Pourquoi le divin porcher d’Homère : ça comme le reste, il faut trouver !

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Entamant ce matin la traduction du chant XIV, j’ai achevé de trouver la raison très précise pour laquelle Homère qualifie de divin le porcher d’Ulysse. Des tas de commentateurs se sont interrogés sur cette épithète, sans donner de réponse. Jaccottet comme Bérard, par exemple, reprennent ce questionnement, tandis que Dufour et Raison remplacent carrément, dans leur traduction, « divin », par « excellent » – tant tous ces bourgeois ont du mal à avaler qu’un porcher puisse être qualifié de divin. (Question reprise aussi par Tesson dans son simili-livre sur Homère sans évidemment le moindre début de réponse – mais en conférence il se trompe sur le nom du porcher en question, preuve qu’il n’a même pas pris la peine de lire le texte d’Homère).

Pourtant il y en a, des réponses. La première est, je l’ai déjà dit, qu’Homère attribue cette épithète à ses personnages pour des raisons très variées, qu’il s’agisse de qualités physiques ou morales. Tel connard, montré comme tel, peut être dit divin pour sa beauté, telle brute, montrée comme telle, pour sa nature hors du commun, etc. Homère, il faut le répéter à tous ces traducteurs, exégètes et lecteurs, n’est pas un chrétien ; être divin pour lui ne signifie pas ressembler au Christ sur sa croix. Dans son univers, la divinité est ailleurs. Et notamment, voire principalement, chez un porcher. C’est ce que je montrerai, par une précision très claire mais aussi par l’ensemble de ma traduction, qui ouvre complètement le sens de l’Odyssée comme jamais jusqu’à présent. Je n’en dis rien pour l’instant car il faut que je présente tout l’ensemble dès qu’il sera achevé, ce qui devrait être fait d’ici quelques semaines, quelques mois – je suis l’Usain Bolt de la traduction de l’Odyssée, comme dit O, et pourtant je m’arrête sur chaque mot, je prends un soin infini à chaque vers et à l’ensemble.

Outre que le décalage culturel reste pour beaucoup une porte fermée, je retiens de ce questionnement sans réponse autour de la divinité du porcher que les hommes sont trop souvent d’une grande paresse intellectuelle. Ils se posent une question, ils ne voient pas de réponse, alors ils laissent tomber. Non ! Il faut trouver ! Même si ce qu’on trouve ne prétend pas être une réponse définitive à la question – au contraire, ce qui est beau et grand, c’est de trouver une réponse qui ouvre un vaste champ d’autres recherches.

Tesson récidive ; l’ostéoporose n’est pas une maladie ; running ; retour à Ithaque

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Fils à papa, écrivain au style ridiculement désuet, et le plus collabo qui soit du système – lequel la lui rend bien, sa collaboration – : Sylvain Tesson est tout ce que Rimbaud se refusait à être, tout ce qui lui inspirait le mépris. Et c’est lui qui, après avoir publié un livre sur Homère dont j’ai montré le bluff, le faux, le néant, publie maintenant un livre sur encore quelqu’un qui n’a rien à voir avec ce qu’il est, lui, ce qu’il vit, ce qu’il écrit, rien qu’il puisse comprendre : Rimbaud. Transcription comme le précédent d’un série de chroniques pour France Inter (oui, le service public, c’est-à-dire nous tous, paie aussi pour l’entretenir). J’en ai lu les premières pages, mises en ligne : du remuement de vent, comme d’habitude, et, puisque comme un Lagarde et Michard il commence par la biographie de l’auteur, une omission de taille : le fait que Rimbaud soit mort, au retour de ses terres d’islam qu’il désirait tant retrouver, en disant « Allah kerim » (Dieu est généreux, noble), ce qui fait tout de même plus songer à la parole d’un musulman qu’à celle d’un catholique, du catholique qu’il serait « peut-être » redevenu comme dans son enfance – thèse vers laquelle il penche et fait pencher le lecteur tout en essayant de ne pas en avoir l’air. Non, on ne revient pas toujours à Ithaque, contrairement à ce qu’il dit : aucun des compagnons d’Ulysse n’est rentré ; et quand on revient à Ithaque, il s’y trouve beaucoup de monde à « tuer », et surtout, on n’est plus soi-même celle ou celui qu’on fut.

Ma dernière ostéodensitométrie révèle que j’ai de l’ostéoporose, comme à peu près tout le monde à mon âge, ce qu’on appelle ostéoporose n’étant pas une maladie mais le simple effet de l’usure progressive de l’organisme : avec l’âge la masse osseuse diminue progressivement, comme la masse musculaire, entre autres. Certains médicaments, comme celui que je prends contre le cancer (hormonothérapie), accentuent ce phénomène et c’est ennuyeux mais enfin le risque que fait encourir l’ostéoporose c’est un risque de fracture, si on chute, voire de courbure de la colonne vertébrale, comme en ont certaines personnes âgées. Ce n’est pas un risque mortel. Pourquoi, alors, proposer des traitements médicamenteux aux effets secondaires potentiellement extrêmement graves, et touchant jusqu’à 4 % des personnes, selon une étude américaine ? Ma médecin veut me prescrire des biphosphonates, je me suis renseignée et je n’en veux pas. Elle m’a prescrit aussi de la vitamine D, une ampoule mensuelle que je prendrai car j’ai un sérieux déficit en vitamine D comme beaucoup de Parisiens, et aussi un cachet par jour de calcium couplé à de la vitamine D3. Dès que j’ai commencé à prendre ces cachets, j’ai eu des poussées d’urticaire. Au bout de quatre ou cinq jours, j’ai donc arrêté et je ne les prendrai plus. Les traitements ne doivent pas être pires que la maladie (qui en l’occurrence n’en est pas une). Mon remède, c’est le sport, qui me muscle et m’assouplit bien et aide ainsi mes os à tenir le coup, développe mon équilibre et donc réduit de beaucoup les risques de chute. D’ailleurs mon ostéodensitométrie révèle, par rapport à la précédente, un mieux au niveau de la colonne vertébrale, qui n’est pas encore classée comme ostéoporeuse, et je me dis que c’est peut-être grâce au yoga que je pratique depuis deux ans, et qui fait beaucoup travailler la colonne vertébrale et les muscles du dos. Maintenant que je me suis mise à la course, j’obtiendrai peut-être un bon résultat pour le reste du squelette aussi ? Je me suis bien renseignée en ligne, à différentes sources – car les médecins ne savent pas en général conseiller sur ce genre de choses, alimentation et exercice physique – et j’ai vu que la course était bonne pour revitaliser les os, mais qu’il fallait éviter la course sur bitume ou autre sol dur quand ils sont atteints par l’ostéoporose : ce que je vais donc faire désormais.

Et puis j’ai un peu d’anémie, d’après le dernier bilan sanguin (par ailleurs tout va bien mais j’ai longuement cherché à comprendre les différents éléments du bilan, signe que je suis à ce moment de la vie où l’on comprend que la santé n’est pas si automatique). Ah j’étais un peu contrariée, j’aime être en bonne santé. Mais le bon côté de la nouvelle, c’est que je vais pouvoir rattraper ça et alors je courrai mieux que je ne le fais ces mois derniers avec ce handicap. L’anémie, c’est le contraire du dopage pour le sport, ça essouffle, ça oblige les muscles et le cœur à travailler avec trop peu de globules rouges. Mais c’est simple à rattraper, avec une alimentation adaptée. C’était sans doute un peu tôt, trois jours après le vaccin anti-covid, mais je suis allée courir aujourd’hui le kilomètre et demi qui me manquait pour compléter le challenge proposé par mon appli : courir 30 km au cours du mois d’avril. C’est fait !

Où j’en suis de ma traduction, au début du retour d’Ulysse à Ithaque, il y a cette très belle scène où Athéna et lui, « assis tous deux au pied de l’olivier sacré », méditent la façon dont Ulysse va accomplir son retour, se débarrassant définitivement des prétendants. Voilà une bien grande douceur pour l’âme, même si elle doit passer par une bien grande violence.

La vie théâtrale

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Il ne savait pas parler français mais il le comprenait, et moi je ne savais pas parler italien mais je le comprenais. C’est ainsi que nous avons plaisamment dialogué, un hôtelier italien et moi, cette nuit dans mon rêve. L’étonnant est que sans savoir parler italien je l’entendais parler italien, alors que je n’ai pas lu ni écouté de l’italien, langue que je n’ai jamais apprise, depuis des années. Était-ce un bout d’esprit de l’une ou de l’un de mes lointains aïeux italiens qui rêvait en moi ?

J’ai déjà usé deux stylos bic pour ma traduction. Je souris chaque fois que je vois Ulysse, ou ses fiers guerriers, pleurer et se lamenter bruyamment, en se roulant ou en rampant par terre, ou en se tapant les cuisses, à cause de telle ou telle contrariété de taille. Il n’y a que les enfants pour extérioriser ainsi sans retenue leurs émotions, dans nos sociétés – et encore. Homère décrit-il un comportement habituel à son époque, ou bien accentue-t-il en poète une certaine enfance de l’humanité ? Les deux, sûrement. Du reste il y a encore des sociétés, notamment en Méditerranée, où les gens extériorisent beaucoup, par exemple les pleureuses lors des enterrements. Ce sont des sociétés théâtrales, en fait. Je me souviens combien me réjouissait, enfant, la théâtralité quotidienne de mes grands-oncles et grands-tantes, dont les parents avaient émigré du sud de l’Italie. Mon père, fils de leur frère (mon grand-père mort peu après ma naissance), avait aussi ce sens du monde comme scène où se produire, que ce soit devant les humains ou devant le désert du monde. C’est quelque chose qui vous fait passer la vie comme si vous marchiez sur les eaux. C’est tellement beau.

Tout le théâtre grec, tragédie et comédie, est déjà chez Homère. De plus en plus l’hypothèse de certains savants selon laquelle il aurait pu écrire lui-même, ou dicter à un scribe, son poème, me paraît plausible. L’alphabet grec est apparu à son époque, et avec lui l’œuvre fondatrice de la Grèce, dont nous sommes aussi, en bonne partie, les lointains descendants.

Opérations poétiques et mathématiques

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Dans son livre Les mythes d’Homère, Félix Buffière rappelle les incessantes attaques des philosophes, dès l’Antiquité, contre Homère. De ces attaques, celle qui retient le plus mon attention est celle d’Épicure et de sa secte qui, selon Plutarque, proscrivaient à la fois l’étude des mathématiques et celle de la poésie. J’en déduis d’une part qu’Épicure proscrivait l’étude du réel, d’autre part que la poésie réelle est celle dont la nature est comparable à celle des mathématiques. C’est bien ainsi que je l’entends, en tout cas. C’est d’ailleurs pourquoi, en poésie, la langue est comptée, par des pieds, des rimes, des strophes et tout autre système métrique. Mais surtout, comme la mathématique, la langue y est un univers en soi, qui ouvre un champ d’exploration infini. Ce que ne comprennent pas les philosophes, qui utilisent la langue comme les commerçants utilisent les chiffres, pour leurs affaires, de façon irrémédiablement finie.

Pour autant, il n’y a pas de philosophie plus puissante que celle de la grande poésie. Que beaucoup n’y entendent rien n’empêche pas que la réalité soit. Eppur si muove, comme aurait dit Galilée. Calme bloc ici bas chu, comme dit Mallarmé.

S’employer à démontrer ce qu’il faut démontrer, voilà une opération aussi poétique que mathématique. Je m’emploie tant que je peux, on verra bien.

Par grâce

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Terminé aujourd’hui la traduction du chant XII. Moitié du poème. Avant la fin du chant XIII, Ulysse sera chez lui. Je continue à noter le sexisme de tous les traducteurs, qui continuent à qualifier les femmes de « chastes » quand Homère les dit intelligentes ou puissantes. Ce n’est que l’un des aspects de la mécompréhension de l’Odyssée, une œuvre que tout le monde s’accorde à trouver puissante mais qui l’est encore plus que ce qu’on imagine. Au point de pouvoir, une fois révélée, bouleverser la compréhension que nous avons des Grecs – et donc de nous-mêmes. Nietzsche savait que nous n’avions pas fini de les comprendre. Pas à pas, palier par palier, bond après bond, s’en rapprocher. Mon travail sur ce texte constitue une énorme avancée, et il permettra à d’autres, de toutes langues, de continuer à travailler à partir de là. Et puis, même s’il doit rencontrer des résistances, il apparaîtra que ma traduction (très fidèle) parle vivement aux humains du 21e siècle. Voilà ce que je fais pour les humains, humblement, dans et par ma vie d’ermite et de voyante, sans rien attendre des humains.

la vie très longue et infinie de l’esprit

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Ma traduction de l’Odyssée avance, et aussi évolue, et elle est proprement « révolutionnaire », dans le sens où elle fait spécialement « retour » au chef-d’œuvre d’Homère tout en constituant une œuvre très grandement nouvelle dans le vaste champ des traductions existantes, donnant un sentiment de grande ancienneté et de grande modernité. Et il se pourrait que ce soit mon chef-d’œuvre, à moi aussi.

Sans doute faut-il, pour lire et donc a fortiori pour traduire une œuvre, autant de temps qu’il a fallu pour la créer, ou une capacité à autant de fulgurance. Et là je ne parle pas de quelque chose qui pourrait se produire de façon individuelle, mais du travail de l’esprit à travers le temps et à travers nous, les humains. L’esprit lâche des humains dans la nature et le temps, et d’un autre côté, tel un train, parcourt la nature et le temps, à disposition de qui veut monter à bord et voir autrement, mieux et plus vastement le paysage.

De ma vie quotidienne ordinaire, j’ai oublié beaucoup de choses et tant mieux, mais de ma vie dans l’esprit je n’ai rien oublié, j’en ai des souvenirs depuis que j’étais encore bébé, et ils sont toujours vivants. Voilà ce qu’est, par exemple, la vie très longue et infinie de l’esprit.

L’humble aristocratie d’esprit des Grecs de l’Odyssée, ou l’égalité en douceur

chez alkinoos

Une statue d'Arété, reine des Phéaciens, à Ephèse (image wikimedia)

Une statue d’Arété, reine des Phéaciens, à Ephèse (image wikimedia)

Dans l’Odyssée, presque chaque personnage dont il est question est dit le ou la meilleure, dans tel ou tel domaine, force, beauté, vaillance, sagesse, intelligence, etc. (vertus également distribuées aux personnages féminins et aux personnages masculins, divins ou humains – bien que peignant une société patriarcale, Homère, lui, n’est pas sexiste). Les Grecs anciens aiment l’excellence, et c’est d’autant plus beau que leur élitisme est à la fois fier et humble, ne manquant ni d’élégance ni de générosité. Tous ces meilleurs et meilleures en ceci ou cela (même si par ailleurs ils peuvent avoir d’horribles torts ou défauts) sont en fait, précise quasiment toujours le texte, le meilleur ou la meilleure… après tel ou telle autre, ou tout au moins avec tel ou telle autre.

L’élitisme des Grecs est partagé, un peu comme don et contre-don, mais gratuitement, par grâce, par amour. Il n’est pas le signe d’un désir d’être premier – puisqu’on s’empresse de placer toujours une autre personne au-dessus de la meilleure personne – ni d’une volonté de hiérarchisation des êtres humains, même s’il y a bien dans les faits des hiérarchies sociales, mais celui d’une capacité pleine de fraîcheur à s’émerveiller, et notamment à s’émerveiller de la nature humaine, et des qualités d’autrui comme de soi. Les adjectifs « divine », « divin », et apparentés, émaillent tout le texte et peuvent s’appliquer à tout être – beaucoup se sont étonnés, à travers les siècles, qu’Homère ait qualifié un porcher de divin – c’est qu’ils n’ont rien compris à Homère.

Seuls quelques criminels particulièrement indignes, comme Égisthe, ne suscitent aucune reconnaissance de quelque supérieure qualité et n’inspirent aucun respect. Ulysse dans une très belle scène rend hommage à l’un de ses compagnons qui n’est ni vaillant au combat, ni futé, mais mort d’ivrognerie, avec le même respect qu’il le ferait pour un compagnon plus doué ou plus noble. Le rapport entre hommes et femmes est aussi très égalitaire, malgré des rôles sociaux définis : tous ces guerriers par exemple obéissent avec joie à Circé (après qu’elle leur a rendu depuis longtemps leur forme humaine), comme ils obéiraient à un homme qui serait d’aussi excellent conseil ; Pénélope, Hélène, Arété et bien d’autres femmes sont écoutées avec grand respect (mais les traductions, j’en ai déjà parlé, ajoutent souvent du sexisme où il n’y en a pas dans le texte). Les qualités de cœur des uns, des unes et des autres, ne sont pas vantées mais à tout instant manifestées. Une même épithète, largement appliquée, peut signifier aussi bien « au grand cœur » que « au grand courage ». Voilà sans doute le plus bel élitisme de l’Odyssée.

Commencé ce lundi la traduction du chant 12 – sur 24. Ce qui me tient des heures à ma table n’est pas tant le désir de terminer vite que le désir de continuer à lire. Je suis prise par le texte comme on peut l’être par un excellent polar. En français, non. Mais en grec, oui, c’est une merveille absolue. Moi non plus je ne pourrai pas la restituer toute en français, mais je ferai de mon mieux, après tant d’autres, meilleurs hellénistes que moi.

Journal du jour et pensées en train de penser

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Finalement ce confinement m’aura permis de traduire l’Odyssée, ce que je ne n’aurais pas fait si j’avais pu continuer à aller travailler tous les jours en bibliothèque, à mes propres écrits. À la maison je ne suis pas assez isolée pour l’écriture pure, mais pour traduire c’est très bien, je peux travailler pendant des heures, mon gros dictionnaire sur ma table et en écoutant de la musique autant que je veux – le sublime Haendel convient particulièrement en ce moment où je m’achemine vers la fin du chant XI, contant la descente d’Ulysse chez les morts. Au rythme où je vais maintenant, je devrais terminer au début de l’été. Il me restera l’été pour réviser le tout et rédiger mon commentaire, et à la rentrée, les salles de travail des bibliothèques seront sans doute de nouveau accessibles (sans masque, j’espère) et je pourrai me remettre à mes propres écrits. Sinon, eh bien on avisera encore. Être souple, avec sa tête au moins autant qu’avec son corps.

Vent froid de face aujourd’hui en courant : j’ai couru un peu moins longtemps. Sinon j’en suis à près de 3 km en fractionné (ou plutôt quelque chose d’inspiré du fractionné), et ma vitesse moyenne monte doucement, chaque fois. Bien sûr, en comparaison avec celles et ceux qui courent depuis longtemps, ou bien mieux du fait de leur jeunesse, mes performances sont très humbles, mais ce qui compte n’est pas de se comparer aux autres mais de se donner le courage et la joie de progresser par rapport à soi-même ; c’est ce qu’on apprend aussi au yoga et c’est une excellente chose, assez bien connue mais pas toujours évidente dans nos têtes trop souvent formées à l’esprit de compétition. Il en va de même pour toute pratique, et pour la vie en général. J’ai toujours détesté l’esprit de compétition, ce qui a fini par me faire me détourner des premières places que j’obtenais comme malgré moi (mais non, c’est juste que le travail me semblait naturel) à l’école. Les Grecs avaient l’esprit de compétition dans les jeux sportifs, et ce n’est pas une mauvaise chose tant que l’esprit reste sportif, justement, fair play, et non mauvais et délétère comme dans la compétition sociale.

Comme le dit en substance Ulysse à un jeune Phéacien qui le provoque, les dieux distribuent des dons différents à chacun, et toi par exemple qui es beau comme un dieu, ta tête sonne creux. Moi je dirais que ce n’est pas parce qu’on est né beau comme un dieu qu’on doit négliger son cerveau et ses autres qualités humaines, et que ce n’est pas non plus parce qu’on est né avec un cerveau agile qu’on doit négliger ses autres qualités humaines, dont celles du corps, si humbles soient-elles. Chacun·e de nous a un corps et un cerveau en état de fonctionner, d’une manière ou d’une autre, sinon c’est que nous sommes mort·es ; et nous avons à les faire fonctionner, fleurir et fructifier. Voilà des évidences bien plates, mais le fait est qu’elles sont trop souvent peu suivies, que nous les oublions souvent et que des rappels, à commencer par des rappels faits à nous-mêmes, ne sont pas inutiles. Comme on dit en islam, Dieu ne change pas un peuple qui ne se change pas lui-même. C’est d’abord la façon dont nous vivons qui compte, pour changer le monde. Rien ne sert de lutter pour un meilleur monde si on n’apprend pas à diriger sa propre existence. C’est-à-dire à suivre une éthique – notamment le refus de la compétition et de la compromission dans la vie sociale, et le mépris de la domination, dans tous ses aspects et dans tous les aspects de la vie. Une société abusive et inique est une société dans laquelle trop d’individus vivent le contraire de cette éthique, ou se laissent corrompre par les corrompus et les malfaisants.

Ce n’est pas aux justes de se sacrifier dans le combat pour une société meilleure, ce n’est pas à eux de faire plus de travail pour l’humanité qu’ils n’en font en vivant justement. La faute est celle des injustes, et c’est à eux de payer. Le premier prix qu’ils paient, sachons-le, c’est celui d’avoir à vivre dans leur iniquité, dans leur merde. Et ce n’est pas aux injustes, eux qui sont prisonniers de leur merde, de prétendre donner des leçons de libération aux autres. D’appeler les autres à renverser leurs semblables, donc eux-mêmes, tant ils sont las de leur merde, de leur merde dans laquelle il leur faut vivre et dont ils fantasment qu’on les débarrasse, afin de pouvoir reprendre leurs iniquités comme après confesse, dans une illusion de propreté. « Qu’ils viennent me chercher », comme dit Macron dans un fantasme de menteur et d’injuste, un fantasme de compétiteurs, de ceux qui se rêvent en premiers de cordée, tout en armant toujours plus toutes sortes de polices pour se bunkériser un peu plus dans leur merde, pour épaissir toujours plus les murs de merde autour d’eux et en eux.

Dieu merci, nous sommes un beau nombre de bienheureux à ne pas vivre dans les tinettes qui leur sert de monde, mais de notre mieux sur la belle terre, et doués comme le ciel nous a faits, et vaillants au mal, et courageux à faire travailler nos dons, au service de la vie.

Les voies étonnantes de l’esprit

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Square René Le Gall à Paris 13e aujourd'hui, photo Alina Reyes

Square René Le Gall à Paris 13e aujourd’hui, photo Alina Reyes

Je rêve en grec homérique maintenant la nuit, comme si Homère parlait à même mon esprit (alors que moi je suis incapable, le jour, de parler en grec). Ce matin me réveille le verbe grec, bien conjugué et prononcé dans ma tête, signifiant : lève-toi. Je me lève et quand je reprends ma traduction, soudain je reçois les paroles de Tirésias en plein cœur, son oracle s’éclaire, c’est à moi qu’il parle, qu’il indique ce que je dois faire, bien clairement et fortement, ce qui s’est passé et ce qui se passera, et comment arrivera ce qui arrivera.

C’est si fantastique, la façon dont l’esprit travaille. Quand je traduisais de longs passages de la Bible, toute seule là-haut dans ma montagne, il m’est arrivé d’entendre, éveillée, de l’hébreu, comme prononcé par l’invisible. Et quand je travaillais sur le Coran, dictionnaire d’arabe en mains, j’ai eu le sentiment, devant les lettres alignées sans signification connue au début de certaines sourates, qu’elles devenaient soudain des clés, à la fois des clés, des serrures et des portes que je pouvais ouvrir. Quand j’ai lu le Kalevala, en français sauf quelques vers que j’ai tenté de traduire du finnois, pour sentir quand même la langue, vers la fin j’ai eu la sensation d’un retournement, comme si le texte était un gant que j’avais retourné.

Ce que nous traduisons par « élever un tombeau » se dit dans l’Odyssée « verser un signe ». Ma traduction de l’Odyssée avec mon commentaire, ça va être de la bombe.

Toute à ma traduction, mais n’oubliant pas mes exercices physiques, yoga, gym et course (je progresse).

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Les moutons du Soleil, ce big brother à la petite semaine

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Aux vers 106 et 107 du chant XI, chant que j’ai commencé à traduire ce matin, je m’amuse de trouver « les moutons du Soleil », soleil « qui surveille tout et écoute tout ». C’est bien lui en effet qui cafte, qui a rapporté par exemple au mari jaloux, Héphaïstos, que sa femme Aphrodite couchait avec Arès, puis a continué à surveiller les amants pour aider le mari à les piéger. Admirable Homère qui en fait dans l’Odyssée une scène comique dans laquelle tout le monde est ridiculisé, sauf Aphrodite dont les dieux comprennent très bien qu’elle vit tout simplement son existence de déesse de l’amour, et ne lui reprochent absolument rien, voire envient Arès, même enchaîné par le mari (tout en reconnaissant sa faute de cocufieur).

Le soleil est le Big Brother de l’Odyssée, mais qui n’a pas grande importance, en fait, comme surveilleur et cafteur. Le monde de l’Odyssée n’est pas un monde préoccupé par la surveillance. C’est un univers au grand air. Justement ce qui manque aux morts, dans ce magnifique passage de la descente d’Ulysse chez Hadès, au début du chant XI. Dans lequel Ulysse doit lui-même exercer une surveillance, sur le sang du sacrifice, afin que les morts ne se jettent pas dessus pour le boire avant qu’arrive et parle le devin Tirésias. Les Enfers sont un endroit sombre et brumeux, dit Homère. Et les moutons du Soleil me font penser à des nuages que l’astre ferait paître dans le ciel, en miroir des brumes de sous terre. Ses bœufs aussi peuvent s’imaginer en troupeaux de nuages, et c’est peut-être ce que voyaient les Grecs, qui sait ? Logique du déroulement de l’histoire : après les brumes des enfers, les moutons du soleil, et toujours, la mort au bout – sauf pour Ulysse.

Tirésias et la vie de l’esprit

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Terminé ce soir le chant X. Abasourdie par la beauté du texte, par l’avancée de ma traduction et par le bonheur et l’honneur immenses qui me sont donnés de la faire. Les hommes ne pensent pas vraiment à la vie de l’esprit, à ce qu’elle est. Je veux dire, en dehors des corps, des individus à travers lesquels elle s’exprime. Dans le chant X il est dit que le devin Tirésias est le seul mort à qui il est donné, par Perséphone, de garder son esprit vivant. Ceux des autres sont « précipités dans les ténèbres ». La différence entre le devin et les autres, c’est que le devin est voyant, il voit même dans les ténèbres – comme la chouette d’Athéna, soit dit en passant. L’esprit qui « voit » ne meurt pas. À mon sens, ce n’est pas seulement une image, c’est l’expression d’une réalité. L’Esprit en lui-même existe et vit, à travers nous et indépendamment de nous. Je le vois vivre intensément en faisant cette traduction. Indépendamment des siècles, du passé ou du présent – en fait dans un éternel présent. L’univers entier, dont nous, est pour ainsi dire l’outil de l’esprit, à travers lequel il vit. Comme nous vivons à travers notre corps, ou même à travers notre ordinateur. Quand nous changeons d’ordinateur, nous ne changeons pas d’esprit pour autant. L’Esprit fait un peu la même chose avec les éléments de l’univers. Ou du moins avec ce que nous appelons les vivants, ou les mortels.

Guérir

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J’ai sans doute eu le choléra, d’après la médecin, il y a plus de vingt ans en Afrique du Nord, qui m’a conseillé de rentrer en France, n’ayant pas au village où nous étions de quoi faire les analyses (j’ai pris ses antibiotiques et dès que j’ai été en mesure de me remettre en route nous sommes partis). J’ai eu deux fois un cancer. J’ai eu le covid, sans gravité mais avec un peu d’inquiétude quand même. J’ai guéri des grands et des petits maux, comme j’ai guéri des souffrances mentales que la vie implique. La médecine est à remercier grandement, mais il faut parfois savoir guérir aussi par d’autres moyens, notamment quand il s’agit de souffrances mentales et que le psy refuse de croire ce que vous lui racontez, le mal qu’on vous fait. Le psy comme les autres – il y a des choses que personne ne veut savoir, beaucoup de rescapés d’horreurs diverses en ont fait l’expérience : il leur faut guérir autrement. Et guérir à la fois du mal qui leur a été fait, et du fait que personne ne veut l’entendre. Parce que les autres doivent aussi se protéger du nihilisme. Personne n’a envie de se pencher au-dessus de l’abîme, quand il est là. Malheureusement, à ne pas vouloir savoir, on risque fort de faire soi-même un pas fatal dans le gouffre qu’on n’a pas voulu voir.

Quand j’ai appris à ma médecin généraliste que j’avais un cancer (le premier), elle m’a dit, étonnée : « ça n’a pas l’air de vous affecter beaucoup ! ». C’est qu’en fait, j’avais des problèmes beaucoup plus graves. Mon cancer n’était pas a priori trop grave, je savais que la médecine était capable de me guérir. Alors que pour mes autres problèmes, dont tout d’abord la perte de mon travail, de ma possibilité de gagner ma vie comme je l’avais jusque là toujours fait en écrivant, il n’y avait aucune aide – à part l’amour des proches, qui est capital, mais qui ne peut tout arranger, d’autant que votre problème les touche eux aussi, gravement. Il semble qu’on fasse des progrès, tout de même, dans l’écoute des souffrances que jusque là on ne voulait pas écouter. C’est long, difficile, et très loin de profiter à tout le monde, mais ça existe quand même. C’est un bien pour l’humanité.

Dans l’Odyssée, nous voyons Ulysse et les autres guerriers qui peuvent être féroces, verser des torrents de larmes chaque fois qu’une peine les affecte. Ce sont des gens isolés, personne ne peut leur venir en aide. Mais comme le dit Homère à moment donné, ceux qui se lamentent n’agissent pas. Pour sauver l’humanité du mal que fait l’humanité, il faut agir, c’est certain. D’une manière ou d’une autre. Ulysse ou ses compagnons pleurent quand ils ne voient pas d’issue, mais dès qu’une manifestation divine se fait, la capacité d’agir revient, la lumière revient, le salut revient ; et nous savons qu’Ulysse va rentrer à la maison.

Mots du jour

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Couchée sur le dos, mes tempes entre mes genoux.

Courant dans la rue, au jardin courant toujours.

Traduisant Homère, je songe au moly, qui met Ulysse au lit.

Verticale en chandelle, Atlas à l’envers.

Les roues de mon vélo tournent même quand je tourne.

Préface : quand on préfère préfaire.

Traductions, mes ablutions.

À mon seul désir

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sur le site du "livre scolaire", ce passage du chant 10 juste expurgé de l'énigmatique phrase sur les proches chemins de la nuit et du jour - surtout, évitons de réfléchir et de faire réfléchir les élèves !

sur le site du « livre scolaire », ce passage du chant 10 juste expurgé de l’énigmatique phrase sur les proches chemins de la nuit et du jour – surtout, évitons de réfléchir et de faire réfléchir les élèves !


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Rêvé cette nuit que je démolissais complètement le bureau d’une espèce de fonctionnaire de la littérature, le mettant littéralement en pièces, sous ses yeux et ceux d’une foule de gens assis dans un immense amphithéâtre, pulvérisant tiroirs et autres morceaux sans exception, tout en me félicitant d’avoir musclé mes bras ces mois derniers.

En fait je ne pense pas que le moment soit venu pour dévoiler le sens, resté inconnu depuis près de trois mille ans, que j’ai annoncé la dernière fois avoir trouvé à l’énigmatique pays des Lestrygons. Ni le moment, ni l’endroit, tant que traînent des saccageurs de littérature et de vérité. Je suis comme les animaux qui, traqués par les humains, sont obligés de se retirer de plus en plus haut dans les montagnes. Mais mieux vaut vivre libre au désert qu’esclave en société – tant pis si ça exaspère les esclaves qui se prennent pour des maîtres.

Je continue à traduire, toujours avec le même bonheur. Et j’ai trouvé en avançant d’autres preuves, toujours solides et non tirées par les cheveux, du sens que j’ai découvert à ces fameux si « proches chemins de la nuit et du jour ». Tout cela est à la fois infiniment simple et subtil, et décidément oui, mieux vaut attendre, pour le donner, de pouvoir donner le tout, le livre entier.

barque-à-la-licorne-min1Si je ne donne plus ni analyses ni traductions sur ce blog, où il n’y a déjà plus les photos depuis que je les mets sur mon compte Instagram, nous verrons bien à quoi il pourra servir. À noter mes rêves ? Pourquoi pas.

Ulysse et le Cyclope

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Les cerisiers sont en fleur ces jours-ci au jardin des Plantes. Photo Alina Reyes

Les cerisiers sont en fleur ces jours-ci au jardin des Plantes. Photo Alina Reyes

Je finis de traduire le chant IX, où se trouve l’épisode des Cyclopes. Récit polysémique comme tout le reste de l’Odyssée, mais dont j’ai trouvé le sens le plus profond avec beaucoup d’émotion, sens épuré d’une simplicité absolue que d’autres ont sûrement trouvé aussi – mais je n’en ai jamais entendu parler, tant la peur fait souvent aux hommes fermer la porte de la simplicité, pourtant libératrice. Je n’en dirai rien ici parce que ce n’est pas l’écrin qui convient, surtout dans un monde de brutes cyclopéennes.

Les chrétiens annoncent aujourd’hui la résurrection du Christ. Très bien, mais je préférerais qu’on annonce la mort du diable, et que ce soit vrai. La vie des humains, comme toute vie, est bien assez difficile, elle n’a nul besoin de ce parasite pour lui compliquer les choses. Les complications sont le contraire de la complexité, qui est un synonyme de la vie et de la simplicité.

J’ai été satisfaite de planter le Cyclope. Dans une vision des choses basique – œil pour œil, dent pour dent -, il s’en tire bien avec seulement l’œil crevé pour avoir mangé des humains. Mais Homère et ses prédécesseurs inventeurs de l’histoire savaient que dans certains cas, laisser en vie le criminel est un plus grand châtiment que de le tuer.

Comme on le répète, si Ulysse s’était abstenu de le narguer en partant, il n’aurait pas eu à subir la vengeance de Poséidon. Mais comme il le dit lui-même, Ulysse n’est pas un lâche. Tous ceux qui le traitent de menteur, confondant mensonge et fiction, sont aussi les mêmes qui le critiquent quand il clame la vérité, quel que soit le prix qu’il ait à en payer. C’est parce que les gens confondent mensonge et fiction que le diable sévit, et c’est parce que le diable s’ingénie à leur faire confondre toujours plus mensonge et fiction que le monde est malade. Le mensonge, c’est le diable ; la fiction, c’est l’esprit sain et saint. Faire passer une fiction pour une réalité, c’est du mensonge, c’est le diable. Dire que la fiction est du mensonge, c’est jeter la confusion dans les esprits, c’est ce que font les esprits soumis au diable, au mensonge – les esprits lâches.

Athéna et sa projection Ulysse incarnent l’intelligence et le courage. Il n’y a pas de courage sans intelligence, et une intelligence sans courage n’est qu’une mécanique infernale, fatalement vouée à se perdre dans le mensonge. Poséidon sait qu’il ne pourra pas perdre Ulysse, qui est protégé par les dieux, c’est-à-dire par son intelligence et son courage. Le Cyclope, fils de Poséidon, incarne le défaut d’intelligence humaine de ce dieu. Le caractère humain des dieux de l’Olympe chez Homère n’est pas un défaut mais un outil de l’Intelligence, un véhicule pour sa manifestation. Qui n’a vraiment pas fini de se produire, Dieu merci.

Conseils à une ou un jeune poète

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Chante tout le temps, sauf quand on veut te faire chanter.
Chante avec tout, sauf avec ceux qui chantent faux.
Chante juste. Exerce-toi jusqu’à chanter juste, ou tais-toi.
Chante tout, sauf ce qu’on veut te faire chanter.
Chante comme tu l’entends, mais seulement si tu l’entends.
Chante en sachant que si tu chantes vraiment, les mauvais chanteurs vont se retourner contre toi.
Chante vraiment.
Chante sans raison, mais avec la raison.
Chante sans mesure, mais dans la mesure de tes propres rythmes.
Chante sans miroir, sois le miroir.
Chante sans peur, mais en cultivant ta religieuse crainte.
Chante en sainte âme errante, en sainte âme ermite, en sainte âme savante, en sainte âme voyante, en sainte âme morte, en sainte âme vivante, en sainte âme féconde, en sainte âme gratuite, en sainte âme voilée, en sainte âme nue, en sainte âme mordante, en sainte âme ardente, en sainte âme aimante, en sainte âme paisible, en sainte âme guerrière, en sainte âme impudique, en sainte âme invincible, en sainte âme fragile, indestructible, insaisissable, irrécupérable, inenfermable, inflammable, inconsumable.
Chante, c’est tout. Chante et souviens-toi de tout, chante et oublie tout. Chante et danse et envoie tout valser.

Grâce

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Heureuse et bienheureuse dans mon corps et dans mon esprit. Musclée, agile, au psychique et au physique. En grec, pour saluer, on dit χαῖρε : « réjouis-toi », enjoy, mais en plus de la joie il y a dans ce mot, d’abord, la grâce – c’est le mot qu’on entend dans « charisme ». Le grec est à mon sens la plus belle langue que je connaisse, surtout le grec d’Homère, chamarré, composite, antique et atemporel, brut et extrêmement subtil. La joie m’inonde tout le temps que je passe à le traduire, comme pendant le yoga. Souvent je dois m’arrêter parce que l’émotion me submerge, ou parce que s’ouvre devant moi une perspective jusque là inouïe, que je prends le temps de contempler. Ma langue de traductrice se libère à mesure de l’avancée dans le texte, à mesure que j’y suis de plus en plus chez moi, comme Ulysse toujours plus près de son retour à la maison. Alexandre le conquérant emmenait partout avec lui un coffre contenant les œuvres d’Homère. Selon Plutarque, le poète lui apparut un jour en rêve et lui désigna, par deux vers de l’Odyssée, l’île de Pharos, où s’implanter – île qui a donné, d’après son fameux phare d’Alexandrie, son nom aux phares. « Pharos » est aussi le mot par lequel Homère désigne la toile que tisse Pénélope, et la voile d’un navire, et le manteau des femmes ou des hommes. La beauté du regard d’Homère, aussi bien sur les femmes que sur les hommes, est unique, illuminante.

… et voyez aussi mes deux derniers livres !

Selon le cosmos

cosmos

J’ai traduit encore des passages sublimes, et compris des choses sublimes. Mon pauvre vieux dictionnaire tombe en ruines, à force de servir. N’empêche je sens la lumière de ses pages réfléchir sur mon visage, quand il est penché sur lui. Traduit hier plus de cent vingt vers. Littéralement portée par le texte. Si je tiens un bon rythme, j’aurai fini avant l’été. J’y ai pensé ce matin en courant dans le jardin : rythme et persévérance ! Ulysse est d’abord fort à l’arc, mais il est aussi très bon à la course.

J’écris à l’oreille, avec pour seule contrainte formelle d’imposer à mes vers libres de se contenir entre douze et quinze pieds. Pour le reste, le chant du verbe se joue selon les accords que l’oreille perçoit et définit à mesure. Tantôt en teinte continue, tantôt haut en couleurs. J’ai parlé l’autre jour du parler odysséen « kata moiran », selon la moïra, selon la juste part des choses ; odysséen aussi, le faire « kata cosmon », selon le cosmos, selon le bon ordre. Justement ce que j’ai trouvé est lié au cosmos. Et j’ai découvert ce qui est sans doute la plus grande invention d’Homère (non au sens de fiction, mais au sens de découverte). C’est pour ça que le temps n’a pas avalé les très grands textes : parce que nous n’avons pas fini de les lire, de les comprendre.

La beauté que je ne peux plus trouver depuis un an en allant par exemple à la montagne ou à Édimbourg ou en Grèce, je la trouve en traduisant Homère. J’aime la beauté. Mais ce n’est pas seulement cela. Homère me dit mon histoire, la sienne. Et il me guérit de ses horribles passages. Il me guérit des attaques de la mort, il me permet de l’annuler, en me donnant sa tête à manger, avec ce verbe grec, « terpô » qui signifie à la fois rassasier et réjouir. Je ne veux pas être la seule à en profiter.

J’ignore si je tiendrai le rythme d’une centaine de vers par jour pour terminer d’ici juillet, et je ne m’y forcerai pas car c’est le texte qui commande. Je ne relâche absolument pas ma traduction à mesure que j’avance, au contraire il me semble qu’elle s’améliore, ce qui est bien normal. Une fois au bout il faudra bien sûr tout revoir et rédiger le commentaire, et c’est très bien. J’aurai bien mérité, ensuite, mon repos de la guerrière, par exemple deux semaines de marche sac au dos dans des paysages splendides et des nuits à la belle étoile avec O, comme l’été dernier. Et surtout, je pourrai me remettre à mon propre grand roman, mon propre grand poème, fortifiée par l’ambroisie homérique. (Si je ne me lance pas dans une autre grande traduction, celle de l’Iliade par exemple, ou dans l’apprentissage d’une nouvelle langue pour explorer d’autres univers littéraires). Et puis j’apporterai mon dictionnaire à un relieur, afin qu’il lui rende une nouvelle jeunesse, après tant de service.

L’image en vignette est une capture d’écran d’une belle photo d’Alan Novelli trouvée ici

Journal du jour, et Homère vu par Lamartine

lamartine

21-3-21 : c’est le jour du neuf, aujourd’hui. J’ai changé la règle (souple) de mon quotidien afin de pouvoir consacrer davantage de temps à la traduction et à la lecture. Résultat, 59 vers du Chant VIII traduits ce matin – et la journée n’est pas finie, et j’ai eu le temps de consacrer aussi une heure au yoga dans la même matinée. Et j’écoute beaucoup de musique, Bach, De Visée, Mozart, Purcell, Stravinsky, Haydn, Satie, Chopin, Dvorak, Hildegarde de Bingen, la BO de Ghost Dog, etc. Sans compter celle qui se joue en direct dans la pièce d’à côté, par exemple ce matin une répétition d’une chanson de Chris Isaak qui nous accompagne dans notre amour depuis notre rencontre il y a plus de trente ans, O et moi. A voyagé avec nous. Est maintenant jouée par l’un de nos enfants, qui l’a tant entendue dans notre splendide temps qui fut celui de son enfance. Du coup je me rends compte que j’ai négligé de publier la suite de mon journal de jeune femme, « Ma vie douce », alors qu’on en était encore à Montréal il y a trente ans. Mais rien ne presse. Si le passé avec O fut splendide à vivre, le présent l’est aussi. Mort, où est ta victoire ?
Pour continuer avec Homère, voici deux passages du beau texte que lui consacra Lamartine, comme une peinture du poète éternel et absolu :

« L’homme est le miroir pensant de la nature. Tout s’y retrace, tout s’y anime, tout y renaît par la poésie. C’est une seconde création que Dieu a permis à l’homme de feindre en reflétant l’autre dans sa pensée et dans sa parole ; un verbe inférieur, mais un verbe véritable, qui crée, bien qu’il ne crée qu’avec les éléments, avec les images et avec les souvenirs, des choses que la nature a créées avant lui : jeu d’enfant, mais jeu divin de notre âme avec les impressions qu’elle reçoit de la nature ; jeu par lequel nous reconstruisons sans cesse cette figure passagère du monde extérieur et du monde intérieur, qui se peint, qui s’efface et qui se renouvelle sans cesse devant nous. Voilà pourquoi le mot poésie veut dire création.
(…)
le grand poète, d’après ce que je viens de dire, ne doit pas être doué seulement d’une mémoire vaste, d’une imagination riche, d’une sensibilité vive, d’un jugement sûr, d’une expression forte, d’un sens musical aussi harmonieux que cadencé ; il faut qu’il soit un suprême philosophe, car la sagesse est l’âme et la base de ses chants ; il faut qu’il soit législateur, car il doit comprendre les lois qui régissent les rapports des hommes entre eux, lois qui sont aux sociétés humaines et aux nations ce que le ciment est aux édifices ; il doit être guerrier, car il chante souvent les batailles rangées, les prises de villes, les invasions ou les défenses de territoires par les armées ; il doit avoir le cœur d’un héros, car il célèbre les grands exploits et les grands dévouements de l’héroïsme ; il doit être historien, car ses chants sont des récits ; il doit être éloquent, car il fait discuter et haranguer ses personnages ; il doit être voyageur, car il décrit la terre, la mer, les montagnes, les productions, les monuments, les mœurs des différents peuples ; il doit connaître la nature animée et inanimée, la géographie, l’astronomie, la navigation, l’agriculture, les arts, les métiers même les plus vulgaires de son temps, car il parcourt dans ses chants le ciel, la terre, l’Océan, et il prend ses comparaisons, ses tableaux, ses images dans la marche des astres, dans la manœuvre des vaisseaux, dans les formes et dans les habitudes des animaux les plus doux ou les plus féroces ; matelot avec les matelots, pasteur avec les pasteurs, laboureur avec les laboureurs, forgeron avec les forgerons, tisserand avec ceux qui filent les toisons des troupeaux ou qui tissent les toiles, mendiant même avec les mendiants aux portes des chaumières ou des palais. Il doit avoir l’âme naïve comme celle des enfants, tendre, compatissante et pleine de pitié comme celle des femmes, ferme et impassible comme celle des juges et des vieillards, car il récite les jeux, les innocences, les candeurs de l’enfance, les amours des jeunes hommes et des belles vierges, les attachements et les déchirements du cœur, les attendrissements de la compassion sur les misères du sort : il écrit avec des larmes ; son chef-d’œuvre est d’en faire couler. Il doit inspirer aux hommes la pitié, cette plus belle des sympathies humaines, parce qu’elle est la plus désintéressée. Enfin, il doit être un homme pieux et rempli de la présence et du culte de la Providence, car il parle du ciel autant que de la terre. Sa mission est de faire aspirer les hommes au monde invisible et supérieur, de faire proférer le nom suprême à toute chose, même muette, et de remplir toutes les émotions qu’il suscite dans l’esprit ou dans le cœur de je ne sais quel pressentiment immortel et infini, qui est l’atmosphère et comme l’élément invisible de la Divinité.

Tel devrait être le poète parfait ; homme multiple, résumé vivant de tous les dons, de toutes les intelligences, de tous les instincts, de toutes les sagesses, de toutes les tendresses, de toutes les vertus, de tous les héroïsmes de l’âme ; créature aussi complète que l’argile humaine peut comporter de perfection.

Aussi qu’une fois cet homme apparaisse sur la terre, déplacé, par sa supériorité même, parmi le commun des hommes, l’incrédulité et l’envie s’attachent à ses pas comme l’ombre au corps. La fortune, jalouse de la nature, le fuit ; le vulgaire, incapable de le comprendre, le méprise comme un hôte importun de la vie commune ; les femmes, les enfants et les jeunes gens l’écoutent chanter en secret et en se cachant des vieillards, parce que ces chants répondent aux fibres encore neuves et sensibles de leurs cœurs. Les hommes mûrs hochent la tête, et n’aiment pas qu’on enlève ainsi leurs fils et leurs femmes aux froides réalités de la vie ; ils appellent rêves les idées et les sentiments que ces génies inspirés font monter à la tête et au cœur de leurs générations ; les vieillards craignent pour leurs lois et leurs mœurs, les grands et les puissants pour leur domination, les courtisans pour leurs faveurs, les rivaux pour leur portion de gloire. Les dédains affectés ou réels étouffent la renommée de ces hommes divins, la misère et l’indigence les promène de ville en ville, l’exil les écarte, la persécution les montre du doigt ; un enfant ou un chien les conduit, infirmes, aveugles ou mendiant de porte en porte ; ou bien un cachot les enferme, et on appelle leur génie démence, afin de se dispenser même de pitié !

Et ce n’est pas seulement le vulgaire qui traite ainsi ces hommes de mémoire ; non, ce sont des philosophes tels que Platon, qui font des lois ou des vœux de proscription contre les poètes ! Platon avait raison dans son anathème contre la poésie ; car si l’aveugle de Chio était entré à Athènes, le peuple aurait peut-être détrôné le philosophe ! Il y a plus de politique pratique dans un chant d’Homère que dans les utopies de Platon !

Homère est cet idéal, cet homme surhumain, méconnu et persécuté de son temps, immortel après sa disparition de la terre. »

Alphonse de Lamartine, Vie d’Homère texte entier

Et allez voir les deux derniers livres de celle à qui l’immortel Homère donna sa tête à manger !

Traverser

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yogini;Et voici mon nouveau livre, un tout petit vademecum de méditation associée au yoga, écrit sur le ton du quotidien mais avec des références sérieuses aux textes de la tradition yogique et une réflexion personnelle appuyée sur ma pratique, mes lectures, mon expérience. Un vrai bonheur de le publier en autoédition, en fait – en toute liberté, et enfin débarrassée des pesanteurs multiples et variées de l’édition classique. Allez le découvrir sur Amazon.

Continuant à repérer maintes manifestations de sexisme de la part des traducteurs de l’Odyssée, qui qualifient les femmes de chastes quand Homère les dit sages, avisées, ou de sages quand, clairement, il les dit intelligentes, ou de bonnes quand il les dit courageuses, etc. (alors que lorsque les mêmes adjectifs sont appliqués à des hommes, ils les traduisent correctement). On finirait par penser que les activistes qui veulent que les traductions soient faites par des personnes culturellement proches n’ont pas complètement tort. Pas complètement parce qu’il est clair là que les traducteurs hommes, du fait d’être des hommes sexistes, ont tous eu une vision faussée des femmes dans l’Odyssée.
Mais ces activistes ont grandement tort quand même car moi qui suis une femme je traduis un poète dont j’ignore s’il était homme ou femme mais qui était plus probablement homme, et très éloigné de moi dans le temps – ce qui ne m’empêche pas de le comprendre, de comprendre chez lui des choses que d’autres n’ont pas vues, comme son absence de sexisme malgré la culture patriarcale dans laquelle il écrit et dans laquelle ses héros et héroïnes sont plongées. L’esprit n’a pas de frontières – même si beaucoup l’ont borné. Et il faut savoir regarder un texte de très près, mais aussi de très loin, pour pouvoir y discerner ce qui y est ; comme il faut savoir regarder, pour comprendre le vivant et ses lois, vers l’infiniment petit et vers l’infiniment grand.

Mon âme est en parfaite paix.

Travail de printemps (et débrancher HAL)

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J’exposerai peut-être bientôt quelques-unes de mes peintures dans un lieu pour la jeune création, l’un de mes rameaux saluera le printemps ! Mais là je suis dans ma branche traduction, chaque jour une soixante de vers, voire plus, beaucoup d’heures de travail mais l’enthousiasme au cœur.

D’avoir évoqué la dernière fois 2001, l’Odyssée de l’espace m’a donné envie de le revoir. Ce que j’ai fait hier soir. Et là j’y ai vu quelque chose que je ne pouvais pas avoir vu avant : la vie du gars, Dave, est la nôtre en temps de confinement : isolement, sport individuel à l’intérieur, le reste de la journée assis devant un écran, et quand il sort on entend sa respiration pénible sous le casque/masque – sans compter qu’il est envoyé en mission au prétexte d’une épidémie. Trop fort, Kubrick. Eh bien, si comme dans le film ça accélère le vieillissement du vieux monde et rapproche l’avènement d’une nouvelle jeunesse, on n’aura pas traversé tout ça pour rien.

J’ai remis en ligne sur Amazon mon livre Une chasse spirituelle, en papier et ebook. Ces derniers mois j’ai essayé de lui trouver un éditeur classique, mais les éditeurs ne prennent même plus la peine de me répondre, donc j’irai chez le grand méchant loup, Amazon, qui en vérité n’est pas pire que les autres et au moins me laisse tranquille. De plus je proposerai, pour ce livre voire pour d’autres à venir, un prix très bas, afin d’avantager tout le monde.

Traduire Homère, toujours

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Encore trouvé quelque chose de fantastique dans l’Odyssée. Chaque fois, j’exulte, je ris, je reste bouche bée, je suis dans tous mes états de joie, il faut que je me lève, que je bouge. Là j’écris debout, tant je suis excitée. Quelle merveille que cette œuvre. Le peu qui en est parvenu à nos regards, à notre compréhension, est déjà immense et lui a suffi à traverser indemne 2700 à 2800 ans. Pour l’éclairer, comme je l’ai déjà dit ma traduction n’y suffira pas, j’y joindrai mon commentaire. L’enthousiasme m’emporte de plus en plus vite et de mieux en mieux dans l’avancée de la traduction, je pourrais avoir fini bien plus tôt que je ne pensais, enfin on verra. J’ai vu Ulysse en rêve il y a quelques nuits, mais sous une autre apparence – j’ai oublié laquelle, comme si Homère, me visitant une nouvelle fois, voulait agir sur mon esprit de façon subtile, sans y imprimer une forme définitive de son héros, sans en faire une idole, pourrait-on dire.

Admirer Homère

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Extraordinaire. Ce que je découvre en avançant dans ma traduction de l’Odyssée, sur l’ensemble ou sur des points précis, me laisse transportée d’étonnement et de joie. Einstein ne devait pas être plus heureux quand il a trouvé que E=mc2, ou Archimède quand il a crié Eurêka ! Ce n’est pas seulement parce qu’il a raconté une belle histoire que le génie d’Homère a traversé les millénaires. Son texte est truffé de sens qui lui confèrent une profondeur inouïe, ressentie même quand on ne la déchiffre pas, comme lorsqu’on regarde la Joconde. On ne sait pas pourquoi ni quoi, mais CELA est là. Et moi je suis en train de voir plus précisément ce qu’est CELA.

Plus j’avance, plus je suis absorbée par le texte, au point d’avoir du mal à m’en détacher. Après une découverte fulgurante hier, je m’y suis arrachée pour aller courir, il le fallait. Mais avant, je suis restée longtemps, longtemps sur le vers en question, à éplucher encore et encore le dictionnaire, à vérifier, à repenser dans le contexte, à n’en pas croire mes yeux, et finalement à admettre. Cela fait, je suis allée dépenser mon corps stupéfait.

Ceux qui mettent en doute le fait qu’un·e auteur·e, appelé·e Homère, a composé seul·e ses poèmes, témoignent en fait de la difficulté que nous avons à imaginer que d’aussi grands génies aient pu exister – ne met-on pas en doute aussi, parfois, le fait que Shakespeare a composé seul ses pièces ? Bien sûr il a pu se produire qu’au cours des tout premiers siècles, tant que les œuvres n’étaient pas écrites, le texte ait connu quelques variations ici ou là. Il est certain aussi que les œuvres d’Homère comme celles de Shakespeare reposent sur des fonds précédents, un peu, quoique très certainement beaucoup moins, comme le Kalevala composé par Elias Lönnrot. Mais les matériaux des fondations ne sont pas la maison. Et à traduire le texte, on ne peut qu’être pénétré de son unité, comprendre qu’un seul être en est l’auteur, et que les aèdes qui l’ont transmis d’abord à l’oral l’ont fait avec beaucoup de respect et de fidélité à l’original. Et moi aussi j’aborde le texte original, tel que le temps nous l’a fait parvenir depuis sa création au VIIIe siècle avant notre ère, dans un esprit de respect, de fidélité, et une immense admiration.

Intelligence et poésie

old boy

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Screenshot_2021-03-06 Alexis Kauffmann ( framaka) TwitterRegardé hier soir Old Boy, le beau et poétique film de Park Chan-Wook. Ma scène préférée, véritablement jouissive : celle du combat du héros dans le souterrain contre toute une bande de méchants qu’il dégomme à mains nues les uns après les autres et tous ensemble, avec cette fin de scène admirable de l’ascenseur. Nous sommes loin, très loin, en France, d’avoir un cinéma qui arrive seulement à la cheville du cinéma asiatique. La Corée du Sud, le pays de Park Chan-Wook, est le pays où les élèves sont de loin les plus forts en mathématiques, avec, juste après, le Japon ; inutile de préciser que la France, où le niveau en maths ne cesse de baisser, se situe très loin derrière. Quel rapport entre les maths et l’art ? L’intelligence.

Terminé les trois tomes de Millenium, le personnage de Lisbeth Salander me reste. Comme dans Old Boy, l’héroïne ou le héros solitaire qui combat contre des forces obscures est en partie l’héritage de L’Odyssée. Les forces obscures opposées à Ulysse sont celles de Poséidon, père du Cyclope, force obscure dont Ulysse a dévoilé l’obscurantisme et la bêtise en crevant son unique œil. Forces obscures dont le héros d’Homère sort vainqueur grâce à la guidance d’Athéna aux yeux brillants de chouette, qui voient aussi la nuit et dans la nuit.

Je traduis couramment une trentaine de vers par jour. Un bonheur sans pareil. À mesure que j’avance la traduction avance plus vite, le vocabulaire me revient et je reconnais évidemment mieux la langue homérique, un grec difficile car très ancien, empruntant à divers parlers du monde grec, et bien sûr poétique, répondant aux exigences du vers. Si je le traduis en vers libres de douze à quinze pieds, c’est pour rendre aussi en français cette part de contrainte qui rend singulière la langue poétique, qui y ouvre des espaces par où passer dans d’autres dimensions de l’univers.

Des stéréogrammes, de la rigueur et de la grâce, dans les sciences humaines et dans l’art

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stereogrammeC’est un phénomène extrêmement exaltant que de voir apparaître dans un texte des dimensions jusque là insoupçonnées. Comme, en exerçant ses yeux à converger et à diverger, on voit apparaître des profondeurs, des effets, des volumes, des formes, des thèmes cachés dans un stéréogramme. C’est ce qui m’arrive, avec de plus en plus de force, à mesure que je traduis l’Odyssée (tous les textes ne se prêtent pas aussi bien à l’exercice, seulement les grands textes poétiques riches en dimensions, et bien sûr seulement dans leur langue originelle). Cela demande du temps, même si les révélations finissent par arriver soudainement, beaucoup d’attention, et ensuite de l’abandon à ce qui est apparu, pour mieux le goûter, et ce faisant mieux le savoir, l’analyser, mettre en perspective la nouvelle perspective. Cela demande aussi des outils sophistiqués : de l’expérience, et de l’étude. Étude de certains travaux savants qui, même s’ils n’ont pas abouti en eux-mêmes à une exégèse révolutionnaire, en donnent les moyens à qui sait se servir des outils qu’ils constituent.

Et je soutiens et j’admire ceux des savants, des universitaires, qui travaillent avec sérieux, avec autant de sérieux, de science, de méthode, de précision, dans les sciences humaines, que dans les sciences exactes. Sans cet énorme travail de base, celui des autres et celui qu’on peut faire soi-même, on ne fait que remuer de l’air, parler pour ne rien dire ou pour ne dire que du faux. J’ai quitté mon premier directeur de thèse quand j’ai compris que nos esthétiques et nos éthiques différaient trop. Mais je lui suis reconnaissante de m’avoir bien rappelé la manière scientifique d’établir des notes. Et je fus choquée lorsque le suivant me déclara, à la fin, qu’il y accordait peu d’importance, qu’il trouvait même qu’on pouvait s’en passer. Mais à quoi servirait un travail savant qui n’apporterait pas ce qui est la moindre des politesses scientifiques : des sources, des preuves ? Non seulement il ne serait pas crédible, mais il ne serait pas non plus utilisable ; ce ne serait qu’un travail égoïste et stérile. Et ce serait aussi la porte ouverte au n’importe quoi, au mensonge, au bluff, comme on ne les voit que trop souvent à l’œuvre ici ou ou encore et en bien d’autres cas.

Toute recherche, toute analyse, universitaire ou autre, exige la rigueur. Autant de rigueur que doivent en avoir les artistes. Sans elle, il ne reste que gestes approximatifs, bavardage, cacophonie, absence de sens. Sans elle, pas de grâce.

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Vous pouvez vous exercer aux stéréogrammes ici, en les affichant pleine page ou en les imprimant. En convergence (en louchant fixement vers le centre de l’image placée à 30 cm de vos yeux environ, jusqu’à apparition du relief caché) et en divergence (en plaquant d’abord vos yeux sur l’image, de façon à ce qu’ils se disposent comme s’ils regardaient à travers un objet lointain, et en les en éloignant lentement, jusqu’à 30 cm environ aussi, en continuant à la fixer jusqu’à apparition du relief, en général plus manifeste et plus spectaculaire dans ce sens). Une fois le relief apparu, rester un peu sur l’image, qui deviendra plus nette et plus profonde encore. À ne pas faire plus de quelques brèves minutes, pour éviter les maux de tête. Un bon exercice à faire de temps en temps, en convergence puis en divergence pour l’équilibre, afin d’entretenir sa musculature oculaire.