









tout à l’heure à Paris 5e, photos Alina Reyes










tout à l’heure à Paris 5e, photos Alina Reyes

une nouvelle oeuvre dans mon quartier (photo Alina Reyes)
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J’ai jeûné de littérature, j’ai faim de littérature. À lire, à écrire. Je papillonne dans les livres, je suis papillon. J’ai un grand livre en cours d’écriture, à chaque étape je dois passer des jours sans écrire, en attendant que le reste avance dans ma tête, l’ordonnancement et le but. Écrire, c’est savoir fulgurer, et c’est savoir attendre.
J’attends Ramadan, grand temps blanc, comme on attend un amant. J’ai un projet de peinture pour ce temps. Je voudrais tout d’abord, si Dieu veut bien, reprendre mon plus grand tableau, celui de l’œil, celui qui s’appelle Apocalypse. Et peut-être me remettre un peu au piano, apprendre par exemple la petite valse douce en la mineur de Chopin.
Mahmoud Darwich écrit : « C’est mort qu’ils m’aiment, afin de pouvoir dire : il était des nôtres, il était nôtre. » Je ne suis pas des leurs, des morts qui m’aiment mort. Ne suis-je pas, moi, des autres ? Des miens et puis des autres, vivants qui me cherchent parmi eux, vivant.

à ma fenêtre, photo Alina Reyes
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« La chair est triste, hélas, et j’ai lu tous les livres… »
Le vers de Mallarmé semble plus que jamais d’actualité. Encore que, si manifestement la chair est aujourd’hui bien triste, masochiste, torturée, mécanique, médicalisée, normalisée, ghettoïsée, tabouïsée, bref ennuyeuse au possible, il semble de plus en plus difficile de trouver quelqu’un qui puisse ajouter « et j’ai lu tous les livres »…
Si la chair est devenue triste, c’est que souvent les livres le sont devenus aussi. L’amour est à réinventer, dit Rimbaud, et pour cela il faut réinventer la poésie, la littérature. La vivre, en faire l’expérience active, la mettre en œuvre dans son propre corps. L’amour comme le verbe étant une alchimie qui nécessite de savants mélanges de substances.
André Breton a dit que « la poésie se fait dans un lit, comme l’amour ». S’il ne l’avait fait avant moi, j’aurais pu l’écrire aussi. Je me suis toujours mise en condition de laisser advenir en moi la poésie (par la lecture ou par l’écriture) dans des lieux également propices à l’amour : au lit bien sûr, dans toute pièce close, ou encore dans ma voiture, ou dans un coin intime de nature, un ermitage… Lieux de recueillement, car je savais par intuition que la pulsion poétique était de la même essence, venait du même corps, et répondait à un semblable désir de communion ou de transcendance que la pulsion érotique.
L’humanité a commencé par de grands livres (et je comprends dans les grands livres les textes de tradition orale, ceux qui furent ensuite fixés par écrit comme ceux qui ont pu se perdre – on a conservé de la Préhistoire un magnifique art rupestre, mais nous ne saurons jamais rien des formules, récits et mythes de la même époque), des livres et des textes sacrés qui ont d’abord servi à établir, entretenir et développer les liens entre le monde des hommes et l’autre monde, celui des esprits, ou des dieux, ou d’un Dieu unique selon les cultures.
Livres fondateurs ou incantations chamaniques, ces textes disent entre les lignes toute l’histoire de l’Homme, qui est celle d’un questionnement du monde, et d’une négociation avec les forces mystérieuses de l’univers. Et ces textes sont de puissants poèmes. En proie à toutes sortes de forces qui la dépassent, l’humanité a besoin de puissants poèmes où trouver à la fois le sentiment de sa grandeur et le moyen de canaliser des pulsions chaotiques et destructrices.
La poésie est la création par excellence, celle qui rapproche l’homme de Dieu. « Au commencement était le Verbe ». C’est pourquoi je considère comme poème toute œuvre qui ne présente pas seulement une mise en scène et un point de vue sur la société, la condition humaine, etc, mais qui par le seul pouvoir de la langue crée, met au jour, un univers aussi neuf que l’enfant qui vient au monde.
La poésie est donc, dès l’origine, apparentée à la spiritualité. Elle raconte la genèse du monde, en règle et en définit les enjeux. Ce faisant, elle fait du poète lui-même un démiurge. Il est l’homme qui par le pouvoir de son verbe vous emmène dans le monde non pas tel qu’il existe dans l’univers visible, mais tel qu’il est dit. Le poète entre en contact avec l’univers invisible, mais il est aussi celui qui crée cet univers, puisque nous n’y avons accès que par ses mots.
Et ce qui est grave aux yeux du commun des mortels, c’est que le poète est mû par une impulsion vitale profondément jouissive, la recherche d’instants fabuleux et absolument intimes, le poète est un esprit désirant qui par la puissance de son désir va obtenir l’illumination, l’extase, comme un corps désirant va obtenir l’orgasme. Le poète va obtenir ce bondissement hors de la médiocrité humaine, cette jouissance venue de loin qui va très loin, il va l’obtenir par l’esprit et le corps rassemblés en un même élan, il va, selon les termes de Rimbaud, « posséder la vérité dans une âme et un corps ».
Ma page Bible, Coran et autres textes saints marche du feu de Dieu, avec des lecteurs de tout le monde francophone, spécialement africain.
Et je commence à développer une page Amour et Littérature, anthologie de scènes d’amour de la littérature mondiale voisinant avec mes propres textes, images, livres et ebooks. Pour le divin, inépuisable bonheur de lire ! C’est Jorge Luis Borges qui m’y a fait revenir, voici, en hommage, l’un de ses poèmes.
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Loin de la mer et de la superbe guerre,
Car c’est ainsi que l’amour célèbre ce qu’il a perdu,
Le boucanier aveugle épuisait
Les terreux chemins d’Angleterre.
Sous les aboiements des chiens de ferme,
Risée des garçons du village,
Il dormait d’un sommeil perclus et crevassé
Dans la noire poussière des caniveaux.
Il savait qu’en de lointaines plages d’or
Lui appartenait un trésor caché
Et cela soulageait son déplorable sort ;
Toi aussi, en d’autres plages d’or
T’attend incorruptible ton propre trésor :
La vaste et vague et nécessaire mort.
Jorge Luis Borges, L’Auteur (trad. Philippe Bataillon)

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C’est bon de penser à l’amour. On ne peut pas toujours le faire, mais y penser, personne ne peut encore nous en empêcher. Je dis encore parce que s’ils ne trouvent pas suffisant d’espionner nos ordinateurs et nos téléphones, ils finiront peut-être par se brancher directement sur notre cerveau ? Si on en vient là, je vous recommande le mien, vous ne vous ennuierez pas ! Regardez, pas besoin de pinces croco sur mon crâne ni de puce électronique dessous, je vous le livre ici tout cru, comme ça vient. Je ne vous parle pas ici du sexe morbide, vicieux, mauvais. Je vous parle du bon amour qui me passe par le corps et la tête comme le printemps passe par le jardin et la forêt.
Dans la nuit du lit, sous la couette, j’évolue lentement, intensément. Je suis au début du monde, aux frontières d’un trou noir qui contient toute la lumière et l’expulse pour donner la vie, je suis au fond de l’océan où les premières cellules se rencontrent et s’assemblent, je suis dans la grotte où naissent et se réfugient les petits et les grands animaux, et parmi eux ceux qui deviennent des hommes. Je suis au lieu de la sexualité, de la particularité qui fait de chacun de nous un être unique, et non un être reproductible en série, comme c’est le cas des bactéries qui se multiplient sans sexualité, toutes identiques, comme ce serait aussi le cas dans les rêves aberrants de ceux qui, par renoncement face aux difficultés de la sexualité, voudraient que les êtres humains puissent se reproduire par clonage, et ainsi abandonner leur condition d’être humain, et même d’animal, pour celle de vulgaire assemblage de matériau biologique sans personnalité. Je suis au lieu où fut décidé, et où se décide toujours, le fait d’être.
J’ai rêvé que j’étais à la grange, contemplant la neige depuis la porte-fenêtre de ma chambre. Et voici qu’arrivaient un tas de gens, people et BHL parmi eux – ce qui dans mon rêve comme dans la réalité suffisait à signaler l’imposture – piétinant la neige pour se rendre à une espèce de célébration ou commémoration politico-culturelle.
J’y allais voir, c’était un palais des congrès au milieu d’un désert de sable, une oasis moderne, froide et fermée, avec des couloirs, des stands, des micros partout pour les intervenants – mais il ne s’y passait rien et personne n’y parlait.













tout à l’heure à la roseraie du Jardin des Plantes, photos Alina Reyes