les anges descendre du ciel mélodieusement

Joachim m’indiquant la sublime interprétation du sublime Gaspard de la Nuit de Ravel par Ivo Pogorelitch, j’ouvre le recueil d’Aloysius Bertrand et j’y trouve au hasard ces trois vers en prose, à trois endroits différents du livre.

 

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La lune peignait ses cheveux avec un démêloir d’ébène qui argentait d’une pluie de vers luisans les collines, les prés et les bois.

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Deux juifs, s’étant arrêtés sous ma fenêtre, comptaient mystérieusement au bout de leurs doigts les heures trop lentes de la nuit.

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Et moi, pèlerin agenouillé à l’écart sous les orgues, il me semblait ouïr les anges descendre du ciel mélodieusement.

 

Aloysius Bertrand, Gaspard de la Nuit

Écrire vivre

Le Verbe est un chemin vivant, enroulé comme un ruban d’ADN, qu’il faut dérouler en le suivant. Le dérouler signifie y marcher. Et pour l’écrire, en y marchant, pas à pas en relever l’empreinte. L’Écrit (le vrai, pas le produit des hommes, produit pour la communication, pour le marché, pour la gloire etc) n’est pas le Verbe lui-même, mais son empreinte. Son sceau, ses pas dans lesquels nous pouvons nous mettre.

Mon livre avance, avec la présence constante de l’Ange. C’est lui qui m’aide à franchir les myriades de portes qu’il faut franchir sur le chemin, des plus ordinaires aux plus exceptionnelles. L’Écrit est une remémoration de ce qui a été et de ce qui n’a pas encore été, parce qu’il est l’empreinte du Verbe qui est, sans distinction de temps. L’Écrit est la transposition de l’éternité dans le temps. Une éternité en marche, qui met les hommes et l’univers en marche en se fixant, en descendant dans un lieu et un temps afin qu’ils puissent entrer en elle.

L’Ange me conduit aux portes dans la veille et dans le sommeil. Il faut seulement être très attentif. Soyez attentif à l’Ange, aux anges. Ici est un lieu d’où vous pouvez aller aussi, en le suivant avec une attention spéciale. Ne restez pas derrière vos portes, les franchir est le salut. Allez bien, vous n’êtes pas seuls.

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L’Ange du Grand Conseil

Avant de m’endormir, les yeux fermés, j’ai vu un ruisseau humble et splendide qui traversait tout le jardin, tout droit, parsemé de lumières et de couleurs, comme si l’eau était en fleur. Une petite enfant arrivait perpendiculairement et l’enjambait aisément, bien qu’il fût pourtant large pour sa taille, quoique sa tête fût au ciel.

Saint Augustin (il faut citer ses sources), dans un même paragraphe de son sermon sur Moïse et le buisson ardent, a appelé le Christ piscine de l’Envoyé (Siloé), et, d’après Isaïe (« un enfant nous est né »), l’Ange du grand conseil. Et nous, ses humbles Pèlerins, ses anges de la terre, nous nous rappelons que plus nous nous rapprochons du point où se croisent la terre et le ciel, plus les anges et archanges, avec les âmes, avec les éléments, sont proches les uns des autres et de l’Unique, en lequel ils se fondent en communion.

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Avec les anges, désacraliser les religions

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Sydney, août 2010, photo Alina Reyes

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J’aime beaucoup l’image retenue par Youtube pour ma vidéo sur la Pitié-Salpêtrière, une image du milieu de la vidéo. Joachim semble marcher en lévitation et avoir des ailes, il marche derrière un vieux musulman – ne dirait-on pas qu’il est l’ange Gabriel ?

Ainsi font les anges, ils s’incarnent ou même agissent ici ou là, en tel ou tel instant, non pas mûs par leur propre volonté, mais par celle de Dieu. C’est très sérieux ce que je dis. Soyez attentifs, ils sont là, là ou là.

J’aime aller à la mosquée pour la prière du vendredi, la libéralité de l’islam est grande. J’aime aller prier dans les églises aussi, et si je retourne à la messe je m’abstiendrai de communier, un tas de gens n’en ont pas le droit et je ne vois pas pourquoi je n’en ferais pas partie. C’était déjà ma position au tout début, en 2008, je me souviens que je m’étais abstenue à Lourdes lors du voyage de Benoît XVI (sur lui ma prière), par solidarité avec ceux qui en sont exclus.

En avançant, je vois mieux ce que je suis chargée de faire. Désacraliser les religions. Les religions ne sont pas Dieu. Les sacraliser, les idolâtrer comme on le fait, c’est entraver le chemin de la paix. Je veux ouvrir à chacun la possibilité (et non l’obligation, bien sûr) de pouvoir pratiquer plus d’une religion, en profonde connaissance de cause, et en toute harmonie intérieure. Dieu seul est l’Unique. Accueillir tout ce qui vient de lui, voilà ce qui unifie profondément l’être. Le Coran le dit, « Il [l´homme] a par devant lui et derrière lui des Anges qui se relaient et qui veillent sur lui par ordre de Dieu. En vérité, Dieu ne modifie point l´état d´un peuple, tant que les [individus qui le composent] ne modifient pas ce qui est en eux-mêmes. » (13, 11)

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Jeanne d’Arc, saint Michel

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fontaine Saint-Michel, à Paris

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Lisant les passionnantes minutes du procès de Jeanne d’Arc, je suis frappée par la ressemblance de structure avec le procès du Christ. L’un et l’autre condamnés par le moyen d’une alliance morbide entre l’occupant et le pouvoir religieux. L’un exposé haut sur une croix, l’autre exposée haut sur un bûcher. Mais Jeanne est surtout angélique. Elle est morte en criant le nom de Jésus, mais très visiblement c’est l’archange saint Michel qui l’habite, lui donne cette force et cette habileté surnaturelles « au fait de la guerre, où elle était supérieurement experte », témoignent des compagnons d’armes. Quant à sa détermination, elle lui vient directement de Dieu, auquel elle est entièrement soumise. « Je n’ai rien fait au monde que par le commandement de Dieu », dit-elle. Et pour ce qui est des détails de l’action : « mes frères du paradis me disent ce que j’ai à faire ». On connaît le début de sa réponse à la question piégée : « Savez-vous être en la grâce de Dieu ? » « Si je n’y suis, Dieu m’y mette ; et si j’y suis, Dieu m’y tienne ! » La fin de sa réplique vaut aussi d’être citée : « Mais si j’étais en état de péché, je crois que la voix ne viendrait pas à moi. Je voudrais que chacun l’entendît aussi bien que je l’entends. » Qui n’y entend rien a sans doute les oreilles très ensablées par le péché.

Tout ce que dit Jeanne, je le sais. J’écrirai sur elle, incha’Allah, et aussi sur Mohammed, entre autres.

La toute première chose qui lui est reprochée par l’évêque Pierre Cauchon et l’inquisiteur Jean Lemaître, qui se félicitent que la céleste Providence ait permis la prise de Jeanne, la voici : « Cette femme, au mépris de la pudeur et de toute vergogne et respect de son sexe, portait, avec une impudence inouïe et monstrueuse, des habits difformes convenant au sexe masculin. » Jeanne est partie de chez elle en robe rouge. Elle a ensuite pris l’habit d’homme tout simplement parce que Dieu le voulait, parce que c’était nécessaire, pour le travail qu’il lui fallait faire. Et ce n’était certes pas de sa faute si Dieu n’avait pas trouvé d’homme pour le faire, ce travail. Plus tard, entre deux batailles, elle portera avec plaisir de belles robes. Mais sur les lieux de sa mission, n’avait-elle pas, dans son habit de combattante, la grâce de l’archange défenseur de la foi ?

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La nuit d’Al-Qadr

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tout à l’heure au Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

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La nuit d’Al-Qadr vaut mieux que mille mois, dit le Coran (97, 3). Mille mois qui bien sûr ne comporteraient pas de nuit d’Al-Qadr, précisent les savants. Lesquels rappellent aussi que dire qu’elle est meilleure que mille mois n’exclut pas qu’elle soit meilleure que beaucoup plus que mille mois. La nuit d’Al-Qadr revient à chaque Ramadan, mais personne ne sait quand. Le Coran n’aime pas donner ce genre d’indication. Rappelons-nous la longue nuit où furent plongés les dormants de la Caverne (sourate 18). Dieu seul sait, nous est-il dit, combien de siècles et de jours elle dura, et même combien furent ces endormis dans la mort qu’Il ressuscita. Le Coran rappelle à l’homme ce qui le dépasse. Et qui pourtant le guide avec miséricorde.

N´as-tu pas vu comment ton Seigneur étend l´ombre? S´Il avait voulu, certes, Il l´aurait faite immobile. Puis Nous lui fîmes du soleil son indice,

puis Nous la saisissons [pour la ramener] vers Nous avec facilité. (25, 45-46)

« Son indice » peut aussi se traduire « celui qui guide vers elle ». Créatures, nous sommes ombres du Seigneur, et nous nous repérons à Lui, notre soleil. Mais ce qui est ici dit, c’est que c’est Lui qui nous conduit à nous-mêmes, tout en nous guidant, en nous mouvant, jusqu’au moment où Il nous ramène à Lui.

Mille mois sans nuit d’Al-Qadr, cela n’existe pas, puisqu’elle a eu lieu. Elle a eu lieu en Dieu, donc de toute éternité, ou dès le commencement, c’est pourquoi on ne peut la dater. Elle est la descente de l’Être, de la Lumière sur la terre, où elle projette ses ombres. Tout à la fois descente de la Lumière, Parole de Dieu, et matrice de toutes ses ombres, formant nuit. Puissance, mesure, destin. Telles sont, dans l’ordre, les significations de Qadr. Elle est ce que nous pouvons éprouver dans la nuit de ce monde : la puissance de Dieu qui, en descendant, donne à notre être sa mesure, son destin.

La nuit d’Al-Qadr vaut mieux que mille mois sans nuit d’Al-Qadr. Or mille mois sans nuit d’Al-Qadr n’existent pas, sont néant. La nuit d’Al-Qadr vaut mieux que le néant. La nuit d’Al-Qadr sort l’homme du néant comme Dieu sortit les justes de leur longue nuit dans la Caverne. Dans la nuit d’Al-Qadr Dieu vient à la rencontre de l’homme comme au zénith le soleil saisit l’ombre pour la ramener vers le Seigneur. Nous sommes en Dieu, c’est pourquoi il en est ainsi. Voici la mesure et voici le destin, en Dieu.

Dans la nuit d’Al-Qadr, Dieu fit descendre le Coran d’un bloc, de sa matrice au premier ciel. De là l’Esprit Saint, Ar-Ruh (97, 4), l’ange Gabriel, le révéla progressivement au Prophète, vingt-trois ans durant. Mais où demeurait-il, avant d’être entièrement révélé aux hommes ? Que sont cette matrice et ce premier ciel où il était gardé ? Respectivement, la Puissance et le En puissance de Dieu. Matrice où se trouve et se crée la mesure de tout, et d’où descend notre destin, écrit en puissance, c’est-à-dire avec toutes ses virtualités, où nous pouvons puiser toute liberté et tout accomplissement. Le Coran fut cet écrit en puissance, avant d’être écrit, puis le temps d’être écrit. Et une fois écrit, il demeure en puissance, comme lecture.

Toute nuit est en puissance nuit d’Al-Qadr. Qui veille dans la nuit d’Al-Qadr, comme les bergers dans la nuit de Noël, voit le ciel s’ouvrir et entend les anges annoncer la bonne nouvelle du salut (Luc 2, 7-21). Une nuit, de sa matrice, le Coran descendit dans une grotte sur le cœur d’un homme attentif au Ciel. Une nuit, de la Vierge Marie, annoncé par l’ange Gabriel, un homme naquit dans une grotte, et c’était le Messie. Je n’établis pas d’équivalence, je lève un peu le voile sur ce qui se passe. Le Coran continue d’être révélé dans le cœur des hommes, le Christ aussi, dans le cœur du monde. La nuit de Noël et la nuit d’Al-Qadr continuent d’être, et d’être Paix jusqu’à l’aube qui va bientôt paraître (Coran 97, 5).

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Anges, Éléments et Prophètes

 

L’eau a été là ce vent qui frappe sans souffler, pensai-je en lisant que la gare et des rues à Lourdes sont bloquées par le flot tumultueux qui a frappé la ville, et en me rappelant ma vision, écrite lundi dernier sur ma page facebook :

« Vu des gens tomber.  Dans une gare. Dans la rue.

Le vent frappant sans souffler.

La verdure vivante. »

Le travail n’est pas fini. Dieu emploie les éléments (et certains êtres) pour prophétiser quand et comme Il veut, je l’ai vu plusieurs fois de mes propres yeux de chair, et notamment une autre fois à Lourdes lors de la visite du pape, où cela s’est produit par la nuée. Personne ne l’a vu ni ne veut le croire, parce que personne ne sait plus ce qu’est réellement Dieu. Comment ses anges agissent. Comment croire qu’Il est le Créateur de l’univers et en même temps qu’il ne peut pas le diriger, agir par lui quand il le veut ? Je ne dis pas que toutes les manifestations naturelles viennent volontairement de Lui, pas plus que tout ce que nous faisons ne vient de Lui. Il en est de Dieu avec nous et avec l’univers comme de nous avec notre corps. Tout le travail de notre corps pour nous maintenir en vie, respiration, circulation sanguine etc, se fait de lui-même – mais n’empêche pas que nous puissions aussi agir volontairement par notre corps, faire des gestes délibérés. Il faut lire les Livres sacrés dans l’esprit et non à la lettre, mais il faut les lire comme Révélations et non comme récits légendaires.

Je reviens bientôt avec une lecture de la sourate 17, promise hier et depuis notre dernière lecture du Coran, où Dieu parle vraiment, avec cet élément vivant et lié à l’eau qu’est la langue.

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Jean-Pierre Brisset par Michel Foucault, Sept propos sur le septième ange

Douanier Rousseau, Les Flamants roses

 

En préparant mon travail sur Saint-Louis de la Salpêtrière (nous y reviendrons),  je suis tombée sur les Sept propos sur le septième ange de Michel Foucault. J’étais partie à la bibliothèque chercher Histoire de la folie à l’âge classique, j’en ai ramené aussi Naissance de la clinique. Mais ce que j’ai d’abord lu cette nuit, ce sont donc les Sept propos…

André Breton dans son Anthologie de l’humour noir dit de Brisset : « Nous assistons ici, non plus à un retour de l’individu mais, en sa personne, à un retour de toute l’espèce vers l’enfance. (Il se passe quelque chose d’équivalent dans le cas du douanier Rousseau). »

Cependant Brisset est bien plus vertigineux que Rousseau. Son désir de retrouver l’enfance de la langue s’apparente à une physique-métaphysique, une métaphysique-physique. Lisant Foucault, j’ai songé, bien au-delà de « l’humour noir » vu par Breton, aux trous noirs des physiciens, attirant la lumière, et aussi à ce qu’ils appellent trous de vers, par où s’effectuerait le passage d’une dimension à une autre. Comme dans ce Journal toutes les « Catégories » peuvent entrelacer leurs doigts, et les mots-clefs féconder l’être dans leur nuée.

En sortant de la bibliothèque, je suis passée par la rue Teilhard de Chardin, où j’ai fait les photos qui dialoguent avec le texte de la note précédente. « Coextensif à leur dehors, il y a un dedans des choses », dit Teilhard.  À l’évolution correspond une involution créatrice, c’est aussi ce qu’a pressenti dans la langue Brisset, qui aspirant sa lumière et la retournant comme un gant, ouvre par ce voyage un trou de ver dans les dimensions de l’être.

Citons Foucault : « Chercher l’origine des langues pour Brisset, ce n’est pas leur trouver un principe de formation dans l’histoire, un jeu d’éléments révélables qui assurent leur construction, un réseau d’universelle communication entre elles. C’est plutôt ouvrir chacune sur une multiplicité sans limite ; définir une unité stable dans une prolifération d’énoncés ; retourner l’organisation du système vers l’extériorité des choses dites. »

Foucault montre que Brisset part d’un bruit de fond originel de la langue, d’où seraient nés les mots, formes condensées dont il est possible de libérer de nouveau le foisonnement du sens. Je pense à l’épisode de Babel, traduit et commenté dans Voyage, et inauguré ainsi : « Tout le pays était babil unique », avant la dispersion par Dieu des hommes et des langues dans le monde, libérant la vie.

Citons Brisset, cité par Foucault : « Voici les salauds pris ; ils sont dans la sale eau pris, dans la salle aux prix. » L’homme naît dans le marais, comme on y assiste aussi dans Voyage. Citons Foucault, à propos de Brisset : « Le mot n’existe que de faire corps avec une scène dans laquelle il surgit comme cri, murmure, commandement, récit ; et son unité, il la doit d’une part au fait que, de scène en scène, malgré la diversité du décor, ds acteurs et des péripéties, c’est le même bruit qui court, le même geste sonore qui se détache de la mêlée, et flotte un instant au-dessus de l’épisode, comme son enseigne audible ; d’autre part, au fait que ces scènes forment une histoire, et s’enchaînent de façon sensée selon les nécessités d’existence des grenouilles ancestrales. »

Il s’agit de « retransformer les mots en théâtre ; replacer les sons dans ces gorges coassantes ; les mêler à nouveau à tous ces lambeaux de chair arrachés et dévorés ; les ériger comme un rêve terrible, et contraindre une fois encore les hommes à l’agenouillement : « Tous les mots étaient dans la bouche, ils ont dû y être mis sous une forme sensible, avant de prendre une forme spirituelle. Nous savons que l’ancêtre ne pensait pas d’abord à offrir un manger, mais une chose à adorer, un saint objet, une pieuse relique qui était son sexe le tourmentant. »

Et maintenant sortons du livre, voyons ce qu’il vient de nous dire : l’idolâtrie première, d’où viennent les paroles mauvaises. Rappelons-nous que ce qui peut rendre l’homme impur, ce n’est pas ce qui entre en lui, mais ce qui peut sortir de sa bouche, ainsi que le dit le Christ. La saloperie que décline Brisset. Qu’il faut laver et racheter dans l’eau baptismale d’une langue originelle retrouvée, et non seulement retrouvée mais réinventée, redéployée, pour Sa gloire et le salut du monde.

 

Jean-Pierre Brisset

Michel Foucault

Voyage