Poésie de première jeunesse

De la montagne, la semaine dernière, j’ai rapporté des lettres (j’en ferai une note) et des manuscrits d’enfance, d’adolescence et de mes premières années après mes vingt ans. Des petites fictions, certaines pas trop mal, et de la poésie, souvent très mauvaise mais avec de temps en temps quelque chose. Par exemple, dans l’enfance, ce deuxième quatrain d’un sonnet :

Tout palpite ; car tout est encore bien frêle
Après le rude hiver ; et le printemps, pareil
À cet éclatant bouton d’or, à son réveil
Rayonnant de jeunesse et de vie, étincelle.

À l’adolescence, ces quatre vers libres d’un petit poème intitulé « Delphes » :

c’est le temple du petit poème
le poème du petit temple
le petit poème de mon cœur
le petit temple de ma vie

Et aussi toute une série de poèmes cosmiques, écrits en rouge, par exemple :

je tombe dans un tourbillon immense
puis son courant m’emporte toujours plus haut
je tourne infiniment à une vitesse folle
la mort me frôle et fuit
effarouchée par les flammes de ma vie

ou bien :

le vent a soufflé fort sur l’âme de la lune
les étoiles se sont allumées
et le soleil a éclaté d’une lumière noire
mon cœur est une comète enflammée
sa course est folle dans l’intemporel
et sa flamme brûle toujours tout à l’infini

Dans mes vingt ans, encore moult poèmes cosmiques, comme :

… Regarde-la s’effondrer et soudain se relever en riant, d’un rire tellement énorme, vois sa bouche démesurée qui crache par secousses des trillions d’étoiles et le ciel tout entier. Comme c’est beau ! la grande bouche ! qui rit ! des nébuleuses et des soleils et des comètes ! Dieu !
Ah ! le grand cri…
Reviens, mon âme, reviens, mon sang, maintenant je veux chanter tout bas.

Il y a aussi une chanson avec une fille aux jambes emplies de vent, et des textes d’amour comme :

L’été viendra, tu verras,
et il sera un beau corps nu,
endormi dans un champ de coquelicots,
en plein midi

ou encore :

la nuit se tait entre mes murs.
mon lit est vide.
Quand viendras-tu m’attendre ?
Je te veux sur la plage, je veux prendre avec toi
les chemins d’étoiles
les avenues océaniques
je veux, devant la Nuit entière,
devant la Mort,
serrer ton corps entre mes bras
– et j’aimerais leur faire envie.

et encore des choses métaphysiques, comme dans ces quatre petits vers :

j’ai ouvert la pomme
j’ai trouvé un ver
le rêve a sa route
dans ma tête troué

ou cela :

j’ouvre la nuit
en jaillit la vie

*

photographiée à 19 ou 20 ans (photo développée dans notre chambre noire) par J.-Y.

photographiée à 19 ou 20 ans (photo développée dans notre chambre noire) par J.-Y.

Espé, lycée : entraves à la liberté

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La tutrice de l’Espé qui a initié une « procédure d’alerte » à mon encontre, c’est-à-dire qui m’a dénoncée fallacieusement à l’académie afin d’empêcher ma titularisation, nous dit un jour benoîtement en cours qu’elle pouvait être une vraie salope pour se venger de quelque chose qu’on lui avait dit. C’était peu après que j’avais protesté, toujours en cours, sur le fait qu’elle refusait par principe de parler de la vérité des textes, vérité qu’elle refusait de voir (je l’ai raconté ici au début de cette année scolaire). Comme elle n’est pas du genre à dire des gros mots en public, elle ne prononça pas salope mais dit « une vraie s… », l’air tout réjoui de sa perfidie.

Une autre fois, elle nous déclara qu’elle pouvait rien qu’en nous regardant savoir si nous étions de droite ou de gauche et se mit à nous désigner un.e par un.e en nous étiquetant « gauche » ou « droite ». Cela choqua mes jeunes collègues, qui comme d’habitude ne dirent rien car elle détient le pouvoir de nous sanctionner, et moi qui n’ai pas leur âge ni donc un même souci de l’avenir, cette fois je ne dis rien non plus, lasse de protester et préférant le faire exclusivement sur les aberrations entendues quant aux questions de littérature et d’enseignement de la littérature. Mais j’ai vu son intrusivité se renouveler plus d’une fois à mon égard. Un jour, elle m’écrivit qu’elle s’interrogeait sur mes motivations « à venir dans l’enseignement » et qu’elle me soupçonnait de m’y introduire pour en faire la satire.  De façon beaucoup plus sournoise, après avoir assisté à mon cours, elle me parla d’un air dégoûté d’un prétendu fatalisme d’une élève à côté de qui elle s’était assise. Cela sonnait très faux, et je me demandai si elle n’insinuait pas, parce que cette élève est noire et banlieusarde, qu’elle était musulmane, donc fataliste, selon un cliché éculé (d’autant que j’ai entendu à l’Espé d’autres remarques caricaturales sur les élèves musulmanes). Mais lorsque j’ai lu qu’elle faisait mention dans son rapport de mon « voile » (sur les yeux, selon elle), j’ai compris qu’en fait ces allusions islamophobes me visaient (tout un chacun peut voir sur ce site mon rapport à l’islam). Bref, contre mes questionnements sur l’enseignement de la littérature, elle a déployé des attaques personnelles, injurieuses, diffamatoires, mensongères – notamment par la partialité de son rapport, en partie inexact, très incomplet et très orienté, qui peut me valoir un licenciement.

En vérité, c’est ma liberté d’expression qui est sanctionnée. La même chose s’est produite dans mon lycée, où ceux des profs qui savent que j’écris ici ne m’adressent plus la parole, où le proviseur me regarde avec une mine de déterré, où la secrétaire, très charmante au début, me parle maintenant comme à un chien. Comble de l’ironie, ce lycée, abonné à Charlie Hebdo, se rêve en pointe dans la défense de la liberté d’expression. Les gens n’y ont pas des kalachnikovs, mais ils ont tout de même le pouvoir, en groupe, d’exclure, de chasser qui ne pense pas comme eux. Si je ne suis pas titularisée, ce sera une sanction contre ma liberté d’expression, rien d’autre.

Rappelons la loi :

La liberté d’expression est définie par la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 qui dispose que « Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. »

Et l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH) réaffirme la liberté d’expression en disposant que « Toute personne a droit à la liberté d’expression. Ce droit comprend la liberté d’opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu’il puisse y avoir ingérence d’autorités publiques et sans considération de frontière. »

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Rapport à une académie

« Je consommai beaucoup de professeurs et même plusieurs à la fois » Franz Kafka, Rapport à une académie

La tutrice de l’Espé, inquiétée par le haut niveau d’intelligence (elle n’y a rien compris) et le manque de dressage en cours dans ma classe (la littérature n’étant pas son fort, elle a préféré focaliser toute son attention sur des figurines Leclerc, dit-elle (contrairement à elle j’ignore ce que c’est) avec lesquelles jouaient paraît-il certains élèves), a adressé une « procédure d’alerte » à l’académie. « Mme Reyes, y écrit-elle, s’inscrit à contre-courant des tendances actuelles du système éducatif français ». C’est vrai, au lieu de faire redescendre les jeunes humains à l’état de singes, je les fais monter à l’état d’humains évolués.

Voici la lettre que j’ai adressée par mail aux destinataires de son rapport, inspecteurs et formateurs de l’académie :

rapport à une académie

 

Mesdames, Messieurs, chers collègues,

Je reçois le rapport de la visite que Mme S…F… a effectuée dans ma classe, et qu’elle doit vous transmettre. Il s’agit d’un verdict sans procès, c’est pourquoi je me permets de vous écrire pour vous donner aussi mon point de vue.

Comme ma tutrice universitaire l’indique, je suis volontiers très critique à l’égard de ce que je constate dans cet univers de l’enseignement que j’ai voulu rejoindre et dans lequel je suis très heureuse d’œuvrer. Bien entendu cela ne signifie pas que je rejette tout ce qui s’y fait, loin de là – et je me conforme par exemple aux programmes, je me renseigne constamment sur les méthodes pédagogiques, je continue à m’instruire en suivant des cours et des conférences afin d’apporter le meilleur que je puisse apporter à mes élèves. Mais je suis aussi instruite par une très longue pratique de la littérature, de la lecture et de l’écriture, et j’ai à cœur de protester quand le sens de cette discipline et des textes qu’on y étudie m’apparaît bafoué, soit par des méthodes d’enseignement trop formalistes, soit par manque de réflexion et de pensée – ce qui arrive malheureusement souvent, du fait peut-être d’une certaine routine installée chez certains enseignants ou dans l’institution.

Mme F, je peux le comprendre, est depuis le mois de septembre irritée par mes interventions contestataires dans ses cours ou ceux d’autres formateurs et formatrices de l’Espé. Mais je n’admets pas qu’elle s’en venge par un rapport extrêmement partial sur mon travail, dont par ailleurs elle ignore à peu près tout, ne voulant pas en entendre parler. Certes la classe était un peu agitée lorsqu’elle est venue assister à la première des deux heures de cours que je donne le vendredi à ces Seconde. Je me préoccupe de ce problème depuis la rentrée, et j’ai constaté que je ne pouvais pas instaurer une « dictature », comme l’une de mes collègues de langue dit l’avoir fait avec cette classe pour obtenir le calme – je la comprends, chacun fait de son mieux avec des Seconde la plupart du temps indisciplinées (et j’entends fréquemment dans mon lycée des collègues, professeurs de longue date, s’en plaindre, voire déclarer qu’ils n’en veulent plus, voire même songer à démissionner à cause de ces classes). Mais d’après mon expérience de quelques mois, mieux vaut, pour le cours de français, que j’accepte un peu d' »animation » plutôt que d’obtenir par la force, les punitions, une classe morte en effet. Car je leur demande d’accomplir des exercices intellectuels difficiles, quoi qu’il en semble à Mme F, et qui nécessitent de ne pas brider leur éveil. Je ne prétends pas que je ne préfère pas travailler avec eux les jours où ils sont calmes, mais on ne peut juger de cela sur un cours, c’est l’ensemble du trimestre et même de l’année qui est en jeu et qui donnera les résultats de mon travail. À soixante et un ans et après avoir écrit des dizaines d’ouvrages, animée d’un vif désir de faire passer à des élèves ce que je peux maintenant leur faire passer après tout ce temps de réflexion profonde, j’ai de quoi alimenter une pensée pédagogique (soutenue aussi par le travail de thèse que j’ai engagé – j’en suis à ma troisième année de doctorat), et c’est ce que je fais. Mme F ne peut tout simplement pas comprendre ce que je fais. Je ne demande pas mieux que de l’expliquer, mais encore faut-il que quelqu’un veuille bien l’entendre, au lieu de juger sur le rapport d’une personne, incompétente dans ce cas.

Je vous réaffirme mon bonheur à enseigner, jamais démenti, et ma conviction que mon travail, tout imparfait qu’il soit évidemment, a son excellence et donnera des fruits. Être débutante a ses inconvénients mais aussi ses avantages, à commencer par celui qui consiste à avoir un œil neuf et un désir, un amour intacts. Le caractère expérimental de mon travail (notamment avec des ateliers d’écriture) en fait un travail vivant, que je veille à ne pas déconnecter des exigences du programme et des examens – je leur fais faire des lectures analytiques dans les règles de l’art, je les initie à la dissertation, au commentaire composé, à l’écriture d’invention, je leur fais faire des exercices de questions sur corpus etc., je les fais beaucoup travailler en classe, beaucoup écrire, lire, parler. Je me préoccupe de la formation intellectuelle de mes élèves, d’ouvrir leur regard, sur eux-mêmes, sur autrui, sur le monde. Et je me tiens à votre disposition pour en parler plus précisément si vous le souhaitez.

Merci d’avoir lu ce courriel un peu long,

Bien à vous,

A.Reyes

Puis le jour se lève

Un peu après six heures, j’attends le bus, puis je prends le RER, puis je reprends un bus, cette fois en banlieue, après l’avoir attendu longtemps en plein vent. À huit heures trente, premier cours. Aujourd’hui j’ai dicté une synthèse-résumé que j’avais écrite de l’acte III scène 1 de Dom Juan, après la lecture analytique que nous en avions faite la semaine dernière. D’habitude je ne procède pas ainsi, mais là je voulais qu’ils écrivent tout cela, que cela leur passe par la main. Il a fallu quasiment toute l’heure à la classe de Seconde, agitée ce matin, pour le faire. Les Premières, au cours suivant, calmes, l’ont fait plus rapidement. Je leur ai ensuite montré des extraits de diverses mises en scène ou interprétations, en leur expliquant que je ne voulais pas les limiter à une représentation de Dom Juan, que ce serait le trahir. J’aime leur en parler, leur dire des choses complexes. Beaucoup ont un niveau faible ou très faible, mais justement, c’est important qu’ils entendent des choses d’un niveau élevé, je sais que même ceux qui sont distraits l’entendent malgré eux, que cela passe en eux. C’est important, même si cela reste inconscient ou en partie inconscient, ou apparemment inexploité. J’ai des choses spéciales à dire, alors je fais mon job d’écrivaine, je les dis. Ce n’est pas tous les jours de leur vie qu’ils auront l’occasion d’entendre de telles choses, la parole qui habite en moi veut absolument se donner et je lui obéis, quelles que soient les conditions.

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6 heures du mat

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6 heures du mat 5ce matin, photos Alina Reyes

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joie et plaisir d’offrir, de recevoir

piano sorbonne nouvelle

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De neuf heures du matin à dix-huit heures j’étais à la Sorbonne Nouvelle, dans un amphi glacial, à écouter des universitaires parler d’un roman de Flaubert. Quel drôle d’objet, cette Éducation sentimentale, qui montre si bien le pourrissement sous les vêtements. C’est ce que j’aurais pu dire, tiens, si j’en avais parlé aussi. Et puis peut-être cela m’aurait-il donné aussi l’occasion de la mettre en relation avec l’Éducation nationale, fort sentimentale comme elle l’a montré aujourd’hui avec le spectacle pour foules sentimentales, comme dit un autre chanteur, organisé par le pouvoir qui n’en loupe plus une (occasion) pour les manipuler (les foules).

Et puis je suis rentrée et je me suis remise à préparer mes cours. Quelle immense joie, quelle exultation ! Je suis Molière comme je peux être aussi tant d’autres artistes combattants de la vérité, je les suis tous, et j’ai à cœur, à cœur, à cœur de les transmettre. Ces contrepoisons, ces élixirs de vie.

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piano sorbonne nouvelle,le piano à la Sorbonne Nouvelle, ce matin à la pause café, photo Alina Reyes

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La voix de leurs maîtres – Tartuffe au lycée

Ce matin des rues de Paris étaient déjà bloquées par des barrières en vue de l’hommage national qui doit être rendu demain à l’idole des vieux, l’un des maîtres de Macron, président de la France des vieux.

En deux très bonnes heures de cours, calmes et efficaces, j’ai expliqué à mes Première que les gens se retournaient contre Dom Juan parce qu’il faisait apparaître leurs incohérences et leur bêtise. « La peste soit du fat ! » Sganarelle croit dur comme fer au moine bourru comme d’autres croient aux médias. Le lycée dans lequel j’enseigne se rêve en défenseur de la liberté d’expression, mais tous ceux qui parmi les profs et autres membres du personnel, proviseur compris, savent que j’écris ici, m’ostracisent. « Je suis Charlie » est l’un des noms contemporains de Tartuffe. Ça croit aimer la liberté d’expression, ça ne fait que suivre la voix de leurs maîtres et craindre « le moine bourru », qu’il s’appelle Éducation nationale ou autre (même un syndicaliste a agité la marionnette du moine bourru, en l’occurrence l’Espé, pour  essayer de me faire craindre de n’être pas titularisée – haha).  C’est servile, ça ne pense pas, ça fait le contraire de ce que ça prétend vouloir. C’est pourquoi j’enseigne ici aussi, par ce que j’y écris, tant d’adultes qui ont oublié de devenir des hommes, des femmes, des humains dignes de ce nom, libres et dignes. Allez messieurs-dames, au travail, comme nos élèves, si vous voulez apprendre quelque chose au lieu de rester macérer dans votre ignorance ! La littérature n’est pas un long fleuve tranquille.

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Enseigner dans un désir d’égalité des chances et d’excellence

Deux Françaises de quinze et treize ans. Elles ont commencé leur scolarité en France, l’ont poursuivie pendant cinq ans en Finlande (en finnois, langue très difficile qu’elles apprenaient à mesure), puis pendant un an en Angleterre (en anglais) – et se retrouvent depuis la rentrée de nouveau en France, au lycée et au collège. Je leur demande comment c’était. En Finlande, comme on sait, système scolaire très performant, bienveillant, sérieux. Personne n’est laissé en situation d’échec. En classe les élèves se comportent à la fois respectueusement et librement – aucune insolence, une rumeur d’animation permise, nul besoin de lever la main pour prendre la parole… Pas d’infantilisation, les professeurs sont respectueux de chaque personne et respectés, par la société, par les parents, par les élèves, par eux-mêmes qui se vêtent de façon soignée pour donner leur cours. En Angleterre, où ces jeunes filles portaient uniforme et cravate, la même exigence de respect général prévalait, doublée d’un vif encouragement à l’excellence, présentée à chaque élève comme sa propre chance et sa propre responsabilité, engageant son propre avenir. Je les ai bien sûr interrogées spécialement sur les cours de littérature. À quatorze ans, étude d’une pièce de Shakespeare entière pendant tout un trimestre, analysée en détail et en profondeur. Exactement le type de travail que je rêve de pouvoir faire avec mes élèves, dans un système français dont les résultats baissent dramatiquement d’année en année. Un système que je ne me contente pas de critiquer avec force, mais que j’essaie de contrecarrer en y apportant mon exigence, ma façon différente de voir et de faire – ce qui me vaut, à l’Espé comme au lycée, déconsidération, mauvais rapports etc. –keep calm and carry on.

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Montagne, neige

Une apparition depuis le train, puis la voilà, en chair et en os, lumière, amour, cœur sensible, joie violemment douce, éternel retour du toujours même et du jamais pareil, vie nouvelle, vie éternelle, vie à venir, la neige dehors, le feu dedans, les braises de la poésie. La montagne, la forêt, la neige, la flamme, la maison où j’ai tant écrit, lieu d’ermitage et de famille.

montagne 1

montagne 3

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Pyrénées, hier et ce matin, photos Alina Reyes

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Métro tagué, 34 en scène, etc.

ce soir à Paris, photo Alina Reyes

ce soir à Paris, photo Alina Reyes

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C’est beau un métro frais tagué, en sortant des couloirs sans fin du RER par une nuit d’hiver. Une belle belle journée de cours, encore, commencée dans l’amphithéâtre avec l’une de mes classes. Une heure sur scène, et vous voilà comme monté.e sur des cothurnes, plus grand.e que nature. Les exercices que je leur ai fait faire, en me souvenant de ma propre expérience et en m’inspirant des conseils du comédien avec lequel, entre autres, j’habite, n’ont pas été très concluants. 34 sur scène, c’est trop pour des débutants. Mais enfin, au moins, en ce début de séquence théâtre (cela signifie que nous allons étudier des textes de théâtre pendant plusieurs semaines), eh bien nous ne nous serons pas contentés de lectures à voix haute en classe, ils auront eu à se confronter à la scène et à comprendre que ce n’est pas si simple.

C’est une grande histoire d’amour, être enseignant.e, et chaque jour plus qu’hier et bien moins que demain.

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Lettre ouverte à une « tutrice » de l’Espé

rue Mouffetard, ce soir, photo Alina Reyes

rue Mouffetard, ce soir, photo Alina Reyes

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Ce sont les » surveilleurs et punisseurs » de la littérature, pour paraphraser Michel Foucault (que j’ai appelés « kapos de la littérature », symbolique en accord avec le constat que j’ai fait d’un assassinat de masse de la littérature par les programmes et la pédagogie). Il faut le vivre pour le savoir, et il est important de le savoir. Je transmets donc ce que je sais, en continuant à témoigner sur ce qui se passe à l’Espé, où l’on forme les profs, et dans les lycées ou collèges, du moins pour ce qui concerne ma discipline, la littérature. J’ai relaté hier la visite d’une tutrice, son rapport n’a pas traîné, je le reçois ce soir. Un ramassis de petites notations mesquines, sans aucune vision, sans le moindre essai de compréhension de ce qui se passe. Sachant qu’elle venait, j’avais choisi cette heure pour diffuser à mes élèves des extraits de La classe morte de Tadeusz Kantor (que, m’a-t-elle dit, elle ne connaissait pas – on a beau être prof depuis vingt ou trente ans, si c’est pas au programme, on connaît pas, c’est tout). J’espérais lui donner à penser sur ce qu’était une classe morte, une classe où tout est faux, stupide, dénué de sens, et sur ce qu’était une classe vivante, celle où elle se trouvait. Mais dans les manifestations de la vie, elle a cru voir de « l’enfer ». Ce même enfer, sans doute, où ces éternels bouffons veulent voir Dom Juan, qui leur tire la langue, de la joie où il est, libre et insaisissable. Voici la lettre que je lui ai envoyée en retour :

 

Bonsoir S,

Il est dommage de faire évaluer les profs de lettres par de zélés […]. Mon élève E, une jeune fille magnifique et magnifiquement pleine de vie (tous mes élèves le sont et j’ai horreur qu’on entre dans la classe pour les critiquer et cafter sur eux – CE QU’ILS FONT NE VOUS REGARDE PAS) a eu raison avec son titre, elle a mieux compris la pièce que vous. Et vous refusez de prendre en compte le fait que je vous ai dit que nous reparlions toujours de ce que nous avions dit tout au long de la séquence et même au-delà, sur toute l’année. Vous ignorez beaucoup de choses que je sais, je suis maître en littérature et vous ne l’êtes pas mais vous vous comportez comme si vous saviez mieux. Ma méthode n’a rien à voir avec votre mécanique. (Et contrairement à ce que vous dites dans votre rapport, j’ai répondu rapidement aux questions de mes élèves pendant la projection, et j’aurai l’occasion d’y revenir avec eux).

Votre façon de faire est grave, elle participe à assassiner la littérature, comme je l’avais déjà constaté lors des cours à l’Espé, les vôtres et ceux de vos autres collègues « formateurs ». Lors de notre entretien, j’ai essayé d’évoquer les ateliers d’écriture que j’ai mis en place et leur succès, mais vous n’avez rien voulu en savoir, pas plus que vous n’avez voulu comprendre la pédagogie générale que je pratique. J’apprends à mes élèves à penser et à être libres. Mais tout ce que vous voulez, c’est voir les gens, profs et élèves, rentrer dans le moule qui vous a vous-même formatée. Ce cadre mesquin qui ratatine la pensée et la vie, ce bouillon de superficiel et de faux qui donne les résultats que l’on sait, des élèves qui sortent du lycée sans savoir lire ni écrire et ont tout oublié (ou bien tout à fait formatés et prêts à reproduire la même mécanique mortifère). Des élèves qu’on livre de plus en plus tard à la littérature pour enfants, c’est-à-dire à une production industrielle de divertissement évidemment dépourvue de la profondeur des grandes œuvres littéraires. Des élèves qu’on n’initie à la littérature qu’au travers d’une pédagogie contraire à l’esprit de la littérature, qui annule la littérature, la pensée, la grandeur de l’humanité, des auteurs que vous bafouez. Et des professeurs le plus souvent eux-mêmes complètement ignorants du sens de la littérature et de l’art.

Je ne vous reconnais aucune compétence pour juger ou évaluer mon travail. Je suis heureuse de pouvoir, au moins pendant quelques mois, donner à des élèves que j’aime absolument et que je respecte tous, en l’incarnant, quelque chose que l’école ne leur a jamais donné.

Remettez-vous en question, s’il n’est pas trop tard. Bon courage,

Alina Reyes

(je publie cette lettre sur mon blog)

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mes autres notes sur l’Espé sont ici ; et sur mon expérience de prof de lettres,

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La lune et le doigt, to be or not to be

la lune ce soir à la sortie du lycée en attendant mon bus de banlieue

la lune ce soir à la sortie du lycée en attendant mon bus de banlieue

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Certes la lune est lointaine, mais tout de même, ne voir que le doigt quand on la montre… Sans doute est-ce un symptôme de ce si fréquent effroi des espaces infinis, comme dit si bien Pascal. Aujourd’hui j’ai reçu la visite de ma tutrice de l’Espé. Et bien entendu cela s’est passé comme cela devait se passer. Elle a cru voir dans mon cours « l’enfer » (sic). Petite nature, va. Elle a tenté de me refourguer à tout prix la camelote qui l’a formatée, et je n’en ai évidemment pas voulu. Elle a trouvé étrange que je justifie ma façon de faire. C’est qu’elle est pensée, lui ai-je dit. Et comme elle insistait, à la toute fin, je lui ai dit : mes élèves de première sont incapables de me parler des œuvres qu’ils ont étudiées jusque là, ils ont tout oublié – ma méthode expérimentale ne peut donc pas donner de pires résultats que votre pédagogie.

Le plus significatif fut quand elle me reprocha d’avoir bien noté une élève qui avait trouvé comme autre titre possible à L’école des femmes : Les destinés. C’est un titre de tragédie, m’a-t-elle dit, alors que la pièce est une comédie, donc elle finit bien. Voilà un exemple de la pensée en petites cases toutes faites de ces personnes. Je lui ai expliqué que nous en avions discuté avec mes élèves lors de la séance précédente. Une fin heureuse, vraiment ? La mise en scène que je leur avais montrée mettait en évidence l’effarement d’Agnès à la fin de la pièce, découvrant qu’elle n’échappait à un mariage forcé que pour tomber dans un autre mariage arrangé depuis sa plus tendre enfance, et donc forcé aussi. Ah cette brave dame n’avait jamais pensé à ça. Mais ce n’est qu’une interprétation, a-t-elle fini par dire. Seulement c’est aussi la vérité du texte. Et si on analyse bien toute l’œuvre de Molière on voit bien que c’est un combattant de la liberté, même contre lui-même quand il le faut, un combattant de la liberté des hommes et des femmes. Molière est grand, et je suis de ses prophètes.

 

Neige

Aujourd’hui j’ai fait mes courses de Noël sous la neige à Paris. Un groupe de jeunes banlieusards m’a demandé son chemin pour un magasin de jouets. Nous étions tous ravis des flocons qui tombaient sur nos capuches, si minces et éphémères fussent-ils. J’ai marché légère, plume, flocon moi-même, étoile des neiges, la joie au cœur. Puis je suis rentrée, continuer à préparer mes cours. La vie toute simple, toute bonne, toute exquise, est là partout, du moment que nous sommes détachés. Libres.

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missticcet après-midi à Paris 5e, photo Alina Reyes

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