Cherbourg en 27 images

Avec une pensée pour tous ceux et celles qui auront perdu leur travail après le mauvais coup de la rupture de contrat pour les sous-marins que Cherbourg devait construire pour l’Australie. Américains et Anglo-saxons ont toujours fait passer affaires et autres intérêts avant toute chose, et leur manœuvre est là bien risquée pour l’équilibre planétaire. La veille de l’annonce de cette rupture de contrat, j’ai posté des photos du sous-marin Le Redoutable sur Instagram, on peut aller les y voir.

À Cherbourg les gens sont très gentils, on mange très bien (poissons, fruits de mer), le Cité de la mer est fantastique et à visiter absolument, il y a aussi un très intéressant musée de peinture, et des plages à proximité, à pied ou à vélo.
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Un peu trop sans doute de boutiques abandonnées en ville




Partout des ports, dans cette immense rade


Retour d’un bon dîner au restaurant en amoureux :-)



Les aquariums de la Cité de la mer sont fantastiques. Très émouvant aussi, sa grande salle des bagages, dans l’ancienne gare maritime, consacrée aux migrants européens des siècles derniers pour l’Amérique









autoportrait du matin humide, en accord avec la ville aux parapluies – mesdames, messieurs, faites du sport, et vous garderez longtemps un corps en bonne(s) forme(s)
devant le musée de peinture
une ville où il fait beau aussi, malgré le « climat océanique franc », c’est-à-dire très changeant

à Cherbourg-en-Cotentin, 14, 15 et 16 septembre 2021, photos Alina Reyes

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Homère, Dante… journal du jour en beauté

« Ajax, bondissant, perce le bouclier ; traversant
Droit, la pique s’enfonce, repousse Hector en plein élan »
Homère, Iliade, VII, 260-261

Premier bonheur au lever : relire les quelques dizaines de vers traduits la veille. La communion avec un aussi immense poète ne donne que du bonheur. Que du meilleur. Je continue à penser à la Divine comédie, en fait je crois que je vais bel et bien la traduire, malgré les hésitations dont je faisais part la dernière fois. Peu importe si ma théologie n’est pas, loin s’en faut, celle de Dante. D’ailleurs il se peut qu’en la traduisant je la découvre autre que ce dont elle a l’air. Et puis l’essentiel c’est le poème. En écoutant hier un bon documentaire d’Arte sur cette œuvre, j’ai entendu cette phrase qui m’a convaincue de réaliser cette traduction : « l’avantage que les Italiens ont sur nous, c’est que ce texte, c’est eux ». Eh bien moi qui ai un grand-père italien, j’ai envie que ce texte, ce soit moi, aussi. Et pour cela, de le transposer dans ma propre langue, en beauté. Puis ensuite j’écrirai ma propre Divine comédie, au moins aussi belle que celle de Dante, oui, je le peux. Je suis devant toute cette perspective – mes traductions de l’Odyssée, de l’Iliade, de l’Énéide, de la Divine comédie, puis mon écriture de ma propre œuvre nourrie de tous ces prédécesseurs et de mon travail avec eux, comme lorsque, arrivé très haut dans la montagne, on se retourne pour contempler le splendide paysage, à 360 degrés et à des dizaines ou des centaines de kilomètres à la ronde, dans l’air pur et vivifiant, le corps chaud de toute la marche accomplie, bienheureux de ce qui est fait et de ce qui reste à faire, l’esprit tout de lumière, de joie, de liberté.

Quelle belle invention que la roue, décidément ! Faire du vélo est toujours euphorisant, et quand il fait trente degrés comme en ce moment, cela me convient mieux que de courir. Je peux tout faire, et je fais tout ce que je peux faire. Une autre personne dans le documentaire sur Dante, un étudiant, disait qu’il cherchait dans ce poème une expérience de la beauté qu’il ne trouvait pas à faire dans la littérature d’aujourd’hui. Belle remarque profonde. Nous vivons dans un univers de communication, où l’essentiel n’est ni le faire, donc la poésie, puisque c’est le sens premier du verbe poiein, ni la beauté, donc la grâce, mais la communication et l’utilitaire – deux domaines qui sont aussi ceux des faussaires, de la facture faussée, de l’assombrissement des esprits. La bassesse du faux est ce qui nous tue, la grandeur et la beauté du vrai ce qui nous donne vie.

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Seniora en état de grâce

Je vois qu’on appelle seniors les gens à partir de 65 ans, je suis donc une seniora, un mot seigneurial qui me plaît bien. Aujourd’hui j’ai mis la robe bleue, celle que préfère O – S préfère la blanche, J la rouge : ce sont les trois robes que j’ai trouvées hier, bien propres, pliées et emballées, dans une boîte à livres, juste à ma taille (36) à condition que je ne prenne pas 100 grammes de plus, et très jolies, très fraîches, très féminines. Je les porte sans soutien-gorge, c’est parfait, et en regardant le décolleté du dos dans le miroir j’ai vu sculptés, en bougeant, les muscles bien dessinés de mon dos. Du coup j’ai aussi remis du vernis, turquoise, sur mes ongles d’orteils, un peu d’ombre à paupières, un peu de rouge à lèvres, et deux pinces dorées pour retenir mes cheveux gris qui bouclent. J’ai donc 65 ans, je suis souple et musclée, je fais du sport, je cours, je fais l’amour, je me déplace à pied et à vélo, et mon esprit est encore plus agile que mon corps. Je suis contente d’avoir trouvé ces robes dans une boîte à livres, ça me parle de l’union de mon corps et de mon esprit, de l’union de mon travail physique et de mon travail intellectuel, de l’union de ma vie et de ma joie, de l’union de tous les âges de ma vie, de l’union d’amour dans laquelle je vis. Je suis contente de trouver des choses dans la rue, ça me parle de poésie, de gratuité, d’errance bonne, de liberté. J’ai encore un tableau que j’y ai trouvé il y a quelques mois et qui attend que je le repeigne, comme je l’ai fait pour d’autres ; rien ne presse, pour l’instant je suis occupée à traduire mais le temps de peindre ou de faire autre chose reviendra. Tout ce que je fais est uni. Les humains naissent en état de grâce naturel, ensuite la société, et notamment les religieux (spécialement les chrétiens avec leur « péché originel »), s’acharnent à détruire cet état de grâce. Nous devons le protéger comme nous protégerions un enfant, afin de le faire évoluer du naturel à l’accompli, ce qui implique de vivre, de vivre vraiment – et non de faire semblant de vivre, comme on fait trop souvent. L’état de grâce se trouve et se retrouve en s’abandonnant à la grâce qui partout nous entoure, et en ne cédant pas à la paresse, ni du corps ni de l’esprit.

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Wild

Rêvé cette nuit que j’étais en Afrique, dans la case tout était paisible et coloré, puis je partais marcher sur la route toute droite et déserte et belle, puis traversais à la nage l’océan Pacifique qui passait sur la route, large à cet endroit comme une petite rivière, mais avec un fort courant, et il fallait veiller à ne pas se laisser emporter.

J’ai commencé à regarder la belle série Into the West sur le site d’Arte, cela me bouleverse et me rappelle souvent l’Iliade ; les « Indiens », surtout, me rappellent l’univers de l’Iliade, et aussi celui de l’Odyssée. Du côté des colons, il y a cette caravane de chariots qui traverse le continent vers la Californie, terre promise, et la voix off qui dit «  nous avancions, jour après jour, nous avancions, et c’était tout » et là je me sens comme eux, à avancer jour après jour par dizaines de vers dans mes traductions, et puis la beauté de la vie me fait presque pleurer.

Ces trois jours derniers je me suis déplacée à vélo vers l’est du 13e arrondissement, là où tout est neuf et où le ciel est vaste par-dessus les lignes de chemin de fer, en fait c’était une bonne chose de construire la BnF ici, il y a toujours des jeunes de toutes couleurs qui viennent s’entraîner à la danse et puis tout ce neuf et tout ce vide malgré tout ce remplissage, c’est plus sauvage et frais que le reste de la ville.

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Plan de bataille

Homère n’a pas attendu Freud pour savoir d’où vient l’ardeur massacreuse d’Arès. Il envoie Athéna régler le problème, et Athéna le règle en lui lançant une pique dans le bas-ventre. Arès hurle horriblement, et court se réfugier auprès de son père, Zeus, en geignant, en traitant Athéna de folle, et en lui demandant s’il n’est pas indigné par tant de violence – lui qui vient de tuer des hommes en quantité sur le champ de bataille. Zeus le traite de type qui va tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, sur qui on ne peut pas compter, qui n’aime que guerroyer vainement, et lui dit qu’il est le dieu qu’il a le plus en haine. Suivez mon regard.

Fini de traduire ce matin le long chant V. Moins d’un mois pour traduire en vers les cinq premiers chants de l’Iliade, donc. Ensuite je projette de traduire l’Énéide, puis la Divine Comédie. Si tout continue à se passer comme maintenant, j’aurai terminé le tout fin 2022 à peu près. Après ce travail conséquent et cohérent, je me mettrai, inch’Allah, à mon propre chef-d’œuvre.

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Pourquoi je publie en ligne

Pendant vingt ans, de 1988 à 2008, j’ai été fière de gagner ma vie uniquement avec les droits d’auteur de ma trentaine de livres publiés pendant cette période. Les vingt années précédentes, en comptant mes jobs d’été depuis l’âge de mes douze ans, j’avais gagné ma vie en exerçant un tas de professions diverses. J’appréciais de pouvoir désormais vivre de mon écriture. La période où les éditeurs et les journaux ont tous refusé de me publier désormais a fini par me conduire à nouveau sur les chemins du salariat, je suis redevenue prof quelque temps. Et maintenant, jouissant d’une retraite bien méritée (dont j’aurais eu le droit de jouir « à taux plein », il y a déjà trois ans, avant même mes 62 ans, mais je ne le savais pas, tout ce qui est administratif ne m’intéressant pas), j’ai le bonheur et la fierté de pouvoir toujours écrire, et trouver des lecteurs, en me passant des éditeurs.

Car si publier en ligne est certes, et heureusement, moins spectaculaire que de passer par la librairie, le lectorat n’y est pas moins présent. L’avantage de la publication en ligne, c’est qu’elle n’est pas retirée des rayons ni ne part au pilon. Ce blog est l’une des mes œuvres les plus lues, sinon la plus lue – quoique j’aie jadis publié quelques œuvres très vendues. Parce qu’il reçoit de cent cinquante à plusieurs centaines de lectrices et lecteurs chaque jour depuis des années – dont quelques dizaines de fidèles, et d’autres qui arrivent pour tel ou tel article ou autre. Au bout du compte, et c’est un compte qui augmente de jour en jour, cela fait beaucoup de monde, à qui je m’adresse en toute liberté.

Et c’est avec grand bonheur que j’y publie à partir d’aujourd’hui ma Chasse spirituelle, offerte gracieusement – ce que je désirais faire depuis un moment, attendant de trouver le bon moyen technique de le faire. Un texte comme celui-ci, plutôt épais, mi-essai mi-poème, qui parle de littérature, ne se vendrait pas beaucoup. Ici, en ligne, il pourra être lu ou consulté gracieusement pendant des années par toutes sortes de gens, aussi bien des universitaires et étudiant·e·s (grâce à son appareil de notes, le livre étant tiré de ma thèse de doctorat) que par des personnes juste intéressées par le sens de l’histoire humaine, des arts, de la poésie.

Depuis un ou deux jours je ralentis un peu mon rythme de traduction de l’Iliade, me contentant de quelques dizaines de vers par jour, à la fois pour me reposer un peu et par tranquillité, songeant que dès que mes deux traductions seront achevées, l’Iliade et l’Odyssée, dans quelques mois, je pourrai aussi les mettre en ligne de la même façon, avec tout autant de bonheur, et de liberté. Idem pour Virgile, dont je mettrai peut-être bientôt ma traduction des Bucoliques, en attendant de sans doute commencer celle de l’Énéide, que j’ai d’autant plus envie d’aborder que je suis en train de rencontrer Énée chez Homère. Ah, la belle vie ! Je l’offre de mon mieux.

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Anatomie du bonheur

Enfin débarrassée du rhume des foins qui m’a duré des semaines, m’empêchant d’aller au jardin, j’ai recommencé à courir ce matin. Bonheur. J’en ai oublié d’arrêter mon appli quand je me suis arrêtée, mais d’après ce que j’en ai vu en la consultant à 2,5 km, mon temps était dans la moyenne d’avant – mon humble moyenne entre 7,5 et 8,5 km/h – parfois un peu plus – sur environ 3 km. Je sais qu’ayant commencé à 64 ans (au début, l’année dernière, je tenais juste quelques centaines de mètres) je ne progresserai plus énormément, mais progresser encore un peu est déjà un bon objectif.

On dit souvent que les deux épopées d’Homère constituent des encyclopédies où les Grecs apprenaient l’histoire mythique mais aussi différentes techniques artisanales et techniques de combat, auxquelles il faudrait ajouter l’art d’aimer et l’art de vivre en général. Au chant V de l’Iliade que je suis en train de traduire, j’admire aussi les connaissances anatomiques du poète, détaillées à l’occasion du récit des blessures – horribles – que s’infligent les uns aux autres les guerriers. Qui fait du sport aujourd’hui connaît aussi de ces articulations et muscles, qui ont pu garder le même nom, comme l’ischion. Si le sport pouvait remplacer partout la guerre comme assouvissement du besoin de dépense physique… à condition que le sport reste du sport et ne tourne pas à la guerre entre supporters. Chez Homère on fait du sport aussi, littéralement de l’athlétisme – encore un mot grec – dans les temps et les lieux de paix et de bonheur, comme chez les Phéaciens, qui aiment aussi danser, chanter et faire l’amour. C’est ainsi que depuis toujours je nourris les fauves qui sont en moi et me visitent de façon récurrente dans mes rêves la nuit. Un temps, ils sont restés affamés, et ce fut désastreux. Ce temps est passé. Soignons notre vie physique, et vive le présent !

traduire comme jouer, partager, sauver

« Il ne déploie tant de fureur sans la présence d’un dieu »
Homère, Iliade, V, 185

Chez Homère, tout ce que l’humain fait d’extraordinaire signale la présence d’un dieu à ses côtés.

Athéna est aussi la déesse des artisans. Je l’ai dans la peau, et je sais que je l’ai dans l’esprit, elle s’y est manifestée lumineusement, elle s’y manifeste. Les dieux existent, ou n’existent pas, dans notre esprit. Et chaque dieu est une expression particulière de l’unique divinité.

La traduction est un travail d’artisan. Athéna est ma déesse tutélaire dans ce travail que je fais. Un travail d’artisan fait par une artiste, quelqu’un qui est une artiste en sa propre langue, et donc marie l’artisanat et l’art. On peut faire de l’art sans être artisan, par exemple certains grands peintres, comme Edward Hopper, maîtrisent médiocrement la technique picturale, mais ont une riche vision. L’idéal est de posséder à la fois la technique et la vision, mais pour faire de l’art la vision prime, alors que pour faire de l’artisanat la technique prime. Pour la traduction, elle ne peut se faire sans technique sérieuse, sans réflexion d’une langue à l’autre, on ne peut pas traduire à partir d’autres traductions par exemple, même si le travail des prédécesseurs est utile, voire indispensable dans mon cas, pour apprendre à mieux comprendre le texte qu’on traduit, surtout à partir d’une langue aussi complexe que le grec homérique.

J’avance toujours à raison de plus de cent vers par jour. Je ne me force nullement, je suis portée, et chaque matin réveillée, par l’enthousiasme. Je me sens comme quelqu’un qui joue à un formidable jeu vidéo. Homère a conçu le jeu, j’y joue. Il y a des youtubers qui font florès en jouant en ligne, en offrant à suivre leur art du jeu. C’est une autre façon de vivre le jeu, celle que je veux offrir aux futurs lecteurs de mes traductions. Qu’ils puissent apprécier la façon dont c’est fait et en éprouver de la joie. Nous avons besoin de la joie pour rester vivants, personnellement et collectivement. À condition qu’elle ne soit pas une fuite hors des réalités, mais un véhicule pour les connaître et les découvrir plus profondément : c’est ainsi qu’elle nous rend souples et solides.

Iliade, V, 1-8 (ma traduction) : l’astre de la fin de l’été

Terminé ce matin la traduction du chant IV. J’ai donc traduit en 20 jours les quatre premiers chants. Je commence juste celle du cinquième, qui est très long, 909 vers. Voici les 8 premiers (et j’ai rêvé il y a quelques nuits que j’étais une toute jeune femme, en train de lire un livre en grec ancien qui me parlait).

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À Diomède, fils de Tydée, Pallas Athéna donne
Alors force et audace, afin qu’entre tous les hommes
Il s’illustre et gagne auprès des Argiens une belle gloire ;
Elle allume un feu constant sur son bouclier et son casque,
Pareil à un astre à la fin de l’été, resplendissant
D’un plus vif éclat après s’être baigné dans l’Océan.
Tel est le feu qu’elle allume sur sa tête et ses épaules,
Et elle le lance au cœur de la confusion la plus folle.

D’Homère à Dostoïevski en passant par Kafka, drame, sourire et beauté

La flèche inscrit sur la peau de l’homme son éraflure ;
Un sang couleur de nuée noire coule de la blessure. »
Homère, Iliade, chant IV, v.139-140 (ma traduction)

Il n’y a pas que le sens du récit qui soulève l’enthousiasme, à la traduction. Le bonheur des mots est intense dans le grec homérique (ce qui n’était pas le cas dans le latin de Virgile, par exemple, dont j’ai traduit les quand même très belles Bucoliques). Les images poétiques de ces deux vers, parmi tant d’autres, sont splendides et chatoyantes, surtout si l’on suit de près le vocabulaire d’Homère. Il y a moyen aussi de rendre le chant de la langue, dans la tonalité de sa propre langue. Et puis ces sortes de clins d’yeux envoyés par certains mots, comme ici celui qui dit littéralement que la flèche « trace sur », « écrit sur » la surface de la peau de Ménélas. En français, le verbe donnerait : épigrapher. Et le voyage du mot depuis le grec très ancien jusqu’au français contemporain, qui utilise le mot épigraphe, est en soi un poème et un sujet de méditation – et pour les amateurs de Kafka, renvoie à une correspondance avec la machine à écrire dans la peau de sa Colonie pénitentiaire.
Ensuite nous avons encore une démonstration de l’humour d’Homère – humour que beaucoup de commentateurs ont perçu de façon générale, mais sur lequel il faut se pencher dans toute sa finesse, ce qui n’a pas été fait à ma connaissance (mais je ne connais pas tout). Ici me fait rire le fait de savoir que, quelques vers plus loin, alors que le poète a bien spécifié, avec tous les détails, que la flèche n’avait fait qu’égratigner Ménélas, Agamemnon va se lamenter terriblement , « avec de lourds gémissements », suivis des mêmes gémissements de ses guerriers, imaginant déjà son frère mort, et le lui disant, évoquant devant le prétendu mourant le pourrissement prochain de ses os, et la violation de sa tombe par des Troyens moqueurs qui sauteraient dessus. Cet humour discret est quasiment constant dans le texte, et participe à rendre sa lecture réjouissante, en prenant de la distance avec le drame et paradoxalement, en le rendant plus grave et plus profond encore : si l’auteur prend ses distances, c’est justement pour ne pas succomber aux horreurs qu’il voit et qu’il décrit. Comme Kafka en effet, mais avec plus de beauté, plus de place pour la beauté, énormément de place pour la beauté. Comme dit Dostoïevski, « la beauté sauvera-t-elle le monde ? »

J’irais beaucoup plus vite si je ne m’obligeais pas à faire des fins de vers rimées ou assonancées. Mais autant les assonances et allitérations au sein des vers m’ont semblé convenir à ma traduction de l’Odyssée, autant la beauté particulière de l’Iliade, plus simplement ordonnée, me semble mieux rendue par cette formule plus régulière. Il y a par ailleurs un mouvement général et des mouvements particuliers dans l’Odyssée, et un autre mouvement général et d’autres mouvements particuliers, différents, dans l’Iliade, ce qui m’a d’ailleurs conduite à la retitrer.

La vie extraordinaire de l’esprit

Fini de traduire le chant 3 hier soir (en traduisant 191 vers dans la journée). Vais commencer le suivant ce matin. Avec exercices physiques, yoga et gym, indispensables.

Rêvé que je visitais les grands fonds marins, hérissés de très hautes montagnes par-dessus lesquelles je passais. Très profondément dans l’eau, je ne me déplaçais pas à la nage mais en volant. Il y avait des trésors. Ensuite j’ai rêvé que je conduisais une armée innombrable d’humains – sur terre cette fois. Puis qu’il neigeait à Paris, maintenant, en plein été, d’énormes flocons blancs, brillants. Rêves bien sûr liés à ma traduction de l’Iliade, texte d’une telle beauté, d’une telle profondeur, qui donne une telle légèreté aussi, grâce à l’immense intelligence de l’auteur. Je crois que je suis en train de l’aimer mieux encore que l’Odyssée, que j’aime pourtant énormément. J’ai bien fait de traduire d’abord l’Odyssée. Je n’ai pas fait exprès, mais c’était le bon sens. Peut-être mon impression vient-elle aussi du fait que c’est l’Iliade que je suis en train de traduire, et que c’est donc le moment présent qui m’est le plus beau. Nous verrons quand j’aurai tout terminé. Cette aventure extraordinaire.

sans rival parmi les mortels (Iliade, III, v. 217-224, ma traduction)

Il restait là, debout, les yeux baissés, fixés à terre,
Sans mouvoir son sceptre ni en avant ni en arrière,
Le tenant immobile, avec comme un air stupide ;
Il semblait être en colère, ou avoir perdu la tête.
Mais quand sa grande voix sortait de sa poitrine,
Avec des mots pareils à des flocons de neige en hiver,
Aucun mortel avec Dévor ne pouvait rivaliser,
Et ce que nous admirions en lui n’était plus sa beauté.