photographié ce rideau de fer tagué hier matin, tôt, sur un quai de RER, je le trouve très beau

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La politique pédagogique en cours consiste le plus souvent à transformer l’enseignement en animation, les enseignants en animateurs, en « gentils organisateurs », comme on dit au Club Med. Leur tout est de savoir varier les activités au cours de l’heure de façon à remplir le temps de cerveau disponible des élèves de prêt-à-savoir et de prêt-à-questionner qui, couplé avec le prêt-à-punir, les fasse se tenir à peu près tranquilles, voire carrément amorphes.

Mon constat, au bout d’un trimestre d’enseignement, est que pour bien enseigner l’enseignant ne doit pas se soucier d’animation, mais jongler avec l’animation naturelle de la classe. Une jeune collègue m’a dit un jour à l’Espé qu’elle avait lu une étude (anglaise, si je me souviens bien) selon laquelle les apprentissages se faisaient mieux dans une atmosphère de léger brouhaha en classe. Et je remarque que ce sont les conditions dans lesquelles je préfère travailler, car elles donnent les résultats les meilleurs. Trop de bruit peut être invalidant, et pour obtenir une classe animée sans excès il faut souvent lutter contre les débordements, surtout dans la dernière heure de la journée ou le dernier jour de la semaine, quand les élèves sont fatigués, excités. Mais les (rares) fois où il m’est arrivé d’être face à une classe tout à fait silencieuse, j’ai constaté que son intelligence en était d’autant plus éteinte.

Il faut distinguer entre élève silencieux et classe silencieuse. Un élève silencieux peut très bien être en éveil, suivre le cours en réfléchissant – et cela y compris, voire encore mieux, dans une classe animée. Mais toute une classe silencieuse somnole. Quand les élèves répondent aux questions c’est de façon mécanique, sans vie, sans fulgurance, sans génie. Et finalement l’efficacité est moindre, ils travaillent moins bien, et surtout ils apprennent beaucoup moins bien à réfléchir.

Le lundi j’ai un cours en module, c’est-à-dire en deux demi-groupes (dix-sept élèves par demi-groupe) pour les Seconde. Le premier a lieu de midi trente à treize heures trente, le second de seize heures trente à dix-sept heures trente. Lorsque nous faisons autre chose qu’un atelier d’écriture (là les conditions de travail sont tout autres), le premier groupe est toujours animé, le second, en toute fin de journée, trop animé, bavard, agité. Je dois y lutter pour obtenir l’attention, mais finalement le travail avance toujours autant qu’avec le premier groupe, voire même un peu plus vite.

Voici par exemple, sur le même exercice, les deux tableaux que j’ai obtenus en moins de dix minutes à la fin du cours, le premier du premier groupe :

tableau 1

et celui-ci, aussi judicieusement mais davantage rempli, du second groupe :

tableau 2

Le premier groupe est un très bon groupe (quoique aussi hétérogène quant aux niveaux que le second) et cela ne signifie pas que le groupe le plus bruyant travaille systématiquement mieux, mais qu’il peut travailler au moins aussi bien (de façon certes plus fatigante pour moi). Par ailleurs j’ai constaté aussi que certains des élèves les plus bavards de la classe sont aussi parmi ceux qui se souviennent le mieux de ce qui a été dit ou visionné au cours précédent – je l’ai constaté encore hier avec l’élève intelligent et sympathique que la tutrice de l’Espé associe dans son rapport à « l’enfer ». J’ai demandé à un autre, le plus pipelette d’entre eux, pourquoi il ne pouvait jamais s’arrêter de parler, il m’a répondu : « parce qu’à la maison, avec mon père, je n’ai rien à dire, alors quand je suis au lycée, je parle ». J’ai convoqué les dix bavard.e.s en AP et je leur ai fait faire pendant toute l’heure un exercice dans lequel ils et elles devaient apprendre à garder leur calme. Cela a assez bien fonctionné. Sans bien sûr régler l’affaire une bonne fois pour toutes. Tant pour l’enseignement que pour la discipline je continue à expérimenter, explorer, c’est à la fois ma responsabilité et un travail d’équipe, avec eux. Ils ne font pas toujours bien et moi non plus, mais eux et moi sommes aussi capables du meilleur, le meilleur qui advient souvent caché derrière ou dans l’animation, mais qui advient bel et bien.

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Têtes creuses, policées, évacuatrices d’humain et de littérature

vu du RER, ces jours-ci, photo Alina Reyes

vu du RER, ces jours-ci, photo Alina Reyes

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Quand je vois ce qu’on fait de la littérature et de son enseignement, je songe aux évacuations de camps de Roms, de migrants, de pauvres divers. Je ne dis pas que tous les éditeurs, que tous les professeurs participent à cette entreprise de solution finale. Mais c’est le sens dans lequel on est poussé à aller.

J’ai assisté à des journées d’étude dans une université qui a mis en place un Master de création littéraire, comme cela se fait de plus en plus.  Du néant figé. Formalisme, médiocrité, absence de sens. Des auteurs invités, donnés en exemple, qui écrivent à partir d’images trouvées en ligne. J’ai demandé ce qu’il en était de l’écriture à partir de la vision intérieure, personne n’a compris ma question, même après que j’ai essayé de l’expliciter.

L’une de nos formatrices de l’Espé (qui un jour nous envoya une vidéo d’elle fraîchement manucurée pour nous dire en six longues minutes ce qu’elle aurait pu nous communiquer par écrit en deux phrases) a repris cette pratique en guise d’atelier d’écriture avec ses Seconde en AP (« aide personnalisée », pour juste une petite poignée d’élèves les plus faibles). Elle leur propose un choix d’images qu’elle a prises religieusement sur un site officiel, autorisé, et que chacun consulte sur sa tablette numérique avant d’en choisir une à son tour et d’écrire un texte à partir d’elle. Chaque élève a donc les yeux fixés sur son Ipad. Il doit s’imaginer être le créateur de l’image et dire pourquoi il la fait. Chaque élève est chassé de lui-même, projeté dans une image fixe toute faite, neutralisé dans la fascination numérique. L’humain est évacué, le résultat est comme le dispositif clean, lisse, sans aucun problème publiable à son tour en ligne, avec l’image autorisée en regard, de façon parfaitement proprette.

Rien à voir avec les ateliers d’écriture que je fais avec mes élèves, à partir de mises en danger verbales. Par exemple l’un des tout premiers : « Un loup sans forêt. Racontez ». Ou le dernier : « Qu’est-ce que, selon vous, le courage de la vérité ? » Avec rien d’autre qu’une feuille de papier, un stylo, et vingt minutes pour aller chercher au fond de soi les mots et les écrire, écrire. Dire l’humain, comme l’humain le fait depuis la dite Préhistoire (c’est le sujet de ma thèse). C’est ce que je leur fais faire, c’est ce que l’éducation contemporaine s’emploie à empêcher, à gommer, à recouvrir d’images toutes faites, comme on collerait des affiches sur les parois des grottes ornées, comme on immolerait les livres sur l’autel de la Bêtise – « bienveillante », il va sans dire.

Certes les écrits de mes élèves ne pourraient être publiés sans, souvent, scandaliser l’institution et leurs parents. C’est que la mort n’est pas mon métier. Je n’assassine pas la littérature à peine née, je n’assassine pas l’humain, je les fais vivre.

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Kaïroï du jour JJJ

de la grande ourse a la grande ourse !*

Kaïroï (ou kairi, selon la prononciation en grec moderne), pluriel de kaïros : car il y eut plus d’un Moment, ou d’un it comme dit Kerouac à propos de musique. D’abord celui de la citation. Souvent je commence le cours en écrivant au tableau une citation d’un bon auteur. Les élèves sont habitués, ils la notent (ou pas, je ne vérifie pas, c’est un espace de liberté). Donc ils ont commencé à noter, et puis ils ont vu le nom de l’auteur : l’un d’eux. L’un d’eux, pas du tout le meilleur élève et encore moins le moins bavard, qui m’avait dit, lorsque je leur avais demandé d’écrire sur ce qu’était selon eux le courage de la vérité, et qu’ils trouvaient à juste titre cela difficile : « c’est en accomplissant les choses difficiles qu’on avance dans la vie ». Je l’avais félicité, du coup il l’avait redit dans sa copie, et du coup, en leur rendant les copies, je leur ai donné cette phrase comme citation du jour et cela les a bien amusés, cela leur a même fait un effet bien meilleur encore.

Ensuite, en rendant lesdites copies, j’ai demandé à l’un d’eux, champion du bavardage lui aussi (et qui impressionna fort la tutrice de l’Espé qui y vit un enfer, alors que tous ses profs, y compris moi évidemment, le trouvent très sympathique, le bonheur de vivre incarné) où il avait trouvé l’inspiration pour finir son texte par cette question : « Mais au final, qu’est-ce que la vérité ? » Il n’a pas su que répondre, il avait trouvé ça, c’est tout. Je lui ai dit : c’est bien, c’est une question très célèbre. Un peu plus tard, il m’a appelée et m’a demandé pourquoi cette question était célèbre. Je lui ai expliqué que dans l’évangile de saint Jean, quand Jésus est présenté à Pilate avant d’être crucifié, il lui dit qu’il est né et qu’il est venu pour témoigner de la vérité, et que tous ceux qui sont de la vérité l’écoutent – et qu’alors Pilate lui demande : « qu’est-ce que la vérité ? », et que Jésus ne répond pas.

Toujours en rendant les copies, j’ai eu le bonheur de demander à un autre élève, très « faible » d’un point de vue scolaire habituellement, s’il voulait expliquer oralement pourquoi il appelait « la boucle » sa pensée sur la vérité et le courage de la vérité – il ne l’a pas fait, mais je lui ai dit que son texte était très bien, car il l’était, d’une pensée profonde et assurée, étonnante.

Puis en leur faisant un cours sur le courage de la vérité selon Foucault et sur Socrate qui, leur ai-je dit, apprenait à ses élèves à penser par eux-mêmes, ce qui n’a pas plu du tout aux autorités en place, qui veulent des gens dociles et non pensants, il y a eu un bref débat entre deux élèves : l’une demandant si l’opinion (dont je leur avais donné le sens philosophique) n’était pas une pensée neutre, raisonnable, alors que les pensées personnelles étaient toujours extrémistes ; l’autre (un élève érudit et très réfléchi) rétorquant aussitôt que c’est justement ce qu’on veut nous faire croire.

Tout cela s’est passé dans le bruit de fond habituel du vendredi, et plus d’une fois je me suis fâchée pour leur demander du calme, j’ai même ramassé quelques carnets (façon de menacer d’y inscrire un mot à faire signer par les parents ou une colle) mais à la fin des deux heures j’ai rendu les carnets sans y avoir rien mis, même si les bavardages n’avaient pas cessé, car pourquoi les punir pour des bavardages ? Ils n’en sont pas coupables. Responsables oui, et c’est pourquoi j’ai instauré la note de conduite, en espérant que ceux qui sont maintenant passés au-dessous de la moyenne vont se ressaisir afin de remonter. Mais la faute des bavardages en classe revient d’abord et en tout premier lieu et même uniquement à l’institution, qui ne prend pas les mesures pour que les classes travaillent calmement sans qu’on ait à punir. Moi je suis une lectrice de Nietzsche et de Foucault, entre autres, je ne vais pas me mettre à infantiliser, abêtir, ni à « surveiller et punir ». Le voudrais-je, je ne le pourrais pas. Je ne fonctionne pas ainsi, c’est tout. Et je sais que malgré le bruit, il y a des kaïroi, des Moments qu’il n’y aurait pas dans des cours ordinaires, et que malgré le bruit aussi, même si certains en sont seulement à moitié conscients, ils entendent ce que je dis, cela pénètre en eux (ainsi que ce que je ne dis pas, comme le fait de ne pas les punir). Ils entendent, comme on entend Jésus, saint Jean ou Don Juan, qui n’ont pas plus besoin de répondre à la question « qu’est-ce que la vérité ? » qu’un éléphant n’a à répondre à la question « qu’est-ce qu’un éléphant ? »

Ensuite nous avons commencé à regarder le formidable film d’Ariane Mnouchkine sur la vie de Molière, et je tremblais de bonheur, à la fois du film et des réactions des élèves, par moments. Ce sont des choses infimes dont je parle, sans doute la plupart des gens ne les verraient pas, ne les sentiraient pas, mais moi je sens, je sais ce qui se passe, par-delà les apparences, et si infime cela soit-il, c’est immense.

L’après-midi, j’ai fait écrire les Première en atelier d’écriture sur la même question à propos du courage de la vérité. Les Première sont calmes, surtout en demi-groupe et surtout en atelier d’écriture, qui a un effet extrêmement apaisant. Comme toujours, chacun.e a lu son texte à voix haute après l’avoir écrit ; et j’ai même eu le temps, dans la même heure, de leur faire ensuite le petit cours sur Foucault et Socrate. Il faut maintenant que je relise leurs copies pour mieux apprécier certaines choses que j’ai entendues. Cette classe de Première techno (ST2S) comprend des élèves qui ont des expériences de vie parfois très, très difficiles ; certain.e.s élèves sont en éveil, ne demandent pas mieux que d’être réveillées, j’ai le bonheur de voir ça ; d’autres sont déjà plus anesthésiés par le système que les Seconde, l’expérience de travail avec ces élèves est autre, mais tout aussi passionnante. Je songeais à tout cela en sortant du lycée, en marchant dans le noir, en regardant les petites lumières de la banlieue défiler depuis le bus, puis depuis le RER bondé, puis dans le métro bondé aussi. Quelle merveilleuse chance de pouvoir vivre une telle expérience.

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Miracles du jour

Lues dans le RER au rythme de comptine,
Esther et Athalie, sourires de Racine
D’où goutte, mielleux, par brusques accidents
De langue remordue, le sang d’entre ses dents.

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Le premier miracle fut de découvrir que dans le dernier « petit contrôle » que j’ai demandé à mes élèves de faire en classe, à savoir répondre par écrit, en quinze minutes environ et en au moins vingt lignes, à la question « Qu’est-ce que, selon vous, le courage de la vérité ? », les copies ne comportaient quasiment aucune faute d’orthographe, alors que d’habitude elles sont légion à chaque ligne chez la plupart, et plusieurs par texte même sous la plume des meilleurs élèves. J’y vois donc un miracle de l’esprit de vérité. Auquel il faut ajouter cette autre manifestation : la révélation de la profondeur de pensée de certains élèves qui sont parmi les plus faibles dans les exercices scolaires ordinaires, profondeur de pensée qui a jailli ici ou là avec une aisance, voire une virtuosité assez ébahissantes. (Dans son rapport accusateur, la tutrice de l’Espé estime que je n’aurais pas dû leur faire faire ce petit contrôle, un exercice qui ne fait pas partie de la pédagogie officielle).

Le deuxième miracle vient d’avoir lieu, dans le métro. Un chanteur noir aveugle est entré dans la rame avec sa canne, sa sono, son micro, et s’est mis à chanter excellemment des chansons de jazz et de variétés. En cette dernière heure de pointe de la journée, tout le wagon maussade s’est transformé en espace de bonheur. Les gens souriaient, le regardaient, se regardaient, se parlaient, le filmaient, se déplaçaient pour lui donner des pièces, lui parler, le complimenter, se dandiner sur le rythme de ses chansons. Il a demandé qu’on le prévienne quand on serait arrivé à la station où il voulait descendre, et ça a duré longtemps, longtemps, cette transfiguration d’une voiture de métro en communauté de passagers liés par la sympathie et la musique.

Je revenais de l’université de Cergy Pontoise, où se tenait un séminaire sur les cours de Roland Barthes au Collège de France sur « Comment vivre ensemble ». À la sortie, j’ai parlé en marchant avec un homme qui me racontait qu’il existait une île de l’utopie dans les îles de la Désolation, avec une population qui change chaque année. Je me suis rappelée du beau livre de Jean-Paul Kauffmann sur ces îles, les Kerguelen. Puis dans le RER je me suis remise à lire Racine, et riant sur ce vers d’Athalie :

« Pensez-vous être saint et juste impunément ? »

j’ai refermé le livre pour jeter dans mon cahier, songeant à ces deux pièces, les quatre vers qui inaugurent cette note.

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du bus

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péniche, jogger

cergyaujourd’hui à Paris et à Cergy, photos Alina Reyes

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Espé, lycée : entraves à la liberté

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La tutrice de l’Espé qui a initié une « procédure d’alerte » à mon encontre, c’est-à-dire qui m’a dénoncée fallacieusement à l’académie afin d’empêcher ma titularisation, nous dit un jour benoîtement en cours qu’elle pouvait être une vraie salope pour se venger de quelque chose qu’on lui avait dit. C’était peu après que j’avais protesté, toujours en cours, sur le fait qu’elle refusait par principe de parler de la vérité des textes, vérité qu’elle refusait de voir (je l’ai raconté ici au début de cette année scolaire). Comme elle n’est pas du genre à dire des gros mots en public, elle ne prononça pas salope mais dit « une vraie s… », l’air tout réjoui de sa perfidie.

Une autre fois, elle nous déclara qu’elle pouvait rien qu’en nous regardant savoir si nous étions de droite ou de gauche et se mit à nous désigner un.e par un.e en nous étiquetant « gauche » ou « droite ». Cela choqua mes jeunes collègues, qui comme d’habitude ne dirent rien car elle détient le pouvoir de nous sanctionner, et moi qui n’ai pas leur âge ni donc un même souci de l’avenir, cette fois je ne dis rien non plus, lasse de protester et préférant le faire exclusivement sur les aberrations entendues quant aux questions de littérature et d’enseignement de la littérature. Mais j’ai vu son intrusivité se renouveler plus d’une fois à mon égard. Un jour, elle m’écrivit qu’elle s’interrogeait sur mes motivations « à venir dans l’enseignement » et qu’elle me soupçonnait de m’y introduire pour en faire la satire.  De façon beaucoup plus sournoise, après avoir assisté à mon cours, elle me parla d’un air dégoûté d’un prétendu fatalisme d’une élève à côté de qui elle s’était assise. Cela sonnait très faux, et je me demandai si elle n’insinuait pas, parce que cette élève est noire et banlieusarde, qu’elle était musulmane, donc fataliste, selon un cliché éculé (d’autant que j’ai entendu à l’Espé d’autres remarques caricaturales sur les élèves musulmanes). Mais lorsque j’ai lu qu’elle faisait mention dans son rapport de mon « voile » (sur les yeux, selon elle), j’ai compris qu’en fait ces allusions islamophobes me visaient (tout un chacun peut voir sur ce site mon rapport à l’islam). Bref, contre mes questionnements sur l’enseignement de la littérature, elle a déployé des attaques personnelles, injurieuses, diffamatoires, mensongères – notamment par la partialité de son rapport, en partie inexact, très incomplet et très orienté, qui peut me valoir un licenciement.

En vérité, c’est ma liberté d’expression qui est sanctionnée. La même chose s’est produite dans mon lycée, où ceux des profs qui savent que j’écris ici ne m’adressent plus la parole, où le proviseur me regarde avec une mine de déterré, où la secrétaire, très charmante au début, me parle maintenant comme à un chien. Comble de l’ironie, ce lycée, abonné à Charlie Hebdo, se rêve en pointe dans la défense de la liberté d’expression. Les gens n’y ont pas des kalachnikovs, mais ils ont tout de même le pouvoir, en groupe, d’exclure, de chasser qui ne pense pas comme eux. Si je ne suis pas titularisée, ce sera une sanction contre ma liberté d’expression, rien d’autre.

Rappelons la loi :

La liberté d’expression est définie par la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 qui dispose que « Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. »

Et l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH) réaffirme la liberté d’expression en disposant que « Toute personne a droit à la liberté d’expression. Ce droit comprend la liberté d’opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu’il puisse y avoir ingérence d’autorités publiques et sans considération de frontière. »

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Rapport à une académie

« Je consommai beaucoup de professeurs et même plusieurs à la fois » Franz Kafka, Rapport à une académie

La tutrice de l’Espé, inquiétée par le haut niveau d’intelligence (elle n’y a rien compris) et le manque de dressage en cours dans ma classe (la littérature n’étant pas son fort, elle a préféré focaliser toute son attention sur des figurines Leclerc, dit-elle (contrairement à elle j’ignore ce que c’est) avec lesquelles jouaient paraît-il certains élèves), a adressé une « procédure d’alerte » à l’académie. « Mme Reyes, y écrit-elle, s’inscrit à contre-courant des tendances actuelles du système éducatif français ». C’est vrai, au lieu de faire redescendre les jeunes humains à l’état de singes, je les fais monter à l’état d’humains évolués.

Voici la lettre que j’ai adressée par mail aux destinataires de son rapport, inspecteurs et formateurs de l’académie :

rapport à une académie

 

Mesdames, Messieurs, chers collègues,

Je reçois le rapport de la visite que Mme S…F… a effectuée dans ma classe, et qu’elle doit vous transmettre. Il s’agit d’un verdict sans procès, c’est pourquoi je me permets de vous écrire pour vous donner aussi mon point de vue.

Comme ma tutrice universitaire l’indique, je suis volontiers très critique à l’égard de ce que je constate dans cet univers de l’enseignement que j’ai voulu rejoindre et dans lequel je suis très heureuse d’œuvrer. Bien entendu cela ne signifie pas que je rejette tout ce qui s’y fait, loin de là – et je me conforme par exemple aux programmes, je me renseigne constamment sur les méthodes pédagogiques, je continue à m’instruire en suivant des cours et des conférences afin d’apporter le meilleur que je puisse apporter à mes élèves. Mais je suis aussi instruite par une très longue pratique de la littérature, de la lecture et de l’écriture, et j’ai à cœur de protester quand le sens de cette discipline et des textes qu’on y étudie m’apparaît bafoué, soit par des méthodes d’enseignement trop formalistes, soit par manque de réflexion et de pensée – ce qui arrive malheureusement souvent, du fait peut-être d’une certaine routine installée chez certains enseignants ou dans l’institution.

Mme F, je peux le comprendre, est depuis le mois de septembre irritée par mes interventions contestataires dans ses cours ou ceux d’autres formateurs et formatrices de l’Espé. Mais je n’admets pas qu’elle s’en venge par un rapport extrêmement partial sur mon travail, dont par ailleurs elle ignore à peu près tout, ne voulant pas en entendre parler. Certes la classe était un peu agitée lorsqu’elle est venue assister à la première des deux heures de cours que je donne le vendredi à ces Seconde. Je me préoccupe de ce problème depuis la rentrée, et j’ai constaté que je ne pouvais pas instaurer une « dictature », comme l’une de mes collègues de langue dit l’avoir fait avec cette classe pour obtenir le calme – je la comprends, chacun fait de son mieux avec des Seconde la plupart du temps indisciplinées (et j’entends fréquemment dans mon lycée des collègues, professeurs de longue date, s’en plaindre, voire déclarer qu’ils n’en veulent plus, voire même songer à démissionner à cause de ces classes). Mais d’après mon expérience de quelques mois, mieux vaut, pour le cours de français, que j’accepte un peu d' »animation » plutôt que d’obtenir par la force, les punitions, une classe morte en effet. Car je leur demande d’accomplir des exercices intellectuels difficiles, quoi qu’il en semble à Mme F, et qui nécessitent de ne pas brider leur éveil. Je ne prétends pas que je ne préfère pas travailler avec eux les jours où ils sont calmes, mais on ne peut juger de cela sur un cours, c’est l’ensemble du trimestre et même de l’année qui est en jeu et qui donnera les résultats de mon travail. À soixante et un ans et après avoir écrit des dizaines d’ouvrages, animée d’un vif désir de faire passer à des élèves ce que je peux maintenant leur faire passer après tout ce temps de réflexion profonde, j’ai de quoi alimenter une pensée pédagogique (soutenue aussi par le travail de thèse que j’ai engagé – j’en suis à ma troisième année de doctorat), et c’est ce que je fais. Mme F ne peut tout simplement pas comprendre ce que je fais. Je ne demande pas mieux que de l’expliquer, mais encore faut-il que quelqu’un veuille bien l’entendre, au lieu de juger sur le rapport d’une personne, incompétente dans ce cas.

Je vous réaffirme mon bonheur à enseigner, jamais démenti, et ma conviction que mon travail, tout imparfait qu’il soit évidemment, a son excellence et donnera des fruits. Être débutante a ses inconvénients mais aussi ses avantages, à commencer par celui qui consiste à avoir un œil neuf et un désir, un amour intacts. Le caractère expérimental de mon travail (notamment avec des ateliers d’écriture) en fait un travail vivant, que je veille à ne pas déconnecter des exigences du programme et des examens – je leur fais faire des lectures analytiques dans les règles de l’art, je les initie à la dissertation, au commentaire composé, à l’écriture d’invention, je leur fais faire des exercices de questions sur corpus etc., je les fais beaucoup travailler en classe, beaucoup écrire, lire, parler. Je me préoccupe de la formation intellectuelle de mes élèves, d’ouvrir leur regard, sur eux-mêmes, sur autrui, sur le monde. Et je me tiens à votre disposition pour en parler plus précisément si vous le souhaitez.

Merci d’avoir lu ce courriel un peu long,

Bien à vous,

A.Reyes

Puis le jour se lève

Un peu après six heures, j’attends le bus, puis je prends le RER, puis je reprends un bus, cette fois en banlieue, après l’avoir attendu longtemps en plein vent. À huit heures trente, premier cours. Aujourd’hui j’ai dicté une synthèse-résumé que j’avais écrite de l’acte III scène 1 de Dom Juan, après la lecture analytique que nous en avions faite la semaine dernière. D’habitude je ne procède pas ainsi, mais là je voulais qu’ils écrivent tout cela, que cela leur passe par la main. Il a fallu quasiment toute l’heure à la classe de Seconde, agitée ce matin, pour le faire. Les Premières, au cours suivant, calmes, l’ont fait plus rapidement. Je leur ai ensuite montré des extraits de diverses mises en scène ou interprétations, en leur expliquant que je ne voulais pas les limiter à une représentation de Dom Juan, que ce serait le trahir. J’aime leur en parler, leur dire des choses complexes. Beaucoup ont un niveau faible ou très faible, mais justement, c’est important qu’ils entendent des choses d’un niveau élevé, je sais que même ceux qui sont distraits l’entendent malgré eux, que cela passe en eux. C’est important, même si cela reste inconscient ou en partie inconscient, ou apparemment inexploité. J’ai des choses spéciales à dire, alors je fais mon job d’écrivaine, je les dis. Ce n’est pas tous les jours de leur vie qu’ils auront l’occasion d’entendre de telles choses, la parole qui habite en moi veut absolument se donner et je lui obéis, quelles que soient les conditions.

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6 heures du mat

6 heures du mat 2

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6 heures du mat 4

6 heures du mat 5ce matin, photos Alina Reyes

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joie et plaisir d’offrir, de recevoir

piano sorbonne nouvelle

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De neuf heures du matin à dix-huit heures j’étais à la Sorbonne Nouvelle, dans un amphi glacial, à écouter des universitaires parler d’un roman de Flaubert. Quel drôle d’objet, cette Éducation sentimentale, qui montre si bien le pourrissement sous les vêtements. C’est ce que j’aurais pu dire, tiens, si j’en avais parlé aussi. Et puis peut-être cela m’aurait-il donné aussi l’occasion de la mettre en relation avec l’Éducation nationale, fort sentimentale comme elle l’a montré aujourd’hui avec le spectacle pour foules sentimentales, comme dit un autre chanteur, organisé par le pouvoir qui n’en loupe plus une (occasion) pour les manipuler (les foules).

Et puis je suis rentrée et je me suis remise à préparer mes cours. Quelle immense joie, quelle exultation ! Je suis Molière comme je peux être aussi tant d’autres artistes combattants de la vérité, je les suis tous, et j’ai à cœur, à cœur, à cœur de les transmettre. Ces contrepoisons, ces élixirs de vie.

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piano sorbonne nouvelle,le piano à la Sorbonne Nouvelle, ce matin à la pause café, photo Alina Reyes

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La voix de leurs maîtres – Tartuffe au lycée

Ce matin des rues de Paris étaient déjà bloquées par des barrières en vue de l’hommage national qui doit être rendu demain à l’idole des vieux, l’un des maîtres de Macron, président de la France des vieux.

En deux très bonnes heures de cours, calmes et efficaces, j’ai expliqué à mes Première que les gens se retournaient contre Dom Juan parce qu’il faisait apparaître leurs incohérences et leur bêtise. « La peste soit du fat ! » Sganarelle croit dur comme fer au moine bourru comme d’autres croient aux médias. Le lycée dans lequel j’enseigne se rêve en défenseur de la liberté d’expression, mais tous ceux qui parmi les profs et autres membres du personnel, proviseur compris, savent que j’écris ici, m’ostracisent. « Je suis Charlie » est l’un des noms contemporains de Tartuffe. Ça croit aimer la liberté d’expression, ça ne fait que suivre la voix de leurs maîtres et craindre « le moine bourru », qu’il s’appelle Éducation nationale ou autre (même un syndicaliste a agité la marionnette du moine bourru, en l’occurrence l’Espé, pour  essayer de me faire craindre de n’être pas titularisée – haha).  C’est servile, ça ne pense pas, ça fait le contraire de ce que ça prétend vouloir. C’est pourquoi j’enseigne ici aussi, par ce que j’y écris, tant d’adultes qui ont oublié de devenir des hommes, des femmes, des humains dignes de ce nom, libres et dignes. Allez messieurs-dames, au travail, comme nos élèves, si vous voulez apprendre quelque chose au lieu de rester macérer dans votre ignorance ! La littérature n’est pas un long fleuve tranquille.

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