Et au milieu coule une rivière

Bus caillassés, bus supprimés. La police était là, le chauffeur nous a dit c’est une décision de la préfecture. Des bus ayant été caillassés, ils étaient supprimés pour la journée et depuis la veille au soir sur tout le tronçon restant. Il n’y avait plus qu’à finir à pied, sur des routes sans trottoir. Ce que j’ai fait, après une grosse galère en RER, la ligne étant perturbée par divers incidents, dont un malaise d’une passagère – il s’en produit de plus en plus, dans des transports bondés. Après que le train en gare y a stationné au moins une dizaine de minutes, tous les suivants ont été non seulement retardés mais de plus archi-pleins, si bien qu’on était obligé d’en laisser passer plusieurs avant de pouvoir monter à bord, ou plutôt d’arriver à s’encastrer dedans. Une fois arrivée en banlieue, j’ai dû attendre le bus un bon quart d’heure, et voici qu’après quelques arrêts il nous lâchait donc dans la nature, sur ordre de la préfecture. Bref, je suis arrivée au lycée deux heures trois-quarts après être partie de chez moi. Heureusement j’étais partie quatre heures et demie avant mon premier cours, et j’ai encore eu le temps de faire des photocopies et autres préparations pour les cours de la semaine prochaine. Ce soir la circulation était rétablie, j’ai mis seulement deux heures pour rentrer, comme d’habitude.

Au réfectoire j’ai raconté la chose, la suppression des bus pour cause de caillassage, aux profs qui étaient là. Certains l’avaient entendu dire par des élèves qui avaient dû marcher aussi. Et cela a réveillé des souvenirs d’autres violences, récentes ou anciennes. Le collège et l’école d’à côté  obligés un jour de confiner leurs élèves à cause de tirs tout proches. Une prof du lycée poignardée (sans gravité) par une élève dont l’avocat avait ensuite fait organiser une collecte dans le lycée afin qu’elle puisse se payer ses services… Et autres histoires dans le genre.

Après ce trajet du matin légèrement harassant j’ai enchaîné des heures de cours malgré tout agréables. L’après-midi, pour l’atelier d’écriture, j’ai donné à mes deux groupes de Première un sujet de réflexion sur les modes de pensée, inculqués ou choisis. Cela leur a paru extrêmement difficile à traiter, mais après s’être finalement faits à l’idée qu’ils n’allaient pourtant pas y couper, ils ont comme toujours exprimé des choses vivement intéressantes. Sans les rapporter -cela leur appartient- je peux dire que les filles, de toutes origines culturelles et religieuses (de différents pays d’Afrique, d’Asie et d’Europe) se sont montrées beaucoup plus libres et ouvertes d’esprit que les garçons, beaucoup plus conscientes. Comme d’habitude chacune et chacun a lu son texte et ainsi tous ont pu profiter des réflexions de chacune et chacun. Et voilà, tout le travail que je leur fais faire c’est aussi beaucoup de travail pour moi, entre les préparations et les corrections, mais je suis contente, je sais que ça avance même quand ça ne saute pas aux yeux. De manière générale, pour les contrôles aussi ils trouvent, autant les Seconde que les Première, que ce que je leur demande est beaucoup trop difficile. Mais je préfère tirer la classe vers le haut plutôt que de l’attraper par le bas ; ainsi les meilleurs peuvent donner leur mesure, et ceux qui ont plus de difficultés sont appelés à se dépasser, et y arrivent même si cela reste imparfait. Surtout je ne les culpabilise absolument pas quand c’est maladroit ou très faible, au contraire je les encourage, je redis toujours qu’on n’est pas là pour se juger mais pour progresser, je les débarrasse de la honte en leur faisant lire leurs textes et en leur montrant que quel que soit leur niveau d’expression tout le monde apprécie ce qu’ils ont à dire – et ce n’est pas une façon de parler, la disposition mentale que j’ai mise en place le prouve, tous sont attentifs à la parole de l’autre.

 

et au milieu coule une rivièrece soir, du RER, photo Alina Reyes

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Peinture d’aujourd’hui : Vinardel, Boubounelle, Seguela, Diaz, Desmazières, Garel, Velly, Szafran

En passant par là, j’ai eu le bonheur de contempler cette exposition, de regarder de près les matériaux, la facture. Du bon travail, qui donne envie de faire aussi du bon travail. Quand j’en aurai le temps mes mains seront heureuses de retrouver leurs pinceaux, feutres, crayons et autres instruments et matériaux. J’aime beaucoup le fusain par exemple, il y a longtemps que je ne l’ai pas pratiqué mais j’en ai, ils n’attendent que le bon moment. Quand je n’aurai plus les cours à préparer, la thèse à finir, tous ces travaux qui m’enchantent aussi.

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Pascal Vinardel, "Les portes du fleuve, 2010. Huile sur toile, 200x324 (commande de la Chambre de commerce de Bordeaux)

Pascal Vinardel, « Les portes du fleuve, 2010. Huile sur toile, 200×324 (commande de la Chambre de commerce de Bordeaux)

André Boubounelle, "Colline à Volterra", 2010. Huile sur toile, 81x100

André Boubounelle, « Colline à Volterra », 2010. Huile sur toile, 81×100

Gilles Seguela, "Arbres derrière la fenêtre", 2003. Fusain sur papier, 185x125 cm

Gilles Seguela, « Arbres derrière la fenêtre », 2003. Fusain sur papier, 185×125 cm

Gérard Diaz, "Le parc abandonné", 1991. Huile sur toile, 194x195 cm

Gérard Diaz, « Le parc abandonné », 1991. Huile sur toile, 194×195 cm

Erik Desmazières, "Atelier René Tazé VI", 1993. Eau-forte avec roulette et aquatinte, 65,5x100,5 cm

Erik Desmazières, « Atelier René Tazé VI », 1993. Eau-forte avec roulette et aquatinte, 65,5×100,5 cm

Philippe Garel, "Flux", 2011. Huile sur toile, 259x345 cm

Philippe Garel, « Flux », 2011. Huile sur toile, 259×345 cm

Jean-Pierre Velly, "Fiori di Spagna", 1983. Aquarelle sur papier, 39x56

Jean-Pierre Velly, « Fiori di Spagna », 1983. Aquarelle sur papier, 39×56

Sam Szafran, "Sans titre", 2016. Aquarelle sur soie, 240x150

Sam Szafran, « Sans titre », 2016. Aquarelle sur soie, 240×150

mairie 5 parisaujourd’hui à la mairie de Paris 5e, photos Alina Reyes

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Discipline ou soumission ? Méfaits d’un défaut de pensée

derrière la vitrece matin à l’Espé pendant la pause, photo Alina Reyes

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J’ai entendu aujourd’hui l’une de mes collègues néoprof de lettres dire qu’elle ne corrigeait pas les fautes dans les copies car cela pouvait être stigmatisant. Personnellement je corrige en vert plutôt qu’en rouge, je corrige positivement, mais je corrige. Nul apprentissage ne peut se faire sans corrections. Je lis ce soir dans un article de pédagogie officielle que l’autorité à l’ancienne, qui imposait que les élèves soient calmes en classe, était une soumission de l’élève. C’est confondre discipline et soumission. Nous ne circulons pas à rollers dans les couloirs des hôpitaux, nous ne prenons pas de force leur place aux passagers du métro quand il est plein, nous ne vendangeons pas dans les vignes du voisin – ou bien c’est que nous sommes des brutes stupides et néfastes. Nous nous disciplinons, tout simplement pour pouvoir survivre, comme espèce et comme individus. Le résultat de cette pédagogie c’est qu’on fait porter la responsabilité de l’agitation des classes aux professeurs, à commencer par les professeurs débutants – c’est tellement plus commode de les accuser de ne pas savoir s’y prendre. Et ceux qui obtiennent le calme peuvent le faire par des moyens psychologiques ou des méthodes beaucoup plus retors ou plus dommageables à la liberté intellectuelle que la règle. Une règle n’est pas une domination, c’est un contrat. En refusant de l’établir on rend tout le monde malheureux, profs culpabilisés comme élèves abandonnés à leur turbulence dont on les rend aussi responsables alors que c’est à l’institution de bien se tenir, de faire en sorte que ses classes se tiennent bien parce qu’elle en aura décidé, légiféré ainsi. J’ai entendu aussi l’une des formatrices de l’Espé, elle-même professeure en collège, dire, parlant de notre travail, « 70% de nos cours sont inutiles ». Eh bien, c’est tout simplement inacceptable.

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Reproduction interdite

du rerphotos Alina Reyes

la défense vue du rer

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Le soir, de retour du lycée, ma joie est trop grande pour que je puisse lire. Je rêve à la fenêtre du RER, aujourd’hui je l’ai laissée entrouverte et j’ai passé mon petit appareil photo à travers. Encore une journée pleine de choses très fortes. C’est de la vie intense, intense. Comme j’aime.

Après avoir invité mes élèves ces derniers temps à réfléchir, en lien avec les textes étudiés, sur ceci :

Charles Allan Gilbert, "All Is Vanity"

Charles Allan Gilbert, « All Is Vanity »

et ceci :

Édouard Manet, "Un bar aux Folies Bergère"

Édouard Manet, « Un bar aux Folies Bergère »

je leur ai donné à méditer cette autre composition, cet autre miroir :

Diego Velasquez, "Les Ménines"

Diego Velasquez, « Les Ménines »

et puis, en même temps que la fin de l’énigmatique roman de Poe représenté dans l’image, Aventures d’Arthur Gordon Pym :

René Magritte, "La Reproduction interdite"

René Magritte, « La Reproduction interdite »

et je leur ai montré ce film inspiré de ce tableau, qui a contribué à leur inspirer beaucoup de remarques profondes :

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Angot et Moix dans un sous-marin qui n’en finit pas de couler

hier à Paris 13e, photo Alina Reyes

hier à Paris 13e, photo Alina Reyes

Angot et Moix s’enferrent dans leur discours, au motif de dénoncer le discours et de promouvoir la parole. Ils n’ont aucune parole, que du discours, et du piètre, du trafiqué, du mensonger. Ils agressent une combattante, eux qui sont vendus. Quand Angot dira-t-elle qu’il ne faut pas dire une combattante mais un combattant, elle qui récuse le mot écrivaine, qui se place comme Moix du côté du plus fort, toujours du côté du plus fort, là où il y a de la position assurée, de l’argent, de la sécurité, quand diront-ils tous deux que les combattantes et les combattants doivent se taire, leur laisser la parole à eux qui n’ont pas de parole, eux qui ne s’expriment que grâce à leur soumission à l’éternelle police ?

Ils se comportent en meurtriers qui ont un meurtre sur la conscience, celui de la littérature. La littérature qu’ils ont trahie les hante, l’enfer est dans leur tête, mais la littérature est ailleurs, toujours vivante, bel et bien.

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Septième jour de cours : du roulis, et puis ça roule

Il faisait très chaud dans la salle où nous avions deux heures de cours, c’était l’après-midi du dernier jour de la semaine, nous avons eu un problème technique pour passer une vidéo (sur les Ménines)… beaucoup de conditions pour que la classe de seconde, déjà portée sur le bavardage, soit vite surexcitée – et elle l’a été. Mais tant pis, après tout le bazar fait partie de la littérature, caverne d’Ali Baba, auberge espagnole. Et ce qui a été dit a été dit, et perçu malgré tout. Je sais que ce que je leur demande de comprendre n’est pas facile, c’est sans doute aussi pour cela qu’ils s’agitent. Et le bateau tangue, mais le vent est dans les voiles, ça avance. Ensuite ce fut l’atelier d’écriture, en deux fois une heure avec la classe de première en deux groupes. Là tout n’est que luxe, calme et volupté. Comme dit le poète. Ce qui s’y passe, que ce soit avec cette classe ou avec la classe de seconde, est extrêmement fort, tendu, et dans cette tension de la littérature en train de sortir de son creuset, autant les forces profondes sont puissantes et bouleversées, autant le déroulement de l’action est apaisé, de façon presque extatique, et cathartique. Je suis exténuée à l’heure où j’écris ces mots, après cette journée, je n’ai pas la force de dire vraiment ce qu’il en est, et puis je n’en ai peut-être pas envie non plus, c’est tellement intime. Ce qui se passe là, quand cela se passe, de nous à nous, circulant par l’esprit et la voix de l’un à l’autre. C’est là que la littérature, la littérature vraie, vivante, réelle, vient avoir lieu, jaillir, brute, active.

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paris vu du bus 1

paris vu du bus 2

paris vu du bus 3du bus pour rejoindre le RER ce matin à Paris, photos Alina Reyes

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Jour sans cours mais au lycée

réfléchir

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Je n’ai pas de cours le jeudi, mais j’étais quand même au lycée ce matin à 8 heures, pour assister au cours de ma collègue et tutrice (j’irai voir aussi d’autres collègues expérimentés, c’est infiniment plus instructif que les cours administrés à l’Espé). Puis j’ai passé le reste de la journée, jusqu’à 17 heures (ajouter deux heures de transport à l’aller et deux autres au retour, mais l’être humain s’habitue à tout, du moins à tout ce qui relève de son choix délibéré) (merveilleuse souplesse), le reste de la journée donc, à préparer différentes choses, imprimer, faire des polycopiés de ce que j’ai prévu pour mes prochains cours… et corriger les 70 copies de leur devoir en classe du cours précédent. Long travail, mais je voulais absolument vérifier s’ils avaient bien assimilé ce qui avait été dit depuis trois semaines que je leur fais cours, et qui consiste essentiellement à comprendre le rapport entre l’extérieur et l’intérieur d’un texte ou d’une œuvre d’art – toute la réflexion que nous avons menée sur les sens propre et figuré de, justement, « réfléchir » et « se figurer », à partir de textes que nous avons analysés. Le contrôle consistait donc, avec des différences dans le mode de questionnement entre les 1ère et les 2nde, à réfléchir sur un autre texte, que nous n’avions pas encore lu, et sur deux images que nous n’avions pas commentées non plus, pour voir s’ils avaient acquis la capacité d’appliquer le discernement appris sur d’autres supports. Eh bien quasiment tous, à des degrés divers, ont réussi à articuler cette réflexion. J’en suis heureuse, car elle est à mon sens capitale, et nous allons continuer à travailler dans ce sens.

« réfléchir », photo Alina Reyes

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L’Espé du temps perdu. Et la banlieue vue du RER

Que de tactiques, de techniques, de technologie, pour éviter, en cours de lettres, la littérature. C’est cela qu’on apprend aux enseignants : comment se prémunir de la littérature, et comment empêcher les élèves d’y accéder. Nul complot, et pas plus de conscience de se livrer à cette bataille acharnée contre la discipline qu’on est censé enseigner. Seulement elle fait peur, la littérature. Alors on s’arme, on s’armure, on se carapaçonne contre elle. On se persuade que c’est une question de genres et de registres, de procédés stylistiques, on s’en fourre plein le crâne et on en fourre plein le crâne des élèves, quoique tous les grands auteurs aient toujours lutté contre cet encagement de leurs œuvres. Et comme ça ne suffit pas, on invente des trucs pédagogiques à n’en plus finir, et tiens, les écrans c’est si efficace pour lui faire écran, allons-y des powerpoint et compagnie, et puis avec l’internet c’est si pratique de la fuir, en projetant aux murs toutes sortes de trucs, et même, comme aujourd’hui, en apprenant à se servir des pads, etherpads et autres machins pour chatter et faire chatter les élèves, en plus pendant qu’ils sont là comme sur les réseaux sociaux ils se tiennent plus tranquilles paraît-il… et on n’étudie, ne pratique, ne fait toujours pas de littérature, la littérature n’est qu’un prétexte à gloser et bavarder, absurdement, sans le moindre sens, sans la moindre chance de faire sens ni mémorable. Alors qu’il suffit d’un peu d’humanité, de crayon et de papier, pour rendre les élèves heureux, les faire progresser et leur ouvrir des horizons insoupçonnés. C’est trop simple, sans doute. Aussi simple que d’être nu dans un jardin enchanté. Une chose très compliquée pour les gens couverts d’armures superposées qui ont fini par leur coller à la peau.

La littérature m’a épargné une heure de cours ce matin : comme je lisais, et comme le train n’annonçait pas les arrêts, je ne me suis pas rendue compte que je n’étais pas sur la bonne ligne. Je me suis retrouvée dans une espèce de campagne, d’où j’ai attendu sans déplaisir le train dans l’autre sens pour revenir vers le bon embranchement et reprendre la ligne qu’il fallait. En chemin j’ai pris ces photos de la banlieue.

la banlieue vue du rer 1

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et ce soir, au retour, j’ai juste eu le temps de saisir une montgolfière, derrière une tourmontgolfiere

aujourd’hui depuis le RER, photos Alina Reyes

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Sixième jour de cours : une journée adorable

L'étoile du matin, vue ce matin du RER

L’étoile du matin, vue ce matin du RER

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Une journée au lycée tout entière adorable, avec un ou deux ou trois moments tout spécialement adorables. Celui où cette élève qui a tant de difficulté à écrire, celle qui redoutait le plus cet exercice « atelier d’écriture » au début, a bondi de joie en voyant le sujet du jour, s’y est jetée avec enthousiasme, puis a manifesté vivement sa hâte de lire la première le texte qu’elle avait écrit (alors qu’à la première séance elle m’avait suppliée de ne pas lire). Et puis cet autre élève en difficulté, qui fait toujours le réfractaire, qui après ses deux heures de cours de l’après-midi avec moi (où il clamait au début n’avoir absolument pas le temps de venir, sinon quand irait-il faire ses activités sportives ?), et qui vient me voir après le cours en prétendant qu’il ne savait pas s’il avait encore cours avec moi, s’il devait rester pour le prochain cours avec l’autre groupe – alors qu’il savait parfaitement qu’il venait de faire son atelier d’écriture avec son groupe, le premier, et qu’il avait donc fini sa journée, comme chaque semaine.

Le matin quand j’ai donné les questions du devoir en classe aux Première, nouvelle révolte des élèves, qui se sont récriés que ce n’était pas comme ça, qui se sont mis à m’instruire sur la façon dont je devais leur faire des contrôles, sur les normes que je devais respecter, et à répéter qu’ils ne comprenaient rien à ce que je demandais, etc. Complètement formatés tout au long de leur scolarité, ils se sentent comme devant un abîme dès qu’on les conduit sur d’autres modes de pensée. Bien entendu ils ont quand même fini par faire le travail, et près de deux heures après, quand ils m’ont rendu les copies, je leur ai expliqué pourquoi je les faisais travailler ainsi : imaginez, leur ai-je dit, un prof de sport qui vous ferait faire sans cesse le même et unique exercice, par exemple soulever cinquante kilos avec le bras droit, et rien d’autre. De quoi auriez-vous l’air, au bout de quelque temps ? Eh bien c’est pareil avec le cerveau. Les exercices qu’il faut savoir faire pour le bac nous nous y entraînerons, mais il faut d’abord assouplir l’intelligence. Bon, tout s’est bien fini, ils se sont inscrits pour préparer des exposés sans problème. Je les adore tous, et c’est comme si chacune de mes classes était, dans son ensemble, un Rimbaud, que j’anime. Faisant ces cours, je fais de la littérature vivante, extraordinairement vivante.

 

Un chantier, vu ce soir du RER

Un chantier, vu ce soir du RER

photos Alina Reyes

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Sur la vie des lycéens au lycée

Je dois rendre cette semaine un rapport à l’Espé, l’organisme de formation des profs, sur quelques lieux du lycée que j’ai observés. Autant le partager avec ceux que cela pourrait intéresser, le voici donc :

jardin des plantes

Semaine du 18 au 22 septembre 2017

à la Vie scolaire

Deux personnes travaillent dans ce bureau à la porte toujours ouverte, par où vont et viennent les lycéens. La plupart viennent faire signer leur carnet de correspondance pour des absences ou des retards. D’autres font tamponner leur dossier RATP pour le tarif réduit du Pass Navigo (beaucoup habitent loin et doivent prendre les tranports en commun). D’autres sont réorientés vers l’infirmerie. Une prof (moi) passe demander les manuels de ses classes, qu’elle n’avait pas encore pris. L’accueil est calme et respectueux.

 

à l’Infirmerie

Une lycéenne est à demi-allongée dans un fauteuil. L’infirmière, qui vient de lui donner un cachet, lui dit qu’elle peut appeler son parent elle-même si elle pense qu’il y a ainsi plus de chances pour qu’il prenne l’appel, afin qu’il vienne la chercher. Dans son bureau, l’infirmière me raconte le quotidien des élèves qui passent à l’infirmerie. Quand ils arrivent trop près de l’heure du prochain cours alors qu’ils auraient pu venir bien avant, étant libres pendant l’heure précédente, elle n’accepte pas de les garder – du moment qu’ils n’ont visiblement rien de sérieux. En ce moment des « mal au ventre », elle ne croit pas que ce soit déjà une épidémie de gastro, plutôt le résultat du stress de la rentrée dans ce grand lycée. Il est rare que le professeur doive lui envoyer un ou une lycéenne pendant le cours, en général on attend la fin de l’heure, mais si cela arrive l’élève qui va mal est accompagné par un autre élève « de confiance ». Je lui parle d’une de mes élèves qui est venue me voir après un cours en difficulté psychologique, si le problème persistait je pourrais l’accompagner jusqu’à l’infirmerie, ce que je m’apprêtais d’ailleurs à faire avant qu’elle n’y renonce – ne pas essayer de gérer moi-même un tel problème, ce n’est pas le rôle du professeur.

 

dans un cours de Première ST2S, l’une de mes classes en demi-groupe avec leur prof principal

Je découvre cette matière, Sciences et techniques de la santé et du social. Les tables sont disposées en U. Les élèves sont attentifs et de bonne volonté, la professeure, d’allure sportive, très calme et bienveillante. Elle appelle chaque élève par son prénom, ce que je ne suis pas encore capable de faire pour tous – et me dira ensuite qu’elle a un trombinoscope sur sa table, qu’elle révise discrètement pendant le cours (j’en aurai bientôt un aussi).

Elle commence par interroger les élèves sur le cours précédent. Leur distribue, sur une demi-feuille, une « proposition de correction » de leur dernier TD. Des élèves se relaient pour la lire à haute voix. Elle leur fait repérer les connecteurs logiques du texte en leur rappelant qu’on attend d’eux une réponse structurée.

Au bout de vingt minutes, on passe à un diaporama récapitulant des modes d’interventions de l’État dans le domaine de la santé publique ; la plupart des élèves le recopient d’eux-mêmes dans leur cahier, pendant qu’elle continue à les commenter et à les inciter à intervenir – ce qu’ils font. Dix minutes après, nouveau diaporama, en rapport avec un document qu’ont les élèves, et sur lequel la professeure les invite à surligner certains mots-clés (des verbes sur le rôle de l’OMS). Tandis que presque tous les élèves, là aussi, recopient le texte du diaporama, elle annonce que tel point sera détaillé dans un prochain cours. Puis elle élargit la question, toujours en interrogeant les élèves pour qu’ils trouvent eux-mêmes des exemples. Elle reprend calmement une élève qui fait des bulles avec son chewing-gum – toujours avec bienveillance : « (Prénom de l’élève), déjà le chewing gum je n’aime pas trop, mais les bulles, là, c’est pas possible ». Rien de plus, l’élève a compris.

Dix minutes avant la fin du cours elle demande s’il y a des questions. Certains élèves sont tentés de commencer à ranger discrètement leurs affaires, elle leur rappelle que ce n’est pas fini. Nouveau diaporama, la professeure le lit, les élèves notent. Elle les invite à aller en voir plus sur la question sur Internet. Encore un diaporama, la professeure, debout toujours, se déplace peu au cours de l’heure, seulement entre l’écran et sa table.

Une fois les élèves partis, je la complimente pour son calme et celui de sa classe. C’est plus facile en demi-groupe, me dit-elle. C’est ce que j’ai constaté aussi dans mes cours. Je lui raconte que la dernière fois où je les ai eus à 35 pendant deux heures, ils ont été très calmes pendant la première heure, puis très bavards pendant la deuxième heure. Elle me dit que les choses se passent aussi de cette façon avec elle. Cela ne semble pas la préoccuper énormément, s’est-elle fait une raison ou contrôle-t-elle mieux le problème que je ne le fais ? J’irai dans d’autres cours voir ce qu’il en est (mais les profs n’ont pas tous envie d’accueillir un stagiaire dans leur classe, ce que je comprends), et je continuerai à essayer de régler aussi ce problème de mon mieux, consciente que c’est un problème à peu près général en France, alors qu’il est quasiment inexistant, voire inconcevable, dans d’autres pays (je connais des exemples concrets, de proches scolarisés en Finlande et en Angleterre, deux pays qui ont pourtant des systèmes très différents l’un de l’autre, le premier presque communiste, l’autre ultralibéral). Il me semble que les élèves français ne sont pas assez responsabilisés, et qu’ils se livrent donc à l’irresponsabilité et à l’incivisme. Mes collègues profs me répètent que ce sont des « petits », et j’ai du mal à faire comprendre à ma tutrice que je ne veux pas les traiter en petits en leur mâchant le travail, leur donnant des consignes précises pour la tenue du classeur etc. J’essaie ma propre pédagogie, j’ai vu les élèves eux-mêmes y résister et protester avec force, puis finalement être ravis du résultat, qu’ils n’auraient pas imaginé. Je sais qu’il faut du temps et qu’on ne change pas le formatage des esprits si facilement, mais je continue à travailler à essayer de les libérer de ce paternalisme ou de ce maternalisme qui annule quasiment les apprentissages et entrave le développement psychique et intellectuel.

 

seinehier samedi à Paris, photos Alina Reyes

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Techno Parade 2017, Paris, en 30 photos

J’ai entendu arriver de loin la Techno Parade alors j’ai traversé la Seine, je l’ai rejointe et je l’ai photographiée. J’aime la danse, la musique, l’énergie, la couleur, la fête. Un garçon m’a demandé un câlin, on l’a fait, d’autres m’ont demandé de les photographier, un autre est venu parler avec moi, puis un peu plus tard est revenu me dire au revoir.

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techno parade 2017 29les camions les moins drôles sont à la fin

techno parade 2017 30sur le passage, restent des musiciens

et sur la Seine, le ciel est bien beau

cielcet après-midi à Paris, photos Alina Reyes

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Cinquième jour de cours : succès

Ce n’est pas facile, il faut se battre contre beaucoup de choses ancrées, travailler à les arracher, que le bateau prenne le large. Et puis quand le dernier cours de la journée commence par une révolte des élèves, que longuement et avec véhémence ils vous accusent de n’avoir pas le droit de leur demander de faire ce que vous leur demandez de faire, qu’ils clament que ce n’est pas comme ça qu’on doit les faire travailler, que de cette façon-là ils n’y arriveront jamais… que tranquillement, doucement, vous tenez bon, vous continuez à dire qu’il faut pourtant le faire… et que finalement ils s’y mettent, d’abord en râlant encore, puis sérieusement, absorbés par la tâche… et que lorsque la séance est finie, tous et chacun ont réussi, ont apprécié le travail de chacun des autres et de tous et vu leur propre travail pareillement apprécié… et qu’ils quittent le cours et le lycée détendus, heureux, non sans vous avoir dit que oui, c’était bien… Alors, qu’auriez-vous de mieux à faire que ce travail ?

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vu du lycee vu du rer

coucher de soleil du rer

coucher de soleil vu du rer

vu du lycée puis, ce soir, du RER, photos Alina Reyes

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