Journal des jours

Le jour se lève,
la nuit fut belle.
Dans la cour, lumière des fenêtres.
Les chambres, les cuisines, s’allument.
Mon corps est chaud du petit déjeuner.
Mon cœur bat, mes yeux regardent : musique, danse.
*
J’ai trouvé par hasard un cours d’aérobic sur Youtube. Cette gym dansante, effrénée, en musique, m’a mise en joie. Avec le temps, mon yoga quotidien s’est déplacé dans la journée : au début, c’était tous les matins au lever ; puis ce fut tous les matins vers midi ; et maintenant c’est le soir un peu avant de me coucher. À midi, il m’arrive encore de faire une séance de yoga, plus sportive que le soir. Mais maintenant, à cette heure, c’est plus souvent des séances d’autres exercices de fitness, renforcement musculaire ou cardio training selon différentes techniques. J’aime varier, m’entraîner de temps en temps avec des bandes élastiques et de petits haltères, ou bien à la barre avec une danseuse (toujours en ligne), ou encore désormais avec l’aérobic donc, et je veux me remettre un peu à la danse orientale aussi. Tous ces jours-ci je ne vais pas à la salle de sport, à cause du covid que nous avons eu à la maison, mais si mon dernier test reste négatif je serai vaccinée (troisième dose) avant la fin de la semaine et je pourrai y retourner, travailler au tapis de course, au rameur et à d’autres machines. Je pourrai aussi retourner courir dehors, quelques jours après. Dimanche, deuxième jour de la nouvelle année, j’ai fait un bon tour à vélo, notamment sur les pavés des quais de Seine, en portant mon vélo dans pas mal d’escaliers, près de onze kilomètres dans la douceur des températures, c’était génial.

Le sport rend heureux, l’activité manuelle aussi. Je continue à fabriquer avec mes fils colorés et mon crochet des petites choses utilitaires, pour offrir et pour moi, disques démaquillants et lavettes pour la vaisselle, tout cela remplaçant avantageusement les cotons et éponges qu’on achète et jette, et qui polluent. Je commencerai à faire des vêtements quand je me serai procuré des fils adaptés, rien ne presse. La vie est pleine et pleinement heureuse. La liberté aussi.

*

Bonne année, que votre vie continue dans la beauté !

En ce premier jour de 2022, j’ai fait ce matin une bonne heure de yoga Iyengar, pour travailler la technique en détail, et cet après-midi, partie marcher, j’ai eu soudain envie de courir, et j’ai couru un moment, comme j’étais, en jeans, baskets de ville et manteau.

Ce soir, commençant à regarder sur le site d’Arte la série Escale fatale, j’y ai entendu cités ces mots de Rûmî, dont je ne me souvenais pas : « Ne t’inquiète pas si ta vie est sens dessus dessous, car qui te dit que le sens auquel tu étais habitué est meilleur que celui des temps à venir ? »

Moi j’aime le monde d’aujourd’hui, malgré tous ses problèmes et tous ses drames, parce que c’est le monde dans lequel je vis.

Laissons les marchands d’espoir ou de désespoir à leur commerce, et cueillons le jour.

*

Journal du jour : encore Covid, et puis crochet, écriture et ADN

Le test pcr confirme que je n’ai pas le covid, bien que je vive et dorme jour et nuit dans la même pièce, le même lit, que quelqu’un qui l’a, bien que nous soyons deux sur quatre à l’avoir à la maison, et bien que je n’aie pas encore reçu la troisième dose de vaccin. Je devais la recevoir hier, presque sept mois après la deuxième, mais j’attends maintenant de n’être plus « cas contact », de refaire un test dans les premiers jours de janvier pour m’assurer que je ne l’ai toujours pas ; en attendant, pas de vaccin donc, et pas de salle de sport, au cas où je serais en incubation et risquerais de contaminer d’autres.

Heureusement j’ai reçu mon fil, et je peux m’amuser à faire du crochet. Comme je n’en ai pas fait depuis mes vingt ans, je m’y remets doucement en réalisant des disques démaquillants lavables, tout colorés, pour remplacer les cotons du commerce, qui ne sont pas recyclables. Très agréables à utiliser : le fil très fin, que je travaille en double ou en triple, fait un micromassage sur la peau du visage très bienvenu, je trouve. Je vais en faire aussi pour qui en voudra autour de moi, puis je passerai à un autre ouvrage, auquel il faut que je réfléchisse encore. En fait j’aimerais faire un manteau, je l’ai en tête, mais avant je pense m’entraîner encore et chercher des idées en faisant d’autres choses plus petites.

Faire du crochet est très très satisfaisant. Cela ressemble à écrire. Ce n’est pas pour rien qu’on parle du fil de l’écriture. Je n’aime pas coudre, je n’aime pas beaucoup tricoter bien que je sache le faire, mais j’aime vraiment beaucoup faire du crochet. Physiquement, c’est très agréable de tirer les points les uns des autres, ce caractère de chaîne est quelque chose qui nous constitue, en fait, comme l’ADN, et ADN c’est aussi une écriture, dans l’écriture alphabétique les lettres aussi s’accrochent pour former quelque chose. C’est aussi comme quand on parle d’accrochage d’une exposition, le côté révélation, démaquillage, et prise de place dans le cosmos, cette chaîne de causes et d’effets, de création.

*

Covid, cœur, fil

La possibilité de réveillon chez des amies tombe à l’eau, le Covid s’étant réinvité à la maison (la première fois, c’était au tout début de la pandémie, avant les tests, mais la médecin avait reconnu tous les symptômes). O est positif, moi négative au test antigénique mais je vais aller faire un pcr pour vérifier. Nous n’avons pas encore reçu notre troisième dose, elle était prévue pour ces jours-ci. En tout cas grâce à la vaccination symptômes légers pour lui (un peu de toux, fatigue, courbatures), pour moi juste un petit picotement à la gorge qui ne vient donc peut-être pas de ce virus. Idem pour les deux gars qui habitent aussi ici.

J’ai refait mon test de VO2 max avec ma montre, n’ayant pas bien entré les données la première fois (je l’explique ). Le résultat est encore meilleur, « excellent », il serait excellent même pour une femme de 45 ans et « bon » pour une femme de 30 ans. Excellente disposition pour moi qui en ai 65 donc, mais la disposition ne suffit pas à obtenir d’excellents résultats, notamment à la course où je dois travailler encore beaucoup pour progresser, d’autres facteurs entrant en jeu. C’est bien, ça me plaît.

J’ai envie de créer des vêtements. Je suis allée hier acheter du fil à cet effet, mais la boutique était fermée, j’en ai donc commandé en ligne. J’ai hâte de m’y mettre. Si jamais il s’avère qu’en fait je suis positive au Covid, j’aurai de quoi employer mon temps en attendant de pouvoir retourner à la salle de sport ou courir. Pour ce qui est d’écrire et de traduire, je suis en vacances, ou peut-être en grève. Aucun problème. Il y a tant d’autres choses à faire.

*

Ma nuit techno avec montre cardio, dodow et liseuse (actualisé)

Comme j’aime bien faire des expériences avec mon corps, pour Noël j’ai eu une montre cardio (Polar Ignite 2) et un Dodow (un truc qui envoie de la lumière au plafond pour y régler sa respiration et s’endormir). Et comme j’étais fatiguée hier soir, avant même d’avoir fini de regarder mon épisode de la très belle série animée Arcane, je suis allée me coucher, un peu impatiente aussi de tester mon Dodow. Résultat : je me suis endormie presque instantanément, comme souvent quand je suis fatiguée. Deuxième résultat : je me suis réveillée environ deux heures après, alerte comme en plein jour. Je n’avais plus envie du Dodow alors je me suis levée, recouchée, amusée un moment à consulter ma fréquence cardiaque sur ma montre – constatant qu’au mieux du repos elle était à 56. Puis j’ai pris ma bonne vieille liseuse, toujours à portée de main, et j’ai continué à lire la grande Almudena Grandes. À trois heures passées je me suis rendormie, et je me suis levée tard ce matin. C’était une bonne nuit. C’est bon de dormir la nuit, et c’est bon aussi de ne pas dormir, quand on n’a pas à aller travailler le lendemain. Et j’ai bien mérité de me reposer.

Ce matin j’ai calculé ma VO2 max, « quantité maximale d’oxygène que l’organisme peut utiliser par unité de temps », avec ma montre. Pour une femme de 60 à 65 ans (j’en aurai 66 en février prochain), le résultat est « très bon » – il serait faible pour une femme de vingt ans, moyen pour une de 45 28-12-21 : En fait il y avait une erreur de calcul pour ma VO2 max, due au fait que je n’avais pas corrigé la fréquence cardiaque maximum, fcm, indiquée automatiquement par ma montre, d’après mon âge, à 155 ; ma fcm étant très supérieure (sur le tapis de course, je monte sans forcer entre 160 et 170, ma fcm doit donc être d’au moins 180), après correction le résultat de ma VO2 max est « élite » (excellent) ; mon résultat serait « excellent » pour une femme de 45 ans, « très bon » pour une femme de 40, « bon » pour une femme de 30 ans, « moyen » pour une femme de 20 ans ; en fait il est peut-être encore meilleur, mon estimation de fréquence cardiaque maximum à 180 étant peut-être un peu au-dessous de ma fcm réelle, et mon indication de ma fréquence cardiaque au repos étant de 60, alors que je l’ai constatée plusieurs fois, y compris ce matin, meilleure : à 56 ou 55. Beau résultat pour mon cœur donc, même si le très bon cœur ne suffit pas à faire la très bonne performance – pour cela, il faut travailler encore, et j’en ai bien l’intention.

Même si tout cela n’est qu’indicatif, me voilà donc rajeunie. Pour la fcm je ferai aussi le test en courant, le test bien terre à terre.

J’ai hésité longtemps à prendre une montre cardio, j’évite de consommer inutilement des gadgets, mais je dois dire que cela m’aide et me rassure dans mon entraînement, surtout en me remettant au sport à mon âge, après une longue période d’inactivité et de maladie, avec opérations chirurgicales. Si mon témoignage peut encourager d’autres personnes à se remettre au sport, aux joies qu’il donne et au bien-être qu’il procure, tant mieux. De temps en temps j’ai des fatigues et des insomnies, conséquences, en plus de l’ostéoporose (que le sport combat), de mon hormonothérapie anti-cancer. Ces jours-là, ou ces lendemains-là, je ne fais pas de grands efforts, je ne brusque pas mon corps. Je m’adapte. Je suis heureuse.

*

À la recherche de la beauté intérieure du corps

Les nuits où je ne m’endors pas tout de suite, je profite pleinement de ce temps de repos pour jouir, dans une infinie douceur, de la joie d’habiter mon corps. Je me mets à son écoute, couchée sur le dos, les jambes ouvertes en papillon selon la posture de yoga, en commençant par prendre mon pouls, à l’aide du réveil qui envoie une projection lumineuse de l’heure au plafond. Au repos complet, entre 56 et 64 battements par minute à mon poignet, tout va bien. Au-dessus de 64, j’ai un peu trop chaud, ou bien mon corps est encore occupé à quelque travail un peu prenant. À partir de 70, je commence à avoir de la fièvre, suite à quelque virus de l’hiver dont je me débarrasse en dormant, en croquant du gingembre et en avalant du miel. Parfois aussi je compte le nombre de mes respirations à la minute, je sens la circulation du sang et de l’air en moi. Je pense à l’intérieur de mon corps, je le ressens vivre, dans toute sa fantastique physiologie.

Plus encore que la forme extérieure de notre corps, son aspect intérieur est particulier à chacun de nous. Sa beauté intérieure est faite de la beauté de ses organes, qui malheureusement peut être dégradée, voire extrêmement dégradée. Un foie, des poumons en pleine santé sont souples, pleins, irrigués, brillants, magnifiques. C’est le propre d’organes jeunes, mais la beauté ne se trouve pas seulement dans la jeunesse. Qu’on songe aux couleurs des feuilles mortes, aux ruines antiques, au poli des pierres usées par les éléments au cours du temps. Mais un foie dégradé par les mauvais traitements n’est plus qu’une espèce d’éponge distendue, laide, terne et informe, des poumons abîmés par la fumée ne sont plus qu’une horrible masse noirâtre.

Je ne me lasse pas d’écouter ou de lire des conseils et des témoignages sur le corps et le sport. Me réjouit par exemple le fait d’entendre que notre foie aime la chaleur. Lui qui a la lourde charge de traiter non seulement tous les déchets que nous avalons mais aussi tous les toxiques que nous respirons ou dont nous nous imprégnons par la peau, via les cosmétiques. Quand nous lui donnons trop de travail – ce qui va sans doute être le cas pendant ces fêtes – nous pouvons l’aider en lui appliquant une source de chaleur pendant une vingtaine de minutes, et en lui servant le matin à jeun un jus de citron ou d’autre agrume dilué dans de l’eau tiède (moi, je le mets dans un thé vert). Couchée dans la paix de la nuit, sur le dos, sur le ventre ou sur l’un ou l’autre côté, je sens mon foie comme un bel animal calme et vaillant, qui comme tous les autres organes et éléments de mon corps mérite le respect et m’inspire un sentiment d’admiration et de tendresse. Tous ces éléments vivants ensemble, nous sommes les partenaires d’un seul et même corps qui nous donne la vie, instant après instant. Il y a là une très ancienne et nouvelle terra incognita à explorer, corps et esprit unis.

Rendez-vous pour une nouvelle note dans la nuit du 24 au 25 décembre.

*

Misérables et bienheureux

La campagne de Macron, c’était des salles pleines de public coaché par téléphone pour faire le show ; et ça annonçait bien le faux de son quinquennat-spectacle. Si Zemmour était élu, ce qui n’arrivera pas, son entrée en campagne par un clip pillard augurerait une présidence semblable à celle de tant de dictateurs pilleurs de leur pays.

Que sont les virilistes enflés comme des allumettes consumées, les immigrés ou fils d’immigrés anti-immigrés, les basanés anti-non-blancs, les non-chrétiens anti-non-chrétiens, sinon des hommes hantés par la détestation de ce qu’ils sont ?

Beigbeder, Tesson, Houellebecq, sortent un livre de piliers de bar réacs, dit la journaliste de L’Obs, pour chanter le catholicisme. Quand catholique rime avec alcoolique, le catholicisme a du mal à bander. Je pense surtout à la fin d’Illusions perdues, où Rubempré (personnage dans lequel Zemmour, autre chantre du catholicisme, a déclaré se reconnaître), vend son âme à un curé maléfique. (Cela dans le roman, non dans le film qui inverse complètement le sens du roman de Balzac avec une fin grossièrement christique – mais ces sortes de trahison font partie du même misérable esprit du temps).

Sur une place tranquille, un homme à bonnet de rasta et à accent d’ailleurs m’interpelle à distance respectueuse pour me dire que mon bonnet est beau et qu’il me va très bien. Je lui renvoie le compliment, il s’incline légèrement, la main sur le cœur, je fais de même, chacun poursuit son chemin, sourire aux lèvres. He made my day. Être heureux de soi, être heureux d’autrui.
*

Simple selfie

Rien n’est meilleur pour l’esprit que le sport. Selfie du jour à la salle après deux heures d’exercices, le corps chaud et bienheureux. Mon rythme maintenant c’est la salle trois fois par semaine, et un running en extérieur par semaine. Les jours où je ne vais pas à la salle – où je termine par vingt à trente minutes de yoga, surtout un yoga d’étirements, je fais à la maison yoga et un peu de fitness, gainage… À la salle je fais essentiellement du cardio, tapis de course, elliptique, rameur, vélo demi-allongé pour travailler un peu tous les muscles en même temps que le cœur, et j’ai l’intention de pratiquer bientôt un peu de musculation.
*

Récupération : la chair, les os, les fringues et l’art

Encore deux bonnes heures à la salle aujourd’hui. Je m’y sens tellement bien. Je commence toujours par le tapis de course, qui demande le plus d’effort, puis je travaille sur deux ou trois autres machines, puis à la fin gainage et yoga. La sensation merveilleuse de légèreté en sortant, elle est fondée sur quelque chose de réel, le fait d’avoir bien éliminé. Ce qui était à éliminer dans le corps, et ce qui était à éliminer dans la tête. J’ai le choix entre plusieurs salles, je peux en changer, mais celle où je me suis inscrite au départ occupe les locaux précédemment occupés par une maison d’édition – qui me refusa un manuscrit. Tout un symbole, et même plus d’un. Les machines de sport occupent très avantageusement, à mon sens, le lieu : voilà de la belle et bonne récup.

Ce matin j’ai commandé un jeans et une jupe sur un site de vente en seconde main. Presque tous mes vêtements sont des vêtements de seconde main, soit achetés en friperie, soit trouvés (quelqu’un qui les dépose quelque part pour les donner à qui veut), soit donc achetés en ligne ; ou bien des vêtements que j’ai depuis très longtemps, parfois depuis vingt ans, et qui sont toujours en bon état – c’est l’avantage de garder les mêmes mensurations au fil des ans, en vieillissant pas besoin d’acheter du vintage. Je fais toujours du 36, même si j’ai porté aussi, jadis, du 34 (je suis petite) que je ne peux plus porter ; ceux qui étaient en 36 continuent d’aller. La preuve que j’ai gagné en force, et non en gras, c’est que certains bracelets que je mettais me serrent maintenant trop au poignet, là où il n’y a pas du tout de gras. Et puis les muscles je les sens très bien ; pour les os et les articulations ça ne se voit pas mais je pense que ça s’est amélioré aussi, à la fois grâce à l’entraînement qui leur apporte renouveau et vitalité, et grâce à la musculation qui les soulage et les protège. Je me récupère moi-même. La recette du bonheur est bien simple.

J’aime beaucoup le fait de porter des vêtements récupérés, non seulement parce que c’est plus écologique, mais aussi parce que c’est plus original et, souvent, plus élégant que d’être fringué de neuf. Les dandys n’aiment pas porter du neuf, ou bien ils font en sorte qu’il n’ait pas l’air d’être porté pour la première fois. Et puis on peut aussi faire des associations plus inventives avec des vêtements trouvés çà et là, comme on peut lire des livres plus originaux en se fournissant çà et là chez les bouquinistes, dans les bibliothèques, les boîtes à livres… La mode, il faut l’inventer et non la suivre. Comme le reste. La circulation des vêtements déjà portés, comme celle des livres déjà lus, a la grâce de l’amour, de l’échange, de l’humain.

S me dit que des amis, de jeunes intellectuels, qui ont vu Illusions perdues, lui ont dit que le film était habile mais plutôt foutage de gueule par rapport au roman (voir ce que j’en disais hier). La récup d’œuvres (dont la traduction fait partie), en art, est aussi un art. À pratiquer avec élégance. Le manque d’élégance, c’est de transformer une œuvre ancienne en œuvre clinquante, flambant neuf. Si l’on habille de neuf une œuvre qu’on a décharnée et désossée, au premier coup d’œil ça peut en jeter, mais au deuxième on voit tout s’effondrer. Ne reste plus que le commerce. Préférons la chair, le vivant, l’humain.

*

quintessence de l’esprit et terrain

« L’artiste et son œuvre », collage et peinture sur papier A4, réalisé ces jours-ci

J’ai décidé de reprendre une activité professionnelle. D’en chercher une, pour commencer. J’en ai le droit, ayant travaillé assez, et même plus qu’il ne fallait, pour une retraite « à taux plein ». Maintenant que je me suis refait un corps en pleine forme, et une tête idem, j’ai envie de retourner sur le terrain. Pas tous les jours de la semaine, en gardant aussi du temps pour mes autres travaux. Ce n’est pas une question d’argent, c’est une question de désir. Mon projet de « Pèlerins d’amour » existe toujours, quoique débarrassé de sa dimension religieuse et tout changé dans ses détails concrets, il existe dans la quintessence de son esprit, qui me pousse à faire quelque chose dans le sens de l’universelle communauté humaine.

*

du sport et du génie humain

Encore deux heures à la salle de sport ; on en sort comme en lévitation, tant le corps après l’exercice est porté par toutes ses circulations internes ravivées, et l’esprit allégé, apaisé, bienheureux.

Commencé doucement ce matin à me remettre à traduire l’Iliade. Après plusieurs semaines d’interruption, il faut quelques secondes pour retrouver la gymnastique de la versification, et puis ça repart. J’ai traduit environ 25 vers en une heure et demie peut-être, et puis je me suis arrêtée là pour aujourd’hui, ayant d’autres choses à faire – dont aller à la salle, donc.

Le sport ne me fait pas du tout mincir en fait, car je prends du muscle. Tant pis pour la minceur, j’apprécie le muscle – je ne suis quand même pas épaisse, et je ne pense pas qu’il soit bon d’être aussi mince à soixante ans qu’à vingt ans. Dans quelque temps je ferai un running dehors, pour voir si l’entraînement cardio à la salle aura amélioré mes (modestes) performances. En tout cas après les exercices sur les machines, j’apprécie particulièrement ma séance de yoga, qui vient étirer mes muscles tout raidis par l’effort.

Sur des vidéos de filles qui font de la musculation, je vois qu’elles ont des corps tout en formes, pas extrêmement minces mais je préfère un corps ferme et sculpté qu’un corps filiforme et mou. Bien sûr il est aussi possible d’être à la fois très musclé et très mince, comme les danseuses et les danseurs, ou certaines yoginis ou yogis. Le plus beau est à mon sens d’être à la fois musclé et souple.

À la salle je me sens bien, à faire travailler mon corps parmi d’autres corps de toutes sortes qui travaillent aussi. Les salles de sport sont le contrepoison de la technologie qui nous facilite la vie. Si mon corps s’éprouve bien vivant, alors je n’ai rien à reprocher à la technologie qui ensuite me retient devant un écran. Tout s’équilibre. Le génie humain est grand.

*

D’Edgar Poe à « Breaking Bad », couleurs du jour

technique mixte sur papier 10×16 cm

D’après mes statistiques, ma traduction de La Chute de la Maison Usher, d’Edgar Poe, est téléchargée au moins une centaine de fois par semaine (soit en passant par la note, soit par lien direct, trouvable en ligne mais non décompté par Analytics) ; je n’ai pas compté semaine après semaine, mais elle a dû être téléchargée plusieurs milliers, voire plusieurs dizaines de milliers de fois depuis 2016. Il existe bien des façons d’être lu pour un auteur, que ce soit Poe, moi-même ou autre. Et je serai heureuse, le moment venu, de reprendre mes traductions.

Je l’ai déjà dit, je ne peux plus lire les livres qui sortent ces dernières années en librairie – trop fabriqués, y compris le dernier Goncourt dont j’ai lu quelques pages ; mais je dois accompagner ce constat de celui qu’aucun, aucune des jeunes que je connais n’en lit non plus jamais, même parmi ceux et celles qui lisent. Ce n’est pas qu’ils n’aiment pas la littérature, c’est que cette littérature, si c’en est, ne leur dit rien. Ce qui n’a rien d’étonnant si l’on songe qu’elle est choisie, fabriquée voire trafiquée, vendue et promue par des vieux de chez vieux, je veux dire des affairistes du vieux monde de chez vieux monde.

Je ne souhaite pas viser les jeunes, je ne vise personne quand j’écris, j’écris gratuitement, c’est la meilleure façon. S’il m’arrive de viser tel ou tel succès auprès de tel ou tel public, je me plante et c’est bien fait, car je n’ai nulle envie de réussir ainsi. Je ne suis pas une commerciale, je vis dans mon temps mais ma création n’a pas vocation à fonctionner dans ce temps plutôt que dans un autre.

Ces derniers jours, je suis accro à la série Breaking Bad, que j’avale à raison de plusieurs heures par jour – je commence la dernière saison. Bien que je trouve détestable le personnage de Walter White, qui partage explicitement ses initiales avec celles du poète Walt Whitman, je ne peux qu’admirer son génie de la chimie et sa recherche intransigeante de la pureté dans sa discipline. Comme j’admire le vouloir bien-faire du personnage de Jesse Pinkman, sa jeunesse, son humanité profonde, sa pure vie.

Il n’y a pas grande différence pour moi entre regarder plusieurs heures par jour une excellente série comme Breaking Bad et traduire plusieurs heures par jour l’Iliade ou un autre excellent texte. J’aime me donner à fond dans ce qui m’intéresse. Pour ce qui est d’écrire, inutile d’en parler, c’est ma vie, autant que respirer, manger, bouger, aimer… une fonction vitale que j’exerce aussi quand je n’écris pas, un mode d’être qui peut ressembler, surtout dans les débuts, à une drogue dont on veut et dont on ne veut pas se défaire, et qui peut devenir, qui est devenue pour moi, la plus grande liberté, du moment où elle se détache du désir de publier chez un éditeur. Ce qui perd Walter White, c’est le désir de faire de son talent un produit. Et ce qui le perd, perd aussi ceux qui consomment son produit – comme la littérature fabriquée aujourd’hui perd les esprits de ceux qui la lisent (encore que cette littérature soit loin d’atteindre la pureté du crystal de Walter White). Même si elle a pu être vendue comme un produit, ma littérature n’a jamais été un produit, mais de la pure vie.

Une infirmière qui était venue chez moi il y a six ans y est revenue par hasard aujourd’hui, pour quelqu’un d’autre. Elle ne m’a pas reconnue, mais a reconnu aussitôt mes peintures sur les murs (plusieurs ont changé, mais le style demeure) et en a déduit qu’elle était déjà venue. Voilà qui me plaît. Breaking Bad aussi, avec White et Pinkman, a ses couleurs. Ce que nous sommes, nous le faisons, ce que nous faisons, nous l’habitons, et notre façon de l’habiter participe à faire le monde.

*