Journal du jour, et Homère vu par Lamartine

lamartine

21-3-21 : c’est le jour du neuf, aujourd’hui. J’ai changé la règle (souple) de mon quotidien afin de pouvoir consacrer davantage de temps à la traduction et à la lecture. Résultat, 59 vers du Chant VIII traduits ce matin – et la journée n’est pas finie, et j’ai eu le temps de consacrer aussi une heure au yoga dans la même matinée. Et j’écoute beaucoup de musique, Bach, De Visée, Mozart, Purcell, Stravinsky, Haydn, Satie, Chopin, Dvorak, Hildegarde de Bingen, la BO de Ghost Dog, etc. Sans compter celle qui se joue en direct dans la pièce d’à côté, par exemple ce matin une répétition d’une chanson de Chris Isaak qui nous accompagne dans notre amour depuis notre rencontre il y a plus de trente ans, O et moi. A voyagé avec nous. Est maintenant jouée par l’un de nos enfants, qui l’a tant entendue dans notre splendide temps qui fut celui de son enfance. Du coup je me rends compte que j’ai négligé de publier la suite de mon journal de jeune femme, « Ma vie douce », alors qu’on en était encore à Montréal il y a trente ans. Mais rien ne presse. Si le passé avec O fut splendide à vivre, le présent l’est aussi. Mort, où est ta victoire ?
Pour continuer avec Homère, voici deux passages du beau texte que lui consacra Lamartine, comme une peinture du poète éternel et absolu :

« L’homme est le miroir pensant de la nature. Tout s’y retrace, tout s’y anime, tout y renaît par la poésie. C’est une seconde création que Dieu a permis à l’homme de feindre en reflétant l’autre dans sa pensée et dans sa parole ; un verbe inférieur, mais un verbe véritable, qui crée, bien qu’il ne crée qu’avec les éléments, avec les images et avec les souvenirs, des choses que la nature a créées avant lui : jeu d’enfant, mais jeu divin de notre âme avec les impressions qu’elle reçoit de la nature ; jeu par lequel nous reconstruisons sans cesse cette figure passagère du monde extérieur et du monde intérieur, qui se peint, qui s’efface et qui se renouvelle sans cesse devant nous. Voilà pourquoi le mot poésie veut dire création.
(…)
le grand poète, d’après ce que je viens de dire, ne doit pas être doué seulement d’une mémoire vaste, d’une imagination riche, d’une sensibilité vive, d’un jugement sûr, d’une expression forte, d’un sens musical aussi harmonieux que cadencé ; il faut qu’il soit un suprême philosophe, car la sagesse est l’âme et la base de ses chants ; il faut qu’il soit législateur, car il doit comprendre les lois qui régissent les rapports des hommes entre eux, lois qui sont aux sociétés humaines et aux nations ce que le ciment est aux édifices ; il doit être guerrier, car il chante souvent les batailles rangées, les prises de villes, les invasions ou les défenses de territoires par les armées ; il doit avoir le cœur d’un héros, car il célèbre les grands exploits et les grands dévouements de l’héroïsme ; il doit être historien, car ses chants sont des récits ; il doit être éloquent, car il fait discuter et haranguer ses personnages ; il doit être voyageur, car il décrit la terre, la mer, les montagnes, les productions, les monuments, les mœurs des différents peuples ; il doit connaître la nature animée et inanimée, la géographie, l’astronomie, la navigation, l’agriculture, les arts, les métiers même les plus vulgaires de son temps, car il parcourt dans ses chants le ciel, la terre, l’Océan, et il prend ses comparaisons, ses tableaux, ses images dans la marche des astres, dans la manœuvre des vaisseaux, dans les formes et dans les habitudes des animaux les plus doux ou les plus féroces ; matelot avec les matelots, pasteur avec les pasteurs, laboureur avec les laboureurs, forgeron avec les forgerons, tisserand avec ceux qui filent les toisons des troupeaux ou qui tissent les toiles, mendiant même avec les mendiants aux portes des chaumières ou des palais. Il doit avoir l’âme naïve comme celle des enfants, tendre, compatissante et pleine de pitié comme celle des femmes, ferme et impassible comme celle des juges et des vieillards, car il récite les jeux, les innocences, les candeurs de l’enfance, les amours des jeunes hommes et des belles vierges, les attachements et les déchirements du cœur, les attendrissements de la compassion sur les misères du sort : il écrit avec des larmes ; son chef-d’œuvre est d’en faire couler. Il doit inspirer aux hommes la pitié, cette plus belle des sympathies humaines, parce qu’elle est la plus désintéressée. Enfin, il doit être un homme pieux et rempli de la présence et du culte de la Providence, car il parle du ciel autant que de la terre. Sa mission est de faire aspirer les hommes au monde invisible et supérieur, de faire proférer le nom suprême à toute chose, même muette, et de remplir toutes les émotions qu’il suscite dans l’esprit ou dans le cœur de je ne sais quel pressentiment immortel et infini, qui est l’atmosphère et comme l’élément invisible de la Divinité.

Tel devrait être le poète parfait ; homme multiple, résumé vivant de tous les dons, de toutes les intelligences, de tous les instincts, de toutes les sagesses, de toutes les tendresses, de toutes les vertus, de tous les héroïsmes de l’âme ; créature aussi complète que l’argile humaine peut comporter de perfection.

Aussi qu’une fois cet homme apparaisse sur la terre, déplacé, par sa supériorité même, parmi le commun des hommes, l’incrédulité et l’envie s’attachent à ses pas comme l’ombre au corps. La fortune, jalouse de la nature, le fuit ; le vulgaire, incapable de le comprendre, le méprise comme un hôte importun de la vie commune ; les femmes, les enfants et les jeunes gens l’écoutent chanter en secret et en se cachant des vieillards, parce que ces chants répondent aux fibres encore neuves et sensibles de leurs cœurs. Les hommes mûrs hochent la tête, et n’aiment pas qu’on enlève ainsi leurs fils et leurs femmes aux froides réalités de la vie ; ils appellent rêves les idées et les sentiments que ces génies inspirés font monter à la tête et au cœur de leurs générations ; les vieillards craignent pour leurs lois et leurs mœurs, les grands et les puissants pour leur domination, les courtisans pour leurs faveurs, les rivaux pour leur portion de gloire. Les dédains affectés ou réels étouffent la renommée de ces hommes divins, la misère et l’indigence les promène de ville en ville, l’exil les écarte, la persécution les montre du doigt ; un enfant ou un chien les conduit, infirmes, aveugles ou mendiant de porte en porte ; ou bien un cachot les enferme, et on appelle leur génie démence, afin de se dispenser même de pitié !

Et ce n’est pas seulement le vulgaire qui traite ainsi ces hommes de mémoire ; non, ce sont des philosophes tels que Platon, qui font des lois ou des vœux de proscription contre les poètes ! Platon avait raison dans son anathème contre la poésie ; car si l’aveugle de Chio était entré à Athènes, le peuple aurait peut-être détrôné le philosophe ! Il y a plus de politique pratique dans un chant d’Homère que dans les utopies de Platon !

Homère est cet idéal, cet homme surhumain, méconnu et persécuté de son temps, immortel après sa disparition de la terre. »

Alphonse de Lamartine, Vie d’Homère texte entier

Et allez voir les deux derniers livres de celle à qui l’immortel Homère donna sa tête à manger !

Le génie de Mme de Staël vu par Lamartine

lamartine

Cet hommage d’Alphonse de Lamartine au génie de Mme de Staël peut être lu aussi comme une définition de la fonction littéraire de l’écrivain, et une salutation à son esprit.

 

Aurore à Athènes, hier, photo Alina Reyes

Aurore à Athènes, vue hier de l’aéroport, photo Alina Reyes

*

« Mme de Staël, génie mâle dans un corps de femme ; esprit tourmenté par la surabondance de sa force, remuant, passionné, audacieux, capable de généreuses et soudaines résolutions, ne pouvant respirer dans cette atmosphère de lâcheté et de servitude, demandant de l’espace et de l’air autour d’elle, attirant, comme par un instinct magnétique, tout ce qui sentait fermenter en soi un sentiment de résistance ou d’indignation concentrée ; à elle seule, conspiration vivante, aussi capable d’ameuter les hautes intelligences contre cette tyrannie de la médiocrité régnante, que de mettre le poignard dans la main des conjurés, ou de se frapper elle-même pour rendre à son âme la liberté qu’elle aurait voulu rendre au monde ! Créature d’élite et d’exception, dont la nature n’a pas donné deux épreuves, réunissant en elle Corinne et Mirabeau ! Tribun sublime, au cœur tendre et expansif de la femme ; femme adorable et miséricordieuse, avec le génie des Gracques et la main du dernier des Catons ! Ne pouvant susciter un généreux élan dans sa patrie, dont on la repoussait comme on éloigne l’étincelle d’un édifice de chaume, elle se réfugiait dans la pensée de l’Angleterre et de l’Allemagne, qui seules vivaient alors de vie morale, de poésie et de philosophie, et lançait de là dans le monde ces pages sublimes et palpitantes que le pilon de la police écrasait, que la douane de la pensée déchirait à la frontière, que la tyrannie faisait bafouer par ces grands hommes jurés, mais dont les lambeaux échappés à leurs mains flétrissantes venaient nous consoler de notre avilissement intellectuel, et nous apporter à l’oreille et au cœur ce souffle lointain de morale, de poésie, de liberté, que nous ne pouvions respirer sous la coupe pneumatique de l’esclavage et de la médiocrité. »

Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques, « Des destinées de la poésie »

*

Sa peur du loup et mon mantra rêvé

J'ai trouvé ce visage dans ce documentaire sur les langues et les écritures indiennes
J'ai trouvé ce visage dans ce documentaire sur les langues et les écritures indiennes

J’ai trouvé ce visage dans ce documentaire sur les langues et les écritures indiennes

*

« C’est l’Océan, nous ne sommes que ses nuages… La clef de tout est aux Indes ! » Alphonse de Lamartine

Imaginez qu’on signale qu’un auteur est juif alors qu’il n’aurait jamais rien publié sur le sujet et que la judéité n’aurait aucun rapport avec le contexte dans lequel on le présenterait. L’antisémitisme d’une telle présentation sauterait aux yeux. Aujourd’hui, je l’ai souvent noté ici, l’ antisémitisme se manifeste souvent dans sa forme plus acceptable en société, l’islamophobie (les musulmans comme les juifs sont à l’origine des Sémites, du fait de leur langue et de leur culture, qui bien sûr imprègnent leur pensée, commune à bien des égards). Je reçois une anthologie de littérature érotique – encore une – dans laquelle figure un extrait de mon premier roman – sans mon accord, ce qui est contraire aux usages et au respect du droit d’auteur. L’auteure de cette anthologie, une certaine Claudine Brécourt-Villars, ne trouve rien d’autre à signaler, pour me présenter, que mon passage par le catholicisme et ma prétendue « conversion à l’islam » (mots que j’ai réfutés ici-même dès mon passage à l’islam). J’ai publié une trentaine de livres (qu’elle occulte complètement), dont pas un sur l’islam, mais voilà ce qui frappe cette brave dame : l’ISLAM, ce grand méchant loup qui fait si peur au si timoré Saint-Germain-des-Prés. Les coincé·e·s du corps sont aussi les coincé·e·s de l’esprit, qu’ils compilent impuissamment des textes n’arrange rien.

Je continue à prendre joie dans le yoga et je fais d’excellents rêves la nuit, avec de l’amour physique et, toujours, des maisons qui ne cessent de s’agrandir, des paysages fantastiques, des océans où je me baigne, mais aussi, c’est nouveau, mon corps qui repousse là où il a été coupé (extraordinaire sensation !), et il m’est même arrivé d’ « inventer » un mantra que j’ai entendu et répété, cantillé, quoique j’ignore son sens car il est en sanskrit et je l’ai oublié au réveil. La vie est extraordinaire et comme je le disais il y a longtemps dans un poème, je vois qu’un jour je mourrai jeune, et que j’ai encore longtemps à vivre.

Les sadhus sont les libérés du temps. Il y a 70 millions d’années, l’Inde s’est détachée du Gondwana et a traversé l’océan avant d’arriver là où elle est maintenant, adossée aux plus hautes montagnes du monde, qu’elle a elle-même élevées.

*