Anatomie du bonheur

Enfin débarrassée du rhume des foins qui m’a duré des semaines, m’empêchant d’aller au jardin, j’ai recommencé à courir ce matin. Bonheur. J’en ai oublié d’arrêter mon appli quand je me suis arrêtée, mais d’après ce que j’en ai vu en la consultant à 2,5 km, mon temps était dans la moyenne d’avant – mon humble moyenne entre 7,5 et 8,5 km/h – parfois un peu plus – sur environ 3 km. Je sais qu’ayant commencé à 64 ans (au début, l’année dernière, je tenais juste quelques centaines de mètres) je ne progresserai plus énormément, mais progresser encore un peu est déjà un bon objectif.

On dit souvent que les deux épopées d’Homère constituent des encyclopédies où les Grecs apprenaient l’histoire mythique mais aussi différentes techniques artisanales et techniques de combat, auxquelles il faudrait ajouter l’art d’aimer et l’art de vivre en général. Au chant V de l’Iliade que je suis en train de traduire, j’admire aussi les connaissances anatomiques du poète, détaillées à l’occasion du récit des blessures – horribles – que s’infligent les uns aux autres les guerriers. Qui fait du sport aujourd’hui connaît aussi de ces articulations et muscles, qui ont pu garder le même nom, comme l’ischion. Si le sport pouvait remplacer partout la guerre comme assouvissement du besoin de dépense physique… à condition que le sport reste du sport et ne tourne pas à la guerre entre supporters. Chez Homère on fait du sport aussi, littéralement de l’athlétisme – encore un mot grec – dans les temps et les lieux de paix et de bonheur, comme chez les Phéaciens, qui aiment aussi danser, chanter et faire l’amour. C’est ainsi que depuis toujours je nourris les fauves qui sont en moi et me visitent de façon récurrente dans mes rêves la nuit. Un temps, ils sont restés affamés, et ce fut désastreux. Ce temps est passé. Soignons notre vie physique, et vive le présent !

traduire comme jouer, partager, sauver

« Il ne déploie tant de fureur sans la présence d’un dieu »
Homère, Iliade, V, 185

Chez Homère, tout ce que l’humain fait d’extraordinaire signale la présence d’un dieu à ses côtés.

Athéna est aussi la déesse des artisans. Je l’ai dans la peau, et je sais que je l’ai dans l’esprit, elle s’y est manifestée lumineusement, elle s’y manifeste. Les dieux existent, ou n’existent pas, dans notre esprit. Et chaque dieu est une expression particulière de l’unique divinité.

La traduction est un travail d’artisan. Athéna est ma déesse tutélaire dans ce travail que je fais. Un travail d’artisan fait par une artiste, quelqu’un qui est une artiste en sa propre langue, et donc marie l’artisanat et l’art. On peut faire de l’art sans être artisan, par exemple certains grands peintres, comme Edward Hopper, maîtrisent médiocrement la technique picturale, mais ont une riche vision. L’idéal est de posséder à la fois la technique et la vision, mais pour faire de l’art la vision prime, alors que pour faire de l’artisanat la technique prime. Pour la traduction, elle ne peut se faire sans technique sérieuse, sans réflexion d’une langue à l’autre, on ne peut pas traduire à partir d’autres traductions par exemple, même si le travail des prédécesseurs est utile, voire indispensable dans mon cas, pour apprendre à mieux comprendre le texte qu’on traduit, surtout à partir d’une langue aussi complexe que le grec homérique.

J’avance toujours à raison de plus de cent vers par jour. Je ne me force nullement, je suis portée, et chaque matin réveillée, par l’enthousiasme. Je me sens comme quelqu’un qui joue à un formidable jeu vidéo. Homère a conçu le jeu, j’y joue. Il y a des youtubers qui font florès en jouant en ligne, en offrant à suivre leur art du jeu. C’est une autre façon de vivre le jeu, celle que je veux offrir aux futurs lecteurs de mes traductions. Qu’ils puissent apprécier la façon dont c’est fait et en éprouver de la joie. Nous avons besoin de la joie pour rester vivants, personnellement et collectivement. À condition qu’elle ne soit pas une fuite hors des réalités, mais un véhicule pour les connaître et les découvrir plus profondément : c’est ainsi qu’elle nous rend souples et solides.

Iliade, V, 1-8 (ma traduction) : l’astre de la fin de l’été

Terminé ce matin la traduction du chant IV. J’ai donc traduit en 20 jours les quatre premiers chants. Je commence juste celle du cinquième, qui est très long, 909 vers. Voici les 8 premiers (et j’ai rêvé il y a quelques nuits que j’étais une toute jeune femme, en train de lire un livre en grec ancien qui me parlait).

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À Diomède, fils de Tydée, Pallas Athéna donne
Alors force et audace, afin qu’entre tous les hommes
Il s’illustre et gagne auprès des Argiens une belle gloire ;
Elle allume un feu constant sur son bouclier et son casque,
Pareil à un astre à la fin de l’été, resplendissant
D’un plus vif éclat après s’être baigné dans l’Océan.
Tel est le feu qu’elle allume sur sa tête et ses épaules,
Et elle le lance au cœur de la confusion la plus folle.

D’Homère à Dostoïevski en passant par Kafka, drame, sourire et beauté

La flèche inscrit sur la peau de l’homme son éraflure ;
Un sang couleur de nuée noire coule de la blessure. »
Homère, Iliade, chant IV, v.139-140 (ma traduction)

Il n’y a pas que le sens du récit qui soulève l’enthousiasme, à la traduction. Le bonheur des mots est intense dans le grec homérique (ce qui n’était pas le cas dans le latin de Virgile, par exemple, dont j’ai traduit les quand même très belles Bucoliques). Les images poétiques de ces deux vers, parmi tant d’autres, sont splendides et chatoyantes, surtout si l’on suit de près le vocabulaire d’Homère. Il y a moyen aussi de rendre le chant de la langue, dans la tonalité de sa propre langue. Et puis ces sortes de clins d’yeux envoyés par certains mots, comme ici celui qui dit littéralement que la flèche « trace sur », « écrit sur » la surface de la peau de Ménélas. En français, le verbe donnerait : épigrapher. Et le voyage du mot depuis le grec très ancien jusqu’au français contemporain, qui utilise le mot épigraphe, est en soi un poème et un sujet de méditation – et pour les amateurs de Kafka, renvoie à une correspondance avec la machine à écrire dans la peau de sa Colonie pénitentiaire.
Ensuite nous avons encore une démonstration de l’humour d’Homère – humour que beaucoup de commentateurs ont perçu de façon générale, mais sur lequel il faut se pencher dans toute sa finesse, ce qui n’a pas été fait à ma connaissance (mais je ne connais pas tout). Ici me fait rire le fait de savoir que, quelques vers plus loin, alors que le poète a bien spécifié, avec tous les détails, que la flèche n’avait fait qu’égratigner Ménélas, Agamemnon va se lamenter terriblement , « avec de lourds gémissements », suivis des mêmes gémissements de ses guerriers, imaginant déjà son frère mort, et le lui disant, évoquant devant le prétendu mourant le pourrissement prochain de ses os, et la violation de sa tombe par des Troyens moqueurs qui sauteraient dessus. Cet humour discret est quasiment constant dans le texte, et participe à rendre sa lecture réjouissante, en prenant de la distance avec le drame et paradoxalement, en le rendant plus grave et plus profond encore : si l’auteur prend ses distances, c’est justement pour ne pas succomber aux horreurs qu’il voit et qu’il décrit. Comme Kafka en effet, mais avec plus de beauté, plus de place pour la beauté, énormément de place pour la beauté. Comme dit Dostoïevski, « la beauté sauvera-t-elle le monde ? »

J’irais beaucoup plus vite si je ne m’obligeais pas à faire des fins de vers rimées ou assonancées. Mais autant les assonances et allitérations au sein des vers m’ont semblé convenir à ma traduction de l’Odyssée, autant la beauté particulière de l’Iliade, plus simplement ordonnée, me semble mieux rendue par cette formule plus régulière. Il y a par ailleurs un mouvement général et des mouvements particuliers dans l’Odyssée, et un autre mouvement général et d’autres mouvements particuliers, différents, dans l’Iliade, ce qui m’a d’ailleurs conduite à la retitrer.

La vie extraordinaire de l’esprit

Fini de traduire le chant 3 hier soir (en traduisant 191 vers dans la journée). Vais commencer le suivant ce matin. Avec exercices physiques, yoga et gym, indispensables.

Rêvé que je visitais les grands fonds marins, hérissés de très hautes montagnes par-dessus lesquelles je passais. Très profondément dans l’eau, je ne me déplaçais pas à la nage mais en volant. Il y avait des trésors. Ensuite j’ai rêvé que je conduisais une armée innombrable d’humains – sur terre cette fois. Puis qu’il neigeait à Paris, maintenant, en plein été, d’énormes flocons blancs, brillants. Rêves bien sûr liés à ma traduction de l’Iliade, texte d’une telle beauté, d’une telle profondeur, qui donne une telle légèreté aussi, grâce à l’immense intelligence de l’auteur. Je crois que je suis en train de l’aimer mieux encore que l’Odyssée, que j’aime pourtant énormément. J’ai bien fait de traduire d’abord l’Odyssée. Je n’ai pas fait exprès, mais c’était le bon sens. Peut-être mon impression vient-elle aussi du fait que c’est l’Iliade que je suis en train de traduire, et que c’est donc le moment présent qui m’est le plus beau. Nous verrons quand j’aurai tout terminé. Cette aventure extraordinaire.

sans rival parmi les mortels (Iliade, III, v. 217-224, ma traduction)

Il restait là, debout, les yeux baissés, fixés à terre,
Sans mouvoir son sceptre ni en avant ni en arrière,
Le tenant immobile, avec comme un air stupide ;
Il semblait être en colère, ou avoir perdu la tête.
Mais quand sa grande voix sortait de sa poitrine,
Avec des mots pareils à des flocons de neige en hiver,
Aucun mortel avec Dévor ne pouvait rivaliser,
Et ce que nous admirions en lui n’était plus sa beauté.

pures pulsions de vie

Traduit 90 vers du chant 3 ce matin entre 6 heures et midi trente, petit-déjeuner compris dans le temps. Je n’ai à m’occuper que de la poésie, c’est pourquoi je peux aller vite, en profitant des notes établies par d’autres traducteurs sur tel ou tel élément cité, fleuve, personnage, pays… Je leur sais gré de leur travail, je sais gré aussi à ceux qui ont mis le texte grec et des dictionnaires en ligne – je consulte aussi maintenant des dictionnaires grec-anglais, c’est intéressant de comparer ; et moi aussi je fais mon travail, de poésie, de mon mieux. L’après-midi je sors, je prends l’air, et entre les tâches quotidiennes de la maison, je trouve en général encore assez de temps, jusqu’au coucher, pour traduire quelques autres dizaines de vers. Ainsi avance la bonne affaire, grâce à une vie monastique en liberté.

On parle en ce moment d’un « roman psychanalytique » qui vient d’être empêché de publication par la justice, sur recours de la famille de l’auteur. Ce genre d’histoires se multiplie, on ne sait s’il faut crier à la censure ou au respect de la vie privée. J’ai écrit un commentaire sur le site qui explique l’affaire, Actualitté.com, je le recopie ici plutôt que de le paraphraser – ça peut servir, on ne sait jamais.
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Il y a des livres qui entendent dénoncer des actes de prédation, et qui sont eux-mêmes des actes de prédation. Mais ne peuvent s’y laisser prendre que les personnes qui s’y reconnaissent. Si les personnes visées par le livre ne s’y reconnaissent pas, elles doivent apprendre à ne pas se laisser fasciner par le mauvais œil du livre, à s’en tenir à distance, à ne pas s’identifier à ce à quoi elles n’ont pas à s’identifier. Et si elles s’y reconnaissent, en tout ou en partie, qu’elles apprennent à assumer. Cela dit, chacune et chacun a aussi le droit de faire appel à la justice – quoiqu’il me semble bien plus sage d’apprendre à garder ses distances avec les regards des autres.

Pour ce qui est des auteurs, il faut dire que beaucoup d’éditeurs les poussent à l’autofiction (à condition que les auteurs ne les fassent pas entrer eux-mêmes, les éditeurs, dans leur autofiction, auquel cas ils peuvent déclencher une punition collective du milieu contre l’insolent-e auteur-e), autofiction qui est souvent une facilité pour tout le monde, éditeurs, auteurs, lecteurs. Mais après tout le genre ne fait pas le talent, et n’importe quel genre littéraire peut être investi avec génie. Même si le génie est plus rare que la médiocrité, il peut du moins compter, lui, sur le temps long pour être découvert ou redécouvert, comme l’histoire littéraire en témoigne largement.
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Bon je reconnais avoir écrit le deuxième paragraphe de ce commentaire en pensant à mon roman Forêt profonde, qui a été occulté par la presse française, et en me faisant le plaisir de me rappeler que c’est pourtant un livre puissant, et que c’est ce qui compte, pour sa vie future. Quand je serai morte, beaucoup de mes textes resteront vivants ou prendront vie parmi les lecteurs, et c’est ce qui compte. Le tri que fait le temps. De mes textes, et des textes splendides d’autres auteurs morts depuis longtemps, que j’aurai traduits et qui continueront eux aussi à vivre. Quand je pense que des imbéciles ont essayé dans le passé – Annie Ernaux par exemple – de me détourner de la littérature érotique. J’ai bien fait de n’en jamais faire qu’à ma tête, sans quoi elle serait incapable de faire aujourd’hui ce qu’elle fait, entraînée qu’elle est, avec mon corps, à monter les cavales de mes pures pulsions de vie pour des trajets inouïs.

Le catalogue des vaisseaux

« L’illustre Hippodamie sous Piritoos le conçut,
Le jour où ce dernier punit les Monstres velus. »
Homère, Iliade, II, 742-743 (ma traduction)

Comment ne pas être absolument réjouie en traduisant Homère ? J’en suis au fameux « catalogue des vaisseaux », où le poète expose, en centaines de vers, les forces grecques et troyennes en présence. Comme tout catalogue, fût-il signé d’Homère, ce n’est sans doute pas le plus intéressant à traduire, et pourtant il recèle d’innombrables perles. Et je lui accorde le même soin qu’au reste du poème, et je m’en réjouis autant.

Par ailleurs ce catalogue des vivants me rappelle celui des morts, que j’ai traduit dans l’Odyssée, lors de la descente aux enfers ; il s’agissait là de quelques dizaines de vers seulement, et l’exposé était différent, mais entre les deux on peut voir une béance, qui est celle de l’histoire, que pourraient résumer ces deux vers plus haut cités.

J’aurai terminé de traduire ce long deuxième chant ce soir ou demain matin. Je me sens comme ces chefs tirant sur l’eau une longue suite de vaisseaux, et ces vaisseaux sont des mots.

Rêve de sang, Iliade de Brunet, Dies irae

Rêvé cette nuit qu’en voyage avec O, sur la route, je me rendais compte que j’avais de nouveau mes règles. J’admirais ce sang d’un splendide rouge brillant, clair et dense, qui signifiait que je pouvais de nouveau avoir des enfants. Je pense que je vais pouvoir prochainement enfin réécrire des romans, qui seront de très beaux enfants.

Je suis partie à la bibliothèque Buffon, en marchant vite pour compenser le fait que je ne peux pas aller courir au jardin à cause de mon rhume des foins, et en faisant un détour pour éviter le plus possible de longer le jardin (où je suis allée l’autre jour, ce qui m’a valu des heures d’éternuements et autres joyeusetés). J’y suis allée pour emprunter l’Iliade de Philippe Brunet, dont je n’avais vu jusque là que quelques vers en ligne. Eh bien, sa traduction chante à merveille. Et j’ai vu que j’avais, sans le savoir comme lui, choisi ire comme premier mot du deuxième vers – je l’ai choisi pour l’avoir utilisé aussi dans l’Odyssée et parce qu’il évoque bien, en tout cas pour moi qui ai chanté pas mal de Dies irae, le caractère divin de la colère en question.

Ma traduction (ici dans son premier jet, depuis lors un peu corrigé) chante bien aussi, différemment. La sienne est accentuée proche du grec, la mienne est du français qui sonne, plus brutalement souvent. J’ai commencé le deuxième chant. Je suis extrêmement heureuse. Je songe soudain que les Dies irae sont toujours très exaltants.

journal du jour

Je ressens un honneur et un bonheur indicibles, à traduire, après l’Odyssée, l’Iliade (qui s’appellent autrement chez moi). J’avance au rythme d’une centaine de vers par jour, au moins, et toute mon âme sourit, tout le temps, même la nuit quand je suis à demi endormie. Je sais que ce que je vis n’a jamais été vécu, non parce que ma traduction serait plus spéciale que bien d’autres, mais du fait de mon rythme de travail, qui fait que le texte m’habite complètement. Et je pense que la qualité d’une œuvre vient de la qualité de ce que vit son auteur·e.

Mes textes les plus forts, depuis plus de trente ans, viennent de la force des moments vécus pour les écrire. Je ne suis pas forte pour produire de la littérature ordinaire, comme celle qu’on apprend dans les ateliers d’écriture et autres méthodes humaines, trop humaines, de travail. Je travaille hors de moi, je ne travaille bien que dans ce qu’on appelle le divin, la joie physique et mentale, l’enthousiasme, l’extase. C’est pourquoi Homère est dit aveugle : il est hors de lui, ses yeux sont hors de lui, c’est comme dans ce rêve que je fis il y a très longtemps, où j’étais morte et où je me promenais en apesanteur dans le monde, voyant tout, dans une absolue liberté. Comme les dieux chez Homère. Mes combats sont homériques, ma paix est celle des « dieux bienheureux qui vivent toujours ». Et bien sûr il y a aussi ma vie d’humaine au quotidien, la joie et le souci des proches, et le souci pour toute l’humanité. Mais l’idée que, peut-être, mon travail peut aider, participer à aider. La planète rétrécit, c’est notre tête qu’il faut augmenter.